Mais si, messieurs, les femmes ont une âme

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On raconte qu'au concile de Mâcon en 585, les Pères se seraient demandé si les femmes avaient une âme. Comme toutes les légendes, celle-là a un fond de vérité. L'Eglise ne traite pas les femmes en égale des hommes. Confession d'une femme qui parle librement du sexe comme de l'âme, des femmes d'aujourd'hui pour qui l'accès au pouvoir est encore difficile, même si elles ont acquis depuis cinquante ans des droits considérables ; ce livre est aussi un pamphlet contre une Eglise patriarcale qui ne propose aux femmes comme idéal que la maternité ou la virginité, qui proscrit la contraception, refuse le sacrement aux divorcés remariés, interdit le sacerdoce féminin... Alors, pourquoi rester chrétienne, catholique ? A cause de Jésus-Christ qui aimait et respectait les femmes, comme en témoignent les Evangiles, à cause de personnages obscurs et magnifiques, comme la petite Thérèse de Lisieux.
Publié le : mercredi 8 mars 1995
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EAN13 : 9782246795599
Nombre de pages : 252
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Grégoire de Tours, dans son Histoire des Francs, raconte qu'au concile de Mâcon, en 585, un évêque se leva pour dire qu'une femme ne pouvait être dénommée homme. Les autres le firent taire en lui rappelant le récit de la Genèse : « Il créa un mâle et une femelle et il leur donna le nom d'Adam », ce qui signifie Homme.
En réalité, ce pauvre évêque anonyme trahissait un embarras d'ordre linguistique : pendant le haut Moyen Âge, le mot homo signifiait à la fois l'être humain et le mâle, le mot vir étant tombé en désuétude.
Qu'un concile se soit interrogé pour savoir si la femme avait une âme est donc pure légende. Mais, quinze siècles plus tard, l'histoire court encore. Cette longévité n'est pas le fruit du hasard : elle reflète une misogynie clairement exprimée par les Pères et dont les successeurs sont imprégnés sans même en être toujours conscients.
L'Église demeure patriarcale. Les femmes restent des créatures « inférieures », louées pour leurs vertus propres.
Je proteste contre cette injustice auprès de tous les mâles complices - prêtres et laïcs, chrétiens et agnostiques, catholiques et protestants... etc. Dans aucun secteur la femme n'a conquis une égalité complète... Dans l'Église catholique moins encore qu'ailleurs.
La rage m'a prise en juin 1994 : dans une lettre apostolique datée du 30 mai, Ordinatio sacerdotalis, Jean-Paul II venait de proclamer que « l'ordination des prêtres était exclusivement réservée aux hommes » et que « cette position devait être tenue définitivement par tous les fidèles ».
Cette interdiction pour toujours m'a scandalisée. J'aurais compris un appel à la prudence : l'ordination des femmes chez les anglicans a soulevé des remous. Mais qu'une tradition fût érigée en dogme, je ne pouvais l'admettre. Je devais rédiger un pamphlet contre le pape.
Je n'ai jamais regretté de n'avoir pas accès au séminaire et ne me suis guère manifestée dans le mouvement féministe, mais je ne supporte pas l'exclusion de mes sœurs.
Ma colère subsiste mais, en juillet, vint l'heure de la réflexion. Je ne devais pas attaquer le Souverain Pontife mais m'entretenir sereinement avec la communauté catholique et l'ensemble des chrétiens sur la condition des femmes dans l'Église. La polémique se révèle stérile le plus souvent : elle conforte chacune des parties dans ses arguments. Mieux vaut un débat sérieux quand se trouve concernée plus de la moitié du genre humain.
L'institution ecclésiale a toujours exercé une discrimination à l'égard des représentantes du deuxième sexe. Thérèse de Lisieux, partie à Rome avec son père et sa sœur Céline pour obtenir du pape l'autorisation d'entrer au carmel malgré son jeune âge, s'offusque du traitement infligé à ses semblables : « Je ne puis encore comprendre pourquoi les femmes sont si facilement excommuniées, en Italie. A chaque instant, on nous disait : "N'entrez pas ici... N'entrez pas ici, vous seriez excommuniées ! " Ah ! les pauvres femmes, comme elles sont méprisées ! Cependant elles aiment le Bon Dieu en bien plus grand nombre que les hommes et pendant la Passion de Notre Seigneur, les femmes eurent plus de courage que les apôtres puisqu'elles bravèrent les insultes des soldats et osèrent essuyer la Face adorable de Jésus
1... »
J'admire l'acuité du trait et je partage l'indignation de la future religieuse, une adolescente de quinze ans, petite paroissienne docile, élevée selon les principes inégalitaires de l'époque.
Je ne tolère pas cette oppression, ni comme femme, fière de l'être, ni comme chrétienne. Saint Paul, dans l'épître aux Galates, n'a-t-il pas promis l'abolition de toutes les barrières sexuelles et sociales dans la communion en Jésus ? Les Évangiles, nous le verrons, honorent Marie-Madeleine et d'autres encore, plus anonymes. L'Église, sous la pression des mœurs ambiantes, a-t-elle perverti le message ?
Femme chrétienne, oui. Créature soumise, non.
J'ai ignoré jusqu'à une date très récente la théologie féministe, très répandue aux États-Unis et au Canada. Sans doute ai-je méconnu la force du « machisme » comme j'ai voulu me dissimuler sa résistance dans la société civile.
Ma réussite personnelle et, plus encore, les victoires égalitaires remportées dans mon pays depuis cinquante ans, ont masqué à mes yeux la réalité : la bataille n'est pas terminée, même en Occident, et l'Église, régie par des célibataires mâles, doit reconnaître que les femmes ont une âme, tout comme les hommes et qu'elles ne méritent pas seulement la vénération en tant que vierges et mères, mais aussi et surtout la considération.
En me confessant, je ne prétends pas retracer l'itinéraire habituel d'une femme de ce temps. Je suis une privilégiée. Mais, à ma manière chaotique, j'ai vécu l'évolution de mon sexe dans le dernier demi-siècle. Les particularités de ma destinée, mes échecs et mes réussites tiennent essentiellement à ma nature, mais je reconnais volontiers ma dette à l'égard d'une société qui a œuvré efficacement en faveur de l'égalité.
Je dois tout — ou presque — à mes parents. Aînée de trois enfants, un frère, mon cadet de deux ans, une sœur plus jeune de neuf ans, j'ai été, autant qu'aimée par mon père, admirée par lui pour mes qualités intellectuelles : nos goûts communs pour l'histoire, la politique, la littérature nous rapprochaient. Quant à ma mère, elle avait dû surmonter tant d'obstacles familiaux pour réussir — avec brio - ses études de médecine, qu'elle rêvait pour ses filles d'une carrière brillante, d'une existence libérée des soucis ménagers. Je me rappelle la formule que cette excellente épouse nous assénait sans cesse à ma sœur et à moi : « Vous ne vous voyez tout de même pas demander à vos maris le prix d'une paire de bas ! » Elle n'a jamais voulu que Martine et moi accomplissions la moindre tâche domestique, ce qui nous a valu plus tard quelques petites mésaventures conjugales. Tous deux attachaient à nos études la même importance qu'à celles de Jean-Pierre. Après la mort de ce dernier, survenue hélas trop tôt, notre famille s'apparentait à un petit clan matriarcal dont mon premier beau-frère, Paul Beuve-Méry, craignait l'influence : il redoutait que nous ne favorisions sa fille, Catherine, au détriment d'Olivier, son fils. Cette peur, sans fondement aucun, montrait que l'égalité des sexes régnait chez les Delthil, et sans doute pas chez les Beuve-Méry.
Mon père respectait tant ma mère, pour qui il nourrissait une immense tendresse, même si elle l'exaspérait souvent, qu'il ne rougissait pas d'apparaître dans de nombreux congrès d'ophtalmologie comme un prince consort. Masculin, protecteur, jamais « machiste », il demeure un modèle à mes yeux, vingt-six ans après sa mort. Parmi mes compagnons de route et les autres, je n'en ai guère rencontré de semblables.
Deuxième grande chance de ma vie : j'ai fait carrière dans deux milieux assez peu misogynes : la presse et l'édition. Quand je suis entrée dans le monde du travail, Hélène Lazareff dirigeait le magazine Elle et Françoise Giroud le célèbre « news », L'Express.
J'ai été la première femme à jouer un rôle clef chez Grasset, mais Dominique Aury chez Gallimard, Thérèse de Saint-Phalle chez Flammarion, l'épouse de Sven Nielsen aux Presses de la Cité occupaient des places enviables. On ne m'a jamais objecté mon sexe. Depuis, la réussite d'Odile Jacob, de Nicole Lattès, pour ne citer qu'elles, atteste du même phénomène.
J'ai découvert l'inégalité chez Kodak où, à partir de 1961, j'ai exercé une activité de conseil pendant une quinzaine d'années. Mon amie Isabelle de Vallois, intelligente, brillante, bardée de diplômes, s'est battue longtemps pour devenir « cadre ». Et un président d'alors, Paul Vuillaume, se demandait si elle pouvait pénétrer dans le saint des saints : la direction financière. Cette commère — il n'employait pas ce mot ! — risquait sans doute de divulguer les secrets de la multinationale.
Comme l'industrie, la banque écartait, encore récemment, les femmes des postes à responsabilités. En 1984, M. de Flatieux, PDG du Crédit lyonnais, interviewé par Josée Dayan et moi-même dans le cadre des émissions
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