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Malgré tout Dakhla existe...

De
482 pages
Elisabeth Peltier a fait partie d'un programme centré autour de l'éducation dans les camps de réfugiés sahraouis, au sud-ouest du Sahara algérien. A partir de 2004, elle accompagne sur le terrain des projets de développement initiés et menés par les Sahraouis. De retour en France, elle ne cesse de porter témoignage de cette leçon d'humanité que livrent ces hommes et ces femmes mêlant désespoir et espoir sur cette terre hostile.
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(Ç)L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffus ion .harmattan@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07492-7 EAN : 9782296074927

L'OUEST

SAHARIEN, HORS SÉRIE N° 8,2008

COLLECTION

L'OUEST

SAHARIEN

Hors série n° 8, 2008

ELISABETH

PEL TIER

MALGRÉ TOUT DAKHLA EXISTE... Chronique d'un campement sahraoui

L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris, France L'Harmattan Hongrie
KônyvesboIt Kossuth L. u. ] 4-16 1053 Budapest

Espace L'Harmattan Kinshasa
Fac. Des Sc. Sociales, Po. Et Adm. BP 243, Kin Xl Université de Kinshasa RDC

L'Harmattan Italia
Via Bava, 37 ]0]4 Torino Italie

L'Harmattan Burkina Faso 1200 Logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

L'OUEST

SAHARIEN, HORS SÉRIE N° 8,2008

L'OUEST

SAHARIEN

L'Ouest saharien, c'est d'abord un espace culturel, comprenant l'aire maure hassanophone étendue à celle de ses voisins, Berbères du Sud Maroc, Négroafricains des rives du Sénégal et du Niger, Touaregs. Il s'étend sur le Maroc, l'Algérie, la République sahraouie, la Mauritanie, le Sénégal, le Mali et le Niger. Nous n'avons pas désiré mettre en avant un espace géographique, mais un espace de vie, lui-même inscrit dans un espace physique. Ces cahiers ont ainsi vocation à se faire l'écho d'un espace relationnel dans toutes ses composantes, politiques, sociétales, juridiques, historiques, culturelles, mais aussi physiques, environnementales, économiques. La collection "L'Ouest saharien" a pour buts de ranimer l'intérêt et de stimuler la recherche sur cet espace, ainsi que de créer des liens entre toutes celles et tous ceux qui s'y intéressent. Elle se veut indépendante et ouverte non seulement aux scientifiques et aux chercheurs de tous pays, mais aussi aux témoins, grands journalistes, anciens coloniaux, écrivains... Elle se compose d'une part de cahiers pluridisciplinaires, comprenant des contributions variées ainsi que des bibliographies et des notes de lecture, et d'autre part de hors séries, mettant à la disposition des lecteurs des documents et des travaux inédits ou des rééditions d'ouvrages introuvables.

THE WESTERN SAHARA
Western Sahara is firstly a cultural space, the Hassanophone Moorish area which also includes the neighboring Berbers in Southern Morocco, Tuaregs, and the Black Africans from the Senegal and Niger rivers. It spreads into Morocco, Algeria, the Saharawi Republic, Mauritania, Senegal, Mali and Niger. We don't want to speak only or primarily of a geographical region, but rather a mode of life and a cultural space - which is nevertheless inextricably bound to a physical space. Therefore, these volumes try to reveal this space in all its aspects, firstly political, social, legal, historical, cultural but also physical, environmental and economic. The objective of the collection "The Western Sahara" is to elicit interest and stimulate research about this space, and bring together all who have an interest in it. It will be independant and multidisciplinary. It seeks contributions not only from scientists and researchers of all countries, but also from artists, leading journalists, former soldiers in the colonial forces, etc. It will be composed partly of multidisciplinary volumes comprising varied contributions as well as bibliographies and lecture notes, and partly of special editions which will present longer, unedited documents and articles, as well as reissues of otherwise unavailable works.

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SAHARIEN, HORS SÉRIE N° 8,2008

L'OUEST SAHARIEN / WESTERN SAHARA
Comité de rédaction / Editorial board Pierre Boilley, Emmanuel Martino]i, Ali Omar Yara Directeur de publication /Executive editor Emmanuel Martinoli Comité scientifique/The scientific consultants

Luciano Ardesi (sociologue, Rome, I), Yahya ould Bara (Université de Nouakchott, RIM), Maurice Barbier (Université de Nancy-II, F), Edmond Bemus (géographe, ORSTOM, F), Christoph Brenneisen (géographe, Berlin, D), Sophie Caratini (URBAMA, Université de Tours, F), Abdel Wedoud Ould Cheikh (Université de Nouakchott, RIM), Monique ChemiIlierGendreau (Université de Paris-VII, Jussieu, F), Jarat Chopra (Brown University, Providence, USA), Wolfgang Creyaufmüller (ethnologue, Aachen, D), Jean Fabre (géologue, Courchevel, F), Sidi Mohamed ould Hademine (Université de Nouakchott, RIM), Théodore Monod (naturaliste, t Paris, F), Javier Morillas (Universidad San Pablo Ceu, Madrid, E), Rainer Osswald (Universitiit Bayreuth, D), Christiane Perregaux (Université de Genève, CH), Ulrich Rebstock (Universitiit Freiburg, D), Carlos Ruiz Miguel (Universidade de Santiago de Compostela, E), Wolf-Dieter Seiwert (ethnologue, Leipzig, D), François Soleilhavoup (Professeur de sciences naturelles, spécialiste de l'art rupestre, Epinay-sur-Seine, F), Jürgen Taeger (Universitiit Oldenburg, D), Daniel Volman (Africa Research Project, Washington DC, USA), Yahia Zoubir (Thunderbird, Glendale, AZ, USA). Notes pOl/r les al/tel/rs Les opinions exprimées n'engagent que leurs auteurs. Les contributions, en principe originales, sont à transmettre au secrétariat de la rédaction sous forme électronique avec une copie papier. Les règles s'appliquant aux notes de renvoi et à la bibliographie seront communiquées aux auteurs par le secrétariat de rédaction. La transcription des termes arabes est laissée au choix de j'auteur. La rédaction ne peut être tenue responsable en cas de perte ou de dommages aux manuscrits. Notes for contributors Opinions expressed are solely those of the authors. Articles should be original contributions and submitted to the secretariat in electronic form with a typescript. Instructions on note style and references will be communicated to the authors on demand. Transcription of arabic words is left to the choice of the author. The editorial board cannot accept responsibility for any damage or loss of manuscripts. Secrétariat, correspondance /Secretariat, editorial correspondance

Emmanuel

Martinoli 2

Pierre Boilley 70, R. Laugier F-75017 Paris Tél. :+33 1 40530996 Fax: +33 140530996 pierre.boilley@univ-parisl.fr

Ali Omar Yara 3, R. Riblette F-75020 Paris Tél.+33 08 73 64 87 99 yara.gis@free.fr

CP 2229 CH-2800 Delémont Tél. : + 41 32 422 87 17

Fax: +41 32422870] martinoli@arso.org

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I. Déjà parus dans la collection des Cahiers de L'Ouest saharien:

Volume Volume Volume Volume Volume Volume

l, Etat des lieux et matériaux de recherche, 1998, 203 p. 2, Histoire et sociétés maures, 2000, 269 p. 3, Fragments, 2002, 224 p. 4, Regards sur la Mauritanie, 2004, 240 p. 5, La Mauritanie avant le pétrole, 2005, 210 p. 6, Ahmed Joumani, Oued Noun (Sud Maroc), Mythes et réalités, 2006, 188 p.

II. Déjà parus dans la collection des Hors séries de L'Ouest saharien: Hors série l, Ali Omar Yara, Genèse politique de la société sahraouie, 2001, 234 p. Hors série 2, Christelle Jus, Tracer une ligne dans le sable, Soudan françaisMauritanie, une géopolitique coloniale (1880-1963), 2003, 262 p. Hors série 3, Annaïg Abjean,Zahra Julien, Sahraouis: Exils - Identité, 2004, 237 p. Hors série 4, Patrick Adam, De Smara à Smara, Sur les traces de Michel Vieuchange, 2006, 204 p. Hors série 5, Jean Clauzel, Notes sur la faune sauvage de l'Adagh (Adrar des Iforas), 1948-1958, Le temps des tournées, 170 p. Hors série 6, Till Philip Koltennann, Ulrich Rebstock et Marcus Plehn, Pages d'histoire de la côte mauritanienne, 2006,102 p. Hors série 7, Sahara Occidental, Une colonie en mutation, Actes du colloque de Paris X Nanterre, 24.11.07, 2008, 155 p.

Site web de L'Ouest saharien: <http://louestsaharien.arso .mg>

Photos: E. Peltier (Ç) Page 1 : dessin de l'artiste sahraoui Bella1ih. Mise en page: E. Martinoli, Delémont, Suisse.

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SOMMAIRE
Préface Exergue Dédicace Cartes des camps de réfugiés Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI Chapitre VII Chapitre VIII Chapitre IX Chapitre X Chapitre XI Chapitre XII Chapitre XIII Epilogue Postface Vocabulaire Sigles Bibliographie p. 8

p. Il p. 13 p. 15 p. 19 p. 33 p. 41 p. 53 p. 63 p. 73 p. 93 p.l05 p. 123 p. 135 p. 157 p.179 p.201 p.231 p.233 p.235 p.237 p.239

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PRÉFACE
Une aussi longue attente pour la liberté ne conduit jamais au désespoir. Le peuple sahraoui, dont la majorité est encore en exil et la minorité sous occupation marocaine, depuis 1976, en demeure l'ultime exemple. C'est ce qu'Elisabeth Peltier nous signifie dans ses «journaux de missions» effectuées dans le camp de Dakhla, situé en profondeur de la Hamadade Tindouf, entre 2000 et 2007. Si la décolonisation inachevée du peuple sahraoui est suffisamment étudiée pour qu'on puisse s'arrêter exclusivement sur sa description, il est néanmoins fructueux de rappeler les tristes chroniques de l'exil de ce peuple. L'exode des Sahraouis fut provoqué par l'invasion du Maroc et de la Mauritanie, qui ont partagé le territoire en deux entités administratives annexées, en vertu des accords tripartites de Madrid, du 14 novembre 1975. En effet, à partir de cette date, deux grandes vagues d'exode ont eu lieu, soit 50 à 60 % de la population sahraouie qui se chiffrait à 75000 personnes. La première grande vague des exilés forcés, la plus brutale, s'est déroulée en 1975-1976, dans le dénuement total, en majorité à pied, à dos de chameaux, en véhicule individuel ou fourni par le Front Polisario avant leur arrivée au camp provisoire de Mheriz et d'Oum Dreïga, au cœur du Sahara Occidental, à 400 km au sud de El Ayoun. Citons ce témoignage: Le photographe Gérard Bloncourt, qui a vécu les premières heures de cette grande vague d'exode du peuple sahraoui, a écrit: «Les énormes camions chargés des femmes et des enfants déversant leurs cargaisons d'êtres désemparés dans d'immenses camps de fortune qui s'incrustaient dans le désert. Certaines colonnes de réfugiés avaient été bombardées au napalm et au phosphore par l'avion marocain ». Dans un autre passage de son témoignage, on lira: «L'odeur de pétrole du napalm, l'odeur du sable chaud qu'apporte le vent froid, l'odeur des silhouettes et des murmures dans la nuit» (cf. Le regard engagé, Paris, éd. Bourin, 2004, p. 219). La deuxième grande vague des exilés sahraouis s'est effectuée après le renoncement de la Mauritanie, ruinée par la guerre, à ses prétentions territoriales absurdes sur la région de Dakhla appartenant aux Sahraouis selon l'accord mauritano-sahraoui du 16 août 1979. Le Maroc a alors annexé, de facto, cette région, empêchant sa restitution légale au Front Polisario. Face à ces exodes massifs, le Maroc poursuivait deux objectifs. 11 voulait d'une part déstructurer la population sahraouie déterminée à poursuivre la lutte de libération du Sahara Occidental depuis le soulèvement de Zemla en 1970 et d'autre part contraindre les nomades à se déplacer vers

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les villes (El Ayoun, Smara, Dakhla et Boujdour) qu'il occupait déjà pour les soumettre à « la marocanité » du Sahara Occidental. Ce drame humanitaire a conduit le monde entier à tourner subitement son regard vers ce peuple inconnu, compte tenu du black-out exercé auparavant par les franquistes, notamment entre 1960 et 1970, sur une population quasiment illettrée. Dès lors des ONG, bailleurs de fonds, pays donateurs ainsi qu'une multitude de fondations caritatives ont porté secours au peuple sahraoui, évitant ainsi la destruction de la personnalité historique d'une minorité désemparée. Seize ans de guerre ont été nécessaires au Maroc et au Front Polisario pour suspendre les hostilités. Dans le même temps, le Maroc et ses alliés ont édifié des fortifications militaires longues de 2 700 km, achevées en 1988. Ainsi, le plan de règlement politique, basé sur la «disposition commune» de l'OUA et des Nations unies du Il août 1988, a amorcé la proposition d'un cessez-le-feu bilatéral entre le Maroc et le FP, qui n'entrera en vigueur que trois ans plus tard, le 6 septembre 1991. Dans ce cadre, le déploiement de la force d'interposition onusienne au Sahara occidental s'est limité jusqu'à présent à l'observation du respect du cessez-le-feu, tandis que le Haut Commissariat aux Réfugiés préparait des dispositifs pour que chaque Sahraoui puisse rejoindre sa région au Sahara Occidental afin de participer au référendum d'autodétermination en vue, soit de l'indépendance, soit de l'intégration au Maroc. Mais l'espoir d'un retour des réfugiés avant le référendum va s'évanouir. Sur un autre registre, les réfugiés sahraouis des camps de la Hamada bénéficient de plusieurs sortes d'aides, parmi lesquelles celle des organes comme le PAM, le HCR et ECHO, etc., qui varie selon les fluctuations et les aléas de la politique interétatique. Mais au fil du temps a émergé une crise des macrostructures de l'aide humanitaire (la lenteur de l'acheminement des vivres et matériels, l'ignorance du contexte culturel des victimes en exil). L'action de l'aide humanitaire en faveur des exilés réfugiés n'a-telle pas été contrainte, par impuissance, à s'aligner à ces tractations interétatiques et ne pas respecter la stricte application des règlements juridiques? Un organe subsidiaire, comme le HCR ne peut-il pas surplomber ce jeu tactique entre bailleurs de fonds et le clivage structurel entre le Conseil de sécurité et le Secrétariat général des Nations unies? Une partie de l'aide humanitaire n'a pas toujours évolué dans le sens de l'attente des réfugiés. Nous constatons aujourd'hui une détérioration et une incohérence d'une certaine aide étrangère aux réfugiés de Tindouf qui se transforme « en service minimum ». L'arrivée d'une nouvelle génération de gestionnaires, formés au « marketing» dit rationnel, dans les establishments

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mondiaux de l'aide humanitaire coupés de la réalité sociale des camps, a contribué à cet affaiblissement. Une autre forme d'aide est liée aux différents projets conduits par des ONG, mais là aussi, les interventions ne sont pas toujours en harmonie avec l'attente des réfugiés. Citons un passage, parmi beaucoup d'autres, des «journaux de missions ». Un Sahraoui dit à l'auteur: « ...On ne sait jamais, lorsqu'une organisation humanitaire vient, (et) quel est son véritable but... ». Or, l'objectif de ces microstructures associatives dans le champ de l'aide humanitaire est d'établir un contact direct avec les personnes, les aider à se former et à adapter les structures logistiques à la demande. Il s'agit aussi, pour ces aidants, de vivre le quotidien des réfugiés et écouter leurs attentes sans tomber dans les présuppositions toujours chimériques des experts ni créer une situation de dépendance. C'est cette forme d'aide, en adéquation avec la réalité des réfugiés, qui a conduit Elisabeth Peltier et d'autres avec elle à se positionner et à s'impliquer davantage dans l'action qu'elle mène, aujourd'hui encore, aux campements, sans structure intermédiaire, répondant ainsi dans « la mesure de ses possibilités» « aux initiatives prises par les Sahraouis» du camp de Dakhla. On verra la concrétisation de son idée-action, plus particulièrement, son initiative pour «l'école des femmes»; la distribution directe de fournitures et matériels nécessaires aux formations dans différents domaines: agriculture, couture, tricot, tissage, langue française, informatique. Les récits objets de cet ouvrage, témoignent en outre d'une autre réalité, dans laquelle les Sahraouis révèlent leur aptitude à gérer par euxmêmes leur situation précaire. Ainsi, «les journaux de missions» inédits d'Elisabeth Peltier, sont loin d'être de simples rapports techniques, lis témoignent d'une volonté émergente dans les camps sahraouis de se prendre en charge et des acquis dans cette démarche. L'auteur assimile son champ d'observation et de témoignage, les camps de réfugiés de la Hamada de Tindouf, à un laboratoire social unique au monde. Celui-ci est le lieu d'une lutte au quotidien des Sahraouis qui ne veulent pas accepter l'inacceptable, c'est-à-dire la soumission à un ordre politique occupant illégalement leur territoire.
Ali Omar Y ara

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Il

... C'était un petit bout d'homme mon petit-fils Hugo... qui a subi ce cancer qui allait l'emporter alors qu'il avait à peine 3 ans. Il a souffert mais il riait malgré tout... Il ne marchait plus mais il montrait le chemin à suivre... Il ne voyait plus mais il nous a appris à regarder...

Et quand j'ai rencontré les Sahraouis, j'ai retrouvé chez ces hommes et ces femmes le même rire malgré la souffrance de l'exil sur cette terre inhospitalière... la même volonté à rester debout malgré la paralysie du monde à leur égard... la même vision au-delà des apparences sur la capacité de l'être humain à dépasser l'intolérable...

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à Maïma, Brahim, à tous mes amis sahraouis merci pour leur confiance, merci pour ce que j'ai appris de l'essentiel de l'humanité et en réponse à leur préoccupation si souvent exprimée: « nous voulons laisser des traces de ce qui estfait, notre histoire, notre travail, nous les vivons mais disparaissent avec nous si rien n'est écrit... »

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territoire », in L. Cambrézy, V. au retour, Paris, IRD éd., 2001,

La wilaya de Dakhla Le camp de Dakhla, qui s'étend sur plus de sept km, est composé de sept daIras ou communes et d'un centre actif où se regroupe l'ensemble des infrastructures nécessaires à la population. Chaque daIra organisée en quatre quartiers d'habitation dispose d'une mairie, d'un dispensaire, d'un entrepôt, d'une école maternelle et d'une mosquée ainsi que d'un certain nombre de petites échoppes. Boujdour recentre quelques commerces où l'on peut trouver l'essentiel. Cinq écoles primaires sont réparties sur le territoire de la wilaya.

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« Quand j'allais à l'école dans mon pays, j'avais un cartable, un casse-croûte, des crayons ... maintenant ici, dans le camp, les enfants arrivent le matin, suivant les jours ils n'ont que très peu mangé, ils arrivent pieds nus et peu couverts, ils n'ont aucun matériel... donc c'est difficile... » Brahim, responsable de l'éducation dans le camp de Dakhla

I

En 2000, je réponds à la proposition d'une organisation non gouvernementale Enfants Réfugiés du Mondel : la mise en place d'une réflexion pédagogique avec des enseignants d'un des camps de réfugiés Sahraouis, dans la région de Tindouf en Algérie. Décembre 2000, je pars pour un mois vers un lieu que je n'ai pu repérer sur aucune carte géographique, quelque part dans le sud-ouest du territoire algérien, en plein désert du Sahara, j'ignore tout...

I Organisation Non Gouvernementale française qui partant du principe « un enfant qui ne joue pas est un enfant qui meurt» a élaboré un programme d'attention globale auprès des enfants réfugiés à travers le monde. Elle est intervenue à partir de 1986 dans les camps de réfugiés sahraouis dans les secteurs de J'animation, de J'éducation et de la santé. ERM a cessé toute activité en fermant ses portes en 2007. L'association Enfants Réfugiés du Monde Pays de Loire poursuit le programme de santé en favorisant la formation d'infirmiers et de sages femmes à l'Ecole de la Santé, près du camp de Smara.

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Nous décollons sous un ciel de pluie, au-dessus de la baie d'Alger, une mer de nuages puis une terre ocre à l'infini, mouvements de vagues formés par les dunes, les roches: le désert du Sahara. Deïga, une jeune sahraouie nous accompagne, elle revient d'un stage à l'hôpital de Nantes et retourne dans les camps pour former de futurs infirmiers. Vêtue d'un pantalon noir et d'un blouson de cuir hier au départ de Paris, je la regarderai ce matin revêtir la tenue des femmes sahraouies, le malafa, grand tissu de tulle léger d'un bleu soutenu qu'elle noue de façon à englober son corps et ses cheveux.
Atterrissage à Tindouf, à plus de 2000 kilomètres d'Alger, ville dans le sable, ville militaire, départ vers Rabouni en 4x4 chargé à ras bord de valises, sacs et voyageurs. La route est goudronnée mais en plein désert, un barrage militaire algérien, quelques arbustes, quelques chameaux puis un barrage militaire sahraoui: nous sommes sur le territoire des réfugiés sahraouis, bout de terre algérienne en plein désert du Sahara. Rabouni, centre administratif et politique sahraoui, quelques bâtiments en ciment brut, un peu délabrés. Accueil chaleureux au Protocole, nom donné à l'ensemble de bâtisses jaunes regroupant les membres des organisations humanitaires du monde entier, par des hommes à la peau mate, le « chech }) autour du cou, ce grand foulard que chacun porte ici. Nous nous posons dans une pièce plus que sobre, notre chambre, 4 lits de fer, un tapis, les murs peints, le plafond tendu de toile sous les tôles faisant office de toit, une petite fenêtre avec quelques barreaux donnant sur une dune de sable. Je cherche je ne sais quoi dans mon sac, ma valise, tout se mélange dans ma tête, c'est tellement fort ce qui m'arrive en quelques heures.

Au repas dans une grande salle sans décor nous rencontrons quelques membres de diverses organisations, d' Italie, d'Espagne, d'Afrique du sud, nous les saluons. Je constate vite que les repas sont frugaux, généralement un plat unique de légumes froid ou chaud, il n'y a ni entrée, ni fromage, ni dessert, ni fruit. Dans la soirée, un véhicule nous attend pour nous emmener vers l'école de la santé, projet mis en place depuis 1992 par l'association Enfants Réfugiés du Monde Pays de Loire et porté par deux infirmières françaises, Monique et Colette. Longue route goudronnée au milieu du sable, le soleil se couche sur un paysage qui me prend à la gorge et partout dans cette immensité, on sent la vie. Des hommes, des femmes drapées dans leur malafa de toutes les couleurs apparaissent, viennent et s'en vont, toujours à pied. Leur démarche est fière, élégante. Nous quittons la route et roulons maintenant dans le sable, parfois dur et rocailleux, parfois souple et mou, la

E. PELTIER, MALGRE TOUT DAKHLA EXISTE...

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conduite est aisée malgré les creux et les bosses, malgré le chargement, nous sommes au moins 8 à 10 personnes entassées là-dedans. Accueil à l'école perdue, égarée au milieu de nulle part, érigée là où un vieil hôpital construit durant la guerre tombe en ruines. Dans l'optique de sauver des vies lors des bombardements, les Sahraouis dispersaient les bâtiments publics à travers leur terre d'exil. Une cinquantaine de jeunes étudiants, garçons et filles vivent là en internat, ça bouge, ça rit, il règne une atmosphère à la fois studieuse et détendue; certains m'accueillent en m'embrassant. Le thé nous est servi par une jeune femme de grande beauté, le rite des 3 thés, nous sommes installées dans une petite salle rudimentaire remplie de coussins posés à même le sol sur le tapis. Nous visitons ensuite l'école, des couloirs longs et sombres en ciment brut, à l'aspect plus que rudimentaire. Les chambres d'élèves sont nues, pas de meuble, un matelas par terre, je découvre éberluée des livres d'anatomie, d'études de soins médicaux, de pathologies diverses posés sur des étagères bancales. Tout est antinomique... je suis ailleurs! Je pensais rencontrer la misère, je rencontre le dénuement et dans le même temps cette vie, ces vies porteuses de projets dans ce désert d'un autre monde! Le lendemain, le ciel est clair, lumineux, l'air est doux. Des explications essentielles me sont données concernant ce peuple sahraoui, la manière d'aller à la rencontre de ces femmes, de ces hommes, leur sensibilité... population intelligente qui a recréé malgré tout un état et un gouvernement: un président, des ministres, une assemblée. Je plonge dans un monde inconnu aux noms étranges, où les démarches administratives semblent compliquées, les réactions à fleur de peau parfois des expatriés, le rôle des organisations non gouvernementales, leurs limites et je découvre aussi l'attitude des sahraouis, attentifs à tout, comprenant à demi-mot, semblant bien gérer l'ingérable avec intelligence et un sens de la diplomatie important. Sans moyens de communications véritables, tout ce qui se décide est prévu, organisé aussi loin que se trouvent les camps, aussi difficile que soit la vie au quotidien. C'est une organisation dans une notion de temps...hors de notre temps. Tout se fait mais nous ne maîtrisons rien, nous intervenons à leur demande, ils nous obligent avec tranquillité et assurance, gentillesse et accueil véritables. En début d'après-midi, Ali un chauffeur sahraoui est là pour nous emmener au camp de Dakhla, à plus de 180 kilomètres de là, c'est le camp le plus éloigné. Commence alors un voyage extraordinaire, dans un paysage fantastique, mille couleurs de roches et de sables, le blanc, l'ocre, le rouge,

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l'orange, le noir se mélangent et se succèdent et ce, pendant plus de 4 heures. Ali conduit parfaitement sur une piste parfois inexistante dans un décor magnifique à couper le souffle. quelques arbrisseaux par ci par là. Comment s'oriente-t-il? le soleil est haut dans le ciel, il fait très chaud. Nous arrivons au-delà d'une dernière pente, à Dakhla. Nous surplombons une immense plaine: la wilaya (la région), ses daïras (les communes), c'est grandiose. Le soleil est en train de se coucher, la roche est rose, les tentes sont blanches, les bâtisses basses ocres, tout se confond dans un ensemble impressionnant, à perte de vue. Nous traversons Dakhla au milieu d'une foule bigarrée, les enfants courent dans tous les sens mais je n'arrive pas à me rendre compte de la réalité, c'est trop fort. Je découvre mon nouveau lieu de vie, une bâtisse en ciment aux murs peints en jaune, l'intérieur est tout aussi sobre, aucun décor, aucun mobilier hormis un immense canapé rouge planté là, d'où vient-il? nous ne le saurons jamais. La chambre que nous partageons à trois est ultra simple: sol en ciment, murs peints, trois matelas par terre, une table, trois chaises. Il fait sombre, la lumière n'arrive que vers 19 heures et s'éteint à minuit. La vie quotidienne est plus que sobre, dénuement extrême au niveau sanitaire, repas à base de riz et de légumes cuits. L'eau est économisée car acheminée par camions à travers le désert pour être stockée dans des citernes posées à même le sol, quelquefois enterrées. Non loin de l'endroit où nous logeons, un puits, le seul de Dakhla qui permet à deux ou trois palmiers d'étaler un peu d'ombre, ce sont les seuls arbres à des kilomètres à la ronde. Là où nous vivons, le coin sanitaire est plus que rustique, les vieux lavabos sont ébréchés, les deux blocs de ciment faisant office de douches sont délabrés, les toilettes à la turque sans chasse d'eau (une bouteille remplie d'eau fait l'affaire). Tout ceci nous oblige à maintenir une attention au quotidien pour ne pas choper bêtement un petit microbe.
Notre chambre est notre havre... le plafond est tendu de toile posée juste sous la tôle du toit, le sable poussé par les tempêtes et le vent s'accumule dedans et forme de gros édredons, et parfois m'a-t-on dit, la toile se déchire sous le poids et le sable s'écroule en vrac sur toutes les affaires. Pour l'instant, je ne peux sortir seule du protocole. Les sahraouis veulent maîtriser nos allées et venues et nous protéger d'éventuels accidents dans ce désert que nous ne connaissons pas. Quand nous sortons en 4x4, des nuées de gosses courent derrière le véhicule, les plus téméraires s'y accrochent! ils nous envoient de grands rires et des «ala» en pagaille. J'arrive avec des gestes et des sourires à correspondre. Nous rencontrons dès le matin le directeur régional de l'éducation, Brahim Fadel Labat qui se montre enthousiaste pour le projet pédagogique que nous envisageons de

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mener avec l'ensemble des enseignants invite à venir travailler chez lui ce soir.

du camp, il parle français et nous

Le soleil se couche, le ciel est rouge, nous montons et descendons des dunes de sable, croisons des chèvres, un ou deux chameaux aux portes des petites maisons basses faites de brique de sable durci, les grandes tentes sont bien vieilles, bien usées, raccommodées de partout. Nous retirons nos chaussures avant d'entrer dans la seule pièce de la maison, un grand tapis recouvre tout le sol de cette pièce carrée., quelques photos sur une étagère, des couvertures roulées sur quelques coffres.. Nous allons travailler par terre appuyés sur un coussin dur, nous échangeons sur la scolarité des enfants de Dakhla, leurs difficultés avec Brahim, ce responsable de l'éducation.

Cadre surréaliste

mais les écoles sont là, accueillant

6jours

sur 7 tous les enfants du camp

Sa jeune femme vient d'accoucher et suivant la coutume de ce peuple, eUe vit auprès de sa mère pendant 40 jours séparée de son mari. Celui-ci a été marié une première fois mais sa femme est décédée, il a déjà trois fils et le bébé qui vient d'arriver est encore un garçon, il aurait aimé une fille mais il semble heureux et fier de cet événement. Il nous invite d'ailleurs

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à l'issue de notre rencontre à aller visiter la maman, la maison est là tout près, même décor sobre et nu, une jeune femme très belle revêtue d'un malafa rouge vif est assise sur le tapis, son tout petit est enfoui dans un amas de couvertures, il dort tranquillement. Première rencontre à l'école Sidati Mami avec les directeurs des cinq écoles primaires de Dakhla. Je suis dans un autre monde... les bâtiments aux dômes arrondis sont peints en blanc, l'enceinte est fermée, une immense cour de sable vide de tout jeu, le drapeau sahraoui planté au milieu. Les enseignantes portent des malafas aux couleurs éclatantes, lunettes de soleil sur le haut de la tête, des gants noirs au poignet de fourrure. Brahim présente et précise notre programme, il sera notre traducteur, il est surtout un grand pédagogue, je pense que je vais pouvoir faire un bon boulot soutenu par son aide. J'interviens pour ce temps de réflexions pédagogiques avec des groupes d'enseignants dans un cadre surréaliste, la salle de classe est nue, assez sombre, peu de fenêtres, les tables sont disparates comme les chaises, en mauvais état, bancales sur un sol inégal, très abîmé, pour tout mobilier scolaire: un tableau, des craies, un chiffon. Le bas de la porte est barré de planches et de gros cailloux pour éviter que le sable ne s'engouffre trop. L'enthousiasme exprimé, manifesté par ces enseignants montrent leur intérêt, leur facilité à comprendre rapidement le but et les objectifs poursuivis qui vont être d'intégrer au programme scolaire la pratique d'activités d'éveil. A la suite de cette réunion, une des directrices d'école nous invite à boire le thé chez elle. Sa maison basse, d'une seule pièce, est entourée d'un petit muret ajouré délimitant un peu son territoire. Elle offre à chacune un petit bracelet de perles tressées, seul petit artisanat possible dans ce monde dépouillé. Nous échangeons et apprenons quelques mots d'arabe. Brahim nous invitera chez lui le jour suivant, c'est le baptême de sa petite nièce. L'habitude se prend vite de s'asseoir sur le tapis, un coussin coincé dans le dos, celle aussi d'assister au rite des 3 thés: le premier thé est amer comme la vie, le deuxième thé est doux comme l'amour, le troisième est suave comme la mort, selon le dosage de sucre. Vont arriver alors successivement plusieurs hommes, amis, voisins, parents, ils sont vêtus de leur « drâ'a» bleu pâle et le temps va s'écouler à leur rythme, bavardages entre eux, regards discrets vers nous. Après ce long moment, une partie de cartes démarre, style belote, assez animée d'ailleurs. Puis le repas nous est servi, des plats sont posés à même le sol sur des petites nappes en plastique. Nous mangeons avec nos doigts, un morceau de pain servant de cuillère, il y a là des légumes cuits avec du chameau, des dattes

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avec du beurre, des mandarines. A la fin, nous nous rinçons les doigts au dessus d'une cuvette ciselée en métal argenté. Azoua, une femme sahraouie nous invite sous sa tente: la surface carrée est assez importante car vide de meubles, un immense tapis, dans un coin un poste de télévision noir et blanc, des matelas plats recouverts de tissus sont disposés sur le pourtour de la tente et agrémentés de multiples coussins. Plusieurs femmes sont là, les filles d'Azoua, sa sœur avec ses deux petits, elles sont toutes enveloppées de leur malafa, elles ne sont que sourires. Rite du thé... plus difficile d'échanger car aucune d'entre nous ne parle espagnol, tout est dans le regard. Une petite fille à la peau dorée, aux yeux immensément profonds, fait ma conquête tout doucement, elle est lovée contre sa mère, me regarde, me sourit puis souligne tout cela de petits gestes dans ma direction.
Nous rentrons alors que le soleil se couche, tout est rosé. Je vais à la rencontre des enseignants dans des écoles en plein dénuement, nous parlons d'activités d'éveil, nous ouvrons une porte pour aider à la motivation des élèves, les enseignants nous pointent leur manque total de matériel pédagogique, eux-mêmes sont au bout de leurs ressources intellectuelles pour pallier ces manques et pendant ce temps, près du seul puits de Dakhla où quelques palmiers étalent un peu d'ombre, deux containers remplis de fournitures diverses, papeterie, crayons et autre matériel, attendent là depuis plus de 3 mois que les responsables de l'ONG procèdent à la distribution.

Et ce peuple sahraoui auquel on apporte tout, qui ne peut rien produire dans ce monde de cailloux et de sable, loin de toute communication, de routes, qui perd ses repères mais qui sait aussi sans le dire toutes les dérives de cette aide internationale et qui, malgré cela, maîtrise son environnement: nous ne pouvons pas faire n'importe quoi, tout est observé, les autorisations pour aller et venir ne sont pas écrites mais elles existent. 11 est 7 h 30 ce matin, le soleil se lève au-dessus du mur du protocole, tout est silence, quelques chèvres bêlent au loin, le disque d'or apparaît, il illumine d'un seul coup l'horizon et j'entends alors la vie reprendre le dessus, les cris des enfants, les bavardages d'hommes et de femmes, chaque son porte très loin. Je porte maintenant chaque jour le « chech »noir, quand je sors, je me protège du soleil et des mouches qui sont des multitudes ici mais toutes petites. Je me souviens de ce petit bonhomme de 3 ans à peine qui mangeait un morceau de pain, son visage comme son goûter étaient recouverts par des dizaines de mouches, il posait sur moi ses grands yeux foncés. Je me sens

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l'étrangère, la dame venue de très loin. Tous les enfants pensent que nous sommes espagnoles et nous lancent de grands «ola» quand nous les croisons, au début je répondais par un «ola» identique mais je dis « bonjour» maintenant, cela les surprend, ils essaient de comprendre d'où je viens. Comme les petites mouches, ils sont une multitude à sortir de l'école quand nous arrivons, il faut les voir tous en rang, tapant du pied en cadence en chantant je pense des chants révolutionnaires, certains un peu insolents, d'autres quémandeurs de caramels ou de bonbons mais sans plus comme pour nous impressionner, un sourire, un salut plus précis suffisent à détendre l'atmosphère. Le vent se lève sur la wilaya, va-t-il faire une tempête de sable? demain commence la période du Ramadan... comment les Sahraouis la vivent-ils?
L'ambiance change imperceptiblement, encore plus calme, plus feutrée. Durant la rencontre de ce matin, les enseignants sont fatigués, le premier jour de jeûne est difficile, sevrage brutal de la cigarette, ils fument tous ici, quelques grammes de tabac pressés au bout d'un fin bâtonnet décoré dont ils tirent une ou deux bouffées régulièrement puis qu'ils rangent dans un étui de cuir travaillé, sevrage brutal de thé, autre excitant bu à longueur de journée. Ne pas boire, ne pas manger toute la journée et ce n'est pas la ration quotidienne le soir de légumes cuits qui peut combler ces manques. Ils nous impressionnent de se priver davantage mais ils disent tous aimer ce temps de carême. Le vent s'est levé depuis quelques heures, le sable s'infiltre et dans la chambre tout se recouvre d'un voile d'or. partout

Prévenues hier soir, nous avons travaillé tard pour une rencontre avec les enseignants où nous n'aurons pas de traducteur alors que nous ne connaissons pas la langue espagnole largement parlée ici. Les enseignants ont joué le jeu et nous ont aidé, alors avec ce mélange espagnol-français-arabe, avec des gestes et des mimiques, avec des croquis et des graphiques au tableau, nous avons pu avoir une réflexion pédagogique, une progression dans les exercices proposés, chacun essayant de comprendre le pourquoi, le comment. Je suis ébahie, émerveillée de ce que nous sommes capables de faire avec peu de moyens, quand je dis nous, je parle de l'être humain et quand je retournerai en France, je témoignerai car je sais ce que j'ai vu, nous ne sommes pas détenteurs du savoir, des connaissances parce que nous avons les techniques et les moyens en Europe, ici ils sont précis, concis avec toujours un temps de réflexion avant de donner une réponse. Cet après-midi, dans un paysage lunaire, loin des tentes, quelques enfants ont tracé un terrain de foot avec des pierres et là, sous un soleil de

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plomb, ils jouent pieds nus et leurs rires s'élèvent dans le silence du désert.... Et ces rires me font penser au rire de Hugo, mon premier petit-fils emporté par un Cancer alors qu'il allait avoir 3 ans et qui m'a appris à me détacher de ce qui n'est pas essentiel et je sais pourquoi aujourd'hui je suis ici, pour toucher du doigt un autre dénuement et voir que malgré tout, la joie existe, les rêves existent. Merci, mon petit prince des étoiles de m'avoir conduit là où le regard n'a pas de limites, où les pas dans le sable ne laissent qu'une légère empreinte que le vent efface... Je ne suis que de passage ici, il n'y a rien à prendre mais tant à apprendre. ......

Saïda déjà volontaire

et indépendante

Nous remonterons sur Rabouni une fois durant le séjour pour récupérer quelques produits alimentaires nécessaires pour les derniers quinze jours de notre séjour. Ce voyage est un régal pour les yeux, un décor immense, des couleurs à couper le souffle, des mouvements de dunes, des montagnes de sable blanc aUXcourbes plus foncées, je vois même quelques mirages: des étendues d'eau bleutées loin, loin qui s'effacent quand on s'approche. Le désert est changeant à tout moment, selon l'heure et la lumière.

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Ali conduit avec une aisance et une connaissance du terrain formidables, terrain dur, bosselé, mou, il s'oriente avec le soleil, les changements de paysage, les quelques points de végétation. Le 4x4 grimpe au milieu de roches, roule sur des pierres coupantes comme le silex puis fonce à travers une immense plaine de sable en laissant un sillage de poussière derrière lui. Plus loin, Ali arrête le véhicule, c'est le moment de la prière et durant le ramadan, c'est un moment important pour chaque croyant. Je reste admirative devant cette fidélité à leur foi, je comprends mieux dans ce contexte leurs attitudes de croyant. Durant ce temps je m'éloigne un peu et découvre une végétation basse courant sur le sable, des petits fruits jaunes restent accrochés aux branches épineuses, cela ressemble à des melons, comment font-ils pour pousser là ? A notre retour deux jours après, c'est presque une joie de retrouver la plaine de Dakhla, les tentes et les maisons à perte de vue, les nuages de poussière soulevés par quelques véhicules, des chèvres et leurs petits chevreaux qui ne broutent... que du plastique, des boîtes de conserves vides. Ces déchets deviennent d'ailleurs une problématique pour le camp, auparavant ils brûlaient tout cela dans de grands réceptacles de pierre, ils semblent ne plus le faire aujourd'hui, pourquoi? comment les évacuer? il y en a un peu partout. C'est dimanche mais c'est également une journée de travail, il fait toujours aussi chaud, cet après-midi, dans le container, véritable four, nous trions et faisons des cartons de fournitures scolaires, il nous faut les distribuer dès demain! Quand je pense à ces journées de travail effectuées par les sahraouis, sans qu'ils perçoivent le moindre salaire aussi bien les dirigeants, les enseignants, le personnel de santé, les chauffeurs, les responsables de l'administration, tous sont bénévoles. On remarque bien un début de commerce entre la Mauritanie et le camp de Dakhla, quelques trafics mais c'est néanmoins un peuple qui ne connaît pas l'échange financier ni la valorisation du travail par un salaire. En ce moment les enseignants sont inspectés par un comité des directeurs régionaux afin d'être évalués et notés: ces notes ne feront pas l'objet d'une augmentation de salaire mais gratifieront l'enseignant qui pourra alors suivre une formation ou accompagner un groupe d'enfants en Espagne durant l'été. Imaginons ce système en France ! Mais combien de temps cela peut-il perdurer? bien sûr les sahraouis ne sont pas en prise directe avec le monde et son système économique et marchand mais ils n'ignorent pas qu'ailleurs on vit autrement. Les études que font les jeunes à l'étranger, les membres de leur famille installés à l'étranger

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leur fournissent des éléments de comparaison, la télévision qui apparaît de plus en plus sous les tentes leur apporte également un tas d'informations. alors vont-ils supporter encore longtemps d'être assistés pour tout? obligés d'attendre les camions de ravitaillement? ne pas être sûrs d'avoir suffisamment à manger pour la période à venir? ne pas avoir le choix de vêtements? ne pas commercer? Dans le même temps, ils doivent veiller à une économie pour tout dans tous les instants, il n'y a que quelques heures d'électricité par jour, l'utilisation de l'eau est mesurée, quantifiée par chaque mère pour chaque usage. Et que penser quand je vois le directeur régional de l'éducation, poste similaire au directeur d'une académie en France, se déplacer toujours à pied à travers Dakhla, cette wilaya étendue sur plus de 7 kilomètres, puisqu'il ne dispose pas d'un véhicule, afin de régler un problème scolaire, prévenir un directeur, organiser une rencontre. Aucune communication téléphonique possible, il n'y a pas de téléphone ici. Et nous le retrouvons chaque jour, accueillant et souriant, précis et ponctuel, faisant un véritable travail de pédagogue au travers de la traduction, ne se plaignant pas, s'excusant des difficultés rencontrées, restant attentif à notre bien-être. Ce travail de réflexion amorcé avec les enseignants va-t-il pouvoir se poursuivre? rien n'est sûr si ce n'est leur volonté affichée de donner à leurs élèves l'envie d'apprendre et la rencontre avec le ministre de l'Education nous prouve son intérêt à la démarche entreprise; il nous demande de lui transmettre un écrit de notre démarche à notre retour en France. Il reste néanmoins la grande incertitude liée au financement et au nécessaire apport de matériel pédagogique soutenant cette action, l'organisation va-t-elle répondre à cette demande? Je suis en admiration devant ce peuple qui réussit malgré tout à imposer son rythme, sa volonté à nous tous qui arrivons de l'extérieur, les sahraouis ont bien sûr besoin de l'aide des autres pays pour survivre mais ils ne cèdent en rien leur autorité ni leurs prises de décision. Ainsi nous devons sans cesse attendre les différents accords des différentes instances avant d'agir et je trouve cela normal. Je pose les yeux sur la dune que je vois de la fenêtre de la chambre et j'écoute ce silence perceptible. Je reste profondément marquée par ce retour à l'essentiel, par cette vie en plein désert loin de tout, là où une société humaine s'est reconstruite avec ses codes, sa hiérarchie, où règne une liberté

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de mouvements et de paroles, bien loin de la conception que l'on peut avoir en Europe, d'un peuple de confession musulmane. Nous quittons Dakhla demain. A l'issue de la mission, nous passerons par les internats scolaires. Comment décrire ces endroits? loin de tout « à mille, mille lieues de toute terre habitée» rouler depuis Rabouni durant % heure dans le désert sans véritable piste et puis au loin, au milieu de rien, apercevoir une masse rectiligne, s'approcher, longer un mur de sable d'un mètre de haut, entrer entre deux petites tourelles, là, une chaîne tendue entre deux poteaux nous oblige à nous arrêter, un gardien nonchalant mais observateur la détache pour nous laisser passer. Nous nous engageons vers un porche en pierre blanchie par les vents de sable et nous pénétrons dans une immense arène sableuse encadrée à sa périphérie de bâtiments bas, au centre un mur délimite un grand espace carré, lieu de jeux pour ces quelques 2000 à 3000 gosses de 10 à 14 ans qui vivent là, loin de leur famille, durant l'année scolaire, énorme collectivité, peu de moyens matériels et pourtant cela fonctionne. Impressionnante cette atmosphère, univers surréaliste! Nous professeurs. sommes reçues
chaleureusement par le directeur, les

Un groupe d'enfants nous rejoint un moment, nous parlent en espagnol, je réponds que nous sommes françaises, cela ne leur dit rien, alors je précise « Paris », pas de réactions, je lance alors « Marseille» à tout hasard et je vois alors le regard d'un petit bonhomme briller de bonheur, il me rétorque « Zidane» et comme j'acquiesce, l'enthousiasme gagne le petit groupe, chacun me lance un nom de joueur de foot, un nom d'équipe française. Je suis acceptée et reconnue! Hamadi Belaïd Hmein, responsable de l'éducation de la wilaya de Smara, un camp de réfugiés proche de l'internat nous accueille dans une crèche. Bel aspect vu de l'extérieur, bâtiment de pierres ocres et blanches, dômes arrondis en guise de toit mais à l'intérieur, les murs sont délabrés, les peintures écaillées. Nous échangeons sur des solutions de rénovation et de réhabilitation. Autre sujet de discussion: les petits accueillis dès le matin ne prennent aucune collation ni nourriture jusqu'au retour de leur maman en début d'après midi car il n'y a pas de distribution de complément alimentaire prévue pour cette structure. Puis un arrêt dans une école jumelée avec Limoges en France, nous entrons dans une classe niveau CM2, les élèves se lèvent à notre arrivée et nous saluent. Ils sont extra ces gamins! des bouilles plus ou moins brunes, des yeux sombres, profonds, pleins de rires. Je les prends en photo, ils

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adorent ça et posent, j'engage le dialogue... quelques minutes plus tard, je suis accroupie près d'eux et je baragouine « salam alieoum, kifkif bonjour... ehouerane kifkif merci...» ils rient de mes efforts mais ils répètent immédiatement, me demandent mon prénom. Ça y'est, la baITière est tombée, je parle à un garçon de Zidane, de Marseille Ü' ai mes références maintenant), ses yeux s'éclairent, il me prend la main. Nouvelle classe niveau CPo Là, toutes les petites fiUes ont des nœuds rouges dans les cheveux, la maîtresse nous explique qu'elle exige une couleur différente chaque jour, ce qui oblige à des soins quotidiens, évite la propagation des poux, c'est joli et rigolo à la fois.

Nous terminons par la plus petite classe, des bout' choux qui nous dévorent des yeux, sans bouger de leur place. « l'engage» la conversation avec un petit au regard malicieux qui m'appelle « madame », je le salue en lui serrant la main « bonjour monsieur », quel sourire en guise de réponse! quand je quitterai la classe, je le verrai m'envoyer un baiser du bout des doigts.

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Ces rires, cette joie, cette vie dans ce dénuement extrême me font penser à Hugo et l'intensité de son absence me traverse brutalement alors que nous revenons vers Rabouni... l'aurais tellement eu à te raconter, les couleurs, le silence, le regard des Sahraouis sous leur « chech », les chèvres maigrichonnes, cet homme du Sahara qui se met à genoux dans le sable pour faire sa prière, concentré, entré en lui-même, ce sable, ces pierres, ces pistes qui mènent je ne sais où, ce soleil au couchant irradiant une couleur orange vif ou rose profond tandis que la lune apparaît dans un ciel bleu délavé, les étoiles alors sont nettes, lumineuses, si nombreuses... dis... où est-elle ta petite étoile? Le retour pour la France est prévu demain, un vent de sable se lève, il nous enveloppe, le chèche est bien utile mais ce n'est pas une véritable tempête comme celles qui obligent les gens à s'accrocher aux piquets de leur tente pendant des heures pour ne pas les voir s'envoler. Je ne sais si je pourrai revenir en avril ou mai prochain. Février se pose comme l'ultimatum des Sahraouis, la troisième voie comme ils disent. Et le geste auquel j'ai assisté hier avec une multitude de journalistes, cette libération de 201 prisonniers marocains, prouve leur volonté de trouver une solution pacifique mais le Maroc ne semble pas vouloir y répondre. Au vu de la mouvance actuelle, du dérapage des jeunes, de la saturation de devoir dépendre des aides internationales, les Sahraouis ne vont pas pouvoir poursuivre ainsi s'ils veulent que leur peuple reste digne et fort de sa culture. Comment vouloir continuer à se former, à se qualifier sans avoir une reconnaissance matérielle et un échange possible avec d'autres mondes?

« ... on ne sait jamais, quel est son véritable but ... »

lorsqu'une

organisation

humanitaire

vient,

Bellalih, artiste sahraoui

II

En mai 2001, nous repartons pour apprendre dès notre arrivée par la responsable de programme présente sur place depuis quelque temps déjà qu'elle n'a établi aucun contact avec le Ministère de l'éducation, pas de rencontres et surtout que notre rapport d'activités n'a pas été remis. De plus, le programme envisagé en ce qui concerne l'apport de matériel pédagogique est plus que flou. L'éducation est, à travers le monde, un des domaines les plus importants, les plus cruciaux car c'est de l'avenir de chaque peuple dont il s'agit. Qu'une organisation non gouvernementale étrangère puisse intervenir au sein même du système éducatif dans des camps de réfugiés pour entreprendre avec le corps enseignant une réflexion pédagogique exige de sa part une attention particulière, un travail relationnel de qualité avec les dirigeants et une prise en compte réelle des observations et constatations faites par les intervenants sur le terrain. Malheureusement, ces notions importantes vont être occultées et de ce fait, provoquer des problématiques qui vont alourdir profondément la démarche entreprise.

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Je reçois ces informations tel un uppercut et passe ces premières heures par un grand moment de lassitude, de découragement car je vais être en première ligne face aux enseignants et ne serai pas en capacité de répondre à leurs préoccupations. Mais, le désert est là, toujours aussi impressionnant... rejoignons Dakhla demain. nous

Les tentes sont peu à peu entourées

de peUtes maisons en sable durci. pour plus de commodités

11 fait déjà très chaud quand ce premier matin nous sommes accueillis par les enfants et les animatrices des centres d'animation, aujourd'hui c'est la journée portes ouvertes de tous ces centres gérés par l'organisation. Accueil chaleureux, vivant, fierté de nous montrer ces lieux de vie, démonstration de jeux, danses, chants, beaucoup de rires, quelques

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échanges. Grand moment d'émotion à la vue de ce vieil homme sahraoui se déplaçant difficilement, au visage buriné par les années, le soleil, la sécheresse, au regard d'une douceur extrême rempli de tant et tant de souvenirs si douloureux, il se met à jouer un air nostalgique sur sa longue flûte et nous sommes tous là, impressionnés, silencieux, moment en dehors du temps... il est tellement fatigué, usé que tout doucement en s'appuyant contre le mur, il se laisse glisser à terre tout en continuant à jouer quelques notes. Et ces regards d'enfants, parfois inquiets, soupçonneux mais toujours curieux et ces chants entonnés à pleine voix, ces danses si rythmées où quatre fillettes se croisent tel un menuet. Et puis la fête cet après-midi sous une raïma (tente), un groupe d'enfants chante des chants syncopés, rythmés entrecoupés par des discours fleuves. Nous rentrons, toutes les daïras (communes) sont rosées au soleil couchant. L'action éducation va se poursuivre mais déjà les prémices d'une certaine incohérence dans la gestion de ce programme apparaissent. Malgré tout, les rencontres et réunions de travail avec Brahim et les enseignants vont avoir lieu, propositions d'actions, entente sur les objectifs. Eux savent gérer l'ingérable et mettre de la qualité dans ce qu'ils entreprennent, dans chaque école, les enseignants mettent en pratique avec les moyens du bord ces activités d'éveil sur lesquelles nous avions réfléchi il y a quelques mois. Il faut voir la vivacité des enfants à comprendre cette nouvelle démarche pédagogique. Un jeune artiste peintre nous apporte un feuillet de dessins magnifiques de sensibilité. Il crée des tableaux d'une grande finesse à partir d'observations et d'écoute des gens. Il parle, parle de ce qu'il pense faire et reste intarissable. Nous lui proposons d'aller rencontrer les enfants dans les écoles, cela entre dans le projet. Grande soirée musicale ce soir au protocole, un expatrié algérien joue de la mandoline tandis qu'un jeune ingénieur tape en rythme sur un bidon d'eau, leurs voix se mêlent pour des chants mélodieux, folklore de leur pays, j'enregistre, j'écoute, je danse même un moment. Passage par l'hôpital, L'hôpital de Dakhla est une bâtisse blanche sur la dune, quelques Sahraouis attendent patiemment leur consultation. Des pièces nues de tout décor, dans le bureau du médecin quelques boites de médicaments dans une armoire. Ce médecin sahraoui parle français, il a fait ses études à Saint-Pétersbourg, il parle donc russe également!

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Tous les après-midi, repos obligatoire, peu ou pas d'activités possibles durant les heures chaudes, les écoles s'arrêtent à 13 h. Je vais me rendre compte qu'il est impossible par cette chaleur torride et sèche d'entreprendre quoique ce soit avant 19 h, tout Dakhla est endormi, écrasé par la fournaise. Enfin, la chaleur baisse d'intensité, la wilaya émerge de sa léthargie, un vent persistant souffle en fin de journée. Nous osons beaucoup plus sortir, rencontrons des enfants, engageons des conversations. Il est près de 23 h, le silence impressionnant est sur la wilaya, il fait encore chaud mais les nuits sont supportables. Un après-midi, Brahim nous propose d'aller faire un tour dans les dunes en voiture pour boire le thé en plein désert. Et quel agréable moment! Une jeune femme responsable de l'animation nous accompagne dans notre escapade avec son bébé et là dans ce bout du monde, loin de tout mouvement de foule, nous bavardons en anglais, en français. Quelques kilomètres de désert, une grande dune de «sable d'or », nous nous arrêtons... endroit majestueux, au loin les montagnes, Ali nous indique l'Algérie, le Mali, la Mauritanie, le Sahara Occidental. Il prépare le thé, le sable est doux, si fin et si fluide entre les doigts... j'apprivoise tout doucement le bébé qui observe, regarde et rit avec sa maman. Et le silence du désert autour de nous...... Nous rencontrons lors d'un repas sous une raÏma un jeune homme, représentant le Front Polisario à Sydney, il arrive tout juste d'Australie pour passer quelques jours dans sa famille. Echanges intéressants, nous parlons longuement avec lui, des différentes ethnies composant l'Australie, de l'attitude de la France vis-à-vis du peuple sahraoui, ce responsable regrettant lui-même que le Front Polisario ne diffuse pas plus auprès des médias les conditions de vie de son peuple. Une autre fois, ce sont deux jeunes garçons qui nous offrent le thé tout en bavardant avec nous en arabe, espagnol, français, anglais. Je joue avec eux, ils ont des morceaux de ballon qu'ils font péter avec un briquet, je leur montre qu'en les frottant sur le sol, l'effet est le même et nous nous amusons un bon moment. Chaleur torride, ça plombe dès le matin, un souffle brûlant jusqu'au soir, de terribles suées, une envie de boire continuelle mais les rencontres dans les écoles se poursuivent. Nous nous rendons ce matin dans les locaux de l'école des femmes, des formations agriculture, couture, tricot, tissage, français, informatique, énergie solaire sont proposées à ces femmes sahraouies, le projet est de les

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fonner suffisamment pour qu'à l'issue de ces 9 mois de stage, elles soient capables d'être fonnatrices à leur tour. Ce soir, balade sur la dune, le soleil se couche, le ciel est limpide.. deux jeunes jouent au ballon, quelques passes avec eux avant de regagner notre chambre. C'est vrai que chaque soir nous nous extasions sur la beauté des dunes au soleil couchant, sur les daïras, les communes qui rosissent avant de disparaître dans la nuit noire mais que va devenir ce peuple qui s'enfonce peu à peu lui aussi dans la nuit de l'oubli, où les enfants semblent ne plus avoir de cadre, où l'ennui mortel des jeunes désoeuvrés interpelle. Mais que proposer? ce n'est pas à nous de donner des solutions. Quelques conseils de vieux sages perdurent, ils représentent l'autorité, le rappel des coutumes, des croyances mais certains responsables sahraouis parlent des déviances, des pertes de repères des jeunes, ils réclament que ce sujet soit vite pris en compte et discuté même au plus haut niveau. Des travaux sont entrepris là où nous logeons. Nous « évacuons» ce midi du protocole pour être hébergées dans un autre local, près du puits de Dakhla. C'est une bâtisse en ciment gris dont la porte métallique ouvre sur un long couloir pris entre deux murs puis débouche sur une courette fennée où des pigeons roucoulent. Nous disposons de deux pièces nues mais propres. Un camion citerne vient remplir le réservoir, nous récupérons une cuvette, l'eau est plus que trouble mais nous nous en servons pour nous rafraîchir un peu le corps. Un grand tapis aux multiples arabesques rouges orne le sol là où nous donnons et cela change tout. D'une cellule monacale nous passons à une pièce agréable à vivre! En tous les cas, les responsables sahraouis ont confiance en nous, nous sommes devenues les gardiennes de ce nouveau lieu, ce qui nous laisse une assez grande indépendance. Il est 15 h, la chaleur est suffocante, un vent de sable se lève, plus rien ne bouge, il fait plus de 500. Nous n'avons plus d'eau dans la citerne et allons jusqu'à la daïra de Birenzeran, la plus éloignée mais là aussi les capteurs ne donnent plus une goutte. En fin d'après-midi nous nous rendons dans la famille d'un jeune traducteur, l'accueil est chaleureux, la maman est une vieille dame digne au sourire et au regard magnifiques, deux jeunes filles: Aïcha âgée de 20 ans environ semble espiègle et vive, elle nous montre les photos de la famille: le père est mort au combat, les 10 enfants sont devenus adultes maintenant, les frères et sœurs se sont dispersés en Libye, à Alger, en Espagne et Mariam, sa sœur, est une jeune et fière femme d'une trentaine d'années, une finesse extrême dans tous ses gestes, dans la démarche, elle semble fatiguée et même fragile. Elle revient d'un séjour à

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l'hôpital pour des douleurs diverses. Quelle grâce dans le rite du thé, les doigts fins qui remplissent juste à ras bord de thé moussant les petits verres. Des regards entre nous, complices et amicaux, une grande paix émerge de cette pièce unique de la maison de sable où les ouvertures des minuscules fenêtres sont au ras du sol. Rencontres avec les enseignants de l'école Sid Haïdug et leurs élèves, certains sont réellement chétifs et malingres mais tous sont vifs et éveillés. Interventions à l'école Ali Omar, école dynamique, qui fait bouger les choses au niveau des activités d'éveil. La salle d'éveil est gaie, pleine de couleurs, des dessins d'enfants, des cartes géographiques et même un vieux squelette comme dans mes premières années de collège. Un échange fructueux avec les enseignants, nous avons de quoi réfléchir, projeter, envisager. Un groupe d'enfants nous remet un ensemble de textes en réponse aux écrits des enfants de France. Toujours une chaleur torride, le sable me brûle les pieds quand en début d'après-midi alors que la wilaya s'endort, je marche jusque la dune la plus proche prendre une dernière photo, ces quelques centaines de mètres m'épuisent un peu, je me suis pourtant bien couverte, veste à longues manches, « chech » qui ne laisse apparaître que les yeux mais ce soleil brûle et l'air est suffocant. Nous ne supportons qu'en nous couvrant au maximum, je ne reviens pas bronzée de là-bas! Ce soir, tour au marché de Boujdour, quelques petites échoppes dans le sable, pour acheter de l'eau en bouteille, du coca qui nous sauve de pas mal de problèmes digestifs, quelques œufs, nous commençons à manquer de protéines et d'éléments essentiels, un peu de fatigue s'installe. Plus loin dans la plaine, un groupe de jeunes fait une partie de foot, pieds nus dans le sable caillouteux et brûlant, des couples avec des enfants se baladent... Dernier coucher de soleil sur Dakhla, quelques rangements avant le départ demain. Nous partons sans avoir pu mener comme nous l'aurions souhaité cette action pédagogique. Les enseignants sont si demandeurs de poursuivre mais nous n'arrivons pas à obtenir de la part de l'organisation les moyens nécessaires à une démarche sensée. Comment répondre le plus efficacement possible si nous sommes freinés par des contingences internes? Allons-nous pouvoir exprimer à notre retour en France tous ces ressentis négatifs, serons-nous écoutées? Triste mission, il n'y aurait pas cet engagement moral vis à vis des enseignants sahraouis et de Brahim, le responsable de l'éducation à Dakhla, je penserais sérieusement à arrêter là ma démarche.

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Tout manque. le peu de mobilier estfatigué.

usé. mais reste celte soifd'apprendre

Dans la nuit, je m'assois dans la courette, un bout de ciel étoilé audessus de ma téte, une féte dans la daïra la plus proche, j'entends la musique d'un synthétiseur, les sifflets des gosses. Aujourd'hui, c'est fête nationale, cela ressemble à un dimanche chez nous. Nous sommes le lendemain, à l'école de la santé près du camp de Smara. En attendant la fête de la fin d'année, nous lions connaissance avec une jeune Allemande parlant 4 langues, pharmacienne d'une organisation suisse. Nous buvons le thé en prenant une leçon d'arabe avec un médecin sahraoui. Des allées et venues, des rires d'élèves puis la remise des diplômes aux jeunes étudiants infirmiers, dans cette école perdue au milieu des dunes: 10 élèves infirmiers sur 17 sont reçus au diplôme d'état. Nous avOnS quitté les camps avec toujours ce pincement au cœur, reviendrons-nous? que va+il se passer ces prochains mois? nous avons des amis maintenant ici, nous savons et voyons bien que cette situation de réfugiés au milieu de nulle part, sanS ressources, bloqués dans ce sable ne peut perdurer, comment d'ailleurs a-t-elle pu se poursuivre durant 25 ans?

« ... de jour comme de nuit, nous nous formions, préparions nos cours ensemble, discutions sur la meilleure façon d'enseigner... sans lumière ou si peu... sans livres ou si peu ... » Fadly et Brahim, responsables de l'éducation

III

Cette troisième mission, en novembre 2001, doit permettre la mise en pratique des activités d'éveil puisque, pour les 5 écoles primaires de Dakhla, du matériel scolaire, des livres et ouvrages thématiques vont être acheminés par camion d'Alger et parvenir en même temps que nous. Enfin! pouvoir mettre en correspondance la théorie et la pratique, notion essentielle dans toute démarche pédagogique pointée dès le démarrage de cette action il y a un an mais non prise en compte et même occultée au sein de l'organisation. Nous arrivons à Rabouni, il fait nuit et plus de 30° quand nous descendons de l'avion, le désert est là, aux portes de l'aéroport. Nous repartons demain matin aux aurores pour Dakhla. La nuit est immense, toute étoilée quand nous nous mettons en route, il fait frais, les vitres du 4x4 ne remontent plus, je n'ai pas encore sorti mon « chech » et le regrette. Et puis le soleil se lève sur ce désert de sable. Le chauffeur roule à grande allure, il maîtrise parfaitement la conduite. Vers 10 heures, nous nous arrêtons au creux d'une dune, rite du thé, certains mots arabes nous reviennent. Il fait doux, le sable est fin, si fin.

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Dakhla nous apparaît dans toute son étendue, le désert à cet endroit est rocailleux avec des roches grises et noires. Le protocole s'est agrandi. Je ne me sens pas dépaysée cette fois, les visages me sont connus, l'accueil est plus que chaleureux. Première douche, le léger filet qui coule est à température extérieure, assez chaud. Premier repas sahraoui, assiette de pomme de terre en sauce. Les mouches ne cessent de tourbillonner dans la chambre, je me recouvre complètement de mon drap sac et m'endors,. C'est la période des mouches qui envahissent tout, j'ignore si les petits sacs plastiques remplis d'eau et accrochés aux ouvertures vont remplir leur rôle. Dès notre arrivée, nous sommes dans l'attente de ce matériel pédagogique enfin prévu afin de mettre en œuvre concrètement les activités d'éveil avec les enseignants, matériel déjà tellement espéré lors de la deuxième mission mais la nouvelle tombe dès les premiers jours, le camion que nous pensions être en route depuis quelque temps ne semble pas être parti d'Alger, incompréhension de notre part que nous allons devoir exprimer à l'ensemble des directeurs d'école. Tous vont être à l'écoute, attentifs à nos difficultés, c'est le monde à l'envers! ils savent eux accepter tous ces aléas car ils connaissent tellement ces retards, ces reports de projets même si Brahim nous montre bien qu'il n'est pas dupe de la gestion hasardeuse de notre organisation. Une sortie nocturne dans les dunes avoisinantes avec toute la communauté d'expatriés présente sur place est organisée par le wali, le gouverneur de la région de Dakhla. Belle et sympathique soirée, loin du camp sous un ciel étoilé. De grandes rampes de lumière montées sur batterie éclairent des tapis posés à même le sable. Un groupe de musique avec synthétiseur, guitare électrique et tambourins s'installe. Nous sommes accueillis par le nouveau wali, un homme parlant un français impeccable, il jongle avec les mots. Nous nous asseyons avec Brahim qui est toute attention envers nous, le thé nous sera servi en toute simplicité, pas de grandiloquence, ambiance chaleureuse. Des groupes de chanteuses et danseuses de chaque daïra vont se succéder, des chants dont les paroles sont révolutionnaires ou rappellent la vie et les coutumes du peuple sahraoui. Les «tafilettes» (jeunes filles en hassanya) sont couvertes d'un malafa noir brillant avec de grands jupons blancs par dessus, elles se déhanchent sur un rythme lent mais syncopé, leurs voix sont hautes, puissantes et claires, des you-you fusent de l'assemblée.

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Un groupe d'Italiens ayant traversé le désert de Smara à Dakhla à dos de cheval ou de chameau est chaleureusement accueilli, ils remercieront et donneront également de la voix en chantant un air italien. Ce matin, nous préparons le travail de traduction des divers documents. Un groupe de tafilettes nous envahissent puisque n'ayant pas de table dans notre chambre, nous travaillons dans la salle des repas. Sourires, bavardages, curiosité, nous échangeons un peu mais ne pouvons aller très loin dans le dialogue. Moi, je craque devant leurs sourires ravageurs, leurs yeux tellement expressifs mêlant la méfiance, l'intérêt, le désir de plaire et comme dit le jeune formateur français du secteur animation:« à visage découvert, ça va je maîtrise le groupe mais dès que l'une d'elles relève le malala ne laissant plus apparaître que le regard, c'est le domaine du mystère et du jeu de séduction qui s'impose. » Les interventions prévues dans les écoles sont suspendues: le matériel pédagogique devant servir lors des rencontres n'est toujours pas là, des retards successifs vont s'accumuler, les informations se contredisent quant à la probable arrivée du camion, organisation plus qu'aléatoire qui cause préjudice à la mission. Trop d'incompétences de la part de certains qui gravitent dans ces organisations non gouvernementales, en se pensant importants et je pense alors aux possibilités d'essayer avec de moindres moyens d'apporter à ce peuple des outils quels qu'ils soient que chacun ici saurait utiliser au mieux... Nous rencontrons un jeune traducteur sahraoui chez qui nous nous étions rendues au mois de juin, il nous invite mais il faut trouver un transport, sa daïra est éloignée, un vieux camion va faire l'affaire. Nous allons sous la tente de sa sœur, toute jeune mariée, nous pouvons échanger quelques mots avec son mari, rituel du thé, 4 verres cette fois, le dernier pour l'indépendance! entrecoupé de verres de coca. Ils nous retiennent, la nuit tombe. Nos hôtes nous offrent alors à chacune un malafa et nous drapent dedans, rires et photos. Arrivée ces jours derniers d'une équipe cinématographique algérienne, venue pour le tournage d'un film. Première réunion afin de nous préciser leur objectif: créer un documentaire de 20 minutes essentiellement orienté autour des enfants, leurs occupations, leur vie dans le camp. Démarrage tôt ce matin pour suivre l'équipe de tournage jusqu'au site géologique situé à une quarantaine de kilomètres de Dakhla. Un camion transporte une vingtaine d'enfants, heureux comme tout de cette balade.
Nous arrivons à « la terre de lune », un plateau surplombe un large canyon, le sol est caillouteux avec de grandes espaces de sable et là, partout

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des fossiles à fleur de terre, des coquillages incrustés dans de gros cailloux, une multitude de richesses géologiques qui prouvent l'existence antérieure d'une mer ou d'un fleuve. Tandis que l'équipe filme les enfants découvrant ce site, je me promène, prends des photos, m'imprègne de ce paysage, de son étendue. Nous revenons vers midi, le soleil écrase tout, quelques arbrisseaux plantés ici ou là. Sur la piste loin de Dakhla, un groupe de garçons s'est installé, ils nous expliquent qu'ils passent là leur journée accompagnés d'un âne, ils récupèrent du bois, vont se préparer à manger et s'amuser, c'est vendredi, pas d'école aujourd'hui. Ce soir, nous nous rendons chez Brahim, le directeur de l'enseignement qui est devenu un ami, il nous accueille avec son petit garçon âgé d'un an. Le bébé est tout apeuré de nous voir, il se blottit contre son papa qui le câline. Impression de quiétude que nous retrouvons lorsque nous sommes avec les Sahraouis.
Nous allons rencontrer une jeune femme ingénieur en télécommunications à qui nous voulons demander de traduire les documents apportés. Elle nous accueille, nous sert un repas, tomates, poivrons, oignons, quelques morceaux de viande, un grand plat de pâtes, des dattes, du thé. La raïma est tendue de toile orange qui éclaire tout l'intérieur, sur chacune des 4 faces de la tente une ouverture permet à la lumière et à l'air de pénétrer. Cette jeune femme, Maïma Mahamud Nayem, a une petite fille âgée de 8 mois, un bébé tout en rondeur, souriante. Les mouches envahissent son visage que sa maman ne cesse d'éventer: «octobre, le mois des mouches! ».

Une amitié se noue entre Maïma et moi. Saïda, son bébé n'est pas en grande forme, diarrhées, bronchite. Je lui donne des sachets pour la réhydratation. puis nous bavardons autour du thé... des femmes, de leurs conditions de vie, les grossesses, la contraception, la politique, la religion. Son mari est professeur de maths mais il ne peut exercer, il est bédouin vers la Mauritanie. Parlant de son pays, le Sahara Occidental, Maïma dit: « vous avez vu les nouvelles mappemondes, les nouvelles cartes... il n y a pas de différence marquée entre le Maroc et notre pays... nous n'existons plus... c'est triste, ainsi va la vie ... il ne faut pas attendre de l'ONU, c'est nous qui devons prendre la décision ... la décision appartient au peuple sahraoui... » Je suis bouleversée par tout ce gâchis autour de ce peuple, ces gens formés, qualifiés, utilisés à des tâches subalternes, qui ne survivent que grâce à l'aide humanitaire «... il faut penser sans cesse pour l'alimentation des bébés, des fois on a du lait puis il n y en a plus, alors il reste le riz, le lait des

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chèvres.. », parlant des enfants qui partent en Espagne l'été: « là-bas, ils sont des enfants, ils jouent, ils ont des câlins, on leur parle de leur vie d'enfant, ici, ce sont des hommes et des femmes comme les adultes, ils ont des activités d'adultes, porter l'eau, faire la cuisine.. ils n'ont pas leur enfance ... le père manque dans presque toutes lesfamilles.. ils sont 'rebellés', révoltés» Ce soir, nous rejoignons Brahim au centre culturel, immense salle recouverte de tapis, grande estrade de ciment. Et là, à genoux, nous écrivons à grands renforts de feutres et de peinture des slogans de bienvenue. En effet, Danielle Mitterrand accompagnée de journalistes français est attendue ces jours-ci. Un groupe de jeunes nous demande de créer un chant en français, quelques phrases, le rythme est rapidement trouvé, les mots sont plus difficiles à s'ancrer car ils ne parlent pas français, nous faisons tous ensemble un travail phonétique. Un garçon entonne alors ces phrases sur un rythme de jazz, il a une voix magnifique!. Je me sens tellement bien, là, assise par terre, avec des gens ouverts, gais, accueillants. Enfin, je me retrouve... Nous poursuivrons le lendemain le travail des banderoles sur lesquelles nous peignons des lettres en arabe, en français puis nous accrochons les grandes surfaces de tissu dehors pour faire sécher, ce n'est pas long avec ce soleil et cette chaleur. Et dans le même temps, le camion arrive! au plus vite, nous répartissons les livres dans chaque école avant l'arrivée des personnalités. Grand branle-bas de combat ce matin. Les Sahraouis font des efforts surhumains pour ce passage éclair de Danielle Mitterrand et de son staff. Les chambres sont préparées, les sanitaires nous sont interdits et nous ne pourrons pas prendre de douche. Tous s'affairent, des tables sont dressées dans l'entrée, un grand repas va être servi, nous mangerons donc avec toute la délégation, journalistes compris. Nous aidons à accrocher les dernières banderoles qui s'envolent au fur et à mesure car une tempête de sable se lève. Les enfants des écoles sont rangés le long de la piste que va emprunter le groupe d'étrangers, les drapeaux sont déployés, ils attendent sans bouger alors que le sable pénètre partout. Visite officielle d'une école, Danielle Mitterrand s'intéresse vivement aux livres reçus la veille que nous avons posés sur les étagères un peu bancales, c'est un don de sa fondation. Visite d'un centre d'animation, accueil par une multitude d'enfants chantant, jouant, riant. Puis départ pour une fête en plein désert.

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Décor irréel, tentes sahraouies, esplanade entourée de hauts poteaux au sommet desquels flottent des drapeaux sahraouis, tapis posés à même le sable, rampes de lumière éclairant l'espace où vont se dérouler les danses, nous entendons des chants magnifiques et un discours« fleuve» du wali. Et puis ce dernier chant, que nous avons travaillé avec ce jeune, quand il l'entonne je suis réellement émue, il chante d'une façon extraordinaire cet hymne à la liberté et lorsqu'il m'aperçoit il se précipite pour venir m'embrasser. C'est vrai que je me sens tellement d'accord avec eux, cette situation est folle, ce peuple risque de disparaître avec toutes ses richesses dans l'accueil, la joie, les rires, la gravité, l'intelligence, la sensibilité. Ils ne céderont jamais, ils resteront Sahraouis quitte à en mourir. Le lendemain, nous avons une rencontre avec des responsables sahraouis, personnes gravitant autour des enfants et des jeunes, médecins, directrices de crèche, maires de daïras, enseignants. Tout ce qui se dit est passionnant. Beaucoup d'éléments qui expliquent le mal-être des enfants, les conditions d'exil de ce peuple, l'enfant qui subit ces conditions, la famille qui ne peut jouer son rôle, le manque de moyens qui ne permet pas à l'enfant d'être un enfant. Un autre jour, nous allons saluer un jeune traducteur sahraoui qui se marie. Il nous fait rencontrer sa jeune femme qui doit rester durant les 3 jours du mariage dans la petite pièce de la maison familiale, elle y reçoit les visites, ne doit pas trop montrer ses sentiments, rester calme, souriante mais point trop. Quand je pense qu'elle est une de ces tafilettes qui rient, plaisantent, bavardent sans cesse, jouent de leur charme tout au long des journées! ! nous en rencontrons d'ailleurs beaucoup durant ce mariage, elles ne se privent pas d'extérioriser leurs sentiments. Ce soir, nous allons à la fête du mariage dans une daïra, si le pick-up veut bien démarrer! Travaux de mécanique dans la nuit, pompe d'arrivée d'essence débranchée, fil électrique dénudé, les sahraouis bricolent sans s'énerver, cherchent à comprendre, ils n'ont aucun outil mais après une heure d'essai, le pick-up redémarre. Nous arrivons dans la nuit, nous sommes accueillies par le jeune marié vêtu d'un dra'a noir aux reflets brillants, des allées et venues d'amis, des tafilettes ayant revêtu leur plus beau malafa ont troqué leurs bottes de cuir contre des talons fins. Nous mangeons du riz cuit avec la viande, directement avec nos doigts, c'est délicieux puis nous les accompagnons sous forme de cortège vers le lieu de la fête. C'est un grand espace délimité par des cordes, hommes, femmes, enfants sont massés là, ça tape dans les mains, les you-you retentissent, nous avons droit à une ovation et nous nous installons par terre les uns contre les autres. Un orchestre lance

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les premières notes, pas d'agitation excessive, pas d'énervement, chacun prend son temps (c'est toujours ainsi pour tous les actes du quotidien) un espace est réservé pour les danseurs: quelques garçons, quelques filles viennent à tour de rôle, sans bousculade. Les danses et chansons sont rythmées, les filles déplient leurs bras, jouent avec leurs doigts, se couvrent le visage de leur malafa et sous ce léger tulle on devine leur corps plein de grâce, délié. Nous quittons la fête tard dans la nuit et revenons à l'arrière du pickup accompagnés par une nuée d'enfants et de jeunes. Tout de suite le contact, ils essaient d'échanger, les gestes affectueux sont accompagnés de rires, je caresse la joue de ma petite voisine, elle me donne sa main. Bisous quand on les dépose dans leur daïra, les « bonsoir» fusent dans la nuit claire. Demain, nous irons passer la soirée chez notre ami Brahim. Nous n'avons cessé de rencontrer des gens, familles, responsables sahraouis, personnalités politiques, rencontres informelles mais qui nous apportent mille enseignements sur ce peuple déterminé à survivre, espérant une solution par la paix. Ils ne devraient plus tarder à décider quelles actions entreprendre car comme le dit un responsable politique: « ... nous n'avons plus d'arguments pour répondre aux jeunes, leur dire d'espérer dans un retour ne leur suffit plus pour faire des projets d'avenir, leur dire d'accepter leur sort les met en position de révoltés, ils ne veulent pas s'installer et celui qui vient de se marier dit bien qu'il n'aura pas d'enfant tant qu'il sera dans les camps. C'est un véritable dilemme. » Balade ce matin vers les dunes, il fait chaud, le sable est encore brûlant, nous grimpons et découvrons de ce surplomb les daïras d'Oumdreiga, de Boujdour... le ciel est limpide mais le vent se lève, nous pénètre partout, s'infiltre malgré le « chech », nous bavardons longuement. Ce midi nouvelle invitation, nous passons une bonne partie de l'après-midi à bavarder avec les deux formatrices algériennes en tricot et tissage de l'école des femmes.
Retour au protocole, le vent de sable continue, pas d'eau, la visite officielle a fait se vider les citernes, pas de lumière, nous ne pouvons pas faire grand chose. Mais, néanmoins nous travaillons concrètement la rencontre de ce soir, elle risque d'être reportée si le vent de sable souffle encore, nous avons du sable dans toute la chambre, je secoue régulièrement la housse sur mon lit, ça craque sous les dents et dehors c'est comme le brouillard de chez nous, les sanitaires sont recouverts d'une épaisse couche de sable couleur or. Mais la rencontre se fera avec les enseignants de l'école Sid Haïdug.

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Répondre à ces temps vides que vivent les jeunes en créant des lieux culturels mais la pérennité de ces actions reste toujours sous-tendue il la volonté des orgQnisations humanilaires

Un autre jour, nous sommes attendues au studio d'enregistrement de la radio de Dakhla pour parler de notre mission. Nous nous rendons au poste de police, traversons une cour de sable remplie de hauts poteaux électriques, de paraboles, de radars, nous suivons un couloir de ciment et débouchons dans deux pièces minuscules, la régie est tenue par une jeune femme, grande console et annoire d'enregistrement, vitre séparant l'autre pièce, le studio est tendu de tissu rose pour l'isolement phonique, une table ronde, 3 micros... l'interview commence. Cette radio émet chaque jour sur toute la wilaya de Dakhla. Ce soir nous allons à une soirée préparée par les animatrices: rires, musique, participation de toutes à une série de jonglages, je prends des photos, à la fin de la soirée eUes dansent et bien sûr nous invitent, le rythme est facile à prendre. Va suivre une petite collation, thé et gâteaux secs, toutes ces jeunes filles rient, s'interpellent, chahutent, elles sont plus que malicieuses.