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Maman Odile

De
198 pages
Il est des deuils dont on ne se remet jamais. Celui qu'a éprouvé ma grand-mère maternelle à l'égard de son premier époux, mort au front, au tout début de la guerre de 14, mais déclaré mort officiellement en 1920, en fait assurément partie ! C'est dans le Nord de la France, tout près de Roubaix, que Maman Odile, comme nous l'appelions, a vécu la double occupation allemande sans jamais se remettre à aimer ni son second mari, ni même son propre et unique enfant: ma mère !
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YvesMarie
Maman
Renard
Odile
D’une guerre à l’autre
dans le Nord de la France
Récit

Graveurs de Mémoire
Série :Récits de vie / France




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01293Ȭ3
EAN : 9782343012933

Maman Odile


Graveurs de mémoire

Cette collection, consacrée à l’édition de récits de vie et de
textes autobiographiques, s’ouvre également aux études
historiques. Depuis 2012, elle est organisée par séries en
fonction essentiellement de critères géographiques mais
présente aussi des collections thématiques.

Déjà parus

Culas (Adeline),En Bresse autrefois… Souvenirs de la vie d’antan,
2013.
Atchénémou (Avocksouma Djona),Enterrons la veuve avec
l’enfant. Orphelin en pays tchadien, 2013.
Benacerraf (Armand),Cardiologue et cardiaque. Au cœur d’une vie,
2013.
Brovelli (Claude),De l’AFPà la télé, mes sept vies sur les points
chauds du globe, 2013.
Barbe (Jean- Edouard),Cinquante ans au Quartier latin. Une vie
en musique et en chansons, 2013.
Cathelin (Anne),La Joselito à l’âge d’or du flamenco. Ethnologie
d’une passion,2013.
Mero (Yannette),La petite fille des baraquements. Une enfance à
Saint-Nazaire, 2013.
Pochulu (Marie-Françoise),Lucien Bertin, un Français d’Egypte.
Les routes de l’exil, 2013.


Ces huit derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

YvesMarie Renard

Maman Odile


D’une guerre à l’autre dans le Nord de la France

Récit















L’Harmattan

Il est inutile d’inventer des histoires
la vie s’en charge.


Incipit

Tu n’as pas bien dormi cette nuit ? Tu ignores pourquoi
mais moi je le sais ! Je suis venue tout près de toi, tu n’as
pas bronché, tu n’as même pas remué, tu ne t’es aperçu de
rien. Ce n’est pas surprenant, je suis morte depuis
soixante ans, mon corps a disparu et c’est tant mieux car
je ne l’aimais guère. Seul mon esprit voyage de nulle part
vers nȇimporte où… Cette nuit, il est venu te rendre
visite !

Je suis ta grandȬmère, celle que toi, ton frère et ta sœur
appelaient « Maman Odile » ! C’est ta mère qui a voulu
que l’on m’appelle ainsi, comme si elle tenait par cette
affabulation enfantine, à me rappeler que je fus tout, sauf
une mère !

Je n’ai jamais désiré ta mère !

Du haut de tes cinq ans, à l’âge que tu avais lorsque je
suis morte, j’ai cru deviner que tu t’en apercevais et y ai
vu une forme de complicité que je n’ai pas oubliée. C’est

pour cette raison que je suis venue tout près de ton lit
cette nuit. J’y suis venue pour te raconter ma vie ou plutôt
la blessure de ma vie.

Tu crois savoir beaucoup de choses sur moi, mais tu
ignores l’essentiel. On a beaucoup glosé sur mon compte
et ton autre grandȬmère s’y est employée avec délice et
malice, avant même que mon cercueil ne se referme.

Surtout : ne te méprends pas sur mes intentions !

Je ne suis pas venue auprès de toi pour m’excuser, ni
même pour me justifier. Ces attitudes et ces repentirs ne
me ressemblent pas ! Je me moque aussi de ce que tu
pourras penser de moi lorsque tu auras tout entendu.
Mais au moins tu sauras !

Maman Odile



Post mortem

*
Il y quelques mois, tu es venu sur ma tombe à Juvardeil .
Je t’ai vu ! Tu as lu le petit panneau que la mairie a fait
déposer sur le marbre délabré de ma sépulture. Te
souviensȬtu de ce qui y était écrit : « La concession de cette
tombe arrive à expiration, si vous souhaitez la renouveler,
adressezȬvous à la mairie ». Tu as hésité un moment, puis
*
Juvardeil – commune du MaineȬetȬLoire
10

tu as tourné les talons… Tu as bien fait ! Il est inutile de
prendre soin de ma tombe, je n’y suis plus depuis très
longtemps. Je suis nulle part !









11

1. ODILE HAROUX WattrelosȬ1890Ȭ1912

Les adultes et surtout les parents s’imaginent que les
petits enfants ne pensent pas, sinon aux choses
essentielles : le sein ou le biberon et plus tard, le
jambon et les frites dans leur cornet de papier, la
limonade et les beignets aux pommes… les récomȬ
penses possibles et les punitions certaines.

Ils voient bien que nous pleurons souvent pour rien,
que nous sourions, que nous rions aussi, mais ils
imaginent que ces réactions et les sentiments qui les
dictent ne sont que des manifestations puériles et
passagères qui ne doivent rien à la réflexion et ne
méritent à ce titre aucune attention particulière. Ils
font donc semblant d’y répondre en imitant du
regard, de la voix ou des gestes, nos désirs et nos
répulsions, en y mettant un terme, souvent brutal,
une fois leur patience consommée. Cette attitude
était très répandue dans ma famille, comme dans
tous les milieux modestes et ouvriers du Nord, au
siècle dernier ; milieux pour lesquels les urgences du

quotidien : le lait, les patates, le boulot et la bière ne
laissaient que peu de temps aux réflexions savantes !

Je m’appelle Odile Haroux et je suis née à Wattrelos
dans le Nord, le 20 avril 1890. Odile Haroux, et non
Odile Brocvieille comme c’est écrit sur le passeport
que tu détiens, et dont, comme tu as pu le constater,
j’ai arraché toutes les pages, sauf la première !
Je ne vois pas l’intérêt qu’il y aurait pour toi, ni pour
quiconque aujourd’hui, de savoir pourquoi je me
suis fait délivrer un passeport par la mairie de
Roubaix en 1945 et de connaître l’usage que j’en ai
fait par la suite. Tu n’en sauras pas davantage cette
nuit.

Chez les Haroux, on était douze ! Douze enfants,
sans compter les morts nés, ou à peine nés.

J’ai passé toute mon enfance à voir ma mère
s’allonger puis se relever, se rallonger à nouveau en
soupirant et se relever encore en gémissant, avec à
chaque fois une bouche de plus à nourrir et un
derrière de plus à torcher. Le père lui, toute cette
marmaille, ça ne semblait guère le déranger. Dans le
tram à chevaux, dès cinq heures du matin pour aller
à l’atelier et de retour à la maison vers sept heures
du soir, dans les effluves de bière ; le bruit du
dedans, les pleurs, les envies et les disputes des uns
et des autres ne le concernaient guère.

14


« Tout ça, c’est l’affaire des bonnes femmes ! » ComȬ
me il disait ! Et comme à la maison les bonnes
femmes, ça ne manquait pas : avec la sienne, la sœur
de la sienne, mes sœurs aînées et sa propre mère, le
compte y était largement !

À l’heure du dîner, vers sept heures, nous étions tous
rangés à notre place autour de la table. Nous nous
tenions debout en l’attendant, prêts à nous asseoir
sitôt qu’il en donnerait l’ordre, raides comme des
cierges de Pâques devant la marmite bouillante de
soupe, dans laquelle ma mère jetait au dernier
moment et sur un seul regard du père, des morceaux
de pain rassis, comme on jette du grain aux poules.
Lui s’asseyait enfin, se lissait la moustache en silence,
en relevait les bords pour ne pas les tremper dans la
soupe, ouvrait tout grand son couteau, se taillait une
tranche de pain plus large que sa main et sans
prononcer un seul mot pointait l’index dans son bol
vide pour que ma mère le remplisse aussitôt.

Ensuite seulement, venait notre tour !

Ma pauvre mère ajustait les louches du mieux qu’elle
pouvait, Alice et Julien les aînés, tendaient leurs bols
avant tous les autres, de peur de manquer : en ces
tempsȬlà les aînés étaient prioritaires parce qu’en âge
de travailler et c’est pour ça qu’on servait ces deuxȬlà
avant les autres.

15


Moi, j’étais la sixième. Mon tour venait après celui
d’Alphonse mais avant celui de Philomène. Pour les
plus petits et comme le contenu des louches fondait à
vue d’oeil, ma mère ajoutait un peu d’eau chaude à
l’aide de la bouilloire avec quelques miettes de pain
en plus, pour compenser. Mais comme le compte n’y
était pas toujours elle filait aussitôt une fois la
tournée terminée, rajouter une pelletée de charbon
dans la cuisinière en évitant les protestations et les
regards dépités de ces enfants en trop !

Cette famille me faisait honte !

Toute petite, je me suis souvent dit : « Odile tu n’as
rien à faire ici, cette famille n’est pas la tienne ! Un
jour, on viendra te chercher ! Le Bon Dieu luiȬmême
ou bien s’il est trop occupé, son fils : Jésus, le fera. »

Il dira à ta mère : « Madame Haroux, nous venons
vous reprendre Odile, parce qu’Odile n’est pas votre
fille ! »

« Une malencontreuse erreur céleste a fait naître ce
foetus dans un ventre qui ne lui était pas destiné.
Nous en sommes profondément navrés, mais espéȬ
rons en votre compréhension. » Une main se tendait
alors vers moi « Tu viens Odile ? » Je la saisissais
aussitôt, la porte s’ouvrait sur la rue… et l’on partait.

16

Ce rêve ne s’est jamais réalisé !

Je me souviens que toi, YvesȬMarie, tu as dû penser
de même, du haut de tes cinq ans. J’ai en mémoire
deux ou trois dîners au cours desquels j’ai cru
deviner dans tes regards et dans tes silences, le
même désir d’évasion, le même sentiment d’injustice
et les mêmes contradictions entre tes convictions
naissantes et celles de ceux qui t’entouraient : tes
parents, ton frère et ta sœur !

Mon cancer me lançait alors des messages de plus en
plus clairs et de plus en plus douloureux, ce qui me
permettait au moins d’échapper à la plupart de ces
insupportables dîners de famille, durant lesquels ta
mère jouant à la poupée m’essuyait le rebord des
lèvres, après m’avoir glissé une cuillerée de purée
dans la bouche. Je revois l’œil compatissant de ton
père, s’affairant en cuisine pour faire semblant de
soulager ta mère en espérant sans doute une
récompense dont les hommes sont si friands quand
ils ont la certitude d’avoir contribué, sournoisement
aux tâches ménagères.


Je revois vos visages d’enfants penchés sur vos
assiettes les regards furtifs que vous osiez m’adresser
pour mesurer sur mon visage et sur mes mains, les
progrès insoutenables de la maladie.

17

Je vous faisais très peur et j’en avais pleinement
conscience. Cela m’était tout à fait indifférent. À
chacun sa peine comme dit l’évangile ; la mienne
atteignait des sommets ; la vôtre n’était que petites
côtes !

Je revois aussi le poulet du dimanche que ton père
sortait du four encore fumant pour l’apporter avec
fierté sur la table. Je revois surtout les regards de ton
frère aîné et de ta petite sœur… Qui aurait sa
« bonne part de blanc » qui ? Ils scrutaient la découȬ
pe, réservaient leurs assiettes quand une cuisse ou
une aile s’élevaient à la pointe du couteau paternel
mais la tendaient brusquement quand les morceaux
convoités s’ouvraient aux enchères, au risque de
bousculer leur verre, de laisser choir leurs couverts
et de s’exposer aux remontrances du serveur. J’ai
croisé ton regard en ces momentsȬlà, t’en souviensȬ
tu ? Tu attendais ton tour sans broncher, sans
réclamer ! Alors forcément le bout de l’aile calcinée,
ou le moignon de la patte dont l’os caché fait toute la
part, c’était pour toi ! Je voyais bien ton dépit, j’étais
la seule à le voir. Je ne disais rien bien sûr. L’apiȬ
toiement et la commisération ne me ressemblent pas.
Et puis, à quoi bon ? J’avais vécu la même chose et je
savais bien que rien ne changerait, le dimanche
d’après.

C’est dans ces momentsȬlà, aussi, que les souvenirs
de ma propre enfance jaillissaient en moi, brutaȬ

18