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Marc Sangnier

De
351 pages
La vie de Marc Sangnier est une interrogation sur le sens d'une vie politique réussie. Toute sa vie, il fut d'abord un combattant. Réconcilier l'Eglise et la République, combattre pour améliorer la condition sociale du peuple au travail, lutter pour sauvegarder la paix sitôt l'encre du traité de Versailles sèche, tous ces combats procédaient chez lui de la même conviction : c'est l'homme qu'il fallait protéger puis élever.
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MARC SANGNIER
Le semeur d'espérances

@L.HARMATTAN. 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2009 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-10238-5 EAN : 9782296102385

Jean-Jacques Greteau

MARC SANGNIER
Le semeur d'espérances

L'HARMA TT AN

DU MÊME AUTEUR

Le temps des déchirures, De si jolis chrysanthèmes,

Bénévent 2002 Patrimoine et Médias 2004

Le général de Gaulle et les Deux-Sèvres - l'histoire d'une longue fidélité, 2006

Illustration

de couverture

Marc Sangnier. Cette photo, conservée dans le fonds d'archives de l'Institut Marc Sangnier est une des plus saisissantes. Sangnier ne pose pas. Il semble avoir été surpris par l'objectif. Toute l'expression est dans le regard qui tance tranquillement l'importun. Photo Institut Marc Sangnier. Tous droits réservés.

J'ai une dette de reconnaissance envers mon grand père, Georges Bernuzeau, dont je liens à m'acquitter ici. Il occupa ses longues années de retraite d'ingénieur à de nombreux travaux historiques portant, pour la plupart, sur la période médiévale. A sa mort, en consultant ses archives, je tombai sur quelques feuillets écrits sur Marc Sangnier dont la vie l'avait toujours intéressé. Ma grand-mère, son épouse, était originaire de Corrèze et née Lachaud, patronyme courant dans ce département. Ses toutes premières recherches portèrent sur l'existence d'un éventuel lien de parenté avec le célèbre avocat. Il n'en était rien mais du ténor du barreau à son pelit fils, Marc Sangnier, il n y avait qu'un pas, vite franchi par mon grand père pour s'intéresser au père du Sillon. C'est la lecture de cette dizaine de pages, tapées sur sa vieille Underwood, qui m'incita à écrire cette
biographie.

J'aurais bien aimé qu'il fût encore là pour le remercier. C'est sans beaucoup d'hésitations que je lui dédis ce livre. J.J.G.

SOMMAIRE

Avant-propos

Première partie - Le Sillon

Le jeune garçon qui se découvrait devant son illustre et tendre ami 2. « Je veux faire mes preuves» 3. Le Sillon de Renaudin 4. Le Sillon de Marc Sangnier 5. La Jeune Garde 6. Les meetings de la terreur 7. L'opposition feutrée avec la Démocratie chrétienne et frontale avec l'Action française 8. Les premiers craquements 1905-1907 9. L'entrée en politique 10. Le travail de sape de l'abbé Desgranges Il. La foudre

17 31 41 49 61 67 77 85 101 113 121

Deuxième partie - Le Politique

12. L'homme Marc Sangnier. 13. Faire front à l'adversité 14. Le Feu 9

137 149 163

15. Le député Marc Sangnier cherche sa voie dans la Chambre Bleu Horizon 16. «Nous avons le droit d'être payés, nous serons payés » 17. Un député« dépaysé derrière cette camaraderie de surface» 18. Présent sur tous les fronts

169 177 189 199

Troisième partie - Le Pacifiste

19. 20. 21. 22. 23.

Le congrès de Fribourg en Brisgau Marc Sangnier et la papauté Du congrès de Bierville aux Auberges de jeunesse Ballade vendéenne ... La rupture avec la Jeune République

209 215 223 243 257

Quatrième partie - La Reconnaissance

24. 25. 26. 27.

Du Front Populaire à la guerre De la prison aux honneurs, des honneurs à la reconnaissance La fin L'héritage de Marc Sangnier

273 285 295 307

10

AVANT - PROPOS

« Les plus grands naissent posthumes»

Friedrich NIETZSCHE

Pourquoi un homme politique, plus souvent défait que victorieux lors des élections auxquelles il participa, un chrétien, attaqué par l'épiscopat, vilipendé par l'Action française, condamné par le Vatican, un tribun inlassable qui, dès après la Première Guerre, n'eut de cesse de prévenir la suivante, bref pourquoi cet homme qu'un survol rapide de sa vie pourrait classer dans la catégorie de ceux à qui rien ne réussit, a-t-il, infine obtenu la reconnaissance de la nation qui lui rendit le plus beau des hommages lors d'obsèques officielles célébrées à Notre Dame de Paris en présence des corps constitués et du gouvernement conduit par le Président du Conseil? Pourquoi? Parce que dans l'action, Marc Sangnier n'avait nul besoin de reconnaissance si ce n'était celle des simples gens - le peuple - dont il a trop souvent surestimé les vertus et la force d'influence. Ce peuple qu'il découvrit tardivement lors de son service militaire et dont il se fit toujours une représentation partielle et souvent idéalisée. Méfiant envers les hommes politiques et les partis, il fut toujours plein d'indulgence pour les peuples; leur sagesse devait pour lui, contrebalancer l'aveuglement des politiques. Marc Sangnier évita les honneurs, fuya les facilités par lesquelles se font souvent les carrières, exprima ses convictions avec une franchise touchante que ses adversaires eurent tôt fait de prendre pour de la naïveté. Là où, tant d'hommes publics se sont accommodés des circonstances, Sangnier qui n'avait nulle carrière à assurer, affronta avec stoïcisme et une gaieté juvénile 11

qui ne le quitta que sur le tard, les situations les plus difficiles. Jamais homme ne crut, autant que lui, détenir la vérité. Ce fut là sa force, cette conviction absolue qui le rendait intraitable dans les meetings ou à la tribune de la Chambre. Il ne pouvait transiger, finasser avec la vérité dès lors qu'il savait l'avoir touchée. « Il faut aller à la vérité avec toute son âme» avait-il coutume de rappeler à ses compagnons. Toute sa vie, Marc Sangnier fut un combattant. Rien ne pouvait le distraire de son but dès lors qu'il avait choisi une cause pour laquelle il était prêt à tout sacrifier. Et il y sacrifia tout, y compris sa fortune. Tout aurait dû le rapprocher de Péguy; en fait, leur seule rencontre fut un désastre. On connaît la thèse de Péguy sur la chute, le dévoiement de « la mystique» en « politique ». Chez Sangnier, la politique est une mystique, une quête d'absolu. Sans jamais s'y référer, les combats de Sangnier furent d'essence péguyste. Chez l'auteur de Notre Patrie, il avait puisé le primat des valeurs sur les idéologies, la capacité à critiquer des institutions qu'il continuait pourtant à respecter, comme l'Eglise, le talent de polémiste, le goût de la provocation. Tous ses combats furent menés dans la dignité et avec une grande élévation de pensée, plus « mystiques» que réellement « politiques ». La campagne législative de 1932 en Vendée en fut la caricature la plus aboutie qui vit Sangnier développer son programme de paix et ses propositions d'assainissement des finances publiques - programme plus digne d'un postulant à Matignon que d'un candidat à la députation - face à un adversaire muet, candidat sortant, sans bilan ni programme. Ce fut bien là son lot: à la puissance de ses convictions ne répondirent trop souvent en écho que le silence ou l'injure. Si ses combats furent protéiformes selon les périodes et les circonstances, ils n'eurent à vrai dire qu'un seul but: défendre et élever la personne humaine. L'homme était au centre de sa pensée comme de ses discours. Faire accéder le plus grand nombre aux bienfaits de l'éducation sera, sur un mode sousjacent, le combat de sa vie. C'était pour lui le moyen de fonder une démocratie qui ne soit pas que de pure forme, d'ancrer la communauté chrétienne dans la République, de donner une conscience aux travailleurs, de sauvegarder la paix en opposant au bellicisme des nationalistes, le pacifisme des peuples, rendus sages par les leçons de l'Histoire. Le temps lui a donné raison. Cet homme, si souvent défait dans ses combats, sort grandi de toute cette période. Il a ouvert des brèches dans lesquelles d'autres se sont engouffrés: le catholicisme social même s'il n'a pas vraiment trouvé d'expression politique a fécondé le terreau du syndicalisme, notamment chez les jeunes - ouvriers, agriculteurs ou étudiants - la démocratie chrétienne avec laquelle il aura toujours des relations ambiguës est devenue une 12

composante à part entière de la vie politique française; le capitalisme est certes toujours là mais l'économie dite sociale - les mutuelles, les coopératives, les associations - a su trouver sa place à ses côtés; la réconciliation franco allemande, gage de la paix en Europe a été effectivement réalisée mais par deux dirigeants d'exception là où Sangnier pensait que seuls les peuples pouvaient y parvenir. Une biographie de Marc Sangnier ne saurait se limiter au Sillon, temps fort dans sa vie mais il n'avait que 37 ans en 1910 et il lui restait encore bien des combats à mener. Le coup de tonnerre venu du Vatican a trop souvent éclipsé tout ce qui a suivi. Et ce qui a suivi fut plus grand encore. Le trublion était devenu martyr, un martyr laïc sacrifié au nom des principes de non ingérence dans les affaires de l'Eglise, condamné surtout par la frange la plus réactionnaire de l'Eglise, celle qui n'acceptait pas la République ni l'évolution de la société vers plus de modernité. La grandeur de Sangnier fut de ne jamais se draper dans la toge du martyr: la repentance, la soumission furent ses seules réponses. Certains le lui reprochèrent qui auraient voulu comme l'avait fait Lamennais un demi siècle plus tôt - qu'un cri d'indignation, de rupture peut-être, sortît de cette éloquence si souvent inspirée. Cet homme, si prompt à s'opposer, réagit en fils respectueux et obéissant; dans son code de l'honneur, une semonce papale n'appelait aucune réplique. Il fut à la charnière de deux époques: celle des grands ancêtres du catholicisme social, ses vrais pères fondateurs - Ozanam, Lacordaire, Montalembert - et celle des démocrates chrétiens issus de la Résistance Bidault, Maurice Schuman, Francisque Gay - ; sa volonté d'élever l'homme dans la société le rapprochait des premiers, les« mystiques », ses engagements électoraux, son action militante préfiguraient déjà les seconds, les « politiques ». A chaque période, ses combats: L'encre du Traité de Versailles à peine sèche, les siens n'eurent plus qu'un but: préserver la paix; ils n'eurent plus qu'une cible: les nationalistes; ils n'eurent plus qu'une tribune: celle des magnifiques congrès pour la paix qui, onze ans durant, ont résonné, dans toute l'Europe, de leurs accents pathétiques. Audelà des membres de l'Action française trop déconsidérés pour être vraiment dangereux, il s'attaqua avec constance aux nationalistes honteux, tous ceux qui, avec obstination, continuaient à réclamer d'une Allemagne, déjà à genoux, le paiement scrupuleux de la créance de la France. L'humiliation ressentie par les allemands, mère de toutes les revanches, naquit de ce comportement de notaire pointilleux et vétilleux. Marc Sangnier fut - avec Ferdinand Buisson et quelques autres - une des grandes figures du pacifisme de l'entre deux guerres. Toute sa vie, il fut un homme de paradoxes. 13

Prônant le travail en équipes, recherchant la camaraderie, organisant le Sillon comme une vraie chevalerie des temps modernes, Sangnier, s'il ne fut pas un solitaire, fut pourtant un homme seul. Il savait être chaleureux et enthousiaste mais il pouvait être aussi ombrageux, autoritaire, parfois cassant; il vit, à plusieurs reprises, certains de ses compagnons s'éloigner de lui, parfois avec fracas. Sa carrière politique fut celle d'un franc tireur, fort éloigné de l'élu moyen du Bloc National. Ayant consacré sa vie à ce qu'il avait baptisé la Cause, il n'en tira aucun profit matériel et ne put mener à bien ses combats que grâce à la fortune familiale. Il ne se donna surtout jamais les moyens politiques d'appliquer ses vues; il avait confiance en son Verbe, il est vrai exceptionnel, et put, grâce à lui, soulever d'enthousiasme des auditoires de congressistes, défendre avec talent ses positions à la tribune de la Chambre, mais prit-il jamais la juste mesure des rapports de force qui commandent tout en politique?
En homme seul, il ne put jamais se résoudre

- l'idée

l' a-t-elle d'ailleurs

jamais effleuré? - à faire de l'entrisme dans quelque parti que ce fût, si on veut bien considérer que le Bloc National, constitué en 1919, ne fut pas un parti mais un rassemblement électoral. Le seul moment où cette tactique aurait été possible fut celui des élections de 1936 avec la SFIO mais il s'était alors éloigné de la politique active et nulle proposition ne lui fut faite en ce sens. Cet homme qui consacra sa vie à la politique était finalement trop individualiste, trop peu porté au compromis et encore moins aux compromissions, incapable des petitesses de l'élu de terrain, porteur de valeurs - de générosité, de tolérance, de paix - dont beaucoup de ses contemporains se détournaient, pour réussir dans le système politique République: ce politique fut un homme décalé par clientéliste que fut la 3ème rapport à un électorat qu'il eut toujours beaucoup de mal à trouver, encore plus à séduire. Et c'est bien cela qui a rendu son existence si riche et sa vie si féconde. Eutil alors été un de ces élus à l'échine trop souple et au verbe trop prudent qu'il aurait été oublié depuis longtemps et n'intéresserait plus grand monde aujourd'hui.

14

PREMIERE PAR TIE LE SILLON

1. Le jeune garçon qui se découvrait devant son illustre et tendre ami

En ce début du printemps 1873, la France avait mal à ses Institutions: l'Empire était tombé à Sedan et la mort en janvier de Louis Napoléon Bonaparte scellait définitivement la fin d'un régime unique en Europe; la République n'était pas née, il s'en fallait encore de deux ans. Elle avait bien été proclamée le 4 Septembre 1871, mais aucun acte constitutionnel n'était encore venu la ratifier. Etrange période que celle des années 1871-1875 où les constitutionalistes ont bien du mal à définir le régime sous lequel a vécu la France, 4 ans durant. Thiers était alors l'homme fort du pays après l'écrasement de la Commune et la célérité étonnante du règlement de la créance allemande. Faute de mieux, il avait été élu Président par acclamations des députés. L'homme était de plus en plus contesté: les républicains menés par Gambetta gagnaient élection sur élection.

Une naissance sous le signe de la querelle religieuse

Le 3 Avril, dans un bel Hôtel particulier niché entre les rues de Rennes et de Vaugirard, Marc Sangnier vit le jour, second enfant du couple Félix et Thérèse Sangnier. Une sœur, Edmée', l'avait précédé 3 ans plus tôt. Le tableau familial autour du berceau était complété par deux autres figures féminines: la grand-mère, Louise et l'arrière grand-mère, Marguerite. 17

Cette année-là, la querelle du cléricalisme étouffée sous l'Empire, rebondissait. Les élus catholiques et monarchistes avaient décidé de profiter des pèlerinages du mois de Marie pour manifester leur présence et leur force alors que le destin constitutionnel de la France hésitait et que, n'eut été l'obstination du comte de Chambord, le pays aurait bien pu se retrouver coiffé d'une monarchie constitutionnelle. 50 députés catholiques ouvrirent le pèlerinage de Chartres, brandissant leurs cierges, devant plus de 20.000 marcheurs. Les mêmes scènes se reproduisirent dans d'autres hauts lieux de pèlerinage, à Salette et à Paray le Monial, provoquant la réplique restée célèbre de Gambetta: « le cléricalisme, voilà l'ennemi ». Le ton était donné. C'est donc sous le double signe d'une cassure politique et d'une division religieuse que vint au monde celui qui, sa vie durant, essaiera de jouer les pacificateurs. Automne 1879. Les Jules sont aux affaires: Ferry à Matignon, Grévy à l'Elysée; Mac Mahon s'était« démis» quelques mois plus tôt ouvrant toutes grandes les portes de la République. La querelle religieuse n'était pas éteinte: la grande affaire politique du moment celle qui, bloc contre bloc, enflammait et divisait la France concernait la Compagnie de Jésus dont un décret de Ferry avait décidé la dissolution prochaine avant que les 3.200 Jésuites ne soient expulsés de leurs collèges au milieu de désordres plus proches du chahut que de l'émeute. Ils détenaient dans l'enseignement secondaire religieux une position hégémonique. Avec leurs 129 collèges (terme impropre d'ailleurs, la loi Falloux ne les ayant gratifiés que du titre d' «établissements libres »), ils avaient plus d'établissements que les oratoriens, les marianistes et les dominicains réunis2 Mais qui aurait pu vouloir mourir pour les Jésuites? La laïcité s'imposait comme la première grande querelle de la République. Au Vatican, une ère nouvelle s'ouvrait: Léon XIII qui allait se révéler un grand pape, ouvert sur les questions de son temps et notamment sur la question sociale, succédait à Pie IX. La querelle religieuse s'installa d'abord tout naturellement à l'école. Si l'enseignement primaire fut rendu obligatoire par la loi du 28 mars 1882, sa généralisation à l'ensemble du territoire prit du temps; à Paris cette question ne se posait plus vraiment et, en tous cas, pas dans le sixième arrondissement si proche des lieux du Pouvoir comme de ceux du Savoir. Les écoles, le plus souvent congrégationistes, y foisonnaient. L'Etat républicain ne pouvait se désintéresser de l'idéologie que diffusaient ces écoles et ne pouvait « laisser le catholicisme contre-révolutionnaire former la masse des citoyens, les cadres de la nouvelle République, et plus encore leurs épouses. D'où la triple attaque menée pour un enseignement primaire 18

laïque, pour la création d'un véritable enseignement secondaire public des jeunes filles et enfin contre l'enseignement secondaire congrégationiste3. » Chaque matin, de l'Abbaye à l'Ecole Militaire, de jeunes écoliers traversaient le « bourg et le faubourg Saint Germain» pour gagner les écoles chrétiennes de Saint Thomas d'Aquin ou celle des Jésuites de l'Immaculée Conception. Bientôt, il allait leur falloir trouver d'autres lieux d'enseignement. Un jeune garçon, alors âgé de 6 ans, quittait, lui, une charmante demeure de style Régence pour rejoindre la rue Notre Dame des Champs et son école Stanislas «tenue» par les pères Marianistes4 depuis 1855 : Ordre béni en ces temps d'exclusion, car bénéficiant d'une autorisation d'enseignement. « Stan» était donc à l'abri des tensions entre l'Etat et les congrégations. L'hôtel de la famille Sangnier était situé au cœur d'un vaste parc, magnifiquement arboré. « C'est le cadre où s'est développée ma vie intellectuelle et morale. Mes rêves, mes ambitions folles, mes ardeurs passionnées, mes élans enthousiastes vers un apostolat triomphant sont accrochés à ces branches, répandus sur ces gazons maintenant disparus. » Ce havre fut pour le jeune Marc, le lieu de« cette admirable retraite» au sein de laquelle il vécut ses quinze premières années. Le premier des personnages qui allaient « peupler» sa retraite fut Pascal qui l'influença très tôt et durablement. Parrainage et influence étonnants que celui de cet auteur qui, une fois touché par la grâce de Dieu, n'eut que dérision pour la justice sur terre. Un philosophe qui s'interroge ainsi: «Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini?» affecte à ses semblables une petite place dans l'infiniment petit et fait bien peu de cas du pauvre sort des hommes ici-bas. La lecture des« Provinciales », de« l'Art de persuader» et surtout des« Pensées », constitua pourtant l'ébauche du corpus intellectuel et philosophique de Marc Sangnier. La suite et notamment Le Sillon naquirent de ces années-là. Ecoutons-le: « Dans mon jardin, je mis à la place d'honneur un buste en plâtre de Pascal sur une pauvre colonne en stuc et je puis bien dire que, pendant des années, je vécus dans l'intimité du grand philosophe comme si j'eusse été à ses côtés. J'avais toujours sur moi une édition des « Pensées» ; je ne passais jamais devant la statue de mon illustre et tendre ami sans me découvrir et j'imposais semblable démonstration à tous ceux de mes camarades qui traversaient le jardins.» Imaginons la tête des dits camarades en culotte courte, «se 19

découvrant» respectueusement en lorgnant la statue de l'ermite de Port Royal, « l'illustre et tendre ami» ! Comment cette jeune âme, déjà en incandescence, aurait-elle pu ne pas être frappée par un texte comme celui-ci?« Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leur victoire, leur lustre et n'ont nulle besoin des grandeurs chamelles ou spirituelles où elles n'ont nul rapport car elles n'y ajoutent ni ôtent. Ils sont vus de Dieu et des anges et non des corps ni des esprits curieux: Dieu leur suffit6. » Comment celui qui cherchait à structurer une pensée certes déjà fertile mais encore en formation n'aurait-il pas longuement médité sur ce passage: « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser (...). Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever et non de l'espace et de la durée que nous ne saurions remplir. Travailler donc à bien penser: voilà le principe de la morale7. »?

Une parentèle

où la fantaisie

ne boude pas son plaisir

Marc Sangnier est donc d'abord un enfant de Paris et de ses beaux quartiers. Il ne quittera véritablement le faubourg Saint Germain que trois quarts de siècle plus tard pour être inhumé en terre corrézienne, berceau de ses ancêtres maternels. Dans la lignée généalogique du jeune garçon, une haute figure s'impose, celle de l'avocat Charles Alexandre Lachaud, ténor du barreau de Paris et grand père maternel du petit Marc. En 1840, un procès avait passionné le pays, celui de Madame Lafarge, à qui Maître Lachaud avait évité l'échafaud pour l'assassinat de son mari. Ce procès d'assises l'avait rendu célébrissime. Son père était notaire à Treignac en Corrèze, ville dont il fut maire quelques années. Charles Lachaud fut l'un de ces grands avocats d'assises dont les plaidoiries enflammées faisaient résonner les voûtes des salles d'audience. Après 1870, son étoile devait pâlir à la suite de son engagement à la tête du parti bonapartiste. Homme de fidélités et de convictions, le grand avocat aurait trouvé indigne de ne pas mettre sa personne et sa notoriété à la disposition de ses amis politiques pour une cause devenue pourtant sans grand avenir et qu'aucun« vrai politique» n'acceptait plus de suivre. Le temps du bonapartisme était passé. Outre le grand père, la lignée maternelle du petit Marc ne manque pas d'intérêt. Il avait deux ans quand mourut son arrière grand mère, Marguerite Ancelot. Personnage que cette Marguerite, vite appelée Virginie. Fille d'un avocat royaliste de Dijon, elle épousa, en 1818, Jacques Ancelot 20

son cadet de deux ans, fonctionnaire au Ministère de la Marine et auteur de vaudevilles qui, s'ils ne passèrent pas à la postérité lui valurent néanmoins en 1841 d'être élu à l'Académie française. Il y laissa le souvenir d'un homme à l'esprit leste et aux propos grivois. Victor Hugo évoque cet étrange collègue dans son Journal de Novembre 1846: «L'autre jeudi à l'Académie, M. Ancelot disait ce quatrain: J'ai joué, je ne sais plus où, Sur un billard d'étrange sorte. Les billes restent à la porte Et la queue entre dans le trou. Cela faisait rire ceux que le dictionnaire ne faisait pas bailler8. » Marguerite-Virginie était, elle, douée d'un vrai talent: plusieurs de ses pièces furent jouées à l'Odéon et au Théâtre Français. Mais, son vrai plaisir, sa vraie passion était de tenir salon. De ce salon elle fut la reine, quarante ans durant, s'adaptant avec grâce aux bouleversements politiques, aux émeutes, aux révolutions dont ce siècle fut si prodigue. De la Restauration naissante à l'Empire finissant, le salon de Madame Ancelot, rue de Seine puis rue Joubert, vite catalogué « romantique» et « royaliste» vit défiler tout ce que l'époque compta comme talents, prometteurs, confirmés ou dépassés, et ils furent légion: le duc de Raguse et le Victor Hugo d'avant Hernani, Chateaubriand et Juliette Récamier, Rachel et Balzac", Stendhal et Delacroix, Delphine de Girardin et Alfred de Vigny. Vigny et son secret: l'auteur de« Cinq Mars» fut-il l'amant de Marguerite-Virginie? Fut-il le père de Louise, la fille de celle-ci? Il lui témoigna toujours des marques de douce affection que nombre de ses contemporains prirent pour filiales; le ton de ses lettres était celui d'un père à sa fille. Quand, face à la mort, il lui fallut désigner sa légataire universelle, ce fut Louise qu'il choisit. Jean, le fils aîné de Marc Sangnier, a écrit à ce sujet en 195910: « Madame Lachaud, femme de l'illustre avocat, était la fille de Madame Ancelot qui tenait à Paris un des salons littéraires les plus fréquentés de l'époque romantique. « Plusieurs historiens des Lettres ont cherché une explication à l'attachement que lui témoigna, sa vie durant, le comte de Vigny. Ils en firent d'abord sa filleule puis crurent découvrir dans quelques traits physiques et dans certaines similitudes de caractère le signe d'une filiation. «Il nous est possible d'affirmer que Louise Lachaud, baptisée à Saint Roch le 15 Février 1825 n'était pas la filleule d'Alfred de Vigny. Mais sur l'autre hypothèse, nous devons avouer notre complète ignorance. Aucun papier de famille, aucune notation, aucune lettre, aucun témoignage n'y font la moindre allusion. « Madame Lachaud vécut dans une atmosphère de sainteté. Sa fille, Thérèse Sangnier et son petit-fils Marc Sangnier entouraient sa mémoire d'un si 21

grand respect que l'idée même d'une question posée au sujet de sa naissance eut été impossible en raison de la peine qu'elle en aurait ressentie. » « Je n'ai donc, à dire vrai, jamais interrogé mon père à ce sujet, me satisfaisant du jugement porté par Léon Séché dans une étude consacrée à l'héritière d'Alfred de Vigny: « C'est à elle qu'il lègue tous ses biens, meubles et immeubles, comme pour attester jusque dans la mort que si elle n'était pas la fille de sa chair et de son sang, il l'avait toujours regardée comme la fille de son âme. » La grand mère de Marc, cette « fille de l'âme» prit assez souvent l'exact contrepoint de sa mère. Sa personnalité n'en est que plus intéressante. Là, où la mère aimait briller, attirer dans son salon les personnages en vue du moment, ménager ou taquiner la vanité d'artistes jamais insensibles à une flatterie, la fille préférait la solitude et la méditation. Elle reçut son éducation religieuse, donc son éducation tout court, au couvent de Picpus là même où, dans ces années 1835-1840, Victor Hugo situe l'épisode fameux des Misérables qui voit Jean Valjean traqué par Javert y trouver un emploi de jardinier et surtout un refuge avec Cosette. A 18 ans, en 1844, Louise épousa l'avocat Lachaud. Il s'était rendu célèbre, quatre ans plus tôt, devant la cour d'assises de Tulle, en assurant la défense passionnée de Madame Lafarge, soupçonnée du meurtre de son mari. Il lui avait évité la peine de mort. Ce procès avait passionné la France entière. Le jeune Rastignac corrézien s'était présenté au salon de Marguerite-Virginie, y avait été admis et avait courtisé la jeune Louise sous l'œil soupçonneux d'Alfred de Vigny. Louise avait les idées nettes sur le mariage et a laissé à sa postérité un guide des devoirs conjugaux de l'épouse qu'elle s'imposait d'abord à elle-même. Parlant de son mari, elle écrit dans l'article Il de ce texte étonnant: « Ne point chercher à lui plaire par les avantages extérieurs et la toilette, ce qui lui apprendrait à faire des cas de ces choses; ne m'en faire aimer que par les vertus chrétiennes» et un peu plus loin: « Ne recevoir jamais de ma vie, à quelqu'âge que j'arrive, la visite d'aucun homme sans que mon mari soit présent. » Avec la mise en pratique de tels apophtegmes, l'amour conjugal était solidement encadré! Celle que Vigny appelait « ange Louise» était dotée d'un vrai charisme et exerça une grande influence sur son petit fils, qui la connut jusqu'à l'âge de quatorze ans. Cette saintell femme n'était pas pour autant un esprit conformiste. C'est par elle que Marc découvrit l'abbé Gratry, ce prélat académicien'2, restaurateur en France de l'Ordre des Oratoriens dont le livre « Les Sources» fut plus tard un des ouvrages de méditation de « La Jeune Garde », l'aile marchante du Sillon. Entré en querelle avec le Vatican au sujet de l'infaillibilité pontificale, l'abbé fut contraint à la démission en 1870. Parrainage sulfureux à l'époque et lugubrement prémonitoire. 22

Après l'arrière grand mère et sa large ouverture sur le monde intellectuel, la grand mère et sa mystique religieuse, il y eut la mère Thérèse Lachaud, que tous les témoignages s'accordent à décrire comme une femme d'une grande beauté. Dotée d'une personnalité énergique, elle n'hésita jamais à imposer ses vues à ses enfants, notamment à Marc dont l'attirance pour la réflexion et la méditation pouvait parfois déboucher sur l'indécision. Jeanne Caron rapporte qu'en 1902, elle prit la plume pour refuser une circonscription électorale proposée à son fils et qui ne lui convenait pas; les timides apostilles apportées par celui-ci en marge de la lettre comminatoire de sa mère sont celles d'un jeune homme - il avait quand même 29 ans! n'osant défier les foudres maternelles. Du côté des Sangnier, moins de brio mais de solides attaches terriennes en Picardie; c'est grâce à la fortune paternelle que Marc pourra très vite faire l'impasse de toute carrière pour se consacrer à la mission de sa vie. Cette fortune était constituée de valeurs mobilières, d'immeubles à Paris et de propriétés rurales en Picardie. Les relations entre Félix Sangnier et son fils n'eurent sans doute pas la même tendresse que celles que Marc éprouva toute sa vie pour sa mère. Félix, secrétaire de Maître Lachaud puis avocat lui-même, épousa Thérèse Lachaud en 1864: il avait 30 ans, elle, 18. Sa famille était originaire de Flibeaucourt petite bourgade de la Somme que les Sangnier ne visitèrent que très rarement. Dans le couple, la lignée Lachaud, portée par les trois femmes et par le ténor du barreau, l'emporta toujours sur celle des Sangnier. Félix était un humaniste lisant les auteurs grecs et latins dans le texte. Grand pérégrin, il entraîna son fils dans maintes contrées, décrites avec précision par Marc dans ses journaux de voyage13: la Norvège, l'Allemagne, l'Autriche, la Russie, l'Angleterre, L'Irlande, l'Afrique du Nord, l'Espagne reçurent dans les années 1890 et 1891 la visite de Félix Sangnier et de son fils. Belle ouverture sur le monde que ces voyages à répétition avec un père pétri de culture, pour le jeune adolescent et qui vont contribuer à forger chez lui cet esprit de grande curiosité.

Toute une scolarité à Stan

Le collège Stanislas14 a, dès son origine, bénéficié d'un statut particulier. Sa création, en 1804, par l'archevêché de Paris, visait clairement à former des jeunes gens en les tenant éloignés des idées révolutionnaires qui imprégnaient encore la jeunesse du pays. Le collège était à la fois un établissement public qui pouvait donc recruter des professeurs agrégés, dont de nombreux normaliens et un établissement confessionnel de gestion 23

privée, astreint à une rigueur comptable qui, à maintes reprises, provoqua des crises financières toujours surmontées. Sur les études de Marc à Stanislas15, tous les témoignages concordent pour relever les qualités du jeune élève. Dans L'Echo de Stan, un de ses camarades (anonyme) relève que« Marc a toujours été en tête de sa classe; de bonne heure, il a été membre de l'Académie d'émulation avant d'en être le président. Remarquablement doué à tous points de vue, lettres et sciences, extrêmement dynamique, entraînant, il commandait les équipes au jeu où il était aussi ardent qu'au travail. A la fin de la rhétorique, il enlève

son bachot avec la mention très bien, et peut-être même en philo. »
Qu'était-ce donc que cette Académie d'émulation qui jouera un rôle important dans la création de« La Crypte» et donc du SiIlon ? Prenant pour modèles les collèges jésuites de l'Ancien Régime, Jean-Philippe Lalanne, remarquable directeur de l'Ecole de 1854 à 1871, avait créé en 1857 une institution chargée de dégager une élite d'élèves - ils ne furent jamais plus d'une douzaine - distingués par leurs aptitudes intellectuelles supérieures. La sélection était établie par concours et lecture d'un rapport; les impétrants étaient alors classés par leurs pairs eux-mêmes au cours d'une séance académique. Les membres titulaires étaient soigneusement choisis parmi les « auditeurs », eux-mêmes issus du collège des « agrégés ». L' « émulation» était ainsi offerte à tous grâce au modèle d'une petite élite de très bons élèves. Marc assura la présidence de cette Académie de 1891 à 1894. Son discours inaugural portait sur« l'idéal dans la vie ». Les quinze années passées par Marc Sangnier à Stanislas, des classes primaires jusqu'à l'ultime préparation à Polytechnique, ont été des années fructueuses au plan des études puisqu'il va y accumuler les prix: vingt et un prix et trente - quatre accessits au petit collège, onze prix et sept accessits au moyen collège, vingt - deux prix et vingt accessits au grand collège soit un total de cinquante - quatre prix et soixante et un accessits pour l'ensemble de sa scolarité, ce qui lui vaudra d'obtenir, en 1893, le prix de l'Association des anciens élèves. Au-delà de ses succès scolaires, ses années à Stanislas furent pour Marc Sangnier celles d'un éveil progressif vers une vie spirituelle fervente et la recherche d'un apostolat social. Elles lui permirent de prendre conscience de sa faculté à établir un ascendant sur ses camarades et à les entraîner grâce à la puissance et à la chaleur de son verbe. Le plus beau des témoignages de cet ascendant est fourni par le proche des proches, Paul Renaudin, qui lui écrivit en 1892 ces lignes où transpirent l'admiration et la reconnaissance: « Je t'avouerai que cet idéal d'une vie plus puissante et plus belle, c'est un peu toi, c'est même beaucoup toi qui me l'a révélé. Tu ne sais pas, mon cher ami, la très grande et réelle influence que tu as eue sur moi. C'est au point que j'aurais voulu t'imiter en tout, posséder toutes tes 24

qualités, penser, aimer vivre comme toi. Tu as modifié complètement mes idées et mes jugements sur les hommes et sur les choses; depuis que je t'ai connu, j'ai compris la vie autrement, d'une façon plus large, plus belle et plus généreuse. » L'esprit du collège était fondé sur une ouverture résolue vers le monde. Les encycliques de tolérance de Léon XIII avaient, comme libérée la partie la plus éclairée de l'intelligentsia catholique, prête à la confrontation des idées; confrontation avec les anticléricaux mais aussi, très vite, avec ceux de leurs coreligionnaires fermés à toute idée moderniste. Ce n'est pas par hasard que le Sillon naquit à Stanislas. C'est à partir de « l'esprit de Stan» que les thèses défendues par Marc et ses amis furent ensuite développées. Ancrer le christianisme dans la République encore naissante, imprégner la République des valeurs chrétiennes fut, pendant longtemps, le grand combat de Sangnier. Une telle ouverture n'était pas du goût de tous les parents et quand la direction de l'école « couvrit» de son autorité les premières orientations des futurs « sillonnistes », certains parents protestèrent: ils n'envoyaient pas leurs enfants à Stanislas pour y entendre des prêches séditieux! A 18 ans Marc, dont les talents étaient depuis longtemps reconnus par ses maîtres, fut présenté par le collège au Concours Général, dans l'épreuve de philosophie. Les candidats devaient traiter de « l'idée de progrès démocratique et moral », sujet qu'on aurait pu croire spécialement choisi pour lui. La belle capacité de réflexion de Marc Sangnier fit merveille pour définir, préciser, analyser et finalement relier entre eux deux concepts vers lesquels ses réflexions s'étaient si souvent portées et qui étaient encore largement antinomiques dans un pays où l'affaire Dreyfus n'allait pas tarder à éclater. Il obtint le premier prix.

La Crypte On peut imaginer la fierté des parents; on peut imaginer aussi ce qu'aurait été celle de « la fille de l'âme» devant le succès de son petit fils si elle n'était décédée quatre ans plus tôt. Le collège Stanislas sera surtout le creuset dans lequel fermenteront les idées du Sillon. Il y faut d'abord évoquer « la Crypte », nom fortement évocateur des catacombes. Si les premiers chrétiens avaient dû se cacher dans les entrailles de la cité pour vivre leur foi, Marc et ses premiers disciples se réunirent, chaque vendredi de midi à treize heures, dans une salle souterraine située sous le bâtiment de l'Ecole préparatoire et mise à leur 25

disposition par la direction de Stanislas. Tout naturellement, « la Crypte» devint le nom du petit groupe avant d'être celui de leur revue. L'abbé Leber, tout à la fois censeur, professeur de philosophie et confesseur avait donné son autorisation après avoir reçu Marc Sangnier qui lui présenta sa requête en termes choisis: « Ces séances académiques, cela ne nous satisfait pas du tout, cela ne nous suffit pas de dire de jolies narrations, de faire de la musique, de jouer des pièces de théâtre... Il nous faut autre chose. Tenez, Monsieur le censeur, vendredi prochain, permettez-nous de convoquer quelques élèves de chaque division et je leur expliquerai tout. Vous verrez, vous serez de mon avisl6 ». Le mouvement tint sa première réunion à la rentrée de 1893, un certain vendredi! Force des symboles! Marc est alors en classe préparatoire à , l'Ecole Polytechnique. Plus tard il rendra compte de cette toute première . 17
reUnIon:

« Et je me souviens de cette première réunion dans la Crypte de notre collège, pêle-mêle des élèves un peu de toutes les classes, ne sachant pas pourquoi ils étaient ainsi convoqués et le censeur, mêlé à eux, ignorant lui aussi ce qu'on allait faire, mais confiant tout de même...Et tout simplement, je leur ai dit ce que depuis trop longtemps je renfermais dans mon âme et ils ont compris; et je leur ai proposé de nous connaître, de nous aimer, de nous faire « une âme commune» et de nous préparer ensemble comme dans une « veillée d'armes» à la vie pour le peuple, pour le Christ, et c'est ainsi que se sont formés des liens d'amitié dont sans doute des âmes neuves comme étaient les nôtres peuvent seules connaître les généreuses étreintes. » « La Crypte» était une émanation directe de l'Académie d'émulation où Marc avait vite pris conscience que l'académisme des méthodes condamnait la jeune institution à « lire de jolies narrations, faire de la musique, jouer des pièces de théâtre ». Il y avait mieux à faire alors que « la France souffre, quand le peuple est trompé et a besoin qu'on lui donne le Christ, quand nous devons nous préparer à faire plus tard la démocratie et à la féconder dans le sang rédempteur d'un Dieu mort pour nous sur la croixl8. » Que fut « la Crypte» ? Elle fut d'abord un cri contre « l'inanité de ces existences correctes en apparence et bien réglées, renfermées dans les froids casiers de la bonne éducation mais que rien ne fait vivre que la routine et la conventionI9.» Rien là que de très convenu chez des jeunes 26

adolescents, fils de bourgeois en rébellion contre leur milieu, parfois même en rupture avec lui. D'une révolte d'adolescents, et qui aurait pu en rester là, «la Crypte» allait vite passer à un stade d'engagement supérieur en développant les contacts avec les milieux ouvriers et en favorisant la création de cercles d'initiation religieuse et démocratique; des conférences furent organisées, dans l'Ecole et puis, très vite, hors de la rue Notre Dame des Champs; le petit groupe de départ dut se structurer, élire un comité directeur; une revue « le bulletin de la Crypte» fut publiée. « La Crypte» était devenue une organisation qui commençait à poindre et à faire parler d'elle, notamment dans les milieux étudiants; on invitait ses dirigeants dans certains congrès politiques sans trop savoir d'ailleurs où allaient ces jeunes gens. Marc dominait les débats. L'abbé Leber, le censeur du collège, avait assisté en mars 1893 à une des réunions. Il confia aussitôt dans une lettre à Thérèse Sangnier la forte impression que Marc lui avait produite20 : « J'ai pensé à vous bien des fois en entendant votre fils Marc et je vous ai bénie du bonheur que Dieu vous a fait et que vous avez vous même sans doute mérité. Que de fois j'ai souhaité ce bonheur à d'autres mères de nos élèves quand j'entendais leurs inquiètes confidences sur le présent ou l'avenir de leurs fils. Vendredi, après la réunion de midi, je me suis promis de vous dire toute la joie qu'il a donnée et tout le bien qu'il a fait à tous ceux qui l'ont entendu. Il s'est vraiment surpassé. Ses camarades l'ont bien compris; ils on écouté avec une attention vraiment religieuse, ils ont moins admiré et applaudi l'orateur que l'apôtre et beaucoup, j'en suis sûr, sont sortis de là, meilleurs, plus décidés à aimer eux aussi J.e. qu'ils semblent mieux comprendre. » Marc Sangnier ne monopolisait pas à lui seul les séances de « la Crypte ». Défilèrent à la tribune21 des potaches qui allaient « se faire un nom» dans des disciplines très variées: les frères de Monzie, Henri de Jouvenel, Yves Le Troquer, Champetier de Ribes, Burin des Roziers... Marc y rencontre ses premiers vrais contradicteurs, notamment Monzie et Jouvenel, partisans d'une stricte séparation entre la religion et le social là où, déjà, Sangnier cherchait à les concilier avant de les réconcilier, à agir sur les tares de la société au nom du christianisme. Après la première période où « la Crypte» fut un forum de libre discussion entre élèves, l'étape suivante fut celle des conférences. Marc Sangnier intervint à plusieurs reprises dans ce cadre. A la fin de l'année 1894, en pleine affaire Dreyfus, il voulut prononcer une conférence sur l'Armée, cette Armée qu'il venait de découvrir et qui n'avait suscité que déceptions chez lui. Nul doute que cette conférence se voulait une critique de l'Institution militaire. Félix Sangnier adressa alors à son fils une vraie lettre . de mIse en gar de22. 27

« Mon inquiétude au sujet de la conférence persiste. Dans ce moment, à côté du procès du capitaine Dreyfus, il y a une recrudescence d'amour de la patrie, de sollicitude et de respect pour l'Armée. Ce n'est pas le moment pour un simple soldat, même pour un officier, de critiquer, de blâmer cette armée qui n'est pas sans valeur, ni sans âme. En faisant cela, tu t'attirerais toutes sortes de désagréments, tu te mettrais dans ton tort, en dehors de la discipline militaire, chose toujours grave. » Et le père de conclure sa missive en rappelant à son fils que sa priorité du moment devait être de travailler à la réussite de son concours d'entrée à Polytechnique. «Sans ces préoccupations, ton esprit, moins distrait, pourrait mieux s'occuper de ton examen et assurer plus certainement le succès qui doit te sortir de ce milieu peu agréable, j'en conviens. Moi, je n'aurais qu'une préoccupation: employer tous les moyens pour travailler et laisser de côté tout le reste jusqu'à nouvel ordre. Ceux qui réussissent sont en général ceux qui ne suivent qu'une idée à la fois. » Georges Sauvé, dans son bel ouvrage sur le collège Stanislas, présente23 le programme de « la Crypte» pour le mois de mars 1899, dont un bref aperçu suffit à montrer tout l'éclectisme: Le 3 Mars, conférence sur« L'essor industriel et commercial de la France et de l'Allemagne» Le 8 Mars, conférence de M. Charles Dupuis, des Sciences Politiques, sur« La question d'Egypte, Fachoda» Le 12 Mars, Adrien Mithouard,« Poésie du XVè siècle », suivi d'un programme musical, Wagner. Le I9 Mars, conférence d'Etienne Lamy:« Attitude politique actuelle convenant aux catholiques ». Le conférencier est contre une politique catholique par un parti catholique. Le 26 Mars, Monsieur Doumic : « La vie à Harvard ».

En 1894, Marc se présente au concours d'entrée à Polytechnique. C'est un échec. Afin de se représenter au concours l'année suivante, il doit partir à Versailles, effectuer son service militaire comme simple soldat. Ce peuple de France que l'enfant du sixième arrondissement de Paris, qui venait de passer quinze ans dans un des collèges les plus huppés de la capitale, ne connaissait pas, il brûle maintenant de faire sa connaissance. La veille d'entrer à la caserne, il écrit: «J'allais donc enfin le voir ce peuple dont l'amour travaillait depuis longtemps mon imagination et mon cœur! J'allais être confondu avec lui, vivre de sa vie, me nourrir de son âme.« Le peuple» l' a-t-il déçu lors de cette première vraie rencontre? Marc écrivit 28

un peu plus tard cette phrase où semble pointer un certain désenchantement: « Tant que la caserne ne sera pas une école de patriotisme et même de civisme, elle ne servira pas la démocratie. »23 Au terme de l'année réglementaire de service militaire, il se représente à nouveau à Polytechnique. Cette fois-ci, il y est admis. A la joie de ses camarades reçus au même concours, répond, chez Marc, un certain détachement. Il n'entrait pas à l'X pour être« renfermé dans les froids casiers de la bonne éducation ». Il laissait à d'autres l'ambition de faire carrière. Son ambition était autre. Il était tout simplement naturel qu'il fût là. Polytechnique allait l'aider à réaliser la mission de sa vie, cette grande œuvre qui s'ouvrait maintenant devant lui.

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2. « Je veux faire mes preuves»

Polytechnique Le jeune homme va alors troquer son inséparable lavallière contre le célèbre tricorne. Cette Ecole Polytechnique, il reconnaît l'avoir rêvée - « un mirage séduisant lorsqu'il fuit devant vous! » - plus que désirée, au travers d'un défi lancé à lui-même ou de l'ultime cadeau d'un adolescent à des parents déjà comblés. Dans L'Echo de Stan paru en 1960, un ancien condisciple de Marc Sangnier, souhaitant conserver l'anonymat, rendit compte d'une discussion avec celui qu'il appelait « un grand as» au cours d'une promenade en canot sur la Seine. Même reconstitué 70 ans après avoir été échangé, le dialogue entre les deux amis paraît vraisemblable et révèle bien ce qu'était alors l'état d'esprit de Marc Sangnier: « J'en vins à le questionner et le dialogue s'échangea: Tu sais qu'après le bachot, j'entrerai en élémentaires, direction l'X. Et toi, que comptes-tu faire? Moi aussi, élémentaires direction l'X. Tu m'étonnes, je croyais que tu allais entrer au séminaire. Moi, prêtre? Je n'en suis pas digne. Alors, officier ou ingénieur? 31

Ni l'un ni l'autre. Je sais ce que je veux faire. Mais pour prendre ce métier, inutile de passer des examens et je ne veux pas qu'on dise que c'est par peur des examens que j'ai choisi ce métier-là. Avant de m'engager, je veux faire mes preuves en réussissant le plus dur des examens. Voilà pourquoi je me présenterai à l'X2. Cet échange nous fournit quelques indications qui nous renseignent mieux sur le jeune Marc Sangnier en classes préparatoires. Son camarade le croit destiné au séminaire. L'image qui se dégage de Sangnier, même auprès

d'un camarade de classe qui le côtoie depuis la Il ème, est celle d'un jeune
catholique si fervent dans l'expression de sa foi qu'il le croit de facto promis à la prêtrise. Marc Sangnier caressa-t-il cette idée-là? Nul témoignage, nul écrit de sa part ne permettent de le penser. Le plus intéressant, c'est que d'autres - y compris des intimes - y pensaient pour lui. La réaction de Sangnier est de se draper dans une humilité un peu suspecte en estimant qu'il n'était pas « digne »d'entrer au séminaire. Ou alors, se faisait-il une idée supérieure, très idéalisée, de l'engagement pastoral. Il est probable que, dès cette époque, c'est en laïque qu'il voulait servir son Dieu au travers d'engagements forts et de combats menés au contact direct de la dure réalité de la vie des hommes. Le dernier élément révélateur de ce dialogue est évidemment la confession de Marc Sangnier: « Je sais ce que je veux faire », mais sans préciser ce qu'il voulait faire. Le service de « la Cause» était déjà dans son esprit sans que les contours en fussent encore très clairs. Et puis, cette phrase: « Mais pour prendre ce métier, inutile de passer des examens ». Rappelons quand même qu'à cette époque, Marc Sangnier était en pleine phase de préparation à Polytechnique. « Avant de m'engager, je veux faire mes preuves en réussissant le plus dur des examens ». Une fois le concours réussi, nous verrons qu'effectivement Marc Sangnier estimera en quelque sorte son contrat rempli, son objectif atteint et ne plus avoir grandchose à prouver dans le domaine du cursus universitaire. Son monde à lui n'était pas là. D'emblée, dans le temple de la Science et de la Raison pure, il va affirmer ses convictions religieuses. Dès le premier soir, à la grande surprise de ses jeunes condisciples, il s'agenouilla au pied de son lit pour réciter sa prière. « Bien entendu, il y eut une avalanche de quolibets et de polochons. Et puis, ses camarades s'habituèrent à le voir prier, ne se moquèrent plus, eurent même des égards pour ce camarade courageux qui affirmait sa foi3. » Un jour, un mouvement de protestation est déclenché contre la direction sur un sujet qui n'est pas passé à la postérité. La majorité des deux promotions se prononce pour une auto - consigne volontaire le dimanche suivant; mais le dimanche est jour de messe, moment sacré pour Marc Sangnier. Au 32

moment de se rendre à l'office, il est arrêté par un des meneurs du mouvement. S'engage alors entre les deux adolescents une discussion dont on ne connaît pas l'épilogue, même s'il est probable que la détermination de Sangnier est venue à bout du premier« piquet de grève» qu'il rencontrait: - Personne ne doit sortir parce que les promos ont décidé qu'on ne sortirait pas. - Elles ne peuvent pas décider qu'on n'ira pas à la messe. - Elles peuvent décider ce qu'elles veulent. - Et moi, faire ce que je veux. - Alors, tu seras un mauvais polytechnicien, parce que tu n'auras pas l'esprit de Polytechnique. Tu ne devais pas entrer à Polytechnique. - Quand je suis entré, on ne m'a pas demandé si j'avais l'esprit de Polytechnique. On ne m'a pas parlé de cela. - Par le fait même que tu es entré, tu es devenu solidaire de tous les autres. - Il y a une solidarité supérieure à la solidarité polytechnicienne, c'est la solidarité chrétienne. Je suis catholique avant d'être polytechnicien4. Il était prévisible que sa curiosité insatiable et son appétit de connaissances ne pourraient se satisfaire du seul enseignement dispensé sur la Montagne Sainte Geneviève. Il s'inscrit donc, dès la rentrée universitaire de 1895, à la Faculté de Droit, toute proche, et surtout il poursuit dans la prestigieuse Ecole son travail de propagandiste de « La Cause» comme il ne cessera désormais d'appeler son engagement avant qu'il ne devienne le combat de sa vie. Dans un premier temps, il y organise des réunions ouvertes aux seuls catholiques qui peuvent tout à loisir méditer entre eux sur les Saintes Ecritures. Mais cela ne lui suffit pas: il sait qu'en prêchant aux convertis, il tourne en rond; il lui faut débattre, convaincre, confronter les idées. Polytechnique ne manque pas d'étudiants israélites, maçons ou libres penseurs; c'est vers eux qu'il faut aller. Mais, pour organiser ces réunions de libre parole et de libre pensée dans une école à statut militaire, il lui faut l'autorisation de la direction. Le général André, lui-même ancien de Polytechnique, commande alors l'Ecole. Il se rendra tristement célèbre, quelques années plus tard quand, devenu ministre de la Guerre dans le gouvernement Combes, il instaurera un fichier recensant les opinions politiques et religieuses de tous les officiers, alors même que les cendres de l'Affaire Dreyfus étaient encore tièdes. Le scandale qui s'ensuivit lui coûta son poste et accéléra la chute du Ministère. Mais en 1896, à l'égard de Marc Sangnier, le général André adopta une attitude ouverte et libérale. Il l'autorisa en effet à ouvrir ses réunions aux non chrétiens.

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Spectacle insolite que celui de la fine fleur intellectuelle de la jeunesse française, débattant le soir avec passion des rapports entre Science et Scientisme, entre Matière et Esprit, opposant rationalisme hégélien et nihilisme nietzschéen, critique de la raison kantienne et intuition bergsonienne. Dieu ou le Néant. Dans ces joutes, Marc Sangnier va forger ses qualités de dialecticien qui lui seront si utiles par la suite. Que furent donc ses études dans la prestigieuse école de la montagne Sainte Geneviève5 ? Si ses qualités intellectuelles le rendaient digne de l'intégrer, sa personnalité ne le prédisposait sans doute pas à entrer à l'Ecole Polytechnique, encore moins à y réussir de brillantes études nécessitant un gros et constant volume de travail et une intelligence prioritairement centrée sur le programmes des études. Cette parenthèse de deux ans ne pouvait permettre une grande ouverture sur la vie intellectuelle, spirituelle et morale de l'étudiant. Marc Sangnier n'était pas prêt à un tel sacrifice. La passion que cet esprit libre - et qui le restera toute sa vie - avait déjà mise dans ses premiers engagements rendait bien aléatoires ses chances de s'incorporer souplement dans les rouages de l'Ecole. Sa scolarité fut médiocre dans une école où selon son propre témoignage il ne fut pas franchement heureux. « L'oasis était devenu prison6. » Il y fut admis en 185èmeposition sur 222 reçus. Dans l'épreuve reine du concours d'entrée, les mathématiques et leur coefficient 20, il obtint un honorable 13; il fit nettement mieux dans les autres épreuves à fort coefficient: son devoir de physique fut sanctionné d'un 16 et celui de chimie d'un 14. Il bénéficia des IS points supplémentaires accordés aux titulaires d'un baccalauréat ès - lettres. Le programme de première année des études à Polytechnique comprenait alors 10 matières: la géométrie descriptive, la chimie, la mécanique, la physique, l'instruction militaire, l'architecture, le dessin, la littérature et l'histoire, la langue allemande, le lavis théorique7. Son début de scolarité fut bon et lui permit de gagner 6 places: au terme du 1er semestre, Marc Sangnier se classait 179èmemais déjà, dans la seconde moitié de l'année, donnant manifestement la priorité aux travaux, débats et joutes oratoires sur les grandes figures de la géométrie descriptive, il rétrograda. Ses notes à l'examen de fin de première année furent tout juste moyennes. Malgré un brillant devoir en littérature et histoire, sanctionné par une note de 16,5, le 6 obtenu en chimie le fit choir dans les profondeurs du classement. A partir de l'hiver 1896, sa scolarité fut remisée à l'arrière - plan de ses priorités. Il continuait certes d'assister aux cours, mais son esprit était 34

ailleurs; ses activités à l'extérieur de l'Ecole lui permirent, de moins en moins, de consacrer à sa seconde année d'études tout le temps qui était nécessaire à une scolarité au plus haut niveau. A l'exception, à nouveau, d'un exceptionnel 18,5 obtenu en littérature et histoire, Marc eut des difficultés à quitter les derniers rangs de la promotion: 216èmeau terme du premier semestre, notre élève dilettante termina sa scolarité à Polytechnique dans l'ultime décile de la promotion! Ses notes à l'examen final furent toutes médiocres: de 5 en stéréotomie8 à 9 en physique et en astronomie. Ainsi prenait fin le malentendu total entre la prestigieuse Ecole et Marc Sangnier. Durant les deux années de cette scolarité, aucune rage de réussir, jamais ne l'anima; son esprit était trop absorbé par ce vaste dessein qu'il commençait à imaginer. Ce médiocre rang de sortie, qu'il considéra avec la plus parfaite indifférence, vint logiquement sanctionner un cursus qui fut pour lui un long chemin de croix. Il avait prouvé à ses parents, il s'était prouvé à lui-même, qu'il pouvait accéder à l'X. La suite n'avait que peu d'importance. Il n'avait pas de carrière à réussir mais, désormais, un destin à assumer. Comme tout étudiant de Polytechnique, Marc Sangnier« devait» à l'Etat les premières années de sa carrière qu'il aurait dû consacrer à l'Institution militaire ou aux autres grands Corps de la République. Il préféra démissionner dès sa sortie de l'Ecole et disposer ainsi de sa totale liberté de parole. Une décennie plus tard, alors qu'il présidait le Sillon, Marc Sangnier eut l'occasion de revenir dans la vie de l'Ecole par le biais de La Taupe, association amicale, regroupant les étudiants de mathématiques spéciales et très populaire parmi les élèves de Polytechnique. Cette association qui avait fait l'objet d'une mesure de dissolution par le ministre de l'Instruction Publique continuait, comme de bien entendu, ses activités de façon plus discrète sinon occulte. Marc Sangnier qui parlait d'expérience attaqua La Taupe dans une série d'articles et de conférences critiquant les brimades «immorales et tyranniques» qui seraient perpétrées parmi les jeunes taupins. Cela lui valut une réplique outragée du président général des taupins dans le journal Le Temps du 3 Octobre 1905 : « Marc Sangnier fait à La Taupe le reproche d'être tyrannique, immorale et illégale. Sans suspecter la droiture et le désintéressement de Marc Sangnier, dans sa campagne, nous avons le devoir de protester contre cette accusation. «La Taupe n'est et ne veut être que le fait d'une camaraderie plus étroite entre les candidats à une même école, une « anticipation de la camaraderie polytechnicienne ». Largement ouverte à tous les élèves de mathématiques 35