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Marchand de biens

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Martial rangea la Mercedes le long du trottoir et coupa le contact. Il enleva une main du volant et fit un grand geste vers la rue.

- On y est, Max.

Nous retînmes notre souffle, un moment, figés, comme ankylosés, balayant d’un regard plongeant la rue d’un bout à l’autre. Martial se retourna vers moi et hocha la tête.

- Max, tu veux dire que tous les immeubles de la rue Littré sont à vendre ?

- Oui. Sauf l’hôtel et la poste.

- Putain, Max, redis-moi déjà comment ma vie va s’améliorer un de ces quatre ?

- Je ne sais pas, répliqué-je. Ça fait dix ans que j’attends une occasion pareille.

- Dix ans ? s’écria Martial. Tu peux dire vingt ans. Moi ça fait vingt ans que je me trimballe des gros cons de patrons pour des clopinettes. Maintenant il ne reste plus que moi.

- Comme gros con ? dis-je.

- Non, non, dit-il en écrasant son mégot contre le mur. Comme patron, bien sûr.

- C’est la loi du plus con, suggéré-je, en guise d’explication.

C’était à l’époque, comme aujourd’hui encore, ma dernière analyse sur le sujet.



Un marchand de biens n’est pas comme un industriel ou un banquier. Non. Ou il possède l’aura, l’aura de magie, l’assurance à l’épreuve du feu et l’invincibilité ou il n’a rien.


Quarante ans professionnels, quarante ans cahotiques, ça laisse des traces. Pascal Kretchner nous en donne un petit aperçu édifiant dans cet ouvrage.

Pascal Kretchner est né en août 1927 à Paris. Écrivain atypique, il a relaté dans un premier essai, 2e classe Manmegnou, la période sombre des années d’Occupation. Avec Changements majeurs, son premier roman, il changeait de registre pour une fiction délirante, imprégnée toutefois d’expériences personnelles. Mon garçon, dejrais te dire, son deuxième roman, revenait à une forme autobiographique. Il évoque aujourd’hui son parcours professionnel dans le monde de l’immobilier.


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Chapitre 5 Le lendemain, je me réveillai vers sept heures et me préparai un café tout en écoutant la radio. En un rien de temps habillé, je dévalai les cinq étages de mon immeuble avec autant de mo-dération quun troupeau de buffles assoiffés galopant vers la rivière. La journée était idéale. Poussées par la brise, de grosses nuées blanches traversaient dignement le ciel bleu. Cétait lambiance rêvée pour un négociateur immobilier, le genre de conditions atmosphériques qui donnent lillusion quon ne trouvera pas une meilleure maison sur terre, quel que soit lendroit. Les premiers clients, un couple dâge mûr qui avait décidé de vieillir avec grâce et dignité, furent cependant assez critiques sur létat des lieux de la maison que je leur fis visiter. Ils firent le tour des pièces avec des « Mmmmmmh » et des « Ah » pas du tout enthousiastes. Et puis ils firent des trucs insensés comme taper sur les cloisons pour voir si elles sonnaient creux et soulever la moquette pour examiner le plancher, ce qui prouvait un minimum de jugeote. Dabord, nous bavardâmes de tout et de rien, je fis un peu de charme à lépouse et nous échangeâmes même des rires. Il me semblait que traiter avec les femmes était un avantage. Elles ont une approche plus romantique, ce qui en fait des cibles plus faciles. Mais le mari ne lentendait pas de cette oreille.  Écoutez commença-t-il dune voix spectrale.  Non, cest vous qui allez mécouter, rétorquai-je, sans me douter que jétais en train de trouver ma voie.
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Dabord, javais approuvé tout ce que lautre me disait : on ne contredit jamais un client, même si cest un crétin. En tout cas, javais décidé de ne pas laisser son comportement désagréable mempêcher de conclure la vente. Je navais jamais parlé sur ce ton à personne et tout à coup, je narrivais plus à marrêter. Ma nouvelle voix reprit :  Je suis prêt à faire des efforts envers quelquun de désa-gréable avec moi, mais je ne veux pas discuter avec quelquun dobtus. Lépouse haussa les épaules.  Est-ce que tu as entendu ce quil a dit chéri ?  Quest-ce quil a dit, à propos ? Jécoutai.  Eh bien, il a dit quil trouvait que ton comportement exigeait une explication.  Ah bon. Et en quoi ?  Il trouve que tu as laissé entendre quil a donné limpres-sion davoir pensé que tu avais été désagréable.  Il a dit que javais été désagréable ?  Eh bien, il a laissé entendre que tu avais implicitement été désagréable.  Et comment jaurais pu être implicitement désagréable, alors que par définition si javais essayé dêtre plus explicite cela aurait été blessant ? Est-ce quil voulait dire que si javais dit ce quil voulait me faire dire au lieu que ça reste non dit, il naurait pas su quoi dire ? Cest ça quil a dit ?  Et bien cest ce quil a insinué. La situation se mit à dégénérer. Mes tentatives pathétiques pour redresser la situation semblaient sans effet.  Si lon en juge par létat de la moquette commenta le mari promptement réduit au silence par un regard de sa femme. Il laissa échapper un gloussement de contre alto comme sil était sur le point de vomir. À bout de nerfs, je demandai.  Alors, quest-ce que vous faites ?  On est daccord. On prend.
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