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Marcher, une expérience de soi dans le monde

De
195 pages
Aujourd'hui en plus de son utilité de chaque jour, la marche est devenue une forme de tourisme appréciée, et même une médication pour préserver l'homme moderne des maux de nos sociétés occidentales contemporaines. C'est de cette itinérance pédestre des hommes qu'il a été ambitionné de rendre compte, en s'arrêtant sur plusieurs dimensions caractérisant la marche voyageuse : l'espace, le temps, le corps, l'environnement, l'expérience existentielle.
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Marcher, une expérience de soi dans le monde
Essai sur la marche écoformatrice








Du même auteur :

Autodidaxie et autodidactes, l’infini des possibles, Paris, Anthropos,
1999.

Chronologie de l’enseignement et de l’éducation en France, des origines à
nos jours, Paris, Anthropos, 2001.

Le plaisir d’apprendre en ligne à l’université, implication et pédagogie,
Bruxelles, DeBoeck, 2009 (avec Sun Mi Kim).

Jacques Ardoino, pédagogue au fil du temps, Paris, Teraèdre, 2010.


Christian Verrier








Marcher, une expérience de soi dans le monde
Essai sur la marche écoformatrice





Préface de Pascal Galvani



















L’Harmattan






































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13785-1
EAN : 9782296137851


SOMMAIRE






PRÉFACE........................................................................................ 7

INTRODUCTION...................................................................... 13

L’ESPACE..................... 21

LE TEMPS................................................................ 53

LE CORPS..................................................... 81

L’ENVIRONNEMENT...........................117

L’EXPÉRIENCE EXISTENTIELLE ...................................153

BIBLIOGRAPHIE ....................................191




PRÉFACE

La marche écoformatrice



On voit depuis quelques années se multiplier les ouvrages sur
la marche. Il était temps ! Car cette pratique ancestrale de
formation humaine, ce moyen d’anthropo-formation fonda-
mental, probablement aussi ancien que la maîtrise du feu,
n’avait guère attiré l’intérêt des réflexions éducatives, ou des
recherches en formation. Dans les publications récentes, la
marche est explorée comme expérience philosophique,
culturelle, écologique ou méditative. Une petite philosophie du
marcheur (Lamoure, 2007) se constitue en revisitant les auteurs
pour qui marcher est une philosophie (Gros, 2009). Le patrimoine
littéraire est revisité pour constituer un apprentissage de la marche
(Hue, 2010) qui s’ouvre sur l’expérience interculturelle de
l’identité nomade (Fernandez, 2002). Certains soulignent la
dimension d’écologisation et le potentiel de communion avec
l’environnement (Thoreau, 2003) que produit l’ivresse de la
marche (Fisset, 2008). D’autres font l’éloge de la marche (Breton,
2000) comme art de réflexivité existentielle (Solnit, 2004), la
marche entre alors dans la contemplation, la marche est une
forme de méditation (Brissiaud, 2004 ; Jourdan, Vigne 1998).
Par rapport à toutes ces productions, le livre de Christian
Verrier à l’originalité de se construire à partir de l’analyse de sa
pratique dans une longue expérience vécue de marcheur. Cette
expérience, il la définit lui-même dès le début du livre comme
une « marche ‘’moyenne’’ , se situant entre promenade de quelques
heures et voyage à pied de plusieurs jours » (Verrier).
7 Un préfacier incompétent ?
En ce qui me concerne, le rapport à la marche est loin d’avoir
été évident. Atteint d’une poliomyélite à l’âge de quatre ans, j’ai
été paralysé un an. Malgré une guérison totale, la maladie a
laissé comme séquelles des déformations aux pieds et l’absen-
ce de muscle au mollet gauche. Dans ces conditions, les sim-
ples mots de ballade ou de promenade suffisaient à me
plonger dans l’angoisse, anticipant de longues souffrances
solitaires. Les marches en groupe spécialement paraissaient
infernales. Loin derrière, je passais mon temps à rattraper un
groupe qui m’attendait… et, qui repartait, bien reposé, sitôt
que je l’avais rejoint, pour me distancier aussitôt à nouveau.
Dans un premier temps, c’est grâce au cheval et au canoë que
j’ai pu m’immerger dans la nature en France et au Québec. Il
m’a fallu atteindre quarante ans pour que mon rapport à la
marche se transforme, avec la découverte du livre Régénération
par la marche afghane (Stiegler, 1981). Dans cet ouvrage, l’auteur
propose simplement de synchroniser le souffle avec le pas,
comme il l’avait observé lors de ces voyages avec les
montagnards d’Afghanistan. La simple mise en pratique de
cette synchronisation du souffle a été une vraie révélation.
Bien sûr, je ne suis pas devenu un grand marcheur, mais la
capacité de marche a été décuplée. C’est-à-dire que je suis
immédiatement passé d’un horizon de 500 à 800 mètres, à la
possibilité de marcher de 5 km à 8 km. Cela peut sembler
ridiculement peu mais c’était pour moi un changement radical,
au point que je peux aujourd’hui envisager des déplacements
sur plusieurs journées. Ce n’est donc pas en tant que spécia-
liste de la marche que je pourrais préfacer ce livre, mais peut-
être comme un éternel débutant ?
Un essai biocognitif d’écoformation par la marche
L’auteur me pardonnera, je l’espère, ce titre alourdi de
concepts théoriques, lui dont le texte est ciselé par une si
légère modestie ! L’exploration de la marche proposée par
Christian Verrier comme une expérience de soi dans le monde, est
8 construite sur une exploration phénoménologique fine et
rigoureuse. Ici, la pensée est constamment en dialogue, avec le
corps et avec le monde. C’est pourquoi nous osons qualifier ce
travail, d’essai biocognitif sur l’écoformation par la marche.
Par biocognitif nous entendons une co-naissance, c’est-à-dire
une co-émergence de soi et du monde à travers l’interaction
complexe entre l’organisme et l’environnement. Par cette
connaissance biocognitive, l’auteur explore les résonances du
soi (autos) et du monde (éco) telles qu’elles se donnent dans
l’expérience du cheminement pédestre.
Précisons les mots. Le dictionnaire Littré définit l’essai,
comme un ouvrage dans lequel l’auteur traite sa matière sans avoir la
prétention de dire le dernier mot. Dire que ce livre est un essai, ce
n’est pas dire que nous avons affaire à quelques choses de
vague et d’imprécis. L’essai n’est pas une pensée molle sur un
sujet qui aurait pu être traité rigoureusement et
scientifiquement, c’est au contraire : « la plus grande rigueur que
l’on peut atteindre dans un domaine où l’on ne peut justement pas
travailler exactement » (Musil cité par Bouveresse, p. 381). L’essai
c’est le maximum de rigueur de la pensée « dans un domaine qui
ne se prête pas à l’utilisation de méthodes exactes et à un traitement de
type systématique » (Bouveresse, p. 379).

« Dans le cas de l’essai, il se produit une sorte de fusion entre la pensée et
la vie intérieure, qui n’a pas lieu lorsque la pensée doit rester, au
contraire, impersonnelle et objective » (Bouveresse, p. 377).

Ce livre est donc un essai au sens où il est une pratique de la
pensée complexe qui ne veut pas réduire le réel aux limites
méthodologiques des sciences exactes. C’est une tentative
d’ouvrir la pensée aux phénomènes vécus en intégrant les trois
dimensions de la complexité : la récursivité auto-réflexive, le
paradoxe dialogique qui permet de penser ensemble les élé-
ments antagonismes les plus contradictoires, et enfin le
caractère hologrammatique qui permet de retrouver dans
l’expérience la plus singulière des éléments universels.
9 Une réflexion expérientielle sur la relation auto-
écoformatrice
L’essai de Christian Verrier établit un dialogue des trois
raisons : la raison formelle bien sûr puisqu’il est question de
rigueur dans l’analyse, mais aussi la raison pratique par le
dialogue avec l’expérience, et enfin la sensible qui ouvre
les résonances symboliques existentielles de l’expérience. Ce
livre est une approche expérientielle de l’écoformation par la
marche. La posture est résolument impliquée. La méthode
consiste à décrire réflexivement l’expérience en dialogue avec
des auteurs issus de différentes disciplines. La rigueur intellec-
tuelle lui fait citer les auteurs les plus sérieux sur le sujet, mais
1ces références sont toujours soupesées à l’aune de la connais-
sance expérientielle. Christian Verrier offre ainsi une interpré-
tation de son expérience de marcheur en relation dialogique
avec les œuvres de réflexion déposées dans la culture
disponible. Christian Verrier nous propose d’explorer l’expé-
rience écoformatrice de la marche autour de cinq pôles :
l’espace, le temps, le corps, l’environnement, et l’expérience
existentielle. L’écoformation émerge de l’interaction entre soi
(expérience vécue), les autres (la culture) et les choses dans le
rapport direct et concret du corps avec le sol, l’air, la terre, les
éléments. Dans cette auto-éco-formation, le rapport au
paysage n’est plus un rapport de représentation, le paysage
s’incorpore (Gros, 2009).
Le Tao ou la manière du soi-même
Le livre de Christian Verrier ouvre au final sur la dimension
existentielle de la marche. La marche est une pratique qui
articule paradoxalement le plus universel et le plus intime. Elle
est, au plan anthropologique, une caractéristique de l’être
humain comme en témoignent les mythes les plus anciens ou
les plus célèbres œuvres d’art contemporaines. Les sculptures
de Rodin et Giacometti L’Homme qui marche expriment ainsi la

1 Le mot essai comme celui de méditation vient d’une racine qui signifie peser :
« essai, connu en français depuis le XIIème siècle, provient du latin exagium, la balance ; essayer
dérive d’exagiare, qui signifie peser » (Bouveresse, p. 378)
10 quête humaine essentielle et fragile du trajet anthropologique
(Durand, 1969). Mais la marche est en même temps la
signature la plus singulière de l’individu : sa démarche personnelle.
La démarche propre à chacun exprime le « soi-même », sa
manière (Jankélévitch, 1980). Elle est pour chacun une voie
(tao), c’est-à-dire l’art et la manière d’avancer dans sa vie.
Marcher devient alors un art de la voie. C’est une conversion du
voyage extérieur vers l’expérience intérieure comme en
témoignent les récits de pèlerinages (Dionne, 2005). A ce
niveau, l’expérience formatrice de la marche ne travaille pas
seulement le détachement extérieur des objets matériels, mais
aussi le intérieur des projections et des identifi-
cations. Le cheminement opère un travail de l’attention. La
marche suffisamment longue ressemble à une transe qui
favorise une suspension des intentionnalités égocentriques et
s’ouvre sur une disponibilité à l’événement. Comme le dit
l’auteur :

« Mes pas ‘’s’en remettent au monde’’, s’y abandonnent, sans rien vouloir
d’autre, et surtout pas d’élucidation ni d’identification. Marcher sur le
chemin dirige vers soi, le centre de soi, voyage au centre de soi (…) La
question posée du ‘’qui’’, devenue trop lourde, insoluble, apparaissait
finalement dérisoire, presque vaniteuse face à l’immensité et à la
profondeur de la nature. (…) Le ‘’qui suis-je ?’’ était devenu une
question dont le pas dans l’espace n’avait plus rien à faire » (Verrier).

En suspendant les habitudes et les références identitaires
quotidiennes, le voyage pédestre ouvre une possible co-émer-
gence de soi et du monde (Varela, Thompson, & Rosch,
1993). Il exige aussi une capacité d’étonnement et d’attention
au-delà de la conscience quotidienne ordinaire. Si la sagesse du
voyage a bien à voir avec l’attention et la présence, l’enjeu
formateur est bien de maintenir cette capacité à être là.
L’attention à l’événement (Romano, 1998) ouvre à la vie vivante
« en faisant de chaque moment de notre vie quotidienne un instant
potentiellement festif » (Depraz, p. 194).

11 « - Qu’est-ce donc, d’après vous, que cette vie vivante ?
- Je ne sais pas non plus, Prince, je sais seulement que ce doit être quelque
chose d’infiniment simple, de tout à fait ordinaire, qui saute aux yeux
chaque jour, à chaque minute. Si simple que nous avons peine à croire que
ce soit si simple, et que nous passons naturellement devant depuis bien des
milliers d’années sans le remarquer, ni le reconnaître. »
(Dostoïevski, L’Adolescent)

L’apprentissage paradoxal majeur de l’art de la marche, c’est
peut-être qu’il ne se déploie véritablement qu’au retour, dans la
capacité d’étonnement maintenue, qui transforme le quotidien
lui-même en un voyage intérieur.

Pascal Galvani
Université du Québec à Rimouski





12 INTRODUCTION




La marche dont il va être fait état est à la portée de tous. A
condition d’être dans une condition physique acceptable et
normale, chacun peut la pratiquer, quel que soit son âge, ou
presque. Il s’agira d’une marche « intermédiaire », se situant
entre promenade de quelques heures et voyage à pied de
plusieurs jours, sur des terrains praticables et sans que soient
sollicitées des capacités physiques particulièrement dévelop-
pées. Le cœur du propos concernera principalement la marche
dans la campagne, en moyenne montagne, et elle pourra à
l’occasion sillonner le fond des vallées, l’étendue des plateaux,
des plaines, le rivage des mers et des océans. Par ancienne
préférence, l’écriture a été davantage du côté du marcheur des
champs que du côté du marcheur des villes. Mais cette inclina-
tion toute personnelle ne devra pas décourager le lecteur
d’aller lire les ouvrages, très beaux et riches, traitant de la
promenade citadine.
Même si référence sera souvent faite à une marche « de longue
haleine » (au moins plusieurs jours consécutifs), l’écart sera
tenu avec les exploits, avec l’épreuve physique extrême, les
treks en haute montagne ou les traversées de plusieurs
centaines de kilomètres de déserts en tous genres, écart tenu
aussi avec les courses dites d’ « ultrafond », entraînant leurs
participants pour plusieurs jours et nuits de course en
montagne ou ailleurs. Par conséquent, nous serons également
à l’opposé de la marche de compétition (ce qui n’est pas
synonyme d’une opposition de principe). En un mouvement
inverse, il sera considéré que l’exotisme, le dépaysement, la
surprise, voire un certain souffle d’aventure, ne réclament pas
forcément des bouts du monde, des jusqu’au bout de soi
physiques et mentaux, des épreuves surhumaines, mais
peuvent au contraire se trouver au détour du chemin le plus
banal, pour peu qu’on soit attentif et réceptif. Il s’agira
13 d’humilité et d’économie, et il sera considéré que le marcheur
tel que décrit donne juste selon sa capacité physique et
existentielle, mais reçoit beaucoup.
La marche dont il va être question sera approchée selon cinq
regards espérant rendre compte – au moins partiellement – de
ce qu’elle a toujours été, et de ce qu’elle pourrait devenir dans
le monde contemporain occidental.
Ces cinq regards considéreront d’abord la marche confrontée à
l’espace, puis au temps. Seront ensuite abordées les thé-
matiques du corps et de l’environnement, avant d’en arriver
aux dimensions de l’expérience existentielle offertes aux
marcheurs. Certes il aurait été possible d’ajouter d’autres
regards encore, et d’examiner la marche sous des angles
relevant de la psychologie, de la sociologie, pourquoi pas de
l’économie et de la politique, ou encore de l’histoire. Si des
traces de telles préoccupations sont présentes au détour d’une
citation ou d’une réflexion, si elles ne sont pas tout à fait
ignorées, la préférence a davantage été à ce que j’ai person-
nellement ressenti dans l’activité de la marche, et les regards
présentés en sont le reflet.
Le premier chapitre évoquera l’espace. Nos vies contem-
poraines, statistiquement urbaines à l’excès sous toutes les
latitudes, restreignent toujours plus notre espace vital, ce terme
de vital devant être pris dans au moins deux de ses sens : d’une
part l’espace nécessaire pour vivre le moins mal possible la vie
citadine dans un indispensable mouvement de distanciation-
rapprochement d’autrui, et d’autre part l’étendue de l’espace
sans laquelle on ne peut pas réellement vivre une vie d’humain
fait pour marcher. Une vie bornée par le mur de l’architecte et
organisée par l’urbaniste n’a rien à voir avec une vie
confrontée au lointain de l’horizon toujours reculé, sans cesse
et à jamais éloigné. Cet espace-étendue est essentiel à l’être
humain, c’est sans doute pourquoi les geôliers de toutes sortes,
y compris les mieux intentionnés, n’ont de cesse de l’en priver.
Bien entendu, il n’a rien à voir avec celui vendu par les agences
de voyages (avec de nouvelles générations de navettes
spatiales, l’espace hors de la terre, dans l’espace justement, sera
14 à son tour bientôt vendu à prix d’or sur catalogue). L’espace, si
vital, dont il sera question, est à la fois plus complexe et plus
simplement disponible que ce qui est donné à consommer. Et
puisqu’il n’est accessible existentiellement qu’à chacun par lui-
même et en lui-même, il est résolument inexploitable ration-
nellement par l’homo economicus industrieux, qui pourtant fera de
son mieux pour y parvenir.
Le deuxième chapitre concernera le temps. Marcher sur une
distance assez longue provoque une modification de la façon
de vivre avec ce qui est appelé le temps. Dans nos vies
urbaines, pressées et présurées, le temps est compté, décomp-
té, de façon précise, à la minute, à la seconde. Sur le quai des
gares les trains n’attendent pas, l’horaire se doit d’être respecté,
tout comme celui de l’arrivée au bureau, à l’usine, à l’école, à
l’université, au cimetière (là où pourtant tout le temps
imaginable est désormais disponible). Les aiguilles des horlo-
ges rythment despotiquement les vies et même les funérailles,
tout comme les pages des agendas. La marche apprécie et fait
différemment avec le temps, doit faire différemment.
L’errance pédestre en pleine nature, même s’il y est possible et
utile de consulter sa montre, possède une autre forme
d’horloge, d’autres aiguilles, qui sont le soleil et ses rayons, le
lever et la tombée du jour, l’arrivée des nuages et leur
disparition. La lente alternance des saisons conditionne
également la marche, imposant ses règles dues à la chaleur ou
au froid, à la sécheresse ou à la neige. Ces temps-là imposent
aussi leurs règles, mais d’une façon autrement souple et
presque compréhensive à l’égard du marcheur, lui laissant le
loisir de s’y adapter en douceur, de les adopter, de se sentir en
accord avec elles. Le temps devient un compagnon, cesse
d’être un despote. Mais le temps de la marche de l’humain est
aussi la profondeur historique qui marque l’homo sapiens dans
ses pas autour de la terre, qu’il soit poète ou conquérant. C’est
encore, pour l’enfant, cette accumulation de jours et de mois
horizontaux avant d’accéder à la révélation de la verticalité et
des tout premiers pas hésitants mais tendus, déjà, vers l’ailleurs
du dehors. L’enfant résume en ses débuts l’histoire de l’espèce
15 humaine, qui, pour plus de commodité, s’est peu à peu
redressée pour marcher sur deux jambes. Ce temps-là, si long
pour l’espèce et si bref pour l’enfant, est une caractéristique
anthropologique fondamentale de ce que nous sommes.
Le troisième chapitre s’intéressera au corps. Le corps vit sans
qu’on y pense, sauf quand il fait défaut, va mal. Le mieux serait
de l’oublier, qu’il n’existe plus, puisque de plus en plus il paraît
dispensable dans les avions, métros, autos, sans oublier les
télécommunications qui ont cette capacité étrange de nous
« décorporer » littéralement, pour que, peut-être, nous entrions
mieux et plus aisément en contact avec d’autres réalités,
différentes, du monde. Pourtant, le corps est toujours là, quoi
qu’on fasse, même s’il peut ennuyer. Par la marche, il cesse
d’ennuyer, plus qu’inconvénient ou élément dispensable, il
devient moyen primordial. Sans lui, sans yeux, cœur, pou-
mons, surtout sans jambes ni pieds, pas de marche possible, et
par conséquent pas d’expériences, de sensations et d’émotions
vécues durant la marche, appréciées à juste titre. Marcher est
éprouver son corps, le mettre à l’épreuve avec plus ou moins
d’intensité, et par conséquent le rencontrer, le mieux connaî-
tre, avec l’obligation d’être avec lui. Le corps, ses formes, la
position centrale du bassin, les articulations du genou, les os
minuscules du pied, sont en grande partie façonnés par et pour
la marche. Le cerveau porté tout en haut est primordial dans la La coordination entre l’œil et le terrain, le sens de
l’équilibre, lié à l’oreille, autant d’éléments corporels et biolo-
giques intimement et indéfectiblement liés au déplacement
pédestre. Sans le corps humain tel que constitué au stade
actuel de l’évolution, pas de marche envisageable, et sans
doute pas de réalisation de l’humain et de l’humanité tels que
nous les connaissons. La marche est l’un des moyens les plus
aisés et accessibles de mieux percevoir son corps, d’en mieux
apprécier et connaître les fonctionnalités, et d’être en bonne
entente avec lui.
Le quatrième chapitre envisagera la relation entre la marche et
l’environnement, la nature. Bords des rivières, des fleuves, des
plages, baies ou plaines immenses, vallées profondes, crêtes
16 acérées, plateaux enneigés, bois, forêts sombres et clairières
lumineuses… le marcheur d’aujourd’hui les parcourt, volon-
tiers loin du bruit artificiel de la modernité tapageuse. Il
apprécie et aime généralement cette nature, la respecte, ainsi
que les animaux qui la peuplent. Averti, en plus, de la marche
du monde, il en sait en principe la fragilité. Son pas est
redevable d’un sentiment pour la nature qui s’est développé
des jardins privés pour en arriver aux parcs régionaux et
nationaux, à peu près dans tous les pays. Il doit beaucoup à
l’action des hommes, ou plus exactement de certains, qui assez
tôt y ont vu un bien éminemment précieux, à exalter dans un
premier temps, ce qui ne va plus aujourd’hui sans la nécessité
de préservation, tout milieu naturel ayant ses limites de
résistance. Bien toujours plus précieux en notre époque, alors
que les signaux d’alarme sont tirés à tout va non seulement par
l’écologie citoyenne, mais aussi par les scientifiques, voire,
moins sincèrement parfois, par les politiques. Sauf exceptions
étranges, le marcheur est, presque par définition, par nature,
du côté de la nature, écologiste sans le dire. Son pas est fondu
dans l’écosystème, dont, avec sa vitesse si peu élevée, il est à
même de percevoir l’état, les variations, les altérations. Son
comportement, marcher tout simplement, semble déjà tout un
programme avant-gardiste, une sorte de réaction paisible,
pacifique et mesurée, contre ce qui va contre la nature, la
dénature, la pollue, l’enlaidit, la détruit. Il y a au moins, et
même sans qu’on se le dise à chaque pas, un peu de politique
dans la démarche de la marche, une politique élargie aux
dimensions de la terre, de la planète, de la vie. Les marcheurs
volontaires en campagne des XIXème et XXème siècles
auront peut-être été des antennes sensibles percevant par
avance les excès des sociétés modernes, expérimentant l’un
des remèdes les plus écologiques qui soit, sans fumées, sans
bruits, sans laideurs, sans carburants, sans polluants. Juste soi,
un naturel pratiquant du naturel dans le naturel du monde.
Le cinquième et dernier chapitre évoquera les dimensions
expérientielles et existentielles de la marche. Marcher sur une
distance suffisamment longue dans la campagne, la montagne,
17 est une expérience aisée, à la portée de tous, cependant
souvent pourvoyeuse de joie, mais aussi de surprises, pourquoi
pas d’appréhensions, devant l’immensité, la presque étrangeté
de la chose pour le citadin endurci. Il faut plusieurs heures,
parfois plusieurs jours pour s’y accoutumer, pour y (re)trouver
ses repères. Cette marche est une expérience qu’on n’a plus
coutume de vivre, elle nous fait nous interroger sur ce que
nous vivons, sur comment nous vivons, peut-être même
pourquoi nous vivons de la façon dont nous le faisons
habituellement, ouvrant chaque matin nos fenêtres sur le gris
et le vacarme. Pourtant nous existons, naissons, aimons,
mourons, même si c’est souvent dans une relative non-
conscience que nous le faisons. Mètre par mètre, pas après
pas, paysage après paysage, soleil avant la pluie, rencontre de
hasard après rencontre de hasard, lenteur s’ajoutant à la
lenteur, émotions esthétiques en résonance avec le rythme
cardiaque, la marche permet de sentir l’existence couler dans
les veines, de la regarder, la contempler dans sa majesté et sa
durée limitée, granit obstiné des montagnes dans le regard.
Marcher consiste aussi à apprendre que courir sans cesse est
inutile, que tout arrive quand il faut, qu’anticiper n’est pas
toujours indispensable, que l’arrêt devant le panorama qui
n’est là que pour soi est contraire à la vélocité du déplacement
mais en accord avec ce qui doit être fait, que l’effort n’est là
que pour mieux vivre, et, surtout, que le bonheur serait le bout
du chemin suivi depuis des jours et des jours, des années. La
quête d’un peu de bonheur serait une finalité existentielle
simple mais ample, suffisant à elle seule à justifier l’espace
parcouru par le pas.
Comme tout phénomène humain d’un peu d’envergure, la
marche est trop riche et multiple pour qu’on puisse tout en
dire en quelques pages. Ce qui va en être dit, la succession des
différents regards, n’est pas ici le résultat exhaustif d’une
recherche dûment armée et objective, ni d’une démarche
méthodologique précise. Il ne s’agit au contraire que d’un
choix personnel réducteur et résolument subjectif, et se
sachant tel. Ma subjectivité et ma propre expérience de la
18 marche (modeste mais suivie depuis des décennies) seront les
seuls guides à m’avoir accompagné. Me détachant par avance
de la rationalité méthodologique, j’ai misé sur mes impres-
sions, mes émotions, sur ce que j’ai cru plus ou moins
comprendre, en partant volontairement d’une position forte-
ment impliquée. Certains lecteurs y retrouveront tout de
même, je l’espère, des idées qui ont déjà pu éventuellement
être les leurs durant leurs propres marches, ou d’autres qu’ils
jugeront peut-être dignes d’intérêt.
Quelques auteurs s’étant intéressés à la marche seront
régulièrement mentionnés pour illustrer certaines réflexions, ils
dialogueront entre eux parallèlement à l’expression de mes
propres expériences. Ce sont souvent leurs livres qui m’auront
servi de compagnons d’écriture, et qui seront aussi par
conséquent des accompagnateurs du lecteur. Puisqu’il n’est
pas visé d’exhaustivité érudite, il s’agit d’un choix limité et
préférentiel d’une quinzaine d’ouvrages dans une bibliographie
sur la marche devenue abondante depuis plusieurs années. Le
nombre des lectures possibles sur le voyage à pied s’accroît
régulièrement, signe qu’un important champ de préoccupation
intellectuel et littéraire se développe rapidement. Pour une
connaissance plus approfondie de cette littérature, le débutant
en la matière s’y reportera selon ses goûts et intérêts
personnels, en commençant s’il le souhaite par la bibliographie
proposée en fin de texte.
Les auteurs auxquels il sera fait référence ont paru « fiables »
pour illustrer le propos, dans la mesure où ce qu’ils écrivent
sur la marche correspond fréquemment à ce que j’ai ressenti,
pensé et vécu personnellement sur les chemins. Il est d’ailleurs
tout à fait frappant, à côté d’une grande qualité d’écriture, de
constater combien les thématiques abordées par leurs livres
sont très souvent proches les unes des autres, parfois même
identiques. Il y aurait là, penserait un chercheur en sciences
humaines, comme une sorte de mini-échantillon de marcheurs
(la presque totalité des auteurs cités sont ou ont été, au moins
pour un temps, des marcheurs, et ce choix est délibéré de ma
part), dont les propos, parce que très voisins, pourraient
19