(Marianne, ma sœur) "De quel amour blessée ?..."

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L’auteur retrace en un récit foisonnant la destinée d’une femme amorcée au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Après une enfance en apparence paisible, se dévoilent les heurs et malheurs d’un amour tourmenté, de sa maternité, de ses voyages, de son métier de professeur et, en contrepoint d’une redoutable fragilité psychique, se déploie une quête passionnée de sens : Marianne saura-t-elle trouver la ligne droite qui sous-tend les lignes brisées de sa vie ?

Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782953676303
Nombre de pages : non-communiqué
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La petite
La littérature, c’est prendre sa vie au sérieux – passionnément au sérieux –, s’interroger sur ce mystère que je suis, sur ces deux courants de la lignée de mon père et de ma mère qui se rencontrent comme deux rivières en moi. Christiane Singer, Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?La petite a entendu dire que sa mère était très jolie : vif est son désir de la voir et de lui faire plaisir ! Elle s’est confectionné une petite couronne de chair sur la tête et a attendu, malgré son impa-tience et sa curiosité, de longs jours avant de plonger dans l’in-connu… Mais son élan vital est fracassé par le cri d’horreur de Mathilde devant l’excroissance rouge sur le crâne de son bébé : le désir de vivre quitte la nouvelle née. L’enfant hurle et ne décrispera pas avant longtemps son visage, bien que les infirmières l’aient surnommée, à cause de la finesse du grain de sa peau, « peau de pêche »… La douceur viendra d’une voix masculine qui louange, apaise, rassure. Elle décide de vivre pour cette voix, conformément à cette voix : elle décide de ressembler à son père. La jeune mère, pour sa part, a-t-elle douté de la bonté de Dieu qui lui a donné tout à la fois une fille, bienvenue après un garçon, et ce petit être disgracieux ? A-t-elle, partagée entre le rire et les larmes comme Gargamelle, prononcé des paroles d’amertume devant cette marque d’infamie, cette violence faite à son goût inné de la beauté ? Toi, petite fille, as-tu cru devoir renoncer pour toujours à l’amour fou que tu pensais échanger contre le doux paradis des entrailles maternelles ? Il
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semble que ce premier contact ait brouillé les cartes : tu passeras ton enfance à essayer de reconquérir cet amour, de le mériter. Peut-être va-t-il déjà s’instaurer entre toi et ton corps une disharmonie qu’aucun miroir ni aucune marqued’admiration ne parviendront à réduire… Un peu de neige carbonique a raison de cet angiome « tubéreux » qu’on nomme parfois « fraise ». L’enfant va devenir, comme beaucoup de bébés d’après-guerre portés dans les angoisses et les restrictions, un gros poupon suralimenté. Sur les photos, son front barré d’une ride reflète sans doute, outre son tourment premier, l’inquiétude parentale sur l’avenir : les nouvelles alternées de victoires alliées et de massacres (le débarquement en Normandie a eu lieu, suivi par celui en Provence, Nancy vient d’être libérée, mais Metz où se trouve la maison grand-paternelle et l’Alsace sont encore aux mains de l’ennemi) malmènent les esprits et les cœurs ; dans ces familles nostalgiquement pétainistes, bien que de Gaulle ait déjà pris la tête du GPRF (Gouvernement Provisoire de la République Française), on n’ose pas encore croire à la portée décisive de ces événements… Sa marraine, retenue à la date fatidique par un interdit vigoureux et prémonitoire posé par le grand-père, n’a-t-elle pas failli mourir à Oradour-sur-Glane dont les habitants furent brûlés dans l’église ? Une autre de ses tantes, en Corrèze, n’a-t-elle pas crânement tenu tête une nuit entière à de soi-disant résistants venus tuer le grand-père dénoncé, par vengeance ou jalousie, comme collaborateur ? Sans compter les péripéties, en cette ville de Périgueux occupée, d’une vie un peu étriquée, agrémentée seulement par les minces libertés d’un jeune père démobilisé et voué à d’obscures tâches administratives sous surveillance allemande. Ils habitent une petite maison avec jardinet qu’ils ont louée à une vieille dame acariâtre. Cette dernière, bientôt, accuse le couple d’avoir voulu attenter à sa vie parce qu’une trappe a été laissée ouverte : elle engage contre eux un long procès (Renaud racontera plus tard l’épisode en riant, savourant cette vengeance involontaire avec le sadisme d’un assas-sin non repenti). La petite garde-t-elle sous le front soucieux qu’on lui voit sur ses photos de bébé le souvenir d’un incident survenu entre sa mère et sa jeune tante que son père a chargée d’aider sa femme ? L’enfant, fiévreuse depuis plusieurs jours, boude la nour-riture, semble amorphe ; la maman refuse de s’alarmer, alors que sa
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belle-sœur la presse d’agir. S’ensuivent des discussions, voire des disputes ; enfin, forte de sa formation d’infirmière, la jeune fille conduit d’autorité sa nièce à l’hôpital où le médecin de garde re-connaît la gravité de la situation : il déclare qu’elle vient de sauver la vie de sa nièce. — Ma belle-mère s’est suicidée. — Répète ce que tu viens de dire ! insiste Blandine, l’amie psycho-logue qui te visite chaque jour lors d’une hospitalisation. — Ma belle-mère… — Non ! Sais-tu ce que tu as dit réellement ? — J’ai dit : « Ma belle-mère… » — Non ! Tu as dit : « Ma mère m’a tuée. » Mathilde a des doigts de fée : ex-professeur d’arts ménagers, elle habille gracieusement ses petits et fait du meublé périgourdin, vieillot, sombre, un nid douillet où s’exprime en rideaux et serviettes cousus main la nostalgie de l’appartement de Belfort d’où l’Occupation a chassé les jeunes gens, îlot de bonheur arraché à une vie de couple commencée sous des auspices si menaçants qu’au matin même de leurs noces, à Sion, ils durent se séparer, Renaud étant d’urgence rappelé à la caserne. Mais bientôt se profile un autre changement de vie. Frédéric, à trois ans, est de santé fragile ; le médecin conseille un séjour à la campagne pour guérir un début de pneumonie. Avec ses deux petits, Mathilde s’installe donc auprès de sa belle-famille réfugiée en Corrèze. S’il ne semble pas facile pour la jeune femme de tomber sous l’autorité d’une belle-mère habituée à régenter son monde, cette plongée dans la tribu paternelle est une bénédiction pour Marianne : des oncles et tantes comme s’il en pleuvait, du moins quand ils reviennent de leur pension respective, et jeunes encore ! Elle est pour eux une poupée vivante, elle admire leurs jeux et leur débrouillardise ; elle savoure, dans cette maison où coexistent une douzaine de personnes, une royauté disputée seulement à son frère aîné pour qui elle a d’ailleurs une tendre dévotion et dont elle voudrait bien égaler les prouesses physiques. Les promenades en char à banc, la récolte des pommes de terre jusqu’au fond de l’« ouche », labouré pour subvenir aux besoins de toutes ces bouches
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à nourrir, les visites à la parentèle innombrable dans les villages voisins – on y paie le sourire des « petits de Renaud et Mathilde » d’œufs frais, de beurre et de farine –, la traite tous les soirs chez le cousin fermier saluée par le joyeux tintement de fer blanc du pot à lait qu’on lui confie, constituent sonOdyssée.L’Iliadesont ces ce brèves mais violentes discussions qui s’élèvent parfois entre sa grand-mère et sa mère ou entre cette dernière et l’une de ses belles-sœurs, auxquelles elle ne comprend rien, si ce n’est qu’elle en est, elle ou son frère, l’enjeu. Transparent ce rêve récurrent durant toute ton enfance, devenu semi-volontaire, c’est-à-dire déclenché sciemment à l’approche du som-meil, pour te sécuriser, t’évader d’un quotidien un peu morne ou te consoler de responsabilités de « grande » qui te pèsent : tu es une toute petite fille, tu as onze frères tous déjà adultes ; c’est la Préhistoire, vous vivez dans une grotte sombre et humide mais tu n’as jamais ni froid ni faim : les frères vont et viennent, te ramenant de leur chasse nourriture et peaux de bêtes, parfois de menus cadeaux, une fleur, une pierre, un petit animal. Tu passes de bras en bras. C’est la fête quand ils t’emmènent au-dehors, juchée sur leurs robustes épaules ! Tu es parfaitement heureuse…
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