Marinoni

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Entre 1850 et 1851, Marinoni va participer aux premiers essais de la rotative à bobine et à clichés cylindriques de Jacob Worms pour la presse périodique, à la demande du patron de presse Emile de Girardin. A partir de 1866, Marinoni, marchant sur les pas de Girardin, s'oppose à la tradition anglo-saxonne de la rotative avec caractères mobiles. En novembre 1872, il livre la première "machine cylindrique à papier continu" de France pour la presse quotidienne. A partir de 1882, Marinoni prend la tête du Petit Journal et en fait le premier groupe mondial de presse, en s'efforçant d'intéresser le plus grand nombre aux questions d'intérêt général, aux enjeux de la Revanche et aux valeurs de la III° République.
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782336260563
Nombre de pages : 568
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À ma mère Josette Ducasse d’où je viens et à ma compagne Sandrine Prudent et à ma fille Hélène Arwen où je vais

Hippolyte Auguste Marinoni
Le fondateur de la presse moderne (1823-1904)

« Travailler, c’est toute la vie ; vivre au milieu des siens, employer utilement sa fortune, faire le bien, être agréable à ses amis, c’est tout le plaisir, je me tiens pour heureux. » 1 Hippolyte Auguste Marinoni

ÉTIENNE Charles, « Le Roi de l’imprimerie », La Liberté du mercredi 8 janvier 1902. Portrait d'Hippolyte Auguste Marinoni peint par Spiridon Propriété de la mairie de Beaulieu-sur-Mer, conservé au musée du Patrimoine berlugan « André Cane »

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SOMMAIRE SOMMAIRE AVANT PROPOS DE PIERRE ALBERT REMERCIEMENTS PRÉFACE DE FRÉDÉRIC BARBIER INTRODUCTION p.9 p.13 p. 15 p. 17 p. 21

PREMIÈRE PARTIE : MARINONI AU CŒUR DE LA GALAXIE GUTENBERG OU LA NAISSANCE DE L’INDUSTRIEL CHAPITRE I : MARINONI AVANT MARINONI 1.1. Ses parents et sa famille 1.2. Son enfance à Sivry 1.3. Apprentissage aux Arts et métiers, chez les Gaveaux et dans la presse périodique p. 29 p. 32 p. 33

CHAPITRE II : LE CYLINDRE AU COEUR DE LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE DANS LES INDUSTRIES DE L’IMPRIMÉ 2.1. La stéréotypie une innovation qui nous vient du livre 2.2. La rotative a cliché stéréo de Jacob Worms avant celle à caractères mobiles de Hoe 2.3. Marinoni et Jacob Worms au service d’Émile de Girardin 2.4. Machine à réaction de Marinoni et Gaveaux pour Girardin (1847-1848) 2.5. Essais concluants de la rotative de Worms (1848-1851). CHAPITRE III : CRÉATION DE LA SOCIÉTÉ MARINONI 3.1. Nouveaux besoins de production 3.2. Nouvelle production de machines et nouvelle école de conduite et de formation 3.3. Affranchir la France des machines provenant d’Angleterre 3.4. Premier brevet de Marinoni avec Charles-Hyacinthe-Joseph Baillet (1849) 3.5. Marinoni, Chevalier et Bourlier s’installe au 67, rue de Vaugirard (1851) 3.6. La presse « Universelle » 3.7. La presse « Indispensable » 3.8. La place de la Société Marinoni dans l’industrie parisienne vers 1860 3.9. Le moteur à gaz de Jean-Joseph Etienne Lenoir (1822-1900) 3.10. Marinoni s’associe avec François-Noël Chaudré (1862) 3.11. Création des coins mécaniques en métal pour la forme typographique 3.12. La presse typo-lithographique de Marinoni et Chaudré p. 71 p. 73 p. 75 p. 78 p. 80 p. 82 p. 84 p. 86 p. 89 p. 94 p. 95 p. 97 p. 41 p. 49 p. 55 p. 60 p. 64

CHAPITRE IV : MARINONI ET LA ROTATIVE : LA VICTOIRE DU MODÈLE FRANCAIS DU CLICHÉ STÉRÉO 4.1. Les industries graphiques en France à l’ère du développement de la rotative 4.2. Le modèle anglais : la presse polygonale cylindrique verticale d’Applegath 4.3. Les rotatives avec stéréotypie et papier continu de Nelson et Walter III 4.4. Le modèle américain : la presse cylindrique horizontale de Richard Hoe 4.5. Jules Derriey et la première presse rotative à imprimer de Hoe en France 4.6. La rotative avec stéréotypie et papier continu de Bullock 4.7. Le modèle français : la rotative avec cliché stéréo 4.8. La rotative à margeur pour le journal La Liberté (1866-1867) 4.9. Début du duel entre Marinoni et Derriey à l’Exposition universelle de 1867 p. 101 p. 103 p. 105 p. 107 p. 109 p. 110 p. 112 p. 118 p. 128

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4.10. La rotative à papier continu sans margeurs de Derriey et de Marinoni

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DEUXIÈME PARTIE : MARINONI, ENTREPRENEUR ET PATRON DE PRESSE CHAPITRE I : LES DÉBUTS DE MARINONI COMME PATRON DE PRESSE 1.1. L’« Europe-Monde » et les périodes clés de l’histoire de la presse 1.2. La presse quotidienne populaire et la naissance du Petit Journal 1.3. Le Petit Journal veut sa propre imprimerie 1.4. Le Petit Journal prend modèle sur le Times (1867). 1.5. Les gendres : Cassigneul et Michaud (1868). 1.6. Patron de presse Marinoni se retrouve devant les difficultés financières 1.7. Les escroqueries d’Alphonse Millaud et la guerre de 1870 1.8. Jules Michaud consolide l’empire Marinoni 1.9. Girardin s’empare du Petit Journal avec Jenty, Gibiait et Marinoni (1873). 1.10. Tous les pouvoirs à Jules Michaud (1874). 1.11. La reconnaissance internationale et l’hommage de la France (1875). p. 147 p. 154 p. 163 p. 167 p. 173 p. 178 p. 181 p. 191 p. 194 p. 202 p. 205

CHAPITRE II : LES ÉTABLISSEMENTS MARINONI S’AGRANDISSENT RUE D’ASSAS 2.1. Adaptation de la galvanographie à la rotative pour imprimer de l’illustration 2.2. Les plieuses et la rotative 2.3. Le grand prix à l’Exposition Universelle et remariage de Marinoni (1878) 2.4. La première presse à pédale de Marinoni. l’ « Utile » (1879) 2.5. Agrandissement de la rue d’Assas et première utilisation de l’électricité (1881). 2.6. Marinoni, l’autodidacte, soutient un temps l’énergie solaire (1882). 2.7. Les premiers brevets de Michaud avec Marinoni (1883-1885). p. 215 p. 218 p. 220 p. 225 p. 232 p. 236 p. 244

CHAPITRE III : JULES MICHAUD ET LA ROTATIVE CHROMOTYPOGRAPHIQUE 3.1. Jules Michaud est fait Chevalier de la Légion d’honneur (1885). 3.2. Jules Michaud et la quatrième génération de presse illustrée en Occident 3.3. La bataille de l’illustration et de la couleur entre Michaud et Derriey 3.4. L’Exposition universelle de 1889 et la rotative chromotypographique p. 249 p. 251 p. 257 p. 270

TROISIÈME PARTIE : MARINONI, LE FONDATEUR DE LA PRESSE MODERNE CHAPITRE I : MARINONI PREND LA DIRECTION DU PETIT JOURNAL 1.1. Après l’effondrement, Le Petit Journal retrouve la prospérité 1.2. Le nouveau « Napoléon de la presse » 1.3. Entre action de solidarité et action politique (1884-1886) 1.4. Des nouveaux outils de communication pour restructurer Le Petit Journal 1.5. Le Supplément hebdomadaire illustré en couleur du Petit Journal, (1890). CHAPITRE II : MARINONI AU COEUR DE LA MODERNITÉ 2.1. Beaulieu-sur-Mer, une des plus fameuses cités balnéaires de la Côte d’Azur 2.2. Marinoni devient le premier maire de la commune 2.3. La course de vélo Paris-Brest-Paris. la voiture Peugeot et le pneu Michelin 2.4. L’expérience socialiste de la mine aux mineurs avec le « puits Marinoni » 2.5. La course Paris-Belfort p. 319 p. 326 p. 331 p. 339 p. 350 p. 285 p. 295 p. 299 p. 305 p. 312

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CHAPITRE III : L’HOMME D’INFLUENCE ET DES AFFAIRES 3.1. Le scandale du canal de Panama 3.2. Aides de Beaulieu sur Mer et création d’une Société de secours mutuels 3.3. La course automobile Paris et Rouen à pétrole et à vapeur 3.4. Marinoni et la première pétrolette 3.5. Soutien à l’électricité et à l’émancipation des femmes 3.6. Voyages à Constantinople et en Europe avec son Wagon privé 3.7. L’expansion du groupe de presse du Petit Journal 3.8. Le télégraphe sans fils et le téléphone (1897-1898) 3.9. Marinoni et Ernest Judet contre Zola dans L’affaire Dreyfus 3.10. L’art, la musique et la première école de journalisme en France 3.11. La victoire d’Émile Zola sur Ernest Judet et Marinoni 3.12. La situation financière du Petit Journal 3.13. La dématérialisation de la chaîne graphique et les journaux à six pages et plus 3.14. Jules Michaud et le Syndicat des constructeurs (1899-1901). 3.15. Les derniers moments au Petit Journal et à Beaulieu-sur-Mer 3.16. Décès de Marinoni en 1904 CONCLUSION : MARINONI APRÈS MARINONI 4.1. Les héritiers 4.2. Un monument à la mémoire de Marinoni 4.3. La société Marinoni et la roto-métal à deux cylindres sur aluminium 4.4. Une guerre des mots et d’influence : rotocalcographie ou offset ? 4.5. Tensions entre le marché européen et le marché américain 4.6. L’évolution du Petit Journal et de la Société Marinoni 4.7. Les petits tirages, une histoire ancienne 4.8. La période de Théodore Niggli : rachat par Harris, Heidelberg et Goss HISTORIQUE DE LA RECHERCHE SOURCES ANNEXE A ANNEXE B ANNEXE C ANNEXE D BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE MARINONI p. 445 p. 457 p. 462 p. 466 p. 469 p. 475 p. 488 p. 489 p. 495 p. 503 p. 507 p. 516 p. 519 p. 543 p. 549 p. 562 p. 351 p. 363 p. 366 p. 372 p. 373 p. 378 p. 385 p. 389 p. 392 p. 405 p. 410 p. 417 p. 421 p. 430 p. 433 p. 437

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À Henri-Jean Martin pour son œuvre et son indépendance d’esprit, « L’évolution qui m’intéresse est celle des faits de civilisation : l’évolution des habitudes mentales et les modifications de l’outillage mental. C’est donc une évolution qui se mesure sur le long terme, d’où la difficulté qu’on éprouve à la saisir : elle exige en conséquence de manier des connaissances très générales, ce qui va à l’encontre des découpages universitaires en usage. » « (…)si on veut étudier l’histoire des nouveaux médias et des nouveaux procédés de communication (…), on devrait les étudier sur le long terme et aussi mettre en parallèle les progrès de la circulation matérielle des informations avec les progrès de la communication des idées ». « Après avoir achevé L’Apparition du livre, dont le titre était, comme je l’ai déjà rappelé, trompeur puisqu’il s’agissait en fait de l’apparition de l’imprimerie, je me suis interrogé tout naturellement sur ce qui s’était passé avant cette venue, donc sur l’histoire de l’écriture et les mécanismes de diffusion des textes manuscrits (…) » 2.

Merci à Betty Ruel, Linda Giroux, Dominique Garrigues, Jacques Saint-Amant pour la relecture du manuscrit

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CHATELAIN Jean-Marc, JACOB Christian, Entretien avec Henri-Jean MARTIN, Les métamorphoses du livre, Éditions Albin Michel 2004, pp.66-67 et p. 217, 297 pages.

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AVANT-PROPOS
Cette passionnante biographie explore avec bonheur « la vie et l’œuvre » d’un des très grands entrepreneurs du XIXe siècle. Elle le remet a sa vrai place alors que trop souvent l’histoire de l’imprimerie l’a trop longtemps laissé dans l’ombre de ses concurrents anglo-saxons ou germaniques. Elle révèle que ce génial mécanicien fut aussi un remarquable homme d’affaires et un patron de presse influent avec le groupe de journaux qu’il constitue autour du Petit Journal qui fut de 1860 à 1900 le plus grand journal du monde. Parvenu du talent puis de la fortune Hippolyte Auguste Marinoni intéresse l’histoire de l’industrie, celle de la presse, mais aussi celle de l’économie et de la politique car sa forte personnalité lui donnait une réelle influence dans les arcanes de la IIIe République triomphante. Ce patron paternaliste trouva en Cassigneul et Michaud, ses deux gendres, les héritiers d’un empire qui ne se délita progressivement qu’après la Grande Guerre et se fit absorber, après la seconde guerre mondiale, par un concurrent américain, Harris, puis allemand, Heidelberg. Éric Le Ray, chercheur minutieux et doué, a exploité une masse considérable de sources : archives d’entreprises, dossiers privés, publications techniques, mais aussi archives publiques très riches en documents mal exploités sur l’imprimerie qui fut au cœur du XIXe siècle encore l’objet d’une surveillance attentive des autorités et qui par le dépôt de brevets permettent de suivre le détail fort complexe du progrès des machines à imprimer. Il a su aussi multiplier les entretiens avec des spécialistes et des héritiers. La lecture des journaux et de la littérature d’actualité éclaire heureusement ses récits et ses analyses dessinent le décor d’une vie. Elle esquissent aussi le portrait d’un bourgeois généreux, satisfait de ses réussites, mais toujours soucieux de ses intérêts. Au détour d’un paragraphe l’historien de la presse découvre des informations originales sur la vie du journalisme, sur tel ou tel épisode de la vie des journaux, sur aussi les pratiques des journalistes. Il y a par exemple beaucoup à apprendre sur les alentours de l’affaire Dreyfus et les rapports plus confiants qu’on ne le croyait avec Ernest Judet, rédacteur en chef du Petit Journal qui pourtant compromit durablement le succès du quotidien au plus grand bénéfice du Petit Parisien de Jean Dupuy. Pendant plus de deux décennies, j’ai enseigné dans les locaux de l’université de Paris II, au 92 rue d’Assas, construits sur l’emplacement même des anciens ateliers Marinoni : c’est donc avec quelque nostalgie que j’ai lu, avec intérêt et plaisir, ce bon et grand livre. 12 septembre 2008 Pierre Albert, Professeur émérite de l’université Panthéon-Assas, ancien directeur de l’Institut français de presse.

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En hommage à mon père Edmond Le Ray, de son nom de plume Philippe, pour ses combats. Il fut journaliste au Paris-Normandie, à La Chronique Républicaine, à Combat socialiste, à Libération Champagne et FR3 Île-de-France. Il fonda la lettre Le Défi du syndicat national des chomeurs et celle des Décideurs d’Île-de-France. En hommage également à Jacques Guérin, ancien journaliste au Paris-Normandie et au Matin, à Michel Rouger, journaliste à Ouest-France, à Jacques Graal, journaliste au Monde et Alain Lebaube, tous deux anciens journalistes au Paris-Normandie, tout comme Marc Blaise, Jean-Claude Allanic, journaliste à France 2, ancien du Paris-Normandie En hommage enfin à mon ami Pascal Delépine, directeur du pré-presse et de la fabrication à L’Express, à Guy Millière qui m’a montré le chemin de la liberté et de la responsabilité et enfin, à Jacques Larue-Langlois, Armande Saint-Jean, Antoine Char et Pierre Bourgault, mes professeurs de journalisme à l’Université du Québec à Montréal au Canada, à Jean-Claude Robquin, Gérard Poilleux, Guy Merlan et Michel Bochler, mes professeurs d’impression à l’école Estienne, et à Arnold Bos, mon premier professeur d’impression au Lycée technique des Lombards à Troyes où j’ai passé mon BEP et mon CAP imprimeur. On est toujours de quelque part avant d’être de son temps !

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REMERCIEMENTS
Après la lecture des travaux canadiens de Marshall Mac Luhan et de René-Jean Ravault, sur la réception active et l’évolution des médias, ceux de Maurice Daumas, Bertrand Gilles et Jacques Payen, du CDHT, rattaché à la chaire en histoire des techniques du CNAM, dirigée aujourd’hui par André Guillerme, cet ouvrage synthétise de nombreuses années de recherche et de rencontres de 1993 à 2004, qui m’ont été très précieuses à plusieurs niveaux : à travers un encadrement précis, des conseils, une aide ponctuelle ou des encouragements importants. En m’excusant auprès des gens dont j’omettrais les noms, je tiens à remercier les personnes suivantes : Les chercheurs suivants : Frédéric Barbier et sa femme Elsa, Henri-Jean Martin, François Caron, Jeanne Veyrin-Forrer, Pierre Albert, Gilles Feyel, Patrick Eveno, Sabine Juratic, Jean-Yves Mollier, Marc Martin, Jean-Dominique Mellot, Graham Falconer, Jean-Paul Lafrance, Claude-Yves Charron, Guy BeaugrandChampagne, André Guillerme, Dominique Laroque et Dominique de Place du CDHTCNAM, Patrice Mangin, Jacques Michon et Claude Martin. Anne-Catherine Hauglustaine et Eloïse Régnier, Alain Mercier, de la revue et du musée du CNAM, Gérard Emptoz, Ginette Gablot, Monique Monnerie, Guy Millière, François Mellet, Gisèle Bouzalguet de l’Université Paris VIII, Alan Marshall, Armand Grandi, PaulMarie Grinevald, Christian Paput, Jean-Paul Maury, Bernard Jiquel, Francis Deguilly, Jean-Jacques Sergent, Armand Amann, François Faraut, Louis Guilbert, Guy Le Breton, Paul Couty, Paul-René Martin, Sylvie d’Auvergne, bibliothécaire, ainsi que Nicole Capet sa collègue, Dominique de Beaumont, secrétaire général du SCIPAGEMBALCO, Jacques André, Philippe Queinec alors secrétaire général du SICOGIF, la direction de la FICG et celle du GMI. Un grand merci également aux pères Serge Ballanger, Paul Guiberteau, Claude Rechain, à l’abbé Philippe Ploix et à Vincent Tozias. Pour la Société Heidelberg : Théodore Niggli, Jacques Navarre, Jean-Michel Proust, Tom Van Breen, Sylvie Artigas, Diethard Bauer, Marie-Hélène Pierre, Pascal Orliac, Martine Bernard intérimaire et Dominique Bouffard. Les secrétaires de direction : Brigitte Alizard, Karine Courtade, Nadège Soufflet et Marie-Claude Besson. Gilbert Gourseyrol, Charles Gérard, Fernand Duprat, René Grégoire, Claude Guiol, André Reponty, Michel Pruvot, Simone Bissirier. Atelier : Jimmy Février, Jilani Chrigui, Henry Tieze, Georges Oganesoff, Claude Denaux. Pour le cabinet notarial SCP de Creil : Me Hughes Gérard, Dominique Guérin, Benoît Van Themsche et Patrick Sannier. Pour Beaulieu-sur-Mer, Marc Douin, André Cane et Colette Olga. Frédérique Contini dernière conservatrice de la bibliothèque des arts graphiques du 6ème arrondissement dont le fonds est aujourd’hui rattaché à la bibliothèque Forney. Monsieur Casselle de la bibliothèque administrative de la ville de Paris, Thierry Veyron, conservateur à la bibliothèque de Saint-Étienne. Madame de Maisonneuve de la bibliothèque de l’École des mines de Paris. Pour l’école Estienne, Anne Provost, Claude Gzell, Michèle Lambert, Christiane Loisel, Frédérique Lemire, Michel Mathieu, Catherine Kuhnmunch et Anouk Seng conservatrice de la bibliothèque jusqu’en 2008. Madame Nicole Magnoux et Jean-Yves Jouan de l’École centrale des arts et manufactures de Paris. Claude Fouchet, président de la société d’histoire de Sivry. Janine Lambert épouse de Jean Gaillochet, Marc Etivant, descendant de la famille Voirin.

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Les descendants de Marinoni : Guy-Simon Lorière, France Simon Lorière et leur fils Hervé Simon Lorière, Jean-François Marinoni, Antoinette Cassigneul, Huguette Giron Cassigneul et Thierry Cassigneul, la baronne Jeanne de Laitre et son mari, Arnaud Thénard, Claude Passetems Marinoni, Huguette de Germond épouse de Georges-Jacques de Germond (qui change son prénom en Hubert en 1933) descendant de Marie-Georgette Decamps-Payen adoptée le 7 juin 1916 par Madame veuve Marinoni, et enfin Anne-Marie Adélaïde Josèphe, demi-sœur de Georges-Jacques de Germond. Ma parents, Josette Ducasse et Edmond Le Ray, mon frère, Ghislain Le Ray, Valérie, sa femme et leurs quatre filles, Émilie, Claire, Mélodie et Louise. Grand-mère Alice Leguy, Pierre Enos, l’ami de toujours et de chaque instant, ses enfants Corinne, Éric et Laurence. Jeanine Street l’autre grande amie de la famille. Mes grands-parents disparus, Joseph et Charlotte Ducasse, Alexis Le Ray et Émilie Le Normand. Le frère de mon père et sa femme, Robert et Marise Le Ray et leurs enfants, Hervé, Marc et Bertrand. Chantal, Annelyse et Karine Faulcon, Françoise et Claude Clément et leurs enfants Agnès et Alain. Jean-Charles Reynaud, et ses deux fils François et Michel. Christian Esperance avec Anne et Gaëlle, la famille Matocq et la famille Cambarat de la commune de Bruges. La famille du côté de Sandrine Prudent, Henriette Clevier, Christian Freydier, Henri et Jeanne Prudent, André et Éliane Amiot, Evelyne Fraigneau et Samuel Cassin, tata Ginette Sbihi, Catherine et Stéphane Fouillot. Je remercie aussi les élèves internes du collège Stanislas de Paris, où j’ai travaillé de 1993 à 1998, ainsi que ceux du GARAC à Argenteuil, où je fus responsable de l’internat d’octobre 1998 à mars 2003. Mes amis : Alain Azria, Najib Redouan, Yvette Benayoum-Szmidt et sa fille Carolyn, Dominique Garrigues, Betty et Pascal Delépine, Franck Ferrandis, Bruno Santin, Claire Quinard, Cyril Ponti, Claude Dervailly, Thierry Pujalte, Christian Schneider, Thibaut Chalmin, Grégory Roger, Myriam Aklil, Gaston Akpla, Kerstin Arnold, Annett Kaiser, Arnault Berrone, Christian Bessigneul, André Bongibault, Pascal Choquet et Aline, Lamia Berenski, Alexandre Czeladka, Pascal et Émmanuèle Dray, Aline Grosjean, Claudine Lefevre, Armand Plas, Alain Palozzi et Sandrine, Rémy Touguay, Aline Tura et Adolfo, Michèle Reich, Pierre Michel et Christophe Tellier. Mes amis au Québec : Anne-Marie Braconnier et Stéphane Corbeil, Johanne Bourbonnais, Louis Cauchy et Carole Denis, Annie-Claire Fournier, Jean-François et Mathias, Jacques et Hermann Saint Amant, Martin Labrie, Valérie Poiré et Edmond, Josée Lapointe et Jérome Delgado, Jocelyn Saint-Pierre et Louise, Gilles Gallichan, Patrick Thibeault et Annie Desroché, Richard Godin et Geneviève Bhérer, Brigitte Melançon, Pierre Goudet, Stéphanie Lessard, Edmond Silber, Robert Levy, Jean-Noël Guenot, Abraham Salphati, Isaac Gozlan.

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PRÉFACE DU BON USAGE DE LA BIOGRAPHIE
Pas l’homme, jamais l’homme, les sociétés humaines, le groupe organisé (Lucien Febvre, 1922). Écrire une biographie historique est un exercice des plus difficiles. Difficile parce que, en s’attachant au parcours et à la vie d’un individu, le chercheur touche à ce qui est le plus personnel, partant le plus aléatoire : ce qui fait la personnalité de chacun, ce qui explique, autant que faire se peut, le déroulement de sa trajectoire biographique, les préférences qu’il a manifestées dans toutes sortes de domaines et les choix qu’il a faits. En somme, écrire une biographie, c’est, d’une certaine manière, prétendre comprendre ce qui, sur le moment, a souvent échappé au personnage lui-même que l’on veut présenter, tout comme à ses contemporains. Et c’est, à l’heure de l’histoire globale, poser la question de la signification, autrement dit de la représentativité possible d’une certaine démarche individuelle par rapport au courant de l’histoire la plus générale. À ce premier niveau de subjectivité s’en superpose en effet aussitôt un second, celui de l’historien, lui-même homme de son temps, et qui doit par suite toujours construire et reconstruire sa position heuristique s’il veut proposer de son objet une approche aussi scientifique que possible. L’exercice ne peut que se fonder sur la reconnaissance de la distance du chercheur par rapport à son objet, distance qui devient elle-même directement créatrice de savoir pour celui qui sait l’instrumentaliser : Qu’il soit toujours très difficile de connaître un homme – le vrai visage d’un homme : chose entendue. (…) Ne substituerions nous point à [sa] pensée la nôtre, et derrière les mots qu’[il emploie], ne mettrions-nous pas des sens qu’[il] n’y [met] point (Lucien Febvre) ? Les travaux de psychologie et de sociologie engagés au tournant du XXe siècle et plus encore ceux de l’École des Annales à partir des années 1930 ont appris à l’historien qu’il était relativement bien armé, sur le plan des concepts comme sur celui de la méthodologie, pour rationaliser son analyse scientifique au niveau des groupes, communautés et collectivités. En revanche, le parcours d’un individu lui reste beaucoup plus difficile à envisager, et la démarche en ce sens semble rester nécessairement des plus incertaines. Le mot de Voltaire reste, aujourd’hui comme hier, pleinement d’actualité : La curiosité insatiable des lecteurs voudrait voir les âmes des grands personnages de l’histoire sur le papier, comme on voit les visages sur la toile, mais il n’en va pas de même (…), le caractère de chaque homme est un chaos, et (...) qui veut débrouiller après des siècles ce chaos en fait un autre. Mais écrire une biographie historique est un exercice difficile encore à un troisième titre. De tous temps en effet, le mode privilégié de la biographie est celui de la

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rhétorique démonstrative, laquelle ne peut correspondre que d’assez loin aux catégories scientifiques de la recherche historique. La biographie, que ce soit celle d’un personnage célèbre ou celle d’un anonyme présenté comme représentatif reste souvent, à un niveau ou à un autre, récit d’une vie de héros, développé dans une perspective qui parfois frôlera l’hagiographie – le héros peut-être positif, mais il peut aussi être négatif. Bref, les biais risquent fort d’être omniprésents, entre l’historien lui-même soumis à la subjectivité, et son sujet – un individu entretenant, comme en miroir, les mêmes liens ambigus que lui-même avec l’époque dans laquelle il aura vécu. Écrire une biographie suppose donc de respecter le principe méthodologique fondamental en histoire : il faut d’abord objectiver autant que possible le rapport de l’auteur avec son sujet. Objectiver, autrement dit rendre consciente et visible une certaine distance chronologique, l’impératif est universel et catégorique : chose connue, mais pourtant trop rarement mise en application. Un deuxième procès d’objectivation se superpose bientôt au premier : il convient en effet, pour qui souhaite conduire une biographie, de repérer et de préciser dans quelles conditions un certain individu, à travers son parcours, pourra ou non être regardé comme représentatif par rapport à l’époque qui a été la sienne, aux conditions matérielles qui ont conditionné son action et au monde de représentations dans lequel il s’est trouvé plongé, monde qu’il a aussi, peu ou prou, contribué à construire. Qu’est-ce que la vie d’un individu a à nous dire sur le plan scientifique sur l’époque qui a été la sienne, mais aussi sur la nôtre ? Écrire une biographie est donc un exercice difficile, mais écrire une biographie d’inventeur est encore plus problématique. Sans parler du danger encore plus présent de tomber dans l’hagiographie, qui relève du statut a posteriori de l’inventeur, le rôle de l’inventeur reproduit la dialectique constamment réanimée entre continuité et rupture. Ou, en langage trivial : comment la société fait-elle, grâce à l’inventeur, du neuf avec du vieux ? L’inventeur est-il, comme le pense le sens commun, ce démiurge qui, par son action, rompt le cours du temps, créant par là même un « avant » et un « après », un Moyen Âge gothique s’opposant, en l’espèce et grâce à Gutenberg, à une époque radieuse qu’ouvrirait l’invention de la typographie en caractères mobiles ? Ou bien ne représente-t-il qu’un intermédiaire, celui qui, pour des raisons d’opportunité, a su donner corps à la solution d’un problème qui était « dans l’air du temps » ? L’analyse aujourd’hui bien avancée de la « première révolution du livre », la révolution gutenbergienne, donne un certain nombre de clés très généralement pertinentes susceptibles de répondre à ces questionnements : d’une part, le changement ne peut se donner à comprendre que par ses conditions de possibilité, autrement dit à travers une logique qui est celle de la continuité. D’autre part, dans l’émergence et le succès rapide de la typographie en caractères mobiles, le rôle premier est moins tenu par l’inventeur lui-même que par le capitaliste investisseur, lequel est en mesure d’analyser la conjoncture et ses potentialités à un moment donné, pour en conséquence engager les financements de recherche-développement qui permettront d’exploiter et de valoriser cette conjoncture même. La logique à l’œuvre est à tous égards comparable lors de la « seconde révolution du livre » – la révolution de la librairie de masse et de l’industrialisation. A la poussée des marchés, sensible depuis le dernier tiers du XVIIIe siècle, on répondra d’abord, de

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manière classique, en jouant sur le facteur travail, mais on explorera aussi, en parallèle, les voies qui permettraient de développer une éventuelle innovation technique, et donc de jouer sur le facteur capital. Dans un second temps, c’est la logique de la filière technique qui s’impose, pour expliquer comment l’innovation se propage peu à peu à tous les niveaux de la branche des nouvelles industries polygraphiques – des recherches sur le papier et de la machine à rouleau continu autour de 1780, à la mise au point de la monotype au début du XXe siècle. Derrière l’ensemble du processus, nous trouvons, comme au XVe siècle, certes des inventeurs, mais surtout des entrepreneurs et des financiers. Ceux-ci savent analyser les potentialités d’un marché où, désormais, c’est la presse périodique qui prend le rôle principal. Ils investissent à la fois dans les nouveaux produits – la presse à grand tirage –, et dans une recherche-développement susceptible de soutenir un processus d’innovation technique qui va s’accélérant. Dans une Europe de plus en plus intégrée, et alors que la mondialisation déjà sensible au XVIIIe siècle a franchi un nouveau palier, ils ont appris à reconnaître l’importance du marché du Nouveau Monde, mais aussi à s’inspirer de ce qui se fait à l’étranger, et d’abord en Angleterre, pour le transposer en l’adaptant sur le continent. Ce sont, en France, de nouveaux venus, qu’il s’agisse des grands éditeurs industriels, ou surtout d’un Émile de Girardin et d’un Hippolyte Auguste Marinoni. Fils adultérin d’un général d’Empire, Girardin renouvelle complètement l’ensemble du secteur de la presse périodique, mais il s’impose aussi comme homme de pouvoir et comme financier de haut vol, dans cette France en pleine expansion de la Monarchie de juillet et du Second Empire. Marinoni, descendant d’émigrés italiens sans aucune fortune, est quant à lui ce mécanicien de génie inventeur de la rotative, mais il est en même temps un industriel de premier plan, et, à son tour, un patron de presse, un homme de médias et un homme de pouvoir. Incertaine, multiple, contradictoire, manifestant à la fois l’unité et la pluralité de la personne, telle est la biographie historique, en notre aube du IIIe millénaire. C’est à suivre ces parcours paradoxalement exceptionnels, mais aussi pleinement représentatifs de leur temps et de sa modernité, en même temps que de toutes les époques, que l’on se trouve convié lorsque l’on ouvre ce livre. Frédéric Barbier, Dacia, Bucarest-Vienne, 2008

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RENAISSANCE
Un jour de clarté calme a luit sur ma pensée Apportant avec lui la vigueur et l’espoir ; L’épave du passé, vers la nuit repoussée, S’efface dans le flux équivoque du soir, La nature en amour vers le printemps s’étire Et ses gestes fleuris propagent des chansons, L’homme se sent au cœur un vague chant de lyre Et s’émeut jusqu’aux pleurs devant les horizons. Qui m’aimera, ce soir, simplement, pour mon âme ? J’implore le printemps et j’épie, en rêvant, Le rythme de la vie au corps souple des femmes, Et j’écoute des voix délirer dans le vent ! La plante humaine exulte et s’enivre de rêve ! Ma jeunesse orgueilleuse éclate dans l’âme ! Et l’amour de la vie éloigne comme un rêve La plage de tristesse où pleurait mon exil.
ROCHER Edmond, « Le Manteau du passé », Extraits des poésies complètes (1896-1906), éditions école Estienne, 1900.

Gravure de Florian en 1890

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INTRODUCTION
MARINONI, UN PERSONNAGE OUBLIÉ ?
En janvier 2004, la France oublia de célébrer le centenaire de la disparition d’Hippolyte Auguste Marinoni. Né le 8 septembre 1823, il décède le 7 janvier 1904 âgé de quatre-vingt-un-ans, à Paris. Personnage illustre des industries graphiques en France comme en Occident, il reste inconnu pour tous les historiens des techniques du livre, de la presse et de l’imprimerie, ignoré surtout du grand public. Je me devais de lui rendre hommage3 par ce portrait que d’autres études viendront un jour compléter, je l’espère. Marinoni, autodidacte, enfant de la modernité, homme d’exception, ne fut pas seulement un entrepreneur innovant, il dût aussi assimiler un héritage historique auquel il ne put échapper, sa réussite professionnelle en est le témoignage. Dans l’histoire de l’imprimerie, les mécaniciens sont souvent oubliés de la recherche. Conrad Sasbach, menuisier, est le premier constructeur de machines à imprimer que l’on retrouve aux côtés de Gutenberg. C’est entre 1450 et 1800 que va se développer avec ces mécaniciens, la librairie d’Ancien Régime, période fondamentale même si les innovations techniques ont été peu nombreuses. Cette période ne doit pas s’analyser comme un temps mort, mais comme un temps de lente accumulation, d’élargissement progressif des besoins et des pratiques liés à la communication, d’évolution du chemin de la connaissance, du peuple comme des élites, et de mise en place d’une problématique de l’identité et de la participation 4. Trois siècles d’imprimerie plus tard, les XVIIIe et début du XIXe siècles voient l’accélération de la mécanisation des industries graphiques en Allemagne, en Angleterre, puis en France. Cette mécanisation annonce une rupture et un changement révolutionnaire, marqués par l’avènement de la rotative dans le procédé d’impression. Ce changement radical ne trouve d’équivalence qu’à l’époque de Gutenberg. Un des acteurs principaux de cette révolution technique économique et culturelle, l’une des bases fondamentales sur laquelle s’est construite l’époque contemporaine, sera Hippolyte Auguste Marinoni. Cet ouvrage débute par la présentation de l’enfance de Marinoni et de ses premiers pas d’apprenti dans les industries graphiques alors qu’il a entre dix et douze ans. Très vite, par son apprentissage, puis sa spécialisation comme mécanicien dans l’atelier de la famille Gaveaux 5, et grâce à ses rapports avec Émile de Girardin, il intègre le monde de la presse périodique. Le marché de la presse quotidienne est le plus porteur, dans un premier temps, les journaux ne nécessitant qu’une qualité d’impression et de papier moindres que les travaux de labeur. Ce secteur est aussi plus propice aux
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Après avoir retracé dans une thèse une grande partie de sa vie et de ses actions : LE RAY Éric, Un des fondateurs de la presse modern Hippolyte Auguste Marinoni (1823-1904), entrepreneur, innovateur, constructeur de machines à imprimer, patron de presse, EPHE, 2004, 3 vol, 1400 pages. 4 BARBIER Frédéric, Histoire du livre, Éditions Armand Colin, Paris, 2000, p. 258. 5 Pierre-Alexandre Gaveaux (1786-1844), le père, et Alexandre-Yves Gaveaux (1814-1880), le fils.

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changements techniques. D’autre part, la presse quotidienne étant un secteur relativement récent, les résistances à l’innovation furent mineures, surtout à l’origine, ne se heurtant pas à la longue tradition de compagnonnage6 comme dans le labeur et l’édition.

La naissance de l’industriel

La deuxième partie porte sur les premières expériences industrielles de Marinoni, dès lors que, vers 1850, il fonde lui-même sa propre entreprise avec divers partenaires. C’est la naissance de l’industriel et la conquête du marché mondial, avec les multiples témoignages de considération à l’occasion des expositions internationales et universelles, notamment lors de la sortie de ses deux modèles de rotatives à cylindre stéréotypé, avec margeurs en 1866, puis à bobine sans margeur en 1872. À partir de 1874, son gendre, le centralien Jules Michaud, assure brillamment la relève pour la gestion de l’entreprise, et dès 1885 pour le dépôt des brevets. Parmi les condisciples et proches amis de Jules Michaud, il y a Gustave Eiffel ou encore Paul Darblay, fils d’Aymé-Stanislas Darblay, qui rachète en 1867 les papeteries d’Essonne. Aujourd’hui oublié tout comme Marinoni, Jules Michaud eut pourtant un impact immense sur l’histoire du groupe et celle de la rotative, en particulier avec sa « rotative chromotypographique » utilisée pour le supplément illustré du Petit Journal en 1890, un événement dans l’histoire de l’imprimerie en Occident. En 1899, Jules Michaud sera également à l’origine de la création du Syndicat des constructeurs de machines d’imprimerie, devenu en avril 1921 le Syndicat des constructeurs de machines d’imprimerie et de façonnage de papier et cartons, puis le Syndicat des constructeurs de machines pour les industries du papier, du carton et des arts graphiques (S.C.I.P.A.G), puis le SCIPAG-EMBALCO depuis le 19 mars 1986, grâce à la venue des entreprises d’emballage et du conditionnement. Traditionnellement et pendant tout le XXe siècle, chaque président-directeur général de la société Marinoni fut le secrétaire général de ce syndicat.

Le Napoléon de la presse
La troisième partie s’attache à la naissance de l’empire de presse que bâtit Marinoni avec Jules Michaud aidé de son autre gendre, Marie-Désiré Cassigneul. Ce dernier sera secondé à son tour par son propre gendre, le baron Dutey-Harispe. Marinoni, en moins de dix ans, s’impose, pour les Américains, comme « le Napoléon de la presse quotidienne » . Il crée en 1869, Le Bon Journal, puis L’Espérance et La Revanche en 1871. Il remporte, en 1874, le contrat exclusif pour imprimer Le Figaro pour lequel il fournit aussi les rotatives. Mais le plus beau titre de cet empire reste Le Petit Journal qui, avec La Presse et Le Figaro, fut le prototype des titres contemporains. Fondé par Moïse -dit Polydore- Millaud en 1863, Le Petit Journal fut d’abord développé par Girardin avant que Marinoni en prenne la direction en 1882, et lui donne toutes ses lettres de noblesse, tout comme l’avait fait Girardin pour La Presse. Son maître en toutes choses, son second père, comme il aimait à l’appeler, fut toujours Girardin dont il s’inspira systématiquement dans sa gestion des grands titres de périodiques et dans la gestion de ses relations publiques.
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Lire les travaux de Paul Chauvet à ce sujet.

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Le Petit Journal sera considéré pendant longtemps comme le plus grand quotidien populaire du monde, avant que son concurrent direct, Le Petit Parisien, ne le dépasse à la veille de la Première Guerre mondiale. Le Petit Journal avait une imprimerie unique au monde. Elle aligna, grâce à la société Marinoni, jusqu’à seize rotatives en ligne qui pouvaient, suivant les époques et les formats, tirer chacune de 10 à 40 000 exemplaires à l’heure pour un journal de quatre, puis de six pages à partir de janvier 1902, et enfin de huit pages. Marinoni fera passer Le Figaro à six pages dès 1895. Aujourd’hui, une rotative offset tire en moyenne plus de 100 000 exemplaires à l’heure selon les mêmes principes. Le Petit Journal et Le Petit Parisien eurent tous deux un tirage unique en leur temps de plus d’un million d’exemplaires. Ce dernier s’inspira en grande partie des innovations du Petit Journal en matière de traitement de l’information comme dans la gestion du journal ou dans l’organisation d’événements. Il le prit comme modèle, à ses débuts en 1876, pour mieux le dépasser par la suite grâce à l’association de son directeur Dupuy et du mécanicien Jules Derriey -principal concurrent français de Marinoni avec Alauzet -, puis de Jules Michaud dans la construction de rotatives pour la presse quotidienne. La Société Derriey sera rachetée par la société Voirin qui sera ellemême rachetée par la société Marinoni vers 1921. Le Petit Journal lui, ne disparaîtra qu’en 1944, à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L’homme d’affaires et d’influence
Sur certains aspects de la société française et occidentale, l’influence que tire Marinoni de la presse quotidienne et de son entreprise de construction de machines à imprimer fut considérable tant sur le plan social politique et culturel, que sur le plan économique ou technologique. Il développa une sorte de monopole qui fit de lui un homme public, même s’il échoua, par ailleurs, dans ses tentatives pour devenir un réel homme politique lors d’élections législatives en se présentant à la députation. Il se porta d’ailleurs candidat, après la guerre de 1870, malheureusement sans succès. Son destin était ailleurs et il le sentit rapidement. Il ne s’attarda donc pas en politique car il détenait un levier d’action plus important avec le pouvoir de la presse quotidienne, secteur qu’il domina brillamment, prenant la place de Millaud ou de Girardin dans la hiérarchie des patrons de presse qui marquèrent l’histoire de la presse occidentale ou européenne à la fin du XIXe siècle. Marinoni savait être proche des hommes modestes et des indigents, à l’image de ce qu’il fit pour « la mine aux mineurs de Monthieux » près de Saint-Étienne, mais il sût aussi être proche de l’élite et du cercle du pouvoir. Là encore, le modèle d’Émile de Girardin s’impose. Avec lui, il commence à côtoyer les « grands de ce monde » 7, nobles, industriels ou hommes politiques, jusqu’aux présidents de la République. Grâce à son poids politique en tant que patron de presse, Marinoni était un familié de Félix Faure, en particulier lors de l’affaire Dreyfus, durant le séjour du président à Beaulieusur-Mer, commune où Marinoni se fit bâtir une villa devenue rapidement un centre d’influence politique majeur de la IIIe République. C’est là que Félix Faure lui rendit visite en 1898, tout comme de nombreuses autres personnalités du monde politique ou
CANE André, Hôtes prestigieux de la Côte d’Azur à la Belle Époque, Léopold II roi des Belges et James Gordon Bennett, Éditions Un point sait tout, François van Goey - Vergnaud, 1995.
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industriel. Lors de ses sorties mondaines sur la Côte, Marinoni rencontre, entre autres, les représentants de la monarchie européenne, en particulier le roi des Belges Léopold II ou la famille impériale de Russie. De riches industriels comme Gustave Eiffel ou James Gordon Bennett, fondateur du Hérald Tribune, s’installeront à Beaulieu-sur-Mer, et bien d’autres personnalités du monde de la presse, de l’édition et de l’imprimerie fréquenteront dorénavant la Côte d’Azur, lieu de villégiature favori, à l’image de la Californie aujourd’hui. Marinoni fut de tous les événements qui marquèrent le XIXe siècle, de la révolution de 1848 à celle de 1870, de l’affaire de Panama à l’affaire Dreyfus. Toujours attentif aux nouveautés, il ne cessera de porter un regard bienveillant et passionné sur toutes les innovations sociales ou technologiques majeures, inhérentes au fondement de notre époque contemporaine. Comme Girardin, il tentera aussi d’innover socialement, comme le montre l’expérience « socialisante » infructueuse de « la mine aux mineurs de Monthieux ». Plus heureusement, Marinoni sera à l’initiative de la création de différents syndicats dans le domaine de la presse quotidienne ou au sein de la corporation des journalistes. Il soutiendra avec Le Petit Journal, de nombreuses œuvres comme La caisse des victimes du devoir ou La caisse du secours immédiat8. Marinoni ira parfois jusqu’à aider au développement d’innovations, de manière décisive, dans des secteurs parfois inattendus. C’est ainsi qu’il interviendra, par le biais du Petit Journal, dans les transports, l’automobile, le chemin de fer, l’avion, le dirigeable ou le vélo. Il interviendra aussi, plus naturellement, dans la communication, avec le télégraphe optique ou électrique sans fil, le téléphone, les pigeons voyageurs. Il soutiendra également les différentes découvertes concernant les nouvelles sources d’énergie : les machines à vapeur ou à gaz lors des premières expériences de Richard Lenoir, l’énergie solaire appliquée au fonctionnement des machines à imprimer en 1889, et enfin l’électricité appliquée à la navigation ou au secteur industriel en général. Au-delà de la technique publicitaire pour inciter à la vente de ses journaux -méthode directement inspirée de la gestion de Girardin, en particulier pour Le Petit Journal-, on retrouve constamment chez Marinoni une démarche et une attitude de pionnier qui caractérise cet entrepreneur de la première heure, et ce, jusqu’à sa mort. La conclusion de cette biographie aborde, au-delà de la mort de Marinoni, la gestion de son héritage industriel et culturel par sa famille et par les diverses institutions françaises, privées ou publiques, détentrices de sa mémoire jusqu’à aujourd’hui. Il existe une rue Marinoni à Paris près des Invalides, ainsi qu’un boulevard et une place avec sa statue à Beaulieu-sur-Mer, ville dont il fut le fondateur et premier maire en 1891 durant un mois. Malgré cela, hormis dans la mémoire de quelques experts ou techniciens, Hippolyte Auguste Marinoni a disparu des esprits comme des dictionnaires.. Fondée en 1851 rue de Vaugirard, la Société Marinoni est déplacée, dès 1877, rue d’Assas où elle installe son siège aux numéros 92-96. L’usine est agrandie en 1881. La Société Marinoni rachète, entre autres entreprises, Voirin en 1921, dont l’usine se trouvait à Montataire dans l’Oise. Après la Seconde Guerre mondiale, le siège de la Société sur Paris fut détruit et remplacé, entre 1963 et 1965, par l’actuelle Université de Droit d’Assas. Cette politique de déménagement est appliquée à l’initiative de la société américaine Harris-Intertype dans le cadre d’une prise de participation financière dans
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Le Petit Journal, « Le secours immédiat », jeudi 9 octobre 1890.

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Marinoni. Elle va concentrer tous ses services à Montataire. L’application de cette rationalisation sera mise en œuvre par Jean Gaillochet sous l’autorité de Théodore Niggli. La Société Marinoni centralise petit à petit ses services dans l’Oise. C’est chose faite entre 1970 et 1972, après l’absorbtion de la Société Lambert (La PlaineSaint-Denis) en 1965. Harris-Intertype Corporation décide de racheter totalement la Société Marinoni en 1982 par le biais de la branche européenne du groupe Américain « Harris Graphics », laquelle devient Harris-Marinoni. Cette dernière sera à son tour rachetée en 1986 par l’américain AM-International avant qu’en 1988, le groupe allemand Heidelberger Druckmaschinen AG, en prenant le contrôle de l’activité rotative de Harris Graphics, ne devienne le plus puissant constructeur de machines à imprimer au monde. Une position qui va changer le 6 août 2004 lors du rachat du pôle rotative bobine Heidelberg Web Systems (HWS) d’Heidelberger Druckmaschinen AG, par la société américaine Goss International Corporation, laquelle est devenue à son tour le nouveau numéro un mondial des rotatives d’imprimerie en offset labeur et presse. Parallèlement, Heidelberg prend 15 % du capital de Goss après avoir cédé sa branche numérique à Kodak pour se recentrer sur l’offset feuille pour le labeur et l’emballage, ainsi que sur le façonnage et la gestion de flux. Heidelberg commercialise en outre les rotatives de son nouveau partenaire en Allemagne, au Mexique, au Brésil, en Suisse, en Afrique du Sud, en Corée du Sud et en Europe de l’Est. Entre 2000 et 4000 salariés du groupe allemand, principalement français, américains et néerlandais, vont ainsi changer d’entreprise. Le pôle rotative d’Heidelberg réalise au moment de son rachat un chiffre d’affaires de 430 millions d’euros (16 % du CA d’Heidelberg). Le nouveau groupe Goss représente en août 2004 un chiffre d’affaires de 661 millions d’euros alors que Man Roland réalise dans le même temps un chiffre d’affaires de 625 millions d’euros, et KBA un chiffre de 613 millions. En France, le nouveau groupe dispose de deux sites de production, Goss à Nantes et Heidelberg anciennement Marinoni à Montataire. Le nom de Marinoni, l’un des symboles de la puissance industrielle française, n’apparaît plus à Montataire que par l’adresse du site, un petit square, à l’initiative de Theodore Niggli, dernier PDG pour la France de Harris-Marinoni de 1970 à 1994. D’origine suisse allemande, Théodore Niggli eut un rôle majeur dans le rachat de cette société par l’allemand Heidelberg face à des concurrents japonais. De la période Voirin et Marinoni, il ne reste que les bâtiments industriels construits en béton armé, nouveau mode de construction pour l’époque, réalisés par les célèbres frères Auguste et Gustave Perret9. La Société américaine Goss International Corporation, actuelle propriétaire de l’ancienne entreprise Marinoni, s’est ainsi enrichie des savoir-faire français, américains et allemands en matière de construction de machines à imprimer. Pour la France, l’ancrage historique de ce site remonte loin, car la Société Marinoni, comme la Société Voirin avant qu’elle-même ne soit rachetée, absorba petit à petit la plupart des sociétés concurrentes présentes sur le territoire national, dont Derriey, Alauzet, Lambert, etc…. La grande majorité de ces entreprises était concentrée sur Paris et la région parisienne. La filiation industrielle remonte ainsi à 1834 avec le mécanicien Rousselet et la Société anonyme des forges et fonderies de
CULOT Maurice, PEYCERÉ David, RAGOT Gilles, ABRAM Joseph, LAMBERT Guy, LEGAULT Réjean, TEXIER Simon (sous la direction ), Les Frères Perret. L’œuvre complète, 1874-1954, IFA, Éditions Norma, Paris, 1999.
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Montataire. Détenue ensuite, dès 1893, par Édouard Normand puis par la famille Henri Voirin–père- et Jules-Albert Voirin-fils-, la Société anonyme des forges fut intégrée au Groupe Marinoni en 1921 avec la Société Voirin. Rousselet se situe au début de la seconde génération des constructeurs de presses mécaniques en France. La première génération remonte à 1818, avec l’Anglais Auguste Applegath, premier constructeur de presses mécaniques cylindriques en France, et les Français, Amédée Durand et Alexandre Selligue. Ils furent, vers 1821, les premiers mécaniciens français de presses mécaniques cylindriques. Je reviendrai précisément sur cette généalogie industrielle afin de mettre en perspective cet héritage industriel et culturel aux débuts de la carrière de Marinoni, l’objectif étant aussi de mieux comprendre la façon dont il intégra cet héritage dans son parcours professionnel durant sa vie, et ce qu’il apporta en retour. J’aurai, de cette manière, tenté de rendre compte de la vie et de l’œuvre de Marinoni, constructeur de machines à imprimer, patron de presse ou homme d’influence, et de dépeindre ainsi sa personnalité à travers ses actions au sein de la société civile. Ce « Napoléon de la presse quotidienne » 10, comme aimaient à l’appeler les américains, n’aura pas seulement marqué les industries graphiques de son pays ; il aura marqué, à la fin du XIXe siècle, les industries graphiques occidentales dans leur ensemble. Marinoni a eut un impact international, en vendant ses machines à imprimer et ses rotatives dans le monde entier et en récoltant de nombreux prix permettant ainsi aux médias de masse de se développer. Il laisse son indiscutable empreinte sur la presse quotidienne et sur le monde des journalistes dès lors qu’il prend en charge les destinées du Petit Journal à la suite de Millaud et d’Émile de Girardin. Le Petit Journal devient alors le plus grand quotidien du monde, avec un tirage quotidien exceptionnel bien avant Le Petit Parisien. Sa façon de traiter l’information ainsi que ses lecteurs reste encore une référence aujourd’hui dans l’industrie de la presse quotidienne. Issu d’un milieu modeste, Marinoni meurt en 1904 avec une fortune qui atteint plus de 35 millions d’anciens francs. Devenu un des hommes les plus riches et les plus influents de son temps, en Europe et à travers le monde, il eut en Occident, par son esprit d’entreprise dans le développement de l’automobile, du train comme du vélo, de la conquête des airs et du télégraphe ou des nouvelles sources d’énergies, un impact certain sur le quotidien de tous. Il en reste le symbole et l’enfant de la modernité tout en étant devenu son principal propagateur. Sa seule religion fut le travail, encore le travail, toujours le travail… « Travailler, c’est toute la vie ; vivre au milieu des siens, employer utilement sa fortune, faire le bien, être agréable à ses amis, c’est tout le plaisir. Je me tiens pour heureux.

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Le Matin, 8 janvier 1904.

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PREMIÈRE PARTIE
MARINONI AU CŒUR DE LA GALAXIE GUTENBERG OU LA NAISSANCE DE L’INDUSTRIEL
« Je sais bien que mon amour pour les machines à composer n’est partagé que par de rares typos ; mais on n’arrête pas le progrès, et je suis persuadé qu’il en sera des machines à composer comme des machines à imprimer qui, si l’on en avait cru la génération de 1830, devaient mettre un nombreux personnel sur le pavé ; le contraire s’est produit. » MORIN Edmond, L’Intermédiaire des imprimeurs, 1er mai 1894.

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CHAPITRE I
MARINONI AVANT MARINONI

1.1 Ses parents et sa famille
La famille Marinoni est d’origine italienne. Le père, Ange-Joseph Marinoni11, né le 17 mars 1786 à Brescia en Italie, est lui-même le fils de Pierre Marinoni et de Lucile Lancette. D’après les archives des armées du château de Vincennes, il mesurait 1,75 m, ce qui, pour l’époque, correspondait à une haute taille. Son visage se présentait en ovale avec un front ordinaire, les yeux gris, le nez proéminent, la bouche moyenne avec un menton court, les cheveux et les sourcils châtains. Dans ses souvenirs, son fils le présente comme un colosse de près de deux mètres. Le premier métier d’Ange-Joseph Marinoni à Brescia fut la menuiserie, avant qu’il ne devienne, en France, soldat puis gendarme12. Enthousiasmé par la gloire de Napoléon qui soutiendra, en Italie, le projet d’unité italienne, le père de Marinoni s’engage le 31 janvier 1804, et entre aux dragons de la garde d’Italie. Il devient brigadier le 26 mars 1809, et maréchal des logis le 12 janvier 1812. Fort de ce grade, il passe aux dragons de l’ex-Garde impériale le 11 mai 1815, au moment où s’organise la dernière fête impériale, sorte de veillée d’armes, avec l’assemblée dite du Champ de mai qui se réunira au Champ-de-Mars le 1er juin du mois suivant. Ce fut une réunion où les dernières troupes de l’Empire prêtèrent allégeance à Napoléon et au régime quelques jours avant Waterloo. Dans l’armée de Napoléon, le père de Marinoni fit plusieurs campagnes et subit quelques blessures : 1805 et 1809 en Autriche, 1812 en Russie, 1813 en Saxe, 1814 en Italie et enfin, 1815 en France. Avec la Restauration, il est incorporé aux lanciers de la Garde royale le 21 décembre 1815, et intègre la gendarmerie royale de Paris le 8 juin 1820 comme brigadier à cheval. Il est affecté à la caserne de gendarmerie de la BarrièreDenfert de l’ancien 12e arrondissement, limite entre les 5e et 6e arrondissements actuels, près du faubourg Saint-Jacques. Cette caserne sert d’octroi pour l’entrée des marchandises dans la ville. Le père de Marinoni s’y installe donc avec sa femme, Marie-Marguerite Lebeau, née le 25 septembre 1798 de Marie-Jean Robin13, à Sivry, près de Melun en Seine-et-Marne14. Au moment de la naissance de Marie-Marguerite Lebeau, son père Louis Lebeau est un simple manœuvrier de 37 ans, originaire du même village. La commune de Sivry-Courtry 15 fait partie de l’arrondissement de Melun et du canton du Châtelet. A cette époque, 362 habitants composent la population de l’agglomération auxquels sont rattachés 176 habitants épars, soit 538 âmes au total. Sivry-Courtry est desservie par plusieurs voies de communication : la route nationale
Archives des armées du château de Vincennes, dossier 42 Y C. Archives de Paris (AP), sous-série D.R. 5, gendarmerie du département de la Seine (1800-1876), répertoire numérique détaillé par Pierre Debofle, conservateur. 13 Fonds documentaire de Claude Foucher, président du Foyer rural, section histoire, 77115 Sivry Courtry. 14 Cette commune deviendra la commune de Sivry-Courtry après son association avec le village voisin de Courtry, en 1842. 15 « Commune de Sivry-Courtry », monographie de l’école de garçons, 1re partie : notice historique, Archives de la mairie, cote 30 Z 403 (voir fonds Claude Foucher à Sivry-Courtry).
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n° 5 de Paris à Gex, la traverse du nord-ouest au sud-est, et le chemin de grande communication n° 115 de Blandy à Millys, la traverse du nord-est au sud-ouest. Il n’y a pas de chemin de fer à Sivry, la voie ferrée la plus rapprochée, à l’époque est celle de Paris-Lyon-Méditerranée qui passe par les gares de Melun et de Bois-le-Roi, équidistantes de 9 kilomètres. Le territoire de Sivry-Courtry comprend près de 520 hectares boisés de chênes, de bouleaux et de sapins. Le gibier, très abondant dans la partie nommée le Buisson de Massouris, donne lieu à de belles chasses auxquelles prendront part des personnages de haute fonction, notamment l’ex-empereur Napoléon III ou encore le grand duc de Russie Constantin d’Oldenbourg. Le terrain de Sivry-Courtry, de nature sablonneuse, repose sur des carrières de pierre calcaire. Il est assez fertile, excepté toutefois dans la zone proche des bois où les récoltes sont, chaque année, endommagées par le gibier. Les ressources autres que le bois et le gibier sont essentiellement agricoles. La commune possède six fermes importantes où l’on cultive, à grande échelle, le blé, le seigle, l’avoine, le sainfoin et la betterave. Dans l’une d’elles, à Berceau, existe même une distillerie. On élève à Sivry peu d’animaux, à part des moutons, quelques chèvres et un peu de volaille. Il n’existe dans la commune qu’une trentaine de ruches à miel. Les produits des fermes sont en partie vendus à Melun ou à Fontainebleau. La commune n’a d’autres commerçants que deux marchands d’étoffes, un boulanger, et dix épiciers-cabaretiers. Il semble probable que Marie-Marguerite Lebeau ait rencontré Marie-Ange Marinoni lors des dernières batailles de l’Empire qui eurent lieu non loin du village de Sivry, dans la région de Melun. Elle suit à Paris celui qui deviendra son mari, avec qui elle aura trois enfants. L’histoire prête d’ailleurs à Marinoni d’être né dans une famille d’une dizaine d’enfants dont lui seul aurait survécu. En fait, les archives de la ville de Paris ayant en grande partie disparu lors de l’incendie de 1871 pendant la Commune, les sources d’informations concernant les membres de la famille d’Hippolyte-Auguste Marinoni n’offrent aucune certitude quant au nombre de ses frères et sœurs. Néanmoins, on sait que Victoire-Clémentine Marinoni est née à Paris le 5 septembre 1820, sans doute dans le 12e arrondissement (5e actuel), qu’elle est la sœur aînée d’HippolyteAuguste. Un certain Eugène-Nicolas-Gabriel Marinoni serait né le 28 mars 1822 dans le 2e arrondissement (9e actuel), juste avant la naissance d’Hippolyte-Auguste Marinoni lui-même, né le 8 septembre 182316 d’après les registres civils de l’époque en partie détruits durant la Commune. Hippolyte est né dans le 12e arrondissement (5e actuel), certainement dans la caserne où fut affecté son père, ou non loin, de la Barrière-Denfert. On trouve également les traces d’un Eugène-Alfred-Guillaume Marinoni, né le 22 mars 1829 dans le 2e arrondissement (9e actuel) dans la paroisse Saint-Roth, où il fut baptisé le 23 mars. On retrouve les traces d’une Aglaé-Alexandrine Marinoni, mariée à Cabary Nicolas Jean Lite le 14 mai 1846 dans le 11e arrondissement, décédée le 29 octobre 1856 dans ce même arrondissement, sa date de naissance nous étant inconnue. Sur les quatre personnes portant le nom de Marinoni dont nous ayons retrouvé les traces, la
Feuillet n° 6, préfecture du département de la Seine, extrait des minutes des actes de naissance d’HippolyteAuguste Marinoni, rétablis, en vertu de la loi du 12 février 1872, par la 3e section de la commission (séance du 28/8/1874), 12e arrondissement de Paris, année 1823 : « L'an mil huit cent vingt-trois, le huit septembre, est né, à Paris, sur le 12e arrondissement : Hippolyte-Auguste du sexe masculin; fils de Ange-Joseph Marinoni, brigadier de la gendarmerie de Paris et de Marie Marguerite Lebeau, son épouse, Demeurant, à Paris, à la Barrière Denfert. Le membre de la commission, signé : C. Perry. Pour expédition conforme, Paris, le vingt-deux février mil huit cent soixante-quinze, le Secrétaire général de la Préfecture – pour le Secrétaire général, le Conseiller de Préfecture délégué.
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seule certitude de filiation concerne Victoire-Clémentine Marinoni. Les dates de décès d’Ange-Joseph Marinoni et de Marie-Marguerite Lebeau ont servi de repères chronologiques. Le père de Marinoni est mort de la tuberculose le 12 mai 1830, à quarante-quatre ans, dans les locaux de sa caserne. C’est en faisant la retraite de Russie, en 1812, qu’il attrapa cette phtisie qui lui fut fatale. Il se défendra longtemps contre la maladie, mais il finira par y succomber, laissant sa femme seule avec leur fille aînée, Victoire-Clémentine alors âgée de dix ans, et leur fils Hippolyte-Auguste de sept ans, au moment de sa disparition. Hippolyte-Auguste Marinoni souffrait du même mal que son père, ce qui l’affaiblira tout au long de sa vie. Le passé du soldat enthousiaste pour Napoléon et pour la nation française ainsi que sa maladie vont profondément marquer Marinoni tant sur le plan moral et professionnel que pour sa santé physique.
Enfant, j’étais grand et fort et l’on croyait que j’atteindrais la taille de mon père, mais à douze ans, je me suis arrêté ; moi aussi, j’étais phtisique et vers ma trentième année, l’on me condamnait ; je crachais le sang, je me voyais déjà perdu, mais j’ai lutté et j’ai résisté.17

Marinoni a tiré de cette épreuve et du passé de son père des leçons qui lui inspirèrent sa grande fibre patriotique et une solidarité indéfectible envers les pauvres gens. Cette expérience malheureuse de l’enfance influença ses solidarités mutualistes ou associatives. Il y puisera par la suite une justification morale pour ses combats contre l’industrie anglaise dans un premier temps, ou pour ses combats politiques pour la France dans un second temps, en particulier lors de l’affaire Dreyfus18. Au décès du chef de famille, en pleine révolution de Juillet, Marie-Marguerite Lebeau, mère d’Hippolyte, décide de regagner son village natal, Sivry . Elle se remarie avec Jean-Claude Manet, né en 1799, qui en sera le maire quelques années plus tard. Mais celui-ci meurt le 10 janvier 1872, et Marie-Marguerite Lebeau se retrouve veuve une seconde fois. Quant à Clémentine-Victoire Marinoni, la sœur d’Hippolyte, elle est partie pour Paris, où elle épouse Charles Durand le 17 avril 1847, dans le 11e arrondissement (6e actuel). Il est éditeur d’estampes, rue Hauteville à Paris19, mais l’entreprise fit faillite le 21 mars 1865. Après la mort de son mari, Clémentine-Victoire revint vivre près de sa mère à Sivry-Courtry où elle mourut le 23 septembre 1873 âgée de cinquante-trois ans. Marie-Marguerite Lebeau, décède à son tour le 3 juin 1877, à soixante-dix-huit ans. On peut lire sur sa tombe cette épitaphe : Ici repose Claude Manet décédé Maire de Sivry-Courtry le 9 janvier 1872, Victoire-Clémentine Marinoni veuve de Durand décédée le 23 septembre 1873 dans sa 53e année, Madame Veuve Manet décédée le 3 juin 1877. 20

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L’ Éclaireur de Nice vendredi 8 janvier 1904. La Libre Parole 8 janvier 1904. 19 MASCRET,H.F., Dictionnaire des faillites Usuel A7, archives de la Seine. 20 Ibid. cit. fonds Claude Foucher à Sivry-Courtry.
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1.2. Son enfance à Sivry
Hippolyte-Auguste ne fut donc pas le seul enfant vivant de la famille : Clémentine et d’autres frères ou sœurs survivront un temps. « Nous étions dix ; seul de tous, j’ai vécu 21 », affirmait-il. Marinoni survécut, il est vrai, plus longtemps que ses frères et sœurs, ne décédant qu’en 1904. À son arrivée au village, Marinoni a sept ans, et sa mère, pauvre et chargée de famille, le confie à sa sœur Marie-Astazée Lebeau qui habite Sivry. Au bout de quelques jours, cette brave femme lui dit : « Mon garçon, il faut que tu travailles pour gagner ton pain ; tu iras garder la vache ! 22 » Il garda donc la vache et n’en rougira jamais ; cela deviendra même son honneur, un étendard, sa vanité, le rappel symbolique de ses modestes origines. « Grelottant sous la blouse, un morceau de pain dans mon bissac, je mène les vaches aux champs. 23 » Cette expérience l’influencera jusqu’à sa mort. Elle le marqua tant qu’un tableau de Constant Troyon représentant des vaches ornera les magnifiques salons de l’hôtel de l’avenue du Bois de Boulogne, qu’il se fera construire fortune faite : « Troyon peignit les vaches, je les ai fait paître ! » disait-il en souriant. 24 Le jeune Marinoni entre à l’école primaire publique de Sivry-Courtry ne sachant ni lire ni écrire. Sivry et Courtry étaient deux communes distinctes avant 1842 et, antérieurement à cette date, chaque localité avait, à part quelques exceptions, son instituteur. Cependant, après les lois de Guizot de juin 1833, le 11 août suivant, le conseil municipal25 vote pour que la commune soit jouxtée à celle de Courtry pour l’éducation des enfants. Il vote aussi le traitement de l’instituteur à 200 francs, et la location du logement de ce fonctionnaire à 130 francs26. Il décide enfin que la rétribution scolaire payée par les parents à la commune sera ainsi fixée : pour les enfants qui apprendront à lire, 0,75 franc par mois ; pour ceux qui apprendront à lire et à écrire, 1,50 franc ; et pour les enfants qui apprendront le calcul et la grammaire, 2 francs. De 1830 à 1835, pour les cours de classe primaire, Hippolyte-Auguste Marinoni semble avoir eut l’instituteur Deschamps qui enseigna à Sivry, puis à Sivry-Courtry de 1819 à 1835. Ce n’est qu’en 1835 que la commune résolut d’acheter le mobilier scolaire, conséquence de la nouvelle réglementation de Guizot qui, par la loi du 28 juin 1833, fit reconnaître comme un devoir de l’État l’entretien d’écoles élémentaires dans chaque commune. Toutefois, cet enseignement n’était ni gratuit (sauf pour les indigents) ni obligatoire, ce qui enlevait à la loi beaucoup de son efficacité27. Elle paya le mobilier 20 francs au nommé Deschamps avant son remplacement par un autre instituteur qui, par cet effet, fut donc dispensé du paiement ou de l’apport d’un nouveau mobilier. Celui-ci est composé de deux tables dont une grande et une petite, deux grands bancs et

Fonds Commune de Sivry-Courtry dans la monographie de l’école de garçons. En 1827, le conseil municipal avait reconnu la nécessité de prendre à loyer une maison pour le service de l’école. Cette maison fut louée par le duc de Choiseul-Praslin, un notable de la région, moyennant un prix annuel de 110 francs. 27 TULARD, Jean, « Les révolutions, de 1789 à 1851 », Histoire de France, sous la direction de Jean Favier, Éditions Fayard, Paris, 1985, p. 380.
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La Liberté, « Le roi de l’imprimerie », 8 janvier 1902. La Liberté, « Le roi de l’imprimerie », 8 janvier 1902. 23 La Croix 9 janvier 1904. 24 La France 10 janvier 1904.
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six petits. C’est sur ce mobilier que Marinoni eut les premières bases de l’écriture et du calcul, avant de partir pour Paris où il débute son apprentissage à l’âge de douze ans.

1.3. Apprentissage aux arts et métiers, chez les Gaveaux et dans la presse périodique
C’est au départ de son instituteur, en 1835, que Marinoni va de son côté faire son apprentissage à Paris qui va durer deux années, comme le confirme son propre témoignage 28 :

À douze ans, je fus mis en apprentissage à Paris, et fis des composteurs que mon patron m’envoyait vendre. C’est ainsi que j’ai débuté dans la carrière d’imprimeur. Un peu plus tard, je suis entré chez Gaveaux, un fabricant de presses à bras, les seules dont on se servît alors, et j’ai appris à faire les machines à imprimer 29

Sa mère n’a pas les moyens financiers d’assumer plus longtemps sa scolarité ni de subvenir à ses besoins quotidiens. À partir de cette date, il portera pendant toute sa jeunesse la cotte bleue de l’ouvrier. C’est, semble-t-il, dans les ateliers du constructeur parisien Antiq30 que Marinoni obtiendra son titre d’ouvrier et son livret de tourneurmécanicien, le 20 octobre 183731, à l’âge de quatorze ans. Pendant ces quelques années d’apprentissage avant de devenir un ouvrier confirmé, il est tour à tour fondeur, serrurier tourneur et mécanicien. Il fabrique surtout des composteurs que son patron l’envoie vendre chez les imprimeurs typographes. C’est ainsi que, par le magasin des accessoires, si l’on peut dire, il entre dans le secteur de l’imprimerie, où il marquera assurément son empreinte. Cependant, la mécanique l’attire et, comme son patron est en relation quotidienne avec des fabricants de matériel d’imprimerie, Marinoni décide d’intégrer une société de ce type dès que l’occasion se présente. Ainsi, en 1838 il entre dans la société Gaveaux. Pierre-Alexandre Gaveaux-père (1786-1844) s’était acquis une grande et juste réputation par l’exécution des meilleures presses à bras en métal fabriquées en France32. Une médaille d’argent à l’Exposition de 1834 le récompense pour l’exécution de
28 L’Éclair, « Les hommes du jour : M. Marinoni, directeur politique du Petit Journal », 10 août 1892. 29 La Liberté, « Le roi de l’imprimerie », 8 janvier 1902.

30 RICHARD, Michel, Entreprises et entrepreneurs de Seine-et-Marne, Jalons historiques, Sedipa Éditions, voir Direction des Archives départementales et du Patrimoine de Dammarie-les-Lys, cote 4° 2065. 31 L’Imprimerie, n° 323, 30 novembre 1887 : « Faits divers. Dans les ateliers de la rue d’Assas, le 21 octobre dernier, M. Dautresme, ministre du Commerce et de l’Industrie, a présidé à la distribution des médailles décernées aux anciens ouvriers de Marinoni ayant plus de trente années de présence dans la maison. (…) Marinoni n’a pas voulu laisser partir M. le Ministre sans le remercier de sa bienvenue dans ses ateliers ; il l’a fait courtoisement, et s’est exprimé en ces termes : “Monsieur le Ministre, malgré vos incessantes occupations, votre bienveillance pour les ouvriers vous a inspiré la pensée de venir ici récompenser ceux qui, pendant trente années et plus, ont contribué par leur travail à la prospérité de notre maison. La plupart de ces dévoués serviteurs ont été mes camarades, ils sont devenus des amis ; pendant de longues années, j’ai travaillé côte à côte avec eux. À ce propos, permettez-moi, Monsieur le Ministre, de rappeler ici un fait qui m’est personnel. C’est le 20 octobre 1837 que j’ai été reçu ouvrier; il y a donc aujourd’hui cinquante ans que j’ai obtenu mon livret de tourneur-mécanicien(…)». 32 Exposition des produits de l’industrie française en 1844. Rapport du jury central (3 vol. de LXXII-880, 978 et 842 pages, avec table alphabétique des fabricants et artistes récompensés, errata des 3 vol. à la fin du t. 3), Éditions Imprimerie de Fain et Thunot, Paris, 1844, 21 cm BA, cote n° 591 (1 à 3), p. 237.

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presses d’imprimeries à cylindre à mouvement continu. Pierre-Alexandre loge à Paris, au 15 de la rue Traverse. Il dépose le 19 novembre 1836 un brevet de cinq ans pour un nouvel assemblage d’éléments empruntés aux presses typographiques ordinaires, avec additions de certains perfectionnements qui permettent ainsi d’imprimer la feuille de papier d’un seul ou de deux côtés à volonté, les rendant propres tant à l’impression des journaux qu’à celle des affiches, des tableaux, etc.33. À trente ans, Alexandre-Yves Gaveaux (né le 20 février 1814 à Paris), succède à son père Pierre-Alexandre, décédé le 8 mars 1844. Il expose à cette date une presse mécanique, construite par son père en février 1831, destinée à l’impression du journal Le National fondé en janvier de la même année. Cette presse à deux cylindres, qui tire à 3 600 feuilles à l’heure, imprime recto et verso, en retiration. Alexandre-Yves Gaveaux se trouve en concurrence pour cette commande avec l’entreprise Koenig & Bauer. Grâce à son prix un quart moins cher, soit 15 000 francs au lieu de 20 000, Gaveaux remporte le contrat. Cette presse sera présentée à l’Exposition de 1844, et Alexandre-Yves Gaveaux obtiendra un rappel de la médaille d’argent gagnée par son père à l’Exposition de 1834. La réalisation de cette machine montre qu’Alexandre-Yves Gaveaux est de taille à affronter les autres concurrents. Il expose aussi une presse à imprimer des cartons en relief pour l’usage des aveugles. Cet appareil, d’origine américaine, a fait l’objet de quelques modifications qui ont mis en valeur ses compétences de mécanicien. Il expose aussi une petite presse typographique qui se fait remarquer par sa bonne exécution. La maison Gaveaux a fourni beaucoup de presses à l’exportation, et Alexandre-Yves Gaveaux participa longtemps aux travaux de l’entreprise avant d’en prendre la direction. La plupart des machines qui en sortent sont destinées à l’impression de journaux ou de recueils périodiques. C’est dans cette maison déjà connue que Marinoni deviendra constructeur de machines à imprimer et complètera son apprentissage avant de voler de ses propres ailes. De nature volontaire et tenace, dès l’âge de quinze ans, vers 1838, Marinoni a en effet une idée fixe34. Il ne supporte pas de voir que les mécaniques, et les presses à imprimer en particulier, soient vendues uniquement par l’Angleterre ; « (…) L’Imprimerie royale elle-même se fournissait chez des Anglais (…)35». Le gouvernement anglais a levé l’interdiction d’exporter des machines en 1825. Les mécaniciens parisiens de la première moitié du XIXe siècle passent alors leur temps à copier les machines-outils anglaises pour mieux se les approprier. Après le temps de l’invention et celui de la vulgarisation, voici venu le temps de l’adaptation. Avant la levée de l’interdiction, ils agissaient à petite échelle, de manière discrète. Après 1825, ils le font sans mesure, malgré une importante politique protectionniste de la France. « Les interdits n’empêchèrent pas les idées de circuler d’un pays à l’autre, ni quelques machines de passer en contrebande36 », Marinoni ne le supporte plus. Le seul héritage que lui laissa son père fut ce patriotisme militant. Il veut à ce moment-là créer des machines qui pourront contrecarrer ce monopole, volonté d’ailleurs partagée par d’autres entrepreneurs dans beaucoup de secteurs industriels. Mais il sait d’autre part, que si les mécaniciens parisiens copient les réalisations anglaises, ils se plagient aussi abondamment les uns et les autres, sans parler des industriels établis en province qui
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Brevet (B.I.P). ANPI. L’Éclaireur de Nice 8 janvier 1904. 35 La Liberté, « Le roi de l’imprimerie », 8 janvier 1902. 36 RETEL J.O., La construction mécanique à Paris de 1778 à 1878, Éditions du CNRS, Paris, 1988, p 192.

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finissent toujours, comme l’analyse Retel, par concurrencer sérieusement leurs collègues parisiens soumis à des coûts de production plus élevés37. Malgré cette situation quelque peu anarchique, Marinoni, homme de peu d’instruction et méconnaissant les techniques, à ses débuts, se met en tête de changer cet état de fait en acquérant le savoir par la formation. Malheureusement pour lui, ce sont encore les Anglais qui, dans cette voie de la formation technique, semblent les plus progressistes. « Les Français sont-ils capables de lutter sur ce terrain du génie industriel ? » se demande Marinoni. Pour le démontrer, il se met alors au travail de façon acharnée tout en exprimant le souhait de suivre des cours. Une démarche que Marinoni n’est pas le seul à suivre. La France vit une vraie transformation. Se succèdent alors une suite de mises au point, de mesures, d’aléas, de déboires car après le temps des vulgarisateurs et des adaptateurs voici le temps des inventeurs et des précurseurs38. Un cycle qui n’est pas linéaire, mais toujours en perpétuelle révolution spontanée. C’est l’époque de la vie de Marinoni la plus fiévreuse et la plus folle. À dix-huit ans, vers 1841, il travaille plus de douze heures par jour chez son patron, rétribué à 4,50 francs. Malgré ce rythme infernal, Marinoni reste affable, simple, de cœur excellent, rappel constant et inconscient à ses modestes origines. Cependant, il lui arrive de perdre l’appétit et le sommeil ; ses forces l’abandonnent, surtout lorsqu’il a ses crises de turberculose et qu’il crache le sang abondamment. Sa force de caractère décline, et vingt fois l’on croit sa mort prochaine. Mais son organisme résiste et repousse chaque fois l’ultime limite de son combat malgré les nombreuses crises que lui occasionne cette maladie qui ne le quittera jamais vraiment. Pourtant, Marinoni garde le moral et conserve même un certain optimisme qui transparaît dans un de ses rares témoignages :
J’ai vécu pendant plusieurs années, avec six sous par jour, pour ma nourriture (…) : d’ailleurs, je ne me suis jamais mieux porté que dans ce temps-là, ça m’a fait une santé et ça m’a appris à être sobre. L’homme mange, boit et dort trop. Ce qu’il y a de plus utile dans la vie et ce qui nous aide vraiment à vivre, c’est la bonne humeur.39

Il ne s’arrête pas là. Son désir de formation se précise. Il devient fondeur de caractères et même compositeur, voire margeur ou conducteur40. Il veut en fait, tout connaître de ce métier de mécanicien et de constructeur de machines à imprimer, métier qu’il découvre en visitant les imprimeries. Plutôt que d’aller au cabaret, il préfère ainsi prendre des cours du soir41 à l’école pour compenser l’instruction trop courte reçue à Sivry et la formation d’ingénieur qu’il n’a pas reçu. La révolution industrielle, explique Charles Ballot, fut en Angleterre une manifestation spontanée du vouloir populaire, tandis qu’en France, où la grande industrie était une création ou une protégée de l’État, la diffusion des machines fut à peu près exclusivement, du moins au début, l’œuvre du gouvernement.

Ibid. cit. RETEL J.O., p. 192. Beaucoup de mécaniciens parisiens allèrent sur place, en Angleterre, se rendre compte de la manière de travailler de leurs collègues anglais. D’autre part, beaucoup de spécialistes anglais viendront en France pour passer à travers les interdits de la législation française. 38 Op. cit, RETEL J.O., p. 193. 39 Le Rappel, 10 janvier 1904. 40 Le Gutenberg Journal, n° 33, 22 octobre 1881. 41 L’Écho de Paris, 8 janvier 1904.

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Constatons qu’au lieu d’être spontanée et due uniquement à l’initiative privée, elle eut en France un caractère voulu, factice, fut le résultat de l’influence, de l’action du gouvernement, royal, révolutionnaire ou impérial ; qu’au lieu d’avoir pour cause fondamentale une cause interne comme le fut l’extension commerciale en Angleterre, elle eut une cause déterminante toute extérieure : la concurrence étrangère. 42

La révolution industrielle française43 fut, en outre, précédée par celle des transports. Les routes, les ponts et les canaux se multiplient dans les pays d’Europe les plus prospères. De 1847 à 1851, rappelle Antoine Picon, on passe de l’âge des routes grossièrement empierrées à celui des chemins de fer. En 1847, Paris recense 64 153 entreprises ayant une activité industrielle44, dont les 5e et 6e arrondissements, au centre rive gauche, sont nettement moins industrialisés que ceux du centre de la rive droite. Ils ne détiennent que 15 % des entreprises et 8 % des ouvriers. Cependant, certaines activités y sont fortement implantées. Ainsi, les arts graphiques y possèdent 30 % de leurs entreprises, en particulier les imprimeries, avec 35 % de leurs ouvriers45. Relativement marginale au départ, la fonction de l’ingénieur apparaît pendant cette période comme l’incarnation d’un progrès technique dont les rythmes s’imposent à la société tout entière et pas seulement à Paris. En France, les ingénieurs de l’École des ponts et chaussées -la plus vieille école française d’ingénieurs et l’une des premières au monde, fondée en 1747-, sont les principaux dépositaires de cette entreprise, avec l’École polytechnique fondée, elle, en 1794. Cette même année est créé le Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), par décret du 10 octobre 1794. Sorte de dépôt légal du machinisme, son rôle est de conserver un échantillon de tous les produits manufacturés, le dessin ainsi que la description de chaque machine. On devait, à partir de l’ordonnance royale du 25 novembre 1819, y enseigner trois cours, en y créant trois chaires à partir de 1820 : la chaire d’« économie industrielle », enseignée par Jean-Baptiste Say, premier enseignement en France d’économie politique ; la chaire de « mécanique appliquée aux arts », enseignée par le polytechnicien Charles Dupin ; et la chaire de « chimie appliquée aux arts », enseignée par le Dijonnais Nicolas Clément46. En 1829, une quatrième chaire est ouverte, celle de la « physique appliquée aux arts », enseignée par Claude Pouillet. Entre 1836 et 1839, explique Alain Mercier, six créations de chaires nouvelles vont voir le jour : la géométrie descriptive (indispensable à la production du dessin industriel), deux cours d’agriculture, la législation industrielle, un second cours de chimie (sous la responsabilité d’Anselme Payen), et enfin, une chaire de mécanique, assurée par le général Arthur Morin. De 1852 à 1854, la filature, la zoologie agricole et les constructions civiles inspirent trois chaires supplémentaires. L’enseignement de la

BALLOT Charles, L’Introduction du machinisme dans l’industrie française, publié d’après les notes et manuscrits de l’auteur par Claude Gével, avant-propos par Henri Hauser, notice biographique par Élie Halévy, Éditions Slatkine Reprint, Genève, 1978, p. 3. 43 PICON Antoine, Architectes et ingénieurs au siècle des Lumières, Éditions des Presses de l’École nationale des ponts et chaussées, Paris, 1988. 44 DAUMAS Maurice et PAYEN Jacques, Évolution de la géographie industrielle de Paris et sa proche banlieue au XIXe siècle (2 vol.), Éditions CDHT, Paris, 1976, vol. I, p. 132. 45 PICON Antoine, L’invention de l’ingénieur moderne, l’École des ponts et chaussées, 1747-1851, Éditions des Presses de l’École nationale des ponts et chaussées, Paris, 1992, p. 20. 46 MERCIER Alain, Un conservatoire pour les arts et métiers coll. « Découvertes », Éditions Gallimard, Paris, 1994, p. 49.

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céramique, ajoute Alain Mercier, établi en 1848, est transformé en 1852, pour le temps du Second Empire, en un cours de « teinture, impression et apprêt des tissus » 47. On est donc sensible, au CNAM, à la construction et à l’emploi des machines et l’on propage dessins et modèles dans les départements. Charles Ballot48 remarque aussi qu’afin « de ne pas séparer la pratique de la théorie », le Comité de salut public annexa au Conservatoire un atelier de perfectionnement, par arrêté du 2 janvier 1795. En même temps, ajoute-t’il, la Commission des arts et manufactures crée des conférences sur l’industrie, lesquelles ont lieu deux fois par semaine à l’Agence des arts et manufactures, installée rue Saint-Dominique, maison Conty. Ces conférences réunissent négociants, fabricants, savants et administrateurs qui y discutent « des moyens d’étendre et de perfectionner l’industrie ». De ce fait, de 1819 à 1854, quatorze chaires furent ouvertes au CNAM. Il faudra cependant attendre 1879 pour qu’un cours de droit commercial soit annexé à la chaire d’économie politique, et 1890 pour que l’électricité industrielle et la métallurgie fassent l’objet de deux chaires nouvelles49. C’est dans un même esprit que fut fondée, en 1829, l’École des arts et manufactures, rebaptisée par la suite École centrale des arts et manufactures. En 1832, on y enseignait également des cours du soir, comme au CNAM, ouverts aux apprentis de Paris50. À cette époque, une chaire de construction et établissement des machines y est fondée, comportant 60 leçons annuelles jusqu’en 1838, puis 120 à partir de cette date et pendant de longues années. On pouvait y suivre les cours de Bélanger ou de Walter de Saint-Ange (1838-1851)51 : ce dernier, artilleur et ancien élève de Saint-Cyr, partagea avec Ferry les chaires de métallurgie et de construction de machines. À partir de 1838, les cours de mécanique appliquée furent assurés par Bélanger jusqu’en 1864, puisqu’à cette date, il fut remplacé par deux illustres ingénieurs, Eugène-Marie-Claude Philippe, connu pour ses maquettes pour le CNAM52, et Henri-Édouard Tresca. Ce dernier, polytechnicien, fut l’un des responsables de la représentation française à l’Exposition universelle de Londres en 1851 et commissaire général de l’Exposition de Paris en 1855. Entre 1852 et 1857, il devient professeur de mécanique industrielle, détenteur de la chaire de mécanique au CNAM, à laquelle son fils lui succéda, puis va enseigner à l’École centrale des arts et manufactures. Tous deux jouèrent un rôle crucial dans l’histoire du CNAM et de l’École centrale au XIXe siècle ainsi que dans la mise au point, entre 1845 et 1851, de la rotative à cliché cylindrique et à papier continu, le nouveau procédé d’impression cylindrique, en participant aux essais de Jacob Worms avec Marinoni pour le journal La Presse d’Émile de Girardin. Les échanges de professeurs entre l’École des arts et manufactures et le Conservatoire des arts et métiers étaient courants à cette période-charnière de la mécanisation en France. L’enseignement technique ou spécial ne prendra un développement considérable qu’après 1870. Le manque d’institutions pour former les
Ibid. cit, MERCIER Alain, p. 54. Op. cit, BALLOT Charles, p. 27. 49 Op. cit. MERCIER Alain, p. 57. 50 L’Éclair , 8 janvier 1904. 51 GUILLET Léon, Cent ans de la vie de l’École centrale des arts et manufactures, 1829-1929, Éditions artistiques de Paris (M. Brunoff, ingénieur ECP, 4, rue des Poitevins, 75006 Paris), Paris, 20 mai 1929, 528 pages. 52 ANDRÉ Louis, « Les modèles d'Eugène Philippe dans les collections du Conservatoire », La revue du Musée des arts et métiers, septembre 1992, n°1, 72 pages.
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conducteurs des machines nouvelles et la lourdeur des habitudes sont des obstacles que le CNAM et l’École centrale tentent de dépasser. Comme l’indique justement Retel dans son étude sur La construction mécanique à Paris de 1778 à 1878, le perfectionnement de la machine précède de beaucoup la formation des hommes, et la tradition de l’apprentissage sur le tas se poursuit alors que sur les lieux de travail, les machines nouvelles restent rares et inaccessibles aux apprentis53. L’enseignement technique se diffuse sous forme de cours publiés. Les manuels ou aides-mémoire de mécanique pratique, ajoute encore Retel, deviennent plus accessibles. Il mentionne en particulier celui d’Arthur Morin, professeur de mécanique industrielle au Conservatoire national des arts et métiers. Grâce aux manuels de Leblanc et d’Armengaud, précise-t’il, le dessin industriel se répand et avec lui, la vulgarisation des réalisations industrielles. À l’époque, l’accès aux cours du Conservatoire des arts et métiers est libre. En entrant chez les Gaveaux, Marinoni veut continuer à apprendre et, tout en travaillant la journée, il semble qu’il ait alors suivi les cours du soir au CNAM. Marinoni comprend très vite que le savoir-faire manuel nécessaire pour tirer le meilleur parti des machinesoutils équipant les ateliers ne s’apprend ni dans les livres ni d’ailleurs dans les écoles d’arts et métiers, qui forment le personnel d’encadrement mais non celui d’exécution. Son nom n’apparaît pas sur les annuaires des élèves de l’École centrale. Pour y suivre les cours, il fallait passer avec succès un examen d’entrée. Marinoni n’a donc pas été centralien alors qu’on le présente souvent comme un ingénieur. Il est en plus pratiquement impossible, d’après Claudine Fontanon54, de connaître la liste des auditeurs au cours du soir du Conservatoire national des arts et métiers de cette période. D’après Gérard Emptoz55, il est tout à fait concevable que des professeurs de Centrale aient donné des cours du soir aux ouvriers au Conservatoire des arts et métiers. Ce système était répandu en France, dès les années 1820, et développé par l’Association polytechnique à partir de 1830. Marinoni était, semble-t-il, assidu à ces cours du soir où l’on apprend la mécanique et la construction de machines. Nous en remettant donc uniquement aux témoignages indirects quant à son passage dans cet établissement, il semble que Marinoni y ait acquis les premières notions d’une instruction plus poussée en s’intéressant à la mécanique. Ainsi en est-il de sa connaissance du dessin et des machines, qu’il reproduit le lendemain à l’atelier, chez les Gaveaux, s’efforçant de mettre en application les leçons de la veille. Il excelle surtout dans les perfectionnements de machines, résolvant ou anticipant les problèmes inhérents aux besoins changeants des industries graphiques. Homme d’ambition et curieux par nature, souvent aux dépens de sa santé rendue fragile par la tuberculose chronique, il n’a pas peur du travail. Il passe jusqu’à vingt heures par jour à l’atelier ce qui le fait tomber dans un tel état de fatigue durant plusieurs semaines qu’on le crut
Op. cit. RETEL J.O., La construction mécanique à Paris de 1778 à 1878, Éditions du CNRS, Paris, 1988, p. 140. 54 Lire FONTANON Claudine Les professeurs du conservatoire national des arts et métiers : Dictionnaire biographique 1794-1955 / (dir.) Claudine Fontanon, André Grelon. (CDHT B 1436), -- Paris: INRP: CNAM, 1994. 2 vol., 752-687 p. portr.; 25 cm. -- (« Histoire biographique de l'enseignement »). Fontanon (Claudine) ; Grelon (André) CDHT nouvelle série Doc. 2 143 Le Conservatoire des arts et métiers et ses auditeurs entre les deux guerres (1920-1939). (XVIe Simposio Internacional ICOHTEC. Actes. Madrid, 1988, 19 p., multigr., stat., graph., bibliogr.) 55 EMPTOZ Gérard et MARCHALL Valérie, Aux sources de la propriété industrielle, guide des archives de l’INPI, Éditions INPI, Paris, 2002, 247 pages.
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parfois devenir fou et que lui-même s’est cru bien près de sa dernière heure. Souvent, pour se détendre un peu, il allait prendre sa pause dans la journée, sur l’esplanade des Invalides où, sur un banc, il arrosait d’un demi-setier un petit pain et du saucisson56.
Ma vie a aujourd’hui ses roses, mais elle a eu ses épines. Heureusement, j’avais une qualité : l’amour du travail ; c’est le travail qui m’a soutenu et, si je suis devenu quelque chose, c’est au travail que je le dois. J’avais une autre qualité aussi : j’avais besoin de peu de sommeil ; pendant toute ma vie, je n’ai dormi que trois ou quatre heures par nuit et cela m’a permis de travailler vingt heures par jour. Voilà, peutêtre, pourquoi j’ai réussi là où d’autres, qui me valaient bien, ont échoué ; j’ai encore de vieux camarades qui me tutoient et qui, quoique rudes travailleurs, n’ont pas eu ma chance. 57

En 1843, Marinoni devient conducteur chez les Gaveaux père et fils58 qui, après avoir eu un atelier au n° 15 de la rue Traverse, ont acheté un second atelier au 22 rue des Brodeurs, à Paris. Ils y fabriquent des machines typographiques de tous genres : Stanhope, Colombian, presses mécaniques à un ou deux cylindres pour labeur avec souche et crémaillère d’un nouveau système ; notamment une machine à un cylindre, à retiration (2 000 exemplaires à l’heure), de même, des presses hydrauliques, machines à glacer, tondeuses transversales et longitudinales. Les Gaveaux ne tardent pas à apprécier la collaboration de Marinoni. Il passe rapidement contremaître à vingt ans, avec un salaire de 6 francs par jour. À vingt et un ans, à sa majorité, il reçoit la part de l’héritage bien modeste de son père, soit 70 francs et 10 centimes. À vingt-deux ans, Marinoni devient père de Laure-Eugénie Marinoni, sa fille qu’il appelle souvent affectueusement « Lolotte ». Elle est née le 8 avril 1845 dans le 11e arrondissement (6e actuel), d’une liaison hors mariage, semble-t-il, avec Anne-Henriette-Antoinette Duché (1815-1873). Une femme qu’il épousera plus tard. Gaveaux sent bien dans le profil de Marinoni qu’il est un homme d’avenir. La justesse de ses observations, l’ingéniosité de ses trouvailles mécaniques l’interpelle. Marinoni acquiert de la confiance en soi, et c’est naturellement que Gaveaux lui confiera le soin de monter les machines qu’il expédie un peu partout en France et en Europe. La Société Gaveaux domine le marché français des presses à bras et des premières presses cylindriques, en particulier dans le secteur des périodiques. Les journaux les plus prospères tirent alors de 4 000 à 5 000 exemplaires, ce tirage limité nécessitant plusieurs heures. Alexandre-Yves Gaveaux, avant de remplacer son père, participa longtemps aux travaux de l’entreprise en apprenant le métier par mimétisme, la lime à la main. C’est dans cette maison déjà connue que Marinoni devint constructeur de machines à imprimer et complèta son apprentissage de la même façon avant de devenir son propre patron. De fait, en entrant chez les Gaveaux, Marinoni n’entre pas seulement dans le monde de l’imprimerie, il entre en particulier dans celui de la presse quotidienne, monde qu’il va révolutionner en développant de façon industrielle le procédé d’impression par rotative permettant l’émergence des médias de masse. Ce monde, il ne le quittera plus jusqu’à sa mort.

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Le Petit Niçois, 8 janvier 1904. La Liberté, 9 janvier 1904. 58 Op. cit, Le Gutenberg Journal n° 33.

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CHAPITRE II LE CYLINDRE AU CŒUR DE LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE DANS LES INDUSTRIES DE L’IMPRIMÉ 2.1. La stéréotypie une innovation qui nous vient du livre59
Comme pour les premières presses mécaniques, la rotative naît d’une synthèse des innovations issues de la mécanisation des procédés d’impression sur textile, papier peint, ainsi que du monde de la typographie ou de la lithographie, et qui va d’abord s’appliquer au secteur de la presse pour l’impression des journaux. C’est ce que Frédéric Barbier semble présenter comme les deux inventions fondamentales du XIXe siècle, soit « la technologie du cylindre et celle de l’intégration fonctionnelle de la machine avec son environnement » 60 grâce aux éléments indispensables que furent les rouleaux et en particulier la stéréotypie. Tous les mouvements de la nouvelle presse mécanique sont solidaires les uns des autres, le marbre étant déplacé par l’intermédiaire d’une crémaillère ellemême reliée au jeu de la forme. Cette assimilation des services annonce la future automatisation de cette industrie, celle-ci ne pouvant se développer que sur la base d’une machine ou d’une série de machines entièrement intégrées. C’est donc la découverte de la stéréotypie qui va résoudre le problème de la forme cylindrique en typographie en lui permettant une pleine intégration dans le processus d’industrialisation. Cependant, comme le souligne Alain Nave, l’invention de la stéréotypie n’est pas attribuable à un inventeur, mais elle résulte d’une série de travaux, de tâtonnements, de recherches souvent solitaires61. La clicherie, ou stéréotypie, date de la fin du XVIIIe siècle, bien que ses origines apparaissent dès le XVe siècle62. L’origine du mot stéréotypie est grecque : στερεος stereos, « ferme, dur, solide », et τυρος tupos, « empreinte, trace, marque, modèle » 63. Elle a pour racines la xylographie, la typographie et la gravure sur bois et sur cuivre. À cette époque, le papier est cher et une édition s’écoule très lentement. On pense alors conserver « tout composés » des ouvrages entiers ; mais ce procédé n’est pas à la portée de tous les
Illustration d’un imprimeur xylographe du Moyen âge. Tableau d’Edwar Penfield (d’après El Arte Tipografico, de New-York). 60 BARBIER Frédéric, L’Empire du livre. Le livre imprimé et la construction de l’Allemagne contemporaine (1815-1914), préface par Henri-Jean Martin, Éditions du Cerf, Paris, 1995, p. 296. 61 NAVE Alain, La Stéréotypie, entre innovation technique et produit éditorial catalogue de l’exposition « Les trois révolutions du livre », présentée au Musée des arts et métiers, sous la direction d’Alain Mercier, conservateur au CNAM, Éditions Imprimerie nationale, Paris, octobre 2002, p. 283. 62 Bulletin de la Chambre syndicale des imprimeurs typographes, « Les origines de la stéréotypie », n° 47, 10 février 1898. 63 Op. cit. NAVE Alain , La Stéréotypie, entre innovation technique et produit éditorial, p. 283.
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imprimeurs : les caractères, se fondant alors avec lenteur, coûtent relativement cher et il est difficile de s’en procurer en très grande quantité. Des imprimeurs imaginent alors de souder par le pied les lettres des formes conservées ; ce n’était qu’une garantie de stabilité, nullement un abaissement de mise de fonds, bien au contraire, puisque le caractère ainsi traité ne pouvait plus être redistribué pour une composition ultérieure. Aux environs des années 1700, l’imprimeur parisien Gabriel Valleyre imprima un livre d’heures, se servant de formes obtenues en coulant du cuivre dans une matrice d’argile dérivée de la composition en caractères mobiles64 d’une page de calendrier. Il exécuta surtout des lettres d’offices, imprimant déjà par un moulage, à peu près semblable mais moins parfait, puisqu’il intégra du sable dans ses moules et qu’il utilisa justement le cuivre65. On connaît un Nouveau testament syriaque imprimé à Leyde en 1708 sur des plaques stéréotypées par Johann Müller66. En 1725, l’orfèvre écossais William Ged, d’Édimbourg, réalise des planches solides67 avec un procédé analogue à Valleyre. Il a retenu l’idée de mouler dans une pâte argileuse des compositions gravées ou composées en caractères mobiles. Ce principe est à l’origine de la polytypie, lequel consiste à souder ensemble les lettres formant les syllabes les plus courantes. En 1739, on connaît un Salluste tiré à Édimbourg sur des stéréotypées de William Ged, document de 150 pages. L’imprimeur et mécanicien Philippe-Denis Pierres aurait eu un cliché en sa possession : une planche, en métal d’imprimerie, fut obtenue par moulage de la composition typographique au moyen de plâtre très fin. Ensuite, ce furent les essais d’Athias à Amsterdam, et de Luchtmans, et la publication d’un traité portant sur le clichage, publié à Erfurt par Johann Michael Funcke en 1740, puis les essais de Joseph Carrez à Toul en 1785, et enfin de l’Alsacien François-IgnaceJoseph Hoffmann à Paris en 1787. Ce dernier pourrait avoir imprimé les Recherches historiques sur les Maures en trois volumes sur les presses de son imprimerie Polytype (c’est-à-dire stéréotype). Arrivent enfin les essais de Gatteaux en 1796. Toutes ces tentatives se sont soldées par des échecs pour deux raisons, explique André Jammes : « Premièrement, les méthodes de moulage étaient lentes et coûteuses, les résultats accusaient une grande perte de netteté par rapport à la composition originale ; deuxièmement, la production de livres isolés ne correspondait à aucun programme d’envergure.68 » Le procédé, au moment de la révolution française, sera tiré par le marché de l’impression des assignats, la production étant estimée à plus de 40 milliards d’exemplaires entre 1789 et 1795. Le développement de la stéréotypie s’avère donc incontournable pour multiplier les formes imprimantes rigoureusement similaires, afin de mettre en mouvement plusieurs presses face à cette énorme production. Parmi les acteurs impliqués au premier chef dans la production des assignats, explique Alain

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RENBIL, Origine de la stéréotypie. Essai de chronologie de l’imprimerie : principaux innovateurs et faits historiques concernant l’imprimerie et les arts graphiques, d’après une note imprimée, Éditions Lorilleux et compagnie, Paris, 1910, 8 pages. BNF. FOL-V piece-1076. 65 Bulletin de la chambre syndicale, « Histoire du polytypage et de la stéréotypie », n° 49, 10 mars 1898. 66 JAMMES André, avec le concours de Françoise Courbage, conservateur en chef de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, Les Didot, trois siècles de typographie et de bibliophilie 1698-1998, catalogue de l’exposition présentée à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris du 15 mai au 30 août 1998 et au Musée de l’Imprimerie, à Lyon du 2 octobre au 5 décembre 1998, p. 55. 67 L’Intermédiaire des imprimeurs, « Étude pratique sur la clicherie », 15 novembre 1896. 68 Op.cit., JAMMES André, Les Didot, trois siècles de typographie et de bibliophilie 1698-1998, p. 55.

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Nave, ceux qui marqueront plus profondément le monde de l’imprimerie par le développement du procédé de stéréotypie sont Louis-Étienne Herhan et Firmin Didot69.

Ce dernier aurait joué un rôle important pour l’établissement du logarithme de Callet, mais il semble possible que cet artifice ait déjà été employé 80 ans auparavant par l’imprimeur Luchtmans, de Leyde, pour une bible in-folio, puis pour un Nouveau Testament en grec, de format in-24. Si Herhan et Didot ne sont pas les inventeurs du procédé, ils furent les premiers à l’utiliser à une échelle industrielle. Louis-Étienne Herhan 70, le 23 décembre 1797, puis Firmin Didot71 trois jours plus tard, et enfin Garnery72 déposèrent des brevets pour des essais de stéréotypage. Cette méthode consiste à fondre en métal dur, composé de plomb, de cuivre et d’étain, des lettres moins hautes de tige que celles ordinairement en usage, puis à enfoncer, au moyen d’un balancier, les pages composées avec ces caractères dans une plaque de plomb d’où l’on retirait le cliché sur lequel on imprimait. L’intérêt de la stéréotypie d’Herhan est d’offrir un cliché de première génération directement issu des matrices, mais avec un coût de revient trop élevé.
Son procédé « différait complètement de celui de Firmin Didot : il consistait à obtenir des matrices en cuivre assez régulièrement frappées et justifiées pour que, étant placées dans les casses d’imprimerie, elles pussent être composées comme des lettres et former des pages, lesquelles, tombant au moyen d’un mouton sur du plomb en fusion, donnaient une page en relief sur laquelle on imprimait. Mais ce procédé dispendieux fut abandonné, après avoir toutefois produit une collection qui rivalisa quelque temps avec la collection stéréotype de Firmin Didot. (Ambroise FirminDidot, article Herhan dans le Dictionnaire biographique Hoefer).73

Pour la stéréotypie de Firmin Didot, Paul Dupont en a laissé la description suivante :

La planche, composée en caractères de matière dure, est couchée sur une planche de métal malléable du côté de l’œil de la lettre, et on fait passer les deux planches ensemble sous un balancier, tel que celui des monnayeurs. La pression se fait doucement, de sorte que tous les caractères entrent à la fois dans la seconde planche, sans qu’il y ait de refoulement. La matrice obtenue, on l’ajuste dans un châssis et on l’attache, au moyen d’un écrou, à la vis du mouton de la machine à clicher. On

Op.cit., NAVE Alain, La Stéréotypie, entre innovation technique et produit éditorial, p. 283. 1797 / Formats solides propres à imprimer, d'après de nouveaux procédés chimiques et mécaniques. B. d'invention de 15 ans, pris le 3 nivôse an 6 (23 décembre 1797), par Herhan, à Paris. Brevet de perfectionnement et d'addition du 27 brumaire an VII (17 novembre 1798). Cédés le 24 février 1809 par Herhan à la masse de ses créanciers. Publication, T 4, p. 188. 71 1797 / Manière de fondre des formats stéréotypés, B. d'invention de 15 ans, pris le 6 nivôse an VI (26 décembre 1797), par Firmin Didot, à Paris, publication, T 4, p. 201. 72 SERRIÈRE Nicolas (père), imprimeur du Petit Journal « De la clicherie », L’Imprimerie, n° 8, juillet 1864. 73 Op.cit., JAMMES André, Les Didot, trois siècles de typographie et de bibliophilie 1698-1998, p. 56.
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obtient alors, par l’action de cette machine, la forme ou planche solide dont on se sert pour l’impression.74

Le succès des stéréotypes Didot fut pratiquement immédiat. Le 10 novembre 1798, quatre titres paraissent. Vingt ans plus tard, les « Éditions Stéréotypes » comportent 332 volumes. Ce procédé primitif est le point de départ des perfectionnements qui, peu à peu, furent introduits dans la stéréotypie et qui étaient, en fait, une réponse technique apportée à un problème économique qui, dès le départ, a freiné le monde de l’édition. « Les pages d’un livre ayant été transformées en clichés, il n’y a donc plus de caractères immobilisés ou, a contrario, de livres à recomposer et à corriger de nouveau.75 ». Les premières éditions stéréotypes sont ainsi le fruit des travaux de Louis-Étienne Herhan (1768-1854) associé à Firmin et Pierre Didot et au libraire Antoine Augustin Renouard. Mais ce moyen est très long, attendu qu’on ne peut corriger les fautes qu’après avoir cliché et fait épreuve. Néanmoins, comme le souligne Alain Nave, « les années 18101820 marquent assurément la réussite et la prospérité des éditions stéréotypes, expérience pionnière de « massification » dans le commerce du livre, tant en France qu’en Grande-Bretagne » 76 . Une expérience qui fut appliquée de façon déterminante au commerce de la presse périodique, notamment lors du développement de la rotative. Vers 1818, en Angleterre, Lord Charles Stanhope, qui a laissé son nom à un système de presse à bras, développe de son côté un stéréotypage à base de moulage au plâtre. En Allemagne, on semble, là aussi, avoir pratiqué couramment la stéréotypie au plâtre dès les années 174077. Ambroise Didot nous renseigne à ce sujet :
1818. Introduction en France du procédé de stéréotypage au moyen du moulage en plâtre inventé par Lord Stanhope. Ce procédé, qui n’a rien de supérieur pour la netteté des empreintes à ceux de Firmin Didot et d’Héran (sic), est moins dispendieux et d’un usage plus facile, ce qui le fit généralement adopter. Plus tard, vers 1846, on a tenté de substituer au plâtre, des moules composés de deux feuilles de papier entre lesquelles est l’œil des lettres d’une page au moyen d’un frappage avec une brosse. (…) Lorsque ces flancs ont été séchés sur la page même dont ils ont pris l’empreinte, ils sont placés dans une boîte que l’on plonge ensuite dans une chaudière où le métal est en fusion ; mais le cliché qu’on en retire est moins parfait que par le moulage en plâtre. » (Ambroise Firmin-Didot, Essai col. 868) 78

Mais si le plâtre est utilisé un temps, c’est surtout l’emploi du papier, pour le moulage des formes typographiques, qui sera la meilleure des innovations retenue par les professionnels. Jean Baptiste Genoux pour les uns, ou Claude Genoux pour les autres, inventa en 1808 le clichage au moyen d’une pâte d’argile associant le papier et le plâtre. Ancien imprimeur à Gap, puis compositeur à l’imprimerie Pélagaud de Lyon, Genoux améliore en 1829 le procédé en imaginant de clicher les pages au moyen d’une pâte d’argile finement étendue entre plusieurs couches de papier très mince. Son invention
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DUPONT Paul, Histoire de l’imprimerie, (2 vol.), Paris, Éditions de L’Harmattan, 1998 (1re éd. : 1854), tome II, p. 421. Pour Alain Nave, la machine à produire des clichés, par l’abaissement sur la plaque d’alliage métallique en cours de refroidissement, du mouton qui porte la matrice. C’est ainsi qu’on nomme cliché la « forme ou planche solide » dont parle Dupont, cliché que l’opération décrite permet de multiplier abondamment. 75 Op.cit., NAVE Alain, La Stéréotypie, entre innovation technique et produit éditorial, p. 286. 76 Op.cit., NAVE Alain, la Stéréotypie, entre innovation technique et produit éditorial, p. 287. 77 Bulletin de la Chambre syndicale des imprimeurs typographes , n° 49, 10 mars 1898. 78 Op.cit., JAMMES André, Les Didot, trois siècles de typographie et de bibliophilie 1698-1998, p. 56.

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annonce déjà le système du flan, qui servira à la prise d’empreinte pour des opérations de clichage de grande qualité. Mais avant de le révéler, il s’en assura la propriété par un brevet d’invention, « la stéréotypie genouxienne », qui lui fut accordé le 29 juin de la même année. Il explique son système :

La matrice que j’ai l’honneur de soumettre est composée de sept couches de papier ; la dernière du côté de l’œil est huilée et sanguinée. Entre ces couches, je passe légèrement, avec un pinceau, un mastic composé d’argile, de colle de peau et d’un peu d’huile. Tous les mastics peuvent être également employés ; j’ai adopté celui-ci comme plus économique. J’applique le tout sur la page modèle et fais entrer cette application avec un rouleau, comme pour faire une simple épreuve. Cette opération faite, je mets le tout en presse et le laisse sécher. Lorsqu’elle est sèche, je colle un cadre de carton sur le dos de la matrice pour donner plus de relief à l’œil du caractère ; après, je la place entre deux plaques de fer où j’ai collé plusieurs feuilles de papier où se trouve un cadre de l’épaisseur que je veux donner à la page moulée. Je coule la matière en fusion par une forte ouverture pratiquée à l’une de ces plaques, et la page est parfaite. Mon invention est toute dans le papier. 79

Jean-Baptiste Genoux fut oublié après sa mort, réhabilité grâce à un témoignage de Pélagaud, son ancien patron, publié dans le journal La Typologie Tucker en 1875. Le voici dans son intégralité avec une erreur d’orthographe puisque Genoux, dans cet article, est écrit avec un d et non un x. Nous avons préféré garder ce témoignage tel qu’il se présente à nous:
L’inventeur du cliché au papier À monsieur le rédacteur, Lorsque je vais à Paris, je demande toujours aux imprimeurs que j’ai l’occasion de voir, s’ils connaissent le nom de l’inventeur du cliché au papier ; tous m’ont répondu unanimement que non. Or, le cliché au papier a été inventé par un compositeur du nom de Genoud, lequel a pris un brevet d’invention en 1829. Il était alors employé chez M. Rusand, auquel je n’ai succédé que quatre ans après. Mais je faisais dès ce temps-là beaucoup imprimer chez mon prédécesseur, comme écrivain et rédacteur d’une revue la plus importante qui existe, eu égard au nombre d’exemplaires auquel elle est tirée. J’ai donc connu Genoud, qui, comme compositeur, travaillait pour moi ; il est né dans le département de l’Isère et il est mort depuis longtemps. Il a été tellement oublié, que je suis peut-être le seul au monde sachant qu’il est l’auteur du procédé qui, depuis Gutenberg, a le plus perfectionné l’imprimerie dans ses rapports avec la librairie. J’ai donc pensé qu’il était de toute justice de faire passer son nom à la postérité, et je me suis adressé à vous, dont la publication est consacrée tout entière aux intérêts des imprimeurs et de l’imprimerie. La librairie doit peut-être encore plus de reconnaissance à Genoud. Avec la moitié moins de capitaux, on peut publier un nombre double d’ouvrages. Mon prédécesseur tirait toujours à 3 000 à la fois. Genoud avait pris un brevet d’invention en 1829 ; il en avait cédé l’exploitation, pour les départements du Rhône et de la Loire, à mon prédécesseur, M. Rusand, aux droits duquel j’ai succédé. Les Parisiens s’imaginent qu’ils ont perfectionné le procédé
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BELLANGER Claude, GODECHOT Jacques, GUIRAL Pierre et TERRON Fernand (sous la direction), Histoire générale de la presse française, (5 vol.), Éditions des PUF, Paris, 1969. Tome II: L’Évolution des techniques de 1815 à 1871, p. 23.

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Genoud ; ils l’ont, au contraire, détérioré en employant la craie ou terre de Briançon à la place de l’argile pure bien tamisée. Un imprimeur se vantait d’avoir tiré jusqu’à quatre clichés des mêmes matrices. Aussi, comme je l’étonnai en lui disant que j’avais fondu jusqu’à vingt clichés dans les mêmes matrices, et qu’après trente ans mes matrices étaient encore bonnes ! J.B. Pélagaud, Lyon, le 11 février 1875. 80

Le brevet déposé pour un procédé qui perfectionne la stéréotypie est en fait, l’acte de naissance du flan de clicherie moderne81 qu’utiliseront Worms et Marinoni dans leurs propres recherches. Genoux demanda l’approbation de la Société d’encouragement, qui délégua MM. De Lasteyrie, Mérimée et Francœur pour assister aux expériences et en faire un rapport, qui fut approuvé en séance de la Société le 10 août 1831. Devant la commission, Genoux stéréotypa une page in8°, en petit romain interligné, en prenant l’empreinte avec un flan préparé à l’avance auquel il avait donné ce nom qui a été conservé. Tout son secret tenait dans la préparation du flan réalisé à partir de plusieurs feuilles de papier superposées et collées avec une bouillie claire faite de kaolin et d’eau, contenant une dissolution de colle de peau 82. En quelques minutes, le flan appliqué sur la forme recevait en creux l’exacte empreinte du relief, la conservait fidèlement et sans retrait, se détachait et se prêtait immédiatement à l’opération du clichage. Le rapport fut fait par Francœur, au nom de la commission spéciale sur les procédés de stéréotypages inventés par Genoux, et publié dans le Bulletin de la Société d’encouragement de 1831, entre les pages 374 et 380 du volume n° 30. Une synthèse historique de ce rapport est présentée, ce qui permet de revenir sur les essais de Didot, d’Herhan, de Paroy, pour finir par l’invention de Genoux83. Les éditions stéréotypes ont été réservées aux ouvrages d’un grand débit, ou qui nécessitent une extrême exactitude, ou bien dont le texte est invariablement fixé. Telle sont les Tables de logarithmes, la Bible, les ouvrages classiques, etc. La fabrication des assignats, sujet d’importants travaux en ce genre, ne semble pas avoir eu le temps de perfectionner les méthodes au point de les rendre d’une application facile aux besoins ordinaires de l’imprimerie. Néanmoins, le clichage fut surtout employé pour éviter les doubles compositions, relativement plus coûteuses, afin de rendre possibles les publications périodiques tirées à un grand nombre d’exemplaires et vendues bon marché. Jean-Baptiste Genoux ne retira guère de bénéfice de son procédé, puisqu’il mourut peu après, en 1835. L’invention de Jean-Baptiste Genoux disparaîtra des esprits un temps avant que Lottin de Laval84 ne redécouvre le procédé vers 1844 en inventant la « lottinoplastie »,
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L'Intermédiaire des imprimeurs, « Étude pratique sur la clicherie », 15 novembre 1896. Photo : Musée des arts et métiers-Cnam, Paris / photo S.Pelly. 82 L'Intermédiaire des imprimeurs, « Étude pratique sur la clicherie », 15 novembre 1896. 83 Lire annexe A, p. 507 (1) 84 L'Intermédiaire des imprimeurs, « Étude pratique sur la clicherie », 15 novembre 1896

PÉLAGAUD J. B, « L’inventeur du cliché au papier », La Typologie Tucker, n° 24, avril 1875

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autrement dit le moulage au papier85. L’invention passa de la sculpture à l’imprimerie grâce à l’atelier de Lottin de Laval au musée du Louvre. Ce fait fut confirmé en 1868 par un clicheur du nom de Destigny, avec lequel Desormes, directeur de l’école Gutenberg et propriétaire d’un cliché de Lottin de Laval, a travaillé à Rennes. Destigny avait fait son apprentissage à Boussac, dans l’imprimerie de Pierre Leroux qui, en 1849, était député et propriétaire de l’Imprimerie de Boussac. Le principe du flan86 sera plus tard perfectionné par Marinoni et par d’autres, mais le clichage au papier reste, au début, pratiquement du domaine exclusif de l’impression des livres. Il ne passe vraiment dans la presse, en France, qu’au moment où Nicolas Serrière-père et Petin, collaborateur d’Émile de Girardin, de Jacob Worms et de Marinoni, lui apportèrent en 1851 et en 1852 des innovations qui permettront l’impression des journaux de ce dernier comme La Presse d’abord, puis La Liberté plus tard, et enfin Le Petit Journal .

C’est ce procédé, encore en usage, qui a contribué puissamment à aider la presse du soir dans le développement qu’elle poursuit, et qu’elle atteindra, grâce à lui. C’est lui que nous avons expérimenté pour la presse périodique du soir, dès 1852, avec la seule modification de clicher de la hauteur de la lettre, et dont nous nous servons encore pour clicher la Presse et le Petit Journal. Seulement, comme nous étions obligés de mouler plusieurs fois sur une même empreinte ou flan, et que le flan en papier ne résistait pas à l’action du plomb et du régule en fusion, dont la chaleur s’élève à 350 degrés, il a fallu chercher une matière dont la cohésion fût plus résistante. Nous avons réussi, secondé par l’intelligent ouvrier M. Antoine, qui est le prote de notre clicherie. Nous y avons ajouté aussi un très puissant outil, qui est chez nous d’un grand usage, la scie à ruban mue par la vapeur. Ce que cet outil débite est prodigieux. Il épargne des bras et ôte à la vue le spectacle repoussant d’une fatigue compromettante pour la vie des hommes. Il est juste de consigner ici que, pour que tous ces perfectionnements fussent complets, il a fallu que l’industrie de la papeterie y concourût. Les journaux actuels, leur format, leur consommation, seraient impossibles sans l’introduction de la machine dans la fabrication du papier. C’est encore un Didot que nous voyons parmi les premiers inventeurs, MM. Berte-Hamoir, Canson, etc. Si cette fabrication du papier à la mécanique laisse beaucoup à désirer sous le rapport de la qualité, il faut dire que le bas prix auquel les fabricants le vendent vient en aide à ceux de ces journaux qui sont eux-mêmes basés sur le bon marché. Ainsi, il y a vingt ans, un journal du soir qui avait tiré 1 500, 2 000, 3 000, 5 000 au plus avait fait merveille. En 1855, nous tirions la Presse, journal du soir, à 55 000 exemplaires, en deux heures et demie. Et que l’occasion revienne où la curiosité publique se tient éveillée, nous sommes armés de façon à satisfaire à une

Chargé, par les gouvernements de Louis-Philippe et de la République de 1848, de nombreuses et périlleuses missions scientifiques en Égypte, en Syrie, à Babylone, en Arabie, en Perse, il avait été frappé par les difficultés que causait le moulage au plâtre pour la reproduction des monuments historiques dont il s'était promis de doter nos musées. Un seul monument nécessitait en effet quelquefois le chargement d'un navire entier ; de plus, le moulage était impossible dans la plupart des cas et occasionnait des frais énormes. Lottin de Laval résolut de modifier cet état de choses et, s'étant mis à l’œuvre, il inventait, à la fin de 1844, la lottinoplastie, autrement dit le moulage au papier. Le premier flan en papier fut exécuté en janvier 1844 à Bagdad, pour la reproduction du fameux cylindre d'Apis, qui est aujourd'hui la propriété du British Museum, et qui appartenait alors au colonel Taylor, gouverneur de l'Inde anglaise. 86 Préparation du flan : fidèle reproduction, en sens inverse, de la page typo, le flan servira de matrice pour couler, au moment opportun, le cliché monobloc (en alliage spécial) utilisé pour l'impression sur papier. On réunit, dans un cadre métallique rigide, sous forme de bloc cohérent, du format de la page à imprimer, les clichés typographiques composés. Puis, sur ce bloc, on applique une feuille de carton ou « flan » d'environ 4 mm d'épaisseur, préalablement humidifié, et on introduit le tout dans une presse spéciale. Le flan, fortement pressé sur le cliché typographique, en reproduit exactement les creux et les reliefs. Il passe ensuite dans un cylindre où il acquiert la forme bombée lui permettant de s'adapter à la rotative.

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publicité plus considérable, puisqu’il nous est donné, au moyen de quatorze compositions clichées, de livrer chaque jour, en moins de trois heures, à la vente et à la poste, une publication qui tire plus de 150 000 exemplaires. 87

La suppression du timbre des avis et annonces, par application de la loi du 23 juin 1857 aux journaux non politiques, donna un coup de fouet à la recherche et au développement de la rotative en France dans la décennie des années 1860. On compte, en 1866 en France, 267 journaux politiques dont 63 imprimés à Paris, et 1 307 journaux non politiques dont 703 à Paris, soit plus de la moitié. Nicolas Serrière-fils, l’imprimeur du Petit Journal, prend pour point de comparaison, dans sa réflexion, Le Journal de l’Empire de 1810 ou Le Constitutionnel de 1819. Ces journaux ont eu un succès majeur et leur tirage a été considérable. Le Journal de l’Empire fort de 29 000 abonnés, faisait six compositions et tirait sur douze presses à bras, explique Nicolas Serrière. Le Constitutionnel avec 20 000 abonnés faisait quatre compositions et tirait sur huit presses à bras. Le tirage durait 12 ou 14 heures. Le Journal de l’Empire coûtait 60 francs pour un an d’abonnement ; il contenait à peu près le quart de la matière que contient aujourd’hui Le Journal des débats. Le Constitutionnel coûtait 72 francs par an ; son format ne différait guère de celui du Journal de l’Empire. Le plus grand journal de cette époque était Le Moniteur qui, malgré son format exigu, coûtait 100 francs par an. En supposant que l’idée d’une publication quotidienne non politique fût alors venue à quelqu’un, et que, le succès couronnant son œuvre, cette publication eût promptement atteint un grand chiffre de tirage, il lui eût alors fallu, pour un tirage de 120 000 exemplaires, précise Nicolas Serrière, 1 520 ouvriers et 160 presses à bras. De quoi fournir de la besogne à dix imprimeries, car il eût été impossible de songer à réunir tout ce personnel et ce matériel dans un seul et même local. En 1864, Le Petit Journal, publication non politique, tire à 150 000 exemplaires en moyenne tous les soirs, de 4 heures à 6 h 45, et n’a besoin, du fait de l’emploi de la clicherie et du perfectionnement des machines pour sa confection, que de 89 ouvriers et 7 machines88. Nicolas Serrière reconnaît néanmoins que la mise au point de cette clicherie n’est pas venue sans difficultés ni essais :

Cette chose qui semble si simple à première vue, n’est pas venue au monde grande personne comme elle l’est ; elle a mis dix ans à se perfectionner. Les premiers essais de clichés pour journaux ont été faits par mon père, pour la Presse, en 1852. En 1854 et en 1855, les progrès accomplis avaient déjà permis de clicher des pages entières. Dès lors, on aurait pu tirer de ce procédé un grand parti. Ce n’est qu’en 1863 qu’il a eu l’occasion de l’appliquer sur une grande échelle pour l’impression du Petit Journal et de la Presse. Aujourd’hui, on reproduit vingt compositions du Petit Journal, qui se tirent sur dix machines à 290 000 exemplaires. Le tirage commence à quatre heures. À sept heures, tout est expédié par les voies ferrées. Nous clichons les grandes pages en dix-huit minutes, quatorze bourses en douze minutes. C’est ce procédé qu’il a été plus facile au Moniteur de copier que de décrire. Il ne lui aurait cependant pas coûté davantage d’en dire l’origine. Et si le Times veut gagner des minutes, il n’a qu’à venir voir ce que nous faisons, il ne lui en coûtera rien. Il pourra même débaucher nos meilleurs ouvriers. 89

SERRIÈRE Nicolas (père), imprimeur du Petit Journal, « De la clicherie », L’Imprimerie, n° 8, août 1864. Ibid. cit., SERRIÈRE Nicolas (père), imprimeur du Petit Journal, « De la clicherie », L’Imprimerie, n°8, août 1864. 89 SERRIÈRE N. P. (fils), « Clichage des journaux », L’Imprimerie, n° 25, janvier 1866, p. 277
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Mais nous avons vu que les racines de ce procédé sont encore plus anciennes. En matière d’histoire industrielle et concernant la France, on ne peut remonter au-delà de la loi de 1791, en vertu de laquelle furent délivrés les premiers brevets dans ce pays, ce qui empêche toute recherche antérieure à cette période. Mais c’est encore en Angleterre, avec William Nicholson (1790), éditeur du Journal philosophique, que se trouve le projet « écrit » 90 de la première presse mécanique pour remplacer la presse à bras et le premier projet « théorique » de la rotative. Nicholson, outre l’adaptation du cylindre à l’encrage, fait passer le papier entre deux cylindres, selon son dessin intégré à la biographie écrite sur Koenig par Théodore Goebel91, sur l’un desquels était fixée la forme des types. Un cylindre, garni de drap, pressait le papier de manière à lui faire recevoir l’impression. Aux Etats-Unis, vers 1847, c’est le mécanicien Richard Hoe qui va marquer les esprits de la profession avec sa rotative circulaire à caractères mobiles. L’idée va se propager, via l’Atlantique, vers la France d’abord, puis par l’Angleterre. Pour la Grande-Bretagne, ce fut, après le projet de l’Anglais William Nicholson et les réalisations des Allemands Koenig et Bauer en 1814, la référence pour tous. Deux ingénieurs-mécaniciens très habiles, Auguste Applegath et son beau-frère Edward Cowper, élèves de Koenig à Londres, s’imposèrent en Europe ; d’abord en France en 1818, en devenant les premiers constructeurs de machines à imprimer de ce pays, au début de l’industrialisation de ses industries graphiques. La seconde génération fut en fait la première génération de mécaniciens français, pour les presses classiques, en particulier avec les Gaveaux ou avec Jacob Worms et ses recherches sur la rotative. Jules Derriey, Alauzet ou Hippolyte-Auguste Marinoni animèrent la troisième génération en poursuivant les recherches sur la rotative.

2.2. La rotative à cliché stéréo de Jacob Worms avant celle à caractères mobiles de Hoe
En attendant ce développement de la rotative, Gaveaux confia de plus en plus de responsabilités à Marinoni à l’époque des premières recherches sur la rotative à stéréo de Jacob Worms. Il l’installe dans les imprimeries qui réalisent les plus forts tirages de quotidiens, où Marinoni est en charge de surveiller le fonctionnement des «presses mécaniques». C’est ainsi qu’il rencontre les maîtres de l’opinion de l’époque : « J’entrai en relations avec Guizot, Thiers et surtout Girardin, qui ne me trouvaient pas trop bête et qui, parfois, voulaient bien m’inviter à dîner. Ces jours-là, je louais un habit, car j’étais trop pauvre pour pouvoir en acheter un 92 ». Émile de Girardin l’appréciant pour sa vivacité d’esprit et son activité au labeur réussit à l’intégrer dans sa sphère. Formidable patron de presse après un début difficile, Girardin est né le 21 juin 1806 d’une relation extra-conjugale, il n’est pas reconnu dans un premier temps par son père. La mère d’Émile se nommait Adélaïde-Marie Dupuy, et son mari Joseph-Jules
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Patente prise à Londres le 29 avril 1790 GOEBEL Théodore, Frédéric Koenig et l’invention de la presse mécanique traduit de l’allemand avec l’autorisation de l’auteur par Paul Schmidt, Éditions Paul Schmidt, imprimeur-éditeur, 1885. 92 La Liberté, « Le roi de l’imprimerie », 8 janvier 1902.

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Dupuy, citoyen de Paris, fonctionnaire ayant été envoyé en mission deux ans plus tôt, séjournait en Guyanne. C’est durant cette période, qu’Adélaïde-Marie Dupuy rencontra le comte Alexandre de Girardin, séduisant capitaine des hussards. Issu d’une grande famille d’origine italienne93, ce dernier après avoir parcouru les mers dans sa prime jeunesse, était revenu se battre pour Napoléon. De cette relation naquit Emile, ainsi prénommé par son père, marqué par l’histoire et par son propre père. En effet, le marquis René de Girardin, père d’Alexandre, avait admiré et hébergé Jean-Jacques Rousseau, qui fut, selon son vœu, enterré dans sa propriété d’Ermenonville, au milieu de cette île des Peupliers où il aimait à rêver : L’influence de l’auteur du Contrat social se prolongeait au-delà de la mort, à la faveur d’une naissance si peu désirée. Émile, mieux qu’un prénom, fut une signature. 94 Émile de Girardin 1806-1881 Ce n’est qu’à sa majorité, en 1827, qu’Émile se fera appeler Émile de Girardin. Ce fut pour lui une sorte de seconde naissance. Girardin a vingt-deux ans lorsque, le 5 avril 1828, il fonde Le Voleur, gazette périodique contenant les meilleurs extraits de ce qui paraît dans les autres journaux. Le 10 octobre 1829, il fonde La Mode, « revue des modes, galerie des mœurs, album des salons ». Le 1er juin 1831, il épouse Delphine Gay, femme remarquable qui anima brillamment sa maison en y invitant le Tout-Paris. En octobre 1831, Girardin fonde Le Journal des connaissances utiles, au prix de 4 francs par an, puis de nombreuses autres publications : L’Almanach de France, tiré à 1 300 000 exemplaires, L’Atlas portatif de France, à 20 sous, L’Atlas universel, à 2 francs, Le Journal des instituteurs primaires, Le Musée des familles... Mais Girardin songe à créer un journal non politique. Il s’associe avec Dutacq, propriétaire du Droit, pour lancer La Presse. Mais les deux hommes rompant rapidement leurs accords, Dutacq fondera Le Siècle, et Girardin lance La Presse le 1er juillet 1836. Un jour fabuleux pour l’histoire de la presse française95, affirme Pierre Pellissier. Le prospectus distribué à cette occasion est révélateur des ambitions de Girardin :

Cette œuvre, écrivait Girardin, sera la formation paisible, lente et logique d’un ordre social où les principes nouveaux dégagés par la Révolution française trouveront enfin leur combinaison avec les principes éternels et primordiaux de toute civilisation…Tâchons de rallier à l’idée applicable du progrès tous les hommes d’élite et d’entrain, un parti inférieurs, qui ne savent ce qu’ils veulent…Sans donner le fatigant spectacle d’un journal sans conviction et sans unité, admettant à tour de rôle le pour et le contre, ou bien celui d’un journal sans individualité, pillant de-çà, de-là, timidement et tardivement, la Presse aura cela de particulier qu’il suffira qu’un débat ait de l’importance pour qu’elle l’accepte contradictoirement avec empressement et loyauté en présence de ses lecteurs. 96

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MAZEDIER René, Histoire de la presse parisienne, Paris, Édition du Pavois, 1945, p.85. Ibid.cit., MAZEDIER René, p. 85. 95 PELLISSIER Pierre, Émile de Girardin, prince de la presse, Paris, Éditions Denoël, 1985, p. 101. 96 RECLUS Maurice, Émile de Girardin, le créateur de la presse moderne, Éditions Brodard & Taupin Coulommiers, Paris, 1934, p. 83 (microfiche M-20874).

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Le tarif d’abonnement est fixé à 40 francs, mais à ce prix, l’affaire est déficitaire. Il ne s’agit plus de raisonner comme les directeurs de la presse d’hier. La recette n’est plus calculée sur les abonnements, mais sur le produit de la publicité, considérée jusqu’alors comme négligeable et que Girardin place en page 4. C’est là qu’il «étale» sa publicité, celle qu’il vend, ou s’offre quand il n’a pu vendre l’emplacement. Ce sera la clef du secret de Girardin et de sa réussite, le nombre de lecteurs augmente, attiré par le prix réduit de l’abonnement, et ce, grâce à l’apport de l’argent de la publicité. Certes, cette idée n’était pas venue toute seule à Girardin. Ce système, déjà appliqué en Angleterre, le produit annuel des annonces d’un journal comme Le Times atteignait presque un million de francs.

Mais l’illumination du fondateur de La Presse fut de lier – ce qu’on n’avait jamais fait avant lui, d’après Maurice Reclus – d’une part l’idée de gros tirage à l’idée de multiplication des annonces et d’augmentation de leur tarif et, d’autre part, l’idée de diminution du prix de l’abonnement à celle de gros tirage, ce qui revenait à donner à la combinaison l’augmentation du nombre et du prix des annonces pour but, la diminution du prix de l’abonnement pour moyen.97

La Presse eut, en six mois, 10 000 abonnés, puis augmente son tirage à 20 000 exemplaires. Mais en 1839, la crise financière devient aiguë. En trois ans, le déficit s’élève à 426 000 francs. La liquidation est demandée puis obtenue, et, le 31 mai de la même année, La Presse est adjugée pour 127 361 francs à Girardin qui s’associe au banquier Dujarier (ou Dujarrier), profitant de cette opportunité pour racheter son propre journal. Girardin augmente alors de 40 à 48 francs le prix de l’abonnement, et dès lors, La Presse fut toujours bénéficiaire. En 1848, le journal tire à 23 000 exemplaires, et il tira jusqu’à 63 000 durant les événements de cette même année. Les décrets du gouvernement provisoire (suppression du timbre le 4 mars 1848, suspension du cautionnement et suppression de la censure des dessins le 6 mars, libération de l’attribution des annonces légales le 8 mars) accompagnent, précise Pierre Albert98, plus qu’ils ne la provoquent, la multiplication des nouveaux journaux à Paris et en province. Girardin, grâce à cette nouvelle législation, va connaître des heures de triomphe pendant cette même période et son tirage monta même jusqu’à 70 000 exemplaires. Le plus urgent est alors de trouver un imprimeur et surtout un mécanicien, tel Marinoni, qui puisse gérer au mieux tous les problèmes lié à l’impression de La Presse et de ses autres journaux, afin d’éviter les « casses machine » qui provoquent de nombreux arrêts et par conséquent des pertes de temps et d’argent importantes. Dès le départ, en vertu de la loi sur le brevet d’imprimeur lui interdisant jusqu’en 1870 d’avoir sa propre imprimerie, Émile de Girardin est obligé, pour fonder Le Voleur en 1828, de s’associer à un imprimeur et un mécanicien. Cette alliance est indispensable, du fait d’une importante concurrence entre les journaux à l’époque, pour trouver un imprimeur. Rappelons en effet que paraissent alors environ
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Ibid. cit. RECLUS Maurice, p. 85. ALBERT Pierre, « L’abandon du monopole postal et ses effets (1850-1890) », La Distribution et la diffusion de la presse, du XVIIIe siècle au IIIe millénaire, actes du colloque publiés sous la direction de Gilles Feyel, Éditions Panthéon-Assas, Paris, 2002, p. 144.

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130 journaux à Paris, dont 84 diffusés également en province, soit 16 quotidiens dont 13 « politiques », 18 journaux sur la médecine, 11 sur la littérature, 8 sur la musique, 6 sur le théâtre, ces titres diffusant au total tout juste 50 000 exemplaires ! La clientèle est bien réelle et les abonnés seront 2 500 pour Le Voleur, dès ses débuts. Le règlement des abonnements annuels, 22 francs par abonné, sera utilisé en premier lieu par Girardin pour payer son imprimeur. Pour réaliser le tirage du journal Le Voleur, Girardin va d’abord choisir le mécanicien-imprimeur, Alexandre Selligue, au 14 de la rue des Jeûneurs, près de la rue Montmartre. Selligue est déjà sollicité par d’autres titres car il possède l’une des rares presses mécaniques à vapeur de Paris. En 1828, il en existe une trentaine tout au plus pour la capitale. Mais très vite Girardin juge que Selligue n’a plus la capacité de répondre aux nouveaux besoins de 1848 en terme d’importance de tirage. Il ne l’estime donc plus apte à imprimer Le Voleur. Girardin négocie alors un temps avec Béthune & Plon, installés au 36 de la rue de Vaugirard, afin de faire pression sur Selligue pour que celui-ci améliore sa capacité de production. Mais Béthune & Plon ne peuvent imprimer La Presse que six jours sur sept, alors que son tirage ne cesse d’augmenter et que la concurrence avec les autres quotidiens est de plus en plus féroce. En neuf ans, La Presse est passée de 10 000 à 22 000 exemplaires, Le Constitutionnel a un tirage équivalent, et Le Siècle dépasse les 30 000 exemplaires. Heureusement, parmi les vingt trois autres quotidiens paraissant à Paris, vingt d’entre eux ont un tirage inférieur à 5 000 exemplaires99. Après avoir racheté La Presse, Girardin n’est donc pas satisfait de la capacité de production de ses imprimeurs. Il s’installe alors rue Montmartre, au numéro 123 ou au 131, suivant les époques. Il fait alors appel à l’imprimerie Béthune & Plon qui détient l’indispensable brevet royal, lequel sera bientôt accordé à un autre imprimeur, Nicolas Serrière et Cie. Lors de cet emménagement, plus que ses rédacteurs, constate Pierre Pellissier, c’est son imprimerie qui préoccupe Girardin. Il désire tirer La Presse plus rapidement, être prêt pour une diffusion accrue. Déjà en 1828, lorsqu’il sortit son premier journal Le Voleur, Girardin exprimait le besoin, pour la réalisation de ses grands projets, d’avoir des moyens de production plus puissants et plus rapides que tous ceux alors en usage. Tandis qu’en Angleterre, l’échec de l’initiative concernant la machine rotative reviendrait à Sir Rowland Hill en 1835100, Girardin, de son côté, confie l’étude de ses projets à l’ingénieur Duméril101, puis s’associe à Jacob Worms qu’il va suivre dès les premiers essais réalisés avec Claude Justin en 1838. Mais alors qu’intervient la nouvelle
Op. cit., PELLISSIER Pierre, p. 145. La Typologie-Tucker, n° 123, « Machine rotative Alauzet », 15 septembre 1880, vol. III. Voir aussi BERRY, William-Turner et POOLE, Herbert-Edmund, Annals of Printing : A Chronological Encyclopaedia from the Earliest Times to 1950, Éditions Blandford Press, Londres, 1966. Après les recherches théoriques de William Nicholson et pratiques de Koenig et Bauer, comme nous l’avons vu, Rowland Hill est un personnage connu pour l’introduction du timbre-poste à dix centimes dans le Royaume-Uni. En 1835, il prit un brevet pour une machine à papier sans fin, mais ce prototype présentait, dans son fonctionnement, de nombreuses difficultés et fut abandonné. Sa machine ne fut jamais, par ailleurs, utilisée pour imprimer des journaux 101 Bulletin de l’imprimerie n° 5, janvier 1877
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législation sur la presse de mars 1848, Girardin veut mieux encore : « une machine d’où l’on peut faire jaillir les feuilles comme l’eau jaillit d’une source » 102. De là à imaginer le système d’impression en continu, un seul pas restait à franchir! À partir de 1838 et jusqu’en 1848, on voit alors apparaître en France plusieurs inventions qui feront réellement entrer la rotative dans le monde de l’imprimerie. Jacob Worms, associé à Claude Justin 103, fera, dans l’atelier de ce dernier au 13 de la rue Gaillon, à Paris, des essais d’impressions sur papier sans fin. Une demande de brevet sera déposée le 30 janvier 1838. Il sera attribué le 24 avril 1838 sous le n° 8483, à Claude Justin pour l’invention et le perfectionnement d’un nouveau mode de clichage qui permet d’appliquer la presse cylindrique rotative à l’impression typographique et à celle des papiers et étoffes peints. Cette presse se compose de deux cylindres, en bois ou en métal, sur lesquels s’appliquent les clichés courbes, et utilise le papier sans fin. Un brevet de perfectionnement et d’addition lui sera attribué en juillet 1838 sous le n° 9149. Malgré tout, deux grandes difficultés subsistaient à ce moment-là dans les recherches sur la rotative ; la première étant de trouver un moyen de clichage qui permettrait de se servir des types ordinaires de la typographie et qui se plierait à la forme cylindrique. Claude Justin imagina de substituer l’argile à la craie et au plâtre utilisés pour prendre l’empreinte. Il s’inspira de la découverte de Jean-Baptiste Genoux consistant en un flan à base de papier et de craie, et employa un moule « à plat demicylindrique » avec lequel il obtint de bons résultats. La seconde difficulté à résoudre était relative à la touche : la rapidité de la rotation échauffait les rouleaux et liquéfiait la pâte. En multipliant les toucheurs autour d’un cylindre spécial, chacun d’eux obtient un repos suffisant. La disposition de la machine elle-même est très simple : le papier suit une marche horizontale, passe entre une première paire de cylindres dans laquelle le cylindre imprimeur est superposé au contre-imprimeur de même diamètre. L’ impression suivante est passée par une autre paire de cylindres simplement transposés. Jacob Worms a continué les recherches de Claude Justin. Il abandonne un temps son imprimerie d’Argenteuil à son fils pour se consacrer à la construction de machines à imprimer. Ses recherches aboutissent aux prémisses de la rotative moderne que Marinoni se chargea de construire et de développer industriellement ensuite. Ce fut, pour Jacob Worms, émigré d’Allemagne, un vrai parcours du combattant dont la conséquence fâcheuse fit oublier durant un certain temps ses travaux et son rôle fondamental dans le développement de la rotative en France et dans le monde. Pour preuve, dans ses mémoires quelque peu remplis d’inexactitudes, Jean Hippolyte Auguste Cartier de Villemessant, fondateur du Figaro en 1854, ignore complètement les travaux de Jacob Worms et désigne de façon erronée Hoe comme étant l’inventeur de la rotative à papier continu. Heureusement le témoignage de Marinoni viendra réparer cette erreur et cet oubli historique en redonnant à chacun la place qu’il mérite pour sa contribution à l’histoire de la rotative.
Nous voyons que l’imprimerie des journaux de l’époque fonctionnait avec des rotatives utilisant le papier en bobine, grâce à l’invention par Robert Hoe, en 1846, de la machine à formule cylindrique, mise au point, simultanément, en 1860 aux Etats-Unis par William Bullock, en Angleterre par Mac Donald et J.Caverley et en France par Derriey (pour La Petite Presse) et Marinoni (pour Le Petit Journal). Elle
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Bulletin de l’imprimerie n° 5, janvier 1877 BILLOUX René, Encyclopédie chronologique des arts graphiques édité par l'auteur, Paris, janvier 1943

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assurait, à l’origine, des tirages de 12 à 18 000 exemplaires à l’heure. Grâce à la mise au point de la stéréotypie en 1829 par Claude Genoux et en 1852 par Nicolas Serrières, la reproduction d’une page entière au moyen de flans en carton décrits par Emile Berr, fit gagner un temps considérable et permit, bien entendu, la réduction des équipes de typographes et l’abaissement des coûts 104

Le parcours de Jacob Worms illustre bien, après celui des immigrés anglais du début du XIXe siècle, la décision prise par de nombreux allemands de s’expatrier, en France à Paris, ou ailleurs, en Angleterre comme aux États-Unis. « On ne mesure pas », souligne Helga Jeanblanc, « à sa juste valeur l’importance du transfert des connaissances technologiques véhiculées par ces inventeurs allemands qui le plus souvent, ont dû abandonner aux autochtones les bénéfices tirés de l’exploitation de leur génie ». 105. Faute de moyens nécessaires à l’acquisition d’un brevet, Jacob Worms se voit contraint de s’associer à des commanditaires pourvoyeurs de fonds. Le 28 novembre 1845, allié au célèbre ingénieur mécanicien Eugène-Marie-Claude Philippe106, bien connu au Conservatoire national des arts et métiers, Jacob Worms demande un brevet d’invention qu’il obtiendra le 16 janvier 1846 (n° 2579) pour une presse typographique à mouvement circulaire continu qui consiste au déroulement d’une feuille de papier de 60 à 80 mètres de long, passant par des cylindres où sont fixés les clichés. Jacob Worms est alors installé au 11 de la rue Boule-Rouge, quant à Eugène Philippe il se tient au 19 de la rue ChâteauLandon, dans le faubourg Saint-Martin. Worms déménage rue de l’Échiquier, au n°18, et c’est ici-même qu’il perfectionne son invention. Le 6 novembre 1847, il dépose une demande avec son associé afin d’obtenir un certificat d’addition au brevet d’invention pour sa « machine cylindrique » imprimant typographiquement avec des clichés circulaires. L’événement fut de taille pour la papeterie107. Cette presse nouvelle, alimentée par des rouleaux de papier de 80 mètres, trouvait son utilisation immédiate en corrélation à la première
ROGET-MOULIÉRAS Madeleine, H.Cartier de Villemessant, 1854 – Naissance d’un journal, Le Figaro, Paris, Éditions l’Officine, 2003, p. 442-443. 105 JEANBLANC Helga, Des Allemands dans l’industrie et le commerce du livre à Paris (1811-1870), Éditions du CNRS, Paris, 1994, p. 115. Photo : Musée des arts et métiers-Cnam, Paris / photo S. Pelly. 106 ANDRÉ Louis « Les modèles d'Eugène Philippe dans les collections du Conservatoire », La Revue du Musée des arts et métiers n° 1, septembre 1992, 72 pages, p. 4-10. Eugène Philippe, constructeur mécanicien et fabricant de modèles pour le CNAM, né en 1803, il est le contemporain des grands noms de la mécanique française de la première moitié du siècle, tels Cail (1804), Decoster (1806) ou Bourdon (1808). Sa carrière et ses réalisations multiples en font un représentant typique de cette première génération de mécaniciens parisiens qui fondent leurs ateliers avant 1830 et prospèrent sous la monarchie de Juillet. Il suit les cours de l'école de dessin du CNAM et établit des liens importants avec Le Blanc, professeur de cette école et conservateur des collections des Arts et métiers, ainsi qu'avec son successeur Armengaud. L'Exposition des produits de l'industrie de 1834 consacra sa réussite, et il y reçoit une médaille d'or, particulièrement pour ses modèles destinés au CNAM (royal). En tête de liste, figure la machine à papier continu, puis, sous les nos 4031 : un appareil à cylindres pour la fabrication de la pâte à papier ; n°4032 : une grande cuve pour recevoir la pâte à papier ; n°4033 : une machine à fabriquer le papier avec son appareil sécheur ; n°5606 : un cliché (Worms-Philippe) cylindrique pour presse typographique rotative avec matrice en papier. 107 NEIPP Lucien, Les Machines à imprimer, préface de Georges Dangon, Club bibliophile, Paris, 1952, p.151.
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machine à fabriquer du papier mécaniquement et en rouleau de Nicolas-Louis Robert créée en 1799.

2.3. Marinoni et Jacob Worms au service d’Émile de Girardin
En 1848, Girardin «demande à un de ses jeunes ouvriers, le plus ingénieux sûrement, de réfléchir aux progrès techniques possibles. Ce jeune homme s’appelle Marinoni, il a l’avenir devant lui.»108 Girardin le charge d’accompagner et d’encadrer les recherches de Jacob Worms afin qu’ils travaillent de concert à l’amélioration de sa capacité de tirage. C’est ainsi qu’il lui confie la coordination du développement technique de son groupe de presse dans sa logique de développement et de prépondérance sur la presse française.
Le règne d’Émile de Girardin se poursuit (…) avec quatre préoccupations : le développement technique, qu’il a confié à Marinoni ; l’influence politique qu’il recherche, après avoir affecté de la négliger ; la réputation littéraire de son journal, le premier à offrir à ses auteurs de feuilletons des contrats d’exclusivité ; la liberté de la presse, enfin, sans laquelle rien n’est possible. 109

Girardin s’attache ainsi Marinoni à ses côtés à La Presse, où il est chargé de veiller à la distribution du travail des presses. Les rouages des machines lui sont familiers. Elles seront très actives en 1848. « Pendant les jours d’effervescence populaire, pendant la révolution de 1848, on roulait toute la journée », se souvient Marinoni. La monarchie de Juillet fut fertile, pour la presse, en terme de création de périodiques mais aussi du point de vue technique. La Corporation du Livre et la presse joua aussi un rôle de premier plan dans le brusque changement de régime. De nouvelles entreprises de messageries de presse vont naître pendant cette troisième révolution. Les journaux ont un prix élevé, malgré l’effort de Girardin qui relança La Presse en 1836 avec un abonnement à 40 francs au lieu de 80, grâce aux annonces, formule d’ailleurs repris par Le Siècle. Par cette initiative et grâce à la mécanisation des imprimeries, le journal change de format et passe à 40 x 56 cm, 4 colonnes pour 4 pages en 1837, puis à 43 x 60 cm, 5 colonnes toujours pour 4 pages en 1845, comme l’explique Gilles Feyel.

Il faut relativiser la « révolution girardinienne ». Malgré les espoirs et les calculs de Girardin, la publicité ne s’est pas précipitée sur la presse à 40 francs. Si révolution il y a eu, elle fut dans l’élargissement du cercle des abonnés au monde de la boutique et de l’artisanat, dans la hausse générale du tirage de la presse quotidienne de Paris. Ses initiatives sont cependant parfaitement contemporaines de la croissance du marché publicitaire, due aux effets des débuts de la révolution industrielle. 110

En fait, le nombre des abonnés aux journaux ne dépasse pas en France 200 000 personnes, explique Jean Tulard111. S’il traduit un progrès sensible (les abonnés n’étaient que 70 000 en 1830), force est de constater que, même s’il faut doubler le chiffre en faisant intervenir les lecteurs des cafés et des cabinets de lecture, la majeure partie de l’opinion ignore tout du débat politique. Lorsque la liberté de la presse est rétablie, le 27 avril 1848, on assiste à une extraordinaire floraison de journaux souvent
Ibid. cit., NEIPP Lucien, p. 148. Ibid. cit., NEIPP Lucien, p. 152. 110 FEYEL Gilles, La Presse en France des origines à 1944…, Éditions Ellipses, Paris, 1999, p. 105. 111 Op. cit., TULARD Jean, p. 453.
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précaires et à l’éclosion de clubs, tels La Société républicaine centrale de Blanqui, Les Amis du peuple de Raspail, ou Le Club de la Révolution de Barbès. Les journaux, bien qu’éphémères pour certains d’entre eux, ont connu une multiplication qui frôle l’invraisemblable. On parle de 283 titres qui paraîtront entre le 24 février et le 20 août 1848. Les journalistes se préoccupaient de la parution de leurs feuilles. Certaines imprimeries furent saccagées et une trentaine de presses mécaniques détruites lors des incidents des journées de 1830. Afin d’éviter le renouvellement de ces erreurs, explique Georges Dangon, une affiche datée du 25 février 1848, vers « 6 heures du soir », fut placardée sur les murs de Paris. Elle s’intitule : « Aux ouvriers ! » En voici le texte :
Frères ! Nous apprenons qu’au milieu de la joie du triomphe, quelques-uns des nôtres, par de perfides conseils, veulent ternir la gloire de notre Révolution par des excès que nous réprouvons de toute notre énergie. Ils veulent briser les presses mécaniques. Frères ! Ceux-là ont tort ! Nous souffrons comme eux des perturbations qu’a amenées l’introduction des machines dans l’industrie ; mais, au lieu de nous en prendre aux inventions qui abrègent le travail, et multiplient la production, n’accusons de nos douleurs que les gouvernements égoïstes et imprévoyants. Il ne peut en être de même à l’avenir. Respect donc aux machines ! D’ailleurs, s’attaquer aux presses mécaniques, c’est ralentir, c’est étouffer la voix de la Révolution ; c’est, dans les graves circonstances où nous sommes, faire œuvre de mauvais citoyens ! Suivent les signatures de 29 ouvriers délégués. 112

Malheureusement, ajoute encore Georges Dangon, les sages conseils donnés par l’affiche des 29 ouvriers délégués ne furent pas écoutés de tous. Expulsion d’ouvriers étrangers, bris de machines, protestations contre le travail des couvents qui créent une concurrence au travail en chambre113, sont le lot quotidien de ces journées révolutionnaires. On lit en effet, dans L’Artiste, sous la signature d’Arsène Houssaye, le texte suivant :
Dans l’ivresse de cette victoire rapide comme la foudre, le peuple a brisé les presses des principaux typographes. M. Plon imprimait notre livraison du 27 février quand le peuple s’est précipité contre ses machines comme s’il se fût précipité contre des monstres dévorants. Mais la raison ne fleurit que sur les colères assouvies ; l’on se rappellera demain que les journaux ont sauvé le monde de l’esclavage, et que c’est un crime de lèse-République de briser les presses, ces tables sacrées de la Liberté. 114

Cette menace du sac des imprimeries et la destruction des presses plane sur toutes les journées révolutionnaires de 1848, affirme Georges Dangon. Fin mars, les journaux publiaient l’affiche suivante :

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DANGON Georges, « Typographes et imprimeurs de 1848 », Le Courrier graphique, n° 35, 1948, p. 20. Travailler en chambre, chez soi (ouvrier artisan). 114 Ibid.cit., DANGON Georges, « Typographes et imprimeurs de 1848 », Le Courrier graphique, n° 35, 1948, p.20.

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