Médecin du contingent en Algérie

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Ce récit n'est pas un ouvrage sur la guerre d'Algérie, mais le point de vue d'un jeune médecin parisien brusquement plongé dans un pays et une époque (1959-1960) fort troublés. Mêlé à la vie militaire (c'est un appelé du contingent) et à la vie civile tant européenne qu'algérienne (le besoin de médecins est aigu), François Berton traverse une histoire unique dont il garde le souvenir et la richesse d'expérience, qu'il retrace dans ce livre au gré de ses rencontres et du foisonnement bariolé des univers côtoyés.
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
Lecture(s) : 275
EAN13 : 9782296929913
Nombre de pages : 157
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PRÉ - TEXTE

Ce texte ne se veut pas un témoignage sur la guerre d’Algérie, il en existe beaucoup. Mais un récit très subjectif écrit à partir de souvenirs, de notes, et de lettres retrouvées. Le point de vue d’un tout jeune médecin brusquement plongé du monde universitaire parisien protégé, dans un autre environnement, environnement en grande effervescence, en pleine révolution, en guerre même. Ce grouillement confronte diverses communautés. Civiles ; locales et importées, elles-mêmes très subdivisées. Militaires, de carrière ou d’obligation. En coupes verticales, d’opinions politiques très variées, de milieux sociaux culturels hiérarchisés, d’aspirations, de besoins, d’intérêts tellement différents. Ces tissus s’interpénètrent sans jamais beaucoup se mêler. Peu militaire, n’ayant jamais épousé le prétexte de cette guerre, ignorant auparavant que l’Algérie fut vraiment la France et encore moins persuadé ensuite qu’elle puisse l’ètre, il y est devenu médecin. Ce jeune toubib a pu exercer son métier dans des circonstances tellement bizarres et imprévisibles que tout le reste de sa vie professionnelle a bénéficié de cette assurance que, quelle que soit la difficulté du moment, il en avait rencontré d’équivalentes. Elles

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avaient toujours reçu non pas leur, mais une solution. Il a conscience d’avoir été privilégié sans s’être dérobé et d’avoir trouvé dans la réalité des conditions de survie et d’efficacité sans se donner des obligations de conviction ou d’appartenance. Nous avons essayé de conserver le caractère de carnets au jour le jour, respectant les humeurs passagères, les opinions rendues inévitables par le manque de recul ou le poids de l’environnement. Les sujets les plus variés se chevauchant comme ils arrivaient ; leurs contrastes violents et leurs oppositions illustrant les contradictions de la situation. Puisse ce document apporter aussi une information sur une société et un monde aujourd’hui disparus. Que l’on comprenne les points de vue pas toujours «politiquement corrects» des uns ou des autres. Qu’ils soient remis dans le contexte ou l’émotion du moment. Il y a maintenant prescription.

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Mardi 13 octobre 1959

"Vous devez le même respect à vos chefs militaires qu’à vos patrons dans les hôpitaux…” Cette adresse d’un colonel instructeur, aux cent trente jeunes médecins, élèves officiers de réserve, à Lyon, soulève un certain mouvement de surprise, un étonnement ironique et dubitatif ; voire un début d’hilarité. Ces trois mois d’initiation à une vision militaire de la médecine, celle qui nous attendait, et l’apprentissage de quelques éléments relatifs aux armes et à l’armée, ne s’étaient pas trop mal passés. Et nous étions prêts, sinon à combattre les rebelles en Algérie, du moins à y exercer le métier que nous avions choisi, ce qui, en regard de l’immense majorité des appelés, devenait un privilège. Nous allions être nommés médecin-aspirant, et un commandant nous apprend que, rapidement, après le service, nous passerions, pour repousser la limite d’âge d’un éventuel rappel, aux grades de lieutenant puis capitaine (de réserve). Immédiatement nous avons tous eu la même question : savoir si on pouvait refuser les galons… Stupeur et indignation de l’officier qui nous parlait. Il n’y aurait — parait-il — que les médecins qu’une telle question effleure. Les "autres" n’y songent point.
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Ce à quoi il fallait songer, le temps d’instruction terminé, certains de partir pour l’Algérie, c’est à boucler les paquetages. En plus du réglementaire, une valise personnelle m’assure un nécessaire culturel de survie pour maintenir un environnement rassurant dans un monde sur lequel courent tant de bruits inquiétants. Nous sommes encore entre nous et sentons que nous allons vivre l’expérience individuelle qui manque à notre formation, habitués que nous étions à rester protégés en équipe tant universitaire qu’hospitalière. Nous prenons le train ce soir pour Marseille, avant minuit.
Jeudi 15 octobre.

À Marseille, les bons vieux camions GMC nous emmènent au camp Sainte Marthe, bien connu de tous ceux qui ont transité pour l’Afrique du Nord. Toutes les armes, tous les grades s’y croisent à l’aller ou au retour. Les informations tuyaux et bobards y circulent vite. Les "professionnels", c’est-à-dire les soldats de carrière, nous regardent avec amusement. En fin de journée par de petites rues détournées pour éviter les avenues centrales, occasions de manifestations hostiles à l’envoi de l’armée en Algérie, nous rejoignons le bateau. Départ dans un soleil couchant d’automne méditerranéen, sur le pont, entre copains, entre semblables, silencieux, les figures contraintes de sourires crispés. Quarante heures de traversée, une transition pour devenir différents, quitter la protection de la structure étudiante et hospitalière, et finalement, commencer une autre vie.
Vendredi 16 octobre.

Cette transition présagerait bien de l’avenir. Dîner excellent, bien arrosé ; des compagnons agréables. C’est ça la vie militaire en mer ? Je m’engage ! En revanche le temps sévit, et le cœur versé au bord des lèvres regrette l’excellent déjeuner que nous avons fait.

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Samedi 17 octobre.

Vision attendue du port d’Alger sous le frais soleil et la grande lumière du petit matin. L’aventure commence. Sur le quai, comme dans les voyages organisés, il s’agit de ne pas perdre son groupe dans un mélange de militaires de toutes paroisses. Et, bien sûr, je me retrouve au milieu d’un peloton de gendarmes dont le rôle capital, je l’apprendrai, fait charnière entre le droit civil et les interventions militaire : nous sommes quand même en guerre (mème si, officiellement, le terme n’est jamais employé) dans un territoire dépendant en partie de la loi française. C’est fort complexe. De la ville sourd une atmosphère particulière de très haute surveillance. Jusqu’à une date récente, cette métropole avait été tenue à l’écart des actions brutales de la guerre et ce qui s’était produit avait toujours été vivement réprimé. Mais en septembre 1956 une série d’explosions donne le ton, et attentats, ratissages urbains, grèves et ratonnades sauvages ont vite créé un climat de violence et de suspicion, un fossé entre les communautés, voulu par le FLN. Le général Massu a été chargé de rétablir l’ordre, ce qui a demandé une longue année. Depuis deux ans (8 octobre. 57)— la "Bataille d’Alger" est terminée, le FLN discrédité parmi la population — ce qui peut expliquer la fraternisation de mai 58. Or cette bataille n’a pu être gagnée qu’au prix d’un effort policier et militaire énorme toujours en place (nous le voyons) et de méthodes pas toujours glorieuses. Un théâtre parisien montrait, cet hiver, dans "La Famille Hernandez” la vie pittoresque et truculente des pieds-noirs de Bab el Oued. Ici, c’est toute la Famille Hernandez en infinis cousinages : la ville répond aux clichés que nous portions. Nombreux Européens. Européens ? Algériens français ? Français d’Algérie ? Tous les cas de figures possibles en cette période instable. Espagnols, Siciliens, Sardes, Maltais, toute la Méditerranée grouille. Pas tellement mêlés aux Arabes, plus ou moins nombreux selon les quartiers. Nous apprenons deux dénominations pratiques et non compromettantes : FSNA = Français de Souche nord-

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africaine et FSE = Français de Souche Européenne. Dans les deux cas, quand même français.…
Lundi 19 octobre.

Le temps lourd et humide a permis d’ôter la cravate et de relever les manches. Un premier tri nous répartit selon nos compétences et les besoins des "départements" d’Alger, Oran et Constantine. Pour moi, ce sera le Constantinois. Onze heures de rail pour rejoindre Constantine à 450 kilomètres. La surveillance de la voie et sa vérification permanente justifient la lenteur d’un train bien sûr très protégé par deux wagons bien armés. Nous traversons la Kabylie et les trop fameuses gorges de Palestro dans une atmosphère et un décor de far-west. Le paysage creusé nourrit les rares moutons et les pauvres chèvres de ses buissons chétifs et de ses herbes maigres. Des ravins impressionnants nous partagent entre l’admiration et l’inquiétude. Dans cette région se sont produites les premières manifestations brutales de rébellion en 1944 et surtout en août 1955, suivies d’horribles massacres de Français et de Musulmans. Une violente répression, aveugle et collective de l’armée évita une insurrection généralisée. Le chiffre de douze mille morts est avancé. Loin cependant d’être matée, elle s’intensifie toujours dans ce Constantinois. A la suite de cette insurrection, le gouvernement décida le rappel des réservistes et la prolongation de la durée du service militaire à 28 mois, le 11 avril. 1955. De place en place une garnison en blockhaus, totalement isolée dans l’aridité. Sétif. Une oasis de fraîcheur — et pourtant le berceau du soulèvement. Nous montons vers les plateaux de Constantine, et atteignons en fin de journée cette curieuse ville entourée de gorges et de ravins très profonds. Il y fait frais (1400 m). Au loin, des montagnes pourpres fuient à l’infini. L’atmosphère suinte beaucoup plus l’insécurité qu’à Alger. Là, il faut prendre garde : l’hostilité devient perceptible, mais pimente la vie. Qui n’en avait pas tellement besoin.

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Une bizarre atmosphère que celle de notre groupe, ou de ce qu’il en reste, les autres éparpillés dans les secteurs d’Alger ou d’Oran : une camaraderie et une gentillesse extrêmes entre nous traduisent l’inquiétude, l’imminence d’une séparation définitive. Il ne faudra plus compter bientôt que sur soi. Six jours de voyage depuis Paris, et encore loin d’un terminus inconnu. Quand pourrai-je poser mes pénates un peu longuement ? Nous avons bavardé au mess avec des médecins-aspirants qui rentrent en France : la région serait assez calme ; et à condition de ne pas "faire l’imbécile" il y a peu à craindre.
Mardi 20 octobre.

(Constantine). Nous passons un par un dans le bureau d’un colonel du Service Santé, très courtois et confraternel : - Monsieur Berton. Bien… Bien… Vous êtes marié. - Oui, mon colonel. -Vous êtes en bonne santé… - Oui… - Vous savez un peu de chirurgie, je crois ? - Oui… (J’avais en effet été interne un an en chirurgie à l’Hôpital de la Croix Saint-Simon et avais aidé Louis René). - Nous verrons cela dans une seconde affectation. Pour le moment je vois ce qu’il vous faut… Il est bien fait de sa personne… Il a fière allure… Je connais les hommes au premier coup d’œil. Il vous faut les hussards ; on y parle gras, mais on y a des bonnes manières. Le brave homme. Lui aussi a de bonnes manières, sans parler gras. Il trouve les mots justes pour redonner du cœur à un pauvre paumé déjà las d’une semaine d’errances algériennes. Je serai donc au huitième hussard, Régiment Esterhazy, normalement basé à Epernay. Épernay ! Le champagne. Ce rapprochement s’est plus tard révélé justifié ; mais nous n’en sommes pas encore à le boire.

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Jeudi 22 octobre.

Avant d’arriver chez mes hussards, passage obligé par Bône : petites chambres à l’hôpital, tout près de la casbah ; toute la nuit, chants et bruits non identifiés. Il va falloir s’y faire. Comme aux rencontres de colonels : on les trouve à chaque bifurcation… Celui d’ici, à Bône, mon futur supérieur hiérarchique bien différent de celui de Constantine, ne me gênera pas beaucoup, je ne garde aucun souvenir de son indifférence. Notre petit groupe traverse la ville à quatre heures du matin pour rejoindre la gare. Vu du train, le paysage change très vite. Semblable, près de la côte, au midi de la France, il devient vers le sud, rapidement aride, rougeâtre, semé de mechtas très sales. Villages de maisons bâties en boue et branchages. Les Arabes y vivent terrés comme dans des tanières. Après neuf jours de voyage, Ouenza, cantonnement du huitième hussard, sera mon point de chute, à 55 km au sud de Soukh-Arhas. À Bône, en bavardant j’ai glané de précieux renseignements sur le coin : mine de fer, beaucoup d’Européens, logements acceptables. Quelques précieuses adresses notées. Mais proximité immédiate du barrage électrifié. Notre bande se réduit beaucoup au fil des arrêts et mon dernier compagnon vient de descendre pour rejoindre son unité d’infanterie : me voilà seul. J’imagine tous mes confrères partis de Paris, passés par Alger, et maintenant en face de leur poste et ne pouvant compter que sur eux-mêmes. Le vieux train fatigué s’arrête à midi à Oued-Kebarit. Il reste encore vingt-cinq kilomètres avant Ouenza. Autour de la gare : rien. Aussi loin que l’on peut voir : le bled ras. Là-bas, quelques montagnes desséchées. Dans mon wagon de "première classe", aux velours limés et infiniment poussiéreux, je suis seul. Très seul. Ouenza, fin d’après-midi. Sur le quai, au milieu des camions, des trains de minerais de fer et des Arabes, entre soleil et poussière : mon sac, ma valise et moi.
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Le Djebel Ouenza proche, surplombe ; et la mine s’y creuse. Très vite je jauge l’importance ici de l’uniforme et des galons : les civils ne m’appellent pas monsieur, mais “mon lieutenant”. Le chef de gare est prié de me laisser son téléphone pour appeler le huitième hussard, et dire qu’il fallait prendre livraison d’un médecin aspirant arrivé à quai. Très vite, une jeep descend et me remonte au pied du djebel, devant un médecin capitaine surpris et heureux de me voir : on ne m’attendait pas si tôt. Il me fait fête, content d’avoir un collègue avec qui partager ; et sans tarder me conduit au colonel. Le Comte Alain de Montalivet me reçoit avec grande courtoisie — très Pierre Fresnay dans Les Aristocrates — et m’accueille comme chez lui avec un sens de la propriété des choses et des gens. Le cantonnement, beaucoup moins élégant, tasse le régiment dans de vieux baraquements et n’offre comme infirmerie que trois pièces pas très propres et sombres, compromis entre étable et prison, aux portes épaisses garnies d’énormes verrous et petites fenêtres à barreaux. On y est un peu serrés, même si le capitaine dort en ville. Il y a là le bureau de consultation, la salle de soin, les lits des infirmiers et ceux des malades ; et bien sûr rien de prévu pour moi. C’est là qu’il faudra travailler et vivre, et pour ce soir et quelques autres soirs je dormirai dans un autre bureau et devrai l’évacuer le matin en attendant le prochain départ d’un capitaine dont je devrai occuper la chambre. De telle sorte que je n’ai pas encore, depuis Paris, ouvert mes bagages. L’électricité partout, mais l’eau courante nulle part. Comment puis-je avoir après dix jours de voyage, une chemise propre et une allure soignée. Une photo retrouvée me conforte dans l’idée d’un aspect bien… fatigué.
Vendredi 23 octobre.

Le colonel s’étant penché sur mon sort et ayant fait déloger deux malheureux soldats pour me donner une pièce, j’ai dû la diviser pour dormir et consulter, mes affaires enfin déballées et rangées, quelques livres apportés occupent maintenant la petite étagère. La nuit je peux accrocher France Inter. Ou bien l’Italie ou Radio Alger.
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