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Mékong dérives

De
207 pages
Descendre le Mékong depuis le Tibet jusqu'à la mer de Chine. L'auteur assume ses choix : la rencontre avec les civilisations du Sud-Est asiatique l'a bouleversée. Son récit impressionniste est celui d'un monde en déclin - ou en pleine renaissance, c'est selon. Ce texte à la fois intime et universel est aussi une quête de vérité, une invitation au voyage sur les rives d'un fleuve qui fait jaillir les contraires - les beautés et l'horreur -, à la rencontre de l'infinie poésie de populations toujours en lutte contre l'effacement de l'histoire.
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Mékong dérives

COLLECTION CARNETS DE VILLE
dirigée par Pierre Gras Les trois quarts de la population du globe vivent en milieu urbain et tout indique que cette proportion va s'accroître au cours du XXIe siècle. Les villes constituent, depuis leur origine, un vivier culturel majeur pour la plupart des civilisations. Mais qu'en sera-t-il demain? Renouant avec la tradition des voyages philosophiques, dans le désir de la renouveler et de l'actualiser, la collection Carnets de ville se propose de faire émerger les enjeux liés au devenir du monde urbain, tout en révélant la dimension culturelle et poétique des lieux vivants que sont les villes. Cette nouvelle collection de « récits de voyages urbains» s'efforce d'associer la rigueur des informations et des analyses proposées depuis des positions très diverses (historiens, géographes, sociologues, philosophes, ethnologues, journalistes, architectes...) et une écriture propre à stimuler chez le lecteur l'imaginaire et le plaisir de la découverte.
DÉJÀ PARUS

Serge Mouraret, Berlin, carnets d'amour et de haine. Pierre Gras, Mémoires de villes. Suzana Moreira, Silo Paulo, violence et passions. Jacques de Courson, Brésil des villes. Pierre Gras, Ports et déports ; de l'imaginaire des villes portuaires. Jean-Paul BIais, À la Bastille...; voyage autour d'une place. Muriel Pernin et Hervé Pernin, Transsibériennes; de Vladivostok à Moscou.

<Q L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7560-8 EAN : 9782747575607

COLLECTION CARNETS DE VILLE

Nelly Bouveret

Mékong

dérives

L'Harmattan 5-7,rue de )'Éco)ePoJytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10]24 Torino IT ALIE

HONGRIE

DU MÊME AUTEUR en collaboration - La merveille et l~obscur; entretiens avec Chistian Bobin, éditions Paroles d'Aube, Vénissieux, 1993.

- Entretiens avec le philosophe allemand Vilém Flusser~ in
Zwiegesprache, éditions European Photography, G6ttingen, 1996.
- Jean Moulin; mémoires d~un homme sans voix~ éditions du Chêne, Paris, 1999. - La fille de l~olivier, in Chroniques de l~olivier, éditions Barthélemy, Avignon, 2002.

À Julie.

MÉKONG

DÉRIVES

PROLOGUE
Du Nord au Sud, sur quatre mille deux cents kilomètres, le plus grand fleuve d'Asie du Sud-Est évoque et reflète des silhouettes de paysans coiffés de chapeaux coniques, des populations chaussées de tongs, des villes encombrées de vélomoteurs, des maisons en bois sur pilotis, les robes safran des bonzes et l'écho des gongs rebondissant sur des ciels de mousson. Le Mékong a été le cours d'eau majeur de l'Indochine, un enjeu important de la guerre froide, longeant sur sa rive gauche un rempart de pays communistes contraints aujourd'hui de se plier à l'économie de marché. Il a été aussi l'observateur muet de crises politiques et de régimes terrifiants: les coups d'État militaires en Thaïlande, le génocide impuni des Khmers rouges au Cambodge et l'actuelle dictature birmane. L'été 2002 accueillit notre premier voyage en Thaïlande et au Laos. Le Mékong nous était apparu, au douzième jour, dans le village thaï de Chiang Khan. C'était la mousson. Ses eaux épaisses, couleur caramel, charriaient des troncs d'arbres arrachés en amont aux hautes terres du Tibet et de la Chine.

Je n'avais jamais voyagé en Asie du Sud-Est, mais Paco, mon compagnon, y avait séjourné plusieurs fois. Il connaissait le fleuve qui, à nos pieds, faisait frontière avec le Laos, creusant son lit dans le paysage avec la sérénité des dragons qui mènent aux portes des temples. Nous sommes rentrés en France où l'idée de ce livre est née. Je devais retourner sur les rives du fleuve, en descendre le cours, vérifier les impressions du premier voyage révélées par les similitudes de l'architecture et des modes de vie. J'avais envie de mieux comprendre les liens tissés par le fleuve entre les pays qu'il traverse. Pouvaiton découvrir, en restant sur ses berges, pourquoi le communisme se fait l'allié du capitalisme en Chine, comment il évolue dans le Laos aux soixante-huit ethnies et quelles séquelles l'expérience maoïste, paranoïaque et sanguinaire, des Khmers rouges a-t-elle laissées au Cambodge? Quelle forme de résistance ces pays opposent-ils à la mondialisation qui lamine les sociétés traditionnelles en cherchant à gommer leurs identités? Avant de partir, Vénéthip, mon amie laotienne, m'a initiée au lao et Paco, qui a décidé de m'accompagner, a révisé le thaï. Nous avions prévu d'apprendre, en cours de route, quelques mots de chinois et de khmer. Depuis les contrées sauvages de Chine, sur trois mille six cents kilomètres, nous allions descendre le cours du Mékong jusqu'à son delta, pour tenter de nous insinuer dans l'intimité de ses populations, de ses paysages et de ses villes. 10

MÉKONG

DÉRIVES

J'ai compris très vite que le fleuve et ses peuples sont empreints d'une forme de rêverie communicative. Les questions directes y sont incongrues. Silences et regards suggèrent seulement des éléments de réponse. Il Y a eu d'abord Bangkok puis, en Chine, Kunming et les cités historiques de Dali et Lijiang qui ont survécu à la Révolution culturelle. Le fleuve se dissimulait dans des régions isolées, dominées par les monts tibétains. C'était en hiver, pendant la saison sèche. Nous avons retrouvé le Mékong, suivi ses rapides jusqu'à Luang Prabang, l'ancienne capitale du Laos. Le fleuve nous a déposés en douceur sur les rives de Vientiane et devant les premiers temples khmers de Champassak, avant de nous conduire dans l'immensité du lac Tonlé Sap, à Angkor, à Phnom Penh et au cœur de l'horreur des blessures laissées par les Khmers rouges. L'aventure s'arrêtera à Battambang, au Cambodge. Pendant plusieurs mois, nous avons ainsi dérivé au gré des eaux tumultueuses, inconnues et parfois apaisées du Mékong, témoins avec lui de l'espoir des peuples qui en occupent les rives, de leur dignité, des crimes pourtant commis en leur nom et de cette formidable énergie qui les habite.

Il

,

A Bangkok

L'AUTRE FLEUVE
Bangkok déroule son bitume jusqu'au pied de l'aéroport international. Le terminal s'incruste entre des boulevards aériens et des poteaux de ferraille, supports de futures rocades. Face aux portes vitrées, deux constructions inachevées crayonnent le ciel comme des totems de béton profilé. «Bangkok est l'une des villes les plus modernes d'Asie », m'affirme Paco. Je veux bien le croire, mais, depuis le terminal, je ne vois pas grandchose. Mon regard erre à la lisière du monde urbain, vers les collines jaunes. Devant une haie de drapeaux thaïs et une rangée d'arbustes, un policier gesticule, les fesses moulées dans la toile marron de son uniforme. Il affecte toutes sortes de poses, de gestes convenus pour communiquer avec des automobilistes invisibles, cachés derrière les vitres teintées de leur véhicule. Je me demande à quoi il pense, dans quel but il s'époumone ainsi. Son sifflet couvre à peine le bruit de la circulation. Le bus town. » Paco content d'être avant de partir «N° 1 » affiche sa destination: «Dawn m'attire contre lui, m'embrasse, il est là. Il a envie de me faire visiter Bangkok vers la Chine, vers la source du Mékong.

MÉKONG

DÉRIVES

Le long du boulevard qui mène au centre de Bangkok, les wats, temples aux toits dorés, se reflètent dans des immeubles de verre. La religion jette ses flèches d'or au visage de la modernité, elle oppose les courbes de ses pagodes aux angles droits des bâtiments contemporains. Bouddha cohabite avec des panneaux d'affichage géants loués par des multinationales. Boulonnée sur un toit, une image du roi, dorée et rouge, s'efface dans un environnement de messages publicitaires. Roi ou bouddha, quel symbole survivra à Pepsi? L'autobus change de file, sort de la voie rapide et s'engage dans la ville. Sur les trottoirs, dans la fumée de la circulation, des bestioles grillent sur des barbecues fixés à des carrioles. On longe un khlong, canal dont l'eau épaisse, vert olive, renvoie en tremblotant les reflets des habitations. Le charme agit déjà, dans la pose gracieuse des arbustes surplombant le khlong et la foule aux cheveux noirs, retenue à un carrefour. La poussière grise recouvre tout. Mes voisins arrivent d'Europe. Ils sont fatigués par le décalage horaire. Beaucoup d'hommes seuls, la tenue décontractée, mais le visage fermé, les yeux vides. Ils regardent la ville comme si elle n'existait pas. Ils vont peut-être tenter d'assouvir des fantasmes, de résoudre leurs frustrations avec des enfants sans identité et sans droits. Derrière moi, deux garçons discutent de l'île thaïe de Phuket dans un anglais argotique. Je saisis des bribes, juste quelques mots. Le plus maigre, le plus excité des 16

L'AUTRE FLEUVE

deux, parle des filles qui se donnent pour presque rien et le font, selon lui, par plaisir. J'abandonne mes sacs sur la banquette pour aller m'asseoir près du chauffeur, sur la margelle du moteur. Dans l'avion, le dernier message diffusé sur les écrans juste avant l'atterrissage disait pourtant: «To abuse children is not a peccadilla. It is a crime, everywhere, everywhere, everywhere. »* À l'auberge, près de Kaosan Road, le quartier des routards, les cartes de la région que nous allons visiter sont imprimées sur le drap de notre lit: Yunnan, Laos, Cambodge, Vietnam. Sur le tissu, Paco suit du doigt le Mékong et s'arrête sur des villes encore inconnues. Il est minuit, nous n'avons pas sommeil. La chaleur est accablante. L'eau et l'air s'absorbent mutuellement, collent à la peau, hachent le souffle. Nous mangeons dans une échoppe à soupe à côté d'un temple où nous avons croisé une religieuse aux cheveux rasés. Elle était vêtue d'un pantalon et d'une tunique blanche en coton, genre pyjama. Paco trouve curieux que le bouddhisme habille les moines en femmes et les religieuses en hommes. La soupe de riz est très épicée, je dépose sur le bord de l'assiette les petits piments souris, rouges, véritables démons qui nous arrachent des cris et des larmes. Paco a arrêté le mouvement de ses baguettes à quelques centimètres de ses lèvres. Il attend que je dise quelque chose. J'y parviens enfin:
* « Abuser des enfants n'est pas une peccadille. partout, partout, partout. »
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C'est un crime,

MÉKONG

DÉRIVES

- «Le plus étonnant, c~est que les moines s~épilent,
montrent leurs épaules~portent des soies jaunes drapées, brodées et des ombrelles. Ils sont sensuels, érotiques alors
que les religieuses s'habillent de chiffons.
»

- « C~estparce que Bouddha est androgyne », répond-il.
Quand on y pense, c'est vrai. En quelques heures, nous avons déjà vu des centaines de bouddhas, en plastique, en plâtre, recouverts de dorures. Bouddhas assis ou debout, posés dans des vitrines, devant des autels, suspendus aux rétroviseurs des bus. Bouddhas aux lèvres maquillées de rose, aux cils peints, à l'épaule gauche dénudée et aux seins plus que suggérés. Mais quelle que soit la position de la statue, rien n'indique, sous la robe, la présence d'un pénis. Le drapé moule le torse et le ventre rond, plisse à la taille, s'étire sur les genoux, mais pas la moindre bosse pour évoquer un sexe masculin. Une seule fois, à Vientiane, dans la petite capitale du Laos, nous verrons la statue d'un bouddha tenant dans les mains son phallus rutilant. C'est une exception. Les représentations allient généralement la corpulence d'un homme et les courbes d'une femme. Allongés sur le lit, une vapeur chaude et pesante déposée sur nos corps, nous écoutons Bangkok. La ville est presque silencieuse. Le couinement des lames du ventilateur, le ronflement continu des climatiseurs des chambres voisines nous maintiennent éveillés jusqu'au matin, puis la chaleur de l'aube nous jette dans les rues. Nous marchons vers le Sud.

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L'AUTRE FLEUVE

La voix intérieure qui m'interpelle indécise ou rêveuse m'interrompt:

quand je suis

- « Qu~est-ce qui t~ attire vers les fleuves? Tu crois y sentir
une force vitale? Penses-tu, comme les Chinois que les cours d~eau sont des êtres vivants, doués de sensations et traversés par des courants d'énergie? », dit-elle sur un ton sarcastique que je n'aime pas, mais j'abonde quand même dans son sens: - «Le Mékong dessine une ligne presque droite qui coupe en deux l'Asie du Sud-Est. On dit souvent des fleuves qu'ils tracent des frontières. Regarde, celui-ci, il est l'axe principal de la ville. C'est le repère essentiel de Bangkok. » Il est presque huit heures. Le fleuve se déforme, agité par les soubresauts des hélices. Le Mae Nam Chao Phraya impose à la ville son propre mouvement, ses odeurs. Il lèche ses pilotis, clapote sous les hauts immeubles de verre. Les quartiers pauvres lui grimpent dessus du côté du Wat Soi Thong. Plusieurs rangées de maisons bricolées s'alignent sur son lit. Il sert divers desseins, ceux des marchands, ceux de la police maritime, des pêcheurs, des industriels et aussi ceux des baigneurs. Sa surface se plisse de milliers de vagues gonflées par les convois de péniches géantes, les bateaux-bus, la flotte royale et celle de l'armée, les embarcations de pêcheurs et les barques de canotage. Assise sur un ponton, je note dans mon carnet: «Les plantes aquatiques ont des fleurs coniques violettes. » Un bateau-taxi accoste en faisant gémir la marche arrière. 19

MÉKONG

DÉRIVES

Un matelot saute sur le ponton qui tangue, sort et s'enfonce dans l'eau opaque. D'un geste répété mille fois, il noue une corde à une bitte d'amarrage tandis que la coque s'écrase sur les vieux pneus ballottant à nos pieds. Les passagers ignorent les sifflements furieux du matelot et sautent du bateau. Nous suivons le mouvement de ceux qui s'élancent vers le pont et enjambent sans regarder l'espace ouvert sur le bouillonnement caverneux de l'eau. Vers le Sud, le fleuve longe des wats aux toits rouge et or couverts de paillettes. Des enfants se baignent dans leurs reflets. Assis dans des barques dont la proue est décorée de guirlandes de fleurs fraîches, des hommes pêchent des poissons pâles et ventrus. Notre bateau passe entre deux petites barges jaunes sur lesquelles des ouvriers en bleu de travail arrachent les lentilles d'eau qui lentement, pendant la saison sèche, ont pris possession du fleuve. De ce côté-ci de la rive, des maisons en bois sur pilotis menacent de s'effondrer. Soumises, presque vaincues, elles se penchent vers un lit mouvant d'algues vertes. Le bateau accoste, charge et décharge d'autres passagers. Devant nous, le fleuve s'élargit. D'un mouvement éthéré, trois moines viennent de sauter sur le pont. Trois silhouettes presque semblables, bustes d'athlètes imberbes, peau satinée, légèrement humide. Ces trois-là ont noué leurs robes avec une précision héritée d'un rituel ancestral. Aucun faux pli, la chute du tissu leur ceinture les reins. Même couleur orange des tuniques, mêmes sacs en soie brodés de violet 20