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Mémoire d'un scientifique chrétien

De
326 pages
Notre monde a besoin de chercheurs, mais aussi, et peut-être plus encore, de savants, de scientifiques ayant à coeur d'intégrer les acquis et les progrès des sciences dans la culture des hommes de leur temps, sachant l'enrichir, sans provoquer de bouleversements inutiles. Dans notre pays, la vie culturelle a été, dans les siècles passés, le lieu de rivalité entre sciences et religion. Cet ouvrage relate l'action, au cours du XXème siècle, d'un scientifique chrétien, soucieux d'être fidèle à sa double vocation.
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Mémoire d'un scientifique chrétien

Acteurs de la Science
collectiondirigéepar Richard Moreau professeur honoraire à l'Université de Paris XII, correspondant national de l'Académie d'Agriculture de France La collection Acteurs de la Science comprend des études sur les acteurs d'une épopée scientifique qui, depuis le dix-neuvième siècle, donna à l'homme l'impression de dominer la nature, ou sur certains de leurs précurseurs; des inédits et des réimpressions de textes anciens écrits par les savants qui firent la Science ou sur eux par leurs pairs; des débats et des évaluations sur les découvertes les plus marquantes depuis le siècle des Lumières et sur la pratique de la Science.
Déjà parus: André Audoyneau, Le Docteur Albert Schweitzer et son hôpital à Lambaréné. L'envers d'un mythe, 2005. Jacques Verdrager, L'OMS et le paludisme. Mémoires d'un médecin spécialiste de la malaria, 2005. Christian Marais, L'âge du plastique. Préface de Pierre-Gilles de Gennes, 2005. Jean Perdijon, Einstein, la relativité et les quanta, 2005. Lucienne Félix, Réflexion d'une agrégée de mathématiques au XXème siècle, 2005. Lise Brachet, Le professeur Jean Brachet, mon père, 2004. Jacques Risse, Les professions médicales en politique (1875-2002),2004. Patrice Pinet, Pasteur et la philosophie, 2004. Jean Detrasne, Histoire des Associations françaises, 2004. Pierre Schuller, La face cachée d'une vocation, 2004. François Du Mesnil du Buisson, Penser la recherche. L'exemple de physiologie animale, 2003. Michel Comtat, Le Moyen Age moderne: scènes de la vie quotidienne au XXème siècle, 2003. Robert Sigalea, Johann-Martin Hongberger, médecin et aventurier de l'Asie, 2003. Philippe Caspar (sous la dire de) Maladies sexuellement transmissibles. Sexualité et institutions, 2003. Yvon Houdas, La Médecine arabe aux siècles d'or, VIII-Xlllèmes siècles, 2003. Daniel Penzac, Docteur Adrien Proust. Père méconnu précurseur oublié, 2003. Richard Moreau, Louis Pasteur. Besançon et Paris: l'envol, 2003. On trouvera les autres titres de la collection à lafin du volume.

Paul Germain

Mémoire

d'un scientifique chrétien

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B226O Ouagadougou 12

- RDC

A mes petits-enfants, Sophie, Corinne, Arnaud, Thibaut, Delphine, Violaine, Ségolène et Sébastien.

Remerciements

II m'est difficile de nommer ici toutes les personnes qui m'ont aidé à retrouver mes souvenirs et ont accepté de relire certains passages. Qu'elles soient remerciées pour leurs amicaux encouragements. Je suis spécialement reconnaissant à ceux et celles qui ont fait une lecture critique de la totalité de la première version pour me faire part de leurs observations, en particulier ma sœur Elisabeth, Fanette Guillon-Lepetit, JeanPierre Guiraud, Hélène Lanchon-Ducauquis, Pierre Oster, Philippe Roqueplo, Bertrand Saint-Semin. Sans l'affectueuse patience de ma belle-sœur Henriette Gardent, je n'aurais pas réussi à assurer la première frappe et surtout à présenter à l'éditeur la version finale; sans elle mon projet n'aurait pas vu le jour. Je tiens à remercier mon collègue, Richard Moreau, d'accueillir mon ouvrage dans sa collection Les acteurs de la science, aux Editions L'Harmattan et de m'avoir donné d'utiles conseils pour la version définitive.

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

(Q L'Harmattan,

2006

ISBN: 2-296-00305-2 EAN : 9782296003057

Sigles utilisés
ACJF AGARD AlEA ALLEA ASCO AUM AUMF CADAS
Association catholique de la jeunesse française Advisory Group for Aeronautical Research and Development Agence internationale de l'énergie atomique AlI European Academies ou Alliance européenne des Académies Association sportive et culturelle de l'Office Association universitaire de la mécanique Association universitaire de mécanique des fluides au début: Comité académique des applications de la science, puis à lafin : Conseil pour les applications de l'Académie des sciences, Conseil académique pour les applications de la Science California Institute of Technology Comité académique des relations internationales scientifiques et techniques Centre catholique des intellectuels français Commission centrale provisoire Comité consultatif de la recherche et du développement en mécanique Comité consultatif de la recherche scientifique et technique « les Douze» Commissariat à l'énergie atomique Centre d'étude des relations entre technologies et stratégies Centre d'études supérieures de mécanique Centre technique des industries mécaniques, Confédération générale du travail Comité interministériel de la recherche scientifique et technique Commission pour la sécurité internationale et le contrôle des armements Conception de machines assistée par ordinateurs. Centre national d'études spatiales Centre national pour l'exploitation des océans Comité national français de mécanique Centre national de la recherche scientifique CNRS universitaire Comité des études et rapports Comité français des Unions scientifiques internationales Comité des relations internationales Commission pour la technologie et les applications des sciences Comité paritaire provisoire Centres régionaux d'innovation et de transferts de technologies Centre universitaire catholique Délégation générale à la recherche scientifique et technique Délégation ministérielle pour l'armement Direction des recherches et études techniques Délégation aux relations internationales (ou Délégué aux...) Direction des recherches et moyens d'essais Direction technique des constructions aéronautiques European Academies Clearing House, Ecole nationale des Ponts et Chaussées Ecole nationale supérieure d'Arts et Métiers Ecole nationale supérieure d'ingénieurs Ecole nationale supérieure de mécanique et d' aérotechnique Ecole nationale supérieure des techniques avancées Fonds de développement de la recherche scientifique et technique Fédération des industries mécaniques Fédération des industries mécaniques et transformatrices des métaux Groupement amical de la mécanique industrielle Groupe de concertation de la mécanique Groupe catholique des sciences Grand projet innovant de la machine-outil

CALTECH CARIST CCIF CCP CCRDM CCRST CEA CERTS CESM CETIM CGT CIRST CISAC

CMAO
CNES CNEXO CNFM CNRS CNRSU CODER COFUSI CORI COTAS CPP CRITT CUC DGRST DMA DRET DRI DRME DTCA EACH ENPC ENSAM ENSI ENSMA ENSTA FDRST FIM FIMTM GAMI GCM GCS GIPMO

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GRECO
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NASA NPL NYU OINR ONERA PMS PRIMECA PU RAE SDN SEREB SFIO SFM SIQS STO SUP' AERO SYMAP UCSF UER URSS UTC

Groupe de recherches coordonnées Haut comité mécanique Inter-Academy Council Inter-Academy Panel on International Issues au début: Comité des unions scientifiques internationales, à la fin : Conseil international pour la Science Institut français pour l'exploitation de la mer Institut de mécanique des fluides de Lille Union internationale de mathématiciens Institut national de la recherche agronomique Institut national de la recherche en informatique et automatique Institut supérieur des matériaux et de la construction mécanique, Union internationale de mécanique théorique et appliquée Jeunesse étudiante chrétienne Jeunesse ouvrière chrétienne Laboratoire d'informatique et de mécanique des sciences de l'ingénieur Laboratoire de mécanique théorique Laboratoire de mécanique et technologie de Cachan Mission interministérielle de l'information scientifique et technique Mouvement international des étudiants catholiques Mouvement international des intellectuels catholiques Massachusetts Institute of Technology Mouvement national de la défense de la science Mission de la recherche de l'Enseignement supérieur Mouvement républicain populaire National Advisory Committee for Aeronautics National Administration for Space and Aeronotics National Physical Laboratory New York University Office des instituts nationaux de recherche Office national d'études et de recherches aéronautiques, puis Office national d'études et de recherches aérospatiales Préparation militaire supérieure Pôle de ressources informatiques pour la mécanique Paroisse universitaire Royal Aeronautical Establishment Société des Nations Société d'études et de réalisations des engins balistiques Section française de l'Internationale ouvrière Société française des mécaniciens Secrétariat international pour les questions scientifiques Service du travail obligatoire Ecole nationale supérieure de l'aéronautique Syndicat des industriels de la machine-outil. Union catholique des scientifiques français Unités d'enseignement et de recherche Union des Républiques socialistes soviétiques Université de technologie de Compiègne

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Avant-propos

J'ai beaucoup aimé mon métier de professeur et l'ai exercé de mon mieux pendant un demi-siècle. J'ai beaucoup travaillé pour renouveler sans cesse mon enseignement et apporter des contributions au développement de ma discipline, la mécanique. Je crois que les sciences représentent dans l'histoire humaine la preuve et la réalisation des capacités extraordinaires de l'esprit humain; elles suscitent toujours notre admiration. Je ne suis pas un grand savant. Elu, néanmoins, à l'Académie des Sciences, en raison du petit nombre de scientifiques travaillant en France dans ma discipline, je me suis trouvé Secrétaire perpétuel de cette Académie en 1975, fonction que j'ai occupée pendant vingt ans, remarquable observatoire de la vie scientifique nationale et internationale. J'ai eu bien des occasions de m'exprimer sur la mécanique, sur l'enseignement et sur la recherche, sur la communauté mécanicienne et sur la communauté scientifique, sur l'Académie, et sur leurs rôles dans la vie de la nation et dans la société. Dans l'exercice des responsabilités qui me furent confiées, j'ai toujours observé scrupuleusement les règles de la laïcité que notre pays impose à ses fonctionnaires et à ses serviteurs. Mais je n'ai jamais caché mon attachement à la foi catholique. Mon intention première était de prendre pour titre: Mémoire d'un scientifique tala, qui aurait été plus exact, l'adjectif tala, dans l'argot de l'Ecole Normale Supérieure, désignant les élèves et les anciens élèves qui vontà-la messe. Baptisé le lendemain de ma naissance, j'ai toujours été un fils fidèle de l'Eglise, et donc un membre du peuple de Dieu. L'Eglise m'a transmis un message dont j'ai sans cesse expérimenté la pertinence et la fécondité, qui a enrichi ma personnalité et ma compréhension de l'existence et que j'ai essayé de transmettre à ceux que j'ai eu à connaître. L'apôtre Pierre invite les chrétiens à rendre compte de l'espérance qui est en eux. Cet ouvrage est une tentative pour répondre à cette invitation. C'est aussi un exemple de réponse à la question: Comment un scientifique peut-il vivre sa foi? Un exemple parmi bien d'autres, car tout scientifique chrétien apporte dans 7

sa vie sa propre réponse. C'est encore un double témoignage de reconnaissance: à l'Eglise, institution et communauté de croyants, qui m'a donné et a nourri ma foi religieuse, et à la Science, institution et communauté scientifique où cette foi a trouvé son insertion dans l'histoire humaine. C'est sur l'une et l'autre conjointement que s'est construite l'unité de ma personnalité. Ce livre n'est pas une étude du débat Science et Foi, mais se propose d'y apporter la contribution d'un témoin profondément engagé et participant. Il comprend trois parties: l'éveil, sciences etfoi, sciences, culture et société. Elles sont chronologiquement séparées par deux événements ayant marqué des changements notables dans mon existence: l'armistice de juin 1940 et mon élection comme Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences en 1975. En quittant mes fonctions de Secrétaire perpétuel, j'ai émis le souhait que les initiatives en cours à l'Académie et à l'Institut soient poursuivies. Quoi qu'il en soit, je suis convaincu que la science saura demeurer une composante essentielle de l'aventure humaine et que l'Evangile continuera à éclairer les générations à venir. Dans une postface, j'ai indiqué quelques orientations de mes réflexions et de mes attentes.

La photo de la couverture représente le revers de la médaille commandée pour moi par La monnaie de Paris en 1980, au sculpteur Guy-Charles Revol. Y sont représentés Saint-Malo, ma ville natale, avec son clocher, son port, ses remparts, et, sous forme stylisée, un avion supersonique, évocation de mes premiers travaux. «Semper Fidelis », devise de Saint-Malo fut aussi la mienne durant toute mon existence.

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Première partie: l'éveil
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La mort du père et le dévouement exemplaire de la mère

Face à la mort du Père
J'ai très peu de souvenirs de ma petite enfance et les rares événements qui ont laissé des traces dans ma mémoire et que je puis évoquer aujourd'hui semblent quelque peu étrangers à la continuité de mon histoire telle que celle-ci m'apparaît lorsque je me penche sur mon passé. C'est comme si ma vie commençait vraiment en ces jours de juin 1929 oùj'ai appris que mon père était mort. Je jouais un lundi après-midi (le Il juin exactement) avec mes cousines au jardin public de Rennes - le Thabor. Une cousine germaine de ma mère vient m'arracher à mon jeu auquel je m'adonnais avec passion: Ton grand-père Frangeul est chez ma maman place Hoche et veut te parler. J'étais d'un naturel obéissant. Je ne me souviens pas d'avoir protesté. Mais ma cousine m'a dit plus tard que, pendant qu'elle me conduisait chez sa mère, je ne cessais pas de répéter: Je me demande bien ce que mon grand-père veut me dire, question à laquelle je n'obtenais pas de réponse. A peine entré dans le salon, j'ai réalisé que c'était grave. Mon grand-père était revêtu de sa jaquette noire. Avocat, il savait bien parler. J'ai compris rapidement qu'il s'agissait de papa et que celui-ci était mort. Je ne me souviens nullement de ce que mon grand-père a pu me dire. Il chercha certainement à m'apporter le réconfort des promesses de la foi chrétienne. Je n'écoutais pas. Papa était mort. Je voulais quitter le salon. Quelqu'un, sans doute ma grandtante, me dit que mon petit frère Jean était dans la chambre que je connaissais bien et où se trouvaient les jeux. Je me suis mis à genoux à côté de lui et lui ai 9

dit: Tu joues! Tu n'as pas compris? Papa est mort. Tu ne le reverras plus jamais. J'étais étonné et choqué que cette annonce n'ait pas paru l'émouvoir. Ma grand-tante ouvrit la porte et, immédiatement, je lui demandai de me conduire chez nous, rue du Colombier: je voulais voir maman. C'était précisément ce qu'elle venait me dire. Auparavant, je devais passer avec elle chez le tailleur pour essayer le costume tout noir que je porterais le lendemain à l'enterrement. Je ne cessais de pleurer. La dame qui procédait à l'essayage était remplie de compassion. Quand nous sommes arrivés à la porte de la maison où se trouvait notre appartement au premier étage, j'ai monté à toute vitesse l'escalier et ouvert la porte d'entrée puis, immédiatement à droite, la porte du bureau de papa qui était aussi la pièce de réception. Je me suis précipité, sans regarder les personnes présentes, sans leur dire bonjour, dans les bras de ma mère en criant: Maman, maman! Elle m'amena dans une autre pièce, me mit sur ses genoux. Elle ne pleurait pas, mais je la sentais profondément triste. Elle me parla longuement. Je suis, bien sûr, incapable de rapporter tout ce qu'elle m'a dit. Elle m'apprit que papa souffrait d'une maladie contractée à la guerre. Elle me rappela que, ces dernières années, il avait subi plusieurs opérations. C'était un homme courageux, un professeur qui travaillait beaucoup. Il aimait son travail et ses élèves. Elle me rappela que la dernière fois que j'avais vu papa, il y avait seulement quelques jours, elle m'avait incité à lui annoncer que cette année j'aurais le prix d'excellence. Je venais de l'apprendre. Papa, très fatigué, m'a dit néanmoins qu'il était très content. Ma mère confirma la satisfaction de mon père et elle me dit qu'il faudrait toujours garder son souvenir et continuer à bien travailler pour lui faire plaisir, comme s'il était là. Mais ce dont je me souviens le mieux et avec la plus grande émotion, c'est ce qu'elle attendait de moi: Ton papa n'est plus là ,.je vais rester seule, tu es maintenant le petit homme de la maison sur lequel je dois pouvoir compter. Je ne sais comment elle l'a dit, mais je suis sûr d'avoir bien compris. Je n'avais aucune idée de ce que cela pouvait bien impliquer et encore moins de ce que j'aurai à faire. Mais je sentais certainement qu'une responsabilité m'était confiée. Jamais auparavant, je n'avais éprouvé un sentiment comparable à celui qui m'habitait. Ma tristesse était toujours aussi vive. Mais au-delà de cette tristesse, maman m'avait fait comprendre que, pour elle comme pour moi, une rupture venait de se produire dans nos existences. Rien ne serait plus comme avant. Toutefois, la présence de mon père devrait continuer à nous accompagner et c'est dans cette présence qu'il nous faudrait puiser l'énergie nécessaire. Quelqu'un me ramena le soir même rue des Fossés dans la maison de ma tante Marie-Louise, une cousine germaine de maman qui m'avait accueilli ces derniers jours depuis l'aggravation de la maladie de papa. Le lendemain, c'était l'enterrement, journée exceptionnelle et inoubliable, lourde d'émotion, et qui 10

marquait en quelque sorte mon entrée dans ma vie nouvelle. Passage chez le tailleur pour revêtir mon costume tout noir qui serait pendant quelques années mon costume habillé. Retour rue du Colombier. Dans la salle à manger, des professeurs en robe étaient en train d'essayer des gants blancs. Ils devaient tenir les cordons du corbillard. Je reconnaissais le proviseur du lycée, M. Fouillée, M. Conduché, un professeur avec lequel papa travaillait à la faculté des Sciences, un collègue de lycée, ami de papa. Je ne me souviens plus du quatrième. Après la levée du corps, le cortège s'ébranla pour se rendre à pied à l'église Toussaint qui se trouvait près du petit lycée et que je connaissais bien car ma grand-mère paternelle m'y avait souvent conduit pour assister le dimanche à la grand'messe. J'étais impressionné par le grand nombre de personnes qui accompagnaient le corbillard. Le clergé et les enfants de chœur en surplis ouvraient la marche. Mon grand-père, maman et moi lui donnant la main, suivions immédiatement le corbillard et derrière nous, une foule très importante, membres de la famille, professeurs en robe, amis et délégations d'élèves, élèves de papa du grand lycée et camarades du petit lycée. Le cortège longeait deux des côtés du champ de Mars, si bien que l'on pouvait se rendre compte de sa longueur. Après la cérémonie, il fallait conduire le corbillard à la gare en longeant encore le champ de Mars. Dans une cour à droite du bâtiment principal un wagon de marchandises était là. On y plaça le cercueil. En effet, mon père devait être enterré dans la tombe où reposait son propre père au cimetière de Saint-Malo. Les membres du cortège se disposèrent en demicercle. Maman et moi étions près du cercueil. Le proviseur se plaça au centre, face au cercueil, et lut un long discours. Il racontait la vie de papa et fit son éloge. J'étais fortement ému mais je ne pleurais pas. Je tenais la main de maman habillée en noir avec un grand voile de crêpe qui cachait tout son visage. Elle non plus ne pleurait pas, sauf de temps en temps quelques instants et alors je serrais sa main un peu plus fort. C'est au moment des condoléances de tous ceux qui venaient nous témoigner leur sympathie qu'il n'a plus été possible de retenir les larmes. Je me revois après, dans le train qui devait nous conduire à Saint-Malo. Maman était partie dans une voiture. J'étais assis près d'une jeune cousine de maman, très belle et très gentille, dans un compartiment complètement occupé par des membres de la famille. La cousine me distrayait sans difficulté avec des jeux variés, me posant des questions auxquelles je devais répondre et mes réponses souvent m'attiraient des compliments que j'appréciais. Nous quittâmes le train à Dol pour déjeuner au buffet de la gare. Déjeuner au restaurant était pour moi un plaisir assez rare. Tous ces événements m'avaient fait oublier la raison première de ce voyage. J'en ai repris conscience lorsque nous repartîmes par un autre train pour atteindre Saint-Malo. Là, j'appris que la famille retrouverait le cercueil à l'église de Rocabey : celle où papa avait été baptisé et Il

avait fait sa première communion solennelle. L'église est à mi-chemin entre la gare et le cimetière. La cérémonie fut courte; je suppose qu'elle se limita au chant d'un Libera me et à une nouvelle absoute. Rien de comparable à ce qu'avait été celle du matin à Rennes. Je devais être fatigué, j'avais presque oublié que nous allions porter papa au cimetière. Après les condoléances, maman retourna avec moi près de la tombe ouverte à côté de laquelle était posé le cercueil et là, elle pleura abondamment. Ensuite, nous allâmes voir la mère de papa qui habitait près de l'église de Rocabey: elle n'avait pu participer aux cérémonies de l'enterrement de son fils car elle se trouvait immobilisée à la suite d'une chute où elle s'était cassé le col du fémur quelques semaines auparavant. Ce fut certainement très émouvant, mais je ne me souviens plus de ce dernier acte d'une journée particulièrement éprouvante mais inoubliable. Sans doute, dans les semaines qui suivirent, mon esprit se fit-il lentement à l'idée que papa n'était plus là. La vie nouvelle de notre petite famille, ma mère et ses trois enfants, ne reprit que fin septembre à Rennes, rue du Colombier. Dans la période intermédiaire entre juin et octobre, notre existence se déroula essentiellement à Saint-Malo, chez mon grand-père. Le seul événement qui ait réveillé en moi une prise de conscience brutale de l'absence de mon père et dont je garde un souvenir précis, fut la distribution des prix dans la salle des fêtes du lycée de Rennes le 13juillet. C'était chaque année une cérémonie imposante avec la présence, sur l'estrade, des principales autorités de la ville au premier rang et, derrière, des professeurs en robe. Dans la salle, les parents et les invités; sur les côtés, les élèves. Ces derniers très impressionnés devaient écouter sagement un long discours d'un professeur auquel les plus jeunes comme moi ne comprenaient rien, bien sûr, ainsi que la longue liste des récompenses en commençant par les grandes classes et, à la fin, celles du petit lycée. Les lauréats étaient appelés à monter sur l'estrade pour se faire couronner et recevoir leurs prix. Les années précédentes papa m'avait dit: Tu ne viendras te faire couronner par moi que lorsque tu auras le prix d'excellence. J'étais là, dans mon petit costume tout noir qui montrait à tout le monde que papa était mort. Au monsieur qui m'accompagnait pour monter sur l'estrade et qui me demanda à quelle personne je souhaitais qu'il me conduise, je répondis: Cela m'est égal. J'avais le cœur très gros. Je n'avais pu donner à mon père la satisfaction qu'il attendait de moi. C'était irréparable. Jamais plus à l'avenir je ne pourrais percevoir sur son visage quelque chose de la joie et de la fierté qu'il aurait éprouvées lorsque je lui aurais offert le résultat de mes efforts. Ma sœur, Elisabeth, terminait sa classe de onzième avec le prix d'excellence. Mais, heureusement pour elle, elle n'assista pas à cette longue cérémonie.

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La réaction de la mère
Je ne réalisais pas à l'époque, bien sûr, la résolution courageuse de ma mère face à l'épreuve qu'elle vivait et qui l'attendait. Elle était titulaire d'un brevet élémentaire et n'avait pas cherché à s'orienter vers une formation complémentaire ou une formation professionnelle, car, à 17 ans, au moment de la déclaration de guerre, elle était déjà promise à celui qui deviendrait mon père. Ils se marièrent à la fin de la guerre en 1919. Elle avait donc été mariée à peine dix ans. Ses parents habitaient une grande maison à Saint-Malo, intra muras. Mon grand-père, avocat auprès du tribunal de Saint-Malo, avait 63 ans à la mort de papa. Il était en bonne santé et comptait encore travailler quelques années. Il proposa à maman de venir habiter chez lui. Ses garçons pourraient faire leurs études, comme leur père, au collège religieux de Saint-Malo, et elle pourrait se préparer tranquillement à exercer une activité professionnelle. Ma mère refusa. Elle voulait vivre à Rennes afin que ses enfants fassent leurs études aux lycées de Rennes. Elle m'a souvent fait part de ses ambitions: donner à ses enfants la même éducation ou, tout au moins, la même formation que celle qu'ils auraient reçue si leur père avait vécu. Il lui fallait, évidemment, trouver très rapidement un travail. Elle écrivait fort bien et sans la moindre faute d'orthographe. Pour remplir un emploi de secrétaire, elle devait acquérir une formation de sténodactylo. Une quinzaine de jours après la mort de mon père, elle suivait des cours à l'école Pigier. Il se trouva que le proviseur du lycée de garçons de Rennes eut la possibilité de recruter une secrétaire à partir du premier octobre. Heureusement, la profession n'était pas encore réglementée et le recrutement réservé à des candidats ayant certains diplômes. Maman effectivement prit ce travail à cette date. C'était une personne d'une grande conscience, bien organisée, faisant tout pour donner satisfaction à ses employeurs. Sans crainte de me tromper, je puis assurer que les proviseurs et les membres de l'administration avec qui elle a eu à travailler l'ont toujours beaucoup appréciée. Je m'adaptai sans difficulté à ma nouvelle vie. J'étais externe surveillé. Maman rentrait à la maison à midi pour déjeuner avec ses enfants. L'après-midi, après deux heures de classe et une longue récréation d'une heure, j'avais deux heures d'étude, plus qu'il n'en fallait pour faire mes devoirs et apprendre mes leçons. Après le dîner, les petits allaient se coucher, et je restais avec maman
pour essuyer la vaisselle et faire reluire les souliers

- tous

les soirs en effet nous

devions faire les souliers. Maman me parlait alors beaucoup, souvent de papa car elle ne cessait de penser à lui, mais aussi des personnes qu'elle avait rencontrées dans la journée (elle était extrêmement sensible à la manière dont celles-ci se comportaient avec elle) ou encore des petits problèmes de l'établissement. Il fallait traverser son bureau pour se rendre au bureau du 13

proviseur. Si un professeur, sans doute préoccupé de ce qu'il avait à dire à ce dernier, passait rapidement sans saluer ma mère et lui dire un petit mot, celle-ci en était profondément affectée et en souffrait. Si, comme cela se produisait assez souvent, quelques jours plus tard, ce même collègue ami de papa lui disait quelques mots aimables et lui parlait de ses enfants, elle oubliait sa déception et était heureuse. Elle aimait à être traitée davantage comme la femme d'un professeur qui avait été apprécié que comme une employée n'ayant aucune relation personnelle avec le lycée. Ces petites conversations du soir avec ma mère m'ont beaucoup appris sur ce que pouvait avoir souvent de dramatique l'état de veuve, sur la sensibilité très vive de ces dernières, et aussi sur l'attention qu'il convient de porter à ceux et celles qui apportent leur concours aux institutions dans lesquelles ils travaillent, sans que leur contribution soit reconnue comme elle le mériterait et sans en être gratifiés. Mais c'est peu à peu seulement qu'au cours des années, lorsque j'ai mieux connu et compris la société dans laquelle nous vivons et ce que chacun et chacune pouvait légitimement attendre, espérer et réaliser au cours de son existence, que j'ai pris conscience du dévouement exceptionnel dont ma mère a fait preuve. Veuve à 32 ans, elle a voué toute son existence à la mission qu'elle s'était donnée: Vivre dans la fidélité et le souvenir vivant et stimulant de celui qui l'avait choisie, en consacrant son existence à ses enfants. C'est pour eux qu'elle travaillait. Pendant des années, elle n'a pas eu le temps de lire livres ou journaux. Le soir parfois, le dimanche principalement, elle surveillait le travail de ses enfants, leur faisant réciter leurs leçons, les aidant à préparer leur composition d'histoire et de géographie ou d'histoire naturelle. Elle avait tenu à ce qu'ils fassent leurs études au lycée d'Etat comme cela aurait été le cas si leur père avait vécu, et non dans des collèges religieux comme l'auraient souhaité ses propres parents. Mais elle surveillait la formation que leur donnait l'aumônier. Elle n'avait pas besoin de nous faire de grands discours de morale. Nous savions en vivant avec elle ce qu'était ce qu'on appelait le devoir d'état. En 1941, ses enfants étant appelés à terminer leurs études à Paris, elle accepta la proposition du proviseur du lycée Lakanal qui était l'ancien proviseur du lycée de Rennes avec qui elle avait travaillé, de demander sa mutation pour Lakanal afin de se trouver ainsi plus près de ses enfants. Quitter une ville et un lycée où elle était bien connue, pour se retrouver en pleine occupation allemande comme une étrangère et loin de Saint-Malo, était une aventure qui n'était pas sans risque. Quelques années plus tard, en 1947, on devait la retrouver inanimée dans sa cuisine. Elle avait eu une attaque cérébrale le matin même. Elle ne reprit pas connaissance et mourut trois jours après, à 50 ans. Quel destin! Beaucoup ont dit et diront qu'elle est morte au moment où elle aurait pu jouir d'une vie plus heureuse et bien méritée. C'est vrai! J'étais déjà ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure et agrégé de mathématiques depuis 14

cinq ans. Ma sœur, ancienne élève de l'Ecole Normale Supérieure de Sèvres et agrégée de mathématiques également, venait d'être nommée dans son premier poste au lycée de Quimper. Mon frère terminait dans un rang excellent ses études à l'Ecole Polytechnique. Nul doute, elle avait magnifiquement réalisé ce qu'elle s'était proposé de faire à la mort de papa. Et ses enfants ne furent pas les seuls témoins et bénéficiaires de ses trésors d'affection et d'amitié, de serviabilité et de dévouement: les membres de sa famille, de nombreuses veuves, et beaucoup d'autres parmi les gens qu'elle rencontrait. Un exemple qui m'a beaucoup frappé: les agents du lycée Lakanal nous ont fait part à sa mort de leur peine et de leur reconnaissance pour sa gentillesse, et, pour la concrétiser, ils ont offert le magnifique crucifix qui a accompagné son cercueil et qui est resté jusqu'à aujourd'hui sur sa tombe au cimetière de Saint-Malo où elle a rejoint papa. Elle a été frappée de la plus grande épreuve qui pouvait l'atteindre. Elle a très souvent dû surmonter des moments bien pénibles où sa solitude de veuve était très éprouvante. Mais elle a puisé dans sa foi ainsi éprouvée et dans sa résolution jamais atteinte, des trésors d'amour et de charité. Je crois que, en dépit et au delà de toutes les difficultés qu'elle a traversées, elle a aussi bien souvent ressenti une paix et une joie intérieures d'une grande qualité.

Présence du père dans mes pensées
Je l'ai déjà dit, je ne suis pas de ceux qui gardent un souvenir très vivant des premières années de leur enfance et des personnes qu'ils ont alors rencontrées. Mais, durant toute ma jeunesse, j'ai souvent pensé à mon père, soit à partir de quelques événements qui me revenaient en mémoire, soit surtout à partir de ce que m'en disait ma mère, bien sûr, mais aussi de quelques informations que je recueillais au cours de conversations. Je n'ai jamais souffert de solitude. J'ai dit toute la présence affectueuse de ma mère admirable. J'évoquerai plus loin la famille à laquelle je dois beaucoup. Il n'empêche, je n'avais pas de père. J'étais réaliste. Je ne me réfugiais pas dans le rêve de ce que ma vie aurait été s'il avait vécu. Je n'éprouvais aucun sentiment de révolte. Mais j'avais vraiment envie de savoir comment il avait vécu, ce qu'il avait pensé, quelles étaient ses attentes, ses interrogations, ses doutes. Ce que j'en connaissais ou tout au moins ce que je croyais en connaître, me servait de référence. Néanmoins, il me manquait quelque chose. La première question qui me tracassait était sa maladie et sa mort. Mon père éprouvait des difficultés à respirer. Il avait des crises d'asthme, disait-on. Une fois, j'avais vu maman inquiète: elle avait aperçu papa se reposant au milieu du petit trajet d'une dizaine de minutes qu'il faisait pour se rendre au lycée. Le dernier matin, le samedi où j'ai quitté la maison avant la mort de papa, je l'ai 15

entendu dire: Je suis foutu. Je suis parti au moment où l'oncle maternel de maman, le docteur Eugène Bodin, arrivait avec un confrère. J'aurais dû comprendre que papa était très sérieusement malade. Mais je n'y ai plus pensé, sauf le dimanche après-midi. Je regardais d'une fenêtre de l'appartement de l'oncle Bodin l'imposante procession du Saint Sacrement qui passait dans la rue. Pourquoi ai-je pensé à papa à ce moment? J'ai demandé à ma grand-mère (pourquoi était-elle chez son frère ?) et à l'oncle Eugène qui regardaient tous les deux à une autre fenêtre, comment allait papa. L'oncle Eugène fit une réponse que je jugeais rassurante, alors que papa était déjà mort. En y repensant plus tard, j'ai estimé qu'on avait eu tort de m'avoir trompé et laissé vivre une journée entière dans l'ignorance du malheur dans lequel nous étions déjà plongés. Cette mort prématurée était due à la guerre, me disait-on, et à juste titre. Je savais que cette guerre avait été terrible. Le frère de maman, ami de mon père et qui avait deux ans de plus qu'elle et deux ans de moins que lui, avait été tué. Maman m'a dit qu'il avait toujours pensé devoir y laisser sa vie, alors que mon père pensait toujours qu'il s'en tirerait. Une fois ou deux où papa était avec des amis, j'ai entendu ces anciens combattants évoquer la vie dans les tranchées, avec un certain humour, afin sans doute de ne pas réveiller les angoisses de l'époque. Une histoire parmi d'autres m'est restée en mémoire. Revenant en arrière de la ligne de front après quelques jours passés dans les tranchées, mon père qui était lieutenant dit à son ordonnance: Prépare-moi une omelette de deux œufs. Deux œufs ou douze œufs, mon lieutenant? demanda l'ordonnance. Douze bien sûr, répondit papa qui mangea facilement cette omelette. J'appris aussi que mon père avait été gazé, et quelques mois plus tard j'ai eu quelques détails grâce aux amis qui aidaient maman à constituer un petit dossier pour demander une pension militaire. Lors d'une attaque, il fut surpris par une vague de gaz alors qu'il n'avait pas son masque. Des camarades réussirent à le ramener en arrière des lignes de front. Lorsqu'il se réveilla, il refusa d'être envoyé dans un hôpital militaire pour reprendre au plus vite le combat. Telle est l'hi'stoire dont j'ai pris connaissance en lisant des lettres que maman a reçues, en particulier celles de son ancien ordonnance et de son ancien capitaine, lettres indispensables pour constituer un dossier, alors que rien n'indiquait la présence de mon père dans un hôpital militaire. Quelques années plus tard, après sa mort, maman, grâce à ces témoignages, a pu toucher une petite pension militaire. L'évocation de quelques histoires de guerre n'a fait que confirmer les jugements que j'ai recueillis plus tard de la bouche d'anciens étudiants qui firent leurs études en même temps que papa, juste avant la guerre, à la faculté des Sciences de Rennes. Tous louaient son remarquable dynamisme. Il était très enjoué, aimait les fêtes d'étudiants et souvent participait à leur organisation et à leur déroulement. Il n'avait jamais pris de leçons de musique, mais il se mettait 16

facilement au piano pour y jouer des airs à la mode. Je l'ai souvent entendu chanter plusieurs airs en s'accompagnant au piano dans le salon de mon grand-père maternel. Il était très adroit, très bricoleur. Il avait installé l'électricité dans les étages supérieurs de la maison de ce grand-père. Il avait construit un petit théâtre de marionnettes, peint les décors à l'aquarelle et donnait des représentations de pièces où polichinelle, guignol, gendarmes, juges étaient les principaux personnages, poupées que l'on manipulait en mettant la main dans le creux de la tête. Je me souviens encore de ma fierté lorsque ce petit théâtre fut l'une des attractions les plus appréciées d'une kermesse paroissiale où papa avait été invité à donner des représentations. Naturellement, il s'était construit un poste de TSF à galènes permettant de capter des émissions avec un casque et il était en train de construire un poste à lampes quand il mourut. J'ai donc gardé le souvenir d'un père très dynamique, mais aussi surtout d'un père exigeant et souvent sévère. Je l'admirais, je l'aimais, mais aussi je le craignais. Quelques fois, trop rares, il me considérait comme un grand. Deux ou trois fois, il m'avait amené au cinéma. Il avait commencé à m'apprendre àjouer aux échecs. Ma mère m'a souvent dit, je crois que c'est vrai, qu'il aurait beaucoup aimé me voir grandir et développer mes facultés intellectuelles. De toute évidence, il les aurait stimulées et enrichies. Il se serait réjoui de me voir choisir une carrière de professeur et de professeur de sciences. C'était un professeur et un professeur de sciences; une véritable vocation, sans aucune racine familiale, du moins en apparence. Son père avait eu une jeunesse difficile: devant très tôt gagner sa vie, il était devenu commerçant. Il avait une cinquantaine d'années à la naissance de mon père. Ce dernier fit ses études au collège de Saint-Malo, où il prépara un baccalauréat Latin-Sciences, puis à la faculté des Sciences de Rennes où, au moment de la guerre de 1914, il obtint sa licence de Physique et Chimie. Si j'ai bien compris ce que m'a dit ma mère, marié en juillet 1919 et libéré alors de la plus grande partie de ses charges militaires, il prépare seul l'agrégation dans un petit logement en Lorraine. Il fut admissible malgré une mauvaise note en mathématiques, puis reçu en août 1920, le mois même de la mort de son père et celui de ma naissance. Il fut nommé professeur à Lorient puis, en octobre 1924, au lycée de Rennes où il avait la charge de la classe mathématiques scientifiques, actuellement terminale, et de la classe de préparation au concours de l'Ecole militaire de Saint-Cyr. Cette nomination l'enchanta. Il ambitionnait en effet de préparer une thèse de chimie à la faculté des Sciences de Rennes. Il rentrait tard le soir, j'étais chargé de lui apporter ses pantoufles et de l'aider à se déchausser. Je sais aussi que souvent il travaillait dans son bureau après dîner. Il m'a été donné, trop rarement il est vrai, de rencontrer quelques-uns des élèves qui avaient suivi son enseignement. Bien sûr, s'ils m'en parlaient, ce ne 17

pouvait être que pour faire des éloges. Mais je crois qu'ils étaient vraiment sincères. Mon père rédigeait pour eux et leur distribuait des polycopiés obtenus par un procédé que je n'ai jamais vu employé quand j'étais élève. J'ai aussi su par maman qu'un inspecteur général lui avait proposé de le nommer à Orléans où il aurait été chargé de l'enseignement dans les classes de mathématiques spéciales. Il fut tenté d'accepter. Mais ma mère était résolument opposée à un tel changement qui nous éloignait de Saint-Malo. De plus, mon père prit en considération la thèse qu'il avait entreprise à la faculté des Sciences sous la direction du professeur Conduché. Il ne donna donc pas suite à cette proposition. Son patron avait pour lui une profonde et vive estime qu'il exprima avec chaleur dans les quatre pages d'une publication de la Société de Chimie dans la rubrique Nécrologie. En voici quelques phrases: Notre collègue était un professeur né. Parole facile et élégante, netteté et simplicité dans l'exposition, science des présentations éclatantes qui laissent dans la mémoire une trace profonde. Germain avait tous ces dons... Tout son temps libre, (et on sait combien peu de loisirs possède un professeur de lycée), il venait le consacrer à ses travaux. Excellent expérimentateur, il entreprit un travail très difficile sur les composés thioniques, ce sujet où tant d'expérimentateurs n'ont apporté que des contradictions, et c'est au moment où, après avoir débrouillé cet horrible fatras, notre collègue allait voir se vérifier la conséquence de ses idées, que la mort l'a terrassé. Quelques années plus tard, maman reçut un gros livre, le tome II du Traité de Chimie minérale, publié sous la direction du professeur Pascal, dans lequel se trouvait un article signé Paul Germain et Auguste Conduché. Ce dernier nous avait appris que, quelques mois avant sa mort, mon père avait été invité par le professeur Pascal à faire partie de l'équipe de chimistes réputés, appelés à renouveler le traité classique de Moissan. J'étais en grande admiration: mon père n'était pas seulement un bon professeur, mais il avait été aussi un savant. On me permettra aussi de faire état de la dernière lettre que m'a adressée le 14janvier 1997, le grand mathématicien Jean Leray. Il avait 90 ans. Il répondait à une lettre de vœux dans laquelle j'évoquais le temps où il avait été élève au lycée de Rennes: Tu m'incites ainsi à me rappeler la figure très attachante de ton père. Quelle passion pour la science! Je l'ai connu professeur au lycée de Rennes, il faisait passer des « colles» aux « taupins» dont j'étais; il regrettait l'étroitesse de nos programmes. Quand nous nous en évadions, sa joie était grande; nous entendre oser lui parler, bien modestement, de la théorie des ions était un régal pour lui; son enthousiasme me plaisait profondément. J'évoquerai enfin certaines pensées concernant mon père qui ont eu sur moi, j'en suis certain, une très profonde influence. Ce sont les interrogations qui furent les miennes quant à sa foi et sa pratique religieuse et, bien sûr, à ce qu'il 18

pouvait devenir après sa mort. La source de mes réflexions venait d'une parole de ma grand-mère à un membre de la famille, surprise à leur insu: Ce pauvre Paul est parti sans voir le prêtre. Les conversations des grandes personnes évoquant des grands malades ou des morts m'avaient appris que c'était une grande grâce pour un mourant de pouvoir se confesser une dernière fois et recevoir le sacrement de l' extrêmeonction. Mon père n'avait pas eu cette grâce. En parlant avec maman, je crois avoir compris qu'un prêtre avait été appelé, mais qu'il était arrivé trop tard et qu'il avait simplement béni le corps qui venait de mourir. Que devenons-nous après la mort? La réponse du catéchisme est simple: le paradis, l'enfer ou le purgatoire. Mais elle n'est guère satisfaisante. En 1936, à notre aumônier qui nous demandait: Quel sujet voulez-vous que je vous traite l'année prochaine? j'ai répondu: Les fins dernières. Mais à la suite des conférences de l'aumônier qui portaient essentiellement sur l'immortalité de l'âme, je n'étais pas plus avancé. Mes réflexions et mes lectures d'adulte m'ont amené à comprendre qu'il y avait une seule réponse, face à ce mystère: Faire confiance à Dieu et à sa miséricorde. Il y avait néanmoins un autre enseignement de l'Eglise qu'il m'était possible de mettre à profit: la communion des saints. Les chrétiens sont invités à prier les uns pour les autres, en particulier les vivants pour les morts. Comment Dieu peut-il tenir compte de ces prières? Voilà encore une nouvelle question dont la réponse reste toujours mystérieuse. Mais celle-là ne me troublait pas. Je devais donc être dans les premiers rangs de ceux qui priaient pour papa. D'abord maman, bien sûr, tous les jours et plusieurs fois par jour; tous les soirs avec nous ses enfants. Quand nous étions à Saint-Malo, elle nous emmenait souvent le dimanche après-midi au cimetière pour faire une prière devant les tombes de la famille - la tombe Germain et les deux tombes Frangeul - prière pour ceux qui y étaient enterrés. Ma grand-mère Germain, à qui je rendais souvent visite, ne sortait pas, ne pouvant pratiquement pas marcher. Elle ne lisait pas. Elle pensait à tous ceux qu'elle avait connus, m'en parlait, priait pour eux en disant, en particulier, plusieurs chapelets chaque jour. La grande prière du soir de la famille Frangeul faisait mention nommément de ses principaux défunts; mon père y avait trouvé place. A tout cela, je participais; mais je devais faire quelque chose de plus personnel. J'avais naturellement entendu parler des indulgences, plénières ou non, qui étaient applicables aux âmes du purgatoire. Le chemin de croix avec ses quatorze stations figurait parmi les indulgences plénières. Il fallait à chaque station faire une courte méditation et dire un Pater, un Ave et un Gloria. En vacances, pendant quelques années, j'ai fait assez souvent un tel chemin de croix à l'église Saint-Sauveur, au début de l'après-midi, avant de rejoindre mes camarades à la plage de Bon Secours. Il est certain que mes prières étaient très rapides. 19

Cette histoire peut prêter à rire et moi-même je puis en rire. Mais je pense encore aujourd'hui que le Seigneur ne pouvait être insensible à cette démarche d'un petit garçon qui voulait faire quelque chose tout seul pour son papa qui était mort. Plus tard, quand j'ai eu 12-15 ans sans doute, je suis allé souvent à la messe pour les défunts le lundi matin à huit heures à la cathédrale de SaintMalo. Le prêtre revêtait la chasuble noire. On y chantait le Dies irae et, après la messe le Libera me. C'était l'occasion d'une méditation sur mon père, sur ceux que j'avais connus et qui étaient morts, sur la vie et la mort, sur le péché, sur la miséricorde de Dieu. C'était un temps de grande paix intérieure et j'oserais presque dire de réconfort. En dehors de ces prières qui établissaient un certain contact avec mon père, je me suis souvent interrogé sur son comportement de chrétien. Extérieurement, il n'observait pas les actes et les attitudes de piété comme le faisaient les membres de la famille de sa femme. Manifestement, en vacances, il ne participait pas volontiers à la prière du soir familiale. Le dimanche, il allait habituellement à la messe de onze heures, c'est-à-dire qu'il ne communiait pas chaque semaine. Tels étaient les signes que je pouvais observer. Plus tard, quand j'ai pris connaissance des livres de sa bibliothèque, j'ai trouvé beaucoup de livres sur la science, mais pas sur la religion. Je me suis dit que, peut-être, il s'était beaucoup interrogé sur la foi de son baptême et sur la religion dans laquelle il avait été élevé dans sa famille et au collège de Saint-Malo. Et, néanmoins, je me rappelle quelques messes à la chapelle du lycée de Rennes, plus solennelles que d'habitude, auxquelles un petit nombre de professeurs assistaient, en particulier la messe de rentrée au début d'octobre dite messe du Saint-Esprit. Je suis certain d'y avoir vu mon père, et ma mère me l'a confirmé. Il n'avait pas de respect humain, comme on disait à l'époque. Quelles qu'aient été ses interrogations, peut-être ses doutes, il ne cachait pas sa foi devant les élèves et ses collègues. Beaucoup plus tard, il y a une trentaine d'années, j'ai rencontré une dame, veuve, qui, apprenant mon nom, m'a dit que son mari avait été élève de mon père au lycée de Rennes. Il avait gardé le souvenir très vif d'un très bon professeur et aussi d'un professeur très chrétien et profondément pratiquant. On pensait même, disait-il, qu'il allait à la messe tous les jours. J'ai démenti catégoriquement cette dernière affirmation. Toutefois ce témoignage était de nature à nuancer certaines idées que je m'étais faites. Ce que pouvait penser mon père restera pour moi toujours un mystère, mais un mystère stimulant: c'était un professeur passionné de sciences; c'était un chrétien, sans doute un chrétien en recherche. Tel était l'héritage que j'ai découvert en grandissant.

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Conclusion J'ai perdu mon père avant d'avoir neuf ans, ma mère avant d'en avoir trente. Leur courte vie n'a pas donné à mes parents de voir en leurs enfants la fécondité de leurs espoirs, de leurs travaux, de tous leurs efforts et d'en recevoir l'affectueuse reconnaissance qu'ils auraient méritée. Je leur dois l'existence. Et, bien plus que l'existence, bien plus que l'éducation et la formation qu'ils m'ont données, ils m'ont laissé comme une affectueuse présence, toujours vivante en moi, stimulante, exigeante, encourageante pour laquelle je rends grâce. Comment ne pas croire, comme la foi chrétienne nous y invite, qu'ils jouissent en Dieu de cette paix et de cette joie mystérieuses qui nous sont annoncées?

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Une famille foncièrement croyante et pratiquante
Mon état civil est révélateur des intentions de mes parents. Je m'appelle: Paul, Marie, Alfred, Sosthène Germain. Paul comme mon père, exprime le souhait que je puisse, d'une manière ou d'une autre, hériter de ses dons et de ses valeurs. Marie, si j'ose dire, me constitue fils de la Sainte Vierge et m'insère dans la communauté catholique. Alfred et Sosthène sont les prénoms de mes deux grands-pères. Ils rappellent mon appartenance aux familles de mes parents. J'ai été baptisé le lendemain de ma naissance dans la cathédrale de SaintMalo. Mon parrain était mon grand-père Alfred Frangeul et ma marraine Amélie Germain, la femme de Sosthène, décédé trois semaines avant ma naissance. Je bénéficiais donc de la tradition, discutable et aujourd'hui tombée en désuétude pour des raisons bien compréhensibles, qui voulait qu'on désignât des grands-parents pour remplir ces fonctions. Mais je suis certain que mon parrain et ma marraine m'ont, l'un comme l'autre, entouré de leur affection et de leurs prières. Dès mon entrée dans l'existence, j'étais donc introduit dans deux familles chrétiennes de Saint-Malo, c'est-à-dire dans deux communautés familiales, dans la communauté religieuse de l'Eglise catholique et dans la communauté humaine des Malouins. Je leur suis resté fidèle toute ma vie.

Ma grand-mère Germain
A vrai dire, de la famille Germain, je n'ai connu que ma grand-mère. Mon grand-père Sosthène - ce nom est celui d'un compagnon de Saint Paul - avait dû, ai-je appris, gagner sa vie très jeune. II était dynamique, entreprenant et reste connu, comme l'indique l'encyclopédie de Saint-Malo de Gilles Fouqueron, pour avoir tenu un magasin intra muros et y avoir diffusé des cartes postales représentant la ville et ses environs. Ma grand-mère et marraine était sa deuxième épouse. Du premier mariage de Sosthène, le seul descendant, un 23

demi-frère de mon père, avait cessé depuis longtemps d'avoir des relations avec ma grand-mère et mon père. Ce dernier était l'unique enfant de ses parents relativement âgés à sa naissance. Je me souviens que ma grand-mère avait vécu quelques mois chez mes parents à Rennes. Je jouais avec elle. Je me souviens de parties de dominos où je perdais toujours, ce qui chaque fois entraînait mes pleurs. Vous devriez, mère, le laisser gagner de temps en temps, disait maman. Non, mafille, répondait ma grand-mère, si je joue, j'essaie de gagner. Je prenais alors le parti de ma marraine: Je ne veux pas jouer avec quelqu'un qui ferait
exprès de perdre.

La cohabitation avec ma mère dut poser quelques petits problèmes, sans gravité certes, mais qui poussèrent ma grand-mère à retourner vivre seule à Saint-Malo. Pendant les trente mois où elle a vécu après la mort de mon père, maman l'entoura très affectueusement et la famille Frangeul entretint avec elle des relations très amicales et très attentionnées. Chaque samedi, ma grand-mère Frangeul mettait de côté à l'intention de ma grand-mère Germain une bouteille de bouillon dans lequel avait cuit le pot-au-feu hebdomadaire. J'ai été plusieurs fois le petit commissionnaire, ce qui me donnait l'occasion d'une petite visite me permettant de parler avec elle. Depuis son accident, ne pouvant marcher que difficilement avec une canne, elle ne pouvait prendre l'air que sur une terrasse attenant de plein-pied à son petit appartement situé au premier étage. Autant que je puisse en juger, elle pensait à son passé, à ceux qu'elle avait connus, à ses petits-enfants et disait chaque jour plusieurs chapelets à leur intention. Elle rêvait de pouvoir aller sur .la tombe où reposaient son mari et son fils et pressait maman de l'y conduire. Je me souviens de l'expédition. Le cimetière était assez proche; l'aller se passa assez bien. Le retour fut très difficile, ma grand-mère était éreintée. Il fallut faire appel à un voisin pour l'aider, en la tirant et en la poussant, à monter l'escalier. J'ai su, ce jour- là, qu'elle ne quitterait son appartement que pour mourir. Effectivement, je me revois, au début de janvier 1932, près de son cercueil dans la petite chapelle ardente attenant à l'église Saint-Sauveur près de l'hôpital de Saint-Malo où elle était morte. J'étais à côté de maman qui avait remis ce jour-là son grand voile noir. Après la messe, nous avons suivi le convoi jusqu'au cimetière, où ma mère, une fois de plus, fondit en larmes en revoyant ouverte la tombe où reposait papa. Ma grand-mère était une sainte femme très pieuse. Elle était heureuse de voir que je recevais une bonne éducation chrétienne et m'encourageait à lui rester fidèle. Je l'aimais bien; je ne l'ai jamais oubliée.

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La famille Frangeul : les oncles et les tantes La famille dans laquelle j'ai passé toute ma jeunesse est donc celle de mes grands-parents Frangeul à Saint-Malo. Certes, nous vivions tous les trois à Rennes avec notre mère. Mais il lui fallait assurer, outre son travail professionnel, la tenue de la maison, la préparation des repas, la surveillance du travail des enfants, tout cela avec une aide ménagère réduite au minimum pour des raisons d'économie. Le temps était bien rempli et les conversations assez réduites. Dès que nous avions quelques jours de vacances, nous prenions le train pour Saint-Malo. Maman était heureuse de retrouver la maison de sajeunesse et ses parents qu'elle aimait beaucoup, d'une affection encore plus vive depuis qu'elle s'était trouvée veuve. Pour nous, enfants, cette famille fut vraiment et très spécialement la nôtre. Elle nous a entourés de son affection et nous a profondément marqués. La maison de la rue Maupertuis fut réellement la maison de mon enfance. Mes grands-parents ont eu neuf enfants. L'une des filles est morte à l'âge de treize ans, peu de temps après que sa mère eut survécu à une très grave typhoïde - il me fut dit qu'elle avait offert sa vie pour que sa mère soit sauvée. Une seule des filles s'est mariée - Elisabeth, ma mère. Les trois autres sont entrées au couvent. L'aîné des quatre fils est mort à la guerre en 1915, à l'âge de vingt ans. Deux autres se sont mariés et le dernier, le plus jeune des neuf enfants, est entré chez les Dominicains. Ce simple énoncé montre que la religion dans cette famille était la grande affaire, celle qui méritait qu'on y consacrât la plus grande part de ses pensées et de son existence. La fille aînée, Marie, dut quitter son couvent de Bénédictines au bout d'une ou deux années, pour raisons de santé. Cette tante a vécu alors avec ses parents une vie de religieuse: messe chaque jour, lecture du bréviaire, toutes les autres activités étant réduites au minimum. Elle est entrée après la mort de sa mère dans une maison tenue par des religieuses. Elle était du reste très gaie, très enjouée et riait facilement. Une autre fille avait choisi d'être sœur de Saint Vincent de Paul. Elle était très active. A sa demande, elle avait été envoyée à l'étranger, au Caire où elle fut affectée à un grand collège de jeunes filles qu'elle a finalement dirigé. C'était une importante institution de 2 000 filles, qu'elle a conduite avec fermeté et autorité et en prenant avec dynamisme les initiatives appropriées. Par exemple, lors de la crise de Suez, elle n'a pu rester au Caire qu'avec un passeport du Vatican. J'ai su qu'on l'appelait la colonelle. Je la voyais rarement, mais toujours avec plaisir, admirant sa connaissance des problèmes du monde et sa volonté de trouver une solution à toutes les difficultés qu'elle rencontrait. Quand son ordre jugea qu'elle devait prendre sa retraite, il crut bon de l'envoyer dans un couvent de la Mayenne pour la rapprocher de sa famille. Soit dans sa famille, soit dans son couvent, l'environnement était, comme elle 25

disait, très provincial et le regard sur le monde très limité; elle étouffait. Ayant réclamé à ses supérieures de retourner à l'étranger, elle fut envoyée au Liban. Elle y attendit la mort dans la paix de l'âme en s'occupant d'enfants qu'elle initiait à la prière. Inutile de dire que j'ai reçu très jeune de mes tantes une éducation religieuse de toute première qualité: initiation à l'histoire sainte, paraboles de l'Evangile, prières, sacrements, commandements de Dieu et de l'Eglise. Mon oncle Yves, dominicain, fut ordonné prêtre en 1933. C'est après seulement que j'ai pu avoir des contacts avec lui, car les lois sur les congrégations ne lui permettaient pas de faire ses études en France. Il reçut sa formation aux Pays-Bas. Il m'a souvent bien aidé de ses conseils et je lui en suis très reconnaissant. J'aimais beaucoup discuter avec lui; ce n'était pas un dominicain audacieux et bien souvent je ne fus pas d'accord avec ses positions. L'aîné de mes oncles, Jean, et sa femme Magdeleine, ont été pour ma mère et pour nous trois très accueillants. Ils se désolaient de ne pas pouvoir avoir d'enfants et reportaient sur nous leurs capacités d'affection. Ils vivaient à la campagne. Mon oncle gérait une petite exploitation composée d'une ferme, d'un élevage de porcs et d'une usine d'équarrissage. Chaque été nous y passions au moins une dizaine de jours. Nous découvrions un environnement nouveau et la vie à la campagne. Ils avaient beaucoup d'amis et nous participions à leurs réunions nombreuses et joyeuses. J'aidais les ouvriers qui s'occupaient de l'élevage de porcs. A tous les points de vue, ces quelques jours représentaient une expérience très précieuse et très réconfortante, remplie de joie et de lumière, qui nous changeait de l'atmosphère un peu austère de la maison de mes grandsparents. Enfin, l'oncle René qui vécut dans la maison de ses parents jusqu'à son mariage en 1932, était avocat au barreau de Saint-Malo, comme son père, profession dont les débuts dans une ville comme Saint-Malo étaient difficiles. Nous jouions souvent avec lui, par exemple au ballon. Nous échangions parfois quelques balles de tennis. Il était pour moi un peu comme un grand frère. Ses fiançailles, son mariage avec une servannaise, Marie- Thérèse, me firent beaucoup réfléchir. Je réalisais vraiment pour la première fois que je ne pourrais pas toujours vivre dans cet environnement familial qui était alors le mien. Il me faudrait moi aussi un jour trouver une compagne. René et Marie-Thérèse habitèrent à Saint-Servan et, après la guerre, René y transporta son cabinet jusqu'à sa mort. Ils eurent huit enfants et j'entretiens toujours de très affectueuses relations avec ma tante et mes cousins. Ces derniers, contrairement à nous trois, ont gardé de très profondes attaches à Saint-Malo et y passent au moins une bonne partie de leurs vacances. La ville, très gravement détruite à la fin de la guerre, a été très bien reconstruite et elle s'est agrandie en s'adjoignant 26

les communes de Saint-Servan et de Paramé. La vieille rivalité entre Saint-Malo et Saint-Servan a aujourd'hui disparu.

Mes grands-parents Frangeul
Il me faut maintenant évoquer mon grand-père et ma grand-mère, les piliers sur lesquels reposait cette grande famille qu'ils avaient créée. Le père et le grand-père de mon grand-père étaient architectes. Leur souvenir était encore bien présent car ils avaient construit, agrandi ou rénové bien des églises à Saint-Malo et dans les environs. Mon grand-père ne se sentait aucune vocation pour poursuivre leur œuvre et, à la grande déception de ses parents, fit des études de droit et s'inscrivit comme avocat au barreau de Saint-Malo. Ce fut certainement dans cette ville un grand avocat. Il parlait lentement et admirablement sans la moindre incorrection. Il lisait encore le latin sans la moindre hésitation. Elève, il avait assez souvent fait des discours en latin et parfois même des poèmes en vers latins. Il jouissait d'une grande autorité auprès de ses enfants qui, toujours, même adultes, lui témoignaient une grande, mais très respectueuse affection. Le petit-fils et filleul que j'étais eut certainement avec lui des relations privilégiées et sans doute plus familières. Il passait beaucoup de temps avec moi et aussi, souvent avec ma sœur et mon frère. Nous allions souvent aux matches de football pour soutenir notre équipe, l'USSM (Union sportive servannaise et malouine) formée de jeunes du pays. Mon grand-père, avocat de la Société des courses de Saint-Malo, m'emmenait assister aux courses de chevaux qui se déroulaient normalement la deuxième quinzaine d'août et me faisait profiter des places gratuites dont il disposait. Je l'accompagnais à la pêche aux crevettes lors de la grande marée d'équinoxe et aussi à la chasse en septembre pendant une dizaine de jours chez l'oncle Jean. Pendant les vacances à Saint-Malo, nous faisions des parties de jacquet, de dominos, de piquet, de bridge lorsque nous trouvions deux autres partenaires et même des parties de boules dans le petit jardin dont bénéficiait la maison, avantage exceptionnel intra-muros. Mais le souvenir dominant que je garde de mon grand-père, c'est celui des deux grandes prières du matin et du soir qu'il récitait chaque jour, seul ou de préférence avec d'autres, sans jamais y manquer, m'a dit ma grand-mère. Pendant les vacances, les trois petits-enfants étaient invités à dire avec lui la prière du matin. Le texte était impressionnant, et encore plus lorsqu'il était dit dans le plus grand recueillement très lentement par mon grand-père: Très sainte et très auguste Trinité, Dieu seul en trois personnes, je crois que Vous êtes ici présent. Je Vous adore avec les sentiments de l'humilité la plus profonde, et Vous rends de tout mon cœur les hommages qui sont dus à Votre souveraine Majesté. 27

A la suite de cette introduction venaient des remerciements pour les grâces reçues et des appels aux grâces qui seraient nécessaires, auxquels se trouvaient mêlés des engagements de l'orant. La formulation de ces derniers, répétés chaque jour, me posaient problème: C'est encore par un effet de votre bonté que je vois ce jour... Je Vous en consacre toutes les pensées, les actions et les peines ... Donnez-moi assez de force pour éviter tout le mal que Vous défendez, pratiquer tout le bien que Vous attendez de moi et pour souffrir patiemment toutes les peines qu'il Vousfera plaisir de m'envoyer. Je ne pouvais m'associer à tous ces engagements et à toutes ces demandes sans restriction mentale, sachant au fond de mon cœur que cela dépassait mes possibilités. La prière du soir était encore plus solennelle. Toutes les personnes présentes dans la maison y étaient invitées, y compris l'employée de maison
lorsqu'il y en avait une

- la bonne,

disait-on. Le début donnait le ton: Je Vous

adore, ô mon Dieu, avec la soumission que m'inspire la présence de Votre souveraine grandeur. Suivaient l'affirmation de l'attachement aux vertus théologales de foi, d'espérance et de charité, le remerciement pour les grâces reçues dans la journée. Le plus difficile pour moi était la reconnaissance de la laideur et la malice du péché et surtout l'engagement qui suivait: Puisque j'ai eu le malheur de Vous déplaire, je vais marquer la douleur que j'en ai par une conduite tout opposée à celle que j'ai gardée jusqu'ici. Je renonce dès à présent au péché et à l'occasion du péché... Tout jeune encore, j'ai été intrigué par le caractère excessif de ces affirmations et par cette résolution chaque jour répétée. La prière du soir, au moins, se concluait par l'évocation des défunts de la famille et de ses proches. Naturellement, ces deux grandes prières incluaient la petite prière que, seul ou non, j'étais invité à réciter chaque jour et qui comprenait: le Notre Père, le Je vous salue Marie, le Je crois en Dieu, le Je confesse à Dieu. De plus, chaque repas était encadré par la récitation du Benedicite et des Grâces. Autant que je puisse m'en rendre compte, ces deux grandes prières récitées chaque jour avec l'attention requise constituaient l'essentiel des réflexions de mon grand-père. Quand se trouvait posée une question concernant un texte d'épître ou d'évangile, il disait volontiers pour éviter toute discussion: J'ai la foi du charbonnier. De fait, il s'en remettait complètement à l'enseignement du magistère de l'Eglise hiérarchique, non seulement sur les questions de foi et de morale, mais aussi pour les questions sociales et politiques. Il refusait de plaider pour des clients engagés dans une procédure de divorce. Il s'était rallié à la République selon les directives de Léon XIII, mais son cœur était resté partisan de la monarchie. Pour respecter la recommandation de Pie XI, il n'était pas, ou n'était plus, Action française mais gardait de la sympathie pour certaines de ses idées. 28

Il était, bien sûr, profondément opposé aux lois sur les congrégations et sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Parmi nos jouets se trouvait une collection de poupées ou de figurines représentant des orphelines, quelques religieuses de Saint Vincent de Paul, quelques avocats en robe noire et quelques magistrats en robe rouge. C'était un cadeau offert à mon grand-père pour ses filles, confectionné par les sœurs et les orphelines, pour le remercier d'avoir plaidé avec succès le maintien à Saint-Malo de cet orphelinat menacé d'expulsion par application des lois sur les congrégations. Il mettait sa raison, sa compétence et sa passion dans la défense de ce qu'il croyait vrai et juste. Il serait sans doute erroné de penser que sa vie spirituelle intérieure se réduisait à la récitation des prières du matin et du soir et à l'assistance à la messe. Il m'a plusieurs fois raconté avec admiration l'histoire de ce paysan qui venait souvent s'asseoir dans l'église du saint curé d'Ars, sans rien faire et sans rien dire, et qui, lorsque le curé lui demandait ce qu'il faisait là, répondait, en montrant le tabernacle: Je L'avise et Il m'avise. Je pense que cette phrase traduisait bien l'attitude de mon grand-père face au Seigneur. De ma grand-mère, pourquoi n'écrirais-je pas ce que j'ai parfois dit dans des échanges lors de réunions avec des amis partageant ma foi. C'était une sainte; une sainte femme bien sûr, à condition que le mot femme ne vienne pas ici, comme c'est trop souvent le cas, évoquer une piété quelque peu enfantine et manquant peut-être de profondeur spirituelle. Quand je l'ai connue, ses enfants étaient tous majeurs. Elle avait la charge de l'organisation de la maison et ne manquait pas d'occupations car c'était une femme d'œuvres. Elle allait à la messe tous les matins. Elle disait régulièrement l'Angelus. Elle était tertiaire de Saint Dominique et récitait donc le petit office de la sainte Vierge. Il m'est arrivé plusieurs fois, quand j'avais une quinzaine d'années, et que je commençais à lire les épîtres de Saint Paul, de lui poser une question sur un passage dont je ne comprenais pas bien le sens ou la portée. Je m'attendais à ce qu'elle récuse la question. Elle me disait quelque chose comme: Je ne sais pas très bien ce que l'apôtre voulait dire,. mais voilà ce que je crois comprendre. La réponse presque toujours me faisait réfléchir. Mes grands-parents ont dû quitter la grande maison de la rue Maupertuis peu après la déclaration de guerre. Ils ont vécu d'abord à Saint-Malo, puis à Saint-Servan en zone occupée. La santé de mon grand-père s'était détériorée. La dernière fois que je l'ai vu en 1942, quelques semaines avant sa mort, il restait alité une bonne partie de la journée. Il sentait diminuer ses forces et sa vitalité. Une des dernières phrases qu'il m'ait dites fut: Tu vois, Paul, dans quel état de délabrement je me trouve, et pourtant, je tiens encore à la vie. Ma grand-mère et ma tante Marie ont pu s'installer au rez-de-chaussée d'une maison près de l'église de Saint-Servan. Marie, à plus de soixante ans, devait pour la première fois s'occuper de la cuisine et du ménage, mais, comme une 29

petite fille, elle ne faisait pas un geste sans interroger sa mère. Elle a dû aussi prendre une petite activité professionnelle. Mon grand-père avait eu une belle situation. Mais il avait dû élever ses neuf enfants à une époque où les allocations familiales étaient inexistantes et les systèmes de retraite pour les professions libérales peu développés, si bien que sa femme et sa fille ne purent avoir une vie décente que grâce à des contributions régulières des enfants et petits-enfants. Le simple récit que je viens de faire montre clairement la profonde influence de cet environnement familial sur le jeune adolescent que j'étais, en recherche de son identité et du sens qu'il pourrait donner à son existence. Certes, la science et les activités scientifiques étaient totalement étrangères à la culture de la famille. La science était considérée avec crainte et son influence était jugée plutôt nocive pour la religion et la vie spirituelle. Quand j'ai annoncé que je voulais être scientifique, mon grand-père m'a dit: Paul, tu risques dy perdre ton âme. Et beaucoup plus tard, lorsque j'évoquais devant ma grand-mère ce que je faisais et ce que je pensais, notamment sur certaines positions de l'Eglise, elle me disait: Paul, j'ai confiance en toi, mais ne va pas trop loin. Sur le plan religieux, j'ai bénéficié d'une expérience et d'une formation assez exceptionnelles. Auprès des membres de cette famille, j'ai pu constater et contempler ce qu'était une vie vécue constamment en présence de Dieu, une vie façonnée par la prière, une vie donnée aux autres car donnée à Dieu. Tous ces membres que j'aimais beaucoup n'étaient pas parfaits et je n'épousais pas nécessairement leurs idées et leurs comportements. Mais il y avait en eux une profondeur d'être indéniable et, au milieu d'eux, je commençais à chercher quelque chose qui ressemblait à ce que je voyais en eux.

Les cousins
Pour terminer cette évocation, il est nécessaire de dire quelques mots du deuxième cercle de la famille, les frères et sœurs de mes grands-parents et leurs enfants. Cet élargissement du regard me faisait découvrir la variété des situations et des comportements et mieux saisir la particularité du centre familial que je viens de décrire. Les frères et sœurs de mon grand-père étaient géographiquement très dispersés. L'oncle Gustave avait fait carrière dans la marine marchande et se trouvait pendant la guerre 1914-1918 au canal de Suez où, professionnellement, il assurait la conduite des bateaux qui l'empruntaient de la mer Rouge à la mer Méditerranée. Il fut victime d'un acte de guerre, d'une explosion qui le précipita dans la mer. Cette fin tragique après une vie passée en mer me faisait rêver. Une sœur de grand-père avait épousé un marin qui se trouvait alors capitaine de port à Tunis, après une vie passée en mer également. J'ai eu plusieurs fois le 30

privilège de me promener avec lui sur la grande plage de Saint-Malo. Il me racontait des histoires qui lui étaient arrivées lors de ses campagnes. Un autre frère vivait à Marseille où il était, je crois, fonctionnaire des douanes. C'était le parrain de maman et il l'aimait beaucoup. J'ai mieux connu les autres frères et sœurs de mon grand-père. L'aînée des sœurs, célibataire, vivait à Saint-Malo. Elle venait déjeuner chez son frère tous les dimanches. Elle accompagnait souvent maman au cimetière; je suis persuadé que, parlant avec elle, maman trouvait appui et réconfort. Une autre sœur était Fille de la charité. Je suis allé assez souvent la voir quand je suis venu à Paris. Elle dirigeait un dispensaire rue Réaumur. Elle était petite et très vive, témoin de bien des misères et de souffrances, soucieuse d'aider et de soulager. Un frère de grand-père, Henri, habitait aussi Paris, marié et sans enfant, il fit une carrière professionnelle dans les assurances. Il m'a fait découvrir Paris en 1936, selon un programme bien composé. Mes conversations avec lui étaient pour moi fort instructives et me faisaient connaître la mentalité et les préoccupations de la petite bourgeoisie parisienne. Après la mort de sa femme, il vint vivre à Saint-Malo, vie simple et paisible occupée par les soins du jardin et les promenades. Le plus jeune frère de mon grand-père, Paul, habitait Nantes. Il n'avait eu, disait la famille, qu'une petite situation. Ses cinq enfants formaient avec leurs parents une famille très unie; ils n'avaient pas pu pousser leurs études au-delà du primaire, mais étaient dynamiques et heureux de vivre. Ils avaient hérité du bon tempérament de leur père resté très enjoué. Je me souviens de promenades avec lui sur les remparts de Saint-Malo, où tous deux, le visage fouetté par la bruine, nous ne cessions de rire. Son comportement était très différent de celui de mon grand-père, apparemment du moins, comme si le fond de gaieté chez ce dernier était recouvert par le sens de sa respectabilité qui lui conférait cette austérité et cette dignité caractéristiques de son personnage. J'ai également de très bons souvenirs des parents du côté de ma grand-mère. J'ai un peu connu mon arrière-grand-mère, une dame très digne et très impressionnante. Une des sœurs de grand-mère, Elisabeth, était morte en 1914 après la naissance de son dixième enfant. J'ai bien connu l'oncle Sylla, son mari, un béarnais très gai, très dynamique, très généreux, fier d'être ancien élève des Bons Pères - les Jésuites. C'était un ancien centralien qui avait été directeur aux mines de Nœud-les-Mines. J'ai eu quelques occasions de parler longuement avec lui et de bénéficier de sa riche expérience. Après la mort de sa femme, ses enfants durent être élevés chez des membres de la famille. Mes grands-parents ont ainsi recueilli deux garçons, Joseph et Jean, dont ma mère s'est beaucoup occupée et avec lesquels elle a gardé des relations privilégiées. Jean est devenu missionnaire en Chine et dans le Sud-est asiatique. J'avais une grande admiration pour cette vocation. Les lettres qu'il adressait à ma mère nous donnaient des nouvelles du vaste monde. La plus jeune sœur de ma grand31

mère, Marguerite, avait épousé un médecin. Restée veuve avec trois enfants, elle habitait à Rennes le bel appartement dans lequel mon grand-père m'avait annoncé la mort de mon père. Elle était aussi propriétaire d'une belle villa, située à l'extrémité Est de la grande plage de Saint-Malo et Paramé, d'où la vue était magnifique. Elle possédait une voiture, une petite voiture quand je l'ai connue, qu'elle entretenait elle-même, effectuant graissage et vidange: Je n'aurais pas confiance de laisser un garagiste s'occuper de ma voiture, disaitelle. L'aîné de ses enfants, ingénieur chimiste, avait épousé une divorcée. Mes grands-parents ne cachaient pas leur réprobation devant cette situation. La fille de cette tante Marguerite était la cousine venue me chercher au jardin public et me conduire à mon grand-père qui devait m'annoncer la mort de mon père. Le plus jeune fils, mon aîné de six ans, avait une barque et allait souvent pêcher en mer avec des amis. Il m'avait invité plusieurs fois à me joindre à eux. Mais ma mère s'y opposait. Inutile d'objecter qu'il n'y avait aucun danger: Le destin m 'a fait perdre mon mari très jeune,. je ne veux pas prendre de risques pour
mes enfants.

Le frère de ma grand-mère était médecin et professeur à l'Ecole de Médecine de Rennes. Il était très bon et j'ai encore souvenir de lui, bien qu'il soit mort peu de temps après mon père. Sa femme, Louise, m'intriguait et m'impressionnait. L'évocation de son nom suscitait toujours chez mon grandpère un sentiment de réprobation. J'ai compris que c'était une personne aux idées très avancées, certainement très intelligente, très anticléricale, très active, écrivant beaucoup et faisant de nombreuses conférences pour exposer et défendre ses idées, et ayant donc une action très nuisible, en particulier pour son mari, étant donnée sa très mauvaise réputation dans la bonne société rennaise. Mais ma mère qui m'a emmené la voir deux ou trois fois, m'a toujours dit que sa tante était une personne très gentille et très bonne. Elle est morte, je crois, quelques mois avant mon père. Elle est restée longtemps pour moi un mystère qui s'est éclairé avec la publication du livre très intéressant qui lui a été consacré: La Révolutionnaire aux bijoux. Effectivement, cette femme, certainement très remarquable, a joué un rôle politique majeur, non seulement au plan régional mais encore au plan national, notamment au fameux Congrès de Tours qui a vu la scission entre le parti socialiste et le parti communiste. Je crois n'avoir vu son fils, Jean Bodin, qu'aux obsèques de son père. Mais j'ai fort bien connu les deux filles, Marie-Louise et Hélène qui, toutes les deux, habitaient Rennes. Hélène est la cousine qui m'avait distrait de ma tristesse pendant le voyage en train lors de l'enterrement de mon père. Elle était juriste de formation et je me souviens encore de discussions passionnées sur l'intérêt respectif des professions de juge et d'avocat. Elle me provoquait à dessein, excitant mes réactions quand je soutenais l'intérêt supérieur de la profession d'avocat. Elle avait épousé un médecin, Denis Leroy, qui fit une belle carrière 32