Mémoire de l'ombre

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Face à l'Histoire d'une Algérie coloniale, l'auteure fait resurgir, avec ses incompréhensions et ses secrets, la mémoire d'une famille française émigrée en Algérie - ses ancêtres. Apparaît progressivement le passé singulier d'un jeune couple, ses parents, plongé dans la tourmente de la Deuxième Guerre mondiale. Le non-dit d'une mère autour de ce "conte algérien" avait créé dans son esprit un mystère, une "mémoire de l'ombre".
Publié le : dimanche 1 mars 2009
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EAN13 : 9782296667648
Nombre de pages : 306
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PROLOGUE
« Y a-t-il une autre manière d’approcher le réel que de suivre sans les canaliser les flux dont nous sommes traversés, charroi de mots et d’images où le chaos malgré tout, prend forme - forme humaine -; et où l’on peut, dans un reflet incertain et dépoli, quelquefois, comme en d’autres yeux, s’apercevoir de soi ?1 » A LA RECHERCHE DU « CONTE » Quelle ne fut pas ma surprise, par un matin ensoleillé, de découvrir dans ma boîte à lettres d’Amsterdam, une enveloppe aux allures anonymes ; elle contenait un portrait photographique ancien. J’avais reçu auparavant, d’une relation éloignée, un arbre généalogique de la branche paternelle de ma famille, obscure jusque-là, mais l’avais égaré sous ces monceaux de papiers si soigneusement classés qu’on ne les consulte qu’en de rares occasions. J’avais cependant relevé la fréquence de prénoms désuets et de patronymes aux sonorités germaniques, vraisemblablement alsaciennes, mais ces inconnus familiaux m’indifféraient alors, leur passé n’effleurant en rien mon présent. J’ouvre l’enveloppe : un double portrait, aux couleurs passées, portant la signature d’un studio algérien m’est révélé. Une jeune femme, aux traits délicats, au regard bleu mélancolique sous une fine arcade sourcilière et dont les cheveux clairs torsadés en un haut chignon découvrent de petites oreilles ourlées, me contemple avec gravité. Sa coiffure, ses légères boucles d’oreille bleues, discrètement assorties au haut d’une robe au fin plissé austère, son col rond enserrant le cou, suggèrent un passé lointain. A ses côtés, un homme plus âgé. Bouche ferme, regard sur l’objectif, il arbore une moustache fournie, une coiffure à la raie nette et, sous le col amidonné de sa chemise blanche, un nœud papillon noir. Ses yeux bleus cernés par l’ombré de ses joues aux pommettes saillantes laissent toutefois pressentir de la fragilité. Tous deux semblent poser dans des mondes parallèles. L’image du couple, de ces ancêtres ignorés, trouva sa place logique auprès d’un curieux pastel de mon père, âgé de vingt-deux ans ; sa sœur me l’avait légué. Comme le voulait alors la coutume, il avait été peint à partir d’un document photographique. On se devait alors d’idéaliser le mort, d’où
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Camille Laurens : « Ni toi ni moi ». -Voir l’arbre généalogique Volk-Dard chapitre 2. 7

l’expression pieuse de ses yeux, d’un bleu trop intense, et une bouche féminine carminée, frisant la mignardise, que contredisait une mâchoire carrée. Portrait de circonstance, hommage du pauvre, il se substituait à l’ode musicale, au poème à la gloire du mort. Côte à côte, tels des objets familiers que l’on délaisse, ces portraits sommeillèrent longtemps. Mais, insensiblement, ils s’insinuèrent dans mon esprit ; je me surprenais à m’interroger sur le monde qu’ils avaient traversé, sur les bonheurs ou drames qu’ils avaient partagés. Soudain, le désir de comprendre la vie d’un père mort pendant la deuxième guerre mondiale, - et ma propre enfance -, de découvrir le passé d’une famille sans doute « algérienne », ignorée jusque-là, se fit jour. * Elevée dans le culte de l’Histoire comme tous ceux de ma génération dont le grand-père maternel psalmodiait « sa » bataille de Charleroi lors de la promenade dominicale, je détiens des connaissances choisies sur les guerres de 1870, 1914 et 1940, ainsi que sur les aléas de la colonisation française, même si je ne prétends aucunement en être l’historienne. J’étais par contre ignorante quant à la vie des familles grandies en Algérie et qui ont traversé ces périodes troublées. Des méandres de l’Histoire algérienne, il me restait aussi tout à apprendre. Jusqu’alors j’avais ressenti le « souvenir » familial comme ancré dans une réalité que je ne songeais pas à appréhender davantage, - le passé breton, maternel, transmis sans heurts et sans larges zones d’ombre, était si transparent qu’il en devenait lassant. Tout autre était le passé de mes prédécesseurs, émigrés en Algérie ! Volontairement occulté par ma mère, Anne, il suscitait maintenant ma curiosité, le besoin de le mettre en lumière, de le reconstruire. Découvrir que mes arrière-grands-parents paternels quittèrent la France dans la deuxième moitié du XIXe siècle, abandonnant parents, amis, travail et traditions, pour entreprendre un périlleux voyage vers une terre peu connue de la plupart des Français d’alors, les rendit insolites à mes yeux, leur prêta l’attrait de personnages historiques. L’envoi du « portrait » sut faire surgir en moi le désir de replacer ces êtres familiaux dans le contexte de l’Histoire et, au fil du temps, ma curiosité s’aiguisant, j’aspirai à comprendre leurs découvertes dans ce pays étrange qu’était l’Algérie. Leur nouvelle vie répondit-elle à leurs attentes ? Et toujours ces questions récurrentes : qu’étaient-ils ? D’où venaient-ils ? Je décidai de partir à leur recherche et d’entrer dans le pays élu.

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* La culture dont « mes » Français algériens sont issus a aujourd’hui disparu. Elle ne survit que dans les documents ou la « mémoire » collective; certains rapatriés d’Algérie, dans un élan empreint de nostalgie, tentent même de la maintenir dans le présent par le biais de revues, associations, réunions ou congrès. Une culture ne subsistant plus que dans l’imaginaire, ou le souvenir, se teinte obligatoirement d’une aura mystérieuse, attirante pour la non-initiée que je suis. Longtemps accepté, le terme « rapatriés d’Algérie » me semble actuellement, et par définition, imprégné d’ambiguïté. Rapatriés d’un pays qu’ils croyaient être le leur, mais dont ils furent dépossédés malgré eux ? Et pouvaient-ils penser qu’avant l’arrivée des premiers colons français ce pays était vierge d’habitants et ne possédait ni civilisation, ni histoire ? Sans cesse, je me heurte au phénomène de la colonisation, au pouvoir des colonisateurs, à la désespérance des anciens colonisés et des exilés. La douleur d’avoir quitté le pays de leur naissance et la nécessité de se créer une nouvelle vie dans un autre pays - la France - qu’ils considèrent souvent comme terre étrangère, demeure bien présente chez les Pieds-Noirs que j’ai rencontrés. Ces exilés malgré eux souffrent des séquelles d’un traumatisme qui ne disparaîtra jamais et sera transmis à la génération suivante. Les PiedsNoirs subissent également l’invisible mépris qu’engendre leur culture coloniale d’origine, culture violemment décriée par grand nombre de leurs contemporains français ; un sentiment muet d’injustice perdure, notamment chez ceux qui condamnaient la guerre d’Algérie et le sort des colonisés. Malgré un effort dérisoire du Parlement français pour lui ôter son aspect négatif et pour redorer le blason de la colonisation dans les livres d’histoire, le passé colonial de la France - « rapatriés » exceptés - ne soulève que modérément l’enthousiasme de la population métropolitaine ou algérienne actuelle. La relation entre ces deux peuples n’en demeure pas moins passionnelle, et l’Algérie ne saurait, si brusquement, se transformer en un pays neutre pour les Français dont les antécédents coloniaux ne sont pas si lointains. Il en va de même pour bon nombre d’Algériens qui, pour la plupart, ne sauraient renier entièrement ce lien d’hier. Et pourtant ! j’admets ressentir quelque difficulté à accepter pleinement la souffrance des « rapatriés ». Je la comprends, mais m’en distancie, – elle me cause un sentiment de malaise. Ayant connu, du refuge de la métropole, la guerre d’Algérie et la décolonisation, ce monde maintenant situé dans l’imaginaire me demeure étranger. Tenter d’éclairer la vie « algérienne » des générations d’origine française précédant 1945, période fermement située dans une Histoire convenablement distante, m’est donc plus aisé émotionnellement et
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intellectuellement. Par ailleurs, le récit, dramatique, de la vie du dernier couple que je mets en scène - mes parents - coïncide avec la fin de la deuxième guerre mondiale. Sans scrupules, je peux donc me soustraire à l’évocation de la guerre d’Algérie et à ses conséquences tragiques... * A la croisée de l’Alsace, de la Bretagne, de l’Algérie, et d’autres contrées élues à l’âge adulte, je porte des couleurs bigarrées et ne me sens aucune appartenance pied-noir, bien que née en Algérie. Mais je possède un sixième sens, celui qui distingue dans le brouhaha des mots, ce nom si singulier : l’Algérie. Cette faculté est loin de m’être particulière car elle est partagée par bon nombre d’Algériens et de Français - le reliquat de cent trente années de domination coloniale et d’un lien affectif, teinté d’ambivalence, que plus de quarante ans d’indépendance n’ont su encore éroder. Scruter ce lointain passé me semble une démarche peu actuelle, fleurant l’archaïque ou le généalogique, ou au mieux le métier d’historienne - ce que je ne suis pas, j’en suis consciente. Les descendants de Pieds-Noirs, ceux qui n’ont pas réellement connu le pays de leurs parents et grands- parents, accèdent toutefois, par procuration, au titre de témoins involontaires d’une culture révolue, transmise de gré ou de force. Se risquer à partiellement la reconstruire, se transformer en « acteur » a posteriori, pourrait-il se justifier ? Pour moi, c’est une évidence. J’entends trop souvent qu’avec l’âge nous ressentons le désir de découvrir nos origines, comme si la mort, devenant proche réalité, nous éprouvions le besoin de préserver la parcelle d’immortalité qu’offre la continuité historique. Mais si les jeunes enfants posent d’incessantes questions sur le passé de leurs ancêtres, sur des vies qu’ils ne peuvent appréhender que par le questionnement, la répétition - par la transmission d’une tradition orale en quelque sorte - , c’est qu’ils sont à la recherche du conte vrai. Serais-je moimême à la recherche de mon « conte » algérien ?

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PARTIE I
1868-1935

CHAPITRE 1 L’ARRACHEMENT AU PAYS
Le XIXe siècle I L'ALSACE : L'EMIGRATION Pour me lancer dans l’aventure que je me proposais, aventure pour moi audacieuse, il ne suffisait pas d’être armée de transcriptions d’interviews familiaux approfondis, ni d’une abondante correspondance. Il fallait m’immerger dans de volumineux documents historiques et, avant toute chose, franchir le cap, hélas impératif, des registres d’état-civil. Afin de comprendre l’origine du « portrait », de tenter de classifier des noms en fonction de dates et liens familiaux, j’ai donc été contrainte de scruter d’arides documents officiels. Ce passage obligé ne se fit pas sans peine, mais je sus trouver un plaisir, pervers, à poursuivre divers Frédéric, LouisGeorges, Adrien et Caroline à travers les générations, les erreurs ou imprécisions généalogiques. Pour récompense : un amusement inespéré devant des langues et styles officiels variés, pratiqués au fil du temps. Berceau de la famille Volk Salomé Volk, la « femme au portrait », une fois identifiée, je procédai méthodiquement. Ses parents, Frédéric et Caroline Volk, étant à l’origine de l’émigration de la famille alsacienne vers l’Algérie, il convenait de me pencher sur leurs origines en premier lieu. Inopinément, un livre sur l’histoire de cette commune, où figurent plusieurs membres de cette vaste famille, me fut offert par une cousine. Je pus ainsi placer les documents officiels concernant « mes » Volk dans un contexte incontestablement plus vivant. D’après les registres civils, il s’avère que Frédéric et Caroline Volk, tous deux du village alsacien de Dalhunden dans l’arrondissement du Haguenau, canton de Bischwiller, s’y marient en 1867, à l’âge de vingt-et-un et vingt ans. Sur l’acte de mariage, dressé sur papier bleu ciel dans une calligraphie fleurie de lettres décoratives dont les majuscules feraient honneur aux manuscrits médiévaux, le maire de la commune déclare « qu’au mariage de ces légitimes mineurs célibataires, en présence de leurs parents ci-dessus
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consentants, il appert qu’il n’y a pas eu opposition et que lesdits époux présents se prennent en mariage. »1 Outre le langage officiel désuet, plusieurs faits retiennent mon attention : la religion des époux et de leurs parents, que je sais tous protestants, n’est pas mentionnée, et le maire, Jacques Volk, « représentant de la République française », porte le même patronyme que les mariés. La profession du père du jeune époux est donnée comme aubergiste et épicier, alors que le père de Caroline, et deux des trois autres témoins sont tous laboureurs de profession. Deux signatures sont péniblement tracées, à peine lisibles - des signatures d’illettrés. Le métier de laboureur permettait de bien nourrir sa famille, comme me le rappela une tante âgée, et beaucoup n’atteignaient pas alors le niveau du certificat d’études. Rares, d’ailleurs, sont les familles françaises contemporaines qui n’ont pas d’ouvriers agricoles dans leurs ascendants - la mienne abonde en laboureurs, terme que j’affectionne, et en maires ! Ce couple alsacien émigre vers l’Algérie pendant l’hiver 1879-1880, sous l’occupation prussienne de leur pays natal. Il est accompagné d’une autre branche de la famille Volk - 25 membres au total -, une troisième famille s’étant désistée au dernier moment. Il est à noter que ces familles avaient sollicité la gratuité du transport - de Belfort à Constantine - ainsi que trois concessions de terre dans le département de Constantine. En outre, elles désiraient partir ensemble et être placées dans le même centre de colonisation afin de se prêter mutuellement assistance. Ces Volk étaient d’ailleurs jugés dignes d’intérêt par la commission d’émigration de par leur moralité, leurs aptitudes agricoles (houblon et vigne) et leur fortune s’élevant à 10 000 francs au total. Comme cette famille Volk, l’Alsace me demeure étrangère, et les noms de Bischwiller, Seltz, Wissembourg, Strasbourg, ont pour moi une résonance quasi exotique. L’Alsace des Habsbourg, rattachée à la France en 1648 par le traité de Munster à l’issue de la guerre de Trente Ans, évoque une histoire peu française, même si on sait que la Savoie, la Bourgogne… Ses « détachements » et rattachements successifs jusqu’en 1945, son dialecte alsacien - dialecte germanique aux intonations chantantes - ne peuvent que souligner son étrangeté pour la Française que je suis partiellement. La religion protestante même m’est tout autant inconnue. Quand, au XVIIe siècle, la Réforme fut introduite à Strasbourg, à quelque quarante kilomètres de Dalhunden, la région du Bas-Rhin devint en partie terre protestante et la famille Volk se convertit, le catholicisme continuant cependant à prévaloir dans le Haut-Rhin. Mais, me dit-on, une fois confrontés au catholicisme
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Voir Fac-simile de l’acte de mariage dans l’appendice. 14

constantinois de l’Algérie, les membres exilés de cette famille n’opposeront qu’une résistance passive à ce premier. Ils appartenaient pourtant au tiers évangélique des émigrés qui, théoriquement, avait le droit de pratiquer sa foi soit au temple, soit dans les lieux de culte partagés par plusieurs confessions. A l’exception d’une grand-tante, farouche protestante déclarée, ce sujet est rarement mentionné dans le « souvenir » familial. « Tante Ventre », Caroline Volk de son nom de jeune fille, née à Dalhunden en 1878, et vivant tant bien que mal dans le Constantinois, fut seule à s’opposer à toute pression et demeura officiellement protestante jusqu’à sa mort. Il est vrai qu’elle était réputée pour sa forte personnalité. Elle respecta cependant les rites catholiques tout au long de sa vie d’émigrée. Avait-elle d’autre choix ? L’histoire familiale cite aussi quelques arrière-grand-tantes d’origine alsacienne, émigrées en Algérie, qui durent se convertir afin de pouvoir épouser leurs promis catholiques, et qui se virent contraintes au baptême à un âge déjà mûr. De nos jours d’ailleurs, la mainmise de cette Eglise sur la religion pratiquée au sein des familles mixtes est encore loin d’être lettre morte. Inventives, mes arrière-grand-tantes surent imaginer des rites de composition : poisson le vendredi, aucune viande ou poisson le jour saint, enfants baptisés et catéchisés par le curé, filles inscrites dans les écoles religieuses catholiques…, alliés à un respect hors du commun pour le travail sans concession, pour une vie très sobre et le sens du devoir, pour la lecture solitaire de la Bible et la prière individuelle. Je me suis laissé dire, qu’en privé, l’immaculée conception de la Vierge leur paraissait peu crédible, voire risible. J’éprouve une certaine délectation à constater ce refus d’être totalement « annexées » une fois de plus, tout en louvoyant avec le catholicisme des Européens de leur nouvelle contrée. Paradoxalement, la loi des finances de 1880 interdisait alors que la création de postes de curés de paroisse ou de vicaires fût appliquée à l’Algérie et le clergé algérien différait singulièrement du clergé de France. Les prêtres devaient porter la barbe pour établir leur prestige auprès de la population musulmane, et leurs activités religieuses strictement se cantonner au culte et à la morale. Les colons restaient cependant attachés aux cérémonies religieuses telles les nombreuses fêtes et la messe du dimanche, à valeur sociale, particulièrement dans les villages ; les hommes s’habillaient de noir, même s’ils n’assistaient pas à l’office. Italiens, Espagnols, Maltais, sans compter la majorité des nouveaux Français émigrés vers l’Algérie au XIXe siècle, vivaient au rythme des baptêmes, des mariages, des fêtes de saints patrons, de la Fête-Dieu, et il était rare d’oser porter ouvertement le titre maléfique d’agnostique ou d’athée. Toute jeune fille de famille respectable se devait de faire ses études à l’école « des sœurs » et d’honorer la vierge
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Marie en portant l’uniforme marial bleu. Il en fut ainsi des jeunes filles de « la » famille, et leur père - réputé pour son « mépris des curés » - n’aurait jamais manqué à l’obligation de fournir en vin de messe l’église de G, village constantinois où il résidait... * Depuis quand la famille Volk vivait-elle à Dalhunden2, au nord de Strasbourg ? Les documents officiels établissent que la famille Volk y résidait déjà pendant la Révolution française. Jacques Volk, « fils de Jacques », nommé selon la tradition, y est né en 1789, et Maria Magdalena Volk, en 1792. L’acte de naissance de cette dernière indique qu’elle naquit le : « Sixième jour du mois janvier dans l’an II de la République Française et que son père l’a montrée au fonctionnaire public, élu, de Dalhunden. Luimême et les deux témoins cités ont certifié que tout correspond à la vérité en ce qui concerne l’enfant montré. » L’acte est signé par le « fonctionnaire public de la maison communale de Dalhunden dans le département du Bas-Rhin », acte qui me resta longtemps incompréhensible. Il s’avéra qu’il était écrit en Sütterlin, langue dont j’ignorais l’existence. Le Sütterlin, langue officielle germanique écrite, aussi utilisé en Alsace depuis le XVIIe siècle, connaît maintenant un regain d’intérêt dans sa forme simplifiée et moderne, comme l’atteste le foisonnement d’ateliers d’apprentissage offerts aux généalogistes en herbe. Mais il m’en coûta plusieurs mois pour enfin trouver un historien linguiste capable de déchiffrer cette écriture et de me traduire cet acte. Il est écrit entièrement à la main, en cursive moulée, et couché sur papier blanc. Si ce n’est pour son style formel et son écriture Sütterlin, ce document pourrait être une simple lettre. Par contre, je suis pleinement rassurée quant à l’existence de cet enfant, dûment contrôlée ! Le père de ces nouveau-nés révolutionnaires portait le nom de Johannes Volk. Paysan de son état, il était déjà âgé de quarante-six ans en 1792, ce qui me laisse supposer qu’il eut d’autres enfants auparavant. La mère n’y est mentionnée que comme « épouse légale de Johannes » ; son nom, son âge restent donc inconnus. Elle n’était d’ailleurs pas concernée par la déclaration devant le maire puisque la femme, n’ayant pas le droit de vote, vivait tout « naturellement » dans l’ombre légale de son époux ou de son père. Je remarquai aussi que les deux témoins enseignaient à l’école unique et que l’un deux, âgé de dix-huit ans, savait à peine écrire ! Quant à Catherine
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Voir cartes de l’Alsace et du Constantinois dans l’appendice. 16

Guckin, quarante-huit ans, aussi présente, elle était illettrée. Deux jeunes enfants, officiellement répertoriés, et leurs parents Volk, ont donc connu la Révolution française. * La relative proximité du village de la ville de Strasbourg me rendait cette ville intrigante. Pendant la Révolution, grâce à sa position de passage, Strasbourg était régulièrement sujette aux destructions et pillages des diverses armées, et l’on raconte que des révolutionnaires, comme dans de nombreuses villes, voulurent abattre les statues et la flèche du clocher de sa cathédrale, plan qui fut déjoué, fort heureusement. Mais les effets de cette période houleuse sur Dalhunden et la vie de la famille Volk, à l’identité partiellement répertoriée, me restent en partie obscurs. Il est établi toutefois que 11 maisons dont celle de Jacques Volk (4740 livres), père de 6 enfants, furent brûlées par un détachement du 10e bataillon de la Côte-d’Or en 1795. J’aurais aimé explorer cette trace du concret inscrit dans l’Histoire et compresser plus de deux siècles en un temps à la dimension familiale, plus humaine. Hélas, son existence ne peut qu’être esquissée. Une carte détaillée indique l’île de Dalhunden, au nord de Strasbourg ; une petite ville modeste mais coquette, dans le département du Bas-Rhin, l’un des deux départements créés par la Révolution Française en 1790. L’Allemagne se devine de l’autre côté du Rhin, à un jet de pierre. C’était alors une région agricole où l’on récoltait houblon, céréales et pommes de terre ; vignes, arbres fruitiers et cultures maraîchères y abondaient. Le Rhin, aux crues redoutées, et où naviguaient chalands et péniches, y voyait de nombreux pêcheurs - dont un ancêtre Volk, pêcheur de son état - ramener le brochet, le saumon ou l’anguille. L’auberge de Louis-Georges, père de Frédéric Volk, futur pionnier en Algérie, y est encore florissante et tenue par ses descendants. Une carte postale, « Gruss aus Dalhunden », datée de 1903, montre l’auberge, large maison cossue de deux étages, aux toits en pentes recouverts d’ardoises et surplombant la maison. Chaque étage protège les fenêtres du précédent par un petit toit incliné, d’après l’architecture alsacienne traditionnelle. Pourquoi Frédéric devint-il alors laboureur ? Les lois de l’héritage ? Causes de l’émigration Les conséquences de la guerre de 1870 incitèrent, en partie du moins, « mes » Alsaciens à l’émigration. La tradition familiale affirme fièrement qu’ils partirent pour se libérer du « joug allemand », affirmation que mon scepticisme naturel mit immédiatement en doute.
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L’Alsace, ce vis-à-vis de l’Allemagne, subit l’invasion des armées prussiennes dépêchées par Bismarck en juillet 1870 ; la IIIe armée conquit Wissembourg, à quarante kilomètres à peine au nord de Dalhunden. Tout élève de sixième apprend que la France perdit la guerre, la majeure partie de l’Alsace, à l’exception de l’arrondissement de Belfort et de la Meurthe et Moselle en Lorraine, quand elle signa le traité de Francfort le 10 mai 1871. Mais sait-il qu’entre 1871 et 1879 les Alsaciens passèrent du statut d’occupés à celui d’annexés, que quand la constitution du « Reichland » - ou Terre d’Empire - fut proclamée, ils se virent mués en Allemands à part entière ? De fait, tout Alsacien non-émigré devint officiellement Allemand à partir de fin 1872. Il devait conserver, perdre, puis retrouver, puis perdre de nouveau ce titre « honorifique », jusqu’au retour définitif de l’Alsace à la France en 1945. Il m’est difficile de concevoir l’interdiction de s’exprimer en public dans sa langue maternelle - alsacienne, française ou autre -, de devoir parler une langue étrangère à l’école, de réapprendre le nom de rues jusque-là familières. D’être contraint de faire son service militaire dans les rangs d’une armée d’occupation et de lutter contre ses anciens compatriotes pendant les guerres mondiales suivantes l’est encore davantage - du moins pour ceux qui ne purent refuser l’assimilation ou ne surent s’exiler. Les registres montrent de nombreuses inscriptions à la Légion Etrangère pour les jeunes appelés alsaciens portant une identité allemande flambant neuf. Ce fut le début d’une émigration massive, encouragée concrètement mais discrètement par la France. L’Alsace ayant une longue tradition d’émigration, il est logique que l’occupation soit devenue une motivation supplémentaire pour émigrer vers l’Amérique ou l’Algérie. Vers l’Algérie ?! Ce sujet, comme les épreuves de la guerre ou le désir de se soustraire au service militaire dans l’armée allemande, reste à peine mentionné dans la mémoire familiale. La famille Volk qui tient l’auberge de Dalhunden y vit encore et « elle ne porte pas dans son cœur » les familles émigrées en Algérie. Cependant, un lointain arrière petit-cousin me confirma récemment qu’au début de l’installation de sa famille Volk, à G, dans le Constantinois, les familles de Dalhunden et du village de G échangeaient des colis et continuaient à entretenir des relations épistolaires. Les exilés de la première génération tenaient à leurs traditions alsaciennes. Il évoqua en riant les tonneaux de choucroute et la charcuterie qui parvenaient, souvent avariés, à son arrière grand-père. J’appris ainsi que la famille de ce dernier, originaire aussi de Dalhunden, émigra vers l’Algérie en 1880 alors qu’il avait quinze ans. Il se révéla être un cousin germain de Salomé, « la femme au portrait »...

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Quand, après la deuxième guerre mondiale, ce petit-fils rendit visite à sa tante de Dalhunden pour renouer avec la famille et voir l’hôtel qu’elle avait conservé, il découvrit avec effroi qu’elle avait « collaboré avec l’ennemi » et était encore plus allemande que française ! - aux lendemains de la guerre, l’identification à l’Allemagne restait sans appel. Quant à une tante, l’une des mémoires familiales survivantes, elle ne put jamais obtenir de réponses à ses questions sur le passé de ses grands-parents, son père choisissant de se murer dans un silence opaque quant à l’histoire familiale. Nous avons posé ces mêmes questions à nos parents qui eurent le malheur de vivre la deuxième guerre mondiale, sans pouvoir briser ce cercle du silence dont pâtit encore ma génération. N’était-il pas malsain de vouloir revivre un passé douloureux ? et pourquoi vouloir alors le transmettre ? Mais, est-ce vraiment la seule raison de ce silence ? * D’après de nouvelles sources alsaciennes, la famille Volk ne semble pas avoir apprécié l’emprise du Reich et la perte automatique de leur nationalité et identité françaises. Elle souffrait vraisemblablement aussi de graves difficultés économiques. En 1879, elle décide donc d’émigrer vers l’Algérie et se trouve confrontée à de terribles tracasseries, un imbroglio administratif et légal : Les Alsaciens pouvaient officiellement opter pour la nationalité française à condition de transférer leur domicile en territoire français avant octobre 1872. Cette date fut prolongée de deux ans, puis fréquemment contournée officieusement ou illégalement, les Allemands étant peu enclins à laisser partir une grande partie de ses nouveaux sujets, ni les Français à les leur abandonner. C’est l’époque faste des naturalisations françaises. Les Volk, citoyens allemands de fraîche date, firent leur demande au « Comité d’émigration pour l’Algérie » de Belfort en 1879, territoire français, avant leur exil. La mémoire familiale, hélas, ignore tout des moyens utilisés pour faire parvenir cette demande, vendre les biens nécessaires au voyage et aux frais d’installation en Algérie - nécessairement à bas prix -, ou pour quitter le village par la route sans attirer l’œil du « cyclope » allemand. Elle ne mentionne pas davantage comment ces exFrançais pourront retrouver la nationalité française. Les départs vers l’Algérie furent nombreux, et le Gouvernement Général de l’Algérie relève 205 « villages ou groupes de fermes créés ou agrandis » de teneur alsacienne, qui s’y établirent entre 1871 et 1880. Cette vague d’émigration aura donc contribué au peuplement de ce pays et les Volk y
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participeront. Ils ne partirent qu’après la deuxième grande émigration officielle et, malheureusement, l’Etat français cessant de financer l’émigration à partir de 1874, malgré le nombre élevé de départs jusque 1895, nos volontaires téméraires ne trouvèrent aucune concession algérienne officielle à leur arrivée. * Quel était alors le modèle type de l’émigrant alsacien ? : un chef de famille d’âge mûr et originaire du Bas-Rhin, père de nombreux enfants, et ne possédant que de faibles ressources - Frédéric Volk est parfaitement conforme à ce modèle. Pouvoir accéder à la propriété, avec la perspective de richesses futures, me semble toutefois, par déduction, avoir été une cause déterminante quant au départ des Volk. Le « souvenir » familial tient cependant à revêtir les causes de ce départ des couleurs du refus, malgré leur survie pendant huit ans sous domination allemande. Je demeure sceptique car le mythe du rejet de l’ennemi perdure dans la culture française et il est encore fréquent de l’entendre énoncer comme une vérité historique... N’estce pas d’ailleurs le seul « souvenir collectif » qui nous reste de ces lointains colons alsaciens ? Les raisons probables du départ de la famille Volk me paraissent donc multiples. La domination allemande y joue un rôle incontestable, mais d’autres facteurs, à mon avis, s’avèrent également déterminants : L’évolution agricole alsacienne tout en devenant plus favorable, plus diversifiée et plus rentable, ne donne pas davantage de terres aux petits agriculteurs. Le morcellement reste excessif, morcellement qui ne sera revu que vers 1950 ! Les terres des agriculteurs moyens sont peu étendues, et quant aux petits agriculteurs, ils peuvent à peine survivre, les familles étant généralement nombreuses ; les successions, par le partage qu’elles engendrent, jouent donc un rôle négatif. Il faut y ajouter la hausse démographique après la guerre de 1870, la diversité des produits, la culture intensive des sols... Tout semble indiquer que la vie économique de la famille Volk ne peut que favoriser leur désir d’émigrer, désir d’autant plus compréhensible que la région est par tradition terre de candidats à l’émigration. Quant à l’Algérie, l’Etat français tient tout particulièrement à ce que les nouveaux venus s’installent dans les centres à peupler déjà projetés - le Constantinois est alors le parent pauvre des trois départements d’Algérie. Si les futurs colons ne peuvent pas faire valoir de raisons particulières, ils sont donc dirigés d’office vers le département de Constantine. Dans ce cas précis, ce fut la famille Volk qui le demanda expressément.

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L’exil de Frédéric et de sa famille, de son père Louis-Georges, et de plusieurs membres de la famille de Caroline, tiendrait donc aussi de la nécessité, attisée par l’espoir de posséder des terres dans ce nouveau pays, fort souvent dépeint - à tort - comme un Eldorado. Il était fréquent qu’une famille entière et ses membres plus éloignés émigrent ensemble vers un même village : plus de bras pour travailler la terre, élever les enfants, et un palliatif non négligeable pour remédier à la nostalgie du pays natal. Le chiffre élevé de Volk qui quittèrent Dalhunden en fait foi. Néanmoins, beaucoup décidèrent de ne pas s’exiler, comme en atteste le nombre de tombes Volk au cimetière de Dalhunden. Il s’avère difficile de reconstituer une histoire fiable quant à la vie de la première génération Volk, émigrée vers l’Algérie, et mes interviews familiales ne me procurent que peu d’informations sur les modalités de leur départ. Peu de détails non plus sur les coutumes ou « souvenirs » des ancêtres alsaciens, si ce n’est les stéréotypes usuels de la cigogne, des habits de fête, de la choucroute et charcuterie, ou du dialecte alsacien... Que des bribes ! Il me faut sans doute y voir l’assimilation rapide de ces exilés à leur nouveau pays et une perte de leur identité culturelle d’origine, ce qui par contre aura vraisemblablement facilité leur intégration à l’Algérie française, pays qu’ils ne quittèrent jamais plus.

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II L’ADIEU AU PAYS Le départ de la famille Volk sent la précipitation. Quelle mère accepterait de partir, son dernier-né encore au sein, accompagnée de plusieurs enfants en bas âge, si elle n’y était contrainte ? Ce voyage et les conditions de leur nouvelle installation dans le Constantinois furent d’ailleurs fatales au dernier-né Volk qui mourra quelques mois après son arrivée au village de G. Si l’attirance vers de nouvelles terres et l’insatisfaction des Volk à Dalhunden sont prépondérantes dans leur décision d’émigrer, la perte de trois jeunes enfants, décédés avant 1878, n’a pu que contribuer à leur volonté de vouloir reconstruire une autre vie. Quatre enfants Volk vont donc grandir en Algérie, dont Salomé Volk, la « femme au portrait ». Toujours est-il que les Volk partent pendant l’hiver de 1879, après la période des semailles en Algérie, à destination de Jemmapes, dans le Constantinois. Frédéric y arrive à l’âge de trente-quatre ans, accompagné de son père de soixante-huit ans, de sa jeune épouse Caroline et cinq jeunes enfants, pour y construire une « vie meilleure », et cela dans des conditions bien plus aléatoires qu’il ne pouvait le concevoir. * Partir pour l’Algérie exige des moyens financiers que ces gens aux revenus modestes ne possèdent pas. Après 1871, la France encourageait les agriculteurs et les ouvriers à aller peupler les zones peu colonisées, et bien que l’Alsace soit allemande, ces derniers furent aussi concernés. La France offre aux heureux élus une prime pour les besoins du voyage vers l’Algérie, ainsi que des concessions prises en grande partie sur les territoires arabes, confisqués après la révolte kabyle de 1871 pour le Constantinois ; émigrer redevient faisable financièrement. Officiellement, les Volk ne devraient plus bénéficier d’une prime de voyage ni de concession, mais ils l’espèrent néanmoins. Afin d’endiguer l’émigration vers l’Amérique et le Canada et de peupler les territoires français conquis, le ministère français de la Guerre faisait distribuer en Allemagne et dans les provinces annexées des prospectus et de petites brochures vantant les attraits du nouvel Eldorado. Les journaux des vallées du Rhin et de la Moselle, entre autres, regorgeaient d’articles retenant l’attention des candidats à l’émigration. Des imprimés évoquaient la fertilité des terres, les futures gares de chemin de fer, les futurs barrages, la proximité de rivières, projets qui n’amusèrent que modérément ces nouveaux émigrés quand ils furent confrontés à une tout autre réalité...

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Je ne sais si les Volk se laissent eux aussi séduire par cette campagne de « marketing », mais une lettre, datant de 1879, présente une demande à l’administrateur de Belfort, territoire alsacien non-annexé, en ces termes : « Je soussigné, Frédéric Volk, laboureur domicilié à Dalhunden, arrondissement du Haguenau, ancien département du Bas-Rhin, ai l’honneur de vous exposer très respectueusement que je désire émigrer en Algérie. Je vous prie en conséquence, Monsieur, de vouloir bien vous occuper de moi et de ma famille et m’accorder comme à tous ceux qui ont émigré jusqu’à présent, une concession de terre dans la province de Constantine. Je suis laboureur et connaît la culture du houblon et de la vigne. Tous les membres de ma famille possèdent une aptitude… Ma famille se compose comme suit….. Ma fortune... » L’administration ajoute à l’encre rouge : « Compte tenu de l’indication : Affaire terminée, portée sur le dossier, la famille s’est effectivement installée en Algérie. » Combien quittèrent Dalhunden et leur pays natal cet hiver-là ? Ma dernière découverte inclut un garçon, alors âgé de quinze ans, qui accompagna son père et sa famille et suivit le même périple que « mes » Volk : Stora, Philippeville, Constantine, Jemmapes, et enfin le petit village de G, où il connut les mêmes débuts difficiles. Au fil du temps, ces « autres » deviennent de plus en plus nombreux, car ils continuent de se faire connaître, sans même que je ne fasse de recherches ! Voyage vers l’inconnu D’après mes sources familiales, le long voyage d’hiver de la famille se révèle fort pénible : parcourir de telles distances, accompagné de cinq jeunes enfants, le dernier encore au sein, chargés de bagages, et au rythme de longues attentes, s’avère une dure épreuve. Attendre les changements de trains, attendre l’embarquement pour le petit port algérien de Stora, attendre dans les hébergements temporaires de Marseille, de Philippeville, de Constantine et de Jemmapes... Il me semble que l’espoir ne peut atténuer ces attentes démesurées, ni la douleur d’avoir dû quitter famille, pays et langue maternelle, et ne saurait masquer l’appréhension de l’inconnu vers lequel ils se dirigent. Ces colons, prétendants à l’émigration, n’ont que leurs rêves pour les réconforter. Ils doivent tout d’abord, par des routes peu fréquentées des Allemands et à travers la forêt, quitter le territoire annexé pour rejoindre Belfort et ses lignes de chemin de fer vers le Sud. De Dalhunden, ils se rendent à Strasbourg, ne prenant qu’un peu de linge et de vaisselle, quelques outils et semences, puis rejoignent Colmar, avant d’atteindre le territoire de Belfort - un total de
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quelque 180 kilomètres à parcourir avant de pouvoir prendre un train de la Compagnie de l’Est, à destination de Lyon. De cette ville, ils sont transférés sur un train de la compagnie P.L.M. pour enfin parvenir à Marseille 24 heures plus tard, Marseille étant l’un des deux principaux ports d’embarquement pour l’Algérie. Les frais de transport et d’hébergement entament lourdement leur pécule et il en restera peu de choses à leur arrivée dans le Constantinois. Un vendredi, enfin, ils montent sur l’un des bateaux à vapeur qui fait régulièrement la traversée de la Méditerranée en 42 heures, et cela dans des conditions peu salubres, pour naviguer vers Stora, près de Philippeville. * Habillés de lourds vêtements d’hiver, exténués par le voyage et la promiscuité en troisième classe, ils aperçoivent les montagnes austères et escarpées qui encerclent le petit port de Stora. Ils contemplent ce paysage insolite en attendant patiemment de débarquer, d’accomplir les formalités obligatoires, et d’être dirigés vers Philippeville. Le printemps hésite, les pluies torrentielles alternent avec les violents contrastes de lumière : le soleil blanc, le sol sanguin, et la cacophonie des bruits du port. Tout est un autre adieu à l’Alsace. Sur le quai et pour la première fois, ils regardent avec un étonnement incrédule, pour ne pas dire de la stupeur, ces portefaix arabes ou maltais au teint de terre cuite, ces « indigènes » comme ils apprendront bientôt à les nommer, vêtus de larges pantalons, aux jambes bouffantes, dont l’entrejambe descend à mi-cuisse, et qui portent sur la tête un nid d’étoffe blanche leur cachant le cheveu. Pour la première fois aussi, ils entendent une langue aux sonorités âpres, gutturales, au rythme heurté, langue qu’il leur faudra sommairement apprendre. La population « arabe » - terme éminemment réducteur -, ses mœurs, ses langues, sa religion et particulièrement sa domination par la France, ne sont que rarement évoquées chez les cultivateurs alsaciens et la grande majorité des Français d’alors ! L’Algérie n’est pas « arabe », mais française, ils le savent : une colonie de la France, de l’autre côté de la Méditerranée… Ils ne peuvent citer Victor Hugo déclarant, en homme de son temps : « la conquête… est la marche de la civilisation contre la barbarie », mais tout Français respectable sait que l’Algérie est « une petite république française ». J’aimerais pourtant penser que mes Alsaciens, fuyant l’occupant allemand, éprouvent un léger sentiment de malaise envers ces colonisés. Cela ne peut de ma part que refléter un désir spécieux, vu le contexte historique. De fait, épuisés d’une fatigue brute, sans interrogation aucune, ils n’aspirent qu’à poursuivre leur voyage afin d’arriver à leur destination.
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Quelques soldats en guêtres et casquettes molles à visière, à la curieuse calotte sertie d’un liseré or, ainsi que les officiels du port, regardent ces troisième classe d’un air blasé. Il y a tant de nouveaux colons, tant d’Alsaciens qui débarquent en Algérie ! En effet, entre 1871 et 1881, 130 000 Français prennent le chemin de l’aventure et de l’exil algérien, - une statistique impressionnante pour la fin du XIXe siècle. Quelques années seulement avant l’arrivée des Volk, 395 familles alsaciennes3 avaient émigré vers le Constantinois, et le désir d’émigration de la famille Volk n’avait donc rien d’exceptionnel. Une fois les formalités accomplies, ils prennent l’omnibus vers Philippeville - rebaptisé Skikda à l’Indépendance - où ils doivent transiter avant de se rendre à Jemmapes, leur destination finale présumée. Les colons à destination du Constantinois ne bénéficient plus des conditions d’accueil encore offertes à Alger ou Oran et, une fois arrivés à Philippeville, il leur faut donc trouver les informations nécessaires à un hébergement temporaire, puis au voyage vers Constantine et Jemmapes. * Ils se hissent sur la carriole qui va les mener vers cette ultime étape. Encore une vingtaine de kilomètres à cahoter, sur la « route » de Philippeville à Jemmapes. Leurs yeux fatigués se portent tour à tour sur ces paysages changeants du Constantinois, sur ces montagnes, ces troupeaux de moutons dans les plaines, ces forêts de chênes-lièges, ces chênes verts, sur des oueds bordés de lauriers-roses, et plus loin, sur ces arbres si peu alsaciens, tels l’olivier, le figuier, l’amandier, le lentisque... Ils aperçoivent enfin Jemmapes - maintenant Azzaba - , juché sur un mamelon de 180 mètres, isolé au milieu de la plaine. Hélas ! Jemmapes est déjà surpeuplée et le gouvernement ne peut répondre aux demandes de concessions. Hébétés, dans un abri de fortune fourni par l’administration, ils devront attendre dans l’inconfort et l’insalubrité pour trouver une autre destination et enfin trouver refuge à plus de 20 kilomètres, dans le petit hameau de G. Bien étrange terre promise ! Joseph Dard, un arrière grand-père, venu de la région de Meaux quelque quatorze années auparavant, avait connu la même infortune : Jemmapes possédait déjà tous les aspects d’une petite ville fonctionnelle à son arrivée, mais ne pouvait lui offrir qu’un hébergement temporaire dans un de ses
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En 1875, on recense 395 familles d’Alsaciens-Lorrains dans le Constantinois. En 1889, sur 1183 familles, 383 conservent leur propriété, 519 perdent leur concession, 277 abandonnent... 25

baraquements en planche. Aucune concession ! Jemmapes abritait déjà plus de 200 familles et ne pouvait accueillir d’autres colons permanents. Malgré cette infortune, il y rencontra une jeune constantinoise qu’il épousa avant de se diriger vers ce même hameau de G. Vingt ans plus tard, en tant qu’officiel, il y accueillera la famille Volk ; cette rencontre, et une expérience partagée, tisseront d’étroits liens affectifs, liens qui conduiront leurs enfants, Edme et Salomé, le couple du « portrait », jusqu’au mariage, en 1904.

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III LE MIRAGE : JEMMAPES Lors de l’arrivée de Joseph Dard, Jemmapes avait déjà un long passé de bourgade et avait été fondée par des familles originaires de la région parisienne. Le passé de cette ville, où transitèrent ces deux familles et que plus tard ils visitèrent fréquemment, mérite une digression car : comment la France créait-elle une ville en pays colonisé, au XIXe siècle ? Intriguée, je me plongeai dans des documents historiques, fort abondants, et passionnants pour la novice que je suis. Quand Louis-Philippe, en 1848, créa dix-sept colonies agricoles en Algérie, l’Etat alloua un généreux crédit de 50 millions de francs, réparti sur trois ans, pour l’installation de 1 500 colons libres ; 6 000 colons s’y ajoutèrent un an plus tard. L’une de ces colonies agricoles était donc Jemmapes, ville où Joseph Dard, puis les Volk désiraient s’établir. Les origines de la ville L’Etat français faisait feu de tout bois et n’hésitait pas à « conseiller » officiellement aux révolutionnaires du prolétariat parisien de contribuer au développement de l’Algérie... L’armée fournissait aussi un contingent important de bâtisseurs et les pénitenciers « prêtaient » leurs détenus pour l’exécution de lourds travaux, même si Cayenne restait largement privilégiée comme lieu de déportation. Les Alsaciens-Lorrains, les Savoyards et les méridionaux prendront la relève. Sur la ville de Jemmapes elle-même, la documentation foisonne. En février 1848, le décret de Louis-Philippe, « Roi des Français », qui décida de sa création, fut approuvé. Le ministre de la guerre y joindra, quelques mois plus tard, toutes les conditions que devaient remplir les nouveaux colons. Je reviendrai sur ce dernier document, long mais captivant. Le roi en décida ainsi : « A tous présents et à venir, Salut… Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : Art. 1er Il est créé dans la vallée de l’Oued-Fendeck (province de Constantine), à l’embranchement des routes projetée d’El-Arrouch et de Philippeville à Bône, un centre de population de 120 familles européennes qui prendra le nom de Jemmapes. Art. 2 Un territoire de 2 890 hectares est affecté à cette création.
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Art.3 Notre Ministre Secrétaire d’Etat au Département de la Guerre est chargé de l’exécution de la présente ordonnance. » Le décret est fait à Paris, le 14 février 1848 et signé : Louis-Philippe. Le rapport d’un officier du génie, en garnison à Philippeville, détaille la concrétisation de ce projet et donne de précieuses informations sur l’environnement projeté pour la vie des colons à venir : « La disposition du village comprend 120 lots urbains, occupant de 1 000 à 1 400 mètres carrés. Les rues auront 10 mètres de large, les grandes rues seules 12 mètres. La grande place aura 100 mètres sur 75. L’église et la mairie seront au sud de la place ; on a placé à côté le presbytère et l’école. Chaque colon aura un lot rural d’un demi-hectare de terrain propre au jardinage et de dix hectares de terrain propre à la culture. Outre cela, il y a cinq concessions de 200 à 300 hectares sur lesquelles il y aura lieu d’élever des fermes ; un vaste terrain communal, pouvant servir plus tard à l’agrandissement du bourg, est réservé… » Plus surprenant, l’officier suggère l’établissement d’usines au Sud, et un barrage sur l’oued pour l’irrigation. Le commentaire suivant est moins inattendu toutefois : « Tout le terrain qui sera occupé appartient au beylick, il n’y aura donc pas d’expropriations à effectuer, et en accordant au cheicks des tribus établies sur ce point de concession (ce) qu’ils demandent, on arrivera facilement (à obtenir) le déplacement de ces tribus. »... * Je me suis aussi penchée sur l’architecture et la construction de cette petite ville du Constantinois, ville qui figure si souvent dans les récits du passé familial. Avant 1848, de grands travaux de nivellement avaient déjà été effectués et, à partir de 1849, les projets de travaux du centre, ambitieux pour l’époque, vont être réalisés. Une enceinte en maçonnerie encercle la ville et des plantations en suivent le contour ; le petit marais est asséché. On y trouve aussi une infirmerie, une maison de secours, et tous les éléments indispensables pour mener une vie relativement confortable : four banal, magasins de vivres, briqueterie, forge, puits forés, et abreuvoir… et des lieux de culte, où catholiques et protestants peuvent pratiquer leur religion. Deux religieuses y enseignent aux enfants des rudiments scolaires. D’une précision exquise, le rapport du capitaine du Génie M. de Marseille recommande la construction de lavoirs et d’un canal d’irrigation et détaille le nombre de maisons. Quatre-vingt-quatre maisons complètes et soixantetreize demi-maisons sont allouées selon des critères incontournables : « 84
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familles de trois individus au-dessus de 12 ans et plus ; 66 familles de deux individus et 42 célibataires. » On prévoit une école, un asile… L’architecture de cette bourgade4 est par contre peu originale et dégage même une monotonie militaire, retrouvée dans nombre de villes et villages voisins. Les archives montrent des agglomérations construites en forme de rectangle, avec des rues à angles droits, et des bâtiments officiels clonés. Les maisons en moellons et briques sont revêtues d’enduit et couvertes de tuiles, amenées à dos de mulet de Philippeville par des chemins en mauvais état. Un convoi de France Quant au départ vers l’Algérie des premiers colons officiels, il est aussi largement documenté, celui des colons parisiens de 1848 en particulier, contrairement à l’émigration individuelle. Un document, fort cité, décrit le départ vers Jemmapes d’un convoi de colons, animé d’un bel enthousiasme patriotique. Ce 10e convoi part du quai de Bercy en novembre ; les arrondissement les moins favorisés de Paris y sont généreusement représentés. 851 personnes au total, dont 107 en individuel et 50 couples, partent à neuf heures du matin. Les hommes portent un matricule, évocateur des bagnes coloniaux, et sont inscrits sur une liste. Ils montent sur les chalands, chantant la Marseillaise, et arborent des chapeaux à cocardes tricolores... Par voie fluviale, ils se dirigent vers Arles, puis par chemin de fer jusqu’à Marseille, pour enfin monter sur « le Cacique » et débarquer au petit port de Stora, port où débarqueront les Volk trente ans plus tard. Après deux ans, sur un total de 20 500 nouveaux colons débarqués en Algérie, il n’en restera plus que la moitié ; leur manque de connaissances en agriculture, les âpres conditions de vie, l’épreuve de la maladie, les manquements de l’administration, ont eu raison de leur enthousiasme. Les nouveaux colons de Jemmapes seront eux aussi décimés par les fièvres, le choléra, la dysenterie..., et les conditions extrêmes du climat ; l’hébergement primitif, peu salubre, et leur inexpérience y contribueront. Mais de nouveaux volontaires prendront leur place et continueront à défricher leurs 1 200 m2 de lots urbains et leurs 10 hectares de terres prétendument arables.

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Voir carte de l’Algérie-Est dans l’appendice. 29

L’arrêté de septembre 1848 L’arrêté qui suit le décret sur la création des colonies agricoles de l’Algérie, pays où la première vague de colonisation officielle va s’établir, précise les conditions d’allocation de terres. Ce document historique retient mon attention par sa minutie pointilleuse : irrésistible ! Le ministère de la guerre y dicte la procédure, une merveille de style bureaucratique, par laquelle tout citoyen français peut jouir de terres concédées « gratuitement » par l’Etat en Algérie, avec l’appui du Gouvernement et de l’Administration. Ce texte restera en vigueur fort longtemps, ce qui explique peut-être pourquoi Joseph Dard, cultivateur de profession, espère bénéficier d’une concession - du moins le croit-il - dans ce pays étranger, assimilé à la France. L’arrêté, du 27 septembre 1848, contient vingt-deux longs articles, d’une description scrupuleuse, dont je ne relèverai que quelques passages : « Article 1 : (les colonies agricoles) seront composées de citoyens français, chefs de famille ou célibataires, divisés en deux catégories : les citoyens cultivateurs…, et les ouvriers d’art. Article 3 : (Les citoyens…) devront justifier par la production de pièces authentiques, de leur nationalité, de leur âge, de leur profession, de leur moralité et de leur aptitude physique… Article 5 : Les colons seront transportés aux frais de l’Etat, eux et leurs mobiliers, depuis le lieu de leur résidence jusqu’à celui de leur destination. La Commission déterminera, pour chaque détachement, le poids total des effets mobiliers à transporter. Chaque colon, homme ou femme, recevra par jour, pendant toute la durée du voyage, une ration de vivres. Les enfants audessous de douze ans recevront une demi-ration. Article 13 : Les colons concessionnaires recevront, au moment de leur mise en possession, un titre provisoire, signé par le fonctionnaire civil ou militaire chargé de l’administration de la colonie, et indiquant les numéros correspondant au plan général du territoire, ainsi que la contenance des lots concédés. » Ces nouveaux colons agricoles doivent être aussi convenablement outillés et le gouvernement envoie des instructions pour les doter de semences et de « 64 charrues, 38 herses, 96 jougs complets, 19 chariots, 192 houes, pioches à tranche, fourches en fer… » En principe, il ne leur reste plus qu’à se mettre à la tâche, même s’il leur faut attendre trois ans pour pouvoir acquérir leur concession à titre définitif. Mais tout n’est pas ordonné et planifié ! Des emplacements pour les besoins futurs tels que fontaines, chemins, rues…, seront laissés à la discrétion de l’administration. Il en sera de même pour les besoins du culte, de
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