Mémoire de mon bonheur

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Cet ouvrage retrace, en un récit particulièrement attachant, le passé de Renée Birman surveillante-chef à l’hôpital Avicenne de Bobigny : son enfance heureuse d’avant guerre, Paris et la France sous l’occupation, les persécutions, le génocide, la fuite vers l’Algérie, Oran, Alger, les américains, la libération, le retour en France, et dans l’un des plus importants laboratoires de biochimie des hôpitaux de Paris, sa longue carrière liée à l’histoire de l’hôpital franco-musulman, à la création du CHU de Bobigny, et à son bonheur de vivre entre son mari et ses enfants.
Publié le : mardi 1 juin 2004
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EAN13 : 9782296362802
Nombre de pages : 332
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Renée Birman

Mémoire de mon Bonheur

Préface du Professeur Pierre CORNILLaT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3
1026 Budapest

L'Harmattan ItaIia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino

FRANCE

HONGRIE

ITALIE

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6573-4

EAN

: 9782747565738

A Yaëlle, ma petite-fille.

A mes petits-fils Elya, Simon, Mattias, Joachim.

"Car Moi Je savais quels projets Je projette pour vous, parole de l'Eternel, projets de bonheur et non pas de malheur, afin de vous donner avenir et espérance."
Jérémie 29,11

PREFACE Dans mes temps de jeunesse, j'ai maintes fois entendu répétée cette formule: tout le monde peut écrire une bonne page, il faut déjà du talentpour en écrire dix, quant à écrire un bon livre, c'est tout un art. La lecture du livre de Renée Birman, Mémoire de mon bonheur, m~ souvent remis cette idée à l'esprit: ce livre reflète tout un art.
Plus de vingt-cinq ans de vie professionnelle partagée confère à la relation de travail qui me lie à Renée Birman, un caractère de vieille complicité amicale qui pourrait quelque part nuire à l'objectivité: je me méfie toujours un peu, dans les actions de justice, des témoins de moralité qui viennent dire toute l'estime qu'ils ont pour quelqu'un; ils me laissent penser que leur témoignage pèse d'un poids négatif et que se répandre en éloges flatteurs équivaut à une sorte d'aveu d'ignorance sur le sujet, en quelque sorte un témoignage d'indifférence. C'est donc d'un œil critique et vigilant que jw pris connaissance d'une vie, de la vie de Renée Birman et de toutes celles et tous ceux qui l'ont croisée, connue, aimée au fil d'un destin qui coule tout au long du livre sans jamais s'interrompre. Etrange destin, étrange récit, étrange auteur... C'est en fin de compte, l'impression d'ensemble qui se dégage de cette lecture, et avec elle, une première interrogation : s~git-il d'une vie toute simple racontée avec art et patience ou bien s'agit-il d'un témoignage d'une exceptionnelle qualité, dont la vertu première est d'être modeste et réservé? Ayant dit tout le danger qu'il y avait à connaître l'auteur pour l'objectivité de l'analyse, j'userai prudemment de cette connaissance pour dire que Renée Birman possède une qualité fondamentale et rarement appréciée à son juste prix : le don d'émerveillement. D'une simplicité, d'une sincérité à toute épreuve, elle sait regarder et rapporter les choses et les heures de la vie, les grandes et les petites, les historiques et les humbles, les émouvantes et les cruelles, les personnelles et celles qui font l'histoire d'un groupe avec égalité d'écriture et conviction.

Témoinde son temps, Renée Birman val'être de la première à la dernière ligne et d'une manière si simple, si directe qu'il est parfois nécessaire de prendre un peu de recul pour bien saisir qu'elle nous parle d'évènements que nous avons connus ou, pour d~utres, dont nous avons entendu parler: tous ces visages, tous ces sourires, toutes ces larmes, toute cette jeunesse, tous ces morts, toute cette vie, toutes ces vies qui passent si vite, et toujours ce récit qui continue, alerte, enlevé, comme si tout s'inscrivait quelque part en un lieu où le temps ne joue plus, où tout se retrouve, jours heureux, sourires fanés, vies brisées, horreurs vécues, pour n'être plus que les couleurs d'une grande fresque dédiée au bonheur, bonheur d'être, bonheur de vivre.

Je ne sais pas que l'auteur nous ait donné d'autres œuvres que celle-ci, mais il faut vraiment souligner la maîtrise qu'elle possède de sa langue écrite, et ne pas passer à côté d'une évidence: Renée Birman a véritablement un style bien à elle. et quel style! En prenant résolument parti de ce que la langue se doit de retranscrire en l'état, les pensées et les souvenirs, de se plier aux exigences et aux ondulations du discours intérieur, elle nous livre une œuvre écrite dans un style surprenant, et finalement admirable. Phrases qui s'envolent comme des idées, souvenirs qui s'égrènent en goutttes de rosée, réminiscences qui s'imposent au cours du temps... Les libertés qu'elle s'autorise avec le style académique, contribuent très directement à donner à son ouvrnge, cette tonalité si particulière et si attachante. n n'est pas certain qu'une telle entreprise eût été possible si elle n'avait pas été soutenue par une forme, une liberté d'expression aussi séduisante. Grâce lui soit rendue de nous avoir ainsi conduit si simplement, si directement à travers ce labyrinthe historique, géographique, architectural, familial, comme si chaque événement surgissait à point nommé pour venir occuper la place à lui réservée. Art de la fresque ou art de la tapisserie, le mystère reste entier sur la manière dont Renée Birman réussit à nous faire partager ses sentiments, ses émotions, ses évocations d'où surgissent des êtres, des instants, des lieux d'abord inconnus puis rapidement familiers au point de nous faire ressentir un peu plus tard, quelques pages plus loin, la nostagie de les avoir quittés. Peu de récits, à ma connaissance, restituent de manière aussi anecdotique

et aussi vraie,ce quepeut être, ce queput être l'ordinaire d'une vie aussianimée,
le vécu d'une époque aussi mouvementée: nous traversons avec l'auteur, dans sa simplicité et sa dignité de française juive, des événements qui ont marqué non seulement une génération, mais l'histoire de nos peuples et de nos pays; nous les traversons à travers son regard, regard d'enfant, regard d'adolescente, regard de jeune fille, regard de femme, regard de mère, et même, vers la fin, regard de grand-mère. .. ! Les familles, les groupes, les équipes, les amitiés, les vies se font et se défont sous nos yeux. Pour nous qui savons aujourd'hui, de quelles épouvantes furent les années de guerre pour tout un peuple pourchassé, lire ce récit où tout paraît si quotidien, si ordinaire, si dénué d'emphase, si dépouillé, frappe au cœur de chacun, mais aussi de la conscience collective, de la mémoire d'un pays: il permet de comprendre comment un tel drame collectif s'est constitué de la somme de tant de désarrois personnels, solitudes et solidarités, appels à l'aide entendus ou non, bouts de papier chiffonnés jetés au gré des vents, mains tendues restées dans le vide, gestes anonymes, pleurs de mères et cris d'enfants, humble ou courageuse attention, indifférence coupable, fureur de vivre, volonté de détruire; il permet de voir comment le détour d'une rue ou d'un bois, l'orthographe d'un nom, l'humeur d'un .gabelou peuvent brutalement projeter le destin d'un être, d'une famille sur des voies d'où l'on ne revient pas, ou au contraire l'en préserver. Et tout cela raccnté dans un style de tous les jours, comme si ce qui arriva hier, pouvait aussi simplement ressurgir demain.

Mais déjà, dans son style si vivant, Renée Birman est partie inlassablement à la poursuite de ses souvenirs: la liberté, Alger, les Américains, la Libération, le retour à Paris, les fiançailles, le mariage, tout se mêle dans les teintes les plus variées, couleurs de l'époque, de la joie de vivre, de revivre, de survivre, conscience vive du bonheur partagé, du printemps de la vie. Comment ne pas s'attacher alors à tout ce qui va représenter le décor de la suite? De sa plume si curieuse et à l'aide d'une féerie d'image, Renée Birman nous emmène, main tenant, jusqu ~u lointain h6pital franco-musulman de Bobigny. Pour celles et ceux qui y ont laissé tant d~ées de leur vie, pour celles et ceux qui les ont remplacés et s~chament à leur tour, jours après jours, nuits après nuits à faire tourner "la maison': le "franco-musulman" des grands jours, le "franco" du quotidien, le "francomuch" des étudiants, que de détails sauvés de l'irrémédiable oubli. Certes, Renée Birman se laisse doucement entraîner sur la pente de la nostalgie, mais nous devons lui savoir gré d'avoir pu faire vivre et revivre avec tant de fraîcheur un passé en voie de disparition. Mêlant sans en avoir lmr, la multiplicité des destins personnels avec l'histoire étonnante d'un h6pital insolite aux portes de Paris, elle nous conte comment les événements vont le transformer en un h6pital universitaire, 1'h6pital Avicenne. Et de nouveau, tout devient si quotidiennement simple, la vie se déroule dans une succession de personnalités, d'événements, de oots et de gestes qui semblent s'imbriquer les uns aux autres si aisément qu'on finirait par penser que tout se fait sous nos yeux, "comme par enchantement': La chaleureuse atmosphère de l'h6pital franco-musulman aux temps lointains de la préfecture de la Seine, le passage à l;4ssistance Publique, l~grandissement de l'h6pital, l'arrivée des premiers universitaires, le début de la relève, mai 68, la naissance de la faculté de médecine, les nouveaux bâtiments de l'h6pital, le tout accompagné d'une mutation permanente de l'ensemble: les années se suivent à grande vitesse, pas le temps de souffler. Entraîné par le récitjusqu~u terme de l'œuvre, on se prend à penser que Renée Birman a probablement la vertu rare de ne se donner dans un récit aussi autobiographique et aussi personnel que la place nécessaire pour guider le lecteur. Cette pudeur, cette réserve font une partie du charme de ce livre. Elles nous permettent d~ccéder sans intrusion jusqu'à ces événements personnels qui émaillent une histoire de vie: les pages se tournent, les feuilles s'envolent, les enfants s'éloignent, les souvenirs s'estompent, l'espace d'un instant surgissent le doute, le poids des épreuves passées et puis à nouveau, la vie reprend ses droits, les cris joyeux, les rires repeuplent les silences; au jeu de la vie, les places ne restent pas longtemps vides. Parun subtiljeu d'écriture, Renée Birman a intitulé son œuvre, Mémoire de mon bonheur. En plaçant ainsi le mot mémoire, au singulier, sans genre, elle nous donne déjà la clef d'une lecture particulière : s~git-i1 de ses souvenirs, de ses mémoires? A ce titre, nous lui devons un récit d'une grande densité où mille événements rapportés contribuent à redonner vie à tout un passé personnel et collectif. Que nous soyons ou non liés, de près ou de loin, à ce
passé, à ce presque-encore-présent, cette histoire nous intéresse et nous interroge

à plus d'un titre, à plus d'un moment.

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Mais pour des raisons qui transparaissent tellement au fil de la lecture, on .ne peut s'empêcher de penser que le mot porte aussi sens de mémoire collective, sens de mémorial dédié en particulier à toutes celles, à tous ceux qui sont disparus dans la tourmente de la guerre, dans l'enfer de la persécution et de la déportation, mais mémorial aussi dédié à toutes celles et tous ceux qui firent et font vivre cet.hôpital dont on saisit l'importante place qu'il tient dans la mémoire et dans l'histoire de l'auteur. n n'en reste pas moins qu'en dénommant son œuvre, Mémoire de mon bonheur, Renée Birman nous autorise à penser, en bon universitaire, que l'ouvrage vise aussi quelque part à être une sorte de traité, de mémoire savant, comme nous avons à en juger aux grandes étapes d'une carrière. A mon avis, ce ne serait pas là le moindre sens à donner à cette œuvre, que de lui reconnaître cette intention de nous apprendre quelque chose sur le bonheur. Ce traité du bonheur, qui en outre ne se rerere qu'au bonheur de l'auteur, est pour nous une grande leçon dont je pense que Renée Birman n'a pas cherché à nous la donner. Avec une sagesse dont il est difficile de comprendre si elle est innée ou acquise, et une sincérité toute naturelle, elle sait à tout instant grave ou heureux, distinguer la part qui revient au destin et qu'il faut accepter comme sa propre part de fatalité, et cette partie de l'événement qu'il revient à chacun de nous d'investir et de colorer aux teintes de notre vie intérieure. Que le bonheur soit un bien propre, une lumière intérieure transpara.i'tclairement tout au long de ce livre. Ce mémoire sur le bonheur est un témoignage ardent à la beauté de la vie, à l'émerveillement qu'elle suscite chez Renée Birman. n en découle une manière positive de vivre et de voir les autres. Bien des lecteurs auront sûrement la même impression que moi, feront la même constatation: ce livre ne contient aucun sentiment de haine, ni même aucune expression d'hostilité, comme si l'auteur n'en avait pas la perception. Et c'est sans doute ceci, la leçon à tirer finalement de ce livre: on n'accède pas au bonheur avec la haine au cœur; il faut d'abord avoirl'esprit en paix, ce ne signifie ni l'oubli ni indifférence, mais accès à cette sagesse et à cette sérénité qui peuvent seules permettre de situer dans leur perspective d'éternité, tant de larmes séchées et de rires évanouis.

Pierre CORNILLaI'

AV ANT-PROPOS

Pourquoi cette envie soudaine de relater par écrit une grande partie de ma vie déjà écoulée? Encore tournée vers l'avenir, une foule de projets en tête, le désir de voir, d'apprendre et de vivre, les souvenirs cependant remontent en moi à tout propos, des scènes que je croyais définitivement enfouies dans le passé ressurgissent brusquement. Ce fait se produit-il nécessairement à un certain stade de la vie? Ce serait à croire, car ce besoin impérieux de "faire le bilan" qui m'a saisie de façon imprévisible, indépendemment de ce qui parait être une mode, semble avoir été ressenti par d'autres personnes dans un contexte analogue: un désir très fort de fixer les images, la crainte un jour de les oublier, la sensation désagréable qui en découle mais disparaît aussitôt que l'on a décidé d'écrire. Ainsi les enfants et petits-enfants sauront... lis sauront que j'ai été heureuse et espère l'être encore très longtemps avec l'homme que les circonstances m'ont fait découvrir, le premier auquel je dois mon bonheur, qu'avec lui j'ai eu trois fIls étonnants dont l'aîné a déjà mis au monde deux petits êtres adorables, et que tout ce déroulement de vie familiale et personnelle s'est fait intimement lié à une vie professionnelle non moins heureuse. Le dialogue est si difficile de nos jours pour ne pas dire impossible, le rythme de vie des grands et des petits ne permet pas plus d'écouter que de parler, c'est la plainte quasi générale, la vie passe et l'on ignore ce qu'~nt été les siens, ce qu'ils ont vu et fait. Faut-il obligatoirement être illustre ou célèbre, artiste, écrivain, homme politique pour ne pas sombrer dans l'oubli? Ce privilège ne peut-il être accordé à d'autres, à ceux. qui veulent espérer que le moment venu ils ne partiront pas tout à fait si dans les souvenirs de famille ils laissent un peu d'eux mêmes, quelques pages écrites susceptibles d'être lues par leur descendance? Je serai de ceux là, pour être rassérénée j'écrirai, et même au risque de faire sourire par certains passages empreints de naïveté, je m'appliquerai

à respecter la vérité, à être rigoureuse et sincère.

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Mon texte en aucun cas romancé aura peut être une apparence décousue, mais dans la vie les faits ne se succèdent-ils pas souvent ainsi sans lien, sans logique? Néanmoins sera respecté l'ordre dans lequel ils se seront produits, évoqués par le biais d'une mémoire encore fidèle, l'un après l'autre comme si se déroulait un ruban sur lequel ils se seraient inscrits au cours du temps, vite, avant qu'ils ne s'estompent, avant que les impressions ressenties, les sentiments éprouvés n'aient perdu de leur force, de leur acuité. Arriverai-je ainsi à réaliser ce dessein qui me tient tant à cœur? Septembre 1980 13

INTRODUCfION Depuis le 1eranvier 1979l'hôpital Franco-Musulman n'est plus! Une j note de service émanant de la Direction nous apprend qu'officiellement le nom dJ\vicenne lui est attribué. Surprise générale! Rien que de banal, aucune conséquence grave n'en découlera. Et pourtant lorsque le 2 novembre 1945 pour la première fois je me présentais à la Pharmacie de l'hôpital, j'étais bien loin de me douter que ma vie de femme allait s'accomplir entre les murs de cet établissement, j'ignorais bien des choses, que la vie est si courte, que 34 années passent très vite et qu'au bout de ce temps une décision de cet ordre pourrait me bouleverser. Une page s'est tournée tout simplement, mais en se tournant elle cache à ceux qui ne l'ont pas connu le petit hôpital de banlieue de 400 lits inauguré le 22 mars 1935 dont les portes furent ouvertes le 2 mai, un hôpital ne ressemblant à aucun autre tant par son architecture que par son ambiance, celui où je me plus dès mon arrivée, et auquel je me sens encore tellement attachée qu'autant d'années que le destin et le déroulement de ma carrière me le permettront, je m'appliquerai à le servir. Cet attachement, cette sorte d'envoûtement ne me sont pas propres, mais ont été ressentis par bien d'autres que moi. Ainsi, à quelques exceptions près, pour tous ceux qui mirent un jour le pied dans cette maison pour quelque raison, un stage, une carrière, qu'ils fussent médecins, hospitaliers, ouvriers, administratifs, représentants ou visiteurs médicaux, qu'ils aient passé un moment, une tranche de leur vie, ou toute leur vie, si les circonstances les obligèrent à partir, une promotion, un éloignement soudain, un bouleversement politique, un rappel dans le pays d'origine ou plus simplement un départ à la retr~ite, aucun n'a jamais coupé avec l'hôpital, tous les prétextes même les plus anodins ont toujours été bons pour les inciter à revenir dans cette maison qu'ils avaient considérée comme la leur, un temps. J'ai souvent cherché les causes de cette particularité, récemment encore, hospitalisée en chirurgie, étonnée par l'engouement et le plaisir indéniable avec lequel une infirmière exerçait son métier! Tout en me soignant, me dit-elle "depuis 14ans jtf me rends chaque matin dans mon service avec entrain! Cela ne m'était jamais arrivé dans l'établissement ou je travaillais précédemment". Comme elle, durant toutes ces années, pas une fois je n'ai éprouvé de déplaisir à me rendre. dans mon service. 14

Quelque chose d'indéfinissable paraissait motiver le personnel travaillant avec conviction et acharnement. Pour les besoins de l'activité de veille de nombreux agents et leur famille étaient logés. Serait-ce une des raisons justifiant cet "esprit de famille", une des caractéristiques du Franco? (diminutif employé couramment pour désigner l'hôpital). Son caractère cosmopolite ne peut-il également expliquer le fait? Un brassage d'ethnies différentes n'oblige-t-il pas à un effort de compréhension mutuelle, ne fait-il pas découvrir à chacun des mœurs, des coutumes, des façons de se nourrir, de vivre, de penser différentes des siennes, n'incite-t-il pas à la tolérance? De là à faire naître dans le contact du travail journalier, dans la confrontation permanente avec la maladie des sentiments d'amitié voire d'ordre fraternel entre des gens qui ailleurs auraient pu se hair, il n'y a qu'un pas. C'est souvent ce qui advint et fait comprendre les rapports chaleureux qui existaient dans ce monde où la stabilité l'emportait sur un besoin de changement plus courant aujourd'hui. Médecins et agents du personnel restaient à l'hôpital une grande partie de leur vie, je ne suis pas un cas, et l'on ne soupçonne pas combien actuellement encore en activité comptent un nombre respectable d'années de service. Une véritable hiérarchie n'avait jamais pu être instaurée malgré l'obstination de certains à le vouloir. En discutant avec des collègues de l'Assistance Publique à l'occasion de séminaires, j'ai constaté que rare est l'hôpital où les relations entre le grand patron, les chauffeurs du garage, les ouvriers du bâtiment, les infirmières, aient été des relations d'amitié, où monsieur le Directeur lorsqu'il en avait le loisir n'hésitait pas s'il vous rencontrait au détour d'un couloir à s'enquérir de la santé ou de l'avenir de vos enfants. La rapidité avec laquelle l'hôpital change d'aspect, l'extension qui s'impose exigé par l'existence du CHU et des médecins que l'on y forme depuis 1969, l'élévation de nouveaux bâtiments, la transformation ou rénovation d'autres, l'évolution générale enfin, font que bientôt l'hôpital Franco Musulman avec tout ce qui le caractérisait sera un vieux souvenir dont quelques anciens seulement se rappelleront avec émotion, car parmi ceux qui ont vécu sa création, trop hélas ne sont déjà plus de ce monde. Plairait-il que soit raconté l'hôpital Franco Musulman avec tout ce qui le différenciait de l'hôpital Avicenne? Le jardin d'enfants, son tas de 15

sable, ses agrès, les jardins cultivés attribués au personnel logé, les arbres fruitiers, les vastes pelouses, les parterres de fleurs, les allées où les malades non contagieux se promenaient. Dans le jardin d'enfants ont grandi et se sont amusés les enfants de tout le personnel sans distinction de classe sociale, ceux du directeur, de son adjointe, des ouvriers de l'usine, du bâtiment, les enfants d'agents hospitaliers, d'infirmières, les miens, une génération de jeunes devenus adultes auxquels pour la plupart nous devons d'être grands-parents. Une fois par an ces enfants avaient droit à une belle fête, la fête de Noël que personne ne manquait, le symbole de cette ambiance à laquelle je ferai maintes fois allusion. Un sapin chaque année plus somptueux, le père Noël incarné régulièrement par "David", le coiffeur de l'hôpital, chargé de la distribution de sucettes et de bonbons. Une fête toujours réussie qui réunissait grands et petits. Un spectacle de choix pour le ravissement de tous, un goûter succulent, animé, sympathique, et pour clore le tout la fabuleuse distribution de jouets - un hommage au talent de Mme Pecastaing qui outre le souci de l'organisation avait celui d'acheter ces jouets choisis toujours judicieusement. Comme il est charmant de se remémorer ces moments émouvants dans leur simplicité, la joie et l'extase des enfants les bras encombrés de cadeaux, leur émerveillement devant les lumières du sapin, les petits étonnés et amusés par les clowns, les plus grands prenant plaisir à participer au spectacle. Ces moments aujourd'hui se perdent pour faire place à une vie plus âpre, plus matérialiste, dont semble exclue toute détente. Quel dommage! C'était pour tous - patrons, infirmiers, adminitratifs, ouvriers - le moyen de se retrouver, de se voir vivre, de se parler. On s'y sentait bien. Des liens se créaient et se consolidaient autant dans ces circonstances que dans le travail. De là à désirer se rencontrer de temps à autre, même longtemps après, à saisir les occasions de se réunir pour le mariage d'un enfant que l'on a vu grandir, un départ à la retraite, une inauguration... Alors on se revoie, on se remémore un passé commun consacré aux malades, passé ayant tissé entre tous une trame indestructible. L'hôpital Franco Musulman qui relevait de la Préfecture de la Seine allait être rattaché à l'administration générale de lj\ssistance Publique en vertu des décrets du 11 octobre 1961. - Le personnel aurait alors le choix entre l'intégration dans les cadres 16

de cette administration ou le maintien à la préfecture. J'optai pour l'intégration qui prit effet le 1ermai 1963 Cet événement notoire n'aurait pas d'influence immédiate ni brusque sur ses caractéristiques, cependant un changement devait s'opérer à la longue, tant et si bien que vingt après se reconnait difficilement dans l'esprit du personnel, dans les relations en général, dans la configuration nouvelle due aux transformations, qui tendent à en faire un grand établissement, la petite maison d'autrefois que je voudrais pouvoir évoquer telle qu'elle était.

Mais par quel dédale du destin devrais-je passer avant d'en arriver au jour où pour la première fois j'allais fouler l'asphalte d'un hôpital que j'allais aimer autant que s'il était mien, l'asphalte dont chaque centimètre carré me rappelle un souvenir, de même que chaque salle, chaque couloir, chaque palier de chacun des étages du bâtiment B, le bâtiment initial, que chacune des marches de l'escalier qui y menait et que j'emprunte actuellement plus volontiers que l'ascenseur, escalier rarement utilisé, vieux, négligé, relégué, derrière une des portes d'un hall rénové, en attendant d'être rénové lui-même, et intégré au nouvel hôpital lequel progressivement se substitue à l'ancien.

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L'OCCUPATION

Partir de chez soi, quitter sa maison, le lieu de sa naissance, son quartier, ses rues, ses impasses, quitter le cadre qui vous a vu grandir, ces rues où petite fille j'avais joué à la marelle, au gendarme et au voleur, où j'avais promené mon frère bébé dans un grand landau avec de grande roues, quitter Paris ma ville que j'aimais tant, ses squares, ses parcs, ses jardins où ma mère m'emmenait tous les jeudis prendre l'air, le parc Monceau, le parc Montsouris, les Thileries, son grand bassin, ses petits ânes, les ButtesChaumont, son guignol, son manège, ses balançoires, le Luxembourg que j'ai toujours préféré, où seule je me suis souvent plue à flâner et rêver. Tout laisser plutôt que de perdre la vie, s'obliger à ce choix pénible et abandonner les souvenirs d'une enfance heureuse -les jouets de chaque Noël, les prix à reliure rouge et tranche dorée précieusement rangés dans un placard, préservant ainsi leurs merveilleuses histoires que j'avais lues et relues -, laisser sa chambre, une ravissante chambre refaite dans des tons de rose, sur un de ses murs des reproductions du Louvre - sculptures de Rodin tableaux de la renaissance italienne, Léonard de Vinci, Raphaël. . . abandonner maints autres objets auxquels tient une jeune fille, ne rien emporter, ne pas s'encombrer pour être léger, a,lerte, et surtout ne pas avoir l'air de fuir. Quel déchirement! Une blessure qui ne s'est jamais vraiment refermée. En fIle indienne, en tête le guide ou passeur, mon père suivi de maman, à quelques pas mon petit frère âgé de huit ans. Je ferme la marche en essayant de ne pas me retourner sur ce que nous devons oublier pour un temps, pour combien de temps? Il est environ six heures du soir le jeudi 16 octobre 1941, nous affectons une apparence détachée comme si nous voulions faire de simples achats dans les boutiques d'alimentation de la rue du Château d'Eau que nous longeons jusqu'au métro République. Nous avons le cœur serré, pour ma part une énorme boule dans la gorge, une sensation de peur et d'angoisse mêlée de regrets. Un sentiment de super injustice m'accable, pourquoi nous? Pourquoi être obligés de tout laisser, de s'arracher à ceux que l'on aime. Je pense à mes amies, celles qui ne sont pas inquiétées et peuvent continuer à vivre malgré l'occupation. Je ne les reverrai peut-être jamais! Et ma ville natale la reverrai-je? Reviendrons-nous un jour à Paris, Paris que je retrouvais chaque année après les grandes vacances avec une telle joie. Il faut garder la tête droite, regarder devant soi le plus naturellement du monde même si cela est difficile, circuler entre les flâneurs, les gens affairés dont aucun ne se doute du drame que nous vivons tous les quatre . à cet instant. 18

Le dimanche précédent je fêtais mon anniversaire, dix-huit ans, l'âge qui met fin à l'enfance et à l'adolescence et ouvre sur l'avenir la perspective de jours évidemment heureux empreints d'idéalisme et de romantisme comme les jeunes mIes de l'époque savaient les imaginer. Quelques amis réunis autour d'un thé accompagné de gâteaux faits avec les maigres moyens dont on disposait alors, un ami de la famille, un monsieur d'une trentaine d'années professeur d'Espagnol au Lycée Jacques Decour, qui avait pris le risque de ne pas révéler son origine juive, un étudiant en droit, Armand, un jeune homme que j'aurais sans doute épousé en d'autres circonstances et qui ce jour-là n'avait pas plus idée que nous tous du tragique de son destin - Comment aurions nous pu savoir qu'en 1944, presqu'à la fin de la guerre, la déroute de l'armée allemande lui vaudrait d'être fusillé du côté de Toulouse? -, Denise une amie de classe, catholique pratiquante, qui malgré toutes les vissicitudes n'a jamais renié notre amitié; Arlette, entre elle et moi plus qu'une amitié, une affection remontant à notre enfance. Un phonographe à manivelle essaie d'égayer cette réunion, d'en chasser la tristesse latente qui s'abat sournoisement sur nous au moindre silence. Notre départ est décidé bien que le jour n'en soit pas encore fixé. Nous ne pouvons plus supporter quotidennement l'inquiétude, l'appréhension de la rafle, la crainte d'être pris et emmenés je ne sais où. Toutes les nuits je fais le même cauchemar: on vient chercher mon père, j'entends la sonnette plus stridente qu'elle n'est en réalité, des hommes à la porte le saisissent et l'obligent à les suivre, cette vision me hante et me perturbe. La petite valise prête à toute éventualité, placée sur une chaise de la salle à manger, aide sans doute au déclenchement de ce rêve pénible. Néanmoins le goûter se déroule gentiment, bavardages légers, en apparence insouciants faisant presque jaillir la bonne humeur, poèmes que nous déclamons à tour de rôle, Lamartine, Alfred de Musset à l'honneur, l'œuvre de ces deux grands poètes jugée parfois désuète aujourd'hui, encore . fort appréciée de la jeunesse en 1941. Hélas arrive trop vite le moment de se séparer, il est impératif de rentrer chez soi avant le couvre feu, je ne reverrai sans doute aucun d'entre eux avant notre départ, et apfès... les reverrai-je? Pourtant Denise revint mercredi soir sur un prétexte qui m'échappe, mais par contre m'est toujours resté le souvenir d'une scène touchante, deux amies sincères, profondément émues, assises au bord du lit, se regardant avec des larmes au coin des yeux en dépit de vains efforts pour les retenir, échangeant à voix basse peu de mots, essentiellement la promesse de s'écrire. J'ai conservé longtemps dans le coffret de mes objets souvenirs une petite rose en ivoire qu'elle m'avait offerte discrètement en gage d'affection. 19

Ainsi, nature hypersensible Denise avait eu l'intuition de ce qui se tramait au sein de ma famille. Nous allions quitter Paris, elle avait compris qu'elle ne me verrait plus les jours suivants, à Edgar Quinet. Depuis que nous avions été reçues au concours des EPS (écoles primaires supérieures), quatre années s'étaient écoulées, mais seulement deux, à étudier côte-à-côte dans la même classe, à se détendre ensemble pendant les intercours. L'année 39-40 avait fait coupure. Dès la déclaration de guerre, le gouvernement ayant par radio fortement déconseillé aux vacanciers de revenir à Paris, mon père avait décidé le transfert de son commerce en Province, et des Sables d'Olonne où nous venions de passer un bel été, le dernier sans doute avant longtemps, nous étions partis nous installer à Nantes pour y vivre en attendant la suite des évènements. Ce transfert nous valut d'échapper à l'exode, et c'est dans cette ville que nous vîmes en Juin 40 arriver les Allemands, apprenant du même coup la débâcle et la capitulation de l'armée française. La guerre en principe terminée, la France sous la coupe de l'occupant, nous n'avions plus de raison de nous éterniser en province. C'est donc en Août 1940 que notre séjour en Loire Inférieure prit fm. J'avais effectué ma troisième année d'école primaire supérieure à Nantes, rue Louis Blanc. Je devais pour m'y rendre de la place de la Bourse où nous habitions, traverser un pont d'où, par cet hiver particulièrement rigoureux, la température s'abaissant jusqu'à - 15°, j'eus le loisir de contempler la Loire entièrement gelée! spectacle étrange et inoubliable que ces énormes blocs de glace se chevauchant l'un l'autre. Je ne revins pas à Paris avec mes parents, mais avec une cousine de maman, la cousine Marie. Accompagnée de cette chère parente j'avais devancé mon retour pour me préparer et me présenter en Octobre au RE. et RE.P.S., les épreuves à Nantes ayant été supprimées à cause de l'invasion allemande. Mes parents et mon petit frère revinrent à Paris seulement fin Août. La capitale était dans un état de grande pénurie, il n'y avait rien à manger, nous faisions au marché deux heures de queue pour obtenir un quart de camembert chacune, et devions nous en contenter comme repas car nous n'avions aucune provision. Quand on pense à la profusion actuelle dans les supermarchés, on se demande comment cela put être possible. Un peu plus tard les cartes d'alimentation allaient être instituées et la conséquence inévitable du rationnement, le marché noir, faire son apparition. Le problème des restrictions serait résolu pour ceux qui avaient de gros moyens, mais pour les autres... 20

A la rentrée scolaire de 1940j'avais donc réintégré l'école primaire supérieure "Edgar Quinet" rue des Martyrs, et retrouvé avec plaisir les anciennes camarades et mon amie Denise. J'allais pouvoir malgré l'occupation faire des études au cours d'une année à peu près tranquille, préparer et passer la première partie du brevet supérieur au centre des examens de la rue de rAbbé-de-l'Epée et obtenir à l'oral un assez brillant succès. . Madame la Directrice n'apparaissait jamais sans le col blanc empesé destiné à cacher les imperfections d'un cou marqué par l'âge, complément indispensable de la tenue noire traditionnelle que portaient les directrices d'écoles à l'époque. C'est dans cette tenue stricte d'allure sévère que cette dame réunissait périodiquement dans le grand amphithéâtre toutes les "quinettes" COIT l'on avait coutume de nous appeler, et avec beaucoup me de solennité, ce qui ne manquait pas de nous impressionner, transmettait à l'assistance silencieuse et apeurée, les ordres et interdictions de l'armée allemande. Nous n'avions pas le droit se stationner dans la rue en sortant de l'école, les groupes de trois étaient formellement interdits sous peine de sanctions, deux élèves seulement pouvaient marcher ensemble pour regagner leur domicile à la condition absolue de prendre le chemin le plus court. Je me souviens que ce trajet représentait pour moi une heure de marche au pas de course, ce qui ne m'empêchait pas de rentrer déjeuner. Les autobus ayant été supprimés, le métro brûlant de nombreuses stations condamnées, la plupart des gens se voyaient contraints de se déplacer à pied, même pour de longues distances. Cela peut paraître incroyable aujourd'hui alors que la voiture est reine et que l'on ne sait plus s'en passer. Tout au long de cette année la situation s'était aggravée, l'occupation se faisait plus pesante, les fusillades d'otages consécutives à un attentat, plus fréquentes. L'étau se resserrait, la liberté devenait un souvenir de plus en plus lointain, parler, penser (le regard pouvait trahir), écouter le poste de son choix n'était plus possible. Je revois mon père penché, l'oreille collée sur la radio essayant de capter la B.B.C. Lorsqu'enfm malgré les parasites discordants émis pour empêcher l'écoute, les accords de la Cinquième Symphonie de Beethoven réussissaient à nous parvenir, ainsi que la phrase martelée "Les Français parlent aux Français", chacun de nous ressentait une vive émotion, une joie mêlée de peur, toujours cette même peur qui étreignait à tout propos, peur d'être découvert, pris!. Mais ces risques encourus ne décourageaient pas, il ne fallait pas rater cette émission, elle était notre baume. A travers le mystère des messages, nous comprenions l'espoir et obstinés nous voulions coûte que coûte entendre cette voix venue de loin, de l'autre côté de la Manche. Cet acharnement , 21

prouve combien profonde était en nous la conviction que de là-bas seulement parviendrait une solution qui mettrait fin à notre cauchemar. Si l'on fait abstraction de cette constante anxiété, la vie continuait tout de même et en apparence normale pour les non-concernés qui ignoraient les mesures prises contre les juifs à une cadence régulière mais imprévisible. Une jeune élève de l'école Edgar Quinet n'ignorait rien de ces insinueuses brimades, elle les connaissait toutes, les subissait, les vivait avec autant d'anxiété que moi, mais je ne le savais pas. Elle était dans ma classe depuis notre réussite au concours, les deux années ayant précédé la déclaration de guerre. Souvent assise au premier rang, studieuse et réservée, je l'avais remarquée entre toutes! Elle excellait aussi bien en math qu'en couture, en sciences qu'en dessin. Il n'y avait pas une matière où elle ne fût en tête, même en musique. Elle n'était pas encore mon amie. Après la débâcle, lorsque je revins à l'école dans la classe de préparation au brevet supérieur, Jeannette n'y était plus. Ainsi que mon amie Denise elle avait bifurqué dans une section commerciale. L'une s'était rapidement prise de sympathie pour l'autre, et Denise sachant Jeannette dans le même désarroi que moi avait dû se laisser aller à quelques indiscrétions me concernant. Elle n'eut pas à le regretter car Jeannette tint sans plus attendre à me rencontrer. Un matin dans la cour, alors que nous attendions l'heure de monter en classe, de loin je la vis venir vers moi. Alors, très peu de mots, la même tristesse dans le regard révélèrent instantanément la nature de nos pensées, la mesure de nos angoisses, la similitude de notre situation. Nous n'étions plus seules désormais confrontées à l'indifférence des élèves et des professeurs dans l'ignorance totale de nos tourments, nous étions deux, et ce changement soudain allait sceller entre nous une amitié pour la vie entière.

Dès octobre 1940 un recensement avait été décrété, c'est au commissariat de police que nous devions aller faire inscrire notre curriculum, décision qui n'avait pas manqué d'étonner sans toutefois susciter, une trop grande inquiétude. Un an après presque jour pour jour avait suivi l'obligation de faire apposer sur sa carte d'identité un énorme cachet rouge "juif ou juive". La machine était en marche, rien ne l'arrêterait, selon un programme inéluctable, elle broierait, écraserait, tuerait sans relâche jusqu'au 22

dernier moment, jusqu'à la défaite totale de l~emagne, tels ces SS fusillant encore dans les camps de concentration un màximum de moribonds alors que les alliés s'apprêtaient à les libérer. Un autre jour que je ne situe plus, il fallut aussi se départir de son poste de radio et le remettre expréssement au commissariat de police du quartier, ce fut fait par nous et par beaucoup d'autres, la hantise de la dénonciation suffit à expliquer cette attitude soumise ayant tant soulevé de polémiques. Le 15mars, date de la première rafle, les hommes juifs "étrangers" de plus de 18 ans et de moins de 45 ans reçoivent à leur domicile une convocation. Ils doivent se rendre au commissariat, ceux qui se plient à cette sommation seront dirigés par camion sur l'un des deux camps, Pithiviers ou Beaune-la-Rolande, situés dans le Loiret; ceux qui ne se présentent pas risquent d'être appréhendés par la police chez eux et subiront le même sort. Je me souviens du désespoir d'une jeune cousine d'Armand, nouvellement mariée, son bébé dans les bras - on avaitemmené celui qu'elle aimait! L'une des scènes qui m'ont frappée à jamais. Ces deux camps étaient gardés par des Français, on pouvait en sortir pour une permission. Certains des détenus ignoraient ce qui les attendait et naïvement y revenaient, tandis que d'autres plus perspicaces profitaient de cette liberté pour se sauver. Si bien que les Allemands révisèrent la question, et firent effectuer les premiers transferts à Drancy, dans les immenses bâtisses encore en construction, destinées à l'origine à loger la garde républicaine de Paris.

Peu de temps après notre retour de Nantes, circulèrent des bruits, étaient-ils fondés? Des administrateurs devraient gérer les entreprises juives et œuvrer pour en éliminer les propriétaires et les remplacer par des acquéreurs aryens*. Mes parents ne tardèrent pas à s'apercevoir que cette nouvelle mesure de grande envergure n'était pas un mythe et bien la cause de ces rumeurs. Le lendemain du jour de Noël, vint à leur magasin se présenter un homme assez fort, de grande taille, nommé par le commissariat aux affaires juives que dirigeait Xavier Vallat. Il avait pour mission de déposséder mes parents de leur gagne-pain en les obligeant à vendre. Il possédait lui-même une maison de couture, et ne revint ensuite que par intermittences espérant à chaque fois apprendre que la vente était faite, loin de s'attendre à une telle opposition de la part des propriétaires fermement
"'aryen: terme utilisé par les nazis pour désigner la race blanche "pure".

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décidés à gagner du temps. TIsavaient, lui disaient-ils, trouvé un acheteur, un mineur non émancipé devant atteindre sa majorité avant que l'affaire puisse être conclue. Mais l'administrateur finit par perdre patience et le 3 mai une dernière fois il revint avec des ordres stricts, exigea les clefs et mit tout simplement mes parents dehors. - Dès notre retour à Paris en 1945, il nous fut possible de consulter dans un immeuble de la rue Montmartre notre dossier sur lequel le dit Carlier avait inscrit s'être fait berner par "le juif Amsellem" mon père, pendant quatre mois. Dans ce dossier était consignée également l'adresse de la personne ayant acheté le magasin par la suite, une dame qui sans difficulté restitua les clefs devant notaire selon la procédure d'une rétrocession. Se retrouver sur le trottoir en un instant, "viré" du lieu de son travail comme un malpropre, dans ce même instant avoir tout perdu, voir se fondre les efforts de toute une vie, c'est dur. Mon père eut du mal à se rendre à l'évidence, à ses côtés ma mère aussi désemparée que lui. Et pourtant dès l'arrivée des Allemands à Nantes, plus clairvoyant que nous tous, il avait prévu l'avenir sombre auquel il fallait s'attendre, et depuis cette prédiction son visage affectait un air soucieux. Mon cher papa s'appelait Elie - prénom du prophète -, cela expliquait-il ce don de prémonition qu'il semblait avoir? Néanmoins personne n'avait voulu croire en sa prophétie par trop pessimiste et voilà qu'elle s'avérait juste. Se ressaisissant peu à peu, se soutenant l'un l'autre, mes chers parents qui ne méritaient nullement cette nouvelle brimade, allèrent ensemble chercher leur petit garçon à la sortie de l'école. Plus de commerce, plus de travail, plus de but, les journées se passèrent désormais en visite chez l'un, chez l'autre, à cogiter sur les moyens possibles de se sortir d'une telle situation encore aggravée par la grande rafle d'août 1941.Cette fois là, plus question de distinction de quelque ordre que ce soit, tous les hommes juifs, étrangers ou français de n'importe quel âge furent ramassé's dans la rue et contraints de monter dans des autobus

partant une fois pleins pour Draney.

-'-

Maman avait suivi le déroulement

de cette scène lamentable à travers la vitre d'un bureau de tabac où elle venait juste d'entrer pour acheter des timbres. De ces réunions où chacun exposait ce qui lui semblait être la meilleure manière de s'en tirer, m'est resté le souvenir pénible d'une ambiance lourde et angoissante. fi apparaissait que la solution la plus radicale était de fuir. Nombreux ceux qui avaient tenté, nombreux aussi ceux qui avaient échoué, des familles entières s'étaient fait coincer sur la ligne de 24

démarcation, la nouvelle était parvenue on ne sait trop comment, et c'était l'effondrement, le découragement momentané. Dans l'évocation de ces tentatives manquées, l'idée que de pauvres gosses séparés de leur mère avec brutalité, aient pu être emmenés, vers quelle destination? Imaginer leur crainte, leurs larmes, leur désespoir! Cela m'arrive encore et ne finit jamais de me bouleverser. D'autres familles cependant avaient réussi et s'étaient sorties des griffes qui nous enserraient de plus en plus. Mon amie d'enfance, Arlette, plus une sœur qu'une amie - nous avions pratiquement grandi ensemble, nos parents étant eux-mêmes de grands amis - avait en Février après avoir fêté ses dix-huit ans avec ses camarades de classe autour d'un goûter sympathique, tenté l'expérience seule et secrètement. La façon dont elle fut sauvée tient du miracle. Arrêtée sur la ligne, elle dut passer la nuit dans un poste gardé par des sentinelles allemandes. Refoulée au petit matin en zone occupée, elle fut hébergée par une famille dont l'arrière de la maison donnait sur la zone libre. A la nuit tombante, guidée par ces braves gens, elle sortit par la porte de la chance. Mes parents se décidèrent à partir, à prendre le risque. Cette résolution en apparence soudaine fut en réalité l'aboutissement de cinq mois de réflexion, d'hésitation, de tergiversations. Je suis infIniment reconnaissante à ma mère, femme particulièrement énergique, qui sut avec courage prendre les rênes en mains, se résigner à tout abandonner. Si elle n'avait pas eu ce cran, nous aurions certainement disparu comme ces millions d'êtres qui fInirent aussi tragiquement. Avant d'en arriver à cette perspective de départ, il s'était écoulé un hiver, un printemps, un été et même si les circonstances n'incitaient pas à la joie, mes amies et moi-même ne pouvions réprimer une jeunesse, un allant de vivre qui demandait à s'extérioriser. Invulnérables aux agissements qui à plus ou moins longue échéance visaient à notre destruction, nous trouvions entre ces mesures répressives le moyen de nous distraire et de nous amuser. Au lieu de nous terrer en attendant le pire, nous préférions refouler la tristesse latente qui remontait en nous trop souvent, enfouir plus profondément encore l'appréhension qu'une calamité toujours plus forte puisse survenir, et donner libre cours à notre exubérance. C'est au cours de l'hiver 40-41 que je m'initiai au lyrisme. J'appris à connaître et à apprécier des œuvres dramatiques, grandioses, d'autres poétiques, belles ou émouvantes. Faust, Werther, la vie de Bohème, Carmen, Lakmé dont les airs seulement m'étaient familiers, me révélèrent leur intrigue, soit à l'Opéra, soit à l'Opéra comique, théâtres que nous fréquentions régulièrement. Armand, le jeune homme qui nous avait rejoint 25

à Nantes avec son frère au moment de l'exode et dont les parents avaient avec les miens des relations d'amitié, était mélomane. C'était lui qui se chargeait de prendre les places pour ma famille et la sienne, et tous ensemble passions de merveilleuses soirées pendant lesquelles nous ne pensions plus à nos amères préoccupations. A la Comédie Française nous avions vu Marie Bell incarnant Roxane dans Cyrano de Bergerac, Jean-Louis Barrault très jeune et déjà remarquable dans la pièce intitulée Noé. - Ces souvenirs sont encore si vivants en moi, qu'il me semble avoir admiré ces artistes dans leur rôle récemment. Quelles heures mémorables aussi le spectacle de la Chauve Souris de Johann Strauss dans le cadre fastueux du Grand Opéra, la magnificence du lustre somptueux et célèbre, la multitude de ses cristaux qui démultiplient la lumière et la répandent sur les velours rutilants des sièges et du sol, la douceur ouatée qui vous enveloppe lorsque vous pénétrez dans ce cadre merveilleux en sachant qu'un peu plus tard vous allez vivre un enchantement. Mais des officiers Allemands représentaient la majorité des spectateurs déjà placés. En tenue d'apparat ils trônaient nombreux à l'orchestre, également aux balcons, dans les baignoires et les loges. Du parterre au poulailler le vert prédominait, ce qui eut pour effet de nous mettre mal à l'aise mes amis et moi. La présence de ces uniformes avait rompu le charme. Heureusement cette contrariété ne fut que passagère, aussitôt dissipée par les premières mesures d'une musique magistralement interprétée. L'Opéra de Berlin, musiciens et acteurs s'étaient déplacés jusqu'à Paris pour la circonstance et quelques autres représentations. Nous ne l'avions pas su ! Mais ce hasard nous avait permis de constater de visu ce que l'histoire allait révèler : le paradoxe de ces êtres passionnés d'art, amoureux de beauté et à la fois capables des pires atrocités. Toujours ce même hiver 40, presque aussi froid que le précédent, en revenant du simili-réveillon de Noël passé chez les parents d~rmand, une scène pénible que je n'ai pu oublier: vers trois ou quatre heures du matin dans l'obscurité presque totale, massées devant le p<)rchedu marché couvert de mon quartier, des femmes emmitouflées, apparemment frigorifiées, un foulard sur la tête, une allure de pauvresses, attendaient sous la neige l'heure de l'ouverture. Elles se précipiteraient alors les premières,. vers les rares victuailles éparses sur les étals du vaste marché si bien achalandé avant guerre. En d'autres temps ces mêmes femmes se seraient trouvées en fumille dans une ambiance douce et chaude autour d'une table garnie et décorée comme cela est de rigueur la nuit de Noël. Nous n'avions pas eu cela non plus chez nos amis, les restrictions et le moment ne le permettaient pas. Ni abondance, ni joie mais tout de même une soirée chaleureuse chez des gens charmants dont l'amitié nous était chère. 26

Nous avions fait un peu de musique et même dansé. Puis vers minuit comme cela avait été convenu nous avions joint par téléphone Charles, le frère aîné d~rmand. TIréveillonnait avec plusieurs amis inséparables, jeunes gens et jeunes filles décidés à oublier leurs soucis durant quelques heures. A l'autre bout de l'appareil, on entendait des éclats de rire. Cette jeunesse bruyante ne se doutait pas des drames qui se préparaient. Charles avait commencé sa médecine cette année là, il était la fierté de sa mère, bonne et aimante comme tant de mères. Il est aujourd'hui installé, mais le seul rescapé de cette famille entièrement décimée. Une famille unie, harmonieuse, parents et enfants se vouant un amour attendrissant... Que pouvait-on leur reprocher, pour quelles raisons méritaient-ils un tel sort ? Dans cette phase perturbée de l'histoire, en ces temps où l'irrationnel et le non sens se mêlaient à la tyrannie, un fait qui n'est pas toujours évident aujourd'hui, les saisons étaient bien à leur place. L'hiver avait été froid, les mois d'été furent très chauds. L'année scolaire terminée envers et contre tout, il fallait que les vacances se passent Or pour nous, jeunes, maintes possibilités s'offraient. Le canotage au Bois de Boulogne, quel sport plus agréable? Nous empruntions moyennant une caution et un coût de l'heure ces barques plates qui glissent silencieusement sur l'eau, excepté le léger clapotement des rames. Nous découvrions avec un peu d'imagination des sites de rêve entre les arbres touffus et enchevêtrés. Se frayer un passage entre les branches, feindre de se perdre, goûter la fraîcheur prodiguée par le feuillage, quel agrément! Mais mieux encore nager devait nous procurer le plaisir escompté par ces temps de canicule. La piscine Neptuna sur les grands boulevards était pour nous tous un lieu de prédilection. Nous faisions les fous, mais nos ébats désordonnés et le chahut qui s'en suivait, se calmaient un moment lorsqu'un pur aryen à la chair rose, au cheveu rare et blond apparaissait hors de l'eau. - Cette piscine n'existe plus aujourd'hui, un parking de voitures a été construit à son emplacement. Par temps moins chaud, nous préférions le tennis que nous pratiquions sur les courts du jardin du Luxembourg. Existent-ils encore ces quatre courts où souvent nous allions faire de belles et longues parties? En jouant là encore, nous nous donnions l'illusion d'être comme tout le monde, de vivre simplement nos vacances, normalement sans aucune crainte. Les surprise-parties, les boums d'aujourd'hui avaient lieu de temps en temps chez l'un, chez l'autre. Ces jours j'oubliais encore un peu plus, car danser est un de mes plaisirs favoris. Deux sœurs de notre bande dont la plus jeune,

Marie - une connaissance de l'école primaire - en avaient organisé Tl

dans l'appartement de leurs parents. C'était l'époque des zazous, du swing, les jeunes gens fidèles à la mode portaient des costumes à veste longue et pantalon étroit du bas, leurs cheveux étaient relevés en larges crans sur le devant, la coupe basse dans le cou. Les jeunes filles, elles, portaient des chaussures à semelle compensée, des tailleurs à vestes longues et jupes courtes. La mode exigeait aussi une chevelure abondante fournie et gonflante. Certaines arboraient sur le dessus de la tête un véritable échaffaudage de boucles crépées maintenu par deux peignes relevant les côtés. Ces détails d'ordre vestimentaire, de coiffure, restent liés à tout ce qui a trait à cette époque troublée de mon existence au même titre que tout ce que j'ai déjà évoqué, de bien plus sérieux et grave. Marie et sa sœur Thérèse étaient par leurs parents originaires de Pologne. Une grande partie de leur famille vivait dans le ghetto de Varsovie. J'accompagnai plusieurs fois Marie dans des magasins où discrètement on pouvait se procurer des denrées précieuses, rares et chères, servant à confectionner des colis à l'intention de ces malheureux encore plus affamés que nous. - J'appris après la guerre par des récits que ces colis n'arrivèrent jamais à destination. En Algérie, peu de temps avant notre retour, j'allais voir le premier fIlm documentaire "Nuit et Brouillard" paru sur les camps de concentration et découvrir toutes les horreurs que nous aviqns ignorées. Je pensai immédiatement à ces deux jeunes filles. J'avais su que leurs parents hésitaient à quitter Paris. Se décidèrent-ils? En eurent-ils le temps? Non, car elles furent probablement déportées et longtemps pendant des nuits et des nuits je ne pouvais dormir sans rêver de ces deux sœurs douces et gentilles. Je me réveillais le cœur gros et lourd de peine, car elles m'étaient apparues amaigries, décharnées, pitoyables. Longtemps j'ai espéré les voir revenir, mais hélas la chambre à gaz dut être leur lot... Un autre souvenir pénible resurgit, celui d'une amère déception, celle ressentie par tous les amis de notre bande, lorsque du jour au lendemain l'ami di<\rmand, le nôtre, le flirt de l'une d'entre nous se détourna sur notre passage. Brusquement il ne nous connaissait plus, la propagande nazie dirigée contre nous avait fini par avoir raison de lui, avait brisé une amitié qui paraissait indiscutable. TI semblait si sincère, tellement heureux en partageant nos moments de plaisir au bois, à la piscine, au tennis. Je ne comprends toujours pas comment une propagande aussi grossière put avoir autant d'impact sur les êtres. Lorsque debout dans une rame de métro je voyais défIler les affiches illustrant des scènes plus grotesques les unes que les autres avec des personnages hideux, je restais mortifiée. Sur la vitre je voyais se refléter par instant un visage aux contours lisses celui d'une jeune fille de 17 ans 28

et je cherchai vainement une ressemblance avec ces horribles caricatures. Rassurée, j'étais sûre qu'aucun esprit ne serait assez faible pour se laisser impressionner par des dessins aussi puérils, aussi laids. Depuis je n'ai jamais pu prendre le métro, me trouver dans une rame sans revoir les images monumentales aux couleurs criardes de cette affreuse propagande. Malgré moi elles se juxtaposent sur chacun des panneaux publicitaires tandis que dans le sombre de la vitre se profIle un visage à l'ovale moins parfait, aux contours nettement moins lisses et mon cœur se soulève. Seule la directrice d'Edgar Quinet fut mise au courant de notre éventuel départ, mais dans le plus grand secret, cela pour le cas où un jour prochain brusquement elle constaterait mon absence. - J'ai conservé de cette femme admirablement humaine deux cartes interzones* dont le texte touchant dénote de grandes qualités de cœur. Ce document prouve l'existence de Français bons et généreux auprès desquels un réconfort appréciable était possible. Sur ces mêmes cartes interzones* censurées, la seu1efaçon possible de correspondre, j'allais également décrire à mon amie Denise les péripéties de l'aventure que nous étions prêts à entreprendre, tout en essayant de camoufler la vérité par un ton enjoué. Ces cartes, Denise tint par amitié à me les rendre un jour, longtemps après que nous soyons revenus. En les relisant je pus constater la rigueur du souvenir que j'avais gardé de notre périlleux voyage, autant des détails dont aucun ne manque" que de la chronologie de ses différentes étapes. Mais si tout à coup cette rigueur en moi n'était plus, ces cartes me seraient un bien précieux.

La nuit précédant notre départ, ma dernière nuit à Paris dans mon lit, dans ce lit où j'avais fait tant de rêves heureux si cohérents qu'ils me faisaient parfois confondre rêve et réalité, j'en fis un cette fois si étrange que je me réveillai fortement impressionnée. Un vieillard dont je discernais malles traits dissimulés sous les retombées d'une large capuche blanche, habillé d'un vêtement comparable à un burnous, était allongé au fond d'un cercueil. Je me penchai vers lui, il s'assit alors et sortant son bras, m'effleura avec douceur, d'un geste lent, plein de tendresse, une seule fois, et se recoucha.
*Unique moyen de correspondance autorisé entre la zone libre et la zone occupée, après l'invasion de la France par les Allemands.

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Ce vieillard était le père de mon père, le grand-père que je n'avais pas connu, sa mort ayant précédé de douze ans ma naissance. De lui je savais cependant qu'il était né en 1851,qu'il s'appelait Jacob, que de grandmère il avait eu quatre ms et avait vécu heureux et considéré à Mascara, sa ville natale, ville intérieure de l'Oranie en Algérie. Encore perplexe je ne m'explique pas ce rêve, mais de sa précision, de sa brièveté je n'ai rien oublié, de l'interprétation de ma mère non plus. D'après elle il s'agissait d'un bon présage, mon grand-père sous l'apparence d'un saint des temps bibliques, en me donnant sa bénédiction m'avait annoncé qu'il veillerait sur nous et nous protégerait.

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LE DEPART LE PASSAGE DE LA LIGNE Direction gare de Lyon. Dans lè métro nous affectons toujours ce même air détaché malgré la bizarrerie de notre accoutrement. Sur les conseils de ma mère toujours organisée, nous avions endossé deux vêtements de chaque sorte pour être munis de rechange sans avoir à nous encombrer de bagages. Je revois le hall de la gare grouillant de monde. Pourquoi en temps de guerre, autant de gens éprouvent le besoin de bouger, de se déplacer

dans toutes les directions?

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Nous accédons au quai avec des tickets de quai, tandis que de bons amis de la famille - M. et Mme Harbon (les parents de Micheline et d'Hélène, mes compagnes d'enfance) - ayant tenu à nous accompagner nous suivent et présentent nos billets. C'est déjà un premier et grand exploit. Depuis quelques jours en effet il est strictement interdit de quitter Paris pour les gens qui possèdent une carte d'identité frappée du tampon rouge par lequel nous sommes catalogués. Monter dans le train en est un second, un train bondé d:AJlemands. Nous sommes littéralement liquéfiés, seul mon père paraît plus détendu, il pense que le premier pas vers la liberté est fait et pense vrai. La ligne de démarcation qui partage le pays en deux et délimite la frontière entre la zone libre et la zone occupée passe par Châlons s/Saône où s'effectuent les contrôles. Nous descendons donc avant Châlons, à Chagny. Toujours précédés par le guide nous irons nous engouffrer dans l'obscurité d'un train lequel en principe devra démarrer à l'aube. Nous y passons la nuit assis sur des banquettes en molesquine glacée, une nuit interminable d'attente et d'anxiété. A voix basse nous échangeons des propos alternativement de crainte et d'espoir dictés par notre imagination perdue dans mille suppositions plausibles ou extravagantes. Un homme relativement jeune est là aussi pour le même motif. fi paraît deux fois plus angoissé ,que nous si cela est possible, je comprendrai pourquoi le lendemain. Par la fenêtre on peut apercevoir de temps à autre une petite lumière, chaque fois que la porte du café de la gare s'entrouvre pour laisser entrer ou sortir quelqu'un. Lorsque la silhouette est celle d'un soldat Allemand nous essayons de nous enfoncer encore plus profondément dans le noir oppressant. Ce train partira-t-il enfm ? Oui, il part aux premières lueurs du jour et se dirige vers Blanzy, la première étape de notre "randonnée". 31

La petite gare qui s'éveille à peine a conservé avec ses fleurs et ses barrières blanches l'air accueillant des gares de campagne. Malgré nos inquiétudes et le rythme accéléré qu'il faut emprunter, je traîne un peu pour apprécier le charme de l'endroit. L'air frais du matin fouette nos visages. Ce serait presque agréable. Mais il faut se résoudre à sortir très vite de la gare, presser le pas, entreprendre une marche hâtive à travers le village endormi et gagner sans retard la petite auberge où nous sommes attendus. Une auberge adorable comme celle où l'on aimerait séjourner pour des vacances paisibles. Une chambre nous est attribuée pour quelques heures, le temps de se détendre un peu. Il faut ensuite débattre des modalités du passage de la ligne. Autour d'une table ronde recouverte d'une toile cirée, dans une cuisine claire aux gracieux rideaux bonne femme, nous écoutons attentifs les "passeurs" - paysans de la région qui journellement réalisent la prouesse de déjouer les sentinelles allemandes pour faire "traverser" la ligne à ceux qui le désirent, moyennant bien sûr une somme rondelette d'argent exigée par personne. Car ceci est essentiel, pour avoir la vie sauve, il faut payer et largement. - Ce qui m'a le plus frappée, c'est le refus de se charger du monsieur tellement angoissé, lequel cumulait en plus d'être juif, la calamité de n'être pas 'français. Une chance lui restait de s'en sortir: essayer de contourner le poste de garde par un itinéraire plus compliqué, avec l'aide du passeur qui nous avait amenés de Paris jusqu'ici. Ils encoureraient tous deux un gros risque, car cette façon de faire était scabreuse, ils tenteraient tout de même quoi qu'il advienne. Très impressionnantes aussi les recommandations d'usage dans le cas où les chiens seraient lâchés sur nous, il faudrait alors se coucher à plat ventre et ne plus bouger. L'idée de cette possibilité me fait trembler rétrospectivement ayant aujourd'hui une notion plus exacte de la sauvagerie des bergers-allemands dressés par les S.S. Dix heures du matin, vendredi 17octobre, nous prenons la route onze personnes au total, nous nous dirigeons sur la ligne et parcourons sept
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kilomètres en une heure et quart, à travers bois, clairières, champs et
barbelés. Pauvre Suzette, ma mère si peu sportive, chaussée d'escarpins fins et élégants, en s'efforçant de courir, perd un talon. Ce détail nous fait encore sourire, le. tragique et le comique se rejoignent parfois dans ces moments où l'on a pourtant perdu tout sens de l'humour. Enfin le dernier barbelé! Bien qu'égratignés, déchirés, harassés, essouflés, c'est la joie débordante, les embrassades, nous sommes sauvés, un taxi qui fait le vaet-vient, est justement là pour nous conduire à Cluny où dans un restaurant convenu nous attend le repas le plus succulent que nous ayons mangé depuis bien longtemps. Après le café, «un vrai», un autre taxi nous conduit à Mâcon d'où nous prenons dans la soirée le train pour Lyon. Cette ville où mon père se rendait fréquemment pour les besoins de son travail, allait nous 32

réserver des appuis parmi les nombreuses sympathies et relations qu'il entretenait de longue date dans le monde des soyeux. Le souci primordial en arrivant fut de se procurer un toit pour la nuit. Ce n'était pas simple, hôtels et habitations indiquant complet, la zone libre regorgeant de monde. Enfin une chance, fini d'arpenter en vain les rues sombres, une adresse suggérée, un appartement susceptible de nous abriter. Mes parents se contentent d'un petit cagibis sans fenêtre, où se trouve seulement un lit, tandis que pour mon frère et moi l'on dresse un couchage de fortune dans un couloir. Fatiguée, mais l'esprit libre de toute inquiétude, je me laisse délicieusement sombrer dans le sommeil; les yeux mi-clos il me semble voir défiler des messieurs. A peine intriguée par cette vision un peu floue, je n'y prête que peu d'attention, ne cherche même pas à comprendre et ne tarde pas à m'endormir profondément. Mais le lendemain matin à notre grand étonnement nous découvrons avoir dormi dans un hôtel de passe. Le soir nous prenions le train pour Marseille.

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MARSEILLE LA TRAVERSEE Marseille, une ville débordante d'activité, trépidante, du monde partout, dans les cafés, les marchés, les hôtels, les jardins. Pour nous remettre de ces émotions successives, nous allons nous relaxer dans l'un d'eux où le hasard nous fait rencontrer le cousin Henri! Quelle aubaine, ce parent proche auquel maman vouait depuis sa plus tendre enfance une affection que nous partagions tous. Le type par excellence du garçon astucieux et débrouillard, il allait sûrement nous piloter et nous tirer d'affaire en cas de difficultés. TIavaitquitté Paris avant nous et s'était fixé pour l'instant à Marseille avec sa femme. TIne mit pas longtemps à nous trouver de la place dans un hôtel de classe, une vaste chambre luxueuse pour nous quatre. Nous devions y rester dix jours avant d'embarquer pour l'Algérie, le pays d'origine de mes parents, où nous espérions nous réfugier. Ce choix avait été décidé depuis plus d'un an, dans l'éventualité d'un départ précipité si la tournure des événements brusquement l'imposait. - Aussi étrange que cela puisse paraître, et l'on sait aujourd'hui que l'attitude des Allemands était souvent paradoxale, maman avait pu obtenir à la préfecture de police, grâce à un certificat d'hébergement, des laissez-passer ou saufs-conduits nous permettant de prendre le bateau pour l'Afrique du Nord. Je ne garde pas un mauvais souvenir des quelques jours passés à Marseille, dans cette grande ville méridionale et cosmopolite. De même que dans les autres villes de la zone libre, la densité de population avait augmenté de façon considérable. En plus des autochtones il y avait non seulement les réfugiés comme nous, mais aussi tous ceux qui avaient préféré partir plutôt que de supporter les contraintes de l'occupation. Les anciens et les nouveaux arrivés se retrouvaient au café de Paris pour tuer le temps. Ils se racontaient leur histoire, se procuraient de bons tuyaux. Au cours de nos déplacements le hasard nous faisait souvent rencontrer des visages connus. Un jour nous nous trouvâmes face à face avec la chanteuse en renom Rina Ketty - une des relations du cousin Henri versé par son métier dans le monde artistique. Avoir échangé quelques mots avec cette gracieuse petite femme brune m'avait ravie, car j'étais du nombre des jeunes qui fredonnaient ses succès. En attendant le jour de l'embarquement, nous avions pu visiter les quartiers typiques, découvrir le pittoresque des rues tortueuses du vieux Marseille, s'étonner du linge pendu aux fenêtres, au marché s'amuser de 34

l'accent folklorique des marchandes de poisson lorsqu'elles vantent leur marchandises, connaître la Canebière dont les marseillais sont si fiers et faire des promenades au port. C'est de là que nous allions quitter la France, monter à bord du "Chanzy" et voir avec un pincement au cœur s'éloigner les rives du pays qui avait été le nôtre, le mien depuis toujours, à bord de ce vieux raffiot chargé de transporter tous ces gens avides d'une vie normale, rassemblés de façon hétéroclite sur la jetée, impatients et anxieux, et de les faire voguer vers un pays où régnait encore une quiétude relative car si la guerre n'avait pas eu là-bas d'incidence grave pour le moment, le contrecoup des événements de Paris et de France s'était déjà fait sentir dans plusieurs domaines. De cette traversée j'ai conservé la sensation pénible d'un départ difficile, le souvenir d'un balancement et des nausées qui s'ensuivirent, de la cabine exiguë où sur une couchette encore plus exiguëje tentais de trouver la position capable d'atténuer le malaise insupportable d'un violent mal de .mer. Par deux fois la sirène émet brutalement un son rauque qui se dilue dans l'atmosphère en une plainte grave et angoissante. Il faut lever l'ancre. Les marins vont et viennent dans une agitation extrême, quelques uns sont déjà malades comme la plupart des passagers. Le pied marin n'est-ce qu'un dicton? Puis le rythme de croisière atteint, quels agréables moments passés sur une chaise longue au soleil, ce soleil de plus en plus lumineux 'à mesure que nous nous éloignions. Ciel éclatant, visages radieux tout semblait prendre part au bonheur que nous ressentions et la mer si belle, si bleue! Pendant de longs moments appuyée au bastingage je la contemplais sans me lasser. "La Méditerranée", combien d'écrivains et de poètes a-t-elle inspiré? Est-ce une coïncidence si depuis il m'est devenu nécessaire de la revoir périodiquement? L'été le plus souvent, prétextant la visite d'un des pays qui l'entourent, nous nous retrouvons comme par hasard sur son littoral
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pour un séjour toujours réussi.
Au bout du voyage de l'autre côté, j'allais trouver une vie différente, un autre monde, une famille dont j'avais entendu parler et que je ne connaissais pas, un climat idyllique, une chaleur, un soleil sous lequel l'objet le plus terne étincelle. Je ne détestais pourtant pas la grisaille de Paris avec ses monuments encore noirs ,à cette époque, mais je subissais l'attrait de l'inconnu. Après deux jours et deux nuits, brusquement apparurent sur l'immensité de la mer les côtes d~frique du Nord, et de plus en plus nettes les maisons blanches qui se détachent sur l'azur du ciel. Enthousiasme général! C'est l'arrivée, on amarre le navire, les manœuvres sont longues, il faut attendre que les bagages soient fouillés, et qu'après avoir vérifié les papiers, les autorités s'assurent que chaque 35

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