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Mémoires d'outre mers

De
314 pages
Non seulement ce livre est le récit d'une vie particulièrement mouvementée, où l'auteur nous relate son expérience de l'exode et de la libération, de ses voyages, de ses études d'architecture à l'école des Beaux Arts ou encore de la guerre d'Algérie, où il fut officier parachutiste, mais c'est aussi un témoignage de toute une époque, que les plus anciens revivront avec nostalgie et que les plus jeunes découvriront avec plaisir. Ecrite comme si elle était racontée oralement, cette autobiographie se lit comme un roman. Ce pourrait d'ailleurs en être un.
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Mémoires d'outre

mers

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d'un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant principalement par le biais des réseaux de l'auteur. La collection Rue des Ecoles a pour principe l'édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc.

Déjà parus

Hugues LETHIERRY (dir.), La mort n'est pas au programme,2005. Micheline CANONNE BEDRINE, Mimi dans la tourmente,2005. SOLVEIG, Mots pour maux, 2005. Lucie CHARTREUX, Derrière le soleil, 2005. Janine FOURRIER DROUILHET, Brocante, 2005 Delia MONDART, Les miettes de la diplomatie, 2005. Michel LECLERC, L'astre et la mer, 2005. Béatrice SAGOT, Mission en Guinée. Humanitaire, vertige et poussières, 2005. Joseph YAKETE, Socialisme sans discriminations, 2005. Raymond William RABEMANANJARA, Madagascar, terre de rencontre et d'amitié, 2004. Francine CHRISTOPHE, Guy s'e va. Deux chroniques parallèles,2004. Raymond CHAIGNE, Burkina Faso. L'Imaginaire du Possible, 2004. Jean-Pierre BIOT, Une vie plus loin..., 2004. J. TAURAND, Le château de nulle part, 2004. Jean MPISI, Jean-Paul II en Afrique (1980-2000),2004. Emmanuel ROSEAU, Voyage en Ethiopie, 2004. Tolomsè CAMARA, Guinée rumeurs et clameurs, 2004 Raymond TSCHUMI, Auxjeunes désorientés, 2004. SOLVEIG, Linad, 1ère partie, 2004.

Philippe

MOLLE

Mémoires

d'outre

mers

Photo

de couverture:

Bruno

DA VIO

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinsha.a Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de IGnshasa

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan llaIia Via Degli Artisti, IS 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Bnrkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

Université

- RDC

Du même auteur: Amphora éditeur: - Nouvelle plongée subaquatique, Pierre Rey co-auteur. - Enseigner et organiser la plongée. - Plongée de loisir et professionnelle en sécurité. A. Guichard éditeur: - Plongée, accidents vécus, Alain Guichard co-auteur. - 800 exercices pour préparer tous les brevets de plongée. - 800 exercices pour préparer tous les brevets de plongée,

tome 1. tome 2.

2005 ISBN: 2-7475-8585-9 EAN : 9782747585859

(Ç) L'Harmattan,

qui de son vivant

A ma petite Marie, m'a si souvent incité à écrire

mes mémoires.

MISE

EN GARDE

Tous les faits relatés dans ce récit sont exacts. Mais je n'ai pas tout raconté... Les personnages cités ont véritablement existé, seuls les noms de ceux qui ne sont pas célèbres ont été modifiés, mais suffisamment peu pour que les intéressés se reconnaissent. C'est un sourire amical que je fais aux uns et un pied de nez aux autres.

CHAPITRE

1

Juin 1940. Mes premiers souvenirs remontent à l'exode. Je n'ai alors pas tout à fait 5 ans, puisque je suis né le 9 octobre 1935. Cet événement important, en tout cas pour moi, a eu lieu Villa des Iris, Cité des Fleurs, Paris 17°, ce qui est sans doute à l'origine de mon amour pour la nature. Je suis donc un « Parisien de Paris », puisque né aux Batignolles, de père et de grand-père nés aux Epinettes, deux quartiers du 17ème arrondissement. Nous ne sommes paraît-il pas plus de 200 000 à mériter ce titre. Une fois devenu moniteur de plongée, certains copains, connaissant mon quartier d'origine, me surnommeront «le Cousteau des Batignolles », car à cette époque on parlait du «costaud des Batignolles ». En ce début d'été 1940, je suis avec ma mère et mes grandsparents paternels dans leur voiture, dont le seul souvenir qu'il m'en reste est qu'elle était noire et que son odeur me soulevait le cœur dès que j'y étais installé. Nous fuyons Paris qui doit d'un jour à l'autre être envahie par une horde sauvage baptisée, tout au long de mon enfance, de noms tels que les Boches, les Fridolins, les Frisés dont pourtant bien peu l'étaient, ou les Chleuhs alors qu'aucun d'entre eux n'était d'origine berbère. A partir de Vendôme, nous faisons route avec mon oncle qui emmène dans sa voiture la sœur de ma mère et leurs trois premières filles. Ils en auront sept au total et mon oncle, qui était dentiste, aura bien du courage de passer sa vie avec à la maison sa femme, ses sept filles, une bonne, une femme de ménage, sa préparatrice dentaire et, comme il était chasseur, une chienne! Le lendemain de notre départ de Vendôme, mon oncle s'aperçoit qu'il a oublié d'importants documents et nous faisons demi-tour. Mauvaise surprise, entre temps la ville a été bombardée et sa maison est totalement détruite. Je fonds en larmes car j'y ai laissé mon baigneur, un gros poupon en celluloïd auquel je suis très attaché. Cette disparition m'a sans doute évité de trop jouer à la poupée ce qui aurait pu par la suite nuire à ma virilité.

*
Mes grands-parents s'arrêtent à La Jalée, en Vendée alors que mes oncle, tante et cousines continuent leur route jusqu'à Biarritz, où ils resteront plusieurs mois avant de revenir à Vendôme. Mon grand-père loue une petite maison où nous demeurons tout l'été alors que ma mère retourne à Paris dès que l'on apprend que la 7

horde d'envahisseurs est moins sauvage que ce que l'on avait prétendu. On n'en dira pas autant après le drame d'Oradour sur Glane, évoqué dans le superbe film « Le vieux fusil ». Ce temps passé en Vendée est essentiellement consacré à jouer avec les garçons de mon âge et à me faire rabrouer quotidiennement par ma grand-mère qui est du genre «fais pas ci, fais pas ça ». Je finis vite par m'habituer à ses remontrances quasi permanentes, qui de ce fait n'ont que peu d'effet sur moi. En revanche celles de mon grand-père sont exceptionnelles, mais quand il élève la voix, il vaut mieux filer doux. De retour à Paris, je retrouve ma mère avec le plaisir que l'on imagine et j'apprends que mon père, qui était parti pour la guerre, a été fait prisonnier. Des années plus tard, quand il en reviendra, il nous dira qu'il avait bien un fusil, mais aucune munition pour l'approvisionner. Pas étonnant qu'il ait été fait prisonnier, merci les stratèges de l'époque! Il faut attendre plusieurs mois pour avoir de ses nouvelles et savoir qu'il est au stalag 3C, à Küstrin, sur les rives de l'Oder, où il travaille dans une usine. Je serai ainsi pendant cinq ans le chef de famille, puisque nous vivons seuls ma mère et moi. Une dame âgée vient en semaine pour faire de menus travaux et me surveiller pendant que ma mère travaille. Je lui en fais voir de toutes les couleurs, mais elle est si gentille qu'elle ne dévoile que très rarement mes frasques. Cette première année d'occupation se déroule sans événement majeur pour moi, si ce n'est que ma mère m'apprend à lire, à écrire et à compter et commence même à m'enseigner quelques rudiments d'anglais, ce qu'elle poursuivra ensuite jusqu'à mon entrée en sixième. Mais les journées passées sans fratrie ni copains dans l'appartement me paraissent bien longues. L'année suivante, elle m'inscrit au petit lycée Condorcet, rue d'Amsterdam car nous habitons le haut de la rue Nollet, au numéro huit, près de la place Clichy et je peux donc y aller à pied en une quinzaine de minutes. Comme je sais déjà lire, écrire et compter, je saute la onzième, appelée aujourd'hui Cours Préparatoire et j'entre en dixième, c'est-à-dire en Cours Elémentaire 1, avec donc environ un an d'avance. Aidé par ma mère qui chaque soir me fait réciter mes leçons et surveille mes devoirs, je fais une année scolaire brillante, partageant les places de premier avec un autre garçon qui est redoublant et a deux ans de plus que moi. Mais le jour de la distribution des prix, je suis profondément meurtri d'apprendre que c'est lui qui a le prix d'excellence. Puisque c'est ainsi, je prends le jour même la résolution d'en faire désormais le 8

moins possible. Et je tiendrai ma promesse première, mais n'anticipons pas.

jusqu'à

la classe

de

*
Pendant ces années d'occupation, mon temps est partagé entre le lycée et les sorties de louveteaux, à la «meute» de la vingtdeuxième Paris, attachée à la chapelle de Saint André d'Antin, proche du lycée Condorcet, et dont je garderai un excellent souvenir. Dans ces deux cadres, mes camarades préférés sont les plus intrépides. Notre leitmotiv permanent est « t'es pas chiche? » auquel je ne sais répondre autrement que par «si! ». Pas chiche de tirer la sonnette du concierge? Si! Pas chiche d'accrocher un poisson d'avril dans le dos du prof? Si ! Pas chiche de soulever la jupe de la cheftaine? Si ! J'en viens même à me lancer tout seul des défis, que je relève aussitôt évidemment. Pas chiche de descendre les marches de l'escalier deux par deux? Si! Pas chiche de faire un pied de nez à ce soldat allemand? Si ! L'objectif est d'épater les autres, mais surtout, finalement, de m'épater moimême. Les conséquences, parfois fâcheuses, ne me servent pas de leçon, au contraire, on dirait qu'elles me stimulent. Et cette habitude ne me quittera plus, devenant pendant toute ma vie une sorte de règle impérative de conduite. Une partie importante de mes journées est également occupée par les courses qui prennent un temps fou car il faut faire la queue dans tous les magasins où les denrées sont rares. Pour chaque achat il faut présenter des tickets de rationnement et je passerai successivement J1, J2 puis après la guerre J3, numérotation des tickets donnant, en fonction de l'âge, droit à des produits plus divers et plus abondants, encore qu'abondant ne soit pas un bon terme en cette période de pénurie. Il y a bien le marché noir, dont j'entends un peu parler, mais nos moyens financiers ne nous permettent pas d'en profiter. L'essentiel de nos menus est donc composé de rutabagas et de topinambours, les pommes de terre étant réservées aux repas de fête. De plus il faut tous les quinze jours descendre à la cave où nous les stockons à côté du tas de charbon, pour les dégermer et cette corvée m'est particulièrement pénible. La description de notre appartement suffit d'ailleurs à faire comprendre notre situation: dans un immeuble sans ascenseur ni tapis, il comporte une entrée, deux chambres, une salle de séjour, un débarras, un WC et une cuisine équipée d'un réchaud à gaz, une cuisinière à charbon, un évier qui sert à tout et un garde9

manger donnant sur la cour. Nous n'avons ni lavabo, ni douche, ni réfrigérateur, ni bien sûr télévision qui n'existe encore qu'au stade expérimental et une seule des trois pièces principales est chauffée avec une salamandre à charbon. Mais trois fenêtres donnent sur la rue où un long balcon me fait croire à une certaine opulence car seul notre étage en est pourvu.

*
Les alertes rompent le ronron de cette vie un peu monotone, car il faut en pleine nuit descendre se réfugier dans la cave de notre immeuble qui a été classée « abri» sûr par la défense passive et attendre que la sirène retentisse à nouveau pour pouvoir remonter terminer notre nuit au lit. Le lendemain c'est la fête, le jeu des galopins dans mon genre consistant à trouver des éclats d'obus dans les rues, morceaux d'acier déchiquetés qui sont à nos yeux une prise de guerre d'une valeur inestimable et donnent lieu à des collections et des trocs. Un autre souvenir est le port de galoches à semelles de bois pendant plusieurs années, et le jour où j'hérite d'un cousin d'une paire de godillots en cuir à semelles cloutées fait de moi le roi du macadam, tant les glissades sont un délice. Nous connaissons plusieurs hivers particulièrement rigoureux, la neige persistant pendant des semaines, pour notre plus grand bonheur, car elle est l'occasion de glissades dans la rue d'Amsterdam très en pente et surtout d'attaques des autobus à coups de boules de neige place de Clichy. Les passagers de la plate-forme arrière ouverte doivent encore s'en souvenir. Quant à mon père, il ne représente pour moi qu'une photo qui commence à jaunir et des carrés de laine de 10 centimètres de côté que l'on tricote pour ensuite les assembler et en faire des couvertures envoyées aux prisonniers. C'est ainsi que beaucoup d'hommes de ma génération savent tricoter sans pour autant être efféminés. De temps en temps, nous recevons une lettre à laquelle ma mère répond sur du papier imposé, me laissant quelques lignes que je ne sais comment remplir autrement qu'en écrivant le mot « baisers» précédé d'un 1 et d'une multitude de zéros. Environ tous les trois mois, nous prélevons sur nos maigres rations quelques denrées pour lui confectionner un colis qui ne doit pas dépasser 5 kilos et que nous devons porter à plus d'un kilomètre de chez nous. Je le tiens avec une simple ficelle, c'est bien lourd pour mes jeunes bras. Le seul avantage d'avoir un père prisonnier est que deux ou trois fois par an je suis invité par une œuvre de 10

bienfaisance à un succulent déjeuner, c'est-à-dire sans rutabagas ni topinambours, à la Brasserie Chez Luce place Clichy. C'est dire que mon père ne représente pas grand chose pour moi, ce qui est sans doute à l'origine de notre profonde mésentente future. Il écrit à ma mère que son meilleur camarade de captivité habite également rue Nollet, un peu plus bas et ma mère va assez souvent passer la soirée avec la femme de celui-ci. Elle m'emmène avec elle et j'y retrouve leur petite fille qui a deux ans de moins que moi. Un soir, alors que nos deux mères papotent dans le salon, je décide que nous avons suffisamment joué à la poupée et je propose à ma petite camarade de quatre ans de jouer au docteur, puis au papa et à la maman, ce qu'elle accepte sans rechigner. N'entendant plus aucun bruit venant de la chambre d'enfants, alors que d'habitude nous passons notre temps à nous chamailler, nos mères font brusquement irruption. Cette brutale intrusion au moment où j'explore avec un doigt l'anatomie féminine me gâche mon plaisir et, tous les psychologues le confirmeront, cela aurait pu avoir un effet désastreux sur mon futur comportement sexuel mais, je vous rassure, il n'en sera rien. Vous pouvez imaginer la suite: fessée et obligation d'aller me confesser auprès de l'aumônier des louveteaux auquel ma mère a tout raconté. La honte. Trois ans plus tard, alors que je suis en vacances avec mes cousines vendômoises, je recommence la même expérience avec l'aînée qui a neuf mois de plus que moi. Mais cette fois, c'est moi qui lui fais découvrir les détails de l'anatomie masculine, jusqu'à ce qu'à nouveau nos mères nous surprennent, avec des conséquences semblables aux précédentes. Décidément, ma famille est farouchement opposée à toute forme d'éducation sexuelle! Il me faudra donc attendre encore six ans pour pouvoir poursuivre mes études dans ce domaine.

*
Je partage mes vacances entre les camps de louveteaux que je trouve toujours trop courts et des séjours chez mes grands-parents maternels et paternels. Les premiers habitent une vieille maison à Orléans tout près de la cathédrale, une des rares parties de cette ville qui ne sera pas détruite par les bombardements américains. On se demande bien pourquoi ils ont ainsi rasé les centres anciens de nombreuses villes françaises, comme Le Havre, Saint Malo, Rouen, qui n'abritaient que des habitations et ne présentaient manifestement aucun intérêt stratégique. Il semble que depuis, ils 11

n'aient pas vraiment amélioré la précision de leurs tirs, que ce soit en Serbie, en Afghanistan ou en Irak! Mes journées sont consacrées à la pêche au goujon au bord de la Loire quand il fait beau et les jours de pluie à l'exploration de l'immense grenier où mon grand-père stocke de la sciure pour le chauffage, ainsi qu'au vision nage des superbes photos en relief sur plaques de verre qu'il a prises, notamment pendant la guerre de 14-18 et en Nouvelle Calédonie où il a séjourné plusieurs années dans sa jeunesse. Je n'ignore ainsi rien des horreurs des tranchées ni des masques et costumes guerriers des Canaques. Mais l'ambiance y est particulièrement triste car toutes les pièces sont ornées de photos de mon oncle et parrain, frère de ma mère, qui a été tué au combat sur les bords de la Loire en 1940. Mes grands-parents paternels ont fui Paris et ses restrictions et se sont installés en Normandie, à Thorigny-sur-Vire où je prends à chaque séjour quelques kilos tant la nourriture y est abondante et délicieuse. Les tartines d'épaisse crème fraîche, totalement inconnue à Paris et Orléans, sont un véritable régal et me permettent de supporter les éternelles remontrances de ma grandmère. Je partage mes journées entre les travaux des champs dans une ferme où mon grand-père travaille pour améliorer sa retraite et les jeux avec les copains au bord d'un étang. Ramener les vaches à l'étable, les traire, aider à la moisson, donner à manger aux poules sont pour moi des activités passionnantes qui me plaisent infiniment plus que l'apprentissage de l'histoire ou de la géographie et me donnent l'impression d'être utile à quelque chose. Quant à l'étang, où je joue avec des camarades de mon âge, il s'y produit un drame incroyable. Nous avons l'habitude de nous ébattre près du bord car nous ne savons pas encore nager. Un jour, nous voyons un copain s'immerger totalement, sauf les bras qui s'agitent à la surface, puis nous ne voyons que les mains, puis plus rien. Comme il est dans la zone où nous avons pied, nous croyons qu'il plaisante. Mais après quelques minutes et un bouillonnement de bulles à la surface, nous hurlons et des adultes viennent le retirer de l'eau, noyé. Et personne ne sait alors entreprendre les gestes de ranimation. Il y a eu un bombardement dans la nuit et une bombe est tombée à cet endroit, creusant un profond entonnoir là où il y avait d'habitude un mètre d'eau. Je garderai dans ma mémoire le visage figé par la panique de cet enfant et j'en rêverai ensuite pendant de nombreuses nuits. Au cours d'une virée moto avec un ami, je retournerai quarante ans plus tard au bord de cet étang qui 12

m'apparaissait immense dans mon enfance. Il est en fait à peine plus grand qu'une mare à canards! Mais je repense encore à ce copain noyé dont le souvenir ne s'est jamais effacé de ma mémoire. Il m'arrive aussi de passer une semaine de vacances chez mon oncle et ma tante de Vendôme. Ils ont acheté une nouvelle maison en ville et louent pour l'été une propriété à Morée, village situé à une vingtaine de kilomètres de Vendôme. Le terrain en est traversé par le Loir qui, à cet endroit, mesure huit ou dix mètres de large et a deux ou trois mètres de profondeur. Les trois aînées sont mes camarades de jeu. Lorsque nous jouons à chat, elles traversent la rivière car elles savent déjà nager et moi pas encore. Et sitôt de l'autre côté elles me narguent: «bisque bisque rage, mange du cirage... » ou « parigot tête de veau, parisien tête de chien », insultes qui me mettent hors de moi. Un jour, plus en colère que d'habitude, je plonge en retenant mon souffle, je traverse le Loir sous l'eau en gigotant comme je peux, je m'agrippe aux herbes sur l'autre rive et j'y grimpe. Elles ne font plus du tout les fanfaronnes. Comme toujours, quand on a réussi à faire une première fois quelque chose qui paraissait difficile, on la réitère ensuite sans aucune appréhension. Et c'est ainsi que j'apprends à nager, en commençant par me déplacer sous l'eau avant de savoir le faire à la surface. Peut-être est-ce là ma vocation de futur plongeur?

*
L'été 1944, je suis privé de vacances, aussi bien à Orléans et Vendôme que surtout en Normandie. En effet le débarquement a eu lieu le 6 juin, occasionnant de violents combats qui seront assez bien relatés dans le film « Le jour le plus long» et ma mère m'a évidemment interdit d'y aller. Dommage, car mes grandsparents ont été aux premières loges et je regrette maintenant de n'avoir pu être le témoin oculaire de ces événements historiques. Mais le fait de devoir rester à Paris me permet au mois d'août d'assister et même d'un peu participer à sa libération. L'annonce de l'arrivée imminente des troupes alliées dans la capitale fait sortir de l'ombre des résistants baptisés FFI et donne subitement l'envie à certains collaborateurs ou profiteurs du marché noir de se démarquer en les rejoignant. Quatre événements de cette période sont toujours présents dans mon esprit. Une fin d'après-midi, je me tiens sur notre balcon et je vois passer un camion chargé de corps en vrac, dont je ne saurai jamais s'ils étaient morts ou blessés, ni 13

s'ils étaient français ou allemands. Mais ils témoignent des rudes combats qui se sont déroulés dans la journée. Un autre jour, toujours perché sur mon balcon, devenu mon lieu d'observation favori, je vois un Allemand se faire tirer dessus par des résistants embusqués dans l'immeuble voisin. Touché, il s'écroule sur le trottoir en face de moi. Les résistants sortent alors de leur cache et s'approchent de lui. Mais je le vois remuer pour saisir son pistolet à la ceinture, je hurle aux deux FFI qu'il n'est pas mort, leur sauvant sans doute ainsi la vie et ils l'abattent aussitôt d'une rafale de mitraillette. Ma pauvre mère, m'ayant entendu crier, accourt et, comprenant ce qui venait de se produire, me passe l'un des plus beaux savons dont je me souvienne et m'interdit désormais de séjourner sur le balcon. L'appartement étant trop petit pour mes goûts de liberté, il m'arrive d'en partir sans autorisation et c'est ainsi que je suis enrôlé place Clichy pour confectionner une barricade avec des sacs de sable. Tout fier, de retour chez nous, je m'empresse de raconter mes exploits à ma mère et j'ai évidemment droit à un second savon mémorable. Non qu'elle soit collaboratrice, loin de là, la captivité de mon père et la mort de son frère en ont au contraire fait une adversaire farouche des Allemands, mais elle est un peu mère poule et moi plutôt vilain petit canard. Enfin le dernier événement est, après le 25 août, date de la libération de Paris, le triste spectacle de ces femmes tondues sur la place de la mairie du 17ème, rue des Batignolles. On m'explique que ce sont « des femmes de mauvaise vie» et je m'imagine qu'il s'agit de sortes de sorcières. Ce n'est que plus tard que je comprendrai que ces femmes avaient eu le tort de coucher avec des soldats allemands, soit pour de l'argent, soit parfois par amour. Je me dirai alors que si elles étaient ainsi tondues, bien d'autres françaises et français, qui avaient dénoncé des Juifs, collaboré en aidant l'occupant, profité de la situation pour s'enrichir grâce au marché noir, méritaient bien pire. Certains seront jugés et condamnés, parfois même à tort sur dénonciation calomnieuse, mais nombreux seront ceux qui échapperont à la justice, notamment en se transformant en résistants de la dernière heure. Une phrase courante à l'époque résume bien la situation: « En 1943 il Y avait en France 40 millions de Pétainistes, en 1945 il Y a 40 millions de Gaullistes et pourtant la France n'a que 50 millions d'habitants ». Cherchez l'erreur. *

14

Puis c'est l'arrivée dans Paris des GI, grâce auxquels je connais une période faste. Je n'aurai en effet plus jamais dans ma vie autant d'argent de poche qu'à cette époque. Quand un soldat américain me demande un renseignement quelconque, je lui réponds en anglais, tout fier de montrer que je parle un peu cette langue. Il est si étonné, qu'il me comble de chewing-gum, de chocolat, de cigarettes blondes, produits totalement inconnus jusque là. J'ai vite fait de comprendre qu'il est inutile d'attendre qu'un GI me demande un renseignement, j'accoste tous ceux que je croise et je rentre à l'appartement très en retard, mais les poches et le cartable pleins de Camels et de friandises que je revends le lendemain aux copains du lycée. Il m'arrive même de conduire certains militaires jusqu'à une maison close, me demandant bien ce qu'ils peuvent y faire, puisqu'elle est close? Ils en ont bien l'adresse, mais ne parviennent pas à la trouver car elle est située dans la ruelle Lechapelet, entre la rue Lemercier et l'avenue de Clichy. Cette maison, comme les autres, sera hélas fermée quelques mois plus tard à la suite de la loi proposée à l'Assemblée Nationale par les députés Marthe Richard et Coudet du Foresteau. Mais puisqu'elles étaient closes, pourquoi a-t-il fallu les fermer? On raconte à l'époque que ce député se fait un jour racoler par une péripatéticienne dans la rue, devenue par obligation son nouveau lieu de travail, qu'il s'en indigne en lui disant « mais vous n'y pensez pas, je suis Coudet du Foresteau » et elle de répondre « c'est pas grave, on se mettra en biais ». Un jour où j'apporte place Blanche une cartouche entière de cigarettes à un adulte que je fournis régulièrement depuis quelque temps, deux hommes lui posent une main sur l'épaule en disant « police ». J'ai tellement peur que je m'enfuis en courant et je ne m'arrête qu'une fois arrivé au petit square de la Trinité, essoufflé et tout tremblant. Par la suite, je me contente de mon petit trafic avec les garçons de mon âge. C'est ainsi que je dispose d'un argent de poche très au-dessus de mes besoins, ce qui me permet d'en économiser et d'en profiter pendant deux ou trois ans. Mais toutes les bonnes choses ont une fin, le nombre de soldats américains diminue assez rapidement et ceux qui restent deviennent beaucoup plus radins, mettant un terme à mes revenus.

*

15

CHAPITRE
Juin 1945. Un soir, on sonne à la porte. homme pauvrement vêtu, une musette père, que je ne reconnais évidemment souvenir de lui. C'est la fête, on fait un
provisions qu'il nous

2
Je vais ouvrir et je vois un en bandoulière. C'est mon pas puisque je n'ai aucun repas amélioré grâce à des
son parcours.

a ramenées et il nous explique

Il a été libéré par les Cosaques, qui se sont montrés de véritables sauvages, coupant les doigts de ceux qui refusaient de donner leurs bagues, arrachant tout bijou pouvant avoir de la valeur, il y en eut même un qui tira sur un réveil s'étant mis à sonner! Après avoir traversé à pied en un long convoi la Pologne et une partie de la Russie, il est arrivé à Odessa où il a embarqué sur un bateau anglais, avec lequel il a fait une sorte de croisière de luxe, comparée à ce qu'il venait de vivre. Débarquement à Marseille où il lui a fallu passer au travers du crible exaspérant des formalités administratives, puis le train, le métro et enfin le retour tant attendu par nous trois, à tel point que nous ne savons pas si nous sommes en train de rire ou de pleurer. Séquence émotion, comme dira plus tard Nicolas Hulot. Les jours qui suivent sont une sorte de rêve dans lequel nous avons l'impression de flotter. Ma mère a pris quelques jours de congé et pour moi c'est le début des grandes vacances avec tout de même un sérieux problème, l'examen d'entrée en sixième. Comme depuis la fin de la dixième j'en ai fait le moins possible, ayant toujours une moyenne de 8 ou 9 sur 20 dans toutes les matières, juste ce qu'il fallait pour n'avoir pas à redoubler, ce n'est évidemment pas gagné. Mais un miracle se produit et contre toute attente je suis reçu. Ce qui me permet de partir à mon camp de louveteaux car mon père, nouveau chef de famille, avait décrété que je n'irais pas si j'étais recalé. Ca commençait...

*
A la rentrée scolaire suivante, j'entre donc en sixième, c'est-à-dire chez les grands du petit Condorcet, plus que jamais décidé à limiter mon travail au minimum puisque jusque là ça m'a bien réussi. En anglais, pas de problème, j'ai une réelle avance sur ma classe. Mais en latin, c'est une autre paire de manches et l'énorme dictionnaire Gaffiot qu'il me faut trimballer presque tous les jours n'est pas fait pour m'inciter à aimer cette matière. Quant aux maths, il vaut mieux ne pas en parler tant j'y suis hermétique. A vrai dire, seuls le dessin et la gymnastique me plaisent, mais cela 17

ne représente que deux fois deux heures par semaine et les vingtquatre autres heures sont un véritable supplice. Sans parler des devoirs à la maison auxquels je ne peux échapper car mon père, qui n'a pas encore repris son travail à la Compagnie Générale des Eaux, exerce sur moi une surveillance constante. Il passe ses journées dans l'appartement à travailler. D'une part pour préparer un examen qui, s'il est reçu, lui permettra d'avoir une promotion, ce qui sera effectivement le cas quelques mois plus tard. D'autre part pour répéter pendant des heures ses tours de prestidigitation car il est aussi illusionniste, métier qu'il exerce en soirée et pendant les week-ends. Je dois d'ailleurs reconnaître qu'il est excellent et c'est le domaine, mais le seul, où je l'admire réellement. Les repas pris ensemble sont pour lui l'occasion de nous raconter sa vie de prisonnier, qui n'a certainement pas dû être rose, malgré les anecdotes croustillantes dans lesquelles les Allemands apparaissent toujours comme les dindons de la farce. Mais, sans lui en avoir jamais parlé, je lui reproche intérieurement de n'avoir pas essayé de s'évader, ce qu'ont fait de nombreux prisonniers, avec plus ou moins de succès, mais qui forcent mon admiration. Non seulement je ne travaille pas beaucoup, mais je suis très indiscipliné, cumulant les heures de colle. Elles seraient pour moi une récompense, car m'obliger à aller passer deux ou quatre heures au lycée le jeudi matin, c'est me permettre de fuir l'appartement où j'ai l'impression d'être en prison. Mais elles sont chaque fois assorties d'une punition paternelle, pas de sortie de louveteaux, pas de cinéma, pas de cadeau pour mon anniversaire, bref c'est l'enfer. Un jour où je suis à nouveau averti d'une colle par un professeur qui l'a notée sur son carnet, pour éviter ce que certains appelleront plus tard la « double peine », je profite de la récréation pour entrer dans la salle de classe, lui dérober son carnet sur son bureau et le détruire aux toilettes. Mais pendant l'heure suivante, je vois entrer le Surveillant Général accompagné d'un enfant d'une autre classe qui me désigne. Ce petit salopard m'avait vu et est allé me dénoncer, sûrement un fils de collabo ! Le résultat arrive trois jours plus tard, avec le carnet du second trimestre qui s'achève, je suis exclu définitivement du lycée. Pour me punir, mon père me retire des louveteaux, ce qui est pour moi la pire des sanctions, car les réunions, sorties dominicales et camps étaient mes seuls moments de joie et d'épanouissement. * 18

Mes parents obtiennent mon inscription au lycée Carnot. Il est un peu plus loin de notre domicile, vingt-cinq minutes de trajet à pied que je fais quatre fois par jour. Il est fréquenté par des élèves plus bourgeois que ceux de Condorcet, d'ailleurs beaucoup d'entre eux occuperont plus tard des postes à responsabilité. L'un d'eux, deux classes au-dessus de moi, sera plus connu que les autres, c'est un certain Jacques Chirac. Mais comme il est dit dans la chanson « La terre jaune », j'en suis pas plus fier pour ça. L'ambiance qui y règne est sympathique et je suis finalement ravi de ce changement. Construit par Gustave Eiffel, il s'organise sur deux étages autour d'un grand hall couvert par une verrière portée par une belle structure métallique. Elle aura une grande importance dans ma vie sept ans plus tard. Je termine donc ma sixième dans cet établissement et dois subir à la rentrée suivante un examen de latin et un de maths pour échapper au redoublement. Il me faut donc passer une partie de mes vacances à travailler ces matières que j'exècre pour être reçu et pouvoir ainsi entrer en cinquième. Et là, le calvaire recommence, les trop rares heures de dessin et de gym étant mes seuls exutoires maintenant que je n'ai même plus les louveteaux pour me défouler. Il faut que je précise que non seulement je suis le plus jeune de ma classe, mais je suis en plus très petit pour mon âge. Je ne grandirai d'ailleurs pratiquement pas entre la sixième et la première. Et j'ai un nom bien difficile à porter. Vous imaginez tous les jeux de mots que l'on peut faire avec « Molle» et mes camarades ne s'en privent pas. L'un des plus drôles est dit involontairement par un copain qui, voyant ma mère venue me chercher à la sortie du lycée, s'exclame « vous avez vu la mère de Molle? » et bien des années plus tard, la mère de ma femme éclatant de rire en entendant cette histoire, sera un peu vexée quand je lui dirai « mais n'oubliez pas que vous êtes la belle-mère de Molle! ».

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Pour me faire respecter, alors que je suis loin d'être physiquement le plus fort, il me faut donc être rusé, ce que j'entreprends dès l'entrée en cinquième. J'attends trois ou quatre jours après la rentrée que le leader se découvre. Il y en a toujours un dans un groupe d'une trentaine d'adolescents, c'est généralement celui qui est à la fois le plus baraqué et a la plus grande gueule. C'est alors que je le provoque en le traitant de tous les noms jusqu'à ce que, fou de rage, il veuille me sauter dessus. Mais je m'enfuis en 19

dans le hall et comme je suis très bon à la course, il ne me rattrape pas et se fatigue, comme les Curiaces poursuivant Horace. Quand j'estime le bon moment venu, je le laisse se rapprocher puis je stoppe net en m'accroupissant ce qui a pour effet de le faire basculer par-dessus moi et, avant qu'il n'ait le temps de se relever, je lui balance deux coups de pied en pleine figure. Après quoi je rejoins mes camarades qui sont déjà en rang pour rentrer en classe et qui sont tout surpris de voir le balèze arriver avec une lèvre fendue et un œil au beurre noir alors que je suis indemne. A partir de cet instant, personne ne me cherchera plus d'histoire ni ne se moquera de moi, tant et si bien que je rééditerai cette ruse à chaque rentrée scolaire. A la fin de la cinquième, même scénario, j'ai à passer à nouveau deux examens en septembre, toujours en latin et en maths, pour être admis en quatrième. Encore des vacances gâchées. Une fois reçu, j'obtiens de mon père l'autorisation de m'inscrire à la «troupe» scoute, la quinzième Paris, dépendant de l'église Saint Charles de Monceau, proche du Lycée Carnot. Mais le calvaire recommence, chaque colle, chaque mauvaise note à une composition étant assortie d'une privation de réunion, de sortie ou de camp avec les scouts. C'est un cercle vicieux,car ne pouvant me défoulerpendant ces activitésde pleinair, je le fais au lycée où je chahute de plus en plus. Et ma scolarité se poursuit ainsi avec chaque année deux examens en latin et en maths pour pouvoir passer dans la classe supérieure. Alorsque pendant la guerre ma mère me menaçait de me mettre en pension si je n'étais pas plus sage, ce que je redoutais terriblement, j'en suis venu, depuis le retour de mon père, à souhaiter ardemment être pensionnaire, hélas en vain. Un jour où je descends la rue des Dames pour aller au lycée, je vois sortir une véritable furie d'un immeuble, une femme qui hurle des mots incompréhensibles.Intrigué,j'entre dans l'immeubleet je vois la porte du concierge entrouverte. Je la pousse, mais elle résiste. Je l'enfonce alors d'un coup d'épaule et je vois avec horreur revenir sur moi un pendu qui se balance au bout de sa corde. J'ai le temps d'apercevoir son horrible visage dont la langue pend et de remarquer qu'il a des trous à ses chaussettes, avant de sortir appeler au secours. Commepour mon camarade noyé de Normandie, j'en rêverai pendant de nombreuses nuits et cette vision est encore très présente dans ma mémoire. Un autre jour, je regarde par la fenêtre ouverte de ma chambre et je vois soudain une vieille femme, de l'autre côté de la cour, zigzaguant

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monter sur l'allège de sa fenêtre. Je pense qu'elle le fait pour nettoyer ses carreaux, mais elle enjambe le garde-corps, s'y agrippe par les mains et se laisse pendre dans le vide. Je hurle ausecours mais la concierge n'a pas le temps de sortir de sa loge qu'elle s'est déjà écrasée au sol. Je descends l'escalier quatre à quatre et je constate qu'elle est morte et que son corps ressemble à un sac de noix tant ses os sont brisés. Pas étonnant après une chute du cinquième étage! Quelques minutes après, Police Secours l'emmène sur une civière. Encore un cauchemar qui me hantera longtemps. On dirait que je suis voué à assister à des drames!

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A la fin de la seconde, catastrophe, il me faut redoubler. Exceptionnellement je ne suis pas privé du camp d'été car il a lieu en Italie et mon père a dû le payer intégralement d'avance. Mais je ne perds rien pour attendre...Ce sont les meilleures vacances de mon adolescence, un camp scout de trois semaines, passionnant, avec la visite des principales villes italiennes. De plus, au cours d'une nuit, c'est mon tour d'être «totémisé », c'est-à-dire après des épreuves destinées à démontrer mon courage, comme avaler une limace vivante, traverser pieds nus un champ d'orties, me couper superficiellement un doigt pour mêler mon sang à celui de ceux qui ont déjà un totem et vont donc devenir mes frères, je reçois, comme les mohicans que nous copions, un nom d'animal supposé résumer mes qualités physiques et un adjectif pour mon caractère. Le mien est « dauphin bagarreur» et j'en suis très fier. Comme d'habitude, pour échapper à la corvée des lettres hebdomadaires à envoyer aux parents, je les ai écrites à l'avance pendant des cours au lycée et les ai ensuite postées dans le bon ordre, mais ça a été un peu plus compliqué car il m'a fallu décrire des villes pas encore visitées et je n'y ai pas mentionné mon totem. Je dois m'en sortir assez bien car mes parents ne s'apercevront de rien. Ce camp est suivi de deux mois chez mes grands-parents paternels qui ont loué une petite maison à Pornic. Je suis totalement libre de mon emploi du temps, à condition de ne pas avoir une minute de retard pour les repas. Le rêve! Je passe mes journées sur la plage à jouer au volley-ball avec des jeunes de mon âge ou à pêcher à la balance des crevettes dans le port. Et pour une fois je n'ai aucun examen à préparer, le paradis!

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A la rentrée d'octobre, je cherche mon nom dans la liste de seconde C3, car à Carnot tous les redoublants sont regroupés dans la même classe. Je n'y figure pas. Je le cherche alors en seconde C1, rien, en seconde C2, toujours rien. Je commence à craindre que l'on m'ait exclu quand un camarade me dit que je suis inscrit en première C3 ! Il Y a eu une erreur de secrétariat et je suis considéré comme redoublant de première. Je ne dévoile la supercherie à personne, surtout pas à mon père à qui je fais croire que c'était le redoublement qui était une erreur sur mon livret. Il a tellement confiance en moi qu'il vient au lycée pour vérifier.

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J'entre donc en première, fier «comme un petit banc », c'est vraiment le cas de le dire car j'ai à peine quinze ans et je ne mesure qu'un mètre cinquante, alors que tous les autres me dominent d'une ou deux têtes et ont dix-sept ou dix-huit ans. De plus, je me sens ridicule avec ces culottes de golf que je suis le seul à porter encore, tous mes camarades ayant des pantalons longs dont je rêve depuis deux ans, pensant qu'il me suffira d'en porter pour avoir l'air d'un homme. Conscients de ma petite taille et ayant constaté que tous les basketteurs étaient grands, mes parents en avaient conclu que c'était ce sport qui faisait grandir et m'avaient inscrit l'année précédente dans l'équipe de basket du lycée. Je n'avais pas l'air malin.. .et je passais mon temps sur le banc de touche, ce qui n'avait eu évidemment aucun effet sur ma croissance. Bien sûr, bac à la fin de l'année oblige, plus de scoutisme. L'énorme différence entre mes camarades de classe, tous redoublants, et moi stimule non seulement mes neurones, mais aussi mes cellules osseuses, car je grandis de dix-neuf centimètres pendant l'année scolaire et de cinq supplémentaires pendant l'été, devenant ainsi avec mon mètre soixante-quatorze un français moyen de l'époque, mais aujourd'hui petit par rapport aux jeunes générations. J'ai la chance d'avoir cette année là deux professeurs excellents, Monsieur Rothez en maths et Monsieur Moutant en français, qui me donnent envie de me mettre sérieusement au travail, ce qui ne m'est pas arrivé depuis la dixième. Sauf en latin où je continue d'être d'autant plus nul que le professeur que nous avons, Monsieur Dourgon, est le plus mauvais de toute ma scolarité. Nous serons d'ailleurs vingt sur vingt-cinq à présenter un bac moderne, grâce à l'espagnol facultatif que nous avons conservé en 22

deuxième langue et nous apprendrons l'année professeur a été viré du lycée. Sûrement pour talents dans un autre, car exclure vraiment un quasiment impossible, je le vérifierai des années sous-préfet véreux.

suivante que aller exercer fonctionnaire plus tard avec

ce ses est un

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Mes progrès en maths sont spectaculaires, et ceci uniquement grâce au charisme du professeur. C'est ainsi qu'après avoir dû subir chaque année un examen dans cette matière, je suis quinzième sur vingt-cinq à la composition du premier trimestre, cinquième à celle du second, premier à celle du dernier et j'aurai finalement seize à l'écrit et dix-huit à l'oral du bac. Incroyable! Quant au professeur de français, il est également remarquable. Non seulement ses cours sont intéressants, mais il accueille chaque jeudi après-midi à son domicile des petits groupes d'élèves et pendant deux ou trois heures nous parlons de littérature, nous consultons les ouvrages de son énorme bibliothèque, nous lisons des poèmes, nous relevons des citations, bref nous nous cultivons en nous distrayant. De plus, environ une fois par mois, il nous obtient des billets à tarif réduit pour pouvoir assister ensemble aux pièces données à la Comédie Française et qui sont au programme du bac. Je ne me souviens plus de mes notes aux compositions et à l'examen, mais elles sont bonnes, alors que j'étais jusque là très médiocre dans cette matière. Ma conclusion personnelle est qu'il n'y a pas de mauvais élèves intelligents, mais seulement de mauvais professeurs, exerçant dans un cadre inadapté à des adolescents pleins de vitalité. Je suis toujours bon en dessin et premier en gymnastique, au grand dam de camarades meilleurs que moi mais notés avec un barème plus dur en raison de leur âge supérieur au mien de deux ou trois ans. Je suis intéressé par la physique, mais je ne la travaille pas assez et je suis rebuté par la chimie. Le professeur, Monsieur Misonet, qui est nouveau au Lycée, ne cesse de nous parler des livres de physique qu'il a écrits et de « son grand ami Lagerze », l'inspecteur d'Académie. Nous le chahutons pas mal et un jour, suite semble-t-il à des plaintes de parents auprès du Proviseur, l'inspecteur vient nous interroger. Curieusement le professeur ne l'appelle pas « mon grand ami» mais lui donne du « monsieur l'inspecteur» à chaque phrase et tremble manifestement devant lui.

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Mes notes de compositions des premier et deuxième trimestres ont été très moyennes et je mets au point une ruse pour améliorer celle du troisième afin de rehausser mon livret scolaire que je devrai présenter à l'oral du bac. Au cours d'une séance de travaux pratiques, juste avant la composition, je dis au professeur que mon père m'a promis de m'acheter deux de ses livres si j'ai une bonne place. Deux jours plus tard, ma copie n'est guère meilleure que d'habitude, mais je me retrouve second avec quatorze sur vingt. Dans les séances de travaux pratiques suivantes, le professeur tourne autour de moi et un jour il n'y tient plus et me demande quand je vais lui acheter ses livres qu'il m'a apportés. Je lui réponds alors que j'ai réfléchi et que finalement j'ai préféré un vélo. Il ne dit pas un mot, mais je le sens meurtri au plus profond de luimême. Lui aussi s'est fait virer du lycée car on ne l'a plus revu l'année suivante. Et bien sûr mon père, ignorant tout de ce stratagème, m'a félicité, mais ne m'a pas acheté le vélo qu'il ne m'avait d'ailleurs jamais promis.

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Je passe mes soirées, souvent jusqu'à minuit, à travailler car il me faut apprendre ce qui aurait dû l'être pendant les années précédentes. Les conditions ne sont pas faciles car j'ai maintenant une sœur de onze ans de moins que moi et un frère de quatorze ans de moins. Nous occupons toujours le même appartement et j'ai dû leur laisser ma chambre, couchant dans un lit pliant installé dans le salon. L'évier et le WC sont toujours nos seuls points d'eau, que nous devons donc partager à cinq et l'heure qui précède chaque départ matinal est source de conflits quotidiens. Un jour où mon père, pour la première fois, me donne une forte gifle, je lui tends l'autre joue en lui disant « allez-y, si ça peut vous calmer », car nous sommes tenus de vouvoyer nos parents, ce qui ne contribue guère à créer des liens d'affection. Bonjour l'ambiance! C'est l'époque où je lis avec passion «Vipère au poing» en m'identifiant au jeune héros d'Hervé Bazin. La naissance de mon frère a été épique et est peut-être à l'origine de ma première vocation. En effet, nous étions ma sœur et moi en vacances avec ma mère enceinte de huit mois, chez mes grandsparents d'Orléans. Un matin, alors qu'ils étaient sortis, ma mère est prise par les douleurs. Affolé, je cours chercher un taxi car nous n'avons pas le téléphone, je l'enfourne dedans et j'ordonne au chauffeur d'aller le plus vite possible à l'hôpital. Pendant le trajet, qui me paraît interminable, ma mère hurle et je crains de 24

devoir moi-même procéder à l'accouchement. Heureusement mon frère a la bonne idée de patienter encore un peu et ma mère accouche moins d'une heure après son admission aux urgences. On l'a tous échappé belle! Moyen en anglais et en espagnol, je ne suis pas du tout intéressé par l'histoire, la géographie et la musique. On en chahute d'ailleurs systématiquement les professeurs. Je le regretterai beaucoup par la suite, car ce sont des matières que je trouve maintenant passionnantes. En géographie, lors d'une composition dont le sujet était Marseille, je n'ai pas dû être bien brillant, me contentant de broder sur le port de commerce, la pêche et la fabrication du savon. Mais je suis quand même surpris d'apprendre aux résultats que je suis dernier avec zéro. Nous sommes d'ailleurs quatre ex aequo. Nous demandons au professeur les raisons de cette note et il nous accuse d'avoir copié les uns sur les autres, ce qui est totalement impossible puisque nous sommes assis aux quatre coins de la classe. En fait, nous avions tous les quatre évoqué la «Cité radieuse» de Le Corbusier, baptisée « la maison du fada », qui avait défrayé la chronique dans les jours précédents, alors que ce sujet n'était évidemment traité ni dans notre manuel ni dans son cours et qu'aucun autre élève n'en avait parlé. Il reconnaît son erreur et rehausse notre note. Et quelques années plus tard, ces mêmes quatre élèves, Landale, Laqueue, Sorèle et moi nous nous retrouverons étudiants en architecture à l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts, ceci explique sans doute cela.

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C'est pourtant grâce à ce professeur d'histoire et géographie, Monsieur Paziret, que je peux bénéficier d'une expérience extraordinaire et je ne l'en remercierai jamais assez. Un jour, il nous présente les bourses Zellidja. Zellidja est le nom d'un village marocain où se trouvent des mines de plomb et de cuivre appartenant à un architecte français, Jean Walter, connu notamment pour avoir construit la faculté de médecine de la rue des Saints Pères, à Paris. Ayant beaucoup voyagé dans sa jeunesse, il a décidé en 1939, en accord avec le Ministre de l'Education Nationale Jean ZAY, de contribuer à la formation des jeunes en créant une fondation avec une partie des bénéfices de ses mines, pour octroyer des bourses de voyage d'étude à des élèves de première et de terminale des lycées d'enseignement général. 25

Pour en bénéficier, il faut d'abord être élu par ses camarades de classe, puis présenter un projet. S'il est accepté, le candidat perçoit alors une bourse de quinze mille (anciens) francs de l'époque, c'est-à-dire environ la valeur du SMIC d'aujourd'hui. Il doit effectuer son voyage seul, d'une durée minimale d'un mois, sans emporter d'argent autre que celui de la bourse et au retour remettre un carnet de route, un carnet de comptes et un rapport d'étude conforme à son projet. Un jury examine ces documents et octroie aux meilleurs une bourse pour effectuer un second voyage, dans des conditions réglementaires identiques au premier. Le jury examine à nouveau les rapports et carnets et attribue à quelques uns le titre de «lauréat Zellidja» ainsi que des prix aux trois premiers. En moyenne chaque année deux mille projets sont déposés et deux cents bourses de premier voyage et trente de second voyage sont distribuées. Cette perspective m'enthousiasme, car elle est pour moi une possibilité d'ouvrir une porte sur le monde, dans un cadre officiel que mon père aura du mal à refuser. J'ai la chance d'être le seul candidat de ma classe et donc d'être déclaré élu. Je décide alors de tout faire pour obtenir cette bourse qui sera pour moi l'occasion de savoir ce qu'est le mot liberté, même si ce n'est que pour quelques semaines. Je commence par aller rue Geoffroy Lanier, au siège de la Fondation, pour consulter les archives afin de ne pas présenter un projet ayant déjà fait l'objet d'une bourse. Il est un secteur qui n'a jamais été exploré, c'est la vie des pêcheurs de haute mer. Grâce à des amis de cousins éloignés, j'obtiens l'assurance d'être engagé sur un thonier de l'lie d'Yeu pendant que le mousse en titre sera en vacances. Au lieu de continuer à bien préparer mon bac, je consacre alors des heures à peaufiner mon projet, en rédigeant du mieux possible un texte attractif complété par une carte et des photos trouvées dans des magazines. Et le résultat est payant car j'apprends quelques semaines plus tard que je suis boursier et j'en reçois le chèque et le diplôme au cours d'une cérémonie dans les locaux de la Fondation.

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Mais c'est moins payant pour le bac car je suis recalé. De peu, mais recalé. Et mon père m'interdit d'effectuer ce voyage pour passer mes vacances à préparer sérieusement la session de septembre. Sans doute n'a-t-il pas tort. J'obtiens de la Fondation Zellidja l'autorisation de reporter mon voyage à l'année suivante et 26

des armateurs du thonier la promesse d'être engagé dans les mêmes conditions, c'est-à-dire au pair, un an plus tard. Je passe alors deux mois à Orléans, au collège catholique de Saint Euverte, en « boîte à bac ». J'y jouis d'une certaine liberté, car je vis seul avec mes grands-parents dont la surveillance est infiniment plus souple que celle à laquelle je suis habituellement soumis. Cela ne m'empêche pas de travailler, au contraire car j'ai bien compris l'enjeu, mais j'ai au moins des moments de détente dont je profite pleinement. C'est ainsi que je peux enfin parfaire mon éducation sexuelle interrompue inopinément il y a plusieurs années. Le dimanche, nous avons coutume avec des camarades de classe d'aller dans un bal à Olivet, petit village situé à quelques kilomètres d'Orléans et d'y flirter en invitant des jeunes filles à danser. Une fin d'après-midi, ai-je été plus entreprenant et persuasif que d'habitude, ou ma cavalière était-elle plus dévergondée que les précédentes, je ne sais, mais toujours est-il qu'elle accepte de me suivre sur les bords du Loiret et là, dans les buissons, elle se livre sans retenue à mes assauts. Si elle me semble être une habituée, c'est une grande première pour moi et j'y trouve plus de plaisir que lors de mes ébats solitaires. Mais il est très tempéré par les moustiques dont mes fesses dénudées sont la cible! Je rentre à Paris et dois attendre quinze jours pour pouvoir passer l'écrit, car les professeurs sont en grève. Pas très sympathique pour nous, pauvres candidats stressés. Les épreuves ont enfin lieu, l'écrit se passe bien et je suis admis à passer l'oral car à cette époque non seulement il y avait deux bacs complets, mais de plus il fallait être reçu à l'écrit pour pouvoir se présenter à l'oral. Peu timide de nature, je franchis assez facilement cet obstacle et suis donc reçu. C'eut été finalement idiot que je redouble ma seconde! *

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CHAPITRE

3

Octobre 1951. Cette grève m'a obligé à entrer en Math élem, appelée aujourd'hui terminale S, toujours au lycée Carnot, avec plusieurssemaines de retard. Les cours ont déjà commencé avec les élèves reçus en juillet et j'ai bien du mal à me mettre au niveau. Surtout en maths, bien que ce soit le même professeur qu'en première, car on attaque avec la partie la plus difficile du programme, les coniques, et je suis très vite largué. Les deux autres matières de l'écrit, donc capitales, sont la physique-chimie et la philosophie. La physique m'intéresse mais la chimie me rebute toujours. Quant à la philo,elle passe très au-dessus de ma tête de toutjuste seize ans. Ayant lu que « le temps perdune se rattrape jamais », je me dis que j'ai là une bonne excuse pour
m'offrir

un nouveau camarade qui redouble après avoir également
redoublé sa première et a de ce fait quatre ans de plus que moi, c'est dire l'ascendant qu'il peut exercer, surtout qu'il est propriétaired'une voiture, rarissime pour un jeune en ce temps là. Il est aussi joueur de hockey sur glace, ce qui n'est pas non plus courant. J'ai inventé des horaires supplémentaires les fins d'aprèsmidi pour justifier des rentrées tardives au domicile et sitôt le dernier cours terminé il m'emmène à la patinoire de la rue Saint Didierque j'avais un peu fréquentée l'année précédente. Je fais de rapides progrès et suis autorisé à m'entraîner avec l'équipe du PUC dont il fait partie. Après les séances, je reste pour « faire la glace », c'est-à-dire nettoyer la piste, ce qui me permet d'avoir les entrées gratuites. J'en arrêterai la pratique l'année suivante, non en raison de la « virilité» de ce sport, mais parce que je réprouve les conseils de l'entraîneur, qui nous enseigne plus à blesser l'adversaire sans être vu de l'arbitre, qu'à jouer correctement. Le fait que ce soit le seul sport où il existe une « prison» n'est pas fortuit. Pendant une semaine, une grève des transports en commun, que je ne prends pourtant jamais, me sert de prétextepour aller au lycée en patins à roulettes et circuler dans le hall et les coursives

une sorte d'année sabbatique et je me laisse entraîner par

sans les retirer. Je les garde même aux pieds pour certains cours et je fais la joie de mes camarades quand je dois aller au tableau en descendant les gradins dans un bruit d'enfer. Cela donne l'idée
à un nombre de plus en plus grand d'autres élèves d'en faire autantet cette habitude perdure bien après la fin de la grève. Elle
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donnera lieu quelques années plus tard à une nouvelle discipline sportive, le roller-basket et se répandra à d'autres lycées; des compétitions et des démonstrations seront même organisées au profit des personnes âgées.

*
Bien évidemment, je suis recalé à la session du bac de juillet, mais mon père accepte malgré tout que je fasse mon voyage Zellidja, car sinon je perdrais le bénéfice de la bourse. Au jour J, me voilà parti avec mon vélo, un cyclotourisme lourd comme un char d'assaut, acheté d'occasion au marché aux puces, garni de deux grosses sacoches contenant mes bagages. En quittant la rue Nollet, je suis partagé entre deux sentiments, l'immense joie de me sentir enfin libre et un peu un homme, et en même temps une peur de me retrouver seul sans aide possible d'aucune sorte et donc de n'être pas à la hauteur. Mais il n'est pas question de faire demitour. D'ailleurs la rue des Dames que je descends est à sens unique! Je ne vais pas bien loin, jusqu'à la gare Saint Lazare seulement, pour y prendre le train, car j'ai obtenu de la Direction de la SNCF un billet gratuit sur présentation de mon diplôme Zellidja, qui s'avérera tout au long de mes deux voyages un véritable « sésame ». Arrivé à Nantes, direction Les Sables d'Olonne où je campe quelques jours, le temps de visiter aussi Noirmoutier et Saint-Gilles Croix de Vie dont les ports abritent des thoniers. Puis c'est l'embarquement pour l'lie d'Yeu où m'attend la famille du mousse que je vais remplacer, les Lermet, dont le père n'est autre que le capitaine du bateau, le «Jean-Claude », à qui il a donné le prénom de son fils. Leur accueil est chaleureux et me redonne courage. Après deux jours de préparatifs, consacrés à l'approvisionnement car on ne touchera pas terre pendant plusieurs semaines, c'est le départ tant attendu. Les familles de l'équipage sont au complet sur le quai et agitent leurs mouchoirs. J'ai le cœur un peu serré de n'avoir aucun proche à qui dire aurevoir. La côte diminue rapidement et nous nous retrouvons au large, direction la mer d'Irlande où devraient se trouver maintenant les thons qui viennent de la côte occidentale d'Afrique et remontent vers le nord. Le patron me montre comment tenir un cap en manœuvrant la barre et je fais mon premier quart, pas qu'un peu fier. Le bateau a quinze mètres de long et le pont est entièrement dégagé pour la pêche, à l'exception de la cabine de pilotage, 30

appelée timonerie, en position centrale et d'où un escalier assez raide descend à la cale. Il débouche dans le «carré» au centre duquel se trouve la table entourée de bancs fixes avec sur le côté une minuscule cuisine. Il est cerné par des sortes de niches dont les ouvertures de cinquante centimètres de côté donnent accès chacune à une couchette rudimentaire de la longueur d'un homme et de seulement soixante centimètres de large. Chacun a la sienne, le capitaine, le mécanicien, trois matelots et moi. Une porte ouvre sur la machinerie où gronde un énorme moteur. En effet le bateau est un fifty-fifty, marchant aussi bien au moteur qu'à la voile. Les voiles sont hissées à deux mâts, l'un à peu près au centre du pont et l'autre, plus petit, très en arrière. Du pont, on accède par des écoutilles aux cales avant qui contiennent les réserves de nourriture, les voiles et apparaux de rechange et bien sûr la place destinée à entreposer les thons que l'on conservera dans le sel. La cuisine est faite par les matelots à tour de rôle et j'aide à la préparation des repas et je fais la vaisselle, à l'eau de mer car l'eau douce est très rationnée. Au point que l'on ne peut se laver, si ce n'est les mains et le visage avec une serviette humide. La nourriture est bonne et abondante mais le pain, des grosses boules de campagne, sera rapidement rassis et recouvert d'une couche de moisi de plus en plus épaisse. Les marins boivent du vin rouge, mais sans jamais s'enivrer et me rabrouent parce que je bois de l'eau qui est une denrée rare.

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Après deux jours de navigation, nous subissons une forte tempête. Elle se déclenche alors que je suis à la barre et je dois sortir régulièrement de la cabine pour ne pas la salir tant j'ai le mal de mer. Dès que je ne tiens plus la barre, ce maudit bateau fait d'énormes embardées, attirant le capitaine qui, voyant mon piteux état, m'envoie gentiment me coucher et me dit qu'il prendra le quart de nuit à ma place. Sympa. Le lendemain, il me réveille en me tendant un quart que je crois être de café au lait, comme d'habitude au petit-déjeuner et je me dis qu'il est vraiment très gentil. Ce n'est pas du café au lait, mais du vin rouge et j'ai à peine le temps de grimper sur le pont pour restituer les deux gorgées que j'ai avalées, la première par surprise et la seconde par bravade. La tempête dure sept jours et pendant les six premiers, je suis malade comme une bête. Je ne peux rien manger, me contentant de boire un peu d'eau que je vomis rapidement, accompagnée de 31