Mémoires d'un compagnon de l'indépendance guinéenne

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La famille de l'auteur appartient au clan des Touré de Sanankoro, village aujourd'hui en ruine près des Kérouané. Cette autobiographie retrace l'histoire d'une génération de l'Afrique noire, née au début de la colonisation des années 20; d'une génération héritière des traditions et valeurs culturelles, morales et guerrières de l'empire du Manding de Soundiata Keïta au XIV siècle et de celui du Ouassouloun de Samoury Touré au XIX e siècle, enfin d'une génération aspirant profondément à la liberté.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
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EAN13 : 9782296694156
Nombre de pages : 155
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Ce livre n'est pas un livre politique, ni un livre d'histoire, encore moins un ouvrage économique. Il constitue un pot-pourri d'évènements vécus par l'auteur depuis sa naissance, jusqu'au 3 avril 1984, date représentant la fin du premier régime guinéen, dirigé par l'homme dont le génie politique a donné l'indépendance à notre pays dans des conditions jamais vécues auparavant par un peuple luttant pour sa libération. Qu'on le veuille ou non, qu'on l'aime ou non, cet homme, le Président Ahmed Sékou TOURÉ, restera dans l'histoire de notre pays et dans celle de l'Afrique noire tout entière comme celui qui a mené à l'indépendance et sans verser une goutte de sang la Guinée française et les territoires français de l'Afrique de l'Ouest. Sans lui, mes luttes et mes succès évoqués dans cet ouvrage n'auraient jamais existé. Lorsqu'on imagine seulement que dans le Référendum qu'elle avait organisé, la Constitution française ne prévoyait pas la sécession d'un pays sous domination coloniale qui voterait « Non » en majorité, on est d'autant plus frappé par le trait de génie de cet homme qui, comme on le dirait en termes familiers, a saisi la balle au bond, en profitant d'une saute d'humeur du Général de Gaulle, alors Chef du Gouvernement français, en offrant cette indépendance à notre Peuple sur un plateau d'or. Après avoir écouté la célèbre phrase du Président Ahmed Sékou TOURÉ, citation : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l'opulence dans l'esclavage », le Général de Gaulle a réagi en disant, citation : « L'indépendance, elle est à la portée de la Guinée. Elle peut la prendre le 28 septembre 1958 en votant « Non » au projet de Constitution que la France lui propose et elle pourra dans ce cas suivre le chemin qu'elle voudra. Et moi, Général de Gaulle, Chef du Gouvernement français, garantis que rien ne sera fait contre elle ».

La génération du Président Ahmed Sékou TOURÉ, notre génération et pour ceux d'entre nous qui sont encore en vie et qui ont lutté à ses côtés pour la défense et l'intégrité de cette indépendance, cette génération que je représente dans ce modeste ouvrage, a le devoir d'apporter sa contribution aux générations futures, en leur faisant connaître, l'environnement socio-économique dans lequel elle a vécu et grandi et qui l'a amenée à cette prise de position unique dans l'histoire d'un peuple. Je ne suis pas à proprement parler un politicien, bien qu'ayant occupé des postes ministériels pendant plus de dix ans. Je suis fier de me présenter comme un technocrate qui a efficacement servi son pays dans les secteurs qui lui avaient été confiés. Ce qui m'a valu la Médaille de Compagnon de l'Indépendance, bien que n'ayant jamais gravi aucun des échelons du Parti au pouvoir, du Comité de base au Bureau Politique National, en passant par le Comité Directeur, le Bureau Fédéral et le Comité Central, autant de critères exigés à l'époque pour être Membre du gouvernement. J'espère que cet ouvrage aidera la jeune génération à mieux connaître cette période de l'indépendance de notre pays. Comme je l'ai dit au début, il n'est ni un livre politique, ni un livre d'histoire, bien que fournissant des matières fort intéressantes sur ces deux sujets. Mieux, ce livre a été édité par une imprimerie sans expérience dans l'édition, que nous exploitons et qui appartient à mon fils vivant aux Etats-Unis d'Amérique. D'avance, nous présentons nos excuses auprès des uns et des autres, pour les lacunes qu'ils pourront constater. Conakry, le 20 Septembre 2008 Elhadj Mohamed Lamine TOURÉ Doyen de la Famille TOURÉ B.P. 98 CONAKRY République de Guinée Tel : +224-60-26-46-56 E-mail : molaminetoure@yahoo.fr

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Ma famille appartient au clan des TOURÉ de Sanankoro, village aujourd'hui en ruine, près de Kérouané. Le grand homme qui représente le symbole historique de notre famille est l'Almamy Samory TOURÉ, Empereur du Ouassouloun qui lutta toute sa vie contre la pénétration coloniale en Afrique de l'Ouest et qui se battit pour la renaissance de l'empire du Manding. C'est ce qui m'amènera à parler de lui dans ce livre, ainsi que des guerres anti-coloniales qu'il mena et auxquelles la famille TOURÉ fut intimement associée. Je suis né en République de Guinée, le 3 octobre 1923, d'une famille relativement aisée à cette époque. C'est la raison pour laquelle ma naissance fut enregistrée au Registre d'état civil de la ville de Kankan, contrairement à ce qui se faisait en ce temps-là. Car les 98% des camarades de ma génération, à leur naissance, étaient déclarés : « Né vers… » Mon père, Amara TOURÉ, était fils de Kémè Bouréma TOURÉ, frère cadet de l'Almamy Samory TOURÉ, qui fut l'un des plus valeureux généraux et Chefs d'état-major de ses armées, jusqu'à sa mort au siège de Sikasso. Mon père avait environ 16 ans en 1898 à la date de l'arrestation de l'Almamy Samory. Comme beaucoup d'autres de ses frères et cousins, ils étaient à la veille de commencer la guerre et ils parachevaient leur éducation coranique et militaire aux côtés de l'Almamy dans son camp de Guélémou, lorsque ce dernier fut arrêté le 28 septembre 1898. Pour échapper aux troupes françaises, mon père et beaucoup d'autres de ses cousins se jetèrent dans le fleuve Diani pour aller se cacher sur l'autre rive. Mon père avait reçu une formation solide en études coraniques. Il avait réussi par la suite à apprendre et à écrire la langue française et à assimiler la comptabilité commerciale, au point de devenir à Kankan au début des années 20 le premier

gérant non blanc de la compagnie SCOA (Société Commerciale de l'Ouest Africain), une des grandes compagnies françaises de négoce à l'époque. Une bonne partie de la famille TOURÉ, alors dispersée après la défaite de notre grand-père, commença à refluer vers Kankan. Ils disaient : « Allons à Kankan, car Amara est là-bas ». D'autres sont restés dispersés auprès de leurs familles maternelles au Mali, en Haute Côte d'Ivoire et au Burkina Faso. Comme son père Kémè Bouréma (Ibrahima fils de Kémè), mon père était un homme extrêmement généreux. Kémè signifiant 100 en malinké, on racontait que lorsque les griots chantaient les louanges de Kémè Bouréma, il leur donnait tout par centaines tels le bétail et l’or, etc. Mon père rassembla autour de lui le clan des TOURÉ à Kankan. A cette époque vivait encore le premier fils de l'Almamy Samory qui s'appelait Manangbè Mamadi. Il fit la guerre aux côtés de son père et se distingua par sa bravoure à maintes occasions. J'étais tout jeune encore et j'ai eu l'occasion de le voir. Quand il marchait dans la rue, jamais il ne se retournait. Pour lui, c'était le signe d'un homme qui avait peur. Et pour lui parler dans ce cas-là, il fallait le dépasser pour ensuite se tourner vers lui. On raconte que mon oncle Manangbè Mamadi, à une certaine époque, fut si flatté par ses griots qu'il tenta de monter un complot contre son père. Lorsque le complot fut éventé, l'Almamy ne fit rien à son fils, mais il condamna à mort les griots de Manangbè Mamadi. A cette époque, on tranchait publiquement la tête des traîtres avec un sabre. Avant de mourir, ces griots avaient chanté une chanson très émouvante à l'adresse de leur jeune maître, en lui disant de ne pas pleurer. Cette chanson fait partie maintenant de l'épopée du Manding. Il y avait également à Kankan à cette époque-là un autre des fils de l'Almamy Samory qui s'appelait Mouctar TOURÉ et qui fit aussi la guerre aux côtés de son père. Il vécut jusqu'au début des années 50 ; ce qui permit à son fils, Amara TOURÉ, éduqué chez mon père, devenu par la suite un riche transporteur, de l'envoyer à La Mecque. Jusqu'à sa mort, il fut connu sous le 8

nom de Elhadj Mouctar. Il y avait aussi l'oncle Séré Bouréma qui s'engagea dans l'armée française pour combattre les Allemands. Son frère, Séré Bourlaye, également fils de l'Almamy Samory, était le père de notre regretté frère, Docteur Elhadj Abdoulaye TOURÉ, ancien Ministre des Affaires étrangères sous le régime du Président Ahmed Sékou TOURÉ. Et c'est parce qu'il était né après la mort de son père qu'il portaitle même nom que lui, selon une vieille tradition mandingue. A cette liste, il faut ajouter deux des fils de l'Almamy qui ont vécu dans la région forestière de la Guinée, feu Elhadj Lamine TOURÉ et feu Elhadj Abdoulaye TOURÉ, qui ont vécu jusqu'au début des années 90. Un de mes oncles, Mandiou TOURÉ, alla jusqu'à sauver la vie du général Gouraud au cours d'un engagement violent avec les Allemands durant la Première Guerre mondiale. Il reçut une citation de l'armée française et le général Gouraud ne l'oublia jamais jusqu'à sa mort, lui et sa famille. Il fit envoyer un de ses enfants à l'école des fils de chefs à Saint-Louis du Sénégal, qui mena plus tard une carrière de directeur de poste en Guinée. C'était le père de notre regretté neveu, le capitaine et ambassadeur Mandiou TOURÉ. Parmi les derniers enfants de l'Almamy qui avaient quitté la Guinée pour s'installer ailleurs, il faut citer l'oncle Elhadj Lamine TOURÉ, un grand érudit en culture islamique et dont le fils est notre cousin Almamy Ahmed TOURÉ, Directeur National du Garage du Gouvernement. Il vécut à Bamako jusqu'à sa mort. Il y avait également l'oncle Elhadj Daouda TOURÉ, le père de notre frère Elhadj Mohamed Lamine TOURÉ, ancien gouverneur de la Banque Centrale de la République de Guinée. Dans les années 20, l'oncle Daouda vivait à Kissidougou lorsqu'un évènement digne de la gloire de l'Almamy Samory le força à quitter cette ville pour aller s'installer à Bamako. Dans cette ville de Kissidougou, le commandant du cercle français avait un chien qu'il avait surnommé Samory. L'ayant appris, l'oncle Daouda prit un jour son fusil de chasse, se rendit chez le commandant et tira une balle dans la tête du chien. Il fut 9

arrêté et traduit en justice dans un procès en appel qui se termina à Conakry où il fut acquitté. L'histoire d'un des fils de l'Almamy, qui s'était engagé dans l'armée française, toujours pendant la Première Guerre mondiale, comme d'autres de ses frères et le plus souvent par désœuvrement, mérite d'être contée ici. Grâce à sa bravoure, il devint lieutenant (grade rarissime à l'époque pour un Noir) ; d'où le surnom de lieutenant Amadou que la famille lui attribuait. Il resta dans l'armée française après la guerre. Quand il venait en permission à Kankan, il logeait chez mon père. Etant tout petit, je n'ai pas connu personnellement mon oncle le lieutenant Amadou. Ma mère me parlait souvent de lui. C'était un homme élancé, magnifique dans son uniforme de lieutenant. Il chahutait tout le temps avec ma mère en disant à mon père, son grand-cousin, que si celui-ci venait à mourir, c'est ma mère qu'il voulait en héritage. Il aimait à se promener dans les rues de Kankan sur le cheval blanc de mon père et il défiait sans cesse les autorités administratives locales de la ville soit en sortant la nuit à l'heure du couvre-feu imposé à cette époque-là, accompagné de son griot qui chantait ses louanges à tue-tête soit en entrant à cheval dans le bureau du commandant du cercle blanc. Il est mort au Maroc où il était en garnison, de façon noble et dramatique. Voici son histoire : La femme du commandant français de la garnison dans laquelle il servait était tombée follement amoureuse de lui. Pour se venger, ce dernier se servit d'un ami blanc de mon oncle, un lieutenant français, pour le trahir. Ils surveillaient chaque semaine des munitions à tour de rôle. Après celui de son ami, c'était le sien. Auparavant, ils avaient vidé les caisses de munitions de leur contenu. Mon oncle Amadou, parce qu'il avait confiance en son ami français, avait signé la passation de garde sans vérifier le contenu des caisses. L'ordre avait ensuite été donné à celui qui devait le remplacer d'ouvrir toutes les caisses avant de signer la passation. On découvrit alors qu'elles étaient vides. On l'arrêta et il passa devant la cour martiale qui le condamna à mort. Dans l'acte d'accusation, on disait qu'il était 10

un des fils de l'Almamy Samory TOURÉ, ennemi de la France, qu'il avait détourné ces munitions pour les vendre au chef rebelle marocain de l'époque, Abdel Krim, qui donnait du fil à retordre à l'armée française dans les montagnes du Rif. Mon oncle s'était juré que jamais il ne tomberait sous les balles d'un peloton d'exécution. Il avait sur lui cachée une lame de rasoir qu'il utilisa pour se trancher les veines. Lorsqu'on ouvrit sa cellule le matin, il était mort. Et c'est la femme même du commandant de garnison qui écrivit une lettre à mon père pour lui raconter toute l'histoire. Un autre oncle célèbre, Sarankén Mory TOURÉ, vivait encore à Kankan à cette époque. Il combattit aussi dans l'armée de son père et fut condamné à l'exil au Gabon avec l'Almamy Samory, pour avoir décimé en Haute-Volta (actuel Burkina Faso) la mission du capitaine Brolot qui avait été envoyée à l'Almamy pour négocier avec les Français. Au jugement de Beyla, après l'arrestation de son père, il fut condamné à mort et il devait être exécuté. C'est alors que Gnamankandé Amara DIABATÉ, griot et chef d'armée de l'Almamy, se présenta aux juges militaires français en disant que Sarankén Mory n'était pas coupable, mais bien lui. Comme argument, il a avancé le fait que c'était à lui que l'Almamy avait confié son fils pour lui apprendre l'art de la guerre et que s'il avait décimé cette mission venue négocier, c'était selon son enseignement. Il ajouta que si quelqu'un devait être condamné à mort, c'était bien lui. Il fut exécuté à la place de mon oncle Sarankén Mory qui fut néanmoins déporté au Gabon avec son père. Bien que général d'armée, Gnamankandé Amara DIABATÉ faisait partie de la caste des griots. Ce jour-là, l'Almamy déclara à toute la famille TOURÉ de ne plus considérer les DIABATÉ comme des griots, mais comme des membres à part entière de la grande famille TOURÉ. Cette fraternité entre les TOURÉ de Sanankoro et les DIABATÉ existe encore de nos jours. L'oncle Sarankén Mory fut autorisé à partir en exil avec une de ses femmes. Toutes ses épouses, le plus souvent fruit des conquêtes de guerre, refusèrent de l'accompagner au Gabon, à 11

l'exception de ma tante Séré TOURÉ, fille de son oncle Kémè Bouréma, qui lui dit : « Mon frère, je t'accompagnerai ». Deux de leurs enfants sont nés au Gabon dont l'une, notre regrettée grande-cousine Gaboni Saran, est décédée en l'an 2000. Un autre griot célèbre et chef d'armée en même temps, Morifindian DIABATÉ, bien que non jugé et non condamné à l'exil par le tribunal de Beyla, demanda aux Français à accompagner son maître au Gabon. Il resta à ses côtés jusqu'à sa mort et demanda que sa tombe fût creusée à côté de celle de l'Almamy. C'était mon père qui, à l'époque, fit les démarches nécessaires auprès du gouverneur Poiret pour le retour en Guinée de l'oncle Sarankén Mory. Après la mort de mon père en 1940, j'ai retrouvé dans ses papiers des correspondances qu'il avait échangées avec le Gouverneur Poiret à ce sujet. Jusqu'à sa mort, l'oncle Sarankén Mory fut assigné à résidence surveillée à Kankan, avec interdiction formelle de passer de l'autre côté du fleuve Milo, par crainte de soulever les populations de la rive droite.

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Un fait important à signaler dans ce chapitre de la famille TOURÉ est le suivant : lorsque, après son jugement à Beyla, l'Administration française lui demanda de fournir la liste de ses enfants afin de leur accorder une pension, il cita en plus de ses propres enfants tous ceux de ses frères comme Kémè Bouréma, Massaran Mamadi, Massey Mamadi et Manigbè Mory, qui moururent pour lui dans les différentes guerres qu'il avait menées en vingt ans contre l'occupation coloniale. Ils étaient près de 180. Lorsque l'Autorité française refusa dans ce cas de leur verser la pension, l'Almamy Samory répondit qu'ils survivront par la grâce de Dieu. Et c'est pourquoi, sur la carte d'identité de mon père, il était écrit : « Amara TOURÉ, fils de Samory TOURÉ », et non de Kémè Bouréma TOURÉ. Il a conservé cette filiation officielle jusqu'à sa mort le 30 mars 1940. Au début de la colonisation française, dans les années 10 du siècle dernier, mon père avait d'abord vécu à Kissidougou auprès de sa grande-cousine Sarankén Awa, fille de l'Almamy et sœur de Sarankén Mory, remariée à cette époque à un adjudant des gardes du nom de SIDIBÉ. Là, il apprit à parler et à maîtriser la langue kissi comme un natif. Ensuite, il se rendit au Fouta, précisément à Télimélé où, à l'instar de la noblesse peulh de l'époque, il maîtrisa la broderie en même temps que la langue peulh. Ensuite, il vint s'installer à Kindia où il s'initia au Soussou et se perfectionna en français au point d'occuper un poste de comptable à la SCOA. Lorsque cette société ouvrit sa succursale de Kankan, c'était à lui et non à un Blanc que le poste fut confié. De par son ascendance de fils de l'Almamy Samory TOURÉ, que l'on surnommait à l'époque « Famading » en malinké, ou fils de chef ; de par l'important poste qu'il occupait en sa qualité

de gérant de la succursale d'une grande compagnie de négoce africain à l'époque (il était le seul Noir à diriger une telle factorerie parmi toutes celles qui existaient à l'époque à Kankan), mon père jouissait d'une position sociale enviable. C'est la raison pour laquelle ses parents TOURÉ affluèrent à Kankan qui fut un centre commercial important depuis l'arrivée du chemin de fer en 1912 et la traite du caoutchouc qui battait son plein au début des années 20. Sa concession ne désemplissait pas. Les repas quotidiens étaient servis en plusieurs plats entre des dizaines de personnes à la fois. A l'heure de manger, il était défendu à un neveu, membre de la famille, de demander à un quidam qui s'asseyait avec eux pour manger, d'où il venait. Mon père le faisait lever de table ce jour-là, pour avoir violé l'hospitalité musulmane. Un jour, un jeune bouvier peulh perdit ses compagnons. On l'amena chez mon père, en disant que ce dernier parlait peulh. Non seulement il le recueillit, il lui donna un statut de fils adoptif, alors que je n'étais pas encore né. Il l'éduqua et lui apprit le français, car le garçon était intelligent. Plus tard, il le recruta comme employé à la SCOA où il fit carrière après le décès de mon père, jusqu'à sa retraite à Kissidougou, à l'indépendance de la Guinée en 1958. C'est mon père qui lui donna sa première femme, une Malinké, bien entendu. Sa famille ne le retrouva que bien des années plus tard. Mais il ne quitta jamais le giron de la famille TOURÉ. Tous mes cousins l'appelaient « grand-frère Mamadou SOW », et son assimilation était totale. Mais comme on dit chez nous, un peuhl digne de ce nom ne renoncera jamais à sa race. Après sa retraite en pays Kissi, il devint plus tard le chef de la communauté peulh, tout en étant invité à part entière à toutes les cérémonies de la famille TOURÉ de Kissidougou. Dans les années 20, c'est mon père qui étrenna la première motocyclette à Kankan. C'est lui qui fit entrer le premier véhicule automobile à Kankan. Il maîtrisait le cheval à merveille et le dimanche, il se promenait sur son cheval blanc « Makossa », ce qui veut dire en malinké que ce cheval captivait l'attention des gens à telle enseigne qu'ils en oubliaient 14

leurs occupations. Un cheval ne vaut que par le cavalier et mon père savait monter Makossa à la perfection. Ce cheval était souvent nourri au poulet rôti. Après son mariage, mon père n'eut pas d'enfants de sitôt. Sa première femme fut une Malinké de Kindia, Fatoumata MANSARÉ, à laquelle je rends ici un hommage posthume pour m'avoir élevé après le divorce de ma mère avec mon père. Il fut généreux à l'égard de la grande famille TOURÉ. A toutes les fêtes musulmanes, ses sœurs, ses cousines ainsi que les griottes de la famille avaient le droit d'entrer dans sa boutique et de choisir les habits de fête qu'elles voulaient porter. Il éleva et chamarra d'or la fille de son grand-frère Missamana Kéléty qui fut le premier fils de Kémè Bouréma. Lorsque celle-ci atteignit l'âge de se marier, ce ne fut pas l'avis de mon père qui fut déterminant devant l'opposition du clan. On était jaloux de sa réussite et c'était l'occasion de le manifester. On lui fit le reproche de préférer les honneurs. Je ne revis plus mon père après les vacances scolaires de 1939, que je passais auprès de lui à Komodougou, localité de ses oncles maternels où il s'était retiré après sa retraite.

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