Mémoires d'un diplomate... chilien

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Mario PRIETO suivra une longue carrière diplomatique au sein du ministère des Affaires étrangères du Chili. A la suite du coup d'état de Pinochet, il commence, à Genève un "exil volontaire". Voyages en Chine, à New-York, en Grèce... La dictature terminée, le gouvernement démocratique le nommera consul général à Hong Kong. Il cultivera l'amitié de Pablo Neruda, Nasser, Kadhafi, Che Guevara... Le lecteur pourra "vivre" une carrière de diplomate, avec ses obligations, ses aspects cocasses. Un voile qui se lève !
Publié le : vendredi 1 juillet 2005
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EAN13 : 9782296401044
Nombre de pages : 298
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MÉMOIRES D'UN DIPLOMATE... CHILIEN

Documents Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Documents Amériques latines publie témoignages et textes fondamentaux pour comprendre l'Amérique latine d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

Déjà parus

ROMERO Flor, Manuel Elkin Patarroyo: un scientifique mondial. Inventeur du vaccin de synthèse de la malaria, 2004. DEBS Sylvie, Brésil, l'atelier des cinéastes, 2004. VILLANUEVA Michèle, Le peuple cubain aux prises avec son histoire, 2004. HOSSARD Nicolas, Alexander von Humboldt & Aimé Bonpland - Correspondance 1805-1858,2004. PACHECO Gabriel, Contes modernes des Indiens huicholes du Mexique, 2004. ABREU DA SILVEIRA M.C, Les histoires fabuleuses d'un conteur brésilien, 1999. EBELOT A., La guerre dans la Pampa. Souvenirs et récits de lafrontière argentine, 1876-1879, 1995. TEITELBOIM V., Neruda, une biographie, 1995. CONDOR! P., Nous, les oubliés de l'Altiplano. Témoignage d'un paysan des Andes boliviennes recueilli par F. Estival. 1995. AT ARD B., Juan Rulfo photographe, 1994. VIGOR C.A. Parole d'Indien du Guatemala, 1993. W ALMIR SILVA G., La plage aux requins, épopée d'un bidonville de Fortaleza (Brésil) racontée par un de ses habitants, 1991. DURANT-FOREST (de) J., tome 1 : L'histoire de la vallée de Mexico selon Chimalpahin Quauhtlehuanitzin (du XIe au XVIe Siècle), 1987 ; tome 2 : Troisième relation de Chimalpahin Quauhtlehuanitzin, 1988.

Mario PRIETO

MÉMOIRES D'UN DIPLOMATE...

CHILIEN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Degli Artisti 1510214 Torino ITALlE

Toute ma gratitude à ma nièce Marie Prieto qui, spontanément et avec une patience attentive, a su « franciser» mes hispanismes et rafraîchir mes lointaines notions d'une impitoyable grammaire.

À mes enfants Christian et Lorenzo

cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8534-4 EAN: 9782747585347

PREAMBULE

Avant d'aborder un essai où la diplomatie est omniprésente, il m'a paru indispensable de présenter à d'éventuels lecteurs quelques personnages, physiques ou mythiques, comme un ambassadeur (qui a le privilège d'intégrer ces deux catégories t) Ainsi que des phrases ou des mots, lus fréquemment, et dont le sens revêt une certaine ambiguïté, comme 'Présentation de lettres de créance', 'Protocole', 'Valise diplomatique'.

Ambassadeur.
Titre prestigieux t Qui n'est pas fier d'avoir le portrait d'un ancêtre, même lointain, bien en vue dans le salon, dans un rutilant uniforme, bardé de décorations, avec un regard majestueux et velouté, posant pour la postérité? Merci à ces grands diplomates qui fIrent la gloire de la carrière! Respectés, admirés, enviés, écoutés. Qu'en reste-t-iI ? De nos jours, un ambassadeur est la cible des terroristes, le bouc émissaire des négociations ratées ou d'une visite trop terne de son chef d'Etat ou même le type qu'il faut virer pour prendre sa place... Il y a déjà un demi-siècle~ le comte Saint-aulaire terminait sa 'Confession d'un vieux diplomate' en se lamentant: « La diplomatie que j'ai connue, la diplomatie des diplomates n'existe plus. » Le monde a évolué. Maintenant, un pays, de quelques centaines d'habitants au milieu des océans, membre à part entière de l'ONU, peut avoir ses ambassadeurs dans les principales capitales.

Tout d'abord il y a ambassadeur et ambassadeur.,.,., Celui blanchi sous le harnais, parlant plusieurs langues, jouissant de rapports privilégiés avec le chef de l'Etat auprès duquel il est accrédité (c'est plus méritoire qu'avec le

sien,

.,.,.,

quoique moins utile !), fréquentant également les chefs de

l'opposition (pour les lendemains imprévisibles), recevant continuellement une multitude de gens disparates qui se trouvent bien entre eux et sous son toit: Quel portrait idéal! II en existe. Ils ne sont pas nombreux. L'ambassadeur, ex-apprenti politicien ou ex-officier de l'armée, éloigné par une purge interne ou récompensé pour des services inavouables, isolé dans sa résidence dont il sort seulement pour aller au cinéma, inconnu de ses propres collègues. Quelle différence! Il en existe et ils sont plus nombreux qu'on ne le croît. Il yale bureaucrate qui a réussi à percer (le nom, l'argent, le piston, la chance, la flatterie ?). Il n'apprendra jamais. Il a conscience de sa valeur, traite ses subordonnés avec arrogance, commet gaffe sur gaffe, reçoit en masse pour se débarrasser et invite même le garagiste et le fleuriste pour avoir des rabais. Il se plaint de tout, critique tout le monde, ressasse sa rogne et attend son transfert.. Il en existe; j'en ai connu. Dans cette 'liste noire', on pourrait inclure l'ingénu qui vient d'atteindre ce grade et croit que 'c'est arrivé'; l'ivrogne qui doit toujours être accompagné d'un subalterne pour le soutenir et l'empêcher de faire pipi sur les tapis des résidences de ses collègues; le malheureux qui doit déjouer les intrigues de partout, enfin celui qui ne sait rien, ne voit rien, ne comprend rien et tâche de s'acoquiner avec les collègues de tous les grades qui lui donnent une copie de leurs rapports. Je n'en fmirais pas. Heureusement, il y a une honorable quantité de 'bons' qui sauvent la renommée.
Le hasard a voulu que dans ce modeste écrit, il y ait un peu de tout!

Lettres de créance.
Simplement une lettre d'un chef d'Etat au collègue de même rang, d'un pays ami, lui demandant de bien vouloir recevoir le porteur et le reconnaître comme' Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire' de son pays. Il y a des variantes, des adaptations, des spécifications de toutes sortes. Un acte de 6

courtoisie pour demander que le représentant soit reconnu comme tel et faire savoir qu'il a la faculté d'agir au nom du signataire. Généralement cette démarche revêt un caractère très ostentatoire. A Londres, un carrosse transportera l'envoyé.. Dans quelques pays~ ce dernier devra passer en revue une délégation des forces armées. Beaucoup d'autres se limitent à fIXer une date pour une entrevue avec le chef de l'Etat, à laquelle assisteront le ministre des Affaires étrangères et le directeur du cérémonial (chef du protocole). Dans tous les cas un échange de discours intervient. L'ambassadeur remet le document en mains propres au destinataire et lui exprime le désir de resserrer les liens qui existent entre les deux nations. Le chef d'Etat remercie l'envoyé, formule des vœux pour son collègue et le pays qu'il dirige et invite le nouvel ambassadeur (qui seulement à ce moment est autorisé à porter ce titre) à s'asseoir pour une brève conversation. Ne pas confondre les lettres de créance avec les lettres de cabinet que doit présenter au ministre des Affaires étrangères un fonctionnaire qui assumerait les fonctions de chargé d'affaires permanent. Par contre, en l'absence de l'ambassadeur~ le numéro deux de la mission~ quel que soit son grade~ peut être reconnu comme chargé d'affaires ad-interim, s'il est présenté, avec ce caractère, par simple note verbale.

La valise diplomatique.
Cet objet mystérieux se prête à toutes les fabulations possibles. Les médias ont amplement commenté l'envoi, par le gouvernement des EtatsUnis, d'armes aux fascistes chiliens qui voulaient évincer le président Allende~ et ceci par la valise diplomatique. Il s'agit évidemment d'un inacceptable abus de la part de Washington. Le film de Bunuel montrant un ambassadeur extirpant des paquets de drogue de la valise diplomatique, et tant d'autres cas similaires, ont jeté une ombre sinistre sur cet aspect du travail routinier. En vérité, l'utilisation de la valise est réservée à la correspondance officielle envoyée par un gouvernement à ses missions à l'étranger et vice-versa. Le but est d'assurer la confidentialité de la correspondance et sa bonne réception. Tout autre emploi est interdit. Une 'valise', que ce soit une simple enveloppe ou une dizaine de gros sacs, ne peut être autorisée que sous la responsabilité du ministère ou de l'ambassade. L'inviolabilité est garantie... en principe.

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La 'Valise', dans une mission, est le croque-mitaine brandi pendant les deux jours qui précèdent l'envoi. Si le grand chef a la malencontreuse idée de demander un travail supplémentaire à l'un des fonctionnaires, la riposte ne se fera pas attendre: « Impossible! Je dois m'occuper de la valise. » Si celle-ci est expédiée un jeudi, ne pas songer à commencer une tâche avant la semaine suivante. Dans les missions des 'pays riches' , des fonctionnaires spéciaux voyagent sans arrêt entre les diverses capitales, charriant les gros sacs qui doivent rester à portée de vue. Tant au siège central (le ministère des Affaires étrangères) que dans chaque mission, un fonctionnaire de carrière doit être responsable de la fermeture ou de l'ouverture des 'valises'. Tout abus est impossible, sauf en cas d'une mafia organisée dans la capitale avec son correspondant dans le pays récepteur. Risqué!

Composition d'une mission diplomatique.
Le chef: un ambassadeur ou un chargé d'affaires, soit permanent, soit temporaire. Les postes de ministre-conseillers et même de conseillers n'existent généralement que dans les missions d'une certaine importance. Les premiers, deuxièmes et troisièmes secrétaires complètent le personnel de carrière. Puis viennent la multitude d'attachés, appartenant parfois à d'autres organismes, par exemple la Défense nationale. Dans ce cas, suivant leur grade, ils peuvent figurer dans la 'liste diplomatique', soit immédiatement après l'ambassadeur ou intercalés parmi le personnel de carrière. Il en est de même pour les fonctionnaires d'Etat en charge des questions commerciales, financières, etc. Certaines 'grosses ambassades' en incluent jusqu'à une centaine! Les attachés 'pour les questions atomiques' ou les 'pêcheries' ou le 'café' sont des spécialistes ayant besoin d'être membres d'une ambassade pour leur ouvrir les portes concernant leur domaine. Par contre, ceux qui intègrent la carrière des 'Services parallèles' figurent dans la liste diplomatique au niveau qui correspond à leur grade, mais, évidemment sans détailler leur appartenance. Ils forment la cohorte des' infiltrés' . Il arrive que l'ambassadeur figure parmi eux, mais nul n'est censé le savoir! N'oublions pas que les diplomates sont souvent considérés comme des espions, du fait 8

que leurs objectifs sont identiques à ceux de ces derniers, mais exercés en plein jour... Le ministère des Affaires étrangères iranien publia, en mars 1979, une liste de cent quatre diplomates, démis de leurs fonctions 'pour avoir été au service de la 'Savak'. N'approfondissons pas trop dans d'autres pays!

Le protocole.
Mot sacro-saint et aussi vague que mystérieux~ Un ensemble de normes, rigide et tyrannique, qui ne se discute pas. Il s'impose, s'administre, se renouvelle (lentement) par les chefs du cérémonial et experts juridiques de par le monde qui suivent la tradition internationale~ Diffusé par des livres savants où tous les cas sont censés être prévus, il s'applique strictement audelà du pensable. Malgré cela, chaque pays établit ses propres normes. Un exemple: dans certains Etats où la religion catholique est majoritaire, le nonce apostolique (à peine débarqué) devient le doyen du corps diplomatique. Dans tous les autres, cette charge honorifique revient à l'ambassadeur ayant présenté le premier ses lettres de créance~ De plus en plus fréquemment, les chefs d'Etat 'groupent' les envoyés pour les recevoir le même jour, histoire de liquider plus rapidement la corvée! L'heure fixera l'ancienneté du chef de mission~ Celui reçu à 10 heures du matin aura la préséance, dans un dîner ou en toute autre occasion, sur son collègue reçu une demi-heure après. La rédaction d'une note ou d'une lettre adressée à une autre autorité supérieure doit observer le style en usage. Un président de la République en visite officielle ne peut être reçu que par son égal, mais les normes peuvent s'assouplir avec des prétextes variés. Pourriez-vous imaginer la reine d'Angleterre allant poireauter à Heathrow pour attendre le président d'Haïti? Ce même cas (une visite officielle) implique un programme rigoureux: le choix de la fanfare de régiment qui interprétera les hymnes nationaux, les places dans les limousines, les jours et heures des audiences, l'opportunité éventuelle d'une conférence de presse, le choix des invités aux deux banquets offerts par chacun des chefs d'Etat, le placement à table, un possible contact avec les chefs de J'opposition, si elle existe... et une infinité

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d'autres détails. Une visite officielle signifie l'un des pires casse-tête pour les fonctionnaires directement impliqués. Pour citer un seul cas: le placement des convives doit être combiné souvent quelques heures avant le banquet. L'archevêque passe-t-il avant le président de la Chambre des députés? Dans certains pays le problème ne se présente pas... faute de combattant! Toutes les préséances internes figurent dans le 'Livre', mais les cas varient à l'infini: le secrétaire général du parti unique du visiteur aura-t-il le pas sur le ministre local de la Justice? Les drames de dernière heure sont les pires. La femme du ministre de l'Intérieur du pays visiteur souffre subitement d'une colique néphrétique. Tout est chambardé. Ruée des fonctionnaires pour changer tous les cartons placés derrière les assiettes. Au moment de prendre un siège, le chef de la section' Asie' du ministère local cherche désespérément sa place. Il a omis de regarder le plan de table. En fait, par oubli peut-être, il n'y figure pas. Pour ne pas lui infliger une honte publique, un jeune du protocole lui cédera sa place et ira se consoler à la cuisine... ou à l'hôtel voisin. Le 'Cérémonial' (nom pompeux qui se veut l'équivalent à 'Protocole') doit maintenir à jour la 'liste diplomatique' qui se réédite périodiquement à cause du va-et-vient constant des fonctionnaires. Un cas pittoresque: Un ambassadeur figurait dans le fascicule en question comme 'célibataire' et comme tel, était poursuivi par les femmes qui pullulent dans toutes les réceptions. Un beau jour l'épouse légitime apparaît et la panique règne. Par contre un de ses collègues apparaissait comme marié et le nom de l'épouse était mentionné, quand soudain, débarqua la 'vraie'. Pas confortable pour la bonne amie. .. Dans les ministères, les fonctionnaires du protocole sont souvent un peu décriés par leurs collègues en charge des questions politiques ou commerciales. Certes les occupations sont moins intellectuelles, mais la proximité des grands chefs leur permet de choisir les meilleures destinations.

Les décorations.
Il n'est pas rare de ressentir une vague admiration pour les breloques que portent quelques fois les diplomates. Tellement de mérites qui s'accumulent sur les poitrines ou autour du cou. Maintenant elles ont tendances à rester

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dans leurs coffrets de velours jusqu'à l'enterrement~ Par contre, il est de bon ton d'en placer la preuve à la boutonnière gauche de son veston. Un simple cylindre en tissu qui peut, à mesure que le grade s'amplifie, s'agrandir d'une languette: argentée pour un 'Officier', mi-argentée mi-dorée pour un 'Commandeur', toute dorée pour un 'Grand Officier', etc. J'en ai quatre mais ne les porte jamais, sinon chez les représentants du pays qui m'a honoré pour prouver que j'en suis fier~Il est difficile d'en porter plusieurs à la fois. Les militaires américains et russes sont maîtres en la matière, ainsi que (feu) Amin Dada. Peu d'initiés savent que tout diplomate qui passe au moins deux ans dans une capitale reçoit automatiquement 'sa' décoration, dont la catégorie dépend de son grade dans la liste diplomatique. L'attaché de presse devenu la coqueluche de la ville, qui a su faire respecter et admirer son pays, ne pourra être que 'Chevalier'. L'ambassadeur aux mille 'bévues' et dont tous attendent avec anxiété le transfert, aura droit à devenir 'Grand Officier' ... Dans tous les cas, le cérémonial est maître. Le Conseil de l'Ordre ne fait que ratifier. Un ambassadeur résident souhaitait faire plaisir à son ministre des Travaux publics qui pouvait donner un poste à son beau-frère. Visite au sous-chef du protocole. « Pourriez-vous donner une décoration à mon ministre untel, qui adore votre pays? En contrepartie, je vous fais nommer 'Grand Officier '. » Affaire conclue. Si certains diplomates ont moins de décorations que d'autres, n'en déduisez pas qu'ils ont moins de mérites. Ils peuvent avoir servi à Washington, à Berne, à Moscou où les étrangers ne peuvent recevoir de décorations~ Ou bien ils sont restés dans la même capitale une douzaine d'années et ont reçu la même décoration dans les catégories ascendantes. Il n'y aura que la dernière qui compte. Les breloques sont généralement en toc. Dans les autres cas, les bénéficiaires sont priés de les restituer lorsqu'ils quittent ce monde. Ne pas oublier de laisser l'adresse à la famille...

Il

INTRODUCTION

Cet ouvrage a les vertus (ou les vices) du caméléon. Il se voulait un essai, oh ! Combien superficiel et sans prétentions, sur la diplomatie: compléter pour un éventuel lecteur ses connaissances en la matière, par une série d'anecdotes vécues e~ surtou~ lui souhaiter de sourire, voire rire, le plus fréquemment possible. Il s'avéra que l'expérience personnelle noyait la théorie. Vite, il advint que l'idée initiale se transformait en une autobiographie de l'auteur. Et puis, ... pourquoi pas? Imaginons un titre: 'Mémoires d'un diplomate... chilien !' Au moins, avant d'aller décorer le firmament, j'aurai eu la satisfaction de coucher sur le papier une partie (.. .racontable !) de ce qui s'est accumulé dans ma tête... Il faut bien se convaincre que le représentant d'un pays "moyen" (comme c'est le cas) fait face aux même devoirs et circonstances que doit affronter l'envoyé d'une grande puissance. Le premier jouit cependant d'un avantage insoupçonné: la parcimonie des budgets nationaux provoque une réduction du personnel. Ainsi dans une mission quelquefois réduite à un ou deux fonctionnaires, ceux-ci doivent prendre en charge tous les problèmes, d'où une expérience individuelle beaucoup plus vaste. Dois-je ajouter que le texte, dans son intégralité (ainsi que les personnages) se conforment strictement à la vérité. La remarque usuelle: 'T oute ressemblance etc.' ne s'applique pas.

JEUNESSE ET PREMIER
LE CHILI 1920

CONTACT

AVEC

-

1938

Juillet 1920~ Naissance à Lyon~ Une des villes où mon père, parmi plusieurs postes consulaires, représenta son pays: le Chili. Il descendait d'une vieille famille espagnole, Prieto de la Espriella, arrivée dans cette lointaine contrée en 1760. Quatorzième enfant d'un couple qui venait s'installer chaque année, pendant plusieurs mois, à Paris où il naquit Il fut inscrit à l'école de Juilly, dés son plus jeune âge, comme interne, jusqu'à la fin de ses études. Puis un institut, près de S1. Galien (Suisse), pour apprendre l'allemand. Retour à Valparaiso, juste à temps pour le fameux tremblement de terre de 1906. Un père exemplaire, d'une bonté, intégrité et loyauté sans pareilles. Ma mère: de pure souche de la capitale des Gaules. Une sainte, un être unique, qu'un livre ne suffirait pas à dépeindre~ Son père, commissaire aux Comptes, créateur d'un journal républicain et catholique (au titre assez osé pour l'époque: 'Le Salut Public' !). Président à un moment, du Rotary club; en une autre occasion dirigeant le pèlerinage national français à Lourdes~ Il fonda une école pour former des jeunes, sans ressources, aspirant au diplôme d'ingénieur. J'ai souvent pensé au 'signe' que pouvait signifier ma naissance dans la ville du fameux 'Guignol', alors qu'au cours de ma vie diplomatique, je devais en rencontrer tellement... ! Ceux qui font rire, ceux qui ne font pas rire. Dans les deux cas, au sens le plus péjoratif. Nous vivions à Paris. Mon frère, Noël, de huit ans mon aîné, décrochant plus tard, à vingt ans ( !), son diplôme d'ingénieur de l'Ecole centrale de 15

Paris~ Atteint en pleine activité d'une sclérose en plaques, il la supporta de longues années avec un courage et une bonne humeur dignes d'admiration. Aujourd'hui, ses nombreux enfants, tous installés dans le sud de la France, officier de marine, professeur de philosophie, libraire, cardiologue, etc. constituent ma proche famille. Pour ma part, j'entrais au collège Stanislas, puis au lycée Buffon (une préférence pour l'éducation laïque...). Pour les' grandes vacances', une maison, construite par mon grand-père, dans les monts du Lyonnais. Un hectare, avec des arbres impressionnants, une grande pelouse, entourée de rosiers, d'œillets, la 'salle d'ombrage' avec ses magnifiques platanes, les rhododendrons, les thuyas, la charmille. .. Doux souvenirs. Quand il était à Lyon, mon grand-père, qui aimait la bonne chère, engouffrait un repas chez lui, préparé par sa fidèle servante (experte en gastronomie) avant d'assister aux banquets (au moins cinq plats principaux...) auxquels le conviaient les multiples conseils d'administration dont il faisait partie. A la campagne, un régime plus sobre. Plus tard, après le décès de ma grand-mère, la maladie (Parkinson) l'obligea à fréquenter davantage sa 'campagne'. Quant à moi, je grimpais sur un immense marronnier ou tout en haut du 'grand cèdre', lisant, ainsi perché, des journées entières, livres et revues (pas toutes 'pour mon âge' !) piochés dans la grande bibliothèque. Lorsque sa fin semblait approcher, ma mère, fille unique, souhaita l'accompagner. Installation à Lyon, dans son vaste appartement, dominant la place de la République. Rentrée des classes chez les pères lazaristes. Après une semaine, je décidais d'en sortir... Mes parents, avec leur intelligence et leur esprit ouvert, ne firent aucune objection. Inscription au lycée Ampère, d'heureuse mémoire. Le 'bachot' suivit. Pendant ce temps, la maladie de son père progressait, ma mère ne pouvait le laisser seul. Le décès survint. Les funérailles me parurent impressionnantes et ... interminables Plus rien ne pouvait retarder le voyage au Chili..., envisagé et souhaité depuis des mois. Départ; embarquement à Villefranche-sur-Mer sur l'Augustus, le magnifique transatlantique italien englouti dans la Méditerranée au cours de la deuxième guerre mondiale. Traversée inoubliable... ! Découverte de Rio de Janeiro. La plus belle baie du monde apparaissant, lentement, au rythme du bateau. Spectaculaire! La plage de Copacabana, (déjà bordée d'édifices, en 1936, dont le plus élevé ne dépassait pas deux étages !) ; le Pao do Azucar 16

et, comme toile de fond, l'immense forêt de Tijuca, encore vierge" Grimpée au Corcovado, au pied de l'immense Christ, qui domine toutes ces merveilles. J'en profitai pour rédiger mon premier article journalistique, évidemment pour 'Le Salut public' ! Abandonnant Rio, le navire fit escale à Santos, le port de Sao Paulo, la gigantesque capitale économique du Brésil. Le plus haut édifice, l'hôtel Esplanade (avec, je crois, deux étages) dominait le reste des maisons (de nos jours: une forêt de gratte-ciel). Enfin Montevideo, capitale de l'Uruguay, avant le 'terminus' : Buenos Aires. Pour atteindre le Chili, seul transport possible alors: le train jusqu'à Mendoza, au pied de la cordillère des Andes. Là, un chemin de fer spécial, le 'Transandino', muni d'un immense chasse-neige. Spectacle majestueux. Mon père me raconta ce même voyage, effectué par lui, seul, en novembre 1916. En voici la narration: « A la frontière, impossible de continuer.. Une tempête de neige venait de s'abattre. Seule possibilité: retourner à Buenos Aires et s'embarquer sur un bateau qui emprunterait le détroit de Magellan et remonterait l'océan Pacifique jusqu'à Valparaisor Je connaissais un compatriote, parmi les voyageurs, qui me proposa 'sa solution' : trouver un sac de jute, s'asseoir dessus, et glisser, près de 4000 mètres de dénivellation, jusqu'à Los Andes (petite ville, siège de la douane et de la police)r Avec ta mère et ton frère tout jeune, restés en Europe, je ne pouvais courir un tel risque. Je dus adopter la solution la plus longue. J'encourus les perpétuelles tempêtes de la fin du continent et après un mal de mer permanent, débarquai à Valparaiso. Quelques jours plus tard, à Santiago, je me trouvai dans la rue avec le lugeur improvisé: - « Eh ! Alors? » - « Fantastique, impressionnant! Je suis ici depuis un bon mois... ! » Quant à nous, la chance nous favorisa" De la neige, évidemment, mais le train pouvait affronter la descente. Première étape, Valparaiso, le port mythique, qui eut son heure de gloire lorsque les bateaux venant d'Europe devaient y faire escale, avant de se diriger vers San Francisco et cela jusqu'à l'ouverture du canal de Panama. Enfin Santiago! Une nuée de cousins, d'oncles, de tantes.. J'eus ma première humiliation: dès que j'ouvrais la bouche, un éclat de rire bienveillant pour se moquer de mon espagnol trébuchant, aggravé par un fort accent français. Au bout de quelques mois, je

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fus promptement assimilé, mais un zest d'accent persiste jusqu'à maintenant, qui est plutôt un non-accent chilien.

Santiago n'est pas le ChilL La partie davantage connue s'étend de la région centrale (Valparaiso et la capitale) à Puerto Montt, 1000 kilomètres plus au sud. Depuis ce port, avant la fin du continent et... l'Antarctique, des îles, des forêts, des fjords, des glaciers à fleur d'eau. N'oublions pas t Ce pays se caractérise par son 'étroitesse'. On dit souvent: 'Ses habitants doivent dormir debout, faute de place!' . Train de nuit et, au matin, l'escale d'Osorno, une heure avant le terminus. Dimanche. L'église, en face de l'hôtel. Un prêtre blond prêchait... en allemand. Sur la place, une 'Deutsche Apotheke'. Le restaurant offrait plusieurs menus, tous en allemand. Utile d'expliquer qu'au XIXème siècle, un groupe important de germaniques protestants fut invité à s'installer dans la région. Le navire les abandonna à leur sort, sur une plage. Plus tard, une deuxième vague, catholique cette fois, fuyant leur patrie également pour des motifs religieux. Après de rudes efforts (avec un climat aussi froid et pluvieux que leur terre d'origine) ils transformèrent cette immense région, devenue la plus laborieuse du pays. Paysages superbes: volcans enneigés l'année durant, sporadiquement en activité; lacs et rivières à profusion; bourgades avec le cachet des maisons en bois, bavaroises. La minorité allemande devint prépondérante.. En 1936, lors de cette visite, Osorno était placardée d'affiches avec le portrait du 'chef, Jorge Gonzalez von Marées, la croix gammée sur son brassard. Au cours du conflit mondial, les sousmarins allemands venaient s'approvisionner dans les multiples et immenses propriétés sur le littoral du Pacifique, sans contrôle possible. Plus tard, beaucoup 'émigrèrent' vers la capitale. En 1954, le président de la cour suprême s'appelait Schepeler, le ministre de l'Intérieur, Koch, et celui des Affaires étrangères, Fenner. Tous, de nos jours, de loyaux démocrates. J'ai trouvé utile de mentionner cette influence allemande (dont le Chili est fier) mais nous aurons l'occasion d'y revenir.. Les étrangers, encore maintenant, s'étonnent de voir défiler nos troupes au pas de l'oie, avec des casques à pointe. Il faudrait leur rappeler que le gouvernement de Santiago, plus d'un siècle auparavant, avait demandé à la France d'envoyer des instructeurs militaires. Paris ne répondit jamais. Se tournant alors vers Berlin; quelques mois plus tard, une délégation nourrie vint s'installer, sous le commandement du général Korner. Entre la pratique de la langue, la découverte du pays, les thés, déjeuners, parties de campagne avec la famille et des amis de mes parents, le temps 18

passa vite~ Je suivis, le soir, des cours à l'université Catholique, pour me perfectionner en espagnol, apprendre à écrire à la machine, la comptabilité, etc. Tout faillit 'capoter' avec une grave fièvre typhoïde. Trois des plus éminents médecins et spécialistes confessèrent à mes parents: 'plus d'espoir!' Pénicilline et antibiotiques encore inexistants. Mes parents, atterrés, convoquèrent (sur le conseil d'un ami) un médecin italien inconnu, qui recevait ses patients (paraît-il) à la lumière d'une bougier Perdu pour perdu, on ne risquait rien. Le généraliste pénétra dans la pénombre. Il me parût, dans ma fièvre, un géant avec une figure agréable. D'un geste rapide (devant ma mère ahurie) il précipita dans la corbeille à papiers la totalité des potions, pilules, dragées, capsules, etc. qui jonchaient la table et prescrit différentes médecines naturelles et du sang de bœuf... chaud. En peu de jours, la fièvre tomba, je commençais à prendre quelques forces et la guérison s'amorça. Maigre comme un poisson sec, il m'interdit de monter les escaliers, de marcher vite et de faire le moindre effort, pendant deux mois. Que faire alors? Un de mes compagnons de cours à l'université accepta, ravi, de venir chaque jour pour de longues parties d' échecs~ Nous étions presque de même force et pouvions, entre deux 'mats', bavarder en espagnol. Double pratique. De plus, chaque jour ouvrable, une sympathique professeur de l'école Vittorio Montiglio venait m'enseigner la langue de Dante, jusqu'à pouvoir la parler correctement. Je voulais prouver ma gratitude au médecin italien qui m'avait sauvé. Je ne pouvais imaginer que ces leçons me permettraient, un jour, d'être nommé secrétaire d'ambassade à Rome~r~Il me restait quelques heures libres et, comme distraction, ayant pratiqué en France les mots croisés, je m'efforçai de construire des grilles... et de les remplir avec le moins de carrés noirs possible~ Résultat: passer un temps fou à feuilleter le dictionnaire... et apprendre des milliers de mots qui m'aidèrent à dominer l'espagnol. Une fois rétabli, je continuai l'exercice et réussis à vendre 'mes mots croisés' à des revues. Le début d'une fortune: chaque production méritait le paiement d'un demi dollar! Ma mère fut convoquée par le notaire lyonnais chargé de la succession de son père pour examiner et signer les documents indispensables. Même si l'héritage ne pesait pas lourd (le défunt avait donné la plus grande partie de sa fortune à l'école qu'il avait créée, agrandie, modernisée et qui était en plein développement). Nous devions nous contenter d'admirer le buste qui trônait dans l'entrée du bâtiment... Après le décès de mon père puis de ma mère, les urnes contenant leurs cendres furent déposées dans la tombe de famille, à Lyon. L'aumônier de l'école vint pour officier la cérémonie. J'avais religieusement gardé une enveloppe conservée par mon père durant 19

toute sa vie. Elle portait la mention inscrite au crayon: 'Tierra chilena'. Un peu de terre qu'il avait recueillie sur le sol de son pays aimé. Elle entoure maintenant ses cendres. Mes parents, pendant ce séjour à Santiago, rencontraient parfois un politicien de petite taille, moustachu, le visage très foncé, professeur à l'université d'Etat, ancien ministre de l'Education nationale. Son nom: Pedro Aguirre Cerda. Ce dernier, au cours d'un long séjour à Paris, avait pu apprécier la gentillesse et l'aide de mon père. Un contact amical s'établit. Avant de partir du Chili, une visite d'adieu s'imposait. Il nous invita tous les trois à prendre le thé dans sa magnifique demeure, aux pourtours en arcades, très aérée. Toutes proches, une colline et l'immense vigne dont la renommée dure encore. Après le thé, son épouse, d'une bonté et douceur légendaires, resta avec mes parents tandis que 'don Pedro' m'invitait à grimper sur la colline. Arrivé au faîte: surprise. Il sortit de sa poche un manuscrit et m'avertit: - « C'est le discours que je dois prononcer demain matin au théâtre municipal devant les militants des partis qui forment le front populaire. Ils ont l'intention de m'élire candidat à la présidence de la République. » Je répondis que j'étais au courant de l'événement. II continua: - « Tu es jeune. Tu as connu lefront populaire français. J'aimerais que tu ['écoules et me dises ta réaction. » A mesure que je suivais le discours de ce politicien chevronné, chef du parti radical, susceptible de devenir le dirigeant suprême de ce pays (pour moi si nouveau et plein de promesses), je me sentais à la fois entrer dans un monde inconnu, guidé par celui qui en avait la clé, tout en me trouvant, dans l'inexpérience de mes 17 ans, face à une responsabilité qui me faisait peur : celle de répondre honnêtement et dans la mesure de mes pauvres moyens, à la confiance qui m'était octroyée. En même temps, la logique de l'exposé, l'argumentation qui justifiait la candidature mais surtout la description d'une situation politique, sociale, économique que je n'avais pu percevoir dans le cercle limité de ma nouvelle famille, tout comme la rigueur cartésienne de ce texte, furent pour moi, une révélation en douceur d'un état de choses qui devait changer. Les privilèges d'un petit groupe, consolidé par la fortune, la propriété de tous les biens fonciers et une solide implantation de principes traditionnels et religieux, ne pouvaient constituer un obstacle irréductible au progrès et aux aspirations populaires. Sans avoir le temps de m'en rendre compte, ce fut comme une conversion à un nouvel idéal. 20

Aussi, la lecture achevée, je tis l'effort, dans mon espagnol encore mal assuré, d'exprimer mon enthousiasme et mon adhésion et le souhait de contribuer, dans la mesure de mes pauvres moyens, à la réalisation de ce programme. Le lendemain, bien évidemment, je courus au théâtre (dont Garnier fit les plans) et parvint à me faufiler afin d'entendre les discours dont aucun n'arrivait à la cheville de celui du candidat plébiscité par la foule. Je ressentis un certain malaise en découvrant la forêt de drapeaux rouges des militants communistes puis je fus ébahi par une Marseillaise inattendue (l'hymne adopté par le parti socialiste) dont je n'arrivais pas à saisir le texte, en espagnol, plus hurlé que chanté. .. Depuis lors mon cœur restera à gauche. .. La publication à Lyon de quelques articles sur le Chili, suivis d'autres dans des quotidiens de Santiago, m'incita à maintenir des liens avec la presse. Je pus ainsi obtenir, avant notre départ, un carnet de journaliste (genre de 'laissez-passer') en qualité de 'correspondant en voyage', ce qui ne compromettait personne mais me permit, une fois en Europe, de fréquenter les couloirs de la moribonde Société des Nations. Traversée sur un paquebot allemand, le 'Cap Arcona'. Mon père, probablement en souvenir de son long séjour en Suisse durant sa toute jeunesse et aussi de ses excursions autour du Léman (quand nous passions chaque année une partie des vacances dans un village-frontière sur ce même lac), décida de s'installer à Lausanne. Le ministre des Mfaires étrangères avait accédé à son souhait, basé sur les anciennes responsabilités consulaires qu'il avait remplies dans le passé, et le nomma consul honoraire du Chili dans cette ville avec juridiction sur les cantons romands. La lecture des journaux de Santiago, envoyés par la 'valise' permettait de suivre l'évolution de la campagne présidentielle. Malgré un grand enthousiasme dans tout le pays en faveur du candidat populaire, il semblait bien difficile d'éviter le triomphe de celui de la droite.. Ce dernier, très fortuné, appuyé massivement par les milieux d'affaires, comptant sur l'appui inconditionnel des propriétaires terriens, plus la pression énorme exercée par l'Eglise, était certain de la victoire. Le jour 'J'arriva et il fallait attendre le lendemain pour recevoir télégramme circulaire, envoyé à tous les chefs de mission et consuls, avec nom de l'élu et les pourcentages obtenus. Cependant, peu après minuit, téléphone retentit. Au bout du fil, le conseiller commercial de l'ambassade 21 le le le à

Paris, (ami de mon père), le seul fonctionnaire de la mission qui n'était pas affilié aux partis de droite:

- « Quoi?

- « Nous

avons gagné!

»

C'est sérieux?

Vous avez déjà reçu la communication?

»

-« Non, mais je suis un ami de la couturière de l'ambassadrice. Cette dernière vient de l'appeler pour annuler toutes les robes commandées! » De bonne heure, le facteur apporta le télégramme: 'Le professeur Pedro Aguirre Cerda a obtenu la majorité'. Seulement en fin de journée (compte tenu du décalage horaire), on apprenait que, sur quelques millions de votes, la différence se chiffrait à un peu plus de 800 voix... ! Malgré cette victoire tellement étroite, la droite, démocratiquement, s'inclina. Mais les rumeurs envahirent le pays: « On va brûler les églises,. les hordes populaires vont violer toutes les religieuses,. les faillites vont ruiner les épargnants », etc. etc. Rien de tout cela n'eut lieu, et le président Aguirre prêta serment et forma son Cabinet. Pour la première fois dans l'histoire du Chili, la gauche accéda au pouvoir.

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PREMIERS

PAS DANS LA DIPLOMATIE 1938 - 1940

Une 'épuration' de toute l'administration sembla indispensable~ Comment laisser les leviers de commande à ceux qui, installés de génération en génération, ne pouvaient garantir leur loyauté envers une politique diamétralement différente... ? L'exemple venait des Etats-Unis (le 'spoil system' et cela dure encore...). Les Affaires étrangères ne pouvaient pas créer une exception. Pratiquement tous les ambassadeurs et une grande majorité de consuls furent poliment priés de prendre un repos (plus ou moins bien mérité...). La Suisse se trouva sans représentation chilienne à Berne et à Zürich. Quelques jours passèrent. Mon père reçut une lettre de son ami le président, lui demandant d'accepter, en sa qualité de consul à Lausanne, de prendre en charge les intérêts chiliens sur le territoire de la Confédération, le temps de trouver les candidats aux postes vacants. Il demandait une réponse urgente, afin d'informer les autorités helvétiques. Mon père ne jouissait pas d'une bonne santé. Sa vue s'affaiblissait nettement (il termina sa vie totalement aveugle) et l'artériosclérose se manifestait déjà clairement. Sa réaction fut immédiate: - « Impensable" Je suis trop fatigué pour me mettre cette double charge sur le dos. Pedro (le président) comprendra et me pardonnera. Rédigeons un télégramme dans ce sens. » Je sentis que ce pouvait être une occasion unique. Sans hésiter, j'intervins: - « Accepte! Je ferai tout le travail. Tu ne peux refuser ce service à ton ami qui, de plus, est le chef de l'Etat. Tu verras! L'idée m'enthousiasme. Fais-le aussi pour moi! » 23

Mon père, dans son immense bonté, se laissa persuader. Maintenant, il fallait faire vite. Dispositions immédiates pour amener à Lausanne toutes les archives de correspondance de Berne et de Zürich. Il fallait bien apprendre comment rédiger une communication au ministère, à Santiago et aux autorités suisses, s'occuper de la comptabilité et, surtout, être au courant de tous les problèmes en suspens. Plonger des jours et des nuits dans ces innombrables dossiers, apprendre, apprendre et découvrir qu'au fond, ce n'est pas si sorcier! Mon père était à la fois inquiet (c'était son caractère) et étonné de voir que tout ne se passait pas si mal. Malgré cela, il était chaque jour à l'affût d'un télégramme ou d'une communication officielle lui annonçant la ou les nominations des successeurs des anciens fonctionnaires. Cela prit presque deux ans... La situation en Europe commençait à se dégrader progressivement. Bien peu crurent au 'succès' de Munich. Pendant ce temps, les Sud-Américains, en vacances, en traitement, en voyage d'affaires, paniquèrent à l'idée de rester bloqués sans pouvoir rejoindre leurs familles, menacés, de plus, de se trouver sans ressources. Ce fut une obligation morale et professionnelle de porter aide, non seulement à nos compatriotes, mais aux ressortissants d'autres pays proches du nôtre, qui demandaient conseil et, souvent, une intervention. Quelques cas, parfois douloureux ou cocasses, se présentaient. Des malades (tuberculeux, à Leysin et à Davos) hésitant à poursuivre leurs soins mais sans les moyens de subsister longtemps. Une jeune femme, persuadée par son médecin qu'elle était gravement atteinte, supplia notre présence pour l'arracher à la clinique, celle-ci n'entendant pas lâcher cette riche patiente... Combien de passeports, de visas de transit à obtenir! Les sujets chiliens surgissaient de partout. Connaissant cette manie de bouger qui colle à la peau de tous mes compatriotes, on a raison de prétendre que si l'on s'aventurait dans le coin le plus perdu du Sahara, on tomberait sur un Chilien. Il faut se rappeler que le canal de Panama fut creusé en bonne partie par eux. La plupart y perdront la vie. Pendant la 'ruée vers l'or', en Californie, ils constituèrent un vaste noyau, comme le prouve la création de la ville de Valparaiso aux Etats-Unis. Beaucoup d'ouvrages ont été écrits à ce sujet... et tous sont ahurissants. Le début de la guerre intensifia l'exode des citoyens allemands d'origine juive vers la Suisse. Ces réfugiés étaient menacés de refoulement vers

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l'Allemagne, s'ils ne trouvaient pas rapidement la possibilité de repartir vers une terre d'accueil hors d'Europe. Une organisation se créa (je crois sous les auspices du Congrès juif mondial), avec des ramifications dans un nombre de pays pour trouver des solutions au cas par cas. C'est ainsi que le ministre des Mfaires étrangères, à Santiago, fut convaincu (pour des raisons humanitaires) d'accepter un grand nombre de ces réfugiés. Les consulats chiliens à Brême et autres villes allemandes, ainsi qu'en Suisse, reçurent des ordres pour délivrer des visas. Au début, ce furent des cas isolés. Des télégrammes les remplacèrent. Leur fréquence s'amplifia. Quelquefois, avant même que les intéressés ne manifestent leur présence et indiquent les moyens de les joindre, des ordres pressants et péremptoires affluèrent. Mon père s'inquiéta. Ces télégrammes, en langage ouvert, mais sans signature, seraient-ils authentiques? Ou simplement envoyés par quelqu'un se présentant au bureau des télégraphes? L'enjeu était de taille. Délivrer des visas, en cette période trouble, impliquait une grave responsabilité. Mon père exigea une confirmation écrite. Pendant que les télégrammes s'accumulaient, les intéressés harcelaient (par téléphone) nos bureaux, et le ton des instructions frôlait l'insolence. Finalement, une lettre du ministère ratifia les ordres en suspens, surpris qu'il existe des doutes et confirmant d'avance les ordres qui parviendraient postérieurement. Une signature illisible. Aucune mention du titre ou des fonctions de l'expéditeur. Câble au ministère demandant que celui-ci veuille bien s'identifier.. . La réponse arriva, sans appel: le signataire était le ministre des Affaires étrangères en personne. .. ! Mon père avait rencontré une fois le consul à Brême, qui fut consulté, pour plus de sécurité. En fait, il avait dû augmenter les effectifs du bureau. Il attribua cette avalanche aux pressions de l'organisation indiquée plus haut, qui avait ses entrées au ministère. Rassuré, mon père continua à obéir aux ordres de Santiago, en s'occupant de chaque intéressé, avec la gentillesse qui le caractérisait. Beaucoup d'allemands, de souche juive, ont pu s'installer à Santiago, et ils en sont à la troisième génération. Environ deux ans s'écoulèrent avant que le gouvernement ne se décide à nommer un ministre à Berne. A l'exception de quelques capitales, la plupart des états étrangers maintenaient alors entre eux une légation. De nos jours, l'inflation aidant (?), même de minuscules nations ont droit à un ambassadeur. Cependant, le citoyen choisi qui n'était pas de la carrière, tarda longtemps à décider... de ne pas venir... Les restrictions suisses très bénignes (dans les 25

appartements, de l'eau chaude une fois par semaine, des tickets alimentaires, très peu d'essence, etc.) pouvaient paraître difficiles à endurer pour une personne vivant dans l'abondance totale qui régnait en Amérique latine... Tout à coup, mon père reçoit une lettre du président de la République, chaleureuse, affectueuse. « Je tiens à exprimer ma gratitude pour l'effort que vous avez fait, malgré vos problèmes de santé, et sans recevoir la moindre aide financière du gouvernement... Je viens vous demander, en toute confiance et amitié, de me suggérer ce que je peux faire pour matérialiser ma sincère reconnaissance... » Réponse de mon père: « Pour moi, rien~ Par contre, mon fils, qui a fourni la plus grande partie de l'effort, désirerait commencer une carrière diplomatique dont il croit avoir acquis l'expérience nécessaire. Son incorporation au ministère des Affaires étrangères comblerait mes souhaits et les siens... » Quelques semaines s'écoulèrent. Un autre ministre, Carlos MarIa Lynch, nommé à Berne, accepta immédiatement le poste. Quelle carrière! Début à Paris, puis chargé d'affaires à Madrid. Lorsque la guerre civile commença, il put sauver la vie de plusieurs centaines d'Espagnols (menacés d'être fusillés par des extrémistes) qui furent logés et nourris dans les locaux de l'ambassade, pendant tout le temps que dura ce conflit fratricide. De là, nommé également en qualité de chargé d'affaires à Berlin où il fréquenta, de par ses obligations, tous les personnages du régime nazi (y compris Hitler... ). Il s'adressa de suite à mon père pour obtenir le maximum de détails sur Berne, la vie en Suisse, le travail qui l'attendait, etc. Son intelligence, sa délicatesse, le style de ses lettres, tout démontrait la qualité exceptionnelle de cet homme. Formé, dès son plus jeune âge (son père était ambassadeur à Vienne), il devint un ami, un exemple, un second père pour moi. Sa femme, belle, d'une intelligence remarquable, d'un 'métier' admirable. Tous deux restent à jamais gravés dans mon cœur. Dans ces mêmes jours, la réponse du président Aguirre arriva sous la forme d'une communication du ministère, m'informant que j'étais nommé consul de carrière du Chili, à Zürich ! Abasourdi, sans bien comprendre sur le moment ce qui fi' arrivait, ... et follement heureux. Indispensable: attendre les lettres patentes adressées au président de la Confédération helvétique pour qu'il veuille bien (si le gouvernement suisse l'acceptait) délivrer un exequatur, afm que le nouveau fonctionnaire soit reconnu par les autorités des parties du territoire englobées dans sa 26

juridiction. Généralement un accord tacite permet l'installation d'un consul avant ces formalités qui prennent, tant l'une que l'autre, plusieurs semaines... ou mois. La logique imposait, vu les circonstances, d'attendre l'installation du ministre, pour qu'il fasse cette démarche. Un décret, signé par le président Aguirre, devait me parvenir. Désirant y

obtenir, éventuellement,quelques détails,je l'attendis patiemment. mais en
~ ~

vain! Longtemps après, je sus que le décret avait été mis dans un tiroir pour attendre que l'intéressé atteigne l'âge requis, soit 21 ans.. . Nonobstant, des instructions me parvinrent d'assumer mes fonctions au plus vite... Sur ces entrefaites, le nouveau ministre rejoignit la proche capitale, et, compte tenu des liens amicaux déjà établis par correspondance, il s'arrangea pour effectuer la démarche, avant d'avoir présenté, lui-même, ses lettres de créance.

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