Mémoires d'une adolescence volée

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Ce livre est le troisième tome d'une autobiographie relatant l'histoire mouvementée de l'enfance puis de l'adolescence d'un jeune kabyle. "Qui de nous n'a fait appel à la fée de sa maman dans les moments de terreur qui constituaient le quotidien de notre enfance ? et dans ce quotidien funeste, qui de nous n'a entraperçu un îlot d'espoir ( ... ) Mais combien d'entre nous ont eu la possibilité d'exorciser ces terreurs d'une enfance et d'une adolescence volées ? (...) J'ai largement profité de ce remède en lisant tes livres" (Lounis Aït Menguellet)
Publié le : mardi 1 mai 2007
Lecture(s) : 143
EAN13 : 9782296170483
Nombre de pages : 157
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Mohand-Amokrane

KHEFFACHE

Mémoires

d'une adolescence volée
Algérie 1962-1963

L'Harmattan

à ma deuxième maman Nana Fadhma

1
Porté disparu

Le sous-sol où j'étais livré à moi-même depuis mon arrivée, hier matin, semblait être abandonné. L'obscurité et le silence de cette première nuit insolite, hors de l'hôpital Mustapha, étaient brisés fréquemment par le crépitement des fusillades et des explosions soudaines. Je ne savais pas dans quel quartier d'Alger j'étais pour pouvoir les localiser. Pendant je ne sais combien d'heures, j'écoutais anxieusement pour deviner la distance à laquelle je pouvais les situer. Je guettais le moindre bruit, espérant entendre quelqu'un venir pour m'apaiser. Le tumulte de notre évacuation de la matinée et les quelques va-et-vient de la journée étaient remplacés par un calme lourd et angoissant depuis le début de la soirée. Le temps semblait long, très long. Il ne se passait rien. Quel supplice de ne pouvoir trouver le sommeil. Epuisé, j'ai fini par m'endormir malgré les douleurs et les démangeaisons désagréables de ma jambe sous le plâtre. Il devait être six heures peut-être sept heures, je ne savais pas. Je ne pouvais pas le savoir parce que je n'avais aucun moyen de me localiser: pas de bruit, pas de lumière du jour; la maison semblait avoir été désertée. Depuis que j'étais réveillé, je prêtais l'oreille et je guettais l'escalier étroit dans l'espoir d'entendre quelqu'un ou de voir apparaître un visage familier. De temps en temps, une angoisse me troublait et me plongeait dans l'inquiétude d'avoir été oublié, abandonné ou de voir surgir les frénétiques hommes armés de l'OAS. Totalement immobile et impuissant physiquement, je m'étais appliqué à trouver une solution de survie: je me couvrirais la tête et je ferais te mort si je les voyais, me suis-je rassuré, associant l'inconscience et la vulnérabilité.

Dès que j'ai entendu les premiers signes de vie venir du rez-dechaussée, suivis de quelques mots en arabe, j'ai tressailli. Quelques secondes plus tard j'ai senti de chaudes larmes ruisseler sur mes joues. L'apparition d'une jeune fille devant moi les a vite asséchées. Elle était suivie d'un jeune homme habillé d'une vieille blouse blanche et coiffé d'une casquette de parachutiste relativement neuve. - Allume, lui dit-il pendant qu'il s'affairait à fouiller dans la boîte qu'il avait apportée sous le bras. Elle alluma et immédiatement son regard oblique se dirigea dans ma direction. - Je la mets où, celle-là? lui a-t-elle demandé. - De qui parles-tu? lui a-t-il répondu en poussant derrière son dos la mitraillette qu'il portait en bandoulière. - Je te parle de la seule fille que vous avez ramenée avec vous hier de l'hôpital Mustapha. - Nous n'avons recensé aucune fille, ni d'ailleurs aucune femme. Il n'y avait que des hommes et un garçon, lui précisa-t-il d'un air surpris tout en la fixant, étonné. - Mais si, elle est allongée sur le matelas dans le couloir. - Tu ferais mieux d'aller vérifier conclut-il, en disparaissant dans un vestibule par la porte qu'il venait de déverrouiller. - Oui, je vais voir, lui répliqua-t-elle en s'avançant vers moi d'un pas rapide. Elle s'agenouilla sur le côté de mon matelas et souleva le drap. - Aïe, dis-je. - Tu as mal? me demanda-t-elle en regardant furtivement entre mes jambes. Je n'eus pas le temps de répondre car enchaîna d'une voix discrète, tout en baissant la tête: - Oui, tu as raison, c'est un garçon. C'est seulement à ce moment-là que j'ai compris que j'étais le sujet de leur conversation. L'étrangeté de leur dialogue sur la fille que je n'étais pas m'a surpris mais ne m'a pas contrarié. - C'est trop gros, me dis-je. Personne ne m'a jamais pris pour une fille. J'aimerais bien me regarder dans un miroir pour voir ma tête, mon visage et me rassurer que la souffrance des mois passés n'a pas transformé ma figure. 8

Ma main s'était instinctivement précipitée pour vérifier si mon zizi était toujours là ! J'avoue, tout de même, que sa confusion n'avait nullement affecté mon orgueil; l'entendre me métamorphoser en fille m'aurait probablement humilié dans d'autres circonstances. Après avoir vu de près la mort à l'hôpital Mustapha, j'étais trop heureux d'être là, vivant et bien rassuré, pour prêter attention à ce détail insignifiant. Maintenant que tout était fini, je pouvais bien pardonner cette petite erreur. - Je vais m'occuper de toi. Si tu le veux bien, nous allons tout d'abord faire connaissance, me dit-elle en me regardant d'un air plein de commisération. - Oui, merci madame. J'avais envie d'ajouter: «Avec toutes les joies du monde et tous les plaisirs de la terre. » Je me suis contenté de remercier les fées de maman et de penser à Rebi qui avait eu la gentillesse de me l'envoyer. - Comment t'appelles-tu? me demanda-t-elle d'une voix douce et émue mais clairement gênée. Je lui dis mon nom et mon prénom. - Quel âge as-tu? continua-t-elle d'une voix quelque peu brisée, je crois, par l'émotion. - Quinze ans et quelques mois, lui ai-je répondu en la regardant dans ses grands yeux étincelants qui m'ont fait penser aux olives notres. - Tu as dû vivre des moments d'horreur avec le bombardement d'hier, me dit-elle de sa voix de plus en plus émue me rappelait la douceur et le regard de ma cousine Nora. Je voulais lui dire qu'être enfermé dans une cave pendant toute une nuit, avec des araignées comme seules compagnes, était aussi un enfer. Certes, c'était un petit enfer, mais un enfer quand même... Alors je n'ai rien répondu. A vrai dire, je ne savais que lui répondre puisque je ne réaliserai que bien des années plus tard la gravité douloureuse de toutes ces expériences. - Tu as froid? me demanda-t-elle en tirant la couverture pour me couvrir jusqu'au cou et en continuant à me regarder silencieusement.

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J'ai cru deviner un sentiment de pitié dans ses yeux et de la compassion dans ses gestes maternels. Son sourire rassurant laissait apparaître la blancheur de ses dents contrastant avec la peau de son visage ovale bien bronzé. Ses cheveux longs et frisés étaient en désordre autour de sa figure fatiguée reflétant une vague expression de tristesse. Pendant un court instant, ses joues légèrement rouges m'ont rappelé un éclair de souvenirs qui avaient illuminé un passé paraissant si lointain. J'ai encore pensé à ma cousine et aux filles de mon village. Qu'étaient-elles devenues? me suis-je demandé. J'espérais que les soldats n'avaient pas abusé d'elles comme ils avaient violé Salima Boghni à chaque ratissage, et je me suis demandé si je les reverrais un jour. Ses beaux yeux brillants continuaient à exprimer un grand air de gentillesse que je n'avais pas aperçu depuis longtemps, c'est à dire depuis la dernière visite de maman. Devant le manque de certitude absolue d'exister dans l'univers que j'avais connu en compagnie de mes parents, l'absence d'autres points de repère et la présence de cette créature ont fait jaillir un doute: je me suis demandé si je n'étais pas ailleurs dans un autre monde et si elle n'était véritablement pas une fée. - Rak djidhan', tu as faim? tu as soif? me demanda-t-elle comme pour interrompre le périple tourmenté que j'effectuais dans un passé bien lointain, un présent bien vague et un futur bien incertain. Je ne répondis rien. Elle insista. - Un peu, ai-je répondu. En vérité je ne savais pas. J'avais perdu la sensation du goût des aliments. - Comment t'appelles-tu ? - Malika, me répondit-elle d'une petite voix en voulant s'éloigner. - Comment? lui dis-je, pour l'entendre répéter son prénom et la retenir encore un moment. Elle l'a répété, toujours animée de ce joyeux sourire qui avait créé une sensation instantanée de bien-être dans mon esprit. - Où sommes-nous? lui ai-je demandé Elle semblait ne pas m'avoir entendu. Alors, je me suis interrogé sur les raisons de son long silence; était-ce de la tristesse, de la sagesse ou simplement pensait-elle à autre chose? 10

J'ai répété ma question en haussant légèrement la voix. - Nous sommes au Clos-Salembier, me répondit-elle avec un sourIre. J'avais déjà entendu le nom de cette ville mais je ne pouvais pas la situer. Je lui ai demandé pourquoi j'étais là. Elle m'a répondu que c'était le hasard de la guerre qui m'avait fait venir chez « le nouveau chez-elle ». Pour la retenir davantage et profiter de la chaleur de sa présence, j'ai continué à lui poser des questions auxquelles elle a répondu naturellement et sans effort : - Pourquoi nouveau? - Parce que cette maison appartenait à des Français qui sont rentrés à Marseille, il y a quelques semaines. Avant, nous habitions dans un petit appartement à côté. Une fois qu'elle fût partie, j'ai pensé, maintenant convaincu, que j'étais toujours en vie dans le monde que je connaissais et que je n'avais jamais voulu quitter. C'était le monde extérieur et ses êtres qui m'avaient abandonné. Je ne leur en voulais pas parce que, lors de sa dernière visite, mon père m'avait averti qu'il ne pourrait plus venir à cause des commandos delta triangle de l'OAS. Il m'avait raconté qu'il avait été témoin de certaines barbaries des européens et qu'il risquait sa vie chaque fois qu'il venait me rendre visite. Des années plus tard, il me racontera ses souvenirs effarants de cette période: - La toute dernière fois que je suis venu te voir, j'ai failli me faire abattre par trois jeunes français. L'un d'eux avait déjà sorti son pistolet pour me tirer dessus. Cela s'est passé devant l'hôpital après t'avoir quitté. Si je suis encore vivant aujourd'hui, c'est grâce à Rebi et à une diversion salutaire d'une patrouille militaire qui passait par là par hasard. Je me souviens encore de l'instant où il regarda le ciel en agitant la tête et en concluant par un El-hamdoullah ya Rebi ! J'ai frissonné de frayeur à l'idée que j'aurais pu être orphelin de père dès mon jeune âge. Un long moment s'est écoulé, durant lequel j'ai pu me rendre compte un peu plus de l'étroitesse et de la laideur du couloir. Cette découverte sans trop d'intérêt a vite été supplantée par une vraie odeur de cuisine qui semblait venir du rez-de-chaussée. Mafée est

Il

revenue avec une bassine d'eau, une serviette, du savon, deux petites brioches et une grande tasse de café au lait. - Je vais te laver un peu avant que tu manges car, à en juger par tes oreilles et ton cou, je crois que cela fait quelque temps qu'une goutte d'eau n'est pas tombée sur toi, me dit-elle retroussant les manches de son gilet en laine et laissant apparaître ses avant-bras maigres et duvetés. Elle a commencé par mon visage, ensuite le reste de mon corps qui .n' était pas couvert par le plâtre; elle a fini avec mes mains en me faisant remarquer qu'elle n'avait jamais vu un garçon de mon âge avec des ongles aussi noirs et aussi longs. Pendant qu'elle me faisait la toilette avec ses petites mains longues et chaudes, j'observais sa physionomie reprendre son sourire naturellement agréable chaque fois qu'elle finissait une phrase. Une fois qu'elle eut fini de me laver et qu'elle m'eut recouvert avec un geste que j'ai senti affectueux, j'ai eu envie de lui demander s'il y avait d'autres créatures humaines comme elle dans la maison. Je me suis empressé de déguster la pâtisserie qu'elle venait de .découper en petits morceaux en essayant de chasser les petites mouches qui avaient envahi l'assiette. Je savais par la vibration rapide de leurs ailes qu'elles se régalaient. J'ai ensuite siroté la tasse de café au lait bien sucré avec un plaisir perdu depuis longtemps. J'ai immédiatement senti une douce pointe de bien-être caresser harmonieusement mon corps. Que c'est agréable de manger et de boire sans crainte d'être empoisonné par les infirmiers proches de l'OAS ! - C'était bon? - Oui. - Tu en veux encore, un café au lait, une brioche, ouallah, vraiment? - Non, merci.
;;-

Ch 'bâgh 't, tu en as assez ?

- Oui, répondis-je par politesse, pour ne pas paraître gourmand. - Tant mieux, me dit-elle. Tiens, sers-toi de ce torchon pour chasser les mouches si elles continuent à t'embêter. Après réflexion, je voulus lui réclamer un autre bol de café au lait et un autre gâteau, mais elle m'a surpris avec une nouvelle question: 12

- Depuis combien de temps ne t'es-tu pas fait couper les cheveux? - Je ne sais plus, depuis longtemps. C'était avant d'être hospitalisé, lui ai-je répondu en espérant qu'elle ait plusieurs questions à me poser afin qu'elle reste encore à mes côtés. - Avec la longueur de tes cheveux, tout le monde continuera à te prendre pour une fille, me dit-elle en me dégageant les tempes et le front avec ses gestes toujours délicatement maternels. Je vais demander à ma mère de venir te les couper et de te couper les ongles en même temps. J'ai dit: « Merci madame ». - J'aimerais que tu me parles un peu de toi un jour mais, si tu préfères ne rien dire, je comprendrai. Sans attendre ma réplique, elle enchaîna en haussant la voix: - Alors, où faut-Hie mettre? - Je ne sais pas encore, à aucun endroit bien précis. Il n'y a plus de place en haut, on verra tout à l'heure, a répondu l'homme qui m'avait accompagné pendant tout le trajet de l'hôpital Mustapha à ma nouvelle résidence hospitalière. - Je ne peux pas le laisser dans le couloir, il fait noir et il fait froid. Pourvu qu'il ne soit pas claustrophobe! lui dit-elle avant de disparaître de nouveau dans le sous-sol aménagé en hôpital de fortune. Dès qu'elle fût partie, je me suis rendu compte à quel point j'étais captivé par la douceur de sa présence. Son attitude m'avait laissé une impression de chaleur agréable, surtout quand elle s'était mise à me frotter les mains et à me parler avec sa voix posée qui n'avait d'égale que celle de maman ou de ma deuxième maman. Je suis enfin sorti de cette forme de léthargie cérébrale qui m'avait envahi depuis que j'avais été amené à l'hôpital par mon père, quelques mois auparavant. N'ayant rien d'intéressant pour occuper mon esprit, je ne pouvais m'empêcher de réfléchir aux semaines et peut-être aux mois que j'avais passés avec plus de quarante degrés de fièvre, sans manger, en proie à des délires surnaturels. Je vivais dans un monde effarant où des troncs d'oliviers planaient par dessus ma tête, où des rochers gigantesques roulaient droit sur moi, poussés par d'immenses insectes, où des hordes de sangliers géants m'encerclaient et menaçaient de me dévorer vi13

vant. Je hurlais au secours; j'implorais l'aide de tout mon entourage. Tout le monde m'entendait et me regardait avec indifférence. Personne n'avait pitié de moi pour venir arrêter ces bourdonnements de mouches colossales, cette agitation infernale, ces cauchemars, ces grincements aigus de tôles et ce maillet qui semblait cogner sans interruption quelque part sur ma tête. Cette fièvre, qui me tourmentera pendant bien des mois, a baissé ; elle ne me quittera définitivement que près d'un an et demi plus tard. L'ambiance chaleureuse de la maison, l'hospitalité bienveillante de ses occupants, les voix calmes et rassurantes du nouveau personnel faisaient renaître en moi une espérance que j'avais abandonnée involontairement depuis longtemps. Ici, je ne me sentais ni menacé par les injections mortelles des infirmiers criminels, ni par le personnel sympathisant de l'OAS, ni par les bombardements, ni troublé par la peur de ne plus revoir ma famille. J'ai retrouvé la joie d'entendre les adultes parler et le bonheur d'être de nouveau au milieu d'une véritable chaleur humaine. Je me suis laissé bercer par la sensation d'être sorti définitivement de l'incertitude du lendemain et des dangers quasi permanents de l'OAS et de ses barbouzes. Le lendemain, quand je me suis réveillé, le visage angélique de ma fée était là. Sa présence à deux mètres à peine de moi m'a fait plaisir et m'a pleinement rassuré. Dès qu'elle eut tiré les rideaux, un soleil resplendissant entra par la grande fenêtre de ma nouvelle chambre située au premier étage. Ayant perdu l'habitude de cette lumière naturelle depuis bien des mois, mes yeux se sont sentis agressés; j'ai mis quelque temps à m'accoutumer à cette vive luminosité venue du ciel, où probablement demeurent les fées de maman. Depuis trois jours, les matinées avaient été très agitées: j'avais dû répondre à une multitude de questions de nombreuses personnes qui voulaient savoir « comment j'étais arrivé là », ce que je faisais avant d'être hospitalisé et le salaire que je gagnais par semaine chez le pharmacien Mofaly. Certaines désiraient connaître le nom de mon village, alors que d'autres, pour des raisons que je ne comprenais pas, me demandaient les prénoms de mes frères, de mes sœurs et voulaient tout savoir sur la vie en Kabylie et sur ma 14

famille en particulier. Même si je ne voyais aucun rapport avec la réalité que je vivais à présent, je répondais sans dissimuler la vérité sur notre culture familiale et celle des marabouts que nous sommes. Postérieurement, on me rapportera que mon franc-parler avait provoqué bien des critiques sévères au sein de mes proches. En attendant la première visite d'un médecin, les infirmiers omniprésents s'occupaient hâtivement de nos toilettes, de changer nos lits et de nous donner les soins nécessaires au gré de nos be-

soins et surtout avec les médicamentsdisponibles.

.

- Chut, ne le répète à personne, il n'y a que des calmants; l'OAS a saboté tous les laboratoires et a brûlé tous les médicaments, m'a discrètement confié ma fée. Le va-et-vient incessant du personnel animé par la bonne volonté de nous être agréable me fatiguait; mais je ne me plaignais pas de cette nouvelle attention sympathique que tout le monde m'avait accordée dès mon arrivée. La délicatesse de toutes ces personnes contrastait singulièrement avec l'intense perversité des infirmiers de l'hôpital Mustapha, à l'exception, bien sûr, de madame Lilly. J'avais l'impression que ma vie bourgeonnait de nouveau, surtout depuis que je partageais une chambre du premier étage avec deux autres jeunes malades qui avaient été blessés tout récemment. Les après-midi étaient calmes. Quand ma pensée voulait retrouver la cruauté des épisodes du pavillon Sédillot, je m'efforçais de la faire changer d'orientation. Alors, elle s'envolait vers l'espace que me présentait la vue de ma chambre. Ainsi, de mon lit je pouvais voir le ciel et le soleil. Quel changement! Quel plaisir! J'observais les adolescents passer et me demandais si, maintenant qu'il n'y avait presque plus la guerre, eux aussi étaient indépendants, sans autres obligations que celles dictées par leurs parents. Je regardais de la même façon les adultes marcher paisiblement et me posais des questions sur leur vie, à présent qu'ils pouvaient circuler librement sans risquer de se faire assassiner par les criminels de l'OAS ou d'être arrêtés et malmenés par les parachutistes. Je regardais et comptais le nombre de voitures quand je m'ennuyais. Je distinguais sur le trottoir des petits enfants qui couraient, heureux de respirer normalement la vie. Je pensais peu. Je me souciais peu. Pendant un temps, j'ai cru que ma lucidité diminuait. J'ai supposé que l'isolement l'avait affectée. Non, à vrai 15

dire, j'avais très peu de temps pour réfléchir à autre chose qu'au plaisir d'être entouré à nouveau de visages familiers. Quel serrement de cœur! Même sije me fatiguais vite, je m'efforçais de dissimuler mon épuisement pour savourer le grand soin que tout le monde prenait de moi. Mafée venait me voir trois à quatre fois par jour, toujours souriante et toujours avec son inépuisable politesse, son abondante gentillesse et bien sûr son inoubliable regard plein de tendresse; chacune de ses agréables apparitions me comblait d'allégresse. Elle m'a appris à redécouvrir mon prénom et m'a redonné l'espoir qu'en vérité je n'avais jamais perdu, malgré les épreuves effroyables que j'avais vécues pour des raisons que je ne comprendrai que bien des décennies plus tard: l'avidité insatiable de l'être humain souvent source de toutes les guerres. Au troisième jour, un jeune infirmier nous a informés de la visite du médecin tant attendu. - Un Algérien, médecin du FLN; il arrive de Tunis, nous a-t-il annoncé avec fierté. Dès que la nouvelle fut connue, j'ai été pris de deux formes d'anxiété, celle de l'expectative de la guérison et celle de la perspective de délivrer mon corps du plâtre; elles étaient sans contrainte et construites autour de la vague idée d'un diagnostic positif, si j'en croyais mes nouveaux camarades de chambre et le personnel médical. Ah ! si jamais cet espoir se réalisait, ce serait pour moi la journée la plus heureuse depuis le jour où j'ai trouvé mon premier travail rémunéré chez les pharmaciens Cherqui, il y a déjà une éternité. - Cet homme guérit tout le monde, dit ma fée avec certitude comme pour me donner espoir, courage et confiance. Elle continua en jurant sur Allah le tout puissant que je remarcherai dans quelques semaines. Elle m'assura que mon expérience de l'hôpital Mustapha n'était qu'un cauchemar qui serait vite oublié, lnchallah. Je l'ai crue. Je croyais tout ce qu'elle me disait parce qu'elle me faisait toujours penser à une des fées de maman; aussi, parce que, depuis que j'étais arrivé dans la maison de ses parents, ses paroles étaient magiques et pleines de bon sens. Je n'avais aucune raison de douter des affirmations qu'elle avançait. Et puis, bien sûr, pendant les moments où elle était occupée ailleurs et où le plaisir et la tristesse se côtoyaient pour brouiller ma 16

sensibilité, il était inconcevable de penser à elle sans que des images de maman, de ma deuxième maman, de mes frères et de mes sœurs ne se succèdent. Cette sensibilité, affaiblie par toutes sortes d'idées lugubres, entraînait mon imagination dans une tourmente d'idées noires sur mon village: je me demandais dans quel état je le retrouverais maintenant que la guerre était pratiquement finie; il avait peut-être été rasé par les bombardements de l'armée? Tout le monde parlait de l'excellente réputation de «cet homme ». - Un médecin exceptionnel, un génie qui a fait des miracles dans les rangs de l'Armée de Libération Nationale, disaient les uns. - Un chirurgien avec des mains de magicien et de prophète, capable d'opérer sans laisser de cicatrice, ajoutaient d'autres. Avec ces commentaires sans fin, élogieux et sincères, je me suis senti bien tranquillisé et disposé à faire confiance, toujours dans des illusions liées à mon ignorance et dans l'espoir de me débarrasser de ma coquille de plâtre. C'est tout ce que je souhaitais inconsciemment dans un premier temps. Je le souhaitais parce qu'en voyant toute cette animation dans la rue, je sentais que ma patience commençait à dépérir. J'ai demandé à ma fée d'être mon porte-parole auprès de ce savant exceptionnel. Elle a dit « oui» sans hésitation. J'étais content mais la perspective d'un refus éventuel de ce médecin divin ne me réjouissait guère. La multitude d'hypothèses émises par mes deux voisins me faisaient tout de même douter d'une proche délivrance: Il ne faut pas te faire d'illusions, disait l'un avec un air curieux que je ne lui connaissais pas. - Si l'os n'est pas consolidé, le médecin te fera garder le plâtre, disait l'autre d'un ton peu convaincant. Je sais de quoi je parle et il me montra sa jambe, fier de son malheur et du rôle qu'il avait joué pour libérer l'Algérie. Il concluait toujours ses courtes phrases par ces mots: La patrie nous sera reconnaissante à tous, ta hiaya EIDjazaïr, vive l'Algérie! Son voisin acquiesça en remuant l'index avant de dire « amine ». Ayant trouvé leurs affirmations étranges et douteuses, je leur ai dit successivement qu'ils n'étaient ni Dieu, ni infirmiers, ni médecins pour exprimer un tel diagnostic; je les ai priés de garder leurs opinions singulières pour eux. Devinant leurs mauvaises blagues à

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