Mémoires d'une fille indocile

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« Voici la clé de ton inépuisable sentiment de mal-être dans le monde des émotions : ne jamais devenir comme Marguerite. Ne jamais te résigner, ne jamais blâmer l’autre pour tes propres erreurs. Ne pas devenir une femme qui engloutit tous ceux qui sont proches d’elle dans l’abondante amertume de ses larmes. » L’auteur nous livre ici les mémoires d'une femme, libre et solitaire, depuis son enfance dans le Paris de l'après-guerre jusqu’à nos jours, en passant par son exil aux Etats-Unis et le chaos des années 1960. Ayant grandi au cœur d’une famille tourmentée, elle tente d'échapper aux mélodrames qui se jouent autour d’elle en se réfugiant dans la littérature.  C’est déchirée entre deux pays, entre deux cultures - l'une française et l'autre américaine - et entre deux visions de la féminité, qu'elle se construit. En opposition totale avec le modèle maternel qu'elle a connu - une mère dépendante et entravée - elle choisit de devenir une femme libre, une fille indocile.
Publié le : mercredi 18 mai 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026205364
Nombre de pages : non-communiqué
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Isabelle de Courtivron

Mémoires d'une fille

indocile

 


 

© Isabelle de Courtivron, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0536-4

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« Alors, tu vas vraiment faire ça ? « Évoquer tes souvenirs d’enfance ». Comme ces mots te gênent, tu ne les aimes pas. Mais reconnais que ce sont les seuls mots qui conviennent. Tu veux « évoquer tes souvenirs »… il n’y a pas à tortiller, c’est bien ça. »

Nathalie Sarraute, Enfance.

 

J’ai beaucoup admiré Enfance, d’où cet incipit. Mais depuis la publication de l’émouvant texte de Sarraute, il y a eu sur le marché beaucoup d’autobiographies banales et d’autofictions prétentieuses. Oui, probablement les lecteurs en ont assez de cette mode qui consiste inlassablement, comme le décrit si bien Rabih Alameddine dans An Unnecessary Woman, en une série de plaintes et de lamentations, suivies d’une épiphanie en guise de conclusion. 1 Ayant beaucoup lu, souvent enseigné, et même écrit sur les mémoires en tant que genre littéraire, et sur la mémoire en tant que processus contesté, je voudrais dans mon récit éviter de construire une narration sans aspérités, trop descriptive, chronologique et lapidaire. Trop lisse malgré les événements chaotiques que je décris. Mais je sais aussi que je n’arrive pas toujours à être pleinement présente dans mon écriture, que souvent je garde mes distances pour empêcher une lecture trop proche de la vérité, trop proche de mes émotions. Comme si ces phrases qui devaient être révélatrices en fait ne me servaient que de masques. Comment parvenir à « explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé. »2 Comment débusquer les moments faux, les parties inauthentiques, les raccourcis flagrants, tout ce que j’ai esquivé, évité, camouflé, fui, afin de les approfondir, d’aller le plus loin possible, non seulement dans ce que je n’ai jamais osé écrire mais dans ce que je n’ai jamais osé dire.

Voix Off : « Peut-être y arriverons-nous ensemble. »

 

LA FRANCE

 

I.

 

C’est une photo du Cours français de Neuilly en 1954. Je suis au deuxième rang, mon petit visage fermé, méfiant. Je porte une blouse qui monte jusqu’au menton sous une veste écossaise et, comme la plupart des autres petites filles, une jupe plissée qui descend sous les genoux et atteint presque mes socquettes blanches. Autour de mon cou : une croix en or. Sur la photo, vingt-quatre petites Françaises sont sagement disposées sur trois rangées ; elles ont l’air tellement sérieux, là, au milieu de toute cette grisaille vestimentaire. Je ne reconnais aucun de ces visages, mais je sais qu’avec certaines d’entre elles, je suis des cours de catéchisme, de danse, et de dessin. À gauche, Mlle Berthe, cette splendide vieille fille dont la jeunesse a commencé avec l’aide aux blessés de la Première Guerre mondiale et qui a passé le reste de sa vie partagée entre les soins à sa mère invalide et l’éducation des petites filles si bien rangées de Neuilly.

C’est une photo de la Gordon Junior High School à Washington en 1960. Je suis au troisième rang, la photo n’est pas en couleurs, mais on peut discerner que j’ai le visage maquillé, les lèvres foncées par le rouge à lèvres, les cheveux peroxydés. Je porte, comme la plupart des teenagers qui m’entourent, un pull moulant, une jupe courte, des bobby sox avec de grosses chaussures bicolores que dicte l’esprit du rock de cette époque. Mon regard est toujours aussi méfiant malgré ma métamorphose vestimentaire et, bien qu’on ne puisse pas la voir sur la photo, ma métamorphose linguistique. Le prof est jeune, musclé, sportif, il porte un polo clair, il a les cheveux en brosse et sourit de toutes ses dents parfaites. Les jeunes qui l’entourent ont tous le même sourire automatique, moi y compris, ce qui crée un certain décalage avec la tristesse de mon regard. Ce sont des jeunes Américains de la fin des années 50, sains, décomplexés. Bien qu’issus de milieux plutôt modestes, on sent qu’ils ne manquent de rien, qu’ils ont confiance en un avenir facile et confortable, qu’ils savent qu’ils ne seront jamais des losers.

Neuilly-Washington, deux univers et une brisure, deux mondes et un exil, deux vies et une fracture, deux identités et une rupture. Il faut plonger dans les eaux glacées de l’enfance pour en ramener à la surface les personnages principaux de cette histoire hybride, française, américaine et franco-américaine tout à la fois, et qui se déroule sur plusieurs continents.

 

II.

 

Comme tant de Parisiens, Marguerite est profondément soulagée lorsqu’elle apprend l’arrivée à Paris des GI’s libérateurs qui signifie la fin des quatre années d’occupation et d’humiliation de son pays déchiré. Mais ce bonheur est rapidement tempéré par ce qu’elle considère être leurs airs trop conquérants, leurs attitudes mal élevées, leur générosité trop voyante, leurs voix trop fortes, leur côté sans-gêne. Même si sa vie est devenue pénible, ces derniers temps, non seulement à cause de la guerre et du dénuement qui en a résulté mais aussi de ses propres batailles intimes, elle se sent supérieure à eux, par sa nationalité, par sa classe, par son éducation. Elle se dit que cette Libération n’est peut-être, après tout, qu’une autre forme d’occupation.

En 1947, Paris est sale, Paris est pauvre, Paris est en ruines. Les temps sont difficiles rue Pierre-Demours où elle habite avec son fils et son mari. Ce dernier, absent la plupart du temps, la laisse seule avec l’adolescent ombrageux. Depuis la mort de sa mère, son vieux père habite seul au 3e étage du même immeuble et c’est Marguerite qui s’occupe de la location d’une chambre dans son appartement. Il lui faut donc se résigner. Pour la seconde fois depuis la fin de la guerre, elle doit louer la chambre vide chez son père à un Américain. C’est ainsi qu’elle fait la connaissance de Scott, qu’elle désignera, avant même de le rencontrer, comme « le fermier de l’Ohio », elle qui pense comme beaucoup de ses compatriotes que les Américains sont tous des cowboys. Elle ne cessera jamais d’évoquer moqueusement leur première rencontre, ses cheveux trop courts et mal coupés, ses lunettes en écaille jaunâtre, son faux col en papier, sa cravate bigarrée, son accent ridicule et, si elle réussit à lui faire abandonner les premiers au bout de quelques années, elle n’arrivera jamais à éliminer le dernier. Elle prononcera toujours son prénom en exagérant le « t », un prénom qu’elle mitraillera comme une accusation toute sa vie : SCOTTTT !

Scott est un jeune homme pragmatique. Il vient à Paris pour remplacer l’un de ses anciens professeurs dans ses fonctions à l’ambassade américaine et ce dernier lui a indiqué l’adresse de la chambre qu’il avait louée et qui est donc de nouveau disponible. Il lui a aussi expliqué que cette chambre est au 3e étage chez un vieux monsieur récemment veuf, mais qu’il faut d’abord passer au 5e chez sa fille qui s’occupe de lui. Quand celle-ci lui ouvre la porte, ces deux êtres qu’un fossé sépare déjà ne se doutent pas que, plus ils se connaîtront, plus il se creusera entre eux un gouffre infranchissable. Marguerite est la Parisienne dont rêvent les GI’s. Elle ressemble à une poupée avec sa peau transparente, ses formes généreuses, ses yeux bleus perçants, ses cheveux remontés en un chignon savant, couverts par un chapeau orné d’une voilette quand elle sort. Il est impressionné par les bijoux de famille qu’elle arbore, y compris cette chevalière intimidante qui voisine avec son alliance. La Française toise le jeune Américain du Midwest qui, pétri d’une éducation méthodiste, s’est porté volontaire pour venir aider la France avec le plan Marshall. Il a une vocation de missionnaire son grand-père était pasteur , il veut sauver les pauvres Français qui ont tant souffert, comme il aurait voulu aller sauver un pays du tiers-monde. Il est content de voyager, bien qu’il soit encore fort nostalgique à la pensée de ces quelques années de bonheur passées sur un bateau de guerre dans le Pacifique, entouré d’hommes jeunes et aventureux avec lesquels il constituait une équipe chaleureuse. Il conserve des photos de ces moments exceptionnels de fraternité qui montrent que, pour lui, la guerre ne fut pas la peur et la violence, mais la découverte d’un joyeux compagnonnage sur un bateau de la Marine américaine. Il se souvient de leurs virées en Australie et de leurs soirées avec de jolies Hawaïennes. Les femmes n’avaient jamais joué un grand rôle dans sa vie, mais leur fréquentation faisait partie de la culture masculine bruyante et dissipée qu’il devait adopter sur le navire avec ses nouveaux copains s’il voulait partager leur intimité ; alors il s’est mêlé à leurs fêtes exotiques tout en gardant une certaine distance. Les jeunes Américains étaient les héros des plages du Pacifique, comme ils l’étaient des plages de Normandie, et il aimait faire partie de cette race de sauveurs. Il nous emmènera voir South Pacific plusieurs fois quand la comédie musicale sortira.

Pour Scott, l’héroïsme consiste maintenant à venir au secours d’une France exsangue, pour lui apporter la modernité et le confort de la grande démocratie de l’autre côté de l’Atlantique. Et devant lui se tient cette femme hautaine qui semble regretter de lui laisser franchir le seuil de son appartement. Alors, sans demander la permission, il entre et regarde autour de lui avec curiosité ; il ne se rend pas compte qu’il vient d’enfreindre l’une des premières règles de bienséance de la société dans laquelle il va vivre des années sans jamais la comprendre. Il aperçoit un couloir un peu lugubre qui donne sur des pièces petites et sombres aux murs couverts de scènes de chasse, de paysages classiques et de marines. Le salon est rempli de meubles antiques inconfortables, de chaises sculptées et fragiles sur lesquelles on n’ose pas s’asseoir. Sur la cheminée en marbre, trône une grande horloge dorée qui ne donne plus l’heure. En face du salon, il entrevoit une cuisine qui sent la cire, et où les aliments sont encore conservés dans une large glacière alimentée par les pains de glace vendus chaque jour dans la rue. On lui avait dit que la France était terriblement appauvrie. Jusqu’ici ce n’était qu’une abstraction car il n’a encore été accueilli chez aucun Français. Le manuel officiel du gouvernement américain distribué aux GI’s juste après la guerre essaie d’en donner la raison : « Les Français ne sont pas sales comme vous pouvez le penser, » peut-on y lire, « mais ils sont pauvres alors ils n’ont simplement pas de quoi se laver ; ils ne sont pas hostiles comme ils vous le paraîtront sûrement, mais ils n’ont pas les moyens de vous recevoir – alors ne leur en voulez pas ! » Ce même manuel qui essaie aussi de les convaincre que les femmes françaises, malgré leurs apparences et leurs attitudes, ne sont pas toutes des prostituées ! Pourtant Scott est surpris que dans ce joli quartier du 17e arrondissement et dans cette famille aristocratique, on mène une existence si démunie. Il se sent encore plus investi par sa nouvelle mission.

L’Américain et la Française descendent au 3e étage où vit le patriarche et où se situe la chambre disponible. L’ancien locataire a raconté à Scott que le vieil homme connut son heure de gloire, qu’il fut l’auteur de nombreux romans populaires, de pièces de théâtre de boulevard, d’articles de journaux, d’opéras, et de récits érotiques fort appréciés du Tout-Paris. À la Belle Époque, il avait son effigie placardée sur les affiches de la capitale, sa table dans les établissements les plus à la mode, et sa place dans le lit des plus grandes cocottes. Le vieil écrivain moustachu qui, avec ses abondants cheveux argent et sa longue robe de chambre, ressemble un peu aux images populaires de Balzac, accueille Scott avec sympathie. Il est seul, il est appauvri, il a besoin de ce locataire. On se met d’accord : Scott emménagera le lendemain.

Régis, le fils de Marguerite et de son mari François, n’est pas rue Pierre-Demours ce jour-là. Quand il reviendra de pension pour les vacances, la présence de Scott lui semblera un miracle. Contrairement à sa mère, il a été fou de joie lorsque les Américains ont défilé dans leurs tanks sur les Champs-Élysées. Il a agité avec enthousiasme un petit drapeau américain et les a regardés avec fascination, ces grands et beaux étrangers, souriants, courageux, ses libérateurs, et il s’est voué à eux, se jurant un jour de quitter cette France sinistre et de partir vers les grands espaces ensoleillés, vers les immenses villes debout où se côtoient les gratte-ciel, vers le base-ball, le jazz, les Westerns... Avant de rencontrer Scott, tout lui semblait injuste dans sa courte vie : un père qui ne s’est jamais occupé de lui, une mère accablée, la triste pension où il a été exilé par des parents qui ne toléraient plus son jugement sévère sur leur comportement, les restrictions de la guerre arrivée au moment où sa jeunesse aurait dû éclater. Il ne supporte plus d’entendre pleurer sa mère toute la nuit quand son père ne rentrait pas, puis de nouveau quand le premier Américain qu’elle avait logé au 3e étage l’aura abandonnée. Alors, ce second Américain, il l’accueille avec enthousiasme et un fol espoir que tout va enfin changer.

Lorsque Scott rencontre Régis, le choc est réciproque bien que pour des raisons fort différentes. L’Américain est troublé par la pâleur du jeune Français de quatorze ans, par sa fragilité, par sa maigreur due à quatre années de privations et de déceptions, par son côté ombrageux, rebelle. Il refoule le désir fou qui l’envahit soudain et choisit de le confondre avec une affection fraternelle. Oui, voilà, il sera comme un grand frère pour l’adolescent solitaire, tout comme il sera un soutien pour la mère de ce dernier, et d’ailleurs pour toute la famille française malheureuse et digne. Il se doute que la rue Pierre-Demours va changer sa vie irrévocablement.

Voici donc les protagonistes de l’histoire qui déterminera ma vie : sur scène, il y a la Française éplorée, l’adolescent ombrageux, le grand-père qui n’est plus célèbre, et le jeune Américain naïf de l’Ohio. Dans les coulisses il y a le premier Américain, récemment reparti aux USA, et le mari français volage qui est, comme d’habitude, ailleurs.

Et puis il y a moi, ce bébé caché dans une chambre au fond de l’appartement du 5e, la petite fille dont personne ne parle. Une petite fille qui entendra sa mère élaborer tant de versions de cette histoire que, pour ne pas devenir folle, elle les rejettera toutes avec une violence dont elle n’arrivera jamais à se libérer.

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