Mémoires d'une sacoche

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Pendant 25 ans l'auteure a sillonné les routes de l'est de la France, lu des centaines de romans dans les salles d'attente de médecine générale ou d'hôpitaux, entendu des milliers de conversations de ses clients ou de leurs patients, et vécu des dizaines d'anecdotes tour à tour cocasses ou dramatiques... Elle a formidablement aimé son métier jusqu'au scandale Médiator qui a largement contribué à l'entacher...

Cet ouvrage est une invitation à observer de plus près le quotidien d'une déléguée médicale, pour peut-être changer d'optique sur ce métier méconnu dont les représentants sont si souvent mal aimés...


Publié le : mardi 3 mars 2015
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EAN13 : 9782332891204
Nombre de pages : 384
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-89118-1

 

© Edilivre, 2015

Mémoires d’une sacoche

Tous les protagonistes de ce récit ont été « rebaptisés », ainsi que les molécules dont il est question, mais tous sont réels ou l’ont été. Certains se reconnaitront avec bonheur, d’autres avec stupeur… Qu’ils sachent tous qu’ils ont composé ma vérité sur ce métier, et qu’ils ont contribué à faire de ma vie ce qu’elle est aujourd’hui, même s’ils n’en sont pas les ingrédients uniques, seulement des composants qui se sont mêlés exactement comme en chimie…

Septembre 2013

Sa main m’agrippe comme si sa vie dépendait de moi, rageuse et perdue à la fois, et je sens presque à fleur de cuir la haine qui danse dans son crâne. Elle va clôturer quasi un quart de siècle de vie commune en me jetant au fond d’un placard, je le sens depuis plusieurs mois ; elle n’aura pas le cœur de me garder pour une autre vie, je lui rappellerais trop d’illusions explosées, une fin de rêve qu’elle aurait préférée autre. Il est même possible que je termine mon existence dans la prochaine benne à ordures rencontrée, je la vois chercher du regard une solution qui lui offrirait la paix : me balancer comme elle l’a parfois fait, un peu brutalement, mais cette fois-ci pour toujours, non pas pour une nuit, un week-end ou des congés…

 

Première partie

Jielle

Juin 1989

1.
Virage

Notre histoire commune est née en juin 1989. Elle quittait joyeusement et avec légèreté un métier pour lequel elle n’avait plus de goût, après deux ans à peine d’exercice. Elle venait de fermer doucement et pour la dernière fois la porte d’une salle de classe, et les deux extrémités de ses lèvres orientées vers le bas depuis ces deux années, avaient doucement entamé leur remontée en direction de ses oreilles… Et c’est l’œil empreint du même sourire qu’elle avait remis d’un geste vif sa mallette de prof au premier centre Emmaüs rencontré. Adieu l’Education Nationale, adieu le « Mammouth » que personne n’avait encore appelé de ce nom qu’elle aurait trouvé si bien approprié pourtant… Adieu aussi les acnéiques renfrognés qui étaient son lot quotidien depuis trop longtemps déjà, même si ses vingt-cinq ans venaient à peine de terminer leurs jeunes cabrioles.

Elle échappait enfin à la crainte de la ménopause mentale qui, selon elle, ne manquerait pas de survenir aux alentours de ses trente ans, en persistant dans ce métier. Quant à l’autre ménopause, la vraie, elle était à des années-lumière de ce jour, et avant cela… Bonjour nouveau métier, nouvelle vie, nouvelle liberté, l’avenir lui semblait béer sous le ciel comme une grotte s’ouvre devant les profondeurs de la terre…

C’est en promenant ce début de rêve que ses yeux m’ont rencontrée : derrière une vitre qui m’envoyait en pleine croûte de puissants rayons solaires qui me valaient sans doute d’étinceler comme un bijou, celui qui allait parer sa nouvelle vie de déléguée médicale.

2.
Naissance d’une seconde vie

Peu de semaines auparavant, elle ignorait jusqu’à l’existence ou presque de ce statut dont elle regardait les représentants d’un œil à peine curieux dans la salle d’attente de son médecin généraliste, que par chance elle ne consultait que très rarement. Des individus qu’en général elle trouvait plutôt « classieux », et dont elle se demandait bien comment ou à quoi ils occupaient le quart d’heure passé avec le médecin.

Elle allait bientôt le découvrir… Et le vivre pendant presque un quart de siècle, à parcourir des milliers de kilomètres, à dévorer des centaines de livres, à croiser des dizaines de paires d’yeux qui la scruteraient tour à tour avec la même curiosité que celle qu’elle éprouvait auparavant envers ceux qui deviendraient ses collègues, ou parfois avec hostilité, quand ce ne serait pas de la haine…

En ce début d’année 1989, elle avait eu la surprise d’entendre à trois reprises le même discours : « c’est drôle, je t’imagine bien en visiteuse médicale », « pourquoi ne deviendrais-tu pas visiteuse médicale ? », ou encore : « en tant que médecin, je travaillerais volontiers avec toi comme visiteuse médicale, je pense que tu aimerais ça ».

A la troisième remarque, elle avait ressenti la troublante et fugace impression que ce qu’on appelle les coïncidences n’en étaient peut-être pas, qu’elles étaient plutôt l’expression d’un ordre qui nous dépasse… Et cette impression l’avait directement amenée, après quelques démarches et rencontres, à la première étape du chemin qui la pousserait doucement vers cette boutique où le soleil cramait mes pores…

3.
Recrutement

Besançon, fin juin 1989

– Bonjour mademoiselle, vous êtes bien Marie Legrand ?

– Elle-même, et vous êtes monsieur M ?

– Directeur régional des laboratoires Jielle, enchanté…

La poignée de main est sèche, rapide, l’homme est très grand, d’une extrême minceur, ses yeux semblent la transpercer d’un clou bleu, mais surtout… il dégage une haleine qui marquera sa mémoire olfactive à tout jamais, l’haleine terrible qui l’accompagnera une fois par mois environ, lors de visites en duo, qui imprègnera l’intérieur de sa petite Fiesta, sur les routes du Doubs et du Jura, pendant neuf mois, le temps d’une gestation… qui donnera vie à une expérience mémorable de ce métier.

Pour l’heure, les questions s’agitent, de part et d’autre d’ailleurs. Il lui explique ce qu’il attend d’elle, les clichés fusent sur l’honnêteté, la rigueur, le respect, il nage dans le grand bain du classique, des généralités, et n’en sort que lorsque vient la question qui la surprend : « Quel a été votre film préféré cette année ? ».

– Le cercle des poètes disparus…

Alors il s’anime, lui dit que pour lui aussi c’était un film extraordinaire, elle se retient de lui dire que c’est plutôt le premier titre qui lui est passé par la tête, ne pas contrarier le monsieur, pas la première fois… Et puis quelle importance, le détail est plutôt sympathique, et le film aussi !

Il revient alors à sa ou ses motivations, elle explique son besoin de quitter un métier qu’elle n’aime plus, elle sait déjà à son âge qu’elle n’est pas faite pour les rapports d’individu à groupe, qu’elle préfère le face à face, que la vraie bataille est là, l’œil du vendeur dans celui de l’acheteur, douceur en dehors et férocité en dedans, les dents qui mordent tout en souriant, et si en plus il est possible de faire aimer la morsure au client… Elle est dedans, déjà, elle sait que le poste sera pour elle, elle le sent, elle ne cache pas que l’idée de postuler est venue du hasard, elle cite les paroles des trois personnes de son entourage qui l’avaient orientée vers ce métier ; elle précise aussi qu’elle ne croit pas plus que cela au hasard, sans baigner pour autant dans l’irrationnel. Elle capte d’instinct ce que cet individu au foie probablement malade – son haleine, mon dieu quelle horreur – a envie d’entendre, et elle-même veut le poste, elle imagine qu’en touchant le front de ce directeur régional maigrichon, elle effleurerait les trois lettres du « oui » qui sera pour elle…

C’est elle qui prononcera ce oui, en réponse à la dernière question de « foie malade » :

– A l’issue de cet entretien, voulez-vous toujours ce poste ?

Une heure à peine après la réponse, après la dernière gorgée d’un thé citron qui lui brûlait la gorge de bonheur, elle s’accroupissait devant moi, me montrait du doigt au vendeur, jetait peu après dans une poubelle le papier qui me protégeait, et sa main me parcourait en même temps que ses yeux, finissait par s’accrocher à ma poignée, et nous devînmes inséparables, complices, amies, sœurs, pendant les vingt-cinq années qui allaient suivre…

4.
Formation

Septembre 1989

Un soleil éclatant l’a réveillée dans la chambre d’hôtel que le laboratoire lui a réservée, comme aux autres stagiaires. Petit hôtel de banlieue chic de Paris, calme, sobre, sans rien de tapageur mais au confort raisonnable et tranquille. Le réveil a été vaguement fébrile, ses rêves ont balayé la nuit de flashs étranges, de bagarres, de noyade, reflétant quelque peu son angoisse devant les interrogations générées par le choix qu’elle a fait en juin. Première rentrée sans les ados ronchons au cerveau resté calé sur des images de plage, de soleil et de vacances, première rentrée dans l’inconnu, le tout nimbé de l’impatience d’enlever le voile de questions qui recouvre encore ce choix.

Elle a pris soin de son reflet, choisissant un maquillage discret, une tenue vestimentaire sobre mais féminine, et elle attend les autres stagiaires devant l’immeuble occupé par le siège du laboratoire, où se déroulera le stage de formation. Il lui a été expliqué que cette période s’étendrait sur huit semaines, au cours desquelles les membres du laboratoire lui seraient présentés, tour à tour le directeur de la visite médicale, le directeur des ventes, les formatrices bien sûr, ainsi que les assistants administratifs. L’essentiel des journées étant bien sûr consacré à la formation autour de la pathologie concernée par chacun des médicaments qu’elle aurait à présenter, ou à vendre, selon le point de vue auquel on se place… Puis viendrait le temps où les médicaments eux-mêmes seraient explicités, décortiqués, de manière à ce que ces nouveaux délégués médicaux soient le plus à même de donner envie aux médecins prescripteurs de… prescrire.

Pour l’heure, elle attend devant l’ascenseur, en compagnie d’une grande et plutôt jolie femme blonde, très élégante, sûre d’elle, puis une petite unité se forme et s’engouffre dans la cabine. Le groupe semble plus compact, plus dense, les corps sont quasiment collés l’un à l’autre, et à ce moment-là, la jolie blonde s’exclame : – Mais vous êtes toute petite !!

Marie comprend que la remarque lui est destinée, et ne répond rien tant elle se sent idiote devant l’imbécillité de cette parole incongrue.

– Un mètre cinquante-neuf, merci, annonce-t-elle tout de même malgré son intention de départ de rester muette… « Mais… c’est si important ?? » La blonde semble se rendre compte de son idiotie, rosit vaguement et se tait en attendant l’arrivée à destination du groupe. Tout ce petit monde descend en même temps, et se rend au même endroit : à l’entrée d’une salle de proportions larges, aux tables installées en U, qui semblent attendre sagement leurs occupants. Petit à petit le groupe s’installe, Marie prend place sur un siège juste au centre de la petite barre du U, et voit avec surprise la jeune femme blonde installer ses affaires sur le bureau… jeune femme qui n’est autre que la formatrice, à laquelle il va falloir sourire pendant huit longues semaines, et dont vont dépendre appréciations diverses, commentaires, et bien sûr notes de stage ; l’ambiance promet d’être électrique…

Commence alors le tour de table, vingt personnes à peu près se présentent, annoncent leur origine géographique, professionnelle, leur motivation à faire ce travail de délégué médical. Aucun d’eux ne vient d’un autre laboratoire pharmaceutique, tous découvrent leur nouveau métier, et tous déploient des trésors d’énergie pour se présenter de façon originale, humoristique, comme si déjà la compétition commençait, Marie le devine confusément. Lorsque son tour arrive, elle annonce la couleur de façon très neutre : « Marie Legrand, je vis à Besançon, je suis célibataire, et je suis un transfuge de l’Education Nationale ». Elle n’a signalé son célibat que parce que d’autres avant elle ont évoqué leur statut marital comme si c’était une obligation, elle prend simplement le même rail, mais en parlant, elle ne peut s’empêcher de se dire que ça aussi, comme sa taille, tout le monde devrait s’en ficher…

Enfin à son tour la formatrice se présente, Nadine M, elle s’occupe de la formation en cardiologie au sein du laboratoire depuis une dizaine d’années, se dit « Ravie de sa fonction », « Ravie de vous accueillir », « Ravie de démarrer la rentrée avec vous », « Ravie de passer ces huit semaines en compagnie de gens d’origines aussi diversifiées » (pourtant ils sont tous bien blancs, tous bien proprets, tous bien jeunes, et je me demande où elle voit une telle diversité, mais bon…) ; Marie retient un sourire, je vois à son œil qu’elle se dit qu’elle a vraiment affaire à une blonde qui justifie toutes ces blagues qu’elle a toujours trouvées absurdes, adjectif à reconsidérer compte tenu de l’attitude de celle-ci et de son ravissement permanent.

Viendra ensuite le moment de remplir les divers dossiers destinés à l’administration, au service paie, au service parc automobile, et ainsi de suite. Puis la formation proprement dite pourra commencer.

5.
Cardiologie

Ce matin, débute la Vraie Formation, la grande, la noble, la belle formation en cardiologie. Elle durera trois semaines, au cours desquelles Marie apprendra qu’on ne devient pas hypertendu par hasard, que les facteurs de risque sont nombreux, et que le système cardio-vasculaire est une jolie organisation « tuyauteresque » très intéressante, complexe, mais d’un fonctionnement somme toutes carré, logique, et fort peu dépendant du hasard.

Par contre, elle se demande souvent pourquoi la formatrice prend ce ton doctoral pour un enseignement fort réduit au minimum, comme si elle délivrait la parole divine. Marie avait auparavant fouillé dans quelques livres de médecine de base, étant donné qu’elle savait ce qui l’attendait en termes de médicament à présenter dans le futur, et la différence entre ce qu’elle vit et ce à quoi elle s’attendait est énorme. Il lui semble que tout a été simplifié, édulcoré, ce dont elle ne va pas se plaindre d’ailleurs, mais cette différence introduit en elle les premiers doutes quant au sérieux de cette formation. Elle comprendra plus tard qu’en fait il n’y avait rien de faux bien sûr dans le contenu de l’enseignement, que simplement derrière cette base de connaissances on appliquait une jolie couche de vernis de culture médicale, pour que tout le monde se sente sûr de lui sur le terrain, et ait l’impression d’être un puits de science, et comme de toute manière la visite médicale n’avait pas pour but de montrer cette culture mais de vendre, cela ne gênerait personne, surtout pas le médecin qui n’aurait jamais le temps de vérifier ces connaissances, ni surtout l’envie de le faire. Mais ces découvertes-là, Marie les ferait plus tard…

Après cette première journée, elle allait fourrer joyeusement les documents glanés pendant la journée dans mes poches, pochettes et autres replis secrets de mes entournures, pour les ressortir le soir dans le silence de sa chambre, car les réjouissances du lendemain étaient prometteuses : une heure d’interrogation écrite sur le contenu de la journée, ainsi qu’une heure d’interrogation orale, toujours sur le même contenu ; comme à l’école… Et comme à l’école elle allait reconnaitre les différentes personnalités qui composent en général une classe.

6.
Bachotage

Au matin du second jour, le silence est assourdissant. Le vol d’une mouche donnerait l’impression d’un bulldozer par un matin de printemps campagnard et dominical, tant la salle est plongée dans un calme extrême. Il faut dire que le discours a été éloquent : toute note en dessous de quinze entraînera l’élimination du stage… Alors, tels des mômes à qui on a promis le retrait d’un jouet cher, ils bossent, osant à peine un soupir. Les questions sont pour Marie simples, il n’y a aucun piège à éviter, elle utilise juste sa mémoire, sa logique, et son envie de terminer au plus vite. Elle se livre alors ensuite à son jeu favori : l’observation. Face à elle se trouve Martine, la jolie brune de la Manche, qui bûche en se mordant la lèvre inférieure, ce sera d’ailleurs un sujet de plaisanterie durant tout le stage : plus Martine a la lèvre inférieure rouge, plus l’interrogation aura été ardue… A côté d’elle se trouve Chantal, l’ancienne infirmière en reconversion, perpétuellement si stressée que son visage a l’air d’avoir été coulé dans la cire, Chantal qu’on dirait échappée du Musée Grévin par erreur, et à qui Marie se confiera bien des fois, il paraît que voir plus stressé que soi, ça rassure…

Il y a aussi les deux garçons de l’équipe, qui la feront tellement rire : Jean-Luc et Jean-Charles, et leurs inoubliables plaisanteries salaces, les Dupont /Dupond, bien que n’offrant au regard aucune ressemblance physique, mais affichant une bonne humeur jumelle que Marie appréciera tant. Des années après ce stage, elle sortirait son téléphone mobile pour un échange sur leurs vies respectives et l’état des lieux de leurs rêves d’avant…

Puis le regard s’attarde sur Isabelle, la blonde Isabelle arrivant du sud, qui avoue sans honte que le but de cette orientation vers la visite médicale n’est autre que de trouver le mari idéal, qu’elle est sûre de rencontrer parmi sa clientèle de médecins. Sa franchise est pour Marie confondante, et cet idéal de rencontre ne l’est pas moins… Marie ne déteste rien autant que le mélange du privé et du professionnel, et se damnerait plutôt que de laisser penser que le moindre sous-entendu se cache derrière son intérêt pour ce métier. Ce qu’elle recherche se trouve plutôt du côté d’un rôle à jouer dans l’information médicale, qu’elle prend à l’époque pour le but de cette formation, voire même de ce métier. Le désenchantement à ce sujet n’a pas encore sa place à ce stade de l’expérience…

Ses pensées vont et viennent, d’un visage à l’autre, ils sont une vingtaine en ce début de stage, elle ne connait pas encore bien chacun d’eux, y renoncera d’ailleurs assez vite, ce microcosme de salle de classe ne comportant rien d’autre que des exemplaires d’autres microcosmes, familiaux, professionnels, amicaux… Marie a toujours été quelque peu troublée devant le manque d’originalité de l’humain, son uniformité, n’ayant qu’à de très rares occasions rencontré un prototype vraiment hors norme…

Pour l’heure, tous bûchent, certains regards lorgnent du côté de la copie du voisin, sans doute pour cause de questions brûlantes auxquelles il manque une réponse, qu’ils pensent trouver à quelques centimètres de leur propre mémoire…

Puis vient le moment où, dans un dernier soupir dubitatif, il faut rendre le travail terminé, et passer une nouvelle journée à absorber de nouvelles connaissances, jusqu’au lendemain, qui apportera une nouvelle interrogation, la correction de la précédente, et ainsi de suite pendant les huit semaines que durera le stage.

7.
Médicaments

Bien sûr, pendant toutes ces semaines, il sera question de pathologies diverses, mais aussi des médicaments en lien avec ces pathologies, puisque ces produits seront au cœur de l’engagement de chacun : la Vente… Entrecoupant les moments de formation pure, Marie vivra de grands moments d’émulation, en compagnie des chefs produits. Il devient rapidement évident que les meilleurs médicaments sont ceux de l’entreprise, toutes les études cliniques versus comparateurs le démontrent, à chaque fois les chiffres tensionnels baissent plus vite qu’avec les autres, la tolérance est extraordinairement bonne, et on se demande vraiment pourquoi l’antihypertenseur maison n’est pas le premier dans les ventes nationales… Il faut croire qu’il était temps que les nouveaux recrutés arrivent, qu’ils ont été choisis parmi les « meilleurs », et que grâce à ces messies le médicament va enfin occuper la place qu’il mérite… Pour ce qui concerne le second produit de l’entreprise, le combat est identique. Il ne s’agit pas d’un antihypertenseur mais d’un vasodilatateur cérébral, qui a un immense mérite : on peut le prescrire partout… En ORL, en psychiatrie, en ophtalmologie, en médecine générale bien sûr, et là encore il s’agit du meilleur et du mieux toléré, études à l’appui. Nous sommes, ne l’oublions pas, à la fin des années 1980, les exigences ne sont pas encore les mêmes qu’à ce jour… Je me souviens avoir eu mes pochettes remplies de divers documents montrant, avec force couleurs et schémas, la parfaite efficacité de ces molécules auxquelles on est obligé de rendre hommage sur un point important : elles ne font au moins pas de mal…

8.
Visite impromptue

Fin de la première semaine de stage, il est 17 heures ce vendredi.

Tout le monde a joyeusement fermé sa sacoche de travail, je suis moi-même archi bouclée, j’attends sagement que Marie m’empoigne de sa main légère du vendredi soir, quand soudain un coup sec retentit à la porte de la salle ; entre ensuite un fringant personnage, lançant un « Bonsoir » tonitruant qui marque la fin du gai brouhaha qui régnait depuis quelques minutes ; un affreux silence s’installe. La formatrice parait quelque peu gênée, comme si elle pressentait la suite.

Marie ressent profondément cette gêne, et sait d’instinct que cette arrivée n’est pas anodine. L’homme en question occupe l’enviable position de directeur de je ne sais quoi, marketing ou vente, Marie a un doute également ; elle sait juste que l’individu n’est pas là pour souhaiter un bon week-end aux stagiaires, mais plutôt pour leur jouer un de ces petits tours dont il raffole. Ce vendredi, le tour en question sera très simple : il a décidé de venir animer quelques trainings. L’opération est réjouissante : il s’agit pour les stagiaires de se plonger dans un jeu de rôles parfaitement défini : un élève joue le médecin, et un autre joue le délégué médical. Rien que de très logique en temps normal, le métier doit être rôdé et il est plutôt sage de transformer en situation fictive ce qui sera demain la réalité de tous sur le terrain, mais là, justement le terrain est très sensible, puisque chacun doit prendre soit un train, soit un avion, et que le timing est serré… Il va de soi que cette situation a délibérément été créée pour l’amusement personnel du monsieur, qui semble avoir des bonheurs très simples…

Il reste debout, puis se met lentement en mouvement, de place en place, de stagiaire en stagiaire, examinant tour à tour le nom inscrit sur chaque fiche, ainsi que le visage qui y correspond. Le regard est scrutateur, volontairement inquisiteur, déplaisant ; puis il s’éclaire soudain, et le bonhomme semble rire à l’avance, nul ne sait encore pourquoi. Il vient de lire un nom sur une fiche, et, avec un large sourire d’autosatisfaction, il lance : « Grosjean, Grosjean, vous êtes parente avec la vache ? » Son accent s’est fait traînard sur le mot « gros », en une parfaite imitation de l’accent Franc-Comtois. Il est sûr d’entendre un rire général après cette plaisanterie douteuse, mais c’est sans compter sur la solidarité du groupe : aucun rire ne fuse, personne n’ébauche ne serait-ce qu’un sourire. Au contraire, la jeune femme portant ce nom répond du tac au tac : « oui, je suis parente avec la vache, et méfiez-vous, la nourriture préférée de ces bêtes, ce sont les champignons qui accompagnent l’herbe dans les pâturages… » Il faut dire que le sbire porte un nom de champignon, que je tairai ici par mesure de précaution, et là, toute la salle s’esclaffe, notre bonhomme a pris sa « vacherie » en plein museau, comme un boomerang ; les stagiaires sont hilares, et la fin d’après-midi training tourne court, il lance un « sauvez-vous » sec et lapidaire, et naturellement tout le monde se sauve, avec un peu de rancœur car beaucoup ont raté leur train, avion, etc., mais quel plaisir d’avoir énervé ce mufle… Il fera payer la plaisanterie de bien des manières, mais cette petite victoire là est pour eux, ils sortent avec au fond des tripes l’impression d’appartenir à un vrai groupe, une nouvelle petite famille solide et solidaire…

9.
Training

Le stage dédié à la cardiologie est maintenant terminé, chaque jour a apporté son lot de questions, de test écrits et oraux, de bavardages et de commentaires en tous genres, il faut maintenant passer à la phase de mise en situation terrain. Chaque futur délégué va passer à tour de rôle devant une des formatrices, qui se « déguisera » provisoirement en médecin.

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