Mémoires de Békées II

De
Publié par

L'ouvrage présente les récits de deux femmes, parentes et martiniquaises, ayant appartenu à l'aristocratie des planteurs, témoins et victimes des événements du 23 mai 1848 ayant conduit à l'abolition de l'esclavage dans leur île. Ces textes inédits, accompagnés de tableaux généalogiques et de cartes, révèlent un versant ignoré, voire censuré, de l'histoire des Antilles françaises durant la seconde moitié du XIXè siècle.
Publié le : dimanche 1 octobre 2006
Lecture(s) : 166
EAN13 : 9782336254975
Nombre de pages : 288
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

MŒMODŒSDEBÉKÉEsn

COLLECTION AUTREMENT MEMES conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l'ordre national du mérite, Prix de l'Académie française, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, sous forme de roman, nouvelles~ pièce de théâtre, témoignage, essai, récit de voyage etc., rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l'Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits comme dans le présent cas. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. TIs'agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme: celui qui recouvre la période depuis l'installation des établissements d'outre-mer). Le choix des textes se fait d'abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l'ouvrage, mais tient compte aussi de l'importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l'intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c'est notre ckdans extérieur, les autres, c'est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation: voir en fin de volume

Élodie

***

Irmisse de Lalung

MÉMOIRES DE BÉKÉES II
TEXTES INÉDITS

Textes établis, présentés et annotés par Henriette Levillain et Claude Thiébaut

L 'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
LHarmattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, Kinshasa Pol. et

75005 Paris
ltalia 15

L'Harmattan

L'Harmattan

Burkina

Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Via Degli Artisti, 10124 Torino IT ALlE

1200 logements 12B2260 Ouagadougou

villa 96

Adm. ; BP243, Université

KIN XI

1053 Budapest

de Kinshasa

- RDC

12

Photographies de couverture (coll. privée) : Élodie Dujon, épouse Jourdain et Irmisse de Lalung.

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ~L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-01437-2 EAN : 9782296014374

INTRODUCTION

par Henriette Levillain et Claude Thiébaut

À Hélène Huyghues-Despointes À François et Alexis Huc Toute notre gratitude pour la confiance qui nous a été accordée.

Henriette Levillain est notamment l'auteur de : Le Rituel poétique de Saint-John Perse, Gallimard, coll. Idées, 1977 Sur deux versants: la création chez Saint-John Perse, Librairie José Corti, 1987 Elle a édité: Raymond Boyer de Sainte-Suzanne, Une politique étrangère: le Quai d'Orsay et Saint-John Perse à l'épreuve d'un regard (avec Philippe Levillain), Éditions Viviane Hamy, 2000 Élodie Dujon-Jourdain et Renée Dormoy-Léger, Mémoires de Békées: textes inédits, coll. Autrement Mêmes, n° 7, L'Harmattan, 2002 et dirigé plusieurs ouvrages collectifs parmi lesquels: Guadeloupe 1875-1914 : les soubresauts d'une société pluri-ethnique ou les ambiguftés de l'assimilation, Éditions Autrement, série Mémoires, n° 28, 1994 Claude Tbiébaut est notamment l'auteur de : Guadeloupe 1899: l'année de tous les dangers, L'Harmattan, 1999, préface du Dr Henri Bangou et de plusieurs articles du Dictionnaire encyclopédique de la Caraïbe, dir. Jack Corzani, Fort-de-France, Éditions Émile Désormeaux, 1999 Il a édité: Armand Carre, Nos Créoles: étude poli/ico-sociologique, mattan, coll. Autrement Mêmes, n° 2, 2001

1890, L'Har-

INTRODUCTION Levons sans tarder une énigme et rectifions une erreur: on a cru que l'auteur de Parle-nous d'eux Grand-mère, cachée derrière trois astérisques, était Élodie Huc, née à la Martinique en 1822, et la dédicataire, sa petite-fille Élodie Dujon, née le 12 février 1891, date à laquelle la première dit avoir achevé son récit, à l'âge canonique d'une grand-mère. Telle est la fiction. Elle est piquante. Élodie Dujon est, en réalité, l'auteur de ce récit qui montre sa famille aux prises avec l'Histoire, autour et à la suite de l'abolition de l'esclavage (décret du 27 avril 1848). Elle l'a écrit vers 1950, à l'âge où, si elle avait eu des enfants, elle eût été elle aussi grandmère, mais a feint de donner la parole à l'ancêtre. A-t-elle vu dans ce déguisement un simple divertissement qui répondait à son goût natif du jeu ou, plus sérieusement, a-t-elle pensé qu'elle apporterait ainsi une caution de vérité à une page d'histoire qu'elle n'avait pas connue? On ne saurait dire. Mais on peut estimer que, forte du succès remporté par le premier récit qu'elle avait signé sous son nom, Le Sablier renversé, récit de la vie des planteurs autour des années 18801, destiné aux membres de sa grande famille dispersés aux quatre coins du monde au fil des crises successives de l'économie sucrière, elle avait acquis la certitude que l'heure était venue de constituer des archives familiales. Qu'elle ait pu ainsi ressusciter la chronique de deux générations en dit long sur la vivacité de la transmission de l'Histoire, familiale ou nationale, à cette époque et dans le cadre des îles. Oublions cependant pour l'instant ce jeu de masque et faisons comme si la grand-mère Élodie avait, concurremment à l'auteur des Notes sur les événements du Prêcheur, Innisse de Lalung, procédé personnellement à la relation des événements dramatiques qui

1

Voir Élodie Dujon-Jourdain, Renée Dormoy-Léger, Mémoires de Békées, texte établi, présenté et annoté par Henriette Levillain, Autrement Mêmes 7, L'Harmatt~ 2002 (Le Sablier renversé aux p. 1-145). C'est par erreur que, pris au piège de la ruse, nous y avons attribué à Élodie Huc la rédaction de Parle-nous d'eux Grand-mère (p. 25, note 1). VIl

feront basculer le destin de l'aristocratie blanchel. D'un récit à l'autre, les parentés sont nombreuses. Un même esprit de caste Élodie Huc (la DatTatrice fictive) et Innisse de Lalung ne sont pas directement parentes mais une alliance entre les deux familles marque le début d'une longue série de cousinages: le :frère d'Élodie, Jean Huc dit Sideville, a épousé la sœur d'lnnisse, Louise de Lalung. Ce rapprochement des familles débouchera, à la génération suivante, sur une alliance directe des descendants d'Élodie avec les Lalung: le fils d'Élodie et de Saint-Clair Dujon, prénommé également Saint-Clair, épousera Juanita Huc, sa cousine germaine, la fille aînée de Sideville et en secondes noces, après la mort tragique de celle-ci en couches, sa sœur cadette Alphonsine2. Un tel choix, si peu favorable au renouvellement du sang qu'il soit, est loin d'être à l'époque un cas unique dans l'aristocratie foncière, qu'elle vive en France ou dans les colonies. Encouragées par la proximité géographique et la transmission par héritage des patrimoines fonciers, les alliances, organisées par les parents qui ignorent (ou préf'erent ignorer) les risques de maladies héréditaires, sont le plus souvent endogames. A fortiori dans les îles où la société aristocratique, peu nombreuse, était cantonnée sur les ten-es productives en canne à sucre, crispée sur la pureté du sang et effrayée par les mésalliances, les jeunes gens n'avaient guère d'autre choix que de se marier entre cousins et voisins. Élodie et Innisse étaient effectivement voisines géographiquement. Comme toutes les familles de planteurs martiniquais, leurs propriétés étaient situées au Nord-Ouest de la Martinique à l'aplomb de la Montagne Pelée, dans une région propice par son climat humide et sa teITe volcanique à la culture de la canne à sucre. Avant son mariage, Élodie Huc vivait dans l'Habitation Morne Fo/ie3 qui se trouvait, de
1 Sur leur rédaction, voir p. xliü notre notice «Origine et établissement des texteS» .
2

Les tableaux généalogiques,primitivementdisséminés dans le texte, ont ici été
regroupés à partir de la p. Le mot Habitation (avec H mi-industrielle, et un lieu les esclaves (plus tard, les 191. majuscule) désigne ici une exploitation de vie pour le propriétaire (l'Habitant), « travailleurs )}). mi-agricole, sa famille et

3

viii

même que la propriété des Lalung, Grand-Case, sur la commune du Prêcheur. Après son mariage, elle rejoindra son mari dans l'Habitation des Dujon, Rivière Blanche, qui, quoique plus près de SaintPietTe, n'est éloignée des premières que de quelques kilomètres. C'est ainsi que progressivement d'une île à l'autre de la mer des Caraïbes, anglaise, française ou espagnole, par l'effet des mariages ou par la seule homogénéité des comportements, l'aristocratie des planteurs se constitua en une immense famille cosmopolite qui faisait de la solidarité, quels qu'en soient les motifs, une valeur morale imprescriptible. Le récit d'lnnisse en donne une illustration. Contraints par le tour dramatique pris par les événements au Prêcheur à s'enfuir, les Lalung et les Huc se retrouvèrent totalement démunis à Porto Rico. Or, dans cette colonie espagnole, où ils ne connaissaient pas de parent, leur sauveur ne pouvait être qu'un aristocrate qui associait à la noblesse du titre celle du comportement: le général Prim, comte de Reus. On lira avec un sourire la description de ce personnage, digne des romans chevaleresques, pour lequel, non sans une naïveté touchante, la jeune femme avoue s'être laissée aller à une rêverie: Commej'étais à côté de M. Huc,j'ai pu bien voir le comte de Reus dontje désirais me rappeler les traits: sa figure est fort agréable.Sur la joue gauche, il a une forte cicatrice, qui est une belle marque pour un militaire. [...] Du reste nous avons à notre aise contemplé le comte de Reus, puisqu'il a offert à M. Huc son portrait, don flatteur et précieux pour notre ancienMaire. (p. 174)1 En 1902, l'éruption de la Montagne Pelée et ses conséquences dévastatrices en Martinique devaient apporter un nouvel exemple du sens de l'entraide. C'est dans la propriété boisée et ftaîche des cousins Le Dootu de Basse-Terre (Guadeloupe), La Joséphine, qu'Élodie Dujon, ses parents, ses frères et sœurs furent recueillis en catastrophe2. Toutefois entre l'esprit de classe, conservateur et solidaire, et l'esprit de caste, réactionnaire et exclusif: la nuance est infime. La représentation que les grands blancs des îles se faisaient de leur identité sociale dépendait étroitement de la situation très parti1 Les nombres entre parenthèses dans le corps du texte renvoient aux pages dans notre édition. 2 Le Sablier renversé, p.105-117. lX

culière de leur statut de colon. Et la valeur de solidarité était autant un principe généreux de survie qu'une attitude défensive face aux menaces que les avancées de la société noire et mulâtre faisaient peser sur la stabilité de l'aristocratie blanche. Nos deux auteurs appuient leurs témoignages sur une conception raciale de l'humanité dont elles n'ont pas besoin de faire la théorie tant elle est à leurs yeux évidente. C'est dire qu'elles qualifient positivement les gens de couleur tant qu'ils entretiennent des rapports de service. La Da, affectionnée et généralement bien traitée, cristallise l' ambivalence de ces relations faites de tendresse et de condescendance. Jamais, par contre, n'est évoquée l'éventualité d'une évolution de la hiérarchie du maître et du serviteur. À l'extérieur de l'Habitation, la population de couleur, noirs et mulâtres, était jusqu'aux insunecrions de mai 1848 considérée de loin, avec plus d'indifférence que de mépris. Quant à l'émancipation des esclaves, laquelle est le propos essentiel de ces deux récits, leurs auteurs s'y résolvent par force (lrmisse) ou raison (Élodie), selon les cas. À les entendre, et pourquoi ne pas les considérer sincères, c'est moins l'affianchissement des esclaves que les violences extrêmes, physiques et matérielles, panni lesquelles le lynchage du jeune époux d'Élodie Huc sur la route de Saint-Pierre, qui vont infléchir le sentiment racial vers une haine raciste. L'intérê~ parmi d'autres, de ces documents est donc de nous faire assister au virage majeur des relations entre blancs et gens de couleur. Un même point de vue de femmes Voici donc deux femmes appartenant à la même classe sociale (et une troisième par-dessus l'épaule de la première), avec les mêmes valeurs et les mêmes préjugés, qui tiennent la chronique d'une époque mouvementée, la leur. Doit-on s'étonner qu'au milieu de la rareté des documents historiques concernant les colonies ftançaises des îles Caraïbes ce soit deux femmes qui fassent entendre leurs voix? TI est vrai que l'éducation des jeunes filles de l'aristocratie blanche était très empirique. À la différence de leurs frères qui étaient envoyés en France pour y faire des études supérieures, à la condition toutefois que les parents en aient les moyens financiers, elles recevaient une bonne instruction chez les religieuses mais ne x

dépassaient guère le niveau du brevet supérieur. Sur le manuscrit d'lrmisse de Lalung, on reconnaît à la graphie régulière, arrondie et penchée à droite, à l'orthographe et à la syntaxe impeccables, la marque des filles bien élevées. Mais aux îles, l'essentiel de l'éducation se faisait ailleurs: dans une vie constamment en plein air, au milieu des domestiques et des travailleurs de la canne, dans des maisons ouvertes et accueillantes où les générations cohabitaient, où les récits des aïeux enchantaient les veillées et où inversement les grandes personnes, grands-pères excepté, s'amusaient des jeux bruyants des enfants. Entre la nature et les adultes, les jeunes filles faisaient l'apprentissage de la vie, mieux sans doute que dans les livres de classe, et savaient ce qu'il leur était nécessaire de connaître pour s'adapter au milieu dans lequel elles vivaient et continueraient à vivre après leur mariage: les noms des plantes et des insectes, les signes précurseurs des cyclones ou des éruptions volcaniques, la langue, les chansons et les contes créoles, la composition d'une lettre ou l'écriture d'un journal intime, les différentes étapes de la culture de la canne à sucre et la gestion d'une propriété de planteur. Savoir écrire fait donc partie à cette époque des usages d'une certaine société. On ne se pique pas pour autant d'être écrivain. Que l'on ne s'attende pas en ouvrant le récit d'lrmisse à lire un exercice littéraire! Elle écrit avec l'aisance d'une certaine éducation mais sans style, sans imagination et sans référence à des lectures qu'elle aurait faitesl. Mais c'est précisément parce que l'une et l'autre auteur ont comme seille ambition de restituer la réalité vécue que leurs récits sont des documents remarquables sur le statut, le rôle social et la mentalité des femmes créoles au temps de la colonie. Comme elles sont loin du cliché de la belle dame créole indolente, richement dotée et regardant de loin la transformation de la canne à sucre en or, ces femmes énergiques et fières! En dépit des grossesses à répétition, des fausses couches et des morts infantiles, elles semblent considérer comme une faveur les maternités, un foyer bruissant d'activités et les lourds devoirs de maîtresses de maison et content à l'envi les tribulations d'une famille nombreuse, sept à huit enfants en moyenne. Les veuvages précoces (Élodie Huc
1

Tout au plus cite..t..elle un ouvrage récemment paru de Granier de Cassagnac,
Voyage aux Antilles (p. 186).

Xl

est veuve à 26 ans), les difficultés financières, les emprunts et les aigrefins ne leur faisaient jamais baisser les bras et elles gèrent leurs domaines «tant bien que mal, plutôt mal que bien» (p. 80). Apparemment, elles se soumettaient avec raison aux mariages d'arrangement, lesquels étaient comme on l'a vu des arrangements de famille, et partageaient la défiance de leurs parents vis-à-vis des « étrangers », traduisons de ceux qui ne sont pas natifs des îles. Une anecdote laisse entendre que la sownission était une règle qui ne supportait pas d'exception, sauf à 1?asserpour folle: celle de la malheureuse Aimée de Grandmaison. A peine sortie du couvent, la jeune fille avait été demandée en mariage par un officier, séduisant et riche, M. Le Certain. Mais au grand dépit de ses parents elle était l'aînée de dix sept enfants - elle avait obstinément refusé la proposition. Par une volte face mal explicable, opérée au nom de l'esprit d'obéissance, elle revint sur sa décision et se résolut au mariage. Hélas, la «répulsion» initiale reprenant le dessus, elle refusa dès le premier soir de partager la chambre de son époux et, très vite abandonnée par lui, repartit dans le foyer de ses parents où elle vécut en recluse (p. 17). L'auteur rapporte-t-elle cette histoire pour encourager les jeunes filles qui la liront à être plus raisonnables dans leurs choix qu'Aimée Le Certain ? C'est vraisemblable. Mais en la présentant comme une hystérique, elle a ouvert une fenêtre sur le monde obscur du sexe, sur les frayeurs qu'il provoquait chez les jeunes filles et les désarrois que leurs réactions entraînaient chez les jeunes gens. «Elle avouait plus tard que le seul bruit des éperons du jeune homme dans le couloir d'entrée la jetait dans de vraies crises de nerfs dont elle avait grand-peine à sortir. » (p. 16) Ce point de vue de femmes, au verso de l'image lisse d'un exotisme à bon marché, s'ajoute à une réalité souvent accidentée et douloureuse, où les joies familiales étaient constamment traversées par les maladies (diabète et cécité) et les décès, les déchaînements cycloniques et les alertes volcaniques, les déboires financiers et les ventes à perte. Les affrontements de l'année 1848 ajouteront à toutes ces violences, naturelles ou économiques, une nouvelle forme de violence, la revendication sociale.

X11

Les mêmes destinataires Aucun des récits présentés ici n'était originellement destiné à être publié. La diffusion devait en être strictement familiale, une famille élargie par les alliances à toute l'aristocratie des îles françaises, mais limitée à celle-ci. On peut noter en effet, non sans un certain étonnement, que les membres de la famille expatriés en France ou ailleurs sont oubliés sur les tableaux généalogiques, rarement évoqués au cours du récit et, lorsqu'il le sont, ils sont recouverts d'un brouillard d'indifférence, voire d'ignorance. «Ensuite viennent deux filles dont nous ne connaissons que les noms d'épouses, car, en se mariant, elles ont quitté notre pays» (p. 52). L'éloignement géographique n'explique qu'en partie cette attitude. Pour le reste, on observe de la part des colons vis-à-vis des expatriés un mélange de complexe d'infériorité et de défiance, une tendance à magnifier leur train de vie (à les voir plus riches et brillants qu'ils ne l'étaient) et, simultanément, à jeter une suspicion sur leurs mœurs (prodigues et compromises moralement et politiquement). Sous prétexte de rapporter l'opinion de M. et Mme de Rancé, sur le frère de celle-ci, « Grandmaison Aîné », chez qui ils s'apprêtent après de longues hésitations à envoyer leur fils, Charles (<< Tonton Charles»), l'auteur exprime son propre point de vue : « on ne savait pas trop ce qu'il [Grandmaison] était devenu, ou plutôt tout ce qu'on savait de lui était redoutable. n avait beau, maintenant, servir le Premier Consul ou l'Empereur, il avait peut-être gardé au fond de son cœur des sentiments hostiles à la monarchie, monarchie légitime s'enten~ et renoncé sans doute à toute croyance religieuse» (p. 35). Élodie a en effet connu le même sentiment d'étrangeté, la même appréhension lors des premières rencontres de son futur époux, Saint-Clair Dujon : « Ce jeune homme avait vécu très longtemps en France, à Rennes d'abord, à Paris ensuite, et peut-être avait-il fréquenté une société brillante. Comment jugeraitil notre Morne Folie d'où semblaient bannies la contrainte et même l'étiquette ? » (p. 57). Destinés ainsi exclusivement à la famille créole, les récits que nous publions peuvent être lus à un premier niveau comme la représentation qu'une famille békée type se fait alors d'elle-même. En plus d'être un remarquable document sur l'histoire et la

mentalité des femmes dans le milieu des planteurs au ~me

siècle,
XU!

ils contribuent à la meilleure connaissance d'un certain groupe social, celui de l'aristocratie blanche des îles antillaises. Une société dont le nom de famille est étroitement lié à I'Habitation 1ransmise de père (ou de mère) en fils: les Dujon à la Rivière Blanche, les Huc au Morne Folie, les Lalung à la Grand-Case. Une société, d'autre part, dans laquelle les alliances sont la grande affaire puisqu'elles peuvent garantir la supposée « pureté du sang» ou la corrompre, autoriser la transmission des patrimoines fonciers ou l'interrompre, entretenir la communauté des valeurs morales ou la trahir . Toutefois l'intention documentaire, énoncée par Élodie dans les premières lignes de l'avant-propos, est aussitôt dépassée. «TI y a donc deux cents ans environ, à la fin de ce dix-septième siècle qui a vu fleurir nos Antilles, trente-deux hommes et trente-deux femmes existaient qui étaient destinés à (>roduirela famille actuelle de mon fils Saint-Clair Dujon » (p. 5). A un second niveau de lecture, les deux récits ressortissent, le génie mis à part, au genre de l'épopée des origines, laquelle s'applique à embellir la geste familiale et inversement à dénoncer les méfaits des étrangers à celle-ci. L'empereur Auguste avait besoin pour affumer son autorité d'exalter les hauts faits du lointain ancêtre Énée, fils de Vénus. Toutes choses comparables, les descendants des pionniers aiment entendre évoquer (ou romancer) l'héroïsme de l'ancêtre Huc, « Sénéchal de la Grenade », l'attachement indéfectible de la communauté des colons à la monarchie, les persécutions de la Terreur et les admirables mots de la fin prononcés en montant à l'échafaud, en bref les comportements d'homme d'honneur, parmi lesquels la sollicitude vis-à-vis des esclaves n'est pas le moindre: «Louisa m'a raconté l'indignation de son oncle Charles de Rancé le jour où une voisine lui fit demander son charron pour sceller à tout jamais les fers d'un esclave récalcitrant. Rouge de colère, le doux gentilhomme fit répondre que, chez lui, on ferrait les animaux mais jamais les hommes et que son charron ne ferait point une si vilaine besognel. » (p.48) Quant aux héros d'aujourd'hui, ils sont à leur tour les
1

Irmisse va dans le même sens, la naïveté en plus: «Je puis encore mieux dire comment sur Dotre Habitation les nègres étaient traités. Là ils travaillaient, la discipline était maintenue, mais jamais on ne vit maître plus doux, plus généreux que mon oncle Ge voudrais avoir à présent tout l'argent qu'il
dépensait pour ses nègres) )} (p. 128).

XlV

défenseurs des persécutés, tel le général espagnol de Porto Rico, Prim., évoqué plus haut, ou le Commandant de l'Embuscade, Pénanros, «vrai chevalier français» (p. 157). On doit toutefois reconnaître, par respect de la vérité, que pour nos auteurs, la victime de l'arbitraire est bien plus souvent le noble que l'esclave. Véritables épopées de qualification, les récits s'inversent facilement, comme on le voit dans l'extrait précédent, en procès pour disqualification. Mais les exemples semblables de charges contre les békés eux-mêmes restent peu nombreux - et dans le groupe béké, la famille proche est bien entendu intouchable, qui s'en étonnerait? - au regard des griefs émis à l'égard d'autres sociétés, d'un côté ou de l'autre de l'Atlantique. C'est ainsi que nos deux récits s'entendent pour condamner sans nuances, et dans des termes passionnels, les républicains de France et leurs représentants aux Antilles, tels le général Rostoland et son adjoint, Faron. «Personne ne soupçonnait la lâcheté dont il [le Gouverneur] ne tarda pas à donner des preuves » (p. 127). Ici et là, d'un récit à l'autre, revient l'idée qu'après la chute de la monarchie en février 1848, rien de bon ne peut provenir de la France dont le « nouveau régime », la République, est l'héritier des principes de la Révolution. Élodie s'amuse à rapporter les ruses de Montrop, le père d'Irmisse, jouant à cache-cache avec les douaniers et justifie pleinement son comportement par la piètre qualité de la coutellerie française. Irmisse, plus simpliste dans ses analyses, est convaincue que l'ordre institué par l'Ancien Régime convenait à l'ensemble de la population des Antilles françaises et que ce sont les principes révolutionnaires d'égalité et de fraternité qui ont mis le feu aux champs de canne à sucre. Passe encore en France, mais pas dans les colonies fortunées! On pOUITaitsupposer qu'étant antirépublicaines par principe, Élodie et Irmisse n'étaient pas prêtes à l'émancipation des esclaves et qu'elles rejetaient radicalement, ne démordant pas d'une conception inégalitaire des races, le projet d'abolir un état social ancestral. En réalité, leurs sentiments à cet égard sont plus complexes. Elles sont assez lucides pour savoir que tôt ou tard les esclaves seront tous émancipés, la «promesse» en ayant été faite: « À peine la nouvelle de la Révolution était-elle connue à la

xv

Martinique que les nègres, poussés par les gens de couleurl, commencèrent à s'agiter. L'émancipation étant positivement promise, les esclaves n'avaient aucune raison pour s'insurger» (p. 128). La lecture de ces documents devrait donc nous inciter, au nom de la vérité historique, à se représenter différemment les termes du débat entre esclavagistes et anti-esclavagistes. Loin, d'autre part, de ressentir de l'hostilité à l'égard des «nègres », en d'autres mots des travailleurs de la canne, Élodie et Irmisse sont prêtes à reconnaître leur dévouement, parfois même supérieur à celui des blancs2. Mais elles refusent absolument que l'affranchissement soit imposé d'un coup par un régime indifférent aux intérêts économiques des planteurs. Et, pire encore, que celui-ci soit parvenu à faire taire les revendications de ces derniers en avançant la promesse d'indemnisations3, promesse que, non sans raiso~ elles estiment fallacieuse (p. 55). Leur commune ignorance de la vie politique n'a d'égale que leur naïveté sociale. À partir du présupposé que les planteurs auraient libéré les esclaves au coup par coup - sur le modèle romain, sans doute - tandis qu'une application immédiate du décret, sans indemnités, allait les conduire à la ruine, elles imputeront, à tort ou raison, les insuITections de mai 1848 à l'accélération d'un processus, par ailleurs inévitable. De là à accuser les mulâtres et les administrateurs coloniaux de s'être mis d'accord sur le dos des planteurs en manipulant les nègres, il n'y avait qu'un pas: « L'autorité fit mieux que souffrir tout cela: elle fournit la musique du régiment pour accompagner les danses de nègres; on n'avait pas permis aux soldats de tirer un seul coup de fusil, on les donnait aux insurgés en manière de polichinelles. Peut-on croire qu'un général ait avili à ce point l'uniforme français?» (p. 158-159). La roman-

cière sudiste d'un des plus grands best-sellers du

~me

siècle,

Autant en emporte le vent, Margaret Mitchell, n'était pas éloignée de cette opinion.
La phraséologie du temps oppose le nègre à l'homme de couleur, autrement dit au mulâtre. 2 Cf l'anecdote des vêtements déposés à Fort-Royal à l'intention des proscrits au milieu desquels se trouve des chemises marquées Hermance. «J'estime cette Hermance qui pratique la vraie fraternité» (p. 162). 3 L'article 5 du décret d'abolition du 27 avril 1848 stipule: « L'Assemblée nationale règlera la quotité qui devra être accordée aux colons». XVI
1

Le fait que certains propos tenus dans nos deux récits soient offensants à l'égard des «nègres », ne serait-ce que cette appellation, est un euphémisme et l'on préférerait pouvoir les gommer. Dire, par exemple, que ~es esclaves de l'Habitation Huc, «grisés comme tous les autres par le vin de la liberté» se sont montrés « ingrats envers leurs maîtres» (p. 47), mettre sur le même plan la passion politique et la passion qu'ont toujours eue les nègres pour la danse et la mascarade (p. 184), tout ceci relève d'un paternalisme sans complexes. Prétendre qu'à la Martinique les esclaves «avaient depuis longtemps tant de privilèges, étaient si bien traités que c'était presque la liberté» (p. 181) ressemble bien à de l'aveuglement volontaire. Rappeler - verbe tendancieux! - que «tous ceux qui ont commis ou conseillé ce crime, quoique plus ou moins avancés dans la civilisation, quelques-uns même occupant un rang élevé dans la sociétéI, n'appartiennent pas moins à la race des féroces AfricainS» (p. 148-149) serait la réflexion d'une sotte si elle n'était malheureusement pas commune à toute une société. Rien ne sert d'accumuler les preuves de l'arrogance sociale et de la bonne conscience. Il est plus intéressant de souligner une fois encore que ces documents ont un caractère exceptionnel à la mesure de la vérité qu'ils dévoilent. Celle-ci peut paraître choquante, voire révoltante. Mais existe-t-il des discours exclusivement destinés à un cénacle étroit - en l'occUlTence celui de la famille békée -, qui ne soient soumis à aucune censure ni autocensure sans qu'ils scandalisent les autres groupes constitués? Que n'a-t-on dit, par exemple, sur les relations prétendument incestueuses entre Mme de Sévigné et sa fille, Mme de Grignan? Gardons-nous donc de l'anachronisme et de la moralisation hâtive. Cherchons plutôt à restituer la mentalité et le langage d'une époque dans le cadre des circonstances qui les ont façonnés, pour les comprendre. En l'occulTence, des émeutes teITifiantes, des maisons dévastées, des assassinats et des incendies mortels, des exils forcés et des interdictions de séjour. Et pour comprendre, force est d'interroger le rapport des présents récits à l'Histoire.

1

Tel Pory-Papy,

un mulâtre.

XVll

En marge de l'Histoire Ce qui ajoute à la valeur des Notes sur les événements du Prêcheur et de Parle-nous d'eux Grand-mère, par delà la modestie des titres, c'est une dimension historique et politique de première grandeur. En historienne conséquente, l'auteur de Parle-nous d'eux Grand-mère signale que tel fait, telle anecdote, lui ont été transmis par la tradition familiale et qu'ils peuvent être douteux, voire légendaires, multiplie les « peut-être» et les conditionnels: les faits et anecdotes qu'elle rapporte ne perdent pas pour autant tout intérêt historique, bien au contraire, puisqu'ils sont constitutifs de la culture de ces familles. Pour ce qui est des dates, l'auteur n'est pour ainsi dire jamais pris en défaut. S'agissant par exemple de la chronologie des implantations françaises dans les diverses îles des Antilles, SaintChristophe et Saint-Vincent ont bien été, ainsi qu'elle l'écrit, conquises au XVIrme siècle, comme la Martinique et la Guadeloupe, et Sainte-Lucie ou Grenade au XVlllème siècle (p. 8). Pour être aussi précise, l'auteur de Parle-nous d'eux Grand-mère a apparemment lu quelques ouvrages historiques, elle nomme les auteurs de deux d'entre eux, Sydney Daney et d'Adrien Dessalles (p. 20), comme elle avait nommé le Père Du Tertre, «le premier historien des Antilles », dans Le Sablier renversél. Mais elle nous a prévenus, l'essentiel pour elle n'est pas de rivaliser avec les historiens en répétant ce qu'ils ont déjà dit, il est dans l'évocation des événements présents dans la mémoire de ses proches, quelquefois vécus par elle, et de personnalités connues de plus ou moins près. Qu'on y prenne garde pourtant, Élodie Huc et Innisse n'ont été que partiellement témoins de tout ce qu'elles racontent, et quand elles l'ont été, elles donnent des événements une version qui est tout sauf objective. Vision partielle parce que, pendant les événements des 22 et 23 mai, elles sont demeurées cachées loin des événements du Prêcheur, à Saint-Pierre, et qu'elles ne résidaient pas dans le quartier de la ville où se trouvait la maison de Sanois : le récit du drame dont celle-ci a été le cadre est donc de seconde

1 Le Sablier renversé, p. 5. XVl1l

main1. Même constat pour les événementsqui ont suivi et auxquels
elles fi' ont pas personnellement assisté, étant alors embarquées sur différents bateaux. Est-ce fâcheux? Comme elles répètent ce qui s'est dit autour d'elles, elles témoignent non tant des événements que de la représentation qu'on s'en fit dans son entourage: à ce titre, elles continuent d'intéresser I'historien. Quant aux personnalités évoquées, les deux textes évoquent d'abord nombre de parents, amis, voisins et relations qui n'ont pas vocation à rester dans l'Histoire, les mêmes que dans Le Sablier renversé, ainsi le bon Abbé Beyrines. Les auteurs nomment aussi, pour s'en enorgueillir, des ascendants et des alliances illustres... en se bornant à citer le nom et le titre, sans que le lien de parenté soit bien étroit. Ceci valait déjà pour Le Sablier renversé et pour les souvenirs de Renée Dormoy-Léger déjà publiés dans cette même collection. Dans Parle-nous d'eux Grand-mère, on trouve ainsi l'évocation de cette fille d'un lointain cousin qui serait devenue la femme du petit-fils - à moins qu'il ne se soit agi d'un petit-neveude « Surcou£: le fameux corsaire du rr Empire». .. Autre membre de la famille et personnage historique d'une relative importance, Grandmaison Aîné2. Sur lui au moins il est des anecdotes à raconter. Il fut un des membres panni les plus actifs du Conseil des Cinq-Cents. La Bibliothèque nationale conserve plusieurs de ses discours. Il était à Saint-Cloud le 18 Brumaire quand Bonaparte fit investir la salle par ses hommes et réussit, avec l'aide de son ftère Lucien, son coup d'État. L'évocation de Grandmaison Aîné dans Parle-nous d'eux Grand-mère ne le grandit pas vraiment si l'on comprend bien ce qu'écrit l'auteur: «peut-être fut-il panni les protestataires les plus véhéments puisque, lorsque l'ordre d'évacuer la salle fut donné, Grandmaison Aîné ne fut pas le dernier à sauter par la fenêtre» (p. 18). Curieuse preuve de véhémence que le fait de «ne pas être le dernier à sauter par la
1 Aussi l'incendie est-il évoqué rapidement dans les deux textes mais il l'a été d'une manière circonstanciée par le Maire du Prêcheur dans son «rapport principal» (cf p. xxx, note 2) et dans sa lettre du 28 juillet (p. 213), bien qu'il n'en ait pas été davantage le témoin direct. 2 La BnF conserve de nombreux écrits de Joseph Marie Jean Jouve (sic, à tort pour Jouye) de Grandmaison (1762-1839), Député de la Gironde au Conseil des Cinq-Cents, appelé aussi « Grandmaison le juste» ou « Grandmaison fils» ou, comme plus bas dans le texte, « Grandmaison Aîné ».

xix

fenêtre ». Sauf à imaginer que l'auteur n'a pas réalisé le sens de ce qu'elle répétait après l'avoir entendu répéter en famille, ce qui est peu vraisemblable, on croit percevoir ici une certaine ironie qui fait penser que l'auteur n'assimile pas systématiquement histoire familiale et hagiographie. Et c'est tant mieux pour l'Histoire. On peut faire la même remarque à propos de« Tonton Charles », Charles de Rancé, qui a joué un si grand rôle dans l'éducation d'Irmisse de Lalung et, par ricochet, d'Élodie Huc. L'auteur de Parle-nous d Jeux Grand-mère en brosse un portait admirable... à cela près que, là encore, elle donne un détail qui est d'un effet désastreux sur son lecteur: elle le présente d'abord comme l'in... carnation de l'esprit de résistance de ces Martiniquais «qui ne voulaient pas plus subir le joug étranger que la tyrannie révolutionnaire », «sa qualité d'officier devant lui rendre odieuses l'une et l'autre servitudes », or il s'est borné à «embarquer sa famille à destination de la Nouvelle-Orléans où tant de Martiniquais avaient déjà trouvé asile» et à se faire « remplacer comme chef de la petite expédition [par] son beau-frère, M. O'Connor», et tout cela parce que lui, il n'avait pas pu obtenir de sa hiérarchie «un congé régulier» (p. 23-24). Et Joséphine de Beauharnais? Voilà indiscutablement une personnalité célèbre, et une parente proche, mais est-ce une raison pour que Napoléon Bonaparte soit par l'auteur appelé « mon cousin» ? Et Napoléon III «notre second cousin couronné» ? Heureusement que l'auteur, à la différence de tant de généalogistes qui collectionnent les ancêtres comme des papillons morts, en même temps qu'elle s'en enorgueillit, semble s'en amuser: « Certes il est flatteur d'avoir pu, à un moment quelconque, dire: "mon cousin l'Empereur Napoléon :F", mais quand on entend critiquer la belle, la bonne Joséphine, on ne sait trop comment prendre sa défense et l'on n'ose protester de la vertu de cette cousine» (p. 88). L'auteur sait être critique à l'égard de ses « parents». Napoléon III a certes accordé la Légion d'honneur au Maire du Prêcheur, de retour de son exil à Porto Ricol, elle ne masque pas pour autant le fait que, tout cousin qu'il ait été, Napoléon III n'a pas été plus favorable aux colons que la République.
1

Jean Huc est revenu en Martinique en 1852. Le décret qui l'a fait chevalier dans l'ordre de la Légion d'honneur est du 13 août 1863.

xx

Autre parent et personnage de première importance pour les Antillais, «le terrible Victor Hugues », le représentant de la Convention en Guadeloupe, unanimement assimilé à un RobespietTe local. Mais voilà, l'auteur ose en brosser un portrait nuancé. Elle ne nie certes pas que « ce pays pourrait réclamer les milliers de têtes qu'il a fait tomber, non plus cette fois au cours de combats contre l'ennemi de la patrie, mais simplement sur l'échafaud dressé par ses soins », mais elle est aussi capable d'écrire que «c'est à Victor Hugues, à son énergie farouche, à sa hardiesse et à son courage que la France doit d'avoir conservé la Guadeloupe» (p. 22). Elle fait là allusion à la victoire du Fort Fleur d'Épée, puis à la reconquête de la Grande-Terre suivie de celle de toute l'île contre les Anglais, et cela par une année de blancs, de mulâtres et de nègres, unis dans le commun combat. L'affinnation est d'autant plus méritoire que c'est une Martiniquaise qui s'exprime et que la Martinique, au contraire de la Guadeloupe, s'est pendant la Révolution majoritairement accommodée de l'occupation anglaisel. Elle ose aussi rendre hommage au courage des lieutenants de Victor Hugues qui, «montés sur de chétifs navires », n'hésitaient pas à poursuivre des bateaux anglais bien plus puissants qu'eux, « et c'est bien souvent qu'ils ramenaient à la Pointe-à-Pitre de ftuctueuses prises ». Les prises, certes, «n'étaient pas toutes anglaises », autrement dit, le corsaire attaquait également les riches émigrés de Guadeloupe et de Martinique. Panni eux un parent, Hippolyte O'Connor, pris au large de la Dominique, amené à Pointe-à-Pitre et guillotiné, ce qui rend encore plus étonnante la relative modération dont l'auteur fait preuve à l'égard de Victor Hugues. Mieux, alors que celui-ci est plus que suspect d'avoir commis en sa vie plusieurs viols2, l'auteur de Parle-nous d'eux Grand-mère n'en dit rien, même à mots couverts, tout au plus nomme-t-elle son goût pour les femmes mais raconte seulement une histoire édifiante de grâce accordée in extremis à une parente, Mme de Rancé, pour les beaux yeux d'une jeune et belle femme qui lui avait demandé
1

CertainsMartiniquaispourtant « ne voulaientpas plus subir le joug étranger que

la tyrannie révolutionnaire» (p. 23), panni eux, Charles de Rancé, peut-être, et plus sûrement son beau-frère, Hippolyte O'Connor. 2 Bernadette et Philippe Rossignol, «Un amour de Victor Hugues: Mme de Lacroix », Généalogie et Histoire de la Caraïbe (désormais GHC), n° 18, juillet-août 1990, p. 161. XXI

cette grâce (p. 25). Autre évocation favorable à Victor Hugues, celle où on le voit accueilli avec joie par ses enfants, à son retour au domicile conjugal. Et quand bien même, parce qu'il est revenu chez lui plus tôt que prévu, il trouve un homme caché dans la chambre de sa femme, il pardonne en grand seigneur (p. 32)... Parle-nous d'eux Grand-mère est ici une invitation à revisiter l'histoire. L'histoire en marche Mais Grandmaison Aîné, Joséphine et Bonaparte, Victor Hugues, dans les années 1840, sont plus ou moins sortis de l'actualité: les deux textes valent aussi, voire surtout, par l'évocation des principaux acteurs des événements qui ont immédiatement précédé, accompagné et suivi l'abolition de l'esclavage en Martinique. Une abolition proclamée par Rostoland, le Commandant militaire et Gouverneur par intérim de la Martinique, avant l'arrivée du décret officiel. Aussi oublié aujourd'hui que Sonthonax qui, bien avant lui, en 1793, à Saint-Domingue, avait fait de même, un an avant que les Conventionnels ne votent officiellement l'abolition de l'esclavage. C'est dire l'intérêt de tout ce qu'on peut apprendre sur de tels hommes. Hélas, s'agissant de Rostoland, nos deux auteurs ne s'expriment pas en témoins mais délivrent un véritable réquisitoire. Rostoland est pour elles le symbole de l'incapacité. Seule sa veulerie peut expliquer que, le 23 mai, il ait proclamé l'abolition de l'esclavage et amnistié tous les fauteurs de troubles, incendiaires et assassins compris. TIfaut comprendre qu'en faisant du Gouverneur Rostoland le principal responsable des événements, nos deux auteurs déchargent le Maire du Prêcheur de toute responsabilité: celui-ci n'a fait que vouloir faire respecter la loi et l'ordre, avec courage et abnégation, il était dans son rôle de Maire en voulant interdire le passage d'une bande armée sur le teITitoire de sa commune, il a eu raison de faire appel à l'armée... Un incapable, Rostoland ? Depuis longtemps installé en Martinique, depuis longtemps Commandant militaire de l'île, ayant déjà à plusieurs reprises assuré l'intérim des Gouverneurs, il ne correspond pas au portrait à charge qui en est brossé. Sa cOITespondance avec son Ministre, en avril et mai 1848, témoigne de sa clairXX1l

voyance et d'un sens politique indéniables. « il est impossible de démontrer qu'il y avait mieux à faire que ce qu'a fait le Gouverneur Rostoland» écrit un historienl. Les événements lui ont donné raison: alors que la Martinique était, en grande partie à cause de la rigidité de Huc, sur le point de basculer dans l'horreur, grâce à Rostoland le pire a été évité et dès le 23 mai, après les heures consacrées à la fête, le calme est partout revenu et même, dans nombre d'Habitations, le travail a repris2. Si nos auteurs témoignent d'une chose à propos de Rostoland, c'est seulement du mépris et de la rancune que leurs proches et elles-mêmes éprouvent à son endroit. Faron, son Chef d'État-major, et Husson, le Directeur de l'Intérieur, autres métropolitains, en première ligne eux aussi dans les événements, sont par Irmisse et Élodie englobés dans le même mépris. Les historiens connaissent assez bien Husson, c'est lui qui a pris, seul, sans en avoir d'abord référé au Gouverneur (qui le lui reprochera), la décision d'annoncer, par une affiche placardée le 31 mars, rédigée en fiançais et en créole, «aux travailleurs esclaves, [ses] amis », que « la liberté [allait] venir. Ce sont de bons maîtres qui l'ont demandée pour vous... })3. Personnalité complexe bien intéressante que ce Husson, notaire sans fortune tenté par la politique, qui épous~ le 15 avril 1848, une dame de l'aristocratie blanche après avoir eu l'audace de reconnaître, l'année précédente, ses cinq propres enfants de couleur. Rien pour plaire décidément à nos deux auteurs.
1

Édouardde Lépine,Dix semaines qui ébranlèrentla Martinique, 25 mars, 6juin

1848, Paris, Maisonneuve et Larose, 1999, p. 52. 2 Ce dont témoigne un des meilleurs observateurs de cette période en Martinique, Jean-Baptiste Colson, ancien officier de l'armée impériale établi sur l'île depuis plusieurs années (dans ses Notes sur certains épisodes de la révolution de 1848 à la Martinique propres à élucider plusieurs points de I 'histoire de la colonie dans les jours néfastes, Centre des Archives de l'Outre-Mer, Aix-enProvence, CAOM, carton 12, dossier 123, 40 p.). Du même, voir De l'émancipation aux colonies françaises, au point de vue des intérêts métropolitains et de l'égalité sociale, 22 juillet 1848, Fort-de-France (à la BnF). 3 Édouard Glissant a vu dans ce texte « l'annonce à peine voilée de nos aliénations, l'esquisse de ce que devra subir le peuple martiniquais, la préfiguration de ce que le colonisateur tâchera de faire de nous et que (au moins pour ce que nous appelons nos élites) nous sommes devenus» (Édouard Glissant, Le Discours antillais, Paris, Seuil, 1981, p. 44 et suiv.). XX111

Et POl)'-Papy? Cet avocat, depuis peu adjoint au Maire de Saint-PieITe quand éclatent les troubles, est chargé du maintien de l'ordre: il est au moins autant exécré par nos deux auteurs que Rostoland, Faron et Husson. Peut-être un peu plus encore parce que, en 1848, l'aristocratie blanche n'aime pas les mulâtres. De cela, nos deux auteurs témoignent clairement: elles montrent à l'occasion de la pitié, de la commisération, de la bonté, voire du respect, pour les « travailleurs» au milieu desquels elles vivent, à l'égard d'un mulâtre jamais. Tous des hypocrites, poussant les nègres au crime sans jamais s'impliquer ouvertement L'auteur de Parle-nous d'eux Grand-mère croit apporter une preuve de la responsabilité personnelle de Pory-Papy dans les troubles de mai 1848 quand elle rapporte les mots que, en 1840, il avait gravé sur la porte de sa maison, « avec un instrument tranchant: Ose et persévère ! » (p. 132). La devise est pourtant bien banale, la thèse de la responsabilité personnelle de Pory-Papy dans la journée néfaste du 22 mai, quoi qu'en pense l'auteur, demanderait d'autres preuves. De Porto Rico, le Consul de France, informé par les réfugiés martiniquais, désignera « le sieur Pory-Papy, mulâtre de SaintPietTe [comme étant] l'auteur des événements qui ont ensanglanté cette ville dans les derniers jours du mois de mai et le secret instigateur de tous les désordres et de tous les actes de violence qui s'y commettent en plein jour» l . Et Bissette? Avocat et mulâtre, comme Pory-Papy, il est pour l'heure à Paris, aussi n'apparaît-il pas en personne dans le paysage mais seulement ses partisans. Il fait figure, en Martinique, de héros de la lutte des hommes de couleur pour l'égalité avec les blancs, depuis son procès et sa condamnation en 1824. Jean-Baptiste VoIny, Louis Fabien et lui étant «accusés d'être auteurs, fauteurs ou participants à une conspiration dont le but aurait été de renverser l'ordre civil et politique établi dans les colonies françaises, à l'aide de brochures, d'adresses séditieuses et de manœuvres sourdes tendant à enflammer les esprits et à soulever une des classes de la

l Lettre du Consul général de France à Porto Rico, Villamus, au Ministre de la Marine et des Colonies, 6 juillet 1848, Archives du Ministère des Affaires étrangères, Correspondance consulaire, Porto Rico, volume 3.

XXIV

population contre l'autre}) 1.En fait, en 1848, Bissette fi' adhère plus à ce qui se passe, il est de plus en plus clair qu'il se bat plus pour l'ascension des seuls mulâtres aux côtés des blancs que pour l'égalité de tous. D'où sa marginalisation par Schœlcher. Après l'abolition, il se révélera même un recours pour l'aristocratie blanche locale. Nos auteurs, plus informées du dessous des cartes qu'on pOUITaita priori le penser, évoquent la rivalité entre Bisset.. tistes et Schœlcheristes (p. 70). Mais voici Schœlcher lui-même, surpris en train de mener son enquête en Martinique. À cette occasion il sera reçu par Huc au Prêcheur, Élodie sa fille était là. Autre portrait à charge (p. 56). Alors que jusqu'alors Schœlcher s'était borné à étudier la situation des esclaves, après son séjour en Martinique il va prendre position pour l'abolition immédiate de l'esclavage. TI serait sans doute exagéré de penser que c'est sa rencontre avec Huc qui l'a amené à radicaliser son discours: dans le livre où il présente son enquête2, Schœlcher n'épingle en effet aucun membre des familles Huc ni Lalung comme coupable de traitements inhumains de leurs esclaves (il nomme d'autres propriétaires). Ce qui est sûr, c'est qu'il est difficile d'imaginer un portrait moins favorable du grand abolitionniste que celui qu'on trouve dans Parle-nous d'eux Grand-mère. Un procès en réhabilitation Le personnage le plus important, sur le plan historique, pour le rôle qui fut le sien dans les événements de mai 1848 en Martinique et dans ceux qui les ont précédés, voire provoqués, chef de la petite troupe d'émigrés qui va quitter l'île pour Porto Rico (parmi eux Innisse de Lalung et Élodie Huc), c'est bien le propre père de la
Armand Nicolas, Histoire de la Martinique, 2 vol., L'Harmatt~ 2000, vol. I, p.323. Seul Bissette a été condamné (marqué au fer et banni des colonies françaises pour une durée de dix ans). 2 Victor Schœlcher, Des colonies françaises: abolition immédiate de l'esclavage, éditeur Pagnerre, Paris, 1842. Aimé Césaire y a trouvé les noms des esclavagistes qu'il cite dans le Cahier d'un retour au pays natal (1936), coupables de mauvais traitements, par exemple Brafin, négociant à Saint-Pierre et propriétaire d'une sucrerie (accusé en 1838 d'avoir poussé certains de ses esclaves au suicide en raison de la dureté des châtiments qu'i11eur imposait, acquitté en 1840 par le juge Fourniols).
1

xxv

narratrice de Parle-nous d'eux Grand-mère, l'arrière-grand-père d'Élodie Dujon, le Maire du Prêcheur, Jean Antoine Huc, alias « Papa grOS». Les pages qui lui sont consacrées sont nombreuses. Il n'est pas indifférent pour nous de découvrir Huc dans son environnement familial, nous qui sommes à la recherche d'indices qui expliqueraient ses engagements et son attitude face aux événements. Il faut admettre que cet homme a une âme de che£: qu'il adore diriger, organiser, à la maison parmi les siens comme dans sa vie publique, un homme d'action, en toutes circonstances, et c'est sans surprise qu'on le voit, sous l'œil admiratif de sa famille, au terme du voyage vers Porto Rico, «guider de ses conseils le Capitaine fort novice du bateau» (p. 74). On peut relever à son sujet quelques erreurs, oublis ou approximations, comme de le présenter non comme un Habitant, ce qu'il n'a jamais cessé d'être, mais comme notaire à Saint-Pierre et Maire du Prêcheur, c'est-à-dire exclusivement soucieux des intérêts d'autrui. Et de le montrer occupé par ces fonctions menées simultanément (p. Il), alors qu'il avait cessé d'être notaire en 1829, vraisemblablement après une faillite peu glorieuse (le texte évoque seulement de graves difficultés financières) et qu'il ne sera nommé Maire de sa commune qu'en 1839. Rien n'est dit de ses efforts répétés pour se faire, dès les premiers temps de son exil, nommer comme Consul de France dans telle ou telle île de la Caraïbe, Saint-Vincent par exemple, ou Porto Rico justement. Ni de l'offre qu'en 1853, l'Administration du Second Empire lui a faite d'un poste de greffier de justice de paix à la Martinique, otITe qu'il a refusée péremptoirementl. Les indemnités auxquelles la famille pouvait prétendre suite aux événements et à l'émancipation de leurs esclaves sont un sujet délicat: il est dans Parle-nous d'eux Grand-mère traité d'une manière un peu équivoque. Le texte suggère à plusieurs reprises qu'aucune indemnité n'a été versée: Il fallait donc en toute justice, si le gouvernement exigeait la libération immédiate de tout ce monde, payer aux colons la valeur de

1 Place refusée le 19 février 1853 (cf la lettre du Gouverneur de la Martinique, le Contre- Amiral Vaillant, au Ministre de la Marine et des Colonies, en date du 27 mars 1853, CAOM, carton 94, dossier 817). XXVI

ce « matériel humain)}, et c'est ce qu'il ne paraissait pas disposé à faire et qu'il n'a point fait d'ailleurs. (p. 55) [Alors que les blancs de la Martinique] espéraient qu'un gouvernement nouveau leur donnerait enfin les indemnités auxquelles ils avaient droit pour la perte des esclaves dûment payés par eux, [...] le Second Empire, hélas, ne se montra pas plus généreux que la République. (p. 84)

À y regarder de plus près, l'auteur ne nie pas que sa famille ait touché de l'argent à titre d'indemnité, simplement, on était loin du compte: alors que les Huc estimaient à cinquante mille francs leurs pertes à la Grand-Case et au bourg, et encore, c'était «sans compter le dommage que nous a causé l'émancipation de nos 175 esclaves» (p. 158), au total, la République et l'Empire leur ont versé beaucoup moins, autour de 4.000 francs en ce qui concerne la Républiquel. Quand on pense qu'un esclave « vaut» entre 1.500 et 3.000 francs chacun! C'est l'auteur elle-même qui donne ce chiffte (p. 55). De même qu'en ce qui concerne sa recherche d'un emploi, les textes donnent de Huc, au sujet des indemnités, l'image un peu idéalisée d'un homme absolument fidèle à ses premiers engagements, quoi qu'il lui en ait coûté, et qui n'a jamais rien sollicité de la République ni de l'Empire2. On ne saura pas qu'en 1858, en raison d'une situation bien précaire (dont les textes ne donnent

1 Dans une lettre en date du 24 août 1850, Huc a remercié le Ministre de la Marine et des Colonies, Joseph Romain- Desfossés, pour le versement d'une partie de l'indemnité mais il proteste: « Si l'indemnité pour les pertes de 48 n'est pas déclarée insaisissable, c'est comme si elle n'existait pas pour moi ». Le Gouverneur de la Martinique, Bruat, dans une lettre au Ministre de la Marine et des Colonies, fera le point sur les sommes perçues par Huc au titre de la loi du 3 juillet 1848 : 2.000 francs le 14 octobre 1850, 3.000 le 27 mars 1851 et un solde de 135,24 francs le 8 avril, total4.135,24 £fanes. Sur les 100.000 francs à répartir entre tous les colons de la Martinique, Huc en réclamait 10.000 (CAOM, carton 94, dossier 817). 2 Huc a pourtant souvent sollicité secours et fonctions pendant son exil. Voir par exemple son mémoire du 25 mars 1850 adressé au Consul de France à Porto Rico pour être transmis au Ministre à Paris. Trois parties: Pourquoi est-il ici? Qui l'y retient? Quels sont ses titres à l'assistance spéciale du Gouvernement? (ibid. ). XXVll

qu'un écho très atténué), il ait dû solliciter du délégué de la Martinique « non un emploi mais un secours alimentaire» 1. Aucune mention n'est faite non plus de son appartenance à la franc-maçonnerie, loge La Concorde, dont il était pourtant un des dignitaires. Une telle appartenance n'avait pourtant, à l'époque, aucun caractère secret ni suspect, bien au contraire. Mais il aurait fallu entrer dans certains détails, évoquer par exemple le fait qu'il avait convaincu sa loge de prendre position contre l'émancipation, que sa loge du coup avait été fermée par l'autorité publique. Cela serait fâcheusement entré en contradiction avec l'image de l'homme qu'on nous présente et qui aurait été plus acquis aux évolutions qu'on ne l'a cru. Le propos des auteurs est à l'évidence de donner à leurs lecteurs un portrait du Maire du Prêcheur aussi favorable et cohérent que possible: non seulement il a assumé ses responsabilités dans le plus strict respect du droit, mais il l'a fait avec grand courage et même avec panache: Le corps de garde devait s'attendre à être bientôt attaqué. Le Maire fit ranger tout son monde dehors. Quelqu'un fit observerà M. Huc, qui avait pantalon et paletot blancs, que la grosseur de sa taille et, plus encore, ce vêtement tout blanc le rendraient le point de mire des insurgés. «Eh bien, répondit-il, il faut que, dans l'obscurité, mes amis comme mes ennemis me reconnaissent.» (p. 137) Les textes tournent au plaidoyer en faveur d'un homme qui, plus que quiconque, envers et contre tous, a voulu assumer ses responsabilités au service d'une cause irrecevable aujourd'hui, la défense de l'esclavagisme. La défense de Huc s'articule sur l'hypothèse d'un complot organisé de longue date contre les blancs, à l'initiative des mulâtres, au premier rang desquels Pory-Papy. Huc en a lui-même défendu l'idée dans tous ses écrits: Lorsqu'ils eurent ainsi rempli [d'esclaves] toutes les villes et tous les bourgs, les gens de couleur les divisèrent en grandes compagnies auxquelles ils donnèrent des esclaves comme chefs apparents, mais auxquelles ils nommèrent des chefs réels qui étaient censés jouer le
1

Lettre de Huc au Délégué de la Martinique, « Ajoupa de la Rivière Blanche, 5
août 1858 » (ibid.).

XXV11l

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.