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Mémoires du président des Comores

De
352 pages
Cette autobiographie posthume de Saïd Mohamed Djohar apporte des réponses pertinentes à de nombreuses interrogations sur l'histoire contemporaine des Comores. Son auteur porte un regard singulier, parfois acerbe sur la période coloniale et notre époque, ainsi que sur les élites politiques et civiles de son pays. Voici un éclairage nouveau sur des évènements majeurs qui ont secoué cet Archipel aux Sultans batailleurs, pris en otage à un moment donné par l'ancien mercenaire Bob Denard.
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Said Mohamed DJOHARMémoires
Du p RéSiDent DeS COMOReS
La présente autobiographie posthume de Saïd Mohamed Djohar Mémoires
apporte, quelque part, des réponses pertinentes à de nombreuses
interrogations sur l’Histoire contemporaine des Îles Comores. Son
auteur porte un regard singulier, parfois acerbe, sur la période Du p RéSiDent coloniale et notre époque, ainsi que sur les élites politiques et civiles
de son pays.
Au travers de ses pittoresques et poignants souvenirs d’adolescent,
d’étudiant, d’instituteur, de père de famille, de fervent croyant, d’homme politique DeS COMOReS
et d’homme d’État, l’ancien président de la Républiques des Comores (1990-1996)
éclaire d’un jour nouveau un certain nombre d’évènements historiques majeurs
qui ont secoué cet Archipel aux Sultans batailleurs qui a été, à un moment donné,
pris en otage par l’ancien mercenaire Bob Denard.
Ces Mémoires offrent au lecteur un fabuleux voyage à travers le temps,
accompagné d’un indicible sentiment d’intercepter un dialogue intime à haute
voix de l’auteur avec lui-même, et dans lequel il convie par surprise et humilité, la
jeunesse, la classe politique, son peuple, son pays et ses partenaires historiques,
à y puiser des réfexions utiles pour lutter contre les grands périls, les extrémismes
qui guettent le monde aujourd’hui, et pour construire la nation comorienne unie,
libre et prospère qui a habité ses rêves les plus obsédants.
Celles et ceux qui l’ont bien connu pourraient presque entendre sa superbe
voix barytonnée au détour de ses phrases imagées, de son humour, et de son
lexique de l’époque qui a gardé toute sa saveur.
Saïd Mohamed Djohar nous a quittés le 23 février 2006 dans la ville de
Mitsamiouli, en léguant à la postérité un pan entier et inédit de notre Histoire.
Peu de temps avant sa mort, le président Djohar avait confé ses manuscrits
à M. Saïd-Abasse DAHALANI, pour une relecture approfondie et pour en assurer
la publication.
Ancien professeur de l’ENAC (Ecole Nationale de l’Aviation Civile à Toulouse) et ancien
Directeur Général de la Société nationale des Postes et Télécommunications, Saïd-
Abasse Dahalani est actuellement Directeur Général de sa société privée, MATELEC, Quelques vérités qui ne sauraient mourir
et président du parti MOUROUA (Mouvement pour la République, l’Ouverture et l’Unité
de l’Archipel) aux Comores.
iSBn : 978-2-296-99512-3
35 €
Said Mohamed DJOHAR
Mémoires Du p RéSiDent DeS COMOReS




MEMOIRES DU PRESIDENT
DES COMORES







































SAID MOHAMED DJOHAR




MEMOIRES DU PRESIDENT
DES COMORES

Quelques vérités qui ne sauraient mourir













L’Harmattan



















© L’HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-99512-3
EAN : 9782296995123 Sommaire
Préface ............................................................................................ 7
CHAPITRE PREMIER
Mes origines ................................................................................. 11
CHAPITRE II
Enfance et Adolescence ................................................................ 21
CHAPITRE III
Mon choix pour Domoni – Anjouan ............................................. 41
CHAPITRE IV
Mes débuts en politique 53
CHAPITRE V
Mon affectation à Sada (Mayotte) ................................................ 61
CHAPITRE VI
Mon premier mandat politique ..................................................... 75
CHAPITRE VII
Gouvernement de la loi cadre de Deferre ..................................... 97
CHAPITRE VIII
Périple du Général de Gaulle en Afrique noire francophone ...... 105
CHAPITRE IX
Les Comores choisissent l’autonomie interne ............................ 121
CHAPITRE X
Les premières bavures de Mohamed Taki Abdoulkarim ............ 127
CHAPITRE XI
Visite du président Tsiranana aux Comores ............................... 137
CHAPITRE XII
Représentation des Comores à Madagascar 179 CHAPITRE XIII
Proclamation unilatérale de l’Indépendance des Comores ......... 213
CHAPITRE XIV
Coup d’état d’Ali Soilih ............................................................. 217
CHAPITRE XV
Le retour d’Ahme Abdallah ........................................................ 239
CHAPITRE XVI
L’assassinat du président Ahmed Abdallah ................................ 255
CHAPITRE XVII
Président par intérim ................................................................... 263
CHAPITRE XVIII
Tentatives de destabilisation ....................................................... 279
CHAPITRE XIX
Le coup d’état de septembre 1995 .............................................. 297
CHAPITRE XX
Déporté à l’Île de la Réunion ...................................................... 307
CHAPITRE XXI
Les Accords d’Antananarivo 315
CHAPITRE XXII
L’après Papa Djo ........................................................................ 327

Biographie de Saïd Mohamed Djohar ........................................ 343



6 Préface
Un certain après-midi d’octobre 2005, le président Djohar
m’invita à son domicile.
Quelle ne fut ma surprise lorsque, après quelques
échanges amicaux en pareille circonstance, il sortit, de sa
table de travail, huit gros cahiers manuscrits, d’une belle
écriture fine, droite, aérée, et dans lesquels il avait consigné
toute sa vie publique, du moins ce qu’il pensait avoir vécu de
meilleur, ou digne d’être transmis à la postérité.
Il me remit ensuite ces précieux volumes, avec sa voix
grave, accompagnant pieusement des versets du Saint-Coran,
et ces mots qui résonnent encore dans ma conscience, avec
tendresse et solennité :
« Je te confie mes Mémoires. Tu les reliras avec ta
meilleure attention. Je te fais entièrement confiance. Tu
modifieras ce document comme bon te semble, pour traduire
au mieux mes pensées et réflexions.»
« Prends tout ton temps », ajouta-t-il. « Je souhaite que le
style soit le plus simple possible, pour que la lecture de ce
livre soit accessible à tous, particulièrement à la jeunesse.»
Les raisons pour lesquelles le président Djohar a voulu
que j’assure le relais pour faire publier ses Mémoires,
constituent un mystère qui continue de m’escorter jusqu’à
présent.
Et ce, d’autant plus que ma formation universitaire, plutôt
scientifique, ne m’a pas spécialement préparé à ce genre
d’exercice littéraire.
A-t-il fondé cette confiance, de par son constat, souvent
évoqué dans nos conversations, d’un rapport exigeant de ma
part avec la probité, lorsqu’il m’avait remis les commandes
de la société nationale des postes et télécommunications pour
redresser ses comptes, au moment où tout le pays et la
communauté financière internationale avaient fait le deuil de
cette entreprise publique? A-t-il fait ce choix à cause de ses amitiés anciennes avec
mon regretté père, Mohamed Dahalani, et de ses convictions
religieuses qui lui confirment notre appartenance à une
famille spirituelle commune (Cheikh Aboubacar Bin Salim,
il en parle tout au long de ces pages) traditionnellement
estimée et vénérée pour son sens élevé du respect de la
parole donnée ?
Sans la moindre hésitation, j’ai accepté avec honneur
cette marque de confiance de la part d’un homme singulier,
fin connaisseur de l’Histoire de son pays et des hommes, qui
a consacré sa vie à la cause de la liberté, et qui voulait, ainsi,
continuer de servir fidèlement ces îles de la lune qu’il a tant
aimées, même après son retour définitif au Royaume de
Dieu.
C’est faire preuve d’une solide conviction intellectuelle et
d’une générosité publique sans précédent aux Comores, que
de vouloir transmettre aux futures générations, dépourvues
de repères solides sur leur passé, quelques leçons de
l’Histoire complexe de leur pays, pour tenter d’éclairer le
chemin de leur vie à venir.
En effet, la rédaction de Mémoires trace, d’une certaine
façon, une relation inédite entre un passé connu et un avenir
à construire, une manière pour l’auteur d’envisager le futur
de la nation, de contribuer à son édification, et ce, malgré
son absence irrémédiable.
Une manière, peut-être, d’accéder à une certaine
immortalité auprès des mortels que nous sommes.

Vous avez entre vos mains, chère lectrice, cher lecteur, la
première autobiographie complète d’un ancien président des
Comores.
Saïd Mohamed Djohar a adopté le choix d’une écriture
quasi-narrative de sa biographie, s’inspirant largement d’une
tradition orale locale, où le grand-père, au soir de sa vie,
raconte à ses petits-enfants et à son proche entourage les
grandes épreuves traversées, les bonheurs entrevus, et les
leçons à retenir de son passage ici-bas.

8 Dans le présent document, il est, tour à tour, l’instituteur
de carrière, pour relater avec pédagogie les nombreuses
péripéties de son parcours, l’homme politique, puis l’homme
d’État, père de la démocratie comorienne, du multipartisme,
de l’abolition des monopoles économiques, jadis aux mains
de quelques familles, et celui de l’ouverture aux pays arabes,
consacrée par l’appartenance des Comores à la Ligue des
États arabes en 1994.
L’on découvre également, l’artisan du désenclavement
des régions des trois îles, qui a permis aux paysans de
l’arrière-pays de s’ouvrir au commerce et aux activités des
grandes villes. Il a été le modernisateur des
télecommunications publiques qui a rendu possible leur
automatisation intégrale ainsi que la connexion du pays au
monde entier, et ce, grâce à un puissant soutien financier de
l’Union européenne.
En décembre 1989, un retournement spectaculaire de
conjoncture et des convulsions politiques dont seule
l’Histoire a le secret l’ont placé en homme providentiel, pour
mettre un terme définitif à la présence physique et
institutionnelle des mercenaires aux Comores, et au rôle
quasi-présidentiel de leur chef, Bob Denard, avec l’aide
décisive de la France et de l’Afrique du Sud qui, à une autre
époque, semblaient cautionner un tel système.

Dans un registre plus personnel, se dévoile l’époux
polygame, aimant et aimé par ses épouses, l’homme humble,
débarrassé de sa carapace d’homme d’État, empêtré dans ses
contradictions et ses postures équivoques, le plus souvent en
position offensive, pour surmonter certaines épreuves
affectives ou publiques qui ne pouvaient pas manquer, dans
une existence aussi bien remplie.
Celles et ceux qui l’ont bien connu pourraient presque
entendre sa superbe voix barytonée au détour de ses phrases,
de son humour, et de son lexique de l’époque qui a gardé
toute sa saveur.



9 La présente publication des Mémoires du président
Djohar, une première dans l’Histoire des Comores, est peut-
être un rêve qui se réalise pour une partie de la jeunesse, qui
a besoin d’exemples éminents pour préserver sa capacité et
son obligation d’espérer un monde meilleur, quand un
présent trop souvent chaotique sous nos tropiques, la
contraint à vouloir baisser les bras.

Elle constitue, pour ma part, la concrétisation d’une
promesse sacrée vis-à-vis d’un cher disparu, dans le respect
absolu de ses opinions, positions et réflexions qu’il a lui-
même rédigées de sa propre plume, en m’offrant, par son
geste de confiance, l’opportunité de les préciser grâce à nos
entretiens, à l’occasion de quelques visites amicales.

Saïd-Abasse DAHALANI



10 CHAPITRE PREMIER

Mes origines
Résumé de la biographie de Saïd Mohamed Djohar (Djawhar)

Déformé par l’officier de l’état civil de Majunga en écrivant
Djohar au lieu de Djawhar-Al Cheikh Abi Bakr Ibni Salim
(A.b.b.s) Al Alawiy Al Housseiny.
Né à Majunga (Madagascar) le 22 août 1918

Père : Mouhammad Hassan Al Cheikh A.b.b.s, né à Mdé
(Ngazidja) demeurant à Majunga comme émigrant.

Mère : Mahmoudat M’zé, née à Majunga dont le père s’appelle
Mzé Mchangama de Mohoro Ngazidja (réfugié politique du temps
du sultanat de Saïd Ali Saïd Omar. Sa mère s’appelle Latufat Binti
Wazir Nodjimba de Mitsamiouli-Mdjini. Comment et pourquoi
mon grand-père Mzé Mchangama et ma grand-mère sont allés
s’installer à Majunga ? Cette histoire est assez longue mais je la
raconterai brièvement.

D’après ma grand-mère qui aimait, selon la tradition, nous
conter chaque soir des histoires anciennes à vocation éducative, le
wazir Nodjimba de Mitsamiouli, de passage à Chouani au cours de
ses randonnées, a rencontré une fille rentrant des champs. Il la
suivit jusqu’à chez elle et alla la demander en mariage devant ses
parents. De cette union, naquit ma grand-mère qu’il appela
Latufat. Dès l’âge de cinq ans, Nodjimba amena sa fille pour
l’élever lui-même et la donna en mariage au sultan Abdallah de
Mitsamiouli qui s’était lié d’amitié avec Saïd Mohamed Bin
Cheikh Al Maanrouf Al Cheikh A.b.b.s, fondateur de la toiriquat
Chadhouliyat Al yachroutouiyat. À cette époque, les rivalités entre les sultans étaient à leur
paroxysme et Saïd Mohamed Bin Cheikh Al Maanrouf était en
désaccord avec le sultan Saïd Ali pour des questions religieuses et
politiques. Al Maanrouf avait une très grande influence sur toute
l’île de Ngazidja. Le sultan Saïd Ali ne pouvait saper cette emprise
et ce pouvoir sur les hommes. Devenu jaloux de son beau-frère, il
voulut le faire assassiner. Mis au courant de cet horrible projet par
certains de ses fidèles, Al Maanrouf s’enfuit en voyageant par
mer, à bord d’une pirogue jusqu’à Mitsamiouli où il se réfugia
chez son ami, le sultan, époux de ma grand’mère. Dans la nuit, des
informateurs indiquèrent au sultan que des soldats commandés par
un officier « Mzoungou » étaient en ville à la recherche de
Maanrouf. Le lendemain matin, toutes les maisons furent fouillées
et les portails d’entrée de la ville gardés. Personne n’avait le droit
d’aller aux champs ou à la pêche.
Le sultan dit à ma grand-mère, sa femme :
— Il faut à tout prix sauver la vie du grand Cheikh, le sultan
Said Ali veut l’assassiner. La ville est investie par des soldats
armés. Dès le lever du jour, ils commenceront par fouiller chaque
maison, même le palais. Celui chez qui on le trouvera sera
considéré comme complice et sera pendu ou décapité. Invite tes
amies et, avec quelques esclaves, vous irez prendre votre bain de
mer avant l’aube comme d’habitude. Vous amènerez avec vous le
grand Cheikh déguisé en femme et voilé comme vous. Il y a au
port un boutre arabe dont je connais le commandant. Vous lui
donnerez cette lettre et lui direz de ma part de bien cacher le
Cheikh Maanrouf car il est en danger de mort.

Ma grand-mère Latufat prit toutes les dispositions, fit réveiller
le Cheikh et les autres femmes vers 3h30 du matin, remit un
« boui-boui », (tchador, voile noir) au Cheikh et ils sortirent
ensemble, direction le bord de mer. La marée était haute et le
boutre, chargé de ballots de cordes en fibres de coco.
Le groupe était composé de trente femmes et le grand Cheikh
au milieu d’elles. Ce dernier leur recommanda de ne pas passer
par les voies de sortie qui étaient gardées.
— Mais il n’y a pas d’autre issue. La ville est entourée de
hautes murailles de protection (Ngomé).
— Ne vous en faites pas, leur répondit Al Maanrouf.
12 Arrivés devant la muraille, celle-ci se fendit sans bruit, ouvrant
un passage inattendu. Ils traversèrent le passage sans être repérés,
plongèrent discrètement dans l’eau, puis nagèrent jusqu’au boutre
ancré non loin du rivage. Le commandant les fit hisser dans le
« Kotria » où une place spacieuse avait été préparée sous les
ballots de cordes pour cacher le grand Cheikh. Ma grand-mère
donna la lettre au commandant et regagna la terre avec les autres
femmes. En voulant rentrer en ville par le même chemin, elles
trouvèrent la fente de la muraille refermée. Elles furent obligées de
passer par un portail gardé.
— D’où venez-vous et qui êtes-vous ?
— Nous sommes d’ici et nous venons de nous baigner en mer
comme d’habitude.
— Comment êtes-vous sorties de la ville pour aller au bord
de la mer ?
— Les gardiens du portail de l’Est nous ont donné
l’autorisation d’aller nous baigner. Mais en rentrant nous avons
préféré passer par ici.

Aux premières lueurs du jour, les fouilles commencèrent,
maison par maison. Vers 11 h, aucune trace du Cheikh n’avait été
trouvée.
Le Mzougou (le Français) commandant la troupe, remarquant
la présence du boutre, réquisitionna des pirogues pour une
inspection dans le kotria. En s’approchant du bateau, une violente
tempête se déclara brusquement, les pirogues chavirèrent. Le
commandant du kotria, paniqué, leva l’ancre sans attendre les
passagers laissés à terre, hissa les voiles et prit le cap vers
Zanzibar.
C’est ainsi que Al Maanrouf fut sauvé de la mort qui lui était
réservée, et ne rentra aux Comores qu’après la déportation du
sultan Saïd Ali à l’Île Bourbon (La Réunion).
Quand elle fut de retour au palais, son mari conseilla à sa
femme d’aller à Chouani, car il ne savait pas ce qui allait se passer
quand la nouvelle de la disparition d’Al Maanrouf serait connue.
Ma grand-mère rassembla ses effets et rentra chez ses parents,
accompagnée par ses servantes et son père Nodjimba. Elle avait
une grande sœur, appelée Moina Houri, mariée à un Grand-
Comorien travaillant comme « Kapourari » (caporal, chef de
13 travaux) dans une grande propriété agricole d’un colon français et
qui habitait à Dembeni (Mayotte). Ses parents lui proposèrent
d’aller habiter chez sa grande sœur. Le voyage fut préparé et ma
grand-mère partit pour Mayotte où elle apprit, quelque temps plus
tard, la mort de son mari. Elle y passa son « Ida » (deuil de 4
mois) en attendant les ordres de ses parents.
Et c’est donc à Mayotte que Mzé Mchangama la rencontra et
l’épousa.
Et voici l’histoire de mon grand-père maternel racontée par ma
grand-mère Latufat Binti Nodjimba.
Mzé Mchangama est né à Mohoro (Badjini Est). Il était un
partisan farouche du sultan Hachim de Foumbouni qui, seul, osait
s’opposer aux ordres du sultan Saïd Ali en raison de son amitié et
de son admiration pour les Français qui commençaient à s’installer
à Ngazidja comme propriétaires terriens. L’audace du sultan Saïd
Hachim ne plaisait pas du tout au sultan Saïd Ali Al Maseyili qui
n’hésita pas à lui faire la guerre. Armé et aidé par les Français,
Saïd Ali vainquit le sultan Hachim, qui fut tué plus tard, sur ordre
de Saïd Ali. Ce jour-là, le soleil s’éclipsa et les étoiles
s’illuminèrent en plein jour. La peur s’empara de la ville, et
personne n’osa mettre le nez dehors.
Mzé Mchangama, l’un des principaux conseillers du sultan
Hachim, ne se sentant pas en sécurité, se cacha de village en
village, quelquefois dans la forêt voisine du volcan Karthala. Ne
pouvant vivre ainsi dans une telle insécurité, dans sa cavale, il
rencontra un jour un fugitif comme lui. Ils prirent la décision
d’aller se réfugier à Mwali (Mohéli) en détournant une pirogue de
pêcheurs d’un village. Ils débarquèrent à Mbatsé après 3 jours
pénibles en mer, avec des bananes mûres comme unique
nourriture. Mon futur grand-père resta à Mbatsé tandis que son
compagnon alla s’établir à Mbangoma. Mzé Mchangama épousa
èreune Mohélienne, et de ce mariage naquit sa 1 fille qu’il ne verra
pas et qui fut appelée Mlinda Mzé (littéralement, celle qui attend
Mzé).
En effet, huit mois après ce mariage, des espions du sultan
Saïd Ali vinrent pour le repérer et l’enlever. Apprenant ce sinistre
projet, son beau-père et son beau-frère louèrent une pirogue et un
pêcheur pour le débarquer à M’ramani Ndzouani (Anjouan). Le
sultan d’Anjouan, averti de sa présence par son frère le sultan Saïd
14 Ali, envoya des troupes pour le débarquer, l’enchaîner et le
conduire à Mutsamudu. Parmi les militaires chargés de la
recherche, il y avait un Mramanien pris de compassion pour Mzé
Mchangama qui trouva des pêcheurs se rendant à Maoré
(Mayotte).Ils embarquèrent mon grand-père et arrivèrent à
Mtsamboro après deux jours de traversée dans une mer démontée.
Beaucoup de grands-comoriens travaillaient dans les vastes
domaines de la société coloniale de Bambao (Pamandzi –
Dembeni – Kombani). Mzé Mchangama se rendit à Dembeni. Le
hasard a voulu que son guide le conduise au domicile de Moina
Houri, la sœur aînée de ma grand-mère. Elle était jeune et veuve.
Après quelques semaines, Mzé Mchangama épousa ma grand-
mère en secondes noces. Nationaliste convaincu, conseiller spécial
du sultan Hachim, épris de liberté et persuadé d’avoir échappé aux
poursuites des agents du sultan Saïd Ali, « Mpouwa zitswa » (Saïd
Ali coupeur de têtes), il jugea inutile de se cacher. Il sortait ainsi
avec des amis en compagnie desquels il visitait les villages où il y
avait des grands-comoriens, auréolé du respect et de la
considération de ceux qui le connaissaient en tant qu’ancien
conseiller spécial du sultan Hachim. Mayotte était de fait une
colonie française. Le sultan de cette île n’avait aucun pouvoir et
vivait d’une pension que lui avait attribuée le gouvernement
français.
Un jour, son logeur, le surveillant en chef du domaine de
Dembeni, rentra précipitamment à la maison, alerta mon futur
grand-père qu’il avait été repéré. Des « gardes-indigènes »
(gendarmes autochtones mandatés par le gouverneur de Mayotte)
étaient à sa recherche.
— Il y a un boutre anjouanais qui part ce soir pour
Madagascar. Il faut que tu partes avec ton épouse pour la grande
île (Madagascar). Le capitaine du boutre, qui est un ami, accepte
de vous embarquer la nuit au large du village de Mtsapéré. Dès le
coucher du soleil un pêcheur de confiance vous conduira au boutre
avec sa pirogue.
C’est dans un tel climat d’hostilité et de persécution politique
que mon grand-père et ma grand-mère quittèrent définitivement
leur patrie natale pour aller commencer une nouvelle vie à
Madagascar.
15 Le boutre jeta l’ancre à Nossi-Bé, la petite île paradisiaque de
Madagascar. Ma grand-mère, se méfiant des îles, insista auprès de
son mari pour aller habiter à Majunga où vivait une importante
communauté de réfugiés politiques fuyant le régime despotique de
Saïd Ali mpwa zitswa. Après un mois de séjour à Nossi-Bé, Mzé
Mchangama et son épouse embarquèrent sur un boutre, destination
Marolaka, le village comorien de l’époque. Ils furent chaleureu-
sement accueillis par les Mbadjiniens et les Mitsamiouliens
comme hôtes de marque. C’était en 1900 où naquit ma mère
Mahamoudat Mzé, puis successivement Moina Arafat, Taybat et
Abdou, l’unique garçon de la famille.
En 1917, Mouhammad Hassane épousa ma mère en grandes
noces. L’année suivante, je suis venu au monde. Le grand imam
de la mosquée Mwigni Housseine, originaire de Djomani ya
Mboudé à Ngazidja, me donna le nom de Saïd Mouhammad
Djawhar, déformé par l’officier de l’état civil en « Saïd Mohamed
Djohar ».
L’histoire suivante de mon grand-père paternel fut moins
mouvementée que celle de mon grand-père maternel. Il s’appelait
Mwigni Abdallah Bin Said Hassane (A.b.b.s). Il est né à
Ntsoudjini Itsandra, il fut un beau et élégant jeune homme selon
les témoins de son époque. Il avait des « Karama » (sorte de grâce
divine accordée aux saints et aux personnes particulièrement
pieuses). Après son mariage traditionnel qui ne lui donna que des
garçons, des hommes ayant des filles à marier venaient lui
proposer des mariages en lui offrant eux-mêmes le « Mahari » (la
dot) pour épouser leurs filles.
C’est ainsi qu’il a eu une femme à Mdé où est né mon père
Mouhammad Hassane Bin Mwigni Abdallah, Mwigni Aboud,
surnommé « Mna Véké ». Mwigni Abdallah s’est marié à
Koimbani (Wachili) où naquit, entre autres, Saïd Ibrahima. Il avait
épousé aussi une femme à Hasendjé (Wachili) qui lui donna
« Charif Wa Mwigni Abdallah. À Mwadja (Hamahamet) il n’a eu
que des filles. Mais à Bambadjani, sa femme lui donna Saïd
Mawlana. Enfin à Mitsamiouli, sa dernière femme lui donna Saïd
Hassane surnommé Bwana Kapéra et Rahmato. Je n’ai pas connu
mon grand-père paternel, mais je suis allé de temps en temps prier
devant sa tombe à Ntsoudjini.
16 J’avais trois ans, quand mon père fut rappelé par sa famille de
Mdé pour célébrer son mariage traditionnel. Il resta à Ngazidja
(Grande-Comore) pendant plus d’un an et demi, après avoir
bénéficié d’un long congé de son travail comme surveillant
général dans une usine de défibrage pour l’exportation de fibres de
raphia. J’avais cinq ans lorsque nous avons appris sa mort à Mdé
en 1923.
Ma mère était une femme énergique et courageuse. Avec une
autorité d’homme, elle prit le commandement des affaires de la
maison en remplacement de sa mère Latufat pour la soulager des
souffrances qu’elle avait endurées aux Comores pendant le règne
du sultan Saïd Ali. Elle commença par m’envoyer à l’école
coranique de Raddad Bin Soimih, un maître coranique de
Mdjoiezi ya Hambou, avec cette recommandation :
— Je vous confie mon fils et vous demande de le traiter
comme le vôtre.
Maître Raddad était aveugle mais avait un don exceptionnel
d’enseignant. Il était aidé par sa fille dans ce travail délicat et
difficile pour un aveugle. Connaissant et respectant mes origines,
le maître me dispensa des corvées manuelles courantes dans les
écoles coraniques (balayage de la cour, coupe de bois de chauffage
en forêt tous les jeudis, approvisionnement en eau potable) si bien
qu’en l’espace de dix huit mois, je savais lire et écrire. Maître
Raddad me nomma maître-adjoint. Je le secondais en de
nombreuses occasions. À la maison, il m’arriva bien souvent de
corriger ma mère et ma grand-mère quand elles lisaient le coran en
ma présence au grand étonnement de mon nouveau beau-père,
Soilihi Mtsachiwa, qui venait d’épouser ma mère en 1927. C’est
un homme de grande famille respectable de Ntsoudjini. De ce
deuxième mariage, naquirent ma sœur Fatima Soilihi en 1928 et
Ali Soilihi 1932. Pendant tout ce temps, que faisait mon grand-
père ? Voici ce qu’il me raconta en 1929 quand il vint me chercher
pour passer une année avec lui à Maintirano. Il était devenu très
riche, mais ma grand-mère n’avait pas voulu aller vivre en brousse
où il n’y avait aucun Comorien à cette époque, mais que des
Sakalava Marambitsy éleveurs de bœufs, de moutons et de
chèvres.

17 Pour subvenir aux besoins de toute sa famille, il parcourait
toute la province de Majunga, du Nord au Sud, d’Est en Ouest, se
donnant le nom de « Fiasy » (Moilimou en comorien), c’est-à-dire
le voyant. Il se faisait guérisseur, commerçant ambulant et réussit
dans toutes ses entreprises. Quand il arriva à Maintirano, il acheta
une propriété de cinq hectares et défricha une parcelle pour
produire des cultures vivrières. Dès le premier coup de pioche, son
« angady » (instrument de labour) heurta quelque chose qui émit
un son métallique. Élargissant le trou en creusant, il mit à jour une
cruche en bronze fermée par un couvercle. La cruche était très
lourde. Il ouvrit délicatement la cruche et y trouva, entassées, des
pièces d’argent : un trésor caché par des inconnus. Il se débarrassa
de sa robe, la transforma en sac qu’il remplit du fabuleux trésor et
qu’il transporta chez lui par plusieurs va-et-vient jusqu’à ce qu’il
vidât la cruche. Il commença par acheter des bœufs et des chèvres,
paya des bouviers spécialistes pour s’en occuper, et poursuivit son
métier de guérisseur et de commerçant.
Un jour, un fils d’un grand propriétaire de troupeaux de bœufs
devait être jugé au tribunal, soupçonné d’être parmi des rebelles
recherchés par la justice militaire française. Il était fils unique de
parents très riches et très respectés. Le père est venu un soir
trouver Mzé Mchangama et lui dit :
— Il semble que tu es un Silam guérisseur. Si tu parviens à
sauver mon fils des mains de ces « Mena soufi » (hommes aux
oreilles rouges) venus occuper notre Madagasikara, je te donnerai
la moitié de mon troupeau d’Ambohibo (mille bœufs).

Mzé Mchangama, charmé par cette proposition inattendue,
ferma sa boutique, prit le Coran sacré, le compulsa feuille par
feuille, releva tous les versets qu’il considéra comme appropriés à
la situation. Il les transcrivit sur une feuille de papier qu’il
embauma avec de l’encens (ubani), plia le papier jusqu'à ce que
celui-ci devienne un petit carré de 3 cm de côté. Il enveloppa le
petit paquet avec un ruban blanc en recommandant au père du
détenu de faire prendre un bain à son fils avant d’attacher le
talisman sacré autour de sa hanche en allant au tribunal. Le fiasy
Mzé assista au procès ainsi que le père du prévenu que l’on amena
enchaîné. La salle était archi-comble.
18 Les juges militaires entrèrent et prirent place. Tout le monde
se leva puis s’assit. Le président déclara le procès ouvert, fit
appeler le fils du client du fiasy et dit à haute voix :
— Après avoir mené une enquête sérieuse, il a été constaté
que le rebelle recherché s’appelle Tiandraza et non Tiaraza. Tu es
donc accusé faussement et tu peux rentrer chez toi. Le
gouvernement t’indemnisera pour le préjudice qu’il t’a fait subir.

Quand Tiaraza rentra chez lui, toute sa famille était là pour
l’attendre. Quand le Fiasy s’assit, le père de Tiaraza s’agenouilla
devant lui et embrassa ses pieds. Et tous les autres l’imitèrent. Il se
releva et déclara :
— Tu es un vrai Fiasy. Je prends ma famille à témoin pour
confirmer mon engagement à ton égard. La moitié du troupeau
d’Ambohibo t’appartient comme je te l’avais promis, et tu peux en
disposer dès maintenant. (cinq cents bœufs).

C’est ainsi que Mzé Mchangama est devenu très riche,
respecté et admiré dans le pays des « Marambiby », région de
Madagascar qui englobe le nord – ouest de la Grande Île.
Un jour il me déclara :
— Mon petit-fils, ta grand-mère et ta mère ne veulent pas
venir me rejoindre ici parce qu’elles veulent que tu continues tes
études de français. J’ai accepté de t’envoyer à l’école officielle
française. Apprends tout ce que tu peux, mais ne sois jamais
fonctionnaire du gouvernement. Un fonctionnaire est un esclave
de l’État. Tu verras un des tiens mourir à cent mètres de toi, et ton
chef ne te permettra pas d’assister à son enterrement. J’ai vu ce cas
à plusieurs reprises ici. Puisque ma famille ne veut pas vivre avec
moi ici mais préfère Majunga, j’aimerais que tu restes ici avec
moi. Tu seras libre et quand je mourrai, tu hériteras de tous les
biens immenses que je possède. J’ai quatre-vingt-onze ans. À part
mes travailleurs, personne de ma famille n’est auprès de moi, et
cette situation me préoccupe beaucoup. Ta mère menace de porter
plainte contre moi, si je ne te rends pas à elle à la fin des vacances
pour continuer tes études à Majunga. Ce serait une sotte idée, si ta
mère maintenait sa position. Je t’invite à réfléchir sur ce que je
viens de te dire, mon petit-fils. Je constate que tu es doué pour les
19 études, et je t’apprendrai tout ce que je sais pour t’aider à
construire ton bonheur.
20 CHAPITRE II

Enfance et Adolescence
Revenons en arrière pour savoir ce qui se passa à Majunga
après la mort de mon père Mohamed Hassane. Prenant son
courage à deux mains, ma mère voulut parfaire mon éducation
religieuse. Après mes études coraniques chez Raddad, elle me
confia régulièrement au chef religieux Saïd Hassane d’Itsandra
Mdjini qui m’enseigna les principes fondamentaux de l’Islam et
ses obligations élementaires. Un autre maître religieux, Issa
Mlazahahé, m’enseigna, quelques mois plus tard, les rudiments du
fiqh, et la morale. Il m’amenait régulièrement à la mosquée dès le
coucher du soleil où, après la prière, divers maîtres enseignaient le
Tadjwid et les chants du Coran sacré. Enfin, Saïd Omar Bafaqih
m’initia au Nahw, mais ayant à peine commencé, il fut rappelé par
ses pairs et rentra à Moroni vers octobre 1929.
À cette époque, le règlement scolaire de l’école officielle
indigène acceptait d’inscrire les nouveaux élèves à n’importe quel
moment. Ma mère me conduisit à l’école deux mois après la
rentrée scolaire. Rabe André, le directeur de l’école, hésita à
m’inscrire, alléguant que mon retard de deux mois me serait
préjudiciable et pourrait m’obliger à redoubler la classe. Mais sur
l’insistance de ma mère, il finit par m’accepter en recommandant à
son adjoint de faire en sorte que je rattrape les mois perdus pour
pouvoir continuer les études avec les autres.
Quand je suis devenu instituteur plus tard, j’ai constaté que le
programme de l’enseignement de notre époque était très
complexe, quatre années dans le primaire, trois dans le secondaire.
Une année d’enseignement dit préparatoire et deux années
d’enseignement supérieur de fin d’études. Cela fait, en tout, dix
ans au cours desquels on nous apprenait un peu de tout.
Enseignement général que je peux qualifier d’accéléré : lecture,
écriture, langues, mathématique, géographie, hygiène, sciences,
dessin, sport, musique. Les travaux pratiques agricoles étaient : désherbage, labourage, arrosage pour les jardins potagers,
marcottage, greffage, reforestation, élagage des arbres. À l’atelier
de menuiserie, un contremaître nous apprenait la fabrication des
meubles : chaise, banc, table, fauteuil, armoire, lit et autres. À la
forge, c’était l’acquisition des techniques de fabrication des outils
agricoles : angady, pioche, barre à mine, marmite et même des
sagaies.
En sport, un capitaine militaire nous apprenait le football, le
basket-ball, le volley-ball, la boxe et l’athlétisme.
À l’École supérieure préparatoire d’Analalava, l’on apprenait
la musique, le dessin, la peinture ainsi que le tennis. L’enseigne-
ment de ces disciplines était facultatif.
Après les quatre années d’études à l’école primaire, j’ai passé
avec succès le concours d’admission à l’école régionale (Lycée
indigène) en 1933. Avant cette date, sept Comoriens seulement
avaient leur place dans cette école régionale, y compris moi-même
sur ma demande : (un Mohélien dont j’ai oublié le nom, Toufayil
Mohamed, Affane Mohamed, Ahmed Dahalane, Choudjayidine
Tosimba, Saïd Mohamed Djohar, Anseleme Deze). Le gouverne-
ment de Madagascar, ne voulant pas modifier le quota de cinq
places réservées aux Comoriens à l’École régionale de Majunga,
organisa, avant les grandes vacances scolaires de la première
année, un examen de sélection pour réduire le nombre des élèves
comoriens de sept à quatre. Le Mohélien et Choudjayidine furent
éliminés. Les élèves comoriens allaient passer leurs vacances dans
leur île d’origine. J’ai demandé à passer les miennes à Mayotte où
résidait ma tante Moina Arafat Mzé chez sa tante Moina Houri.
Les frais du voyage aller-retour étaient à la charge du
gouvernement de Madagascar.
Un jour, me rendant à Dzaoudzi, alors capitale de l’Archipel,
j’ai aperçu de loin trois hommes tirés à quatre épingles : costume
en soie, avec cravate. Celui du milieu avait un nœud papillon au
col de sa chemise blanche et un pince-nez comme lunettes. Ils
déambulaient gaiement en s’avançant vers moi. Je me suis mis à
l’écart pour mieux les admirer quand ils passèrent devant moi. Je
me demandai qui étaient ces hommes qui se parlaient à haute voix
en éclatant de rire. Après un laps de temps, un homme venant de
Dzaoudzi passa devant moi. Je lui demandai qui étaient ces trois
jeunes hommes heureux.
22 — Tu ne connais pas Saïd Mohamed Cheikh ? me répondit-il.
C’est lui qui est au centre. Les deux autres sont ses deux avocats
Mbayé Sambaouma et Roumli Sambaouma. Ils viennent du
tribunal où j’ai assisté au procès du docteur Saïd Mohamed
Cheikh pour une affaire de planches volées à la S.C.B de
Ngazidja. Le docteur Cheikh a été acquitté, c’est pourquoi ils sont
contents en rentrant à Pamandzi où l’attendent ses compatriotes
pour fêter sa victoire.

Au lieu d’aller à Dzaoudzi, je fis demi-tour et courus rattraper
les trois hommes. J’avais seize ans, et suis resté à vingt mètres
derrière eux. À Pamandzi, une foule immense les attendait et les
accueillit avec des acclamations et des « youyou » de femmes.
Aussitôt rentré à Moroni, Saïd Mohamed Cheikh reçut la décision
l’affectant à Majunga comme médecin-résident à l’hôpital
indigène de Mahabibo.
De mon côté, en rentrant des vacances scolaires, j’ai trouvé le
Dr Cheikh en conversation avec mon beau-père Soilihi
Mtsachiwa. On fit les présentations d’usage et c’est là que j’appris
de ma mère qu’avant d’aller à Tananarive pour ses études
médicales, Saïd Mohamed Cheikh avait été hébergé à la maison
par mon défunt père pendant une semaine et qu’il connaissait bien
notre famille. Cheikh me prit en amitié et me considéra comme
son jeune frère. Il venait souvent à la maison et m’invita souvent
chez lui, où je rencontrai beaucoup de gens. En effet, Saïd
Mohamed Cheikh s’était acquis une telle popularité que sa
résidence était devenue une maison de réunion publique où se
rencontraient des Malgaches, des Comoriens, des Indiens, des
Français, des Arabes. Je me suis rendu compte que c’était depuis
son acquittement au procès de Dzaoudzi qu’il s’était mis à faire de
la politique. Son éloquence faisait l’admiration de tous.
Monseigneur Batiot, l’évêque catholique dans la province de
Majunga ainsi que l’administrateur supérieur, chef de la Région,
étaient devenus ses principaux amis. Les dockers yéménites de la
nouvelle société de battelage, ayant appris la présence d’un
médecin musulman à Majunga, ont exigé de leur directeur que leur
médecin traitant malgache soit remplacé par ce nouveau médecin
comorien. Le contrat fut signé sans difficulté stipulant que le
docteur Saïd Mohamed Cheikh effectuerait trois visites
hebdomadaires au dispensaire de la société, moyennant des
23 honoraires de six cents francs par mois. Il percevait déjà 650 F
comme médecin-résident à l’Hôpital indigène de Mahabibo. Ce
qui porterait ses revenus mensuels sûrs à 1250 F sans compter les
visites médicales effectuées à domicile où grouillaient chaque jour
des patients indiens et malgaches.
Contrairement à ce à quoi s’attendaient ses adversaires des
Comores, l’affectation disciplinaire de Saïd Mohamed Cheikh lui
apporta d’énormes revenus et beaucoup de bonheur : respect,
fortune, notoriété. Partout où il passait, on le saluait en s’inclinant.
C’était en 1935.
Comme il me l’avait vivement recommandé, j’allais chez lui
tous les samedis où, dès 8 h du matin, une foule d’amis était en
conversation avec lui (Malgaches, Arabes, Comoriens, Français).
Ils parlaient de politique. Souvent, les discussions s’envenimaient
sérieusement quand les émissaires de ses amis, les docteurs
Ravoahangy et Raseta, abordaient les questions de haute
sensibilité politique, telle l’indépendance de Madagascar et
dépendances (Comores et Réunion). Saïd Mohamed Cheikh
n’était pas de leur avis. Il préconisait la patience et une bonne
préparation par la formation des cadres.
— Nous ne sommes pas encore prêts, disait-il, pour prendre
en mains toutes les destinées du pays. Gouverner un pays n’est pas
chose facile. Il nous manque presque tout ; attendons le moment
opportun.
Ces discussions m’intéressaient, même si je n’en comprenais
pas tout le sens. J’étais en deuxième année d’école régionale avec
mes dix-sept ans. J’étais jeune, dynamique et sportif. J’étais
souvent à sa disposition les week-ends. Il me dictait des lettres
adressées à ses amis d’ailleurs, et que j’allais poster. D’une
certaine façon, comme Monsieur Jourdain, je faisais mon
apprentissage en politique, sans le savoir.
Un certain samedi, ce club informel se réunit comme à son
habitude et aborda une discussion particulièrement animée. Les
participants abordèrent un sujet touchant les sociétés coloniales
des Comores qui s’étaient emparées de toutes les terres, réduisant
le peuple en esclavage, nouveau genre. Monseigneur Batiot
défendait les colons. Saïd Mohamed Cheikh se leva, furieux, et
déclara :
— Monseigneur, avec tout le respect que je vous dois, je
constate que vous êtes allé trop loin cette fois. D’abord, vous
24 n’êtes jamais allé aux Comores. Vous n’avez pas vu comment vos
compatriotes colons se conduisent envers les miens. Il est injuste
qu’un homme d’église comme vous, dont la sagesse n’a pas
d’égale, sympathise avec les tortionnaires, voleurs de terre. Ils ont
occupé nos îles depuis un siècle et n’ont rien fait là-bas. Treize
écoles primaires pour 350.000 habitants, sept pauvres hôpitaux et
postes médicaux dirigés par des médecins et instituteurs
malgaches, sans électricité, ni de routes carrossables. Les
fonctionnaires français se déplacent en « fitakou » (chaise à
porteurs). Les déplacements entre les îles se font par pirogues ou
boutres à voile. Ils épuisent à mort une bonne partie de nos
compatriotes aux travaux champêtres forcés. D’autres tentent de
s’arracher de leur destin de misère en se réfugiant ici à
Madagascar ou ailleurs.

— Eh bien ! Monseigneur, quand je serai député des
Comores, vous verrez que cela changera.
Presque tout le monde se mit à rire.
— Ne riez pas mes amis. Vous savez parfaitement qu’au
parlement français actuel, il y a deux ou trois Noirs qui siègent. Le
monde change chaque jour.
— Oui, répliqua l’évêque chrétien, mais ce sont des cas
exceptionnels pour des pays colonisés depuis plusieurs siècles. Les
Comores ont encore un long chemin à parcourir pour pouvoir
bénéficier un jour de ces privilèges. Croyez-vous réellement,
docteur, à votre destin de député ?
— Dans notre religion, c’est Allah qui décide de tout. Il élève
et rabaisse qui il veut. Croyez-vous, Monseigneur, que nous serons
ainsi avec vous jusqu’à la fin du monde ? Soyez patient
Monseigneur, le temps est un grand maître !

Ce qui est extraordinaire, c’est que cette parole solennelle de
Saïd Mohamed Cheikh se réalisa douze ans plus tard. Il fut élu
député des Comores en 1946, après la fin de la deuxième guerre
mondiale.
Depuis ce jour-là, je commençai à respecter, à admirer et à
aimer cet homme aux idées étonnantes dont je buvais les paroles
comme un remède-miracle.
Dans mon adolescence, je partageais avec mon frère aîné de
même père Saïd Abdallah, surnommé « Mzé Mouigni », ma
25 passion pour la pêche et la chasse. Quelquefois, j’y allais seul. Il
m’arrivait également de faire l’école buissonnière en prétextant un
mal de ventre. Le docteur Saïd Mohamed Cheikh me prescrivit un
repos de vingt-quatre heures ainsi qu’un médicament à prendre
que je me dépêchais de verser par terre dès que j’étais hors de vue
de l’hôpital car, en réalité, je n’étais pas malade. Remarquant mes
visites médicales répétées une ou deux fois par mois, Saïd
Mohamed Cheikh commença à soupçonner mes négligences dans
les études et me dit :
— Demain, tu m’apporteras une bouteille propre car je te
donnerai un nouveau médicament qui te guérira définitivement.

Le lendemain, je me suis présenté à l’hôpital. Il m’a déshabillé
et m’a ausculté avec beaucoup de soin durant plusieurs minutes,
puis, m’a prescrit une ordonnance que je devais présenter au
pharmacien. Au moment de me remettre le médicament, le
pharmacien me dit :
— Le Docteur m’ordonne de te faire boire le médicament sur
place.
Je l’ai avalé contraint et forcé et j’ai ressenti immédiatement
un vertige et un besoin très pressant d’aller aux toilettes. Un
vertige puissant m’a envahi, les jambes en coton, je me suis
effondré sur le parquet de la pharmacie en le salissant ainsi que
mon pantalon au passage ! Le pharmacien, paniqué, appela le
docteur qui arriva aussitôt, ouvrit mes yeux et appela l’ambu-
lancier en lui disant :
— Conduis Saïd chez sa mère et dis-lui de le coucher, en
attendant mon arrivée.

Vers midi et demi, Saïd Mohamed Cheikh se pointa à la
maison, en parlant à haute voix :
— « Bo Mdza ! » (Maman !) est-ce que Djawhar est là ?
— Oui, il est rentré malade, fiévreux avec des maux de ventre
et ne cesse de salir ses draps.
— Laisse-le ainsi aujourd’hui, il ira mieux vers la fin de
l’après-midi. Il sera bien rétabli demain. C’est moi qui l’ai rendu
malade. Il s’amuse à faire l’école buissonnière, ne se rendant pas
compte de la chance qu’il a d’être à l’école régionale où sont
préparés les grands hommes de demain. Laisse cet idiot se reposer
aujourd’hui. J’irai avertir ses professeurs de son état et lui
26 prescrirai deux jours de repos. À son réveil, donne-lui du bouillon
de riz avec un peu de viande grillée sans sel. Tiens ! Tu lui
donneras ce médicament pour arrêter la diarrhée.

Plus tard, mes professeurs et certains amis sont venus me
rendre visite en m’apportant des friandises. Deux jours plus tard,
j’étais sur pied. Le lendemain, Saïd Mohamed Cheikh est venu me
voir et constata que tout allait bien.
— Le jour où tu te présenteras à nouveau à l’hôpital, je te
flanquerai une punition que tu n’oublieras jamais de ta vie.
Demain dimanche, il y aura un grand match de football. Viens me
voir, nous irons ensemble au stade.

Le lendemain, nous sommes allés au stade voir le match qui
était une finale du championnat de foot-ball. Saïd Mohamed
Cheikh était grand amateur de ce sport. Les deux équipes finalistes
étaient l’Union sportive et le Boueni Sun Club. Dans les deux
équipes, les meilleurs joueurs étaient des jeunes Comoriens.
— Qui est celui qui dribble si bien ? me demanda-t-il.
— C’est mon frère Mzé Mouigni.
— Et l’inter-droit de la jeunesse catholique ?
— C’est Ali Bé.

Je lui indiquai ainsi les joueurs comoriens des deux équipes :
Babany Movana, Badodo, Titoloha, Mataba, Mananjara (un
sakalava musulman), Ali Djoupaka.
— Tu les connais ? insista-t-il.
— Oui, ce sont mes amis, mais ils n’ont jamais fréquenté
l’école.
— Dis-leur que je les invite à la maison demain à midi.

Le soir même, quand je leur ai appris la nouvelle, mes amis ne
voulaient pas croire qu’un homme aussi populaire s’intéressait à
leurs modestes personnes au point de les inviter à déjeuner chez
lui.
De son côté, Saïd Mohamed Cheikh fit abattre un « Nfoulé »
(un gros cabri castré), accompagné d’un délicieux repas que tous
mangèrent jusqu’à satiété. Après ce copieux repas, il nous tint un
discours très persuasif sur le nationalisme, l’amour et la fierté de
l’homme pour ses origines.
27 — Vous êtes des Comoriens. Je vous ai vus jouer au football
hier. Pourquoi jouez-vous dans ces équipes malgaches ? Pourquoi
ne pas former une équipe comorienne ? Je persuaderai les
Comoriens de la ville qui n’hésiteront pas à réunir la somme
nécessaire pour l’achat de vos équipements. Avec Djohar, on
s’occupera de votre transfert dans votre nouvelle équipe qui
portera le nom de Jeunesse Musulmane ou La Comorienne.

Les footballeurs comoriens invités acceptèrent la proposition
du Docteur qui, dès le lendemain, entra en campagne de
persuasion. En dix jours, il réunit la somme de 42.000 F. C’était
une coquette somme. La commande des équipements fut lancée
par mandat télégraphique. Le tout fut reçu au bout de trente jours
par transport maritime : maillots, culottes, bas, chaussures, jam-
bières, genouillères, ballons. Je faisais partie de l’équipe. Affane
est venu se joindre à nous ainsi que Mohamed Soilihi de
Mitsamiouli, neveu de M’foihaya Bedja. Les joueurs comoriens
étaient nombreux et on forma plus tard deux autres équipes
« Islam Sport » et « Étoile d’Anjouan ». En 1936, en troisième
année d’études secondaires, on se prépara pour le c.e.s.d (certificat
d’études du second degré), le baccalauréat indigène. Cette
perspective réduisit nos distractions pour mieux nous concentrer
sur ce futur examen de fin d’études secondaires, sanctionné par un
diplôme permettant d’accéder aux études supérieures. Un jour,
notre maître d’éducation physique et sportive me surprit en train
de me battre avec un Antainoro tireur de pousse-pousse qui voulait
que je double le prix de sa course sous prétexte que j’avais des
colis trop lourds. Le capitaine Robin, m’ayant reconnu et
appréciant ma façon de boxer, me suggéra de venir m’entraîner
deux fois par semaine au camp militaire d’Androva pendant nos
heures de sport. Il m’initia à la boxe avec gants ou à mains nues,
m’enseigna comment donner des coups droits ou des crochets,
comment parer les coups de l’adversaire ou les esquiver. Les
premiers jours j’avais mal partout, les entraînements étant très
difficiles au début. Mais Robin m’encouragea à continuer. Après
six mois d’entraînement, j’étais devenu son meilleur élève en
boxe. Habitué à encaisser ses coups, je devins insensible au fil du
temps. Un jour, à l’entraînement, je lui flanquai une droite suivie
d’un crochet gauche d’une force telle qu’il tomba à terre et y resta
28 allongé quelques secondes, me fixant les yeux en souriant. Il se
releva, me prit par la main et me regardant en face :
— Ton entraînement au camp s’arrête aujourd’hui. À partir
de maintenant, tu peux te battre contre n’importe quelle personne
qui aura le même poids que toi. Voici ta médaille de récompense :
c’était une pièce en bronze où figurait un boxeur levant son poing
ganté.

Pendant qu’à l’école je préparais mon certificat, Saïd
Mohamed Cheikh s’occupait de sa politique et de son équipe de
foot-ball comorienne qui progressait de mois en mois au point de
devenir l’une des meilleures de Majunga.
Le jour de l’examen de fin d’études, Saïd Mohamed Cheikh
me conseilla d’avaler deux jaunes d’œuf, une demi-heure avant
d’entrer dans la salle des examens. Selon lui, le jaune d’œuf
calmait l’esprit et améliorait la concentration.
Dans la salle d’examen, je ne vis aucun de nos professeurs, ni
Rabarivelo, ni Ralison qui se relayaient chaque jour pour nous
préparer au c.e.s.d. Les examinateurs étaient venus de Tananarive
ou d’ailleurs, envoyés par la direction générale de
l’enseignement : des Français dont l’un était M. Wisrock,
inspecteur et chef du secteur scolaire de la région de Majunga. Ce
jour-là, devaient se dérouler les épreuves écrites : orthographe et
grammaire, composition française, mathématiques, dessin. Chaque
discipline durait une heure et cela, de 7h à 12h. On ramassait les
feuilles après chaque heure, et les candidats sortaient pour
quelques minutes de repos et de détente.
En quittant la salle, j’aperçus Saïd Mohamed Cheikh dans la
vaste cour de l’école qui causait avec M. Wisrock. Dès qu’ils me
virent, ils vinrent me féliciter :
— Selon nos renseignements, vous êtes, avec Affandi
Bourhane, fils du Cheikh Ahmed Affandi, fondateur de la
Toiriquat Rifaiyat aux Comores, les seuls élèves comoriens admis
à l’oral. Tous les autres sont éliminés et redoubleront l’année
prochaine.
— Tu m’as honoré, mon frère, ainsi que notre lignée du
Cheikh Bakr Bin Salim. Dès la proclamation des résultats après-
demain, nous fêterons ton admission à l’école supérieure
préparatoire. Je suis certain que tu passeras l’oral avec succès,
comme à l’écrit.
29
Saïd Mohamed Cheikh m’accompagna jusqu’à la maison pour
apporter la bonne nouvelle à mes parents.
Le lendemain, à l’oral de sciences physiques, sciences
naturelles, géographie, calcul mental, sports et solfège, j’ai
terminé les épreuves avant le temps fixé pour chaque discipline.
Les examinateurs admiraient presque mes connaissances en ces
matières. En sport, par tirage au sort, je suis tombé sur la barre
fixe, l’inspecteur Wisrock qui était spécialiste en la matière est
venu me serrer la main.
La proclamation des résultats définitifs était fixée pour le
troisième jour. Une foule immense envahit la cour. On appelait les
élèves admis avec leur numéro d’inscription, car il y avait aussi
des candidats des écoles libres (catholiques et protestantes). Quand
on appela le N° 7 admis avec « mention très bien », une clameur
s’éleva dans la foule ! C’étaient mes camarades footballeurs, des
amis, d’autres hommes qui ne croyaient pas que je passerais cet
examen difficile à cette époque. Car je ne m’intéressais aux études
qu’en classe ou à l’approche des examens trimestriels et de
passage en classe supérieure. Je m’intéressais surtout au sport y
compris la chasse avec Clovis, un Réunionnais, ou à la pêche à la
ligne avec Laguera Hadoumwé. Mes amis me portèrent sur leurs
épaules jusqu’à la maison où maman leur servit du thé et des
gâteaux qu’elle avait préparés à l’avance pour cet heureux
événement. Saïd Mohamed Cheikh nous invita, ainsi que certains
notables comoriens, à un pique-nique à Ntsanibingo. On mangea
des méchouis, du pilaw et du biriyani (deux plats à base de riz
mélangé avec de la viande et divers condiments), le tout cuit au
beurre.
Je passai de très bonnes vacances en visitant Boanamary où il
y avait une grande usine frigorifique appartenant à une société
britannique. Du mois d’avril au mois d’octobre, on y abattait cinq
cents bœufs par jour, dont une bonne partie de la viande était
préparée sur place : cuisson et mise en boîte automatiques. Une
autre partie était embarquée par quartiers sur des bateaux spéciaux
à destination de l’Europe. L’usine employait plus de deux mille
travailleurs (comoriens et antaimoro ou betsirebaka). Les emplo-
yés anglais formaient une petite communauté de plus d’une
centaine de personnes dont la plupart étaient des jeunes. Ils avaient
leur propre équipe, le foot-ball Club de Boanamary (F.C.B), réputé
30 par ses joueurs anglais et qui donnait des leçons de foot aux autres
équipes. Ils étaient toujours finalistes en championnat et en coupe
de la Région. Un nommé Duff et un certain Mac Grégor ainsi que
John Marc et Brown étaient de terribles adversaires pendant les
compétitions. On nous racontait souvent que les Anglais étaient
racistes, mais en sport on se crée des amitiés qui modifient
certains caractères et certains comportements. Au cours d’un
match de demi-finale entre Jeunesse Musulmane (mon équipe) et
football Club de Boanamary, Duff m’a flanqué un coup de ballon
au visage avec une force telle que je suis tombé évanoui. Je ne me
suis réveillé qu’à l’hôpital d’Androva, très bien équipé parce qu’il
était dirigé par des médecins français. En regardant autour de moi,
j’aperçus Duff qui s’était fait remplacer au match pour
m’accompagner à l’hôpital. Il s’excusa auprès de moi pour ce
coup de ballon involontaire.
Lors de mes vacances à Boanamary, je rencontrai Duff par
hasard, qui vint spontanément à ma rencontre et se fit un plaisir de
me faire visiter l’usine. Il m’invita à déjeuner ainsi que ses
équipiers cités plus haut. Cette invitation, improvisée sur le
champ, a suscité en moi de grandes interrogations :
— Où est le racisme anglais honni par les Noirs ? On disait
qu’après avoir serré la main à un Africain, les Anglais se lavaient
les mains avec du savon.

Dix jours avant la fin des vacances scolaires, l’inspecteur
Wisrock me conseilla de me préparer pour l’école supérieure
préparatoire d’Analalava, une petite ville située à quatre cents km
environ au nord de Majunga. Auparavant, il m’informa que mes
notes obtenues au c.e.s.d me permettaient d’aller directement en
cours préparatoire aux études médicales. Mais ma mère refusa,
considérant les études trop longues (sept ans). Elle préfèra que
j’aille à l’école supérieure d’Analalava pour effectuer des études
professionnelles. Mais la route reliant les deux villes était presque
impraticable (deux jours de voyage en camion). Il était également
possible de se rendre à Analalava par mer. Comme j’aime la mer,
je pris l’option du Kotriya (boutre à voile) ; le voyage dura trois
jours. Tous les élèves de l’école régionale de Majunga choisirent
le voyage par bateau. Mais ils n’avaient pas le pied marin comme
moi, grâce aux pêches en pirogue auxquelles je m’adonnais
souvent. Ils souffrirent tous du mal de mer et restèrent allongés sur
31 des matelas en sac étendus à l’arrière du bateau pendant la durée
du voyage.
Un après-midi, j’ai vu le capitaine préparer une très longue et
solide ligne de pêche dont le bout était attaché à un gros hameçon
enveloppé de bandes de chiffons multicolores.
— Qu’est-ce que vous faites ? lui demandai-je.
— J’ai aperçu au loin devant nous un banc de thons. Si la
chance est avec moi, j’en pêcherai des dizaines que je salerai et
sècherai à mon retour à Majunga.
— Mais où est l’appât ?
— Ce n’est pas nécessaire. Le vent est favorable et le boutre
vogue bien. Ces chiffons multicolores attireront ces grosses bêtes.
Les poissons sont bêtes, tu sais ? Ils considèreront ces chiffons
traînés par le boutre comme des petits poissons fuyant et viendront
mordre à l’hameçon. C’est ce jour-là que j’ai connu la pêche à la
traîne. Le capitaine a pêché cinquante thons blancs cet après-midi-
là. Les matelots les fendaient en deux, les salaient et les séchaient
au soleil, pendus à des cordages.

Après trois jours de voyage, nous sommes arrivés à Analalava
comme prévu. Nos condisciples de Diego et de Nossi-Bé sont
venus au débarcadère pour nous accueillir ainsi que ceux
d’Analalava. Ils nous ont conduits avec nos valises au dortoir de
l’école sous la surveillance du maître de semaine. Le temps de
ranger prestement nos effets, le surveillant nous a dirigés vers le
réfectoire où une bonne soupe nous a été servie avant le repas du
soir. C’était un jeudi. Le directeur de l’école, M. Mangon, est venu
nous rendre visite, accompagné du médecin malgache de l’hôpital,
pour examiner notre état de santé. Beaucoup de compagnons de
voyage, victimes du mal de mer, étaient en piteux état, mais ont pu
se remettre rapidement sur pied dès le samedi, grâce aux
prescriptions du médecin et aux bons soins de l’infirmier de
l’école. Au cours du petit déjeuner du dimanche, nos collègues
d’Analalava nous apprirent qu’un grand « Mourengue » (boxe à
mains nues) aurait lieu à Fongony, un terrain vague situé dans le
même quartier. J’étais habitué au Mourengue depuis Majunga où
je participais souvent à ce genre de combat dont Mangon était un
des animateurs. Il offrait même une prime à certains vainqueurs.
En outre, il était un bon tennisman. Il avait fait construire un court
de tennis à l’école et jouait avec le chef de district et le
32 commissaire de police tous les après-midi, des Français bien
entendu.
— Il y aura un grand Mourengue cet après-midi, nous
déclara-t-il après le petit déjeuner. Je veux que tous les élèves y
assistent, même les nouveaux venus.

Vers 15h30, nous nous rendîmes à Fongony, à trois cents
mètres de l’école où le Mourengue commençait à battre son plein.
Les Sakalava avaient une façon très originale de boxer. Leurs
coups partaient toujours du haut vers le bas en levant le bras au-
dessus de la tête. Me souvenant des leçons du capitaine Rabin à
l’école régionale, j’étais sûr de pouvoir battre ces boxeurs
Sakalava.
Le grand cercle était formé et chaque combattant entrait dans
le cercle en gesticulant au son du tam-tam, rythmé par des
claquements des mains et des cris d’encouragement. Les
combattants se rangeaient par groupes venus de divers quartiers et
villages limitrophes. J’ai remarqué un jeune homme bien bâti qui
entrait souvent au milieu du cercle sans trouver d’adversaire. J’ai
demandé la raison à mes collègues d’Analalava.
— C’est le meilleur boxeur de la ville, personne n’ose le
défier car il sort toujours vainqueur.

Je me suis dit que, s’il se battait comme les autres, je pourrais
le battre à plate couture.
Quand il pénétra une nouvelle fois au milieu du cercle, je
sortis instinctivement du rang et me présentai devant lui. Certains
élèves sortirent du rang dans l’intention de me retirer du combat.
Le directeur Mangon se leva et dit aux autres de me laisser
affronter le champion d’Analalava. Le tam-tam redoubla d’inten-
sité, des chants, des battements de mains et des clameurs
s’élevèrent de toutes parts. Mon vis-à-vis, heureux d’avoir enfin
un adversaire, gesticulait, dansait autour de moi en sortant sa
langue comme pour me dire qu’il me ferait mordre la poussière. Je
suis resté debout à ma place laissant le fameux boxeur nommé
Jaovita faire ses démonstrations.
D’un geste de la main, l’arbitre annonça le début du combat.
Aussitôt, Jaovita enleva son maillot de corps, gardant tout
simplement son pagne. Je gardai mon pantalon et mon tricot ainsi
que mes chaussures de tennis. Jaovita s’approcha de moi en
33 sortant de temps en temps sa langue de sa bouche pour me
narguer. Alors qu’il levait son bras pour me frapper, j’ai bloqué
son coup de la main gauche, pour lui décocher ensuite un puissant
crochet du droit sous le menton. Ce coup était tellement précis que
sa langue fut coupée. Jaovita, le champion, tomba à terre et ne
bougea plus.
L’arbitre arrêta le combat. M. Mangon entra dans le cercle
avec le sourire, appela mes camarades présents qui me portèrent
sur leurs épaules. On évacua Jaovita à l’hôpital et je ne l’ai jamais
revu depuis. Je ne sais pas si le Mourengue continua ou s’arrêta.
M. Mangon recommanda aux étudiants de rentrer tous à l’école où
un repas spécial fut préparé pour fêter cette victoire de notre école.
M. Mangon était aux anges. Les élèves, les professeurs, des
centaines de spectateurs du Mourengue envahirent l’établissement
et voulurent voir, même de loin, le vainqueur de Jaovita
l’invincible. Mangon me les présenta pour satisfaire leur curiosité.
Il m’invita le soir même à un dîner intime, me présenta sa
femme, une Française. Au cours du dîner, je remarquai des instru-
ments de musique dans le salon : piano, violon, guitare sèche,
mandoline, accordéon chromatique, saxophone, flûte, trompette de
jazz. M. Mangon me dit :
— Ma femme est diplômée du conservatoire de Paris. Elle
joue de tous ces instruments que tu vois là. Si tu veux, elle pourra
t’initier à ceux qui ont ta préférence. De mon côté, je t’apprendrai
à jouer au tennis. Je te dispenserai des corvées scolaires. Les
samedis et dimanches (jours de congé), tu pourras aisément suivre
tes cours de musique et de tennis.

De ce pas, j’ai choisi la guitare, le violon et l’accordéon. En
tennis comme en musique, mes progrès étaient si spectaculaires
qu’ils emportèrent la décision du couple Mangon de me
commander à leurs frais mes trois instruments de musique
préférés. Après neuf mois d’enseignement, j’étais devenu un bon
musicien. À la fin de l’année scolaire, j’ai passé mes deux mois de
vacances scolaires à Majunga en continuant de m’adonner au sport
et à la musique. Mes amis organisaient de temps en temps des
soirées dansantes dans des villas de location à Amborovy, à sept
kilomètres de la ville. On y apportait des repas préparés à l’avance
et on dansait toute la nuit jusqu’au lever du jour. C’est au cours de
ces soirées dansantes que j’ai connu ma future première femme :
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