//img.uscri.be/pth/02531033ed864c3818eea8eb0a0d7889153e3a7c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Mémoires infidèles d'une famille de Provence

De
272 pages
Ce livre est une véritable saga : deux siècles de la vie, des amours, des passions de personnages hauts en couleur. En vrais Provençaux d'Avignon, dans les combats les plus durs, ils ne départirent jamais de leur humour. Leur histoire est relatée au travers d'anecdotes pleines de joie de vivre et d'émotion dont la succession se joue d'un ordre chronologique fastidieux. Par touche discrète, à travers leurs espoirs, leurs fantasmes, leurs combats et leurs partis pris républicains, l'auteur nous remémore ainsi 200 ans de notre histoire.
Voir plus Voir moins

,

,

MEMOIRES INFIDELES D'UNE FAMILLE DE PROVENCE

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-5964-5 EAN : 9782747559645

Jean-Marie

ALBERTINI

MÉMOIRES INFIDÈLES D'UNE FAMILLE DE PROVENCE

L'Harmattan 5-7, rue de ('École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Halla Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Histoire de Vie et Formation Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé, Guy Jober/, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Déjà parus Volet: Histoire de vie
Jérémie MOREAU, Ma Mère, cette Utopie f, 2003 Ann VOISIN, Fabienne, Les négligences médicales sont-elles une fatalité?, 2003. Patrick MOLINA, L 'homme interdit, 2003. Jean-François CROSSON, La mémoire apaisée, au long des routes de l'éducation populaire et de l'enseignement agricole, 1928-2001, 2002 Patricia BOUCHER (éd.), Histoires de vie au féminin pluriel, 2002. Renaud V ALERE, Tranches de vie ou la roman de lil, 2002. Catherine LOB STEIN, Sur-vivre après accident, 2002. Louis FOUCHERAND, Une vie de reporter, 2001. Martine LANI-BAYLE (coord.), Histoires deformation: récits croisés, écritures singulières, 200 I. Martine LANI.BA YLE (coord.), Les quinze derniers jours du siècle, 2001. Marcel BOLLE DE BAL et Dominique VESIR, Le sportif et le sociologue, 2000. Léon VOERLRE, Jean-André OLIVIER, Le siècle de vie d'un
enfant du peuple, 2000.

Martine LANI-BA YLE (ed.), Raconter l'école, au cours du siècle, 2000.

A ma mère Rose et ma grand-mère Eugénie qui me racontèrent une partie des histoires rapportées dans ce livre.

A leur amie Adelphine à qui j'ai fait prendre la dernière crise de fou rire de sa vie en lui contant les plus drôles. A Jacquie,
ma tant amado » qui sans faiblesse supporte depuis des décennies ma soif d'écrire.
«

Au-delà des prénoms et des lieux, certains d'entre vous seront tentés de mettre des noms. Cependant le mélange de la vérité du dimanche et de la réalité étant inextricable, aucun rapprochement ne doit et ne peut être tenté avec des

faits passés,présents et futurs. Ces « Mémoires lnfidèles fantasmes de l'auteur et de ses ancêtres. La
dimanche»
«

»

ne sont qu'une création littéraire qui doit beaucoup aux

vérité du

a d'abord été recherchée dans les histoires transmises oralement dans les veillées et « re-racontées» à l'auteur par sa mère Rose et sa grand-mère Eugénie. Leur existence dans la mémoire toute aussi infidèle d'autres branches de la famille fut pour l'auteur d'un grand réconfort. Bien entendu le contexte historique et la mise en situation doivent beaucoup à l'Histoire des historiens dont la vérité est souvent tout aussi partiale 'etplus partielle que celle du dimanche. Parfois l'auteur a pu recouper ces mémoires infidèles avec d'autres récits. Ainsi les mémoires de Maurice Chevalier relatent les mêmes faits que son oncle Auguste, l'ancien chauffeur de Mistinguett. Dans d'autres cas, l'explication de certains faits historiques justifie pleinement, la vérité du dimanche. L'enchaînement

des événements d'où naquit

«

Minuit Chrétien» est relaté

avec beaucoup de rigueur par les documents publiés par l'Office de Tourisme de Roquemaure. A y regarder de plus près, cet enchaînement est si invraisemblable que seule l'intervention du Dieu des Provençaux cher à l'auteur peut l'expliquer.

Sommaire
Comme dans les veillées d'autrefois chaque chapitre est organisé autour d'un thème. Il était introduit par le principal conteur et progressivement les souvenirs revenaient en se moquant souvent de l'ordre chronologique. Parfois ils se bousculaient au gré de l'imagination des intervenants. Peu à peu, ils enrichissaient des mémoires familiales à la fois de plus en plus infidèles et de plus en plus ancrées dans la certitUdede tous.

Carte du tendre des principaux: personnages Chapitre 1 L'amour mène le bal Chapitre 2 Une paix entre deux: guerres

Il 15 59

Chapitre 3 Leçons d'économie pratique et de bien d'autres choses.. 95 Chapitre 4 Dieu est humour Chapitre 5 Des miracles bien natUrels Chapitre 6 Un si joli petit cimetière Epilogue 127 171 217 265

Avertissement de l'auteur à ses éventuels lecteurs
Toutes les familles de Provence ont leurs mémoires. Autrefois, de génération en génération, elles se les transmettaient au cours des longues veillées d'hiver et tout spécialement le soir de Noël. Chaque année, on les contait, on les « re-contait» et elles augmentaient un peu plus. Les faits les plus lointains y devenaient plus précis et vraiment vrais. Cela peut surprendre les gens du Nord mais les conteurs provençaux se donnent beaucoup de mal pour établir la vérité du dimanche, celle qui met ses beaux atours pour plaire. Ainsi peu a. peu se construisait la culture, sinon la mythologie, servant de ciment à une famille. Cette relecture du passé préparait les générations futures à assumer leur héritage d'espoirs et de rêves. En Provence, comme ailleurs, les familles se sont aujourd'hui dispersées dans toute la France et au-delà. La télévision a réduit à peu de chose l'espace où les conteurs étaient rois. Dans notre famille je suis un des derniers à connaître les histoires qu'on se transmettait autrefois au coin du feu. J'ai beau être un grand bavard, j'ai bien peur que leur transmission devi~nne défaillante. Déjà une partie de celles qui ont bercé ma jeunesse sont trop enfouies dans le passé pour en ressortir. Il est temps que je me dépêche de vous « re"conter » ce dont je me souviens encore et de l'embellir. Certaines de ces histoires auraient mérité d'être écrites en provençal, au minimum elles auraient dû comprendre des dialogues dans la langue de Mistral que parlait une partie de ceux qui les vécurent. Malheureusement, si dans ma jeunesse je connaissais

cette langue chantante, je vis depuis trop longtemps dans une région où l'été les cigales ne font pas vibrer l'air, autrement dit au nord de Montélimar. J'ai cependant gardé une grande partie de mon accent et peut-être le reconnaîtrez.vous à certaines tournures typiquement méridionales. Au.dessus de la ligne du partage de l'air et du ciel, l'accent est une arme redoutable. Grâce à lui bien des gens du Nord n'ont jamais compris si j'étais sérieux, en colère ou si je plaisantais. J'ai pu beaucoup parler sans rien dire, ce qui est parfois la meilleure manière d'avoir raison. Si vous considérez que je parle pour ne rien dire et que bien des passages de ces mémoires infidèles sont des exagérations incroyables souvenez.vous qu'en Provence:

On a beau dire, on a beau faire Le cul du berger sentira toujours le thym !'

Extrait du refrain de la chanson de Robert Ripa, « le cul du berger ", qui exprime toute la sagesse méridionale et que les producteurs de disques, de radio et de télévision ne se sont guère donné de mal à promouvoir.

,

Carte du tendre des principaux personnages
des
«

Mémoires infidèles d'une famille de Provence»

On ne trouvera dans cette carte du tendre ni les personnages secondaires ni les personnages historiques, de toute façon le lecteur situe facilement ces derniers. Que les membres de notre famille et de ses amis qui ne se retrouverOnt pas dans cette carte du tendre m'excusent. Il leur sera facile de compléter cette carte à titre privé et de s'y situer. Notez que certains se féliciteront peut-être de ma discrétion à leur sUJet.

GARD

VAUCLUSE

Roquemaure

Carpentras

Morières

Le Rhône

1784 GlUa Voituri.r

!Jawk
L'aubergiste de VecDJne

GIiIIIaIIIK
Le paysan de

à Roquemaure

Epoux de la beUe T~résa

J h Paul Auberpte voiturier. S'_ pour les dDlaences ave. Jean

l

.kaI1
Roquemaure

t

s...velerre adversaire des CharIreus

-rentrepreneur

FUs du préœdeal

SonfIJs Toujours payaan

.J

lean Claude Epouxel Vlllr d'He.r_

l
lJud
Dlll'oneIe Paul Fils el sutœlSellr du pricédenl

de DllÇOIInerie

deYlent~ lia DIOrtde son lJ'UId.pke l'aubergiste
de VecDJne

d'Eu..." ,Valérie

~
~

EwWB
ia <oulurlm.

l

BaWwII:
L'6po_
bllcalll

Epouse de.hilim
L'anclenGardelUp

lImrküt..
(CousIn.aermalne

l

Marie Laure Epou..d'Au"" dllhsIIh Parti... Aflftl/ne

de Rooe) 'po_ lII..LII!Iia AIuIis:n Acriculteur l Barbenl8De HyppoUte

Marcelle sœv cadeIIe de Rooe 'ponle d'ÂIUIIi

~ :d:
.RIB
de Ekm l'ancien ma

l _

A.uù&k

.........
de Caromb

GaIIrkI

frère aW de PIerre Epouxd'Elise

DIIJDwIh.

.bcüc

l

GIiIIIaIIIK
SOD descendant

Deux ots IIII:SIII et

Epouxd .GhW&c:

filsde Rooeel de PIerre 6poux de
2 en&nts Marie Laure et Fr6IUfc

awJsa

~

1985

Chapitre 1 L'amour mène le bal
Une famille n'existerait pas sans les histoires d'amour qui lui ont permis de se former et de se perpétuer. Dans ce premier chapitre, vous découvrirez que dans notre famille il y en eut de fort diverses. Certains des femmes et des hommes que vous allez découvrir se sont follement adorés, d'autres s'aimèrent par raison, au-delà du raisonnable ou encore avec une grande lucidité. Il y en a pour tous les goûts. En mettant un peu d'ordre dans ces mémoires infidèles, deux choses me sont en tout cas apparues évidentes: l'amour et la mort font en Provence souvent bon ménage, ils y sont les deux piments de la vie. Par ailleurs, jusqu'à une date récente, le choix et l'usage des prénoms masculins obéissaient à des règles compliquées. La plupart de ceux que l'on avait l'habitude d'appeler Joseph avaient été, par leur baptême, placés sous la protection d'un autre saint. En revanche, ceux qui, dès l'origine, avaient été mis sous celle du plus célèbre des cocus n'ont presque jamais été appelés par son nom.

La belle gitane et le jeune aubergiste Térésa pensait au jour heureux du printemps 1784 où sur la place du marché d'Avignon elle avait croisé le jeune et radieux aubergiste de Vedène. L'ancienne enfant des rues de Barcelone était arrivée quelques jours auparavant en Avignon redevenu depuis peu terre papale. Elle appartenait à la petite suite de domestiques qui accompagnait le cardinal Gavino de Valladares y Meija, archevêque de Barcelone. Ce bon vieillard aimait, en tout bien et tout honneur, s'entourer de jeunes beautés; il les prenait très jeunes à son service et tenait à compléter leur attrait par une bonne éducation. Un jour, il remarqua les splendides yeux noirs d'une petite gitane qui mendiait à la porte de sa Cathédrale. Quelques réaux d'argent suffirent pour dédommager des parents qui n'étaient point en manque d'enfant. Elle était devenue une magnifique jeune fille à la peau mate et ses yeux noirs aux longs cils étaient de plus en plus attirants. Dans notre famille ils ne se sont malheureusement transmis qu'aux hommes. Elle avait une allure aristocratique qui la distinguait sans contexte

possible des

«

boumianes

»

locales. Son éminence, ravie

d'avoir anticipé cette évolution, l'avait choisie pour l'accompagner dans son voyage à Rome. Une pareille beauté lui ouvrirait bien des bureaux de sa Sainteté.
«

Certes, se disait en lui-même ce prince de l'Eglise, la

tentation et la concupiscence sont de vilaines choses mais comment Dieu pourrait-il faire la preuve de sa miséricorde si nous étions tous des Saints? » Une délicate mission Lorsqu'il avait annoncé sa prochaine venue à Rome, le secrétaire de sa Sainteté Pie VI lui avait demandé de faire un détour par Avignon. Son ami le vice-légat Philomarino 16

s'y débattait dans de graves difficultés financières. En 1768, Louis XV qui n'était déjà plus, même en France, le «bien aimé », avait une fois de plus annexé «l'Ile Sonnante» de Rabelais. Tout le monde crut alors que cette annexion serait la bonne. Désormais Avignon ne servirait plus à régler les différends entre le Saint-siège et le Royaume de France. A la surprise générale, six ans plus tard, à l'article de la mort, Louis XV rendait Avignon et le Comtat.2 En échange de cette ultime réconciliation, il avait obtenu non le pardon de ses frasques mais la condamnation des jésuites. Un vice-légat remplaça le gouverneur. Pour presque un quart de siècle, les Avignonnais redevinrent des sujets pontificaux, une situation bien enviable. Lorsqu'on est plus près du bon Dieu que de ses saints on peut obtenir d'intéressantes exemptions en tous genres. Les Avignonnais avaient applaudi avec politesse l'entrée dans leur ville du marquis de Rochechouart, le gouverneur nommé par Louis xv. Ils acclamèrent avec enthousiasme le retour du vice-légat. Malheureusement entre-temps, bien des libertés qu'ils s'étaient octroyées avaient été supprimées. Depuis le début du siècle, Versailles n'avait cessé de tenter de les restreindre. Dès 1734, un désastreux traité imposa la suppression des fabriques de soieries qui concurrençaient celles de Lyon. En peu de temps, les ingénieux Avignonnais leur substituèrent les «indiennes », des tissus de
2 Avignon et le Comtat formaient deux entités séparées. Toutes deux appartenaient au Pape mais avec des administrations distinctes. Avignon était une sorte de principauté qui avait été dans le temps une puissante « commune» féodale, c'est-à-dire une ville s'administrant elle-même et ayant des communes vassales. Le Comtat avait pour capitale Carpentras. Quant à la principauté d'Orange elle était une possession de la famille d'Orange régnant au Pays Bas, elle fut restituée à la France en 1702lorsque Guillaume d'Orange devint Roi d'Angleterre. La Révolution réunit ces trois territoires pour former le Vaucluse.

17

coton imprimés; elles font aujourd'hui encore la gloire de la Provence. L'annexion de 1768 fut plus durablement catastrophique. Le marquis de Rochechouard avait installé une nouvelle administration dont une partie se maintint après la rétrocession. La Régie Royale des tabacs avait désormais la charge du Bureau des tabacs du Saintsiège. Rome avait en outre dû interdire en Avignon la fabrication des cartes à jouer contre une rente annuelle de 7.000 livres. Pire, le Saint-siège avait promis que son représentant lutterait désormais sans faiblesse contre l'émission intempestive de fausses monnaies, de poids truqués et l'impression des libelles qui depuis deux siècles ridiculisaient les rois de France. L'emploi des quelque 1000 ouvriers d'imprimerie que possédait Avignon au début du XVIIlème siècle était définitivement menacé. Heureusement, l'occupation française avait été brève. Une administration fiscale à la française n'avait pas eu le temps de s'imposer. Les Avignonnais et les Comtadins avaient retrouvé avec soulagement l'inefficacité proverbiale de la Chambre Apostolique. L'essentiel des recettes publiques demeurait aux mains des consuls. Peu après le départ des troupes royales, ils en profitèrent pour agrandir la place de l'Horloge, créer une nouvelle halle et éclairer les rues. De leur côté, les faux sauniers avaient rapidement repris leur fructueux commerce. Dans la journée, des pataches débarquaient, sur les quais du Rhône, des tonnes de sel exemptées de l'impôt honni de la gabelle puisqu'elles étaient vendues à un Etat étranger. Avignon en importait plus de 10 fois ce que ses habitants et ceux du Comtat et de la principauté d'Orange pouvaient en consommer. La nuit, au grand dam des gabelous royaux, de longs cortèges de mules ramenaient clandestinement en France ce sel toujours exempt de gabelle royale mais pas de profit pour les faux sauniers. 18

La mission du cardinal catalan auprès de son ami le vicelégat était délicate. Le roi de France réclamait véhémentement l'application dans le Comtat de l'enregistrement des actes privés. Rome voulait savoir pourquoi son représentant opposait une si grande inertie à cette réforme. Par cette mesure, le monarque français désirait lutter contre les documents fantaisistes qui permettaient aux nobles de toutes catégories et à bien d'autres d'avoir de valeureux croisés parmi leurs ancêtres. Leur authentification par le vice-légat en personne faisait naître des forêts d'arbres généalogiques aussi faux que magnifiques. La diplomatie pontificale craignait que cette mauvaise volonté évidente n'envenime à nouveau les rapports avec Versailles. Elle ne croyait guère aux multiples difficultés techniques invoquées par son représentant. A son puissant ami catalan, le vice-légat confia la triste vérité. «Il faut bien que je vive, lui dit-il. Je ne peux plus faire appliquer les condamnations prononcées par les percepteurs de l'impôt. Magistrats et avocats s'entendent à merveille pour les annuler. Comme tous les autres Avignonnais, ils ne veulent pas payer d'impôts au Pape et encore moins à son représentant. Tout au plus, acceptent-ils ceux qui bénéficient à leur ville. La production d'actes faux est la seule contrebande officielle dont je retire encore personnellement quelques revenus et ces revenus sont bien bas. Ils ne me permettent plus le train de vie de mes prédécesseurs. Le temps des grands légats, des cardinaux dont l'un, Julien de la Rovère, devint le pape Jules II, est passé. Il n'y a plus ici qu'un misérable poste de vice-légat. Je n'occupe que quelques salles d'un Palais qui tombe en ruine; je ne peux entretenir qu'une dizaine de hallebardiers dont les uniformes rouges et jaunes sont usés et délavés, quant aux trente canons du Palais, il y a beau temps qu'ils sont hors d'usage... » Devant un tel désarroi, le bon cardinal promit au vice-légat qu'il garantirait la 19

véracité des difficultés techniques qui empêchaient l'enregistrement des actes privés et l'invita à banqueter dans l'appartement qu'il avait loué dans le somptueux Hôtel de Villeneuve/ l'actuel musée Calvet. Tout en s'y rendant en carrosse, il pensa que Machiavel avait bien raison. Puisque l'enrichissement des sujets se nourrit de la décrépitude

publique,
sujets ».

«

la gloire du Prince est l'appauvrissement des

L'amour triomphe Le jeune aubergiste de Vedène, croisé par T érésa avait largement profité de la décrépitude publique et surtout de la reprise de la contrebande du sel. A son auberge, il avait adjoint un commerce de mules et c'est en amenant une colonne au port du Rhône qu'il avait croisé la jeune protégée du Cardinal. De leur rencontre devait naître un amour fou et se perpétuer notre famille. En peu de mots, mêlant le catalan au patois, ils décidèrent de se revoir le lendemain au même endroit. La première rencontre fut brève. T érésa portait les paniers de la cuisinière du Cardinal. Claude, le jeune aubergiste, avant de mener ses mules sur les quais du Rhône, devait recevoir son dû d'un des grands faux sauniers avignonnais4 qui possédait un hôtel particulier rue Petite Saunerie. Cent quarante ans plus tard, c'est dans cet hôtel que Rose, une descendante

3 Les Villeneuve après avoir été pendant trois siècles des médecins et des apothicaires de Valréas avaient acquis un marquisat en 1708 et étaient venus s'installer à Avignon en 1718 dans l'ancienne livrée de Cambrais qui appartenait alors aux Castellane. A partir de 1734, Joseph Ignace de Villeneuve se lança dans la rénovation de l'hôtel et s'y ruina. Il dut en louer une panie et sa fille poursuivit cette pratique.
4

Les faux sauniers étaient les financiers qui apportaient nécessaires au financement de la contrebande du sel.

les capitaux

20

du jeune couple, installa en 1923 son commerce de mode et que son fils Jean-Marie naquit en 1929. Le lendemain, la seconde rencontre fut décisive. T érésa n'avait plus son chaperon de cuisinière, Claude n'avait plus ses mules. Toute la nuit, ils avaient rêvé l'un de l'autre et de leurs futurs ébats, leurs corps en étaient encore moites. Ils décidèrent d'avoir une audience avec le Cardinal pour lui demander l'autorisation de se marier. Lui s'en serait bien passé, mais elle ne voulait pas faire de peine à son bienfaiteur. Ils furent reçus par son secrétaire au milieu des bagages car le départ était proche. Préoccupé à mettre de l'ordre dans les affaires du Cardinal, ce vieux grincheux de secrétaire allait les prier de ne point importuner son éminence, quand cette dernière traversa la pièce. Le bon cardinal, amoureux de l'antique, fut frappé par la beauté des deux jeunes gens et quand ils lui firent humblement part de leur requête, il pensa qu'il serait dommage de priver la Création d'une telle union. Il songea furtivement à l'enlacement de ces deux magnifiques corps et, avec quelques regrets, il bénit leur future union. A vrai dire, en allant annoncer son départ au vicelégat, il avait pris à son service une beauté avignonnaise qui, par surcroît, parlait italien; son efficacité auprès de la bureaucratie romaine n'en serait que plus grande. Le bonheur du jeune couple fut total. Ils s'enrichirent, eurent des enfants. Malheureusement la Révolution française interrompit brutalement cinq années sans nuages. Claude ne pouvait pas être favorable à une nouvelle annexion du Comtat. Pour lui, la France était celle des gabelous et non des droits de l'homme. T érésa ne pouvait rallier un gouvernement qui venait de rompre avec une Eglise à laquelle elle devait tant. Après quelques mois d'incertitudes, les partisans de l'annexion triom21

« français », le notaire Lescuier, n'était pas un foudre de guerre, il se reconnaissait plus dans les Girondins que dans les Jacobins. Cet esprit généreux et idéaliste voulait réconcilier les uns et les autres. Malheureusement, un fanatique l'assassina et Jourdain dit « Coupe-têtes» instaura la terreur. Térésa et Claude furent dénoncés comme de dangereux papistes par un habitant de Vedène, un certain Tisté. Lui échappa à l'arrestation, elle non. Le 10 février 1794, c'est en montant à l'échafaud érigé Place du Palais5 que Térésa revivait le jour béni de leur rencontre. Passant devant Jourdain « Coupe-têtes» elle redevint une arrogante gitane. Par défi, d'une voix forte sans faiblesse, elle pria dans la langue de son peuple, le romani. Elle invoqua non Sainte Zita, la patronne des causes perdues, mais Sainte Sarah, sa protectrice. Le secrétaire de Jourdain « Coupe-têtes» la regarda. Il appartenait à la communauté gitane qui, depuis le Moyen Age, avait trouvé asile dans la Cité des papes. Sachant que son patron ne pouvait comprendre les propos de Térésa, il lui souffla qu'elle venait de lui faire des révélations et promettait d'en faire beaucoup d'autres.

phèrent. Le chef du parti

5 La guillotine avait fonctionné sur la Place de l'Horloge du 7 octobre 1793 au 2 février 1794 date à partir de laquelle elle fut transférée Place du Palais. La place de l'Horloge est à l'emplacement de l'ancien Forum romain et au carrefour où se tenait au Moyen Age le premier étal des bouchers. Ce n'est qu'en 1471 qu'on installa une horloge dans la tour qui dominait l'ancien couvent des religieuses de Saint Laurent et qui était devenu une livrée cardinalice avant d'être la Maison Commune des syndics, autrement dit la Mairie. Depuis lors, elle porte le nom de Place de l'Horloge. Les bâtiments de l'actuelle mairie ont été construits en 1845 et la Place de l'Horloge fut progressivement agrandie, notamment durant le Second Empire. Sous la Terreur la guillotine fut installée au-dessus du puits qui se trouvait sur cette place, il lui servait de support. Un autel de la Patrie surmonté d'une statue de la liberté lui succéda. En 1891 on y inaugura le monument saluant le centenaire du rattachement d'Avignon et du Comtat à la République. Monument aujourd'hui dans les allées de l'Oule, symbole involontaire, un manège se trouve actuellement à sa place et à celle de la guillotine. 22

IlIa fit descendre de l'échafaud et, dans la confusion de la populace en délire, la fit échapper. Des gitans qui profitaient de la cohue pour voler quelques bourses, montres ou mopchoirs protégèrent sa fuite en la faisant passer par leur quartier tout proche de la Balance.
L'histoire ne dit pas ce qu'est devenu ce fraternel gitan. Par contre, Térésa et Claude retrouvèrent Tisté. La Révolution avait passé, l'Empire aussi. Les rois étaient revenus puis un nouvel empire s'était établi. Toujours aussi hostile à l'emprise française et surtout à sa fiscalité, quand les rois furent de retour avec la bénédiction de Rome, le papiste Claude était devenu anticlérical. Tous ces changements n'avaient pas empêché la réussite en affaires de nos deux tourtereaux. L'éducation qu'avait donnée le Cardinal à T érésa y avait largement contribué. Sous la Restauration, à l'étonnement de tous les habitants de Vedène, ils avaient décidé de construire une nouvelle auberge au milieu dela plaine en contrebas du village. On se moquait de leur folie, ils répondaient «là où nous construisons notre nouvelle auberge passera bientôt la nouvelle route Avignon-Carpentras ». Ils avaient vu juste et purent adjoindre à leur auberge un relais puis une ligne de diligences. Leur choix était si judicieux que cent cinquante ans plus tard, on dut démolir leur auberge pour construire l'échangeur autoroutier d'Avignon-Nord. Claude croyait au progrès. Quand il apprit qu'ayant récupéré ses Etats italiens, Pie VII y avait interdit l'éclairage au gaz et la vaccine, son sang ne fit qu'un tour. Il s'apprêtait à s'installer dans la plaine en prévoyant que les futures routes fuiraient les chemins tortueux des collines et des montagnes, il ne pouvait accepter une telle manifestation de l'obscurantisme. Son anticléricalisme devint militant. En 1852 à près de quatre-vingt-dix ans, devenus de petits notables locaux tout ridés, T érésa et 23

Claude vivaient de rentes mais étaient toujours aussi amoureux l'un de l'autre. Le village de Vedène venait de répondre « non» au plébiscite du Prince Louis Napoléon, malheureusement, le reste de la France avait voté oui. Après quelques courses à Avignon, ils avaient pris place dans leur diligence de Vedène quand arriva le triste Tisté, l'homme qui avait manqué les faire guillotiner. Il était tout perclus de rhumatismes et ne parvenait pas à monter dans la diligence. Fièrement appuyée sur son ombrelle de dentelle noire, T érésa qui l'avait reconnu le toisait de haut avec délectation. Claude compatissant lui tendit la main et l'aida à monter. Le sang de Térésa ne fit qu'un tour. Elle redevint la mule du pape qui attendit longtemps son heure pour se venger du Tisté d'Alphonse Daudet. Elle brisa son ombrelle sur le crâne... de Claude. Ce fut à notre connaissance leur seule dispute. Une lettre d'Argentine En août 1966, à Entraigues, le village voisin de Vedène, la toute « froncide »6 Marie-Laure avait presque cent ans. Sa vie s'en allait d'elle doucement. A chacun de ses départs une bouffée de souvenirs remontait en elle. Elle se remémora son voyage de noce, son seul voyage avec son Joseph bien aimé. Elle se revit dans le splendide Opéra d' Avignon assistant aux Cloches de Corneville. Un peu de vie partit et une nouvelle bouffée de souvenirs remonta. Elle se rappela le jour où dans l'auberge de Vedène, elle avait rencontré son Joseph dont le vrai prénom était Auguste. Dieu qu'elle l'avait aimé. Il appartenait à une vieille famille d'Entraigues et se lançait dans le commerce du foin.

6 Terme provençal généralement utilisé pour décrire le visage tout ridé d'une petite vieille.

24

Elle n'était pourtant pas venue ce jour-là pour le rencontrer mais pour faire connaissance avec un veuf que sa tante devait lui présenter. Un vrai bourgeois, encore bel homme en dépit de son âge. C'était le petit-fils du fondateur de l'auberge. Il s'appelait Jean-Claude mais depuis la mort de son aïeul on l'appelait seulement Claude et personne n'avait eu la fantaisie de l'appeler Joseph. L'auberge appartenait maintenant à un de ses cousins germains, il avait, à Avignon/ une entreprise de bâtiment et quelques intérêts dans la ligne de diligence possédée par sa famille. Claude n'appréciait plus les plaisirs du veuvage

Il fut immédiatement séduit par la toute mignonne MarieLaure. Son veuvage durait depuis bien longtemps. Il avait dû élever non seulement ses trois filles, Valérie, Eugénie, et Laurence mais aussi s'occuper des cinq enfants de son frère François qui, en mourant jeune, lui en avait légué la tutelle et l'entretien. Par force, il demeura fidèle au souvenir de son Henriette, son épouse morte en mettant au monde sa troisième fille. Huit enfants sur les bras, cela handicape une demande de mariage, aussi il n'en fit pas tant que ses filles, ses neveux et ses nièces n'eurent pas les moyens d'assurer par eux-mêmes leur subsistance. Ah ! Comme il avait désiré son Henriette, cette grande et svelte fille du Pontet qu'il avait connu un soir de bal dans l'auberge de son père. Alors qu'elle hésitait à accepter sa demande en mariage, pour la conquérir, lui n'avait pas hésité à monter un énorme canular. Il soudoya le garde
7

Depuis la perte de son indépendance, Avignon n'est plus un Etat mais une

simple ville, on doit donc dire « à» Avignon et non «en» Avignon. Tant en souvenir du passé qu'en raison de la qualité du son, bien des gens continuent cependant à préférer le '« en » au « à », 25

champêtre qui annonça dans tout le Pontet le passage du roi nègre Bali Balou. Selon le texte lu par le garde champêtre et ponctué par des roulements de tambour exécutés avec maestria: «Au nom de sa majesté l'Empereur Napoléon, Monsieur le Préfet demande à la population pontéroise de faire bon accueil à ce grand roi ami de la France ». A l'heure dite, on vit en effet arriver en provenance d'Avignon une magnifique calèche tirée par deux chevaux blancs. Un grand et très beau noir en habits, la poitrine barrée par un splendide cordon arc-en-ciel, était assis sur son siège. C'était de toute évidence le roi Bali Balou. Au côté du cocher, tout aussi noir que son maître, deux petits grooms au costume fantaisiste jetaient de gros sous à la foule appâtée par l'événement. Ce n'est pas tous les jours qu'un roi nègre fait l'honneur de traverser le Pontet. Pour assurer un franc succès à son entreprise, Claude avait en prime fait courir le bruit que ce roi régnait sur un peuple d'anthropophages polygames dont les femmes très belles refusaient tout vêtement. Personne ne voulait rater l'événement. Les hommes espéreraient secrètement qu'il serait accompagné de ses épouses. Le maire déléguë toujours enclin à obéir aux ordres du Préfet, surtout quand il exprimait un souhait de l'Empereur, était présent. Il tenait à s'incliner devant sa majesté et lui faire signer le livre d'or de la commune. Il l'attendait sur la place de la mairie, écharpe tricolore au vent et gibus à la main. Au moment où la calèche parvenait sur la petite place au milieu du désordre de la foule qui tentait tout autant de voir le roi Bali Balou que de s'emparer des piécettes généreusement distribuées par les deux petits grooms, le maire délégué s'avança. A cet instant, il entendit derrière lui une exclamation qui le
8

Il s'agissait du maire délégué car ce n'est qu'en 1923 que le Pontet devint une commune indépendante d'Avignon.

26

figea: «Fan de chichourle! C'est ce grand caramintran9 de Claude! ». Sous le cirage, Henriette avait découvert le visage de son amoureux. Ce dernier dut faire fouetter durement les chevaux de sa calèche pour fuir sous les quolibets. Les patrons étaient furieux d'avoir donné congé à leurs ouvriers pour acclamer un faux roi nègre. Le maire avec son livre d'or sous le bras et son gibus à la main se sentait ridicule et blessé dans sa magnificence de représentant de l'Empereur. Seules, les femmes n'étaient pas mécontentes du désappointement des hommes qui espéraient apercevoir des négresses à poil. Quant à Henriette, elle comprit qu'un prétendant qui, en guise d'aubade, était capable de monter un coup pareil pour lui prouver son amour ne devait plus être repoussé. Claude avait dû fuir, mais avait réussi. En outre son cœur de républicain débordait de joie: il avait ridiculisé le maire, ce valet local du bonapartisme. On disait alors en Provence qu'il valait mieux être couillon que maire, un maire peut. être révoqué par le Préfet alors qu'on demeure couillon toute sa vie. Le maire délégué du Pontet fut bien entendu révoqué et sa renommée de couillon fut éternellement établie. Pendant dix ans, Claude et Henriette vécurent un vrai roman d'amour couronné par la prospérité des affaires de Claude. Ils formaient un couple tout aussi beau et ardent dans les jeux de l'amour que celui béni en 1784 par le vieux cardinal catalan. Un peu trop ardent, puisqu'en moins de dix ans trois petites filles naquirent. Comme nous l'avons vu, c'est à la naissance de leur troisième enfant que le cœur d'Henriette se brisa. Claude affronta

9 « Fan de Chichourle» est l'équivalent en plus pittoresque de

..

Nom de

Dieu ». Un .. caramintran» est un grand mannequin du carnaval de la micarême, aujourd'hui le mot c'est encore simplifié, on parle de.. carmintran»

27