Mensonges, chaos et chasseurs de têtes - Tome 2

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Le départ précipité de Lambert condamne Rivière à diriger deux cabinets ! Un comble alors qu’il déteste le métier de chasseur de têtes. Les soupçons de déstabilisation pesant sur un des cabinets et sur Rivière lui-même s’amplifient dans l’esprit d’observateurs tenaces qui finiront par sortir du bois avec brutalité. Au fil des jours, le chaos se prépare avec une succession d’événements dont la signification échappe à Rivière. Les tensions s’aggravent avec l’équipe d’un des deux cabinets. De nouveaux acteurs aux comportements bizarres et inadéquats rejoignent les équipes, mus par des raisons habilement dissimulées qui les conduiront à une fin dramatique. À nouveau déstabilisé émotionnellement, Rivière commet l’irréparable, ce qui lui vaut d’être accusé de meurtre. Sa libération a un prix que fixent deux personnages menaçants. Il ne peut se soustraire à leurs exigences...


Publié le : lundi 29 février 2016
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EAN13 : 9782334078078
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© Edilivre, 2016

Autres ouvrages d’Alain Hosdey :

Un diplôme et après ?(ouvrage collectif), Duculot, Gembloux-Paris, 1984.

Candidat de choc, in-Media, Bruxelles, 1989.

De knapste kandidaat, in-Media, Brussel, 1989.

Coachez vous-même votre carrière.La méthode P.I.V.O.T, EdiPro, Liège, 1999.

Graine d’entreprendre(roman d’aventure), EdiPro, Liège, 2001.

Guide du Pacte de solidarité entre les générations(ouvrage collectif), Collection HR Focus, Bruxelles, 2006.

Guide de l’outplacement(co-auteur de la deuxième édition), Collection HR Focus, Bruxelles, 2006.

Un job après 45 ans, Unique Collection, Bruxelles, 2007.

Engager un 45 + dans votre entreprise, Unique Collection, Bruxelles, 2007.

Un bon entretien. Guide pratique pour des entretiens réussis avec votre personnel, Unique Collection, Bruxelles, 2008.

Les élections sociales, et après ? Clefs pour les relations sociales en entreprise(ouvrage collectif), EdiPro, Liège, 2008.

Sélectionnez sans vous tromper, Edipro, Liège, 2008.

La formation en entreprise. Les clés de la réussite(ouvrage collectif), Edipro, Liège, 2009.

Pour des entretiens d’évaluation efficaces, Edipro, Liège, 2010.

L’essentiel des entretiens en entreprise, Collection Start Poeple, Paris, 2011.

Comment bien choisir mon coach ?Edipro, Liège, 2014.

Citation

 

 

Il faut avoir un chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse.

Nietzche
Ainsi parlait Zarathoustra

Nos remerciements à Anne, Vivianne et Claude

En hommage à Rodolphe Brouwers, notre professeur exceptionnel

Prologue

RIVIÈRE VIVAIT UN DÉSÉQUILIBRE exactement contraire à celui de l’époque CoulonBat. Isabelle le comblait affectivement mais son statut professionnel le désolait. Faute de mieux, il était devenu chasseur de têtes. Comble de l’ironie : il dirigeait à présent deux cabinets et poussait la montée en régime de celui qui vivotait avant son arrivée.

Il devait s’accommoder du non-sens d’une facette de son existence pour profiter des avantages pécuniaires choquants qu’elle lui procurait. Et pour ne pas décevoir la jeune femme attachée à lui ou inquiéter celle qu’il aimait plus que tout.

Un homme lui donnait des inquiétudes. Décrit comme incapable de mener son équipe, il se montrait rétif à sa volonté de le chapeauter. Et hostile à toute tentative de tirer parti des synergies possibles entre les deux cabinets. Rivière craignait qu’à un moment ou un autre ce qui paraissait n’être encore qu’une mésentente plonge dans le désordre.

Dubois ne serait pourtant pas l’initiateur du chaos dans lequel Rivière allait être entraîné…

Chapitre 1
Départ précipité…

RIEN NE SE PASSA ENSUITE comme Rivière l’avait imaginé.

Le lendemain matin, déjà, il reçut le projet de nouveau contrat et des documents officiels au sujet des deux cabinets. Lambert proposa de les discuter et de signer sans tarder.

Il découvrit que l’actionnariat de GLC était centré sur trois personnes : Lambert avec 80 % des parts, sa femme – qu’il ne connaissait pas – et sa fille – qu’il ne connaissait pas davantage – faisaient l’appoint. Il parcourut les bilans des trois dernières années ; ils confirmaient les marges exceptionnelles du cabinet, vu que les locaux lui appartenait.

L’actionnariat d’AllExecutives se composait de trois personnes aussi : Lambert avec 40 % des parts, sa femme avec 10 % et Bregnez, avec le reste. Les chiffres montraient que jusqu’au mois de septembre, les résultats avaient empêché son seul consultant de s’octroyer un salaire décent.

(Pas étonnant qu’il doive jouer au marchand de ferraille !).

Le nouvel accord, qu’il allait signer sans ardeur, confirmait son rôle de gestionnaire du quotidien des deux cabinets. Pour faire peu, il recevrait une surcommission trimestrielle de 1,5 % sur le chiffre d’affaires des deux cabinets réunis. Lambert, quant à lui, recevrait des royalties trimestrielles, aussi, de 5 % sur le même montant, pour ne rien faire.

Le jour suivant, Lambert annonça à tous son départ « dans les prochains mois ». Curieusement, seule Sylvie paraissait affectée. La veille elle montrait les yeux rougis d’une personne qui a longuement pleuré.

L’annonce simultanée du départ du fondateur et de la nomination de son continuateur ne déclencha aucune réaction. Seul Bregnez intervint pour affirmer que Lambert n’aurait pu trouver meilleure solution.

(Dois-je interpréter cette passivité comme une marque de complet désintérêt ou d’hostilité muette pour le dernier-venu-premier-promu ?).

*
*       *

Lambert mit les bouchées doubles pour réduire la période de transition : en trois semaines, lui et Dubois rencontrèrent les clients les plus importants de GLC. « Je ne crois pas nécessaire que vous nous accompagniez, Jacques. Il s’agit de personnes que vous ne rencontrerez jamais ».

Qu’aurait-il pu raconter à des directeurs de département informatique ?

*
*       *

L’attitude de Sylvie vis-à-vis de lui changeait, et pas dans un sens favorable. Leurs contacts n’avaient jamais été cordiaux, seulement courtois. Elle regardait à présent son presque nouveau patron avec une hostilité perceptible. Il comprenait son désappointement de voir partir celui pour qui elle avait travaillé si longtemps. Lemoine lui avait expliqué un jour que des personnes peu aptes à exprimer leurs émotions peuvent les racketter, comme il disait. Et transformer en colère une tristesse réprimée, par exemple. Cette explication valait sûrement pour ce cas précis.

*
*       *

Stein avait confié deux premières misions : trouver le remplaçant de l’orthopédiste cocufié et celui du pendu, instructeur motoriste. « En cas de réussite, avait-il précisé, je vous confierai l’entièreté du “nettoyage”, soit une quarantaine de missions à réaliser dans les deux ans » !

*
*       *

Garcin avait débuté plus tôt que prévu. Après avoir informé son responsable qu’il quittait son poste, le « Gestionnaire de la mobilité » l’avait convoqué en urgence pour lui dire son étonnement : « Vous auriez dû quand même vous douter que nous pensions à vous pour un poste au département des relations publiques ! » Garcin avait rétorqué : « Trop tard ! » C’en était trop pour le « découvreur » de talents dont on raillait un évident retard à l’allumage récurrent. Il lui avait intimé l’ordre de passer immédiatement à la caisse pour clôturer son compte, remplir la paperasse, puis déguerpir.

Il se réjouissait de pouvoir devenir si vite un assistant actif. Il démontra tout de suite qu’il apprendrait vite son rôle. Il prouva sans tarder ses capacités de conviction dans la traque téléphonique des candidats et dans la préparation de rapports plus élégants que ceux rédigés souvent péniblement par Rivière et Bregnez.

« J’ai de bonnes pistes pour déraciner un motoriste » ! avait déclaré Bregnez. En deux semaines, cinq candidats expérimentés étaient venus jouer leur chance de toucher un gros salaire au soleil. Aucun de ces hommes, pas plus que leur femme, n’avait jamais été reçu dans le bureau d’un chasseur de têtes dans une avenue du 16ième. Bregnez mit aisément à l’aise ces personnes aussi désorientées par les lieux que méfiantes d’avoir été convoquées dans un quartier si huppé de la capitale. Les candidats rassureraient Stein : leurs femmes partageaient un physique quelconque, une grande soumission et une expérience d’infirmière, de garde-malade ou de pédicure…

Rivière avait eu besoin de deux mois pour envoyer sa short-list à Stein, alors que sa mission avait démarré aussi vite que celle de Bregnez. Amélie lui avait désigné quelques candidats.

Il fit les frais d’une évidence : envoyer en Afrique des motoristes est plus aisé que des médecins, catégorie sociale composée de nombre de divorcés ou d’alliés à des pimbêches inexportables en Afrique. D’autres exclurent de casser leur notoriété. Quelques-uns acceptèrent de rencontrer Rivière, par curiosité, pour savoir le salaire à la clef. Il finit par découvrir un couple adéquat et motivé qui passa la rampe des tests, mais pas celle de l’analyse graphologique, à laquelle le Président de CoMining tenait, contre l’avis de Stein.

Les conclusions de la graphologue étaient une mise à mort : « La scriptrice supportera mal l’éloignement de ses parents, avec lesquels elle entretient un lien symbiotique. Nous craignons des épisodes durables de mélancolie avec appauvrissement des contacts sociaux. »

Rivière maudit la graphologie qui l’obligeait à relancer la chasse. Il trouva finalement un orthopédiste belge, de retour d’une mission pour MSF. Sa femme était puéricultrice !

Comme il avait été convenu, Stein vint rencontrer les candidats après avoir visité son bouiboui la veille. À la fin de la journée, CoMining pouvait inscrire deux nouveaux noms sur son organigramme.

« Je suis très content de votre travail ! » déclara-t-il. « Je trouve que votre assistant est un nice guy, comme nous disons chez nous. Avant de partir, il leur confia deux nouvelles recherches et promit : « La prochaine fois, ma femme m’accompagnera et nous irons tous manger chez Nanar ! ». C’est ainsi qu’ils apprirent qui était le patron du fameux bouiboui.

*
*       *

Le 14 mars, déjà, Lambert avertit qu’il dirigeait sa dernière réunion du mardi parce qu’il serait parti à la fin de la semaine. Inutile de dire que la rapidité avec laquelle il avait organisé son départ avait empêché Rivière d’arranger le sien. Même d’y penser !

Dans une entreprise « normale », une fête salue le départ d’un membre du personnel. On loue ses qualités réelles et imaginaires. Un cadeau lui est offert. Qui plus est, s’il s’agit du patron, même si on se réjoui qu’il dégage enfin. Une fois encore, cela démontrait que GLC n’avait rien d’une entreprise normale. Le 17, Lambert serra des mains pour la dernière fois. Il adressa à son remplaçant une phrase déjà entendue : Bonne chance Monsieur Rivière. Bonne chance Jacques !

(Quelle poisse ! Je ne voulais pas être chasseur de têtes et voilà que j’en dirige deux équipes…).

Chapitre 2
Opposition naissante…

À LA DEMANDE DE DUBOIS, Rivière annula la réunion du mardi : « Notre temps est vraiment trop précieux ! Nous devons de plus en plus souvent bousculer nos clients pour qu’ils embauchent plus vite nos candidats.

– Ce n’est pas plus mal. Je pourrai mieux préparer cette rencontre importante pour tout le monde.

– Je ne vois vraiment pas ce que vous voulez préparer !

– On peut sûrement optimiser le fonctionnement des deux cabinets, Charles. Je suis sûr que…

– Ne mettez pas en cause ce qui fonctionne bien depuis des années, Jacques !

(Il m’a l’air bien susceptible !).

*
*       *

Depuis sa désignation comme « dauphin », Rivière avait observé le fonctionnement de GLC. Lambert ne lui avait pas menti : « Les affaires viennent à nous ! Dubois et les autres ne devront pratiquement pas prospecter ! » La marge brute et les ratios du cabinet avaient de quoi provoquer des convoitises. À moins de commettre des bourdes ou d’être soumis à un effondrement du secteur, l’avenir du « bébé » de Lambert était assuré.

« Ils peuvent sûrement faire mieux encore » ! avait-il pourtant conclu avec en tête le montant de sa nouvelle source de commissions. Sa méconnaissance du marché de l’informatique ne l’empêchait pas de constater les faiblesses de GLC au regard de quelques évidences du management des organisations.

Chaque consultant travaillait de façon autonome, signe absolu d’une indéniable maturité professionnelle. « Personne ne se marche sur les pieds ! », avait déclaré Lambert. Forcément : chacun travaillait dans son coin, porte systématiquement fermée, même quand il était seul. Aucun des « trois » ne semblait se préoccuper de ce que ses deux collègues faisaient, comment ils le faisaient et comment ils agissaient en cas de difficulté. Chaque assistant de recherche avait pris le pli, n’informant et ne rendant de comptes qu’à celui avec qui il formait un binôme.

Cette indigence de la communication interne avait parasité les réunions, moments pourtant propices aux échanges d’idées, de trucs, d’astuces que Lambert aurait pu susciter, encourager, entretenir.

L’équipe de GLC maintenait une distance polie avec ses colocataires. La communication de la première avec les seconds se bornait, volontairement, à des rituels. « On » se disait « Bonjour », « Au revoir », « À demain ». Mais jamais « Comment allez-vous » ? Cette interrogation manquait au répertoire de ces informaticiens. Peut-être savaient-ils qu’elle était, autrefois, le raccourci politiquement correct de « Comment allez-vous à la selle ».

Quelle différence avec la culture de CoulonBat à laquelle Rivière avait désormais beaucoup à reprocher, mais dont il reconnaissait l’impact sur la communication de tous avec tout le monde. Pas à propos de tout, c’est sûr : certains devaient en savoir plus que d’autres sur la marche des affaires. Mais Coulon scandait sans relâche : « Toute information bénéficiant à l’entreprise doit circuler et le fait de taire une information utile à tous est une faute professionnelle impardonnable ! » Et aussi : « C’est en agissant ainsi que l’on développe l’intelligence collective d’une organisation ! »

Rivière décida d’aborder la question de l’échange d’information entre tous au cours de la réunion suivante.

Une sorte de grippe en décida autrement : Dubois était cloué au lit comme la moitié de son effectif. Par chance, si l’on peut dire, une hécatombe aussi violente allait frapper les candidats et les clients de GLC. Seule l’équipe d’AllExecutives avait résisté, mais pas la majorité de ses candidats. La semaine avait avancé au ralenti.

*
*       *

Dubois réapparut le 27. Il fit comprendre à Rivière que ses intentions ne lui convenaient pas : « Je vous demande d’annuler la réunion de demain, Jacques. Nous avons un retard fou à rattraper.

– Je suis d’accord de la faire aussi courte que possible, mais je désire aborder des sujets communs aux deux équipes.

– Je vous ai demandé de faire autrement que la plupart des « nouveaux » qui débarquent dans un poste ! Ne bousculez pas comme eux ce que votre prédécesseur a mis en place ! Et qui fonctionne parfaitement !

– Je ne compte rien bousculer, Charles. Je voudrais que nous réfléchissions à la façon de mieux fonctionner ensemble. Vous comprenez ?

– Non ! Je ne comprends pas ce que vous racontez ! Lambert a quand même dû vous dire que je déteste les réunions générales qui font perdre du temps à tout le monde.

Il était difficile de donner tort à Dubois sur ce point. Un tour de table, interminable, conduisait chaque consultant à citer les missions en cours, le nombre de candidats rencontrés, à rencontrer, à présenter aux clients, etc. Les assistants écoutaient et n’intervenaient que si leur binôme le leur demandait, rarement. Suivait la liste des montants facturés, à facturer, des clients en retard de paiement. Une réunion se terminait invariablement par une question de Lambert : « Qui veut ajouter quelque chose ? » Jamais personne n’avait ajouté quoi que ce soit.

Dubois poursuivit : « Vous serez d’accord avec moi, Jacques, que la litanie des missions et des facturations est un rituel pénible et superflu ! Il faut abandonner ces réunions ! Que chaque cabinet traite ses problèmes en « interne ». Nous serons bien plus efficaces en n’obligeant pas Bregnez, vous et Garcin à écouter des choses qui ne vous regardent pas. »

Rivière fronça les sourcils. Dubois rectifia : « Enfin, je veux dire : qui ne vous concernent pas.

– Je préfère, cette formulation, Charles ! Cela dit, je suis d’accord avec vous : ces litanies agacent sûrement tout le monde. Des réunions séparées sont une option. Je tiens toutefois à y participer, puisque je suis responsable des deux cabinets. Et je maintiens la réunion générale de demain !

Cette volonté irritait Dubois. Ses poings serrés et son regard ne pouvaient mentir.

« C’est votre droit, bien sûr, mais vous allez perdre votre temps.

– Je ne le pense pas. De toute façon, je désire une réunion plénière une fois par mois.

– Mais pourquoi ?

– Comme nous n’aurons plus à subir les litanies, nous pourrons consacrer du temps à des questions plus importantes pour les deux activités.

– Je ne vois pas de quoi vous voulez parler ! répliqua Dubois dont le visage révélait une claire hostilité contre un « responsable » qu’il trouvait dérangeant.

– Jusqu’à présent, les échanges entre les deux cabinets ont été aussi palpitants qu’un encéphalogramme archi-plat, alors que…

– De quels échanges voulez-vous parler ? Vous n’y connaissez rien en informatique et nous, l’outre-mer, on n’en a rien à faire !

– Il ne s’agit pas de cela. D’abord, vos clients peuvent devenir les nôtres et l’inverse est vrai aussi.

– Pas du tout ! Aucun de nos clients ne travaille pour l’outre-mer ! Dubois avait presque hurlé.

– AllExecutives mène aussi des missions pour la France. Ne me dites pas que certains de vos clients n’ont pas besoin d’un cabinet comme le nôtre. Rivière avait haussé le ton aussi.

– J’ai rencontré tous les clients importants avec Lambert ! Aucun d’eux n’a manifesté le moindre besoin à ce sujet !

– Leur avez-vous demandé ?

– Je le sais bien ! Et puis, c’est dangereux de mêler les choses. Imaginez qu’un client content de notre travail soit mécontent du vôtre ! C’est trop risqué !

Si la discussion se poursuivait ainsi, les deux hommes iraient à un conflit irréparable. Rivière conclut donc : « J’aborderai la question demain et nous verrons bien !

– Vous verrez !

(Lambert est un menteur ! Il m’a assuré que Dubois devait être encadré, mais à la moindre idée neuve, il se rebiffe ! Cela va être galère, je sens !).

Dubois était en colère : « Je sens que ce Rivière va me taper sur le système. Dire qu’ils m’ont affirmé qu’il ne se préoccuperait absolument pas du fonctionnement de GLC ! C’est mal parti avec lui, mais s’il me cherche, je lui ferai la vie dure ! »

*
*       *

La réunion du lendemain démontra que Dubois tenait ses troupes. Il ne dut même pas intervenir. Le principe de réunions séparées fut adopté par tous, mais tous s’étonnèrent de la présence de Rivière. Et ils mirent en doute l’utilité d’une réunion générale mensuelle de deux équipes qui n’« ont rien à partager », affirmèrent-ils. Quand Rivière aborda la question des clients potentiellement communs, il eut droit à des signes évidents de désapprobation.

Après la réunion, Bregnez l’aborda : « Ne vous mettez pas martel en tête, Jacques ! Ils n’ont pas besoin de nous pour fonctionner. Occupons-nous d’AllExecutives ! Garcin opina du bonnet.

« Je trouve tout de même ridicule que deux équipes qui font somme toute le même boulot s’ignorent au lieu de réfléchir ensemble, reprit Rivière.

– Les informaticiens ne dialoguent bien qu’avec leur PC et leurs logiciels. Ils appartiennent à un autre monde, conclut Garcin.

Dubois et les membres de l’« équipe de l’autre monde » ne lui témoignèrent aucune hostilité immédiate comme il l’avait craint. Ils ne faisaient que maintenir une même indifférence.

Chapitre 3
Vernissage utile…

RIVIÈRE ÉTAIT HARCELÉ par un personnage qui répétait inlassablement au téléphone : « Je veux travailler avec vous, Monsieur Rivière.

– C’est impossible !

– Pourquoi ?

– Je vous l’ai dit et redit : nous n’insérons pas d’annonces dans la presse. Nous sommes des chasseurs de têtes. Adressez-vous à un cabinet classique !

– Charles m’a trop vanté votre cabinet, je veux travailler avec vous !

À n’y rien comprendre ! Alors que Dubois excluait de l’introduire chez un quelconque de ses clients, il s’empressait de le recommander à un vague cousin. À moins qu’il veuille le piéger pour lui reprocher une trop grande rigidité ou une hostilité obscure contre un membre de sa famille. Depuis les derniers échanges avec le « voisin », Rivière était sur ses gardes.

L’homme qui l’importunait était caviste. Il voulait créer un réseau commercial dans les quatre Régions du Nord et la Picardie belge. Aussi fixé à son idée qu’une tache de vin mal traitée sur un tissu, il restait sourd aux refus réitérés de Rivière. Et Dubois ne faisait rien pour que cessât le siège.

Rivière se rappela que, dans une autre vie, Loriot avait travaillé dans un cabinet classique. Il pourrait l’aider à se débarrasser du raseur. Il pénétra donc dans l’« autre monde ». Il écarquilla les yeux en entrant dans un bureau puant la cigarette.

« Pourquoi portez-vous ce nez rouge de clown ?

– Pour arrêter de fumer, évidemment ! s’empressa de répondre Loriot qui souriait comme un illuminé. C’était la première fois qu’il le voyait sourire.

– Arrêter ? Vous voulez rire ! Vous tenez entre les doigts une cigarette allumée !

– Oui, Jacques ! Mais ce nez rouge m’aide à prendre conscience que je suis vraiment ridicule !

– Êtes-vous sûr que tout va bien ?

(Ce type est un grand malade !).

– Je vous explique : j’ai demandé hier à un ami peute un truc pour arrêter de fumer.

– Un peute ? s’exclama Rivière.

– Oui ! un psychothérapeute !

– Si vous voulez mon avis, son truc n’est pas encore au point !

– Il m’a répondu : « Je n’ai pas le droit de t’obliger d’arrêter de fumer, mais bien de porter ce nez rouge chaque fois que tu fumes. »

– C’est un traitement de longue durée ?

– Je l’ignore ! Une chose est sûre : je ne fumerai plus en présence des candidats !

Mieux valait ne pas recourir aux conseils de ce pitre. (Ce type est aussi dérangé que son psy ! Mais je m’en fiche : c’est le problème de Dubois, pas le mien !).

*
*       *

En fin d’après-midi, Véronique lui rappela qu’il était attendu à un vernissage. Un client, ami de Jef de surcroît, grand amateur de peinture contemporaine, l’avait invité. Il ne pouvait se défiler.

Il avait horreur des manifestations mondaines et, surtout, des vernissages, lieux de rassemblement de snobs, de hippies et de pique-assiettes, où on ne rencontre aucun client potentiel. Bregnez en était la preuve : il fréquentait assidûment les cocktails parisiens, sans ramener mieux que des cartes de visite de gens qui n’étaient pas à l’embauche.

Il appela Isabelle pour lui demander de l’accompagner. Elle s’étonna : « Je t’ai dit hier que j’allais au cinéma avec une amie ! Tu devrais manger plus de poisson… de rivière, c’est très bon pour la mémoire, mon amour ! »

*
*       *

L’événement honorait un peintre japonais au nom imprononçable de Hiromu Kawashima. Son client et l’artiste – inconnu de Rivière – l’obligeaient à rejoindre le quartier de la Butte Montmartre et d’emprunter le métro.

Il détestait se mêler à la faune souterraine malodorante. Être abordé par des SDF réclamant une petite pièce « pour manger » ou une clope, l’insupportait. Comme la vue de mendiants accompagnés de très jeunes enfants au visage émacié, regard déjà sans vie pour inspirer la pitié.

Il parvint enfin à la station Abbesses. Arrivé sur le trottoir, un flash l’éblouit : un groupe de touristes japonais bruyants se faisaient photographier devant l’édicule Guimard. Il était à cran ! Il dut marcher plusieurs minutes sous une pluie glaciale avant de parvenir enfin à la galerie, aussi bondée que le métro. Il traversa le troupeau d’une autre faune mêlant bourgeois bien mis et artistes hideusement fagotés, pour progresser lentement vers les œuvres du peintre dont il avait oublié le nom.

Il observa le public : il ne reconnaissait personne et ne vit pas son client. Un verre dans une main, un amuse-bouche ou une cigarette dans l’autre, les « amateurs » du peintre tournaient le dos pour la plupart aux toiles accrochées aux murs. Il s’approcha d’une d’elles qui ressemblait à toutes les autres. Le peintre était un obsédé du Sacré-Cœur, passablement dépressif sûrement. Toutes les toiles, représentaient la basilique, peinte dans des nuances de gris ! « Il en faut pour tous les goûts » ! dit-il à voix basse au moment où une main se posait sur son épaule. C’était son client, accompagné de ce qui ressemblait à un japonais et d’un homme assez jeune, très grand et fort gauche, les bras ballants. Un veston à carreaux trop court sur un pull à col roulé ne paraissait nullement le gêner malgré la chaleur étouffante du lieu.

« J’ai le plaisir de vous présenter Jacques Rivière, cher Maître. C’est une relation d’affaires que j’apprécie tout particulièrement. Je vous présente le Maître Hiromu Kawashima.

– Je me vois honoré de faire votre connaissance ! machinalement la main. Le peintre répondit en s’inclinant.

– Je vous présente également Pierre-Etienne Folenfants. Il est psychologue ! Vous aurez certainement beaucoup de choses à vous dire. Je vous laisse. Allons manger un bout tout à l’heure, j’ai à vous parler, Jacques !

Rivière n’avait absolument rien à dire au peintre. Il se força pourtant à entamer une discussion futile avec cet homme au visage si fermé, que la chasuble si noire rendait aussi désespérément triste que ses toiles.

« Votre œuvre est puissante et nous parle ! Je m’interroge toutefois sur la signification de votre option esthétique. Voulez-vous transmettre une sorte d’angoisse existentielle en utilisant des couleurs neutres ?

– Vous avez dit « neutres » ? éructa le peintre qui fixait Rivière de ses petits yeux méchants.

– N’est-ce pas ainsi qu’il faut qualifier les nuances de gris de vos toiles ?

– Ah bon ! Vous êtes chasseur de têtes, paraît-il ?

– C’est exact.

– Je vous laisse dans ce cas avec Pierre-Etienne. J’espère que vous découvrirez que c’est un homme de valeur.

La pique était évidente. Rivière inclina la tête pour saluer le peintre qui ignora le geste et fit mouvement vers une rombière outrageusement maquillée.

« J’ai compris ce que vous vouliez dire, déclara Folenfants. Le Maître a mal saisi le terme “neutre”. Il a dû croire que ses toiles vous laissent de marbre.

– Pas du tout ! Je me suis peut-être mal exprimé.

– Ce n’est pas grave. Le Maître est un homme tourmenté. Ses parents ont échappé miraculeusement à la bombe de Nagasaki. Ils lui ont transmis leur peur rétrospective. Il est incapable de peindre avec des couleurs classiques.

– Dur de vivre avec un tel poids.

Rivière redoutait à présent d’entendre l’escogriffe délirer sur l’effet libérateur de la peinture sur les malades mentaux.

« J’ai travaillé dans une société d’intérim, reprit Folenfants que Rivière semblait impressionner.

– Et alors ?

– J’ai fait le même travail que vous, somme toute.

Rivière détestait d’avoir dû venir dans cette galerie, avec ce public. Et de devoir, en plus, à Dieu sait quelle heure, replonger dans la nuit, dans le sous-sol de Paris, avec un nouvel échantillon du Quart-Monde. (Cette soirée va aller d’incompréhension en incompréhension !).

Son interlocuteur poursuivit : « C’est vrai que ces métiers diffèrent. Vous rencontrez des cadres de haut niveau ! Moi, je me suis contenté d’interviewer des ouvriers, des secrétaires et des chômeurs qui espéraient s’en sortir. Le plus gênant n’était pas là !

– Ah bon !

– Ce...

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