Mes afriques

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Ces carnets, spontanés, écrits au sortir d'un coup de colère, d'un fou rire ou d'un moment d'angoisse témoignent de cette Afrique multiple avec, chaque fois un regard différent, une écriture différente sur des pays comme le Tchad, le Cameroun, le Congo, le Zaïre et le Gabon.

Publié le : mardi 1 mars 2005
Lecture(s) : 227
EAN13 : 9782296391598
Nombre de pages : 153
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MES AFRIQUES
Carnets

Martine CHABBERT

MES AFRIQUES
Carnets

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Kiinyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16

HONGRŒ

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALŒ

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8041-5 EAN:9782747580410

Cet ouvrage est une sorte de sac de voyage, dont le cuir un peu usé, exhale encore pour moi aujourd'hui, quinze ans plus tard, une odeur légèrement fauve, lourde, sensuelle, sac dans lequel j'aurais jeté pêle-mêle une multitude d'instants, des instants tendresse, des instants colère...

Je

n'ai pas écrit sur l'Afrique, mais sur mes Afriques, celles que j'ai connues, aimées ou moins aimées, au hasard de rencontres, de voyages. A l'époque, Internet n'existait pas, les téléphones portables non plus. Le téléphone posait souvent quelques problèmes. Donc j'écrivais. A mes proches, à mes amis restés en France ou à moi-même, dans des carnets. Et j'écrivais beaucoup. Je livre ici quelques unes de ces pages. Elles sont ce qu'elles sont, partielles et partiales: elles reflètent mon humeur du moment. Rassembler tous ces petits fragments de vie, naïfs, amusés, désabusés, sombres ou ensoleillés de ces années passées en Afrique m'a permis de comprendre que j'avais vécu alors de vrais moments de bonheur. M.C.

DÉCEPTIONNÉE...

Arrivée hier en Afrique. Le vol à bord de ce DC10... quelque peu mouvementé. Nous devions décoller à 11 heures du matin de Roissy. En fait, nous sommes partis avec deux heures de retard... Panne d'ordinateur, selon le personnel de bord... puis alors que nous survolions le Sahara, le système hydraulique de l'avion s'est mis à fuir "légèrement" selon le commandant de bord... Le temps de retaper le DC10, nous avons bavardé pendant plus d'une heure, à l'escale de Kano au Nigeria, dans la salle de transit de l'aéroport, avec certains passagers dont un couple de Français vivant en brousse. Des gens sympathiques mais un peu "rustiques". Finalement, nous sommes arrivés à destination très tard dans la soirée. Premier contact avec l'Afrique, premier choc: la chaleur, l'air confiné de l'aéroport, des odeurs nouvelles. Et pourtant, nous arrivions en plein hivernage, en juillet. Notre prédécesseur, Christian Lesueur, nous attendait, tout un tas de documents sous le bras: nos laissez-passer, nos accréditations, nos sauf-conduits. Environ trente-cinq ans, mince, décontracté, les cheveux bruns ondulant sur la nuque. Sympathie immédiate. Passages de police, des douanes. Les formalités apparemment assez compliquées et très longues ont été écourtées grâce à lui. Il a l'habitude, il sait ce qu'il faut faire, quoi dire, et surtout comment le dire, quels papiers montrer. Nous nous sommes frayés un passage dans cette foule sombre et colorée, suivis par un porteur en guenilles. Je chaloupais un peu sur mes talons hauts, redressant sans cesse la bretelle de mon sac pesant sur mon épaule.

Fatigue, bruit, odeurs inconnues, moiteur, air épais, brassé par quelques ventilateurs asthmatiques dans les halls mal éclairés. Nous avons chargé les quelques bagages dans la voiture de fonction de l'Agence, une Toyota, qui a sûrement connu des jours meilleurs. Usée, fatiguée, poussiéreuse. Christian avait l'air épuisé. Aussi épuisé que la voiture. Il a peu parlé... mais d'une voix douce, dans laquelle affleurent la lassitude, l'amertume. - Je n'ai qu'une hâte, c'est de rentrer en France, ce pays!... Il n'a pas fini sa phrase. Je sais qu'il est sur le point de divorcer pour épouser sa maîtresse, une jeune Camerounaise. Nous savons aussi que depuis l'affaire Nzela - ce capitaine, à l'origine d'un complot contre le président, qui est condamné à mort et va être exécuté dans quelques jours - Christian est interdit d'ambassade de France. Les informations qu'il a données sur ce complot ont fortement déplu à l'ambassadeur qui craint un refroidissement des relations franco-africaines. Le gouvernement africain n'a rien reproché à Christian, le président ne l'a pas fait expulser du pays, mais l'ambassadeur, tout puissant, lui a fermé les portes. A Paris, on dit dans tous les couloirs: "l'ambassadeur a eu la tête de Lesueur". Christian est donc persona non grata. L'Agence, à travers lui, est devenue suspecte. Menées anti françaises, mauvais esprit. .. Question d'habitude, on s'y fait. Mais la succession est difficile. Evidemment. Nzela, il faudra bien que nous en parlions, puisqu'il n'a pas été gracié, et va être bientôt fusillé. En public, à l'aube, sur la plage. Angoisse diffuse pendant ces dix heures de vol. Le terrain est miné, je le sais. Prudents, oui, nous devrons être prudents, mais jamais nous ne cèderons, je le sais, quitte à être expulsés avant d'avoir

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déballé les malles. La malle, au fait, l'énorme malle qui contient l'essentiel, les couvertures, les draps, les objets personnels, l'ours en peluche d'Anne, mes bouquins. Elle arrivera par bateau... le mois prochain. Brusquement, je réalise mon erreur. Qui m'a conseillé le bateau? Pour faire faire des économies à l'Agence. Par avion, j'aurais eu toutes ces affaires en huit jours... Quinze au maximum. Christian nous a conduits à l'hôtel dans lequel nous séjournerons jusqu'au retour des Lesueur en France, vers le 4 août. Ce n'est en effet qu'à cette date que nous pourrons prendre possession de la villa. C'est un hôtel luxueux, au bord de l'océan. Juste le temps de déposer les trois valises dans les chambres, et nous sommes repartis avec Christian. Sa femme avait préparé une petite réception de bienvenue dans la villa. La villa... Elle se trouve sur une colline, dans un domaine gigantesque, perdu dans la brousse, assez loin du centre ville. L'accès est surveillé par la garde présidentielle, des sentinelles armées, fusils M16 à l'épaule, qui ftitrent les entrées, les voitures et les personnes, et en interdisent l'accès aux taxis. Je l'apprendrai très vite, ces gardes connaissent en fait tous les occupants du domaine, mais ils vérifient à chaque passage si le badge de la voiture est bien le bon, s'il est collé de façon réglementaire sur le pare-brise, et, systématiquement, réclament les papiers, avec un sourire mi arrogant, mi bon enfant. En un mot, je crois qu'ils prennent plaisir à "tracasser" les Blancs. Dans ce domaine, éparpillées dans la brousse, des villas, toutes sur le même modèle, construites il y a quelques années pour recevoir des délégations lors d'un sommet africain.

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Christian, avec un sourire plein de sous-entendus, nous a dit que la nôtre avait été occupée par la délégation ougandaise, celle d'Idi Amin Dada. Il faut, paraît-il, impérativement circuler en voiture dans le domaine. - Plus prudent, nous a dit Christian. Pourquoi plus prudent? Je n'ai pas osé lui en demander l'explication... Trop fatiguée. Cette arrivée tardive, cette voiture qui fùe dans la nuit gluante, à tombeau ouvert, vitres ouvertes, la climatisation est en panne, et pour finir, cette villa. Enorme, éclairée comme en plein jour. Mon impression immédiate, pas très bonne. A côté de la porte d'entrée, vitrée, la climatisation. Un moteur colossal, incroyablement bruyant, sous un large auvent qui sert de garage, où sont parquées trois ou quatre grosses voitures, garage qui sert aussi à entreposer les poubelles. Et sous ce moteur, une petite pièce. Minuscule. Christian, d'un geste, m'a dit que c'était la "boyerie", l'endroit où loge Marcel, le boy. Comment peut-on dormir dans un tel vacarme? Autant la touffeur, la moiteur de l'air était insupportable à l'extérieur, autant à peine entrée dans cette maison, je me suis mise à grelotter de froid. Christian m'a expliqué que l'on ne pouvait régler la climatisation. - C'est tout ou rien, on vit en fait dans un véritable congélateur. Du reste, c'est une villa toute en marbre, en marbre blanc. Une villa igloo. Une porte d'entrée vitrée, un énorme autocollant au nom de l'Agence collé dessus, un hall en marbre. A gauche, un escalier à deux volées, monumental. Un gigantesque couloir avec un tapis rouge tout du long, mal éclairé par un néon jaunâtre qui diffuse une lumière glauque. J'ai vaguement

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entraperçu sur la gauche un autre couloir tout aussi grand, mais entièrement plongé dans l'obscurité "une autre partie de la villa, a ajouté Christian, des studios, transformés en bureaux, ou en chambres d'amis ou d'hôtes...". Sinistre. A droite de l'entrée, deux ou trois pièces, des bureaux, les télex qui crépitent inlassablement. .. bruit incessant auquel s'ajoute la soufflerie de la climatisation... Sur la gauche, des baies vitrées, teintées, immenses, donnant sur un patio "mal entretenu, attention aux bestioles" m'a dit Christian. . . Au fond de ce couloir interminable, le salon-salle à manger. Extrêmement luxueux, petites dalles miroirs, bordées de cuivre, au plafond, quatre mètres de haut. Il y a en fait deux coins salon. Le premier, constitué d'une énorme banquette d'angle, en cuir noir avec une table basse en loupe de noyer, cerclée de cuivre, fait office de salon télévision. Dans le deuxième, le salon réception, d'immenses fauteuils profonds, en tissu vert un peu fané, entourés de nombreuses plantes vertes grimpantes. Même table en noyer, consoles assorties devant les fenêtres. . . Et sur une estrade, en surplomb, le coin salle à manger. Enorme, la table dans le même bois que les tables des salons peut réunir une vingtaine de personnes. Des lampes, une pléthore d'abat-jour blancs qui diffusent une lumière mousseuse, assez douce. Et là, nous attendait Bénédicte, l'épouse de Christian, avec un petit groupe de personnes que le couple tenait à nous présenter avant son départ. C'est l'usage. La passation de pouvoirs a commencé. Dans le couloir, un garçon d'une dizaine d'années est en train de ranger un vélo sous l'escalier en marbre qui mène à l'étage.

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Un râteau traîne dans le couloir sur le tapis rouge. A côté, une petite fille de six ans, maigrichonne, pieds nus, cheveux longs blonds filasse, robe un peu usagée, à la propreté douteuse. En la voyant, j'ai pensé à un petit chat sauvage... Et un autre garçon, huit ans environ. Les enfants rient nerveusement. La petite fille surtout est passablement excitée. Ils parlent avec un Africain. Mal rasé, en tongs, en bermuda déchiré, au tee-shirt taché. Le gamin intime l'ordre au Noir de mettre les pieds sur les dents du râteau. Celui-ci s'exécute et reçoit en plein visage le manche de l'instrument. Il éclate de rire, mais il s'est visiblement fait mal. Je venais de faire la connaissance des enfants Lesueur et de Marcel, le boy. Impossible de me rappeler qui était à cette réception. Je ne me souviens que de l'ambassadeur d'Algérie. La cinquantaine, les cheveux blancs, élégant, affable, courtois, poli. L'image même du diplomate. Il habite une villa voisine de la nôtre. Les autres... beaucoup de copains du couple. Des types seuls, célibataires pour trois mois (femmes et enfants sont repartis en France pour les vacances). Plus ou moins avachis dans les fauteuils, chemisettes ouvertes sur des torses bronzés, un verre à la main. Conversations à bâtons rompus, anodines. Mais vague sentiment de malaise... quelque chose coince dans leur attitude, leurs propos, leurs regards. Ils parlent beaucoup par sous-entendus, ils sourient mais leur sourire manque de chaleur, de franchise. On nous observe. On nous pèse, soupèse. C'est normal. Nous sommes "les nouveaux". Normal? Bénédicte, environ trente-cinq ans, écossaise, parle le Français avec un fort accent. Elle est très grande, très maigre, sans grâce. Un visage anguleux, bronzé, un peu

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jaune, traits tirés. Cheveux courts, tirant sur le roux. Je ne sais pourquoi, son visage me fait penser à une tête de mort. Elle sourit à tout bout de champ, dévoilant ses dents. Sourire réflexe. Ses yeux ne sourient pas. Elle est visiblement très nerveuse. Antipathie immédiate. Et je le sens, antipathie réciproque. En me souhaitant la bienvenue, elle a regardé avec insistance mon bracelet en or et mes bagues. Plus tard, dans la conversation, elle aura cette petite phrase: - Je déteste ceux qui privilégient l'apparence, je déteste tout signe ostentatoire de richesse, je ne porte aucun bijou. Tout le monde a compris l'allusion. Moi aussi. Léger flottement. Regards un peu gênés. Sourires que l'on essaie de camoufler. Nez qui plongent subitement dans les verres de whisky. J'ai relancé en souriant la conversation. J'avais sans le savoir marqué là un point. Ignorer les petites phrases perfides, les sous-entendus, continuer à sourire, à parler, faire "comme si"... Je venais là de prendre ma première leçon parmi les "petits
Blancs" ...

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JOURS BLANCS... JOURS NOIRS...

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