Mes amours contrariées

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Les parents ont tendance à projeter sur leurs enfants leurs rêves et leurs souffrances. Inconsciemment, ils contrarient leur destin.

Enfant puis adolescente, de blessure en blessure, je me suis protégée derrière une carapace, et j’ai affronté la vie avec ma volonté et mon message : « même pas mal ».

Infirmière, je me suis donnée aux malades ; femme, j’ai refusé toute domination et contrainte ; maman, je me suis promis de faire en sorte de ne jamais ressembler à ma mère. Mon chemin m’a conduite dans des épreuves douloureuses mais je n’ai jamais renoncé.

Survivre aux chagrins, c’est le début d’une guérison possible. Les prémices du bonheur.

Publié le : dimanche 1 janvier 2012
Lecture(s) : 49
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9789999989464
Nombre de pages : non-communiqué
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Mes premiers souvenirs remontent aux années soixante, accords de guitare, jupe « twist », chemisier à jabot et un air de Françoise (ardy que je cultivais soigneusement. J’avais douze ans. À cet âge, il me semble que j’ai commencé une vie juste pour moi, un chemin choisi sans contrainte, sans sou‐ mission. De mes plus jeunes années, il ne me reste rien, car il n’y a rien qui puisse m’expliquer la manière dont j’aurais pu béné‐ ficier d’un projet de vie. Une graine bien arrosée, bien plantée, devient une pousse puis un arbrisseau et enfin un arbre robuste et majestueux, prêt à résister aux tempêtes et aux caprices du temps. J’ai eu la chance de naître dans un pays libre, démocratique, dans un milieu de petite bourgeoisie des trente glorieuses, pas trop vilaine et pas trop sotte. Voilà schématiquement ma base, mes racines. Après le ciel, le hasard et les rencontres font de vous ce que vous serez plus tard. La voie que l’on choisit, les gens qui nous séduisent et ceux que nous repoussons, tout cela construit notre destin. Seuls, nous sommes maîtres de cette longue route qui nous attend ! Non, pas si seuls, nous traînons avec nous cette part d’inconscient, ces données inconnues qui parfois nous en‐ combrent, et même si nous arrivons à occulter ces souvenirs
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dérangeants, notre Moi profond les a gardés et notre corps les a ordonnés. Les nouvelles médecines nous révèlent bien que chaque traumatisme physique ou psychologique, est inscrit à jamais. Notre corps est le reflet de notre pensée. Ma vie commence donc à la ferme dans les années soixante, alors que je saute sportivement ma deuxième dizaine. C’est hier. Tout est soigneusement rangé, organisé dans ma mémoire. Et aujourd’hui encore, la simple odeur de foin coupé ou d’herbe tondue m’emplit le cœur. )l m’arrive de poser mon vélo et, pur bonheur, de me vautrer tête contre terre dans les champs afin d’inspirer et de revivre ! Alors il faut me faire violence pour quitter ce havre de senteurs. J’ai envie de pleurer, de revenir au passé et de m’y réfugier et le : « Tu avances Puce ! » de mon chéri me tiraille. Le bruit des feuilles qui dansent dans les arbres se mixe tempo en tempo, en ma mémoire. Un arbre frissonne, un léger vent se lève et je m’évade là‐bas à la ferme de mon enfance. J’entends mes ancêtres, je retrouve le timbre de leur voix. )ls reviennent comme s’ils ne m’avaient jamais quittée. M’ont‐ils jamais quittée ? )l y a ces odeurs de paille, de foin, de fumier… ces odeurs de cuisine, de confitures d’abricots aux amandes. Tout est là, en moi, c’est mon histoire. C’est ma soif de liberté, de grands espaces, de chaleur humaine, qui me donnera toute ma vie un espace bien à moi, mon univers. Dans ces années‐là, méconnues par mes enfants et la géné‐ ration actuelle, il y avait peu de confort, pas de télévision, pas de téléphone portable, pas de « SMS » et peu de moyens de communication et de locomotion.
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Pourtant ces années bonheur sont les plus belles années de ma vie. Nous n’avions rien et il suffisait de peu pour trouver la grâce. Nous semions et la récolte fructueuse nous emplissait de richesses intérieures, plus que de richesses matérielles. Notre confort modeste était déjà un grand luxe car nous n’imaginions même pas qu’il puisse être meilleur. Dans cette grande bâtisse, au milieu des champs, nous n’avions pas encore l’eau courante. Ce qui était un grand chan‐ gement par rapport à ma vie parisienne, chez mes parents tous deux cadres moyens dans des entreprises en plein essor. Mais c’est là‐bas qu’il faisait bon vivre, entourée de mes grands‐parents, au milieu de grands espaces riches en leur di‐ versité : champs, prairies, bois, potagers et animaux en liberté. Le chien Rapide, le cheval Boulot, les vaches Brunette et Blanchette, les chats, lapins, poules et canards, et le coq ! Certes il me fallait du courage chaque matin pour me laver avec l’eau de la citerne, glacée, tirée par mon grand‐père et justement distribuée entre l’usage sanitaire familial et la nécessité d’abreuver les animaux. Toilette dans une bassine en émail et friction du dos à l’eau de Cologne Saint‐Michel et hop ! Prête pour l’aventure ! Quel‐ ques habits à la hâte, sans chichis, sans choix de couleur ou de style. Mais j’entends encore ma grand‐mère me conseiller de garder telle ou telle tenue pour la messe de dimanche. Ceci limitait encore plus mon choix et, de nature coquette, deve‐ nait le premier casse‐tête du matin. Alors n’ayant ni miroir ni référence, je m’estimais belle et cela suffisait. En passant dans le village, mon premier amoureux de quatre‐vingts ans, le père Duranceau, qui était l’homme le plus célèbre du coin, me flattait avec des : « Quelle est belle ma Mimine ! » )l exigeait que je sois à ses côtés dans la fanfare, à
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côté du gros tambour. Mon ego sans aucun doute explosait de joie. Qu’importe alors le choix des couleurs, mon pull tricoté et rayé laissait deviner une petite poitrine naissante, tant je me tenais fièrement. Et alors pourquoi ne pas commencer à rêver de séduire des hommes plus jeunes, ceci devint une grande préoccupation, bien avant l’âge… L’eau du puits, elle, plus fraîche car plus profonde, nous servait de réfrigérateur. J’aimais tourner la roue qui démêlait la chaîne et entendre le bruit métallique du seau descendant en heurtant la paroi du puits. Un vrai vacarme ! Puis silence, le seau arrivé au fond de l’eau, il fallait le remonter. Une eau fraîche et limpide, un vrai bonheur en plein mois d’août où des températures de saison atteignaient les trente degrés. Nous nous hâtions d’y déposer les bouteilles de Pschitt, de limonade ou la piquette tirée du fût : rosé, rouge ou blanc, de quoi satisfaire tous les palais. Comme c’était bon et frais ! Merci la terre, merci aux pro‐ fondeurs de nous offrir ce précieux cadeau : de l’eau, de l’eau fraîche à volonté. Par souci de bonne gestion des ressources, l’eau était en‐ suite récupérée dans une énorme lessiveuse, seul moyen de laver le linge. Au milieu de la cour, sous un réchaud à gaz, ma grand‐mère brassait le linge avec un bâton, le faisait bouillir, et l’odeur du savon de Marseille se propageait dans l’air. Les draps en lin si lourds étaient essorés avec une technique qui nécessitait la présence de deux personnes. L’une et l’autre tordaient l’extrémité dans un sens opposé, ce qui était épui‐ sant, ensuite nous pouvions étendre sur le fil ce linge éton‐ namment blanc qui se balançait au gré du vent. J’aimais alors me glisser entre les deux pans pour entamer un court cache‐
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cache qui mettait mes fesses en danger, car ma grand‐mère détestait cela. Pas besoin d’eau par ailleurs pour d’autres besoins quoti‐ diens. Comme le chante si bien Cabrel, nous avions « la cabane au fond du jardin » au milieu de la cour des poules. Et la gestionnaire de ce lieu saint, c’était ma grand‐mère, qui tenait cet endroit certainement plus propre que les toi‐ lettes de nos autoroutes ou de nos lieux publics. Mais elle n’était pas syndiquée ! Et sans jamais se plaindre, ni rechigner à la tâche, ni même murmurer quoi que ce soit sur sa condi‐ tion de vie ou de travail, elle a fait cela toute sa vie. )l y a juste cinquante ans ! Pour la nuit, par précaution, chaque chambrée était équi‐ pée d’un pot de chambre. Mais il faisait tellement froid dans ses grandes pièces qu’il n’était pas conseillé de sortir du lit, donc ce « luxe » s’avérait peu utile. Nous nous couchions courageusement dans nos lits pour retrouver ce grand bonheur, cette sensation de plonger dans un cocon douillet. Sous la couette, en pur duvet de plumes, soigneusement confectionnée par ma grand‐mère, je sentais tout doucement la chaleur m’envahir, et la légèreté m’empor‐ ter dans un sommeil plus que profond. Un grand vertige, un dodo immédiat, un grand silence. Aucun stress… calme blanc. Le paradis offert par un confort sommaire, mais naturel. De grosses nuits de ʹͳ heures à ͺ heures pour faire de beaux rêves. Au petit matin, notre ami le coq, qui a failli plus d’une fois finir à la casserole, enchantait la maisonnée. Le soleil tra‐ versait avec impudeur les persiennes, pour éveiller nos consciences. )l était temps d’aller au travail, aider nos aïeux. Pas le droit de flemmarder dans les draps en lin parfumés à la
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lavande et au savon de Marseille, subtil mélange mêlé aux effluves du lait chaud et du café. Mon grand‐père, déjà installé dans son fauteuil en osier – pour y finir une nuit sans doute trop courte et inconfortable liée à ses douleurs rhumatismales –, nous accueillait avec humour. On grelottait mais on avait hâte de partager ce petit « grand » déjeuner matinal. Même au Club Med vous ne pour‐ riez plus apprécier ! Le lait chaud semblait chanter sur le poêle à bois, et tous les matins bien que dans la casserole on ait pris soin d’y glisser un anti‐monte‐lait, tous les matins le lait débordait ! L’odeur du café mêlé à la chicorée chatouillait nos narines, c’était le temps de s’attabler ! Tartines de pain beurrées. Du vrai pain appelé « miche » ou « couronne » avec une croûte craquante et une mie fraîche et aérée, qui nous était livré deux fois par semaine par le bou‐ langer. Conservé à l’abri de la lumière dans un torchon en lin, il était aussi tendre le lendemain. Et nous tartinions de beurre, de rillettes maison, de chocolat râpé ȋà défaut de NutellaȌ et de confitures maison. Un festin, digne du repas des papes au palais d’Avignon ! Ma sœur et moi apprécions aussi le pain, beurre et chocolat en poudre Banania. Ceci nous permettait de ricaner lorsque nous avions, non sans connivences, éternué afin de nous retrouver maquillées de cacao sur toute notre frimousse. On aimait faire rire notre grand‐père et cela mar‐ chait à tous les coups. Je le soupçonne aujourd’hui d’avoir joué le jeu sans jamais se lasser de notre « farce » ! Quant à lui, par tradition, il mangeait chaque matin des sardines crues fraîches, avec un petit verre de piquette, du fromage et son café. Quel mélange ! Son frugal repas durait bien une demi‐heure, et nous passions un bon moment en‐ semble.
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