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De
224 pages
Très jeune, j'ai griffonné mes souvenirs et... ceux des autres, sur des petits papiers, ornés de toutes sortes de dessins. Ce livre est une sélection de mes petits papiers. La guerre me poursuit. C'est normal. Même au milieu de souvenirs heureux, même un mot, un seul mot, me la rappelle. Vingt-cinq histoires "vraies" sur les années de guerre... et après. La "petite fille privilégiée" que je fus n'oublie rien.
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Francine Christophe

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LIHlt'mattan

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07882-6 EAN:9782296078826

A Maud, Thibaut, Gaëlle et Benjamin.

J'ai tenté de vous enseigner I 'Histoire à ma façon. Je crois vous avoir donné envie d'aller plus loin. ... et je suis sûre que vous saurez transmettre. Grand 'mère

PRÉFACE
Très jeune, j'ai griffonné mes souvenirs et... ceux des autres, sur des petits papiers, ornés de toutes sortes de dessins, des théories de visages, de silhouettes ou d'entortillements qui ressemblaient à des points de broderie. Je n'ai jamais brodé. Quelqu'un devant moi, un prof. peut-être, dit un jour que Molière se taisait en compagnie, puis notait tout ce qu'il avait entendu. Fort impressionnée, bien que je fus incapable de me taire en compagnie, je pris I'habitude de noter ce que j'écoutais. Ce livre, comme tous mes livres, est une sélection de mes petits papiers. Certains sont souriants, d'autres carrément atroces. Qu'on m'en pardonne. En vieillissant, la mémoire immédiate nous joue des tours, et bien des histoires m'échappent que j'aurais archivées dans ma tête il y a seulement dix ans. D'où l'utilité de mes petits papiers. La guerre me poursuit. C'est normal. Même au milieu des souvenirs heureux, il y a un petit mot, juste un mot, qui la rappelle. Il est si important pour l'avenir de ne rien oublier. F.C.2007

1

- A LA LOCANDA

Cela se passait en 57 - 1957. Après la décision de quitter mon entreprise, « le Printemps» et de me mettre « à mes croûtes », je décidai de batifoler quelques jours à Venise. C'était janvier. Je dis qu'il n'y a pas d'époque pour Venise. Cette légende de ville, ce conte sur l'eau, peut se visiter et se revisiter par tous les temps. Je la connaissais bien, cette princesse humide pour m'y être arrêtée au moins cinq ou six fois, au retour de Grèce, de Yougoslavie ou bien pour elle toute seule, l'été. Nous nous y rendions en train, à mon avis l'unique manière, parce qu'après une nuit de sommeil léger, on descend du wagon, et, d'un coup, on se trouve face au Grand Canal et on joue aux Contes et Légendes. Nous logions presque toujours à la Pensione Accademia, qui, coincée entre deux canaux, n'était pas le gîte luxueux qu'elle est devenue. Lorsque nous trouvions le temps et les moyens de faire un vrai repas, nous nous rendions à la Antica Locanda da Montin. La pastaciutta et le foie de veau ne trouvaient pas d'égal, mais surtout, les deux fils de la maison, seize et dix-sept ans peut-être, cela change tous les ans ce truc là, semblaient sortis d'un Tintoret. On aurait mangé deux fois pour se faire resservir par eux. Le cafJè stretto lui-même prenait la couleur de leurs yeux. 11

La locanda recevait tous les artistes de passage. Je m'y rendais avec mes collègues en Beaux-Arts. On y rencontrait César. Les murs exposaient des dizaines de tableaux ou de dessins laissés en souvenir par les rapins ou les génies. Plusieurs représentaient les deux fameux fils, jamais aussi beaux qu'en chair et en os, évidemment. L'été, on déjeunait dans le jardin, accueillis par des statues de lions. La locanda louait quatre ou cinq chambres, d'un confort mitigé, donc abordable. C'est là que je me rendis en 57 - 1957. En janvier. A mon arrivée, le brouillard descendait à ras de l'eau. Du Ponte Rialto, on ne voyait pas la Salute. On ne voyait d'ailleurs rien du tout, nulle part, ce qui ne me gênait pas puisque je connaissais la place de chaque palais; et que le fait d'apercevoir, au hasard du mouvement des nuées, une porte, un balcon, un bord de toit, me rendait la ville encore plus mythique. Mais non, mais non, ma fille, tu n'es pas dans ton rêve mais bien à Venise, la fée. J'en dansais. .. Je descendis du vaporetto à la station Accademia, et cherchai mon Dorsoduro, puis ma Fondamenta. Je marchai vingt ou trente minutes en me perdant bien sûr, prenant un pont pour un autre, une calle pour une salizzada, confondant le rio ou la riva; me souvenant d'un campo dans un autre sestiere... Tant de mots, c'est usant, mais charmant. Je portais un duffle-coat, boutonné jusqu'au cou, capuche rabattue. Les courants d'air me jouaient des tours à chaque tournant, et c'est avec bonheur que j'entrai chez Montin dont la salle de restaurant était chauffée. Mon cher ami Nino m'attendait, Vénitien bon teint, connaissant chaque pierre, chaque tuile, jamais lassé de faire découvrir, admirer, encenser son trésor. - Vous les Italiens, vous... - Pardon, je suis Vénitien. Cela le résume. Il ajoutait: « D'ailleurs, je suis un dogettino ! ». Si simplement.
12

J'en étais tout à fait sûre. Et un dogettino superbe, lui aussi. On me conduisit à ma chambre. Le parquet ne craquait pas. Le lit possédait quatre couvertures puisqu'il n'y avait pas de chauffage; et on m'assura que j'aurais probablement de l'eau chaude chaque matin. Nino m'accompagna à l'étage ainsi que les deux garçons - si beaux, si beaux. La grand-mère rabougrie, les yeux perçants, d'emblée, me regarda d'un air rogue. Qu'est-ce que cette fille en âge de se marier vient faire toute seule à I'hôtel! Si elle s'attaque à mes petits-fils, elle va m'entendre! J'entendais bien sans qu'elle prononce un mot, d'autant qu'elle ne parlait que vénitien; j'étais venue pour...elle n'aurait pas compris; tes petits-fils, vieille Macmiche, je les regarderai autant qu'il me plaira, parce qu'un beau garçon, une belle fille, cela se regarde comme une œuvre d'art. De temps à autre, Dieu est un sacré Michel-Ange. Je m'installai. La loeanda, dont le jardin fermait I'hiver, accueillait tout le jour ceux que le vent chassait des venelles. La salle de restaurant devenait une sorte de club. Chacun y apportait son tricot ou son canevas, ses souvenirs, ses idées, ses sujets de discussion, ses passions même. En plus de mon dogettino, qui passait chaque après-midi, je me liai particulièrement avec un couple d'une trentaine d'années (on disait que la jeune femme était la fille de Peggy Guggenheim), avec un merveilleux prof de français, surtout poète - beau lui aussi, tous les hommes sont beaux à Venise, du moins je les voyais tels - et un autre couple de Français plus âgés, la cinquantaine, donc très âgés pour moi. Mais les habitués ne dépassaient pas les vingt cinq, voire vingt huit ans. Chaque matin, après une toilette difficile devant le lavabo dont l'eau coulait, allons, disons tiède, j'enfilais le duffle-coat et partais avec Nino à la découverte d'autres merveilles. Ce que je voulais visiter était en réparation: c'est constant à Venise. Cela 13

ne fait rien, il yen a déjà trop pour une vie entière. Je marchais, je marchais, oubliant la lourdeur de mes jambes, mêlant à cause du froid le brouillard de ma bouche à celui du ciel. Je ne rentrais jamais tard. Nino dînait rarement avec nous, il ne roulait pas sur l'or. Je retrouvais les autres et partageais la table du « vieux couple », du couple « Guggenheim» et du profpoète-beau!

Il s'appelait Franco. Franco. En italien, ce mot roule et ondule, et chante et retentit. Rien à voir avec le Franco sec et cassant du dictateur espagnol. Franco nous distrayait, nous amusait, nous faisait rire. Il paraissait assez proche des « vieux» Français qui lui parlaient affectueusement. Avec moi, il jouait gentiment de son charme. Les soirées passaient vite. On ne se couchait pas très tard. Trois signaux nous y invitaient: la grand-mère rogue fronçait les sourcils, les parents-patrons apparaissaient sans tablier et les deux chérubins se mettaient à bailler. Tout le monde se levait. Ceux qui ne logeaient pas sur place enfilaient un manteau, enfonçaient un bonnet, enroulaient une écharpe autour de leur tête, cachant leur bouche, chaussaient des bottes et des gants et lançaient à la ronde leur plus joli ciao! Papa Montin donnait deux tours de clé; je retrouvais ma chambre froide, mes quatre couvertures, mon livre. Je pensais rester une semaine: une semaine de froid, de vent et de brumes me suffisaient. J'étais arrivée le dimanche. Le vendredi ou le samedi, Nino et moi décidâmes de quitter Venise et d'aller faire un tour à Chioggia. Là, de l'eau, des canaux, bien sûr, mais pas de palais; des bâtisses populaires en aussi mauvais état, parfois lépreuses, avec en plus les cris d'une maison à l'autre, les odeurs de graillon, les poubelles débordantes, tout ce qui, écrit en toutes lettres paraît affreux, mais en réalité forme la trame, indispensable et extraordinaire, richissime en termes d'impression de la vie italienne (pardon, 14

Nino) semblable, pour nous, étrangers, du Nord au Sud, si semblables par ses racines. Nous décidâmes de rester dîner; tôt, puisqu'il fallait rentrer chez Montin avant les deux tours de clé. Je laissai Nina au coin de la rue car il devait encore marcher un bon quart d'heure dans le brouillard pour arriver chez lui. Trop tard. Beaucoup trop tard puisque mes appels, mes coups dans la porte, le raffut désespéré que je fis ne forcèrent pas le portail. On ne pouvait m'entendre, I'habitation se trouvant de l'autre côté de la cour-jardin, la porte ne possédant pas de sonnette. Je courais d'un bout à l'autre de la façade, affolée, cherchant une lumière. On parlait encore à l'époque de la purée de pois londonienne, eh! bien, s'ils avaient vu la purée de lentilles vénitienne, qu'auraient-ils dit! Je tremblais, je grelottais, les larmes aux yeux et le nez glacé - les pieds aussi d'ailleurs. Me coucher, roulée en boule sur le seuil me promettait assurément un malaise cardiaque pour le lendemain matin: « morte à Venise ». Il ne manquait plus que ça ! Moi, fille unique, que deviendraient mes chéris si le Dieu du Froid me prenait? Il n'avait pas réussi pendant la guerre, là-bas, loin là-bas, au pays des esclaves, des esclaves gelés. Non, il n'avait pas réussi pendant la guerre, - et voilà qu'avec l'estomac plein, il allait m'avoir. Que non! Aller chez Nina.. .je ne savais par où passer. Franco? La seule issue. Deux rues plus loin que je connaissais. En avançant comme une somnambule, mains en avant, yeux écarquillés, attentive à la plus petite marche, au plus petit rebord, puis fonçant vers un porche qui se révélait être l'entrée d'un pont, ou vers un seuil de fenêtre qui devenait un parapet, évitant les obstacles, me cognant à la borne ou au poteau que le Malin avait plantés là, exprès pour moi, je finis par trouver le bon vantail. L'étiquette un peu éclairée portait Franco..., professeur. Ouf! Cache-toi, Malin. Je suis sauvée. Je frappai. Oh! le charmant sourire, l'accueil chaleureux, le bon café qui se glisse jusqu'aux gros orteils.
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- J'ai cours à Padoue, demain matin. Je pars à cinq heures. Tu
continues à dormir. Et en t'en allant, tu tires la porte derrière toi. Je passerai vers 13 heures déjeuner chez Montin avec vous tous. l'avais sommeil. Mon Dieu! Pourquoi faut-il que tous les hommes - ou presque tous - jouent les Don Juan! Comment les a-t-on fabriqués pour qu'ils ne puissent jamais imaginer notre innocence? J'avais sommeil, mais lui, pas du tout. En quelques secondes, j'étais devenue un petit gibier, et lui un vilain chasseur. Franco, mon poète, mon si beau poète, ce n'est pas poétique de vouloir forcer une fille parce qu'elle a eu froid et peur.. .Elle risque de garder froid et peur sa vie entière. Je t'ai bien expliqué ce que je fais chez toi. Je tombais des nues. Sainte Innocence, j'étais bien près de croire vraie I'histoire de cette fiancée dont la noce était préparée, et qui, huit jours avant, teignit sa robe blanche en gris! ! Moi, je la désirais ma robe blanche. Lorsque, enfin il me laissa tranquille et décida de céder à Morphée, je restai les yeux ouverts, tapie dans un fauteuil. Ils finirent par se fermer, puis j'entendis claquer la porte. Je vérifiai: cinq heures. Je m'endormis

A l'heure du petit déjeuner, je revins chez Montin, sans me perdre, filant bon pas et chantonnant pour m'encourager. La grand-mère me parût encore plus rogue. Je montai dans ma chambre, triste, désolée, ô ! Venise, et me couchai. La déception, l'angoisse, le froid, la bêtise du monde entier me rendirent malade, j'eus sous mes quatre couvertures, une hémorragie. Comment expliquer à la grand-mère qui me parut au comble de la roguerie - si, si, j'invente le mot. Impossible. On ne peut jamais rien expliquer dans la vie. Rien. Niente! 16

Je descendis à l'heure du déjeuner dans la salle du restaurant. Je trouvai les tableaux des génies sans couleur, et ceux des autres inexistants. Les deux frères, ces merveilles, passaient comme des ombres. Le couvert n'était pas mis. La « vieille» dame française tamponnait ses yeux... La salle me parut froide, et sombre, et silencieuse. Que se passait-il ? Je me tournai vers la fille Guggenheim. - La voiture de Franco est tombée ce matin dans le canal, en direction de Padoue. On vient de repêcher son corps. J'arpente le quai de la gare de Venise. Partir, vite, rentrer à Paris. Ne pas passer une nuit de plus dans les brumes. Ne plus regarder les deux frères, mes angelots. Ne plus arpenter mon Dorsoduro. Ne plus attendre Nino pour traîner sur le quai des Esclavons. Ne plus entendre les gondoliers s'interpeller. Ne plus marcher et se perdre, se perdre, se perdre toujours, et toujours se retrouver au bord de l'eau. Cette eau... Je marche sur le quai, ma capuche relevée. A la main, ma valise. Celle de grand-mère, plus exactement. Couverte d'étiquettes de grands hôtels...ou de petits (les miens) parce que c'est la mode. Il m'est arrivé de demander le prix d'une chambre, de boire un café dans un de ces hôtels de rêve pour coller la fameuse étiquette sur ma valise. Grand-mère a commencé, pionnière en voyages organisés dès 46 ou 47. Ma valise, tout le monde l'a admirée le jour de mon arrivée. Franco a dit: « on pourrait écrire une chanson avec les noms qui sont dessus ». Je ne jetterai pas ma valise. Tout ce qui vient de ma grand-mère est sacré, mais je n'y collerai plus d'étiquettes. Je ne voyagerai plus non plus. Allons, cesse de penser des sottises et monte dans ton wagon. Penser des sottises...Pourtant, si j'avais dit « oui », il serait peut-être parti en retard, et le brouillard se serait levé. Ou bien, content, il aurait été plus attentif. Aurait-il emprunté un autre 17

chemin? Il n'yen a pas d'autre. Tu lui aurais fait plaisir. L'astu offensé? Non, au contraire. Mais il n'est plus là pour le dire... Est-ce sa faute? Est-ce ta faute? Mon Dieu, est-ce ma faute? Dieu, moi qui ne crois pas en toi, un signe pour me dire que ce n'est pas ma faute! Franco, tu es, non, tu étais charmant. Je te trouvais beau. Je te trouvais beau! Pas autant que nos deux demi-dieux, mais enfin, toi non plus, Vénus ne t'avait pas raté. Tu étais drôle, spirituel, et dans deux langues encore! Et poète. Pas du tout ce qu'on appelIe un poète maudit, et pourtant, comment appelle-t-on un poète noyé? Monte dans ton wagon, filIe, monte donc! Il y a là, face à moi, le « vieux» couple français. ElIe pleure, il est lugubre. Nous osons à peine nous regarder. Puis elle me prend la main: - Nous retournons immédiatement à Paris avertir notre fille. Franco et elIe étaient fiancés.

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2 - JOUR DE GRÈVE
Chaque matin, Jean, le garçon, sortait les quatre tables et les huit chaises qu'il appelait pompeusement la terrasse. Sur chaque table, il posait un carafon Dubonnet empli d'eau, un cendrier Cinzano et un corbillon contenant quatre à cinq tranches de cake, un ou deux macarons. Chaque matin, la porte à un battant de l'immeuble du café, qui jouxtait la terrasse, s'ouvrait et laissait passer Monsieur Emile, gentil bien vieux Monsieur...d'une soixantaine d'années. Complet, cravate, béret. Bonjour, M'sieur Emile, beau temps (ou vilain temps, un peu froid aujourd'hui, bien doux, bien chaud, etc.). - Bonjour, bonjour, Jean. C'est vrai; c'est vrai. Mais ça ne fait rien, c'est de saison - Puisque vous le dites. Ca n'empêchera pas de travailler, allez, allez. - Ni moi d'attendre l'autobus, pour sûr. Jean rentrait, revenait avec un torchon, essuyait une tache invisible sur l'un des guéridons à dessus de marbre, soufflait dessus, recommençait. Monsieur Emile, lentement, se dirigeait à deux mètres de là, et se plantait à l'arrêt d'autobus. La journée commençait. La fille de la boulangère passait, charriant le long panier d'osier lourd d'une vingtaine de baguettes, puis repassait le panier vide, porté par sa poignée 21

-

ventrale. Une dame en chignon gagnait l'arrêt, se mettait derrière Monsieur Emile, après avoir soigneusement pris son ticket numéroté à la machine accrochée au poteau porteur du numéro de bus et de sa direction. Un type en casquette, besace de cuir retenue à l'épaule par une bandoulière s'asseyait à une table. Blanc ballon! Dehors? Oui, je retrouve un pote, on a un peu de temps. Ca vient.- Se tournant vers l'arrêt: - Il est long, ce matin, Monsieur Emile... - Y' a grève, dit le porteur de besace. Y'avait grève. C'est pour cela qu'il avait du temps. L'autobus ne viendrait pas tout de suite. Un véhicule sur trois, quatre, cinq, ça fait attendre. Son pote arriva donc, s'assit près de lui, et Jean apporta deux blancs ballons. Une dame, coiffée en hauteur, chaussée de même, s'approcha de l'arrêt, prit son ticket. On se mit à bavarder. Puis encore une dame, jeune et jolie, que la dame chaussée de haut, coiffée de même, toisa de haut. Puis, sourit. C'est tout de même mieux de se sourire si on doit attendre de concert. - N'oubliez pas votre ticket, une personne derrière vous peut vous empêcher de monter... - C'est vrai, merci, ma bonne foi ne l'emportera pas forcément. - Vous voulez rire. L'autre jour, à la boulangerie, la patronne n'a pas voulu croire que j'avais déjà posé vingt centimes. Rien à faire. J'étais de bonne foi, je vous jure. Elle m'a prise pour une menteuse. Vingt centimes, vous pensez! - Alors, qu'avez vous fait ? - Oh! J'étais vexée, devant tout le monde. Je suis partie, j'ai changé de boulangerie. - Cela m'ennuierait, j'aime le pain de ma boulangerie. - Moi aussi, mais, mon honneur... 22