Mes petites primordiales

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L'auteur raconte des souvenirs qui ont marqué ses premières années : petites aventures amusantes, cocasses ou émouvantes, mais courtes, simples et presque toujours inattendues. Elles ont pour toile de fond une famille, des écoles, et quelques lieux accoutumés de l'Anjou. On peut les lire dans le désordre. Elles constituent un portrait moral où chacun, ça et là, se reconnaîtra.
Publié le : vendredi 1 mai 2009
Lecture(s) : 229
EAN13 : 9782296676961
Nombre de pages : 256
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Mes petites primordiales

Jacques Lesparat

Mes petites primordiales
album

L’Harmattan

Nos premières impressions sont les seules ineffaçables, le reste n'est qu'une répétition, un effet de l'habitude. Jules RENARD (Journal)

1 Prologue : La marionnette

uste à ses divers commencements, voici tout moi, ou presque ! Et drôlement composé de quarante-cinq petits panneaux relevables. Il suffit qu'ils jouent à tour de rôle pour qu'à la fin on m'ait vu en entier. A condition d'avoir bonne mémoire. En effet, dès qu'un panneau se dresse, le précédent se rabat, comme sous l'action d’une effeuilleuse un peu Pénélope qui se rhabillerait tout en se déshabillant. Pas moyen de me découvrir d’un seul coup. Un fil conducteur mystérieux anime l'ensemble, indépendant de la chronologie. Comme une présentation digne de ce nom s'accompagne toujours d'un boniment, vous qui daignez lever les yeux, avant que bouge le premier panneau, écoutez-moi ! « Mon petit bonhomme en habit d'Arlequin, vous expose, seules images encore vivantes d'une enfance mal achevée ! Images assombries peu à peu, pareilles à des Rembrandt où le seul détail important luit dans l'ombre. Admirables images, vous jalonnez l'étroite et longue galerie de mes anciens jours.

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Souvent je me retourne pour vous revoir, et je vous revois, lointaines, mais toujours aussi présentes. La patine vous éclaire, c'est neuves que vous étiez obscures ! Précieuses assises, immuables références, ai-je su vous peindre sans vous appauvrir, ai-je su vous remettre au monde dans l'haleine des mots ? »

Première partie

2 Les trois coups

e crois qu'un œuf m'a ouvert les yeux car il émerge d'abord du rideau brun de l'oubli. Il émerge, tulipe lumineuse et rose sur la tige de son coquetier, il s'arrondit autour d'un petit lac de lave où tournoie une poreuse mouillette. Je me penche fasciné par cet œil, appuyé, semble-til, à même son bord. Je me penche et le reste s'estompe, je suis seul avec ce soleil jaune et mou pour unique horizon. Mais la mouillette se soulève, soufrée, une goutte d'or perle et tremble en dessous. Je fais « oh ! » et la merveille disparaît, chaleureuse et colorée ; j'aspire avec délice et frisson, je bois la vie. Pour la première fois, je sais que je suis au monde, sur un genou maternel que je compare aujourd'hui au tiède parapet d'un pont de pierre, par un été chaud. Avais-je un an, ce n'est pas sûr. Ainsi, depuis toujours, me nourrir me fait puissamment toucher terre, j'y reprends des forces comme Antée. L'œuf, l'assiette, les plats… aussi ronds que la lune ou le

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soleil sont mes ostensoirs personnels par l'intermédiaire desquels je communie avec la création. Ni commencement ni fin à mon second souvenir, juste l'essentiel : je m'élève dans le vide de la cuisine, face à la vieille cheminée : on m'a lancé en l'air. Ce moment me semble long, très long. J'éprouve encore à présent cette sensation d'être un corps libéré de toute pesanteur. Je monte en ralentissant et puis je m'immobilise, au ras du plafond dont je reconnais les poutres apparentes mais que je ne pourrais toucher. Instant ineffable, rien ne me retient, l'air ne me frôle plus ; je ne flotte ni ne bouge. Je suis un corps céleste, je suis impondérable. Il me semble avoir produit moi-même cette force qui m'a projeté ; pourtant tous mes muscles sont au repos, aucun d'eux n'a joué pour que j'en arrive là. Instant unique où je n'appartiens plus à la terre et qui me rappelle confusément un état que j'ai oublié, mais que je sais avoir existé, car ce néant qui m'enveloppe, sans que j'en éprouve aucune gêne, je suis sûr de l'avoir connu déjà et avec un bien-être proprement paradisiaque, c'est à dire hors du temps et des choses. Instant infini, puisqu'il n'existe qu'en lui-même. Mais en réalité instant véritable, qui n'a pas de durée réelle ; car aussitôt immobile, je commence à redescendre ; je revois passer le dessus de la cheminée, avec sa pendule et sa boîte d'allumettes, ensuite le gouffre noir et je me sens saisi à la taille par deux mains familières.

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Mon plaisir n'a pas eu le temps de s'épanouir, il est resté béat. Mais il va éclater comme des fusées d'artifice car je suis encore lancé plusieurs fois. Je crie de bonheur pendant les montées, de peur pendant les descentes. Mon corps et mon esprit s'agitent ; mon cœur se fait lourd puis se fait léger … Ici le film casse ; c'est le noir d'une salle obscure. Néanmoins la séquence est inoubliable. Dans le cours ordinaire de ma vie, quand le plaisir et la peine alterneront brusquement, elle ressurgira. Troisième souvenir, qui a pris un charme comique avec les années : je suis couché, je ne dors pas encore. Ma mère, qui vient me voir, allume dans la chambre. Alors un ton rose m'éblouit, celui d'un tissu à petites fleurs qui se fronce tout autour de moi. Il me contient et surtout me recouvre, tendu par une légère vannerie en quart de sphère. Je suis très à l'étroit et très à l'aise dans cet espace. Ma vue est partagée par un large ruban de même couleur qui va d'une double boucle au-dessus de ma tête jusqu'à une autre, à mes pieds. Maintenant je sais que m'abritait un petit chariot d'osier recouvert de cretonne. (Il y a belle lurette que mon quintal n'y tiendrait pas !) Ma cervelle neuve s'illumine de sensations tièdes et douces. Les roulettes de bois crient sur le carreau verni. L'osier craque ; une tête énorme et souriante vient occuper tout le champ libre devant moi ; mes mains se tendent instinctivement. Mon ciel rose se replie en arrière ; je suis soulevé, embrassé, porté sinueusement jusqu'à la fenêtre ou-

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verte. On me penche ; je vois le soleil rouge, prêt à se coucher, qui encombre tout le fond de l'avenue rectiligne. Aussitôt, je frissonne de frayeur et de froid : ce disque éclatant me rappelle une voix bruyante, une présence rubiconde et nauséeuse. Je réclame mes draps à tue-tête en pleurant et en gesticulant ; « Dodo, dodo ! » La scène qu'on croyait charmante se termine en sauve qui peut. Petit animal farouche, je retrouve ma corbeille avec joie, je me rassure, et je m'endors probablement tout de suite car mon souvenir s'arrête. L'insolite, c'est que ma mère ne représente déjà plus pour moi l'abri primordial, et qu'il m'a fallu la quitter pour m'y replonger. ciente. Ainsi furent frappés les trois coups de ma vie cons-

On y reconnaît des équivalents aux éléments premiers, la terre, l'eau, l'air et le feu qui s'emparèrent de moi pour me mettre au monde une seconde fois. On y reconnaît aussi cette tendance au repli régressif qui empêche tant d'existences de suivre tranquillement leur cours et dont les traces sont si nombreuses dans le langage : retour aux sources, paradis perdu, belle époque … J'ai donc commencé ma route sans m'inquiéter de savoir où elle mène ; j'y vais encore au hasard et cahincaha ; un jour, j'en verrai la fin qui est son accomplissement.

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3 Le pyjama

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n passage recouvert de falun longeait le pignon de notre maison et séparait ensuite notre jardin d'un vieux taillis de châtaignier. Il rejoignait, au fond de la propriété de fonction que nous occupions, un hangar où l'on rangeait les matériaux de construction. Des camions allaient et venaient là, chaque jour pour renouveler les stocks ou approvisionner les chantiers. Près de l'angle droit que l'entrée formait avec la route, une pompe à gas-oil avait été installée par l'entreprise qui assurait ainsi elle-même le ravitaillement de ses propres véhicules.

Mes quatre ans prenaient cet appareil pour un grand échassier rouge, très haut sur patte, dont la tête en forme de disque portait fièrement un nom qui se voulait glorieux. Le jour, on lui vissait au côté une canne élégante ; il ouvrait tout grand les volets de sa poitrine et laissait voir deux poumons de verre cylindriques. Quand on manœuvrait la canne, ceux-ci se remplissaient et se vidaient alternativement avec des gargouillis bizarres. Alors, un grand appendice en forme de trompe transfusait un sang roseclair dans le ventre d'un camion, lequel n'attendait que d'en être plein pour repartir. Que ces activités étaient donc intéressantes ! Mais les monstres bruyants m'effrayaient ; je ne les observais que de loin. Ce dont j'avais surtout envie, c'était de manœuvrer la poignée de la canne ; j'y allais en cachette, quand l'en-

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droit était désert ; elle était trop haute pour mes petits bras. Je ne pouvais que toucher respectueusement la boucle basse de la trompe dont la narine restait accrochée à la taille de l'oiseau écarlate. Enfin, le Père Noël m'apporta un tricycle d'un rouge superbe. Il devint aussitôt le camion de mon entreprise personnelle. Il fallut bien me laisser pédaler dans le passage pendant les heures creuses. J'allais livrer mes matériaux dans le hangar ; au retour je faisais le plein à la pompe. Je fus rapidement très habile sur mon trois roues ; si habile même que pour monter dans ma benne fictive, j'imaginai de poser un pied sur le guidon, un autre sur la selle ; ce fut ce qui me perdit : pendant que mon ouvrier invisible remplissait mon réservoir, je grimpai inspecter mon chargement, levai les bras pour assurer quelque planche et touchai à la fatale poignée. Il y avait longtemps qu'elle me tentait. Vite, un coup à droite, un coup à gauche et je reçois sur le crâne un jet malodorant qui m'aveugle et m'inonde. Je perds pieds, je tombe sur le falun ; je me relève en hurlant, incapable de me diriger. Ma mère arrive, m'emporte jusqu'aux cinq marches de la cuisine, m'essuie la figure pour que j'y voie et fait chauffer de l'eau, beaucoup d'eau. Je ne suis pas fier. Je sens très mauvais et je suis tout jaune. Elle me déshabille, me rentre et me lave. Que c'est long ! Au lieu d'autres vêtements de jour, elle me dit d'enfiler mon pyjama et de me mettre au lit. Je rejoignis donc ma petite chambre. J'y purgeais ma peine en silence, ayant accepté la sanction comme rançon de ma faute.

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Pendant ce temps, arrivèrent en visite une dame et sa fillette dont je reconnus les voix et qui sûrement allaient s'étonner de ne pas me voir. Les personnages étaient en place, il fallait que le drame éclatât. Moi si calme l'instant d'avant, je le pressentis avec une extrême tension, une extrême appréhension, déjà prêt à la lutte à outrance, car j'étais quoique malingre d'une agressivité étonnante. Immobile, ramassé sur moi-même, dans l'ombre de la pièce aux volets tirés, serrant les dents et les poings, je suivais la conversation aussi bien que me le permettaient mon faible entendement et surtout l'épaisseur de la porte. Soudain celle-ci s'ouvre, et le jour entre qu'une silhouette éclipse, la lumière électrique m'éblouit, la voix de ma mère, qu'adoucissent des sous-entendus édifiants sinon éducateurs, s'élève … Alors, tel le chien enragé brisant sa chaîne, hors de moi, je m'élance comme on se jette au feu : plutôt mourir que souffrir cette horrible morsure de la dignité blessée. Ma tête bouillonne, mon cœur s'affole, je bave, et je crache des cris ; je cogne tant que je peux, partout, des bras et des jambes. On se recule, sidéré. Sur le point de m'évanouir et tout secoué de tremblements, je m'arrache, je piétine, puis je déchire mon beau pyjama blanc à liseré rouge, pourtant fait avec amour, et je pleure, et mes pleurs redoublent de ma honte de pleurer. J'entends malgré mon désarroi, qu'on parle avec commisération de cet écart incompréhensible de la part d'un si bon petit garçon.

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Mon souvenir ne va pas plus loin ; il s'est arrêté pour toujours à l'instant le plus douloureux, celui où je comprends que je ne suis plus un simple prolongement maternel, mais un être indépendant qui devra parfois lutter pour le rester. Cette évidence me fait souffrir ; quelque chose en moi se sépare de moi (c'est Adam chassé du paradis terrestre). Je me sens un peu étranger à moi-même, c'est à dire à tout ce qui s'est accumulé en moi et qui, en me diversifiant, me disperse. Cette pénible impression dure encore bien que transposée : la nature est muette mais elle m'attire ; le monde est bavard mais il me répugne. Je suis seul entre les deux et depuis toujours longuement déchiré …

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4 La lecture au CP

rès tôt, on me donna de ces petits livres d'images qu'on n'appelait pas encore des bandes dessinées. Je n'eus de cesse qu'on ne m'en ait lu et relu toutes les légendes. Ensuite, à longueur de journée, conduit par les illustrations, je les parcourais du doigt, à haute voix, et déjà je reconnaissais beaucoup de mots au passage. Un peu plus tard, quand je fus à l'école, j'attrapai très vite le mécanisme permettant de séparer ou d'associer les syllabes, puis les lettres. Ce qui me permit d'aller seul, en peu de jours, jusqu'au bout de ma méthode de lecture, en demandant simplement à ma mère qu'elle me dît la nouveauté de chaque leçon. Inutile qu'on me répétât quoi que ce fût, je retenais tout, tout de suite. Si bien que je sus lire quand les autres n'en étaient encore qu'aux premières pages. Mais alors je me mis à m'ennuyer continuellement et profondément. S'ennuyer en classe, à écouter avec étonnement les hésitations des autres élèves, est bien ce qu'il y a de plus pénible au monde. C'est à ce moment qu'on m'emmena, croyant me faire plaisir, voir un furet dans sa caisse grillagée. J'entendis de loin les grattements précipités de ses petites pattes et je ne vis, m'approchant, que mille éclairs roux. Aussitôt, je

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m'identifiai à cette pauvre bête, et en vérité l'envie ne me manquait pas de me comporter comme elle. J'avais un âge mental supérieur à mon âge réel ; je parlais d'ailleurs très bien et depuis mes deux ans. En calcul pourtant j'étais très ordinaire. Vers la fin de l'année, on nous donna notre premier livre de lecture courant, « Lise et Victor ». J'en fus enchanté ; je le dévorai, en revécus pour mon compte et par la pensée toutes les histoires. Il devint alors à vrai dire « Lise, Victor et moi ». Je le sus bientôt mot à mot ; mais je ne me lassai pas de le parcourir. Si bien qu'un après-midi, pendant « la lecture », l'inévitable se produisit. Bercé par le concert des mouches, je somnolais, feuilletant les pages, lisant quelques phrases de ci de là et rêvassant aux illustrations. J'entendais quand même, mais très vaguement, la plus ou moins haute voix de chaque élève. Quand soudain la maîtresse, qui sans doute m'avait vu dans la lune, hurla mon nom pour que je continue. Pris de court, je restai stupide quelques secondes, puis jouant le tout pour le tout, je mis le doigt au hasard sur mon livre ouvert, et faisant mine de lire, ânonnant un peu, exprès, pour faire plus vrai, je récitai la suite que je savais par cœur. Hélas, je fus trahi par une image, la page du jour n'en comportant pas… Ma maîtresse, l'air courroucé, bondit jusqu'à moi. Je suis perdu ! Mais non ; je ne vois dans ses yeux que la stupéfaction. J'attends, prêt quand même à me lever pour aller au coin. Nous sommes là, côte à côte, elle debout, moi sur mon banc, aussi embarrassés l'un que

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l'autre… Enfin, sans mot dire, elle s'en retourne à son bureau. Malheureuse honnête femme, pouvait-elle me punir d'être en avance sur les autres ? Assurément beaucoup ne s'en seraient pas privés. Elle ne le fit pas et après tant d'années, je l'en remercie encore. Peut-être l'aurait-elle dû pourtant car je pris l'habitude de faire tout autre chose que mon travail obligé, dérisoire à mes yeux et longtemps cela m'a beaucoup nui. Quelques jours plus tard, après réflexion, elle me mit dans un autre cours, le CE1 probablement, mais j'y fus en butte aux moqueries et je m'y perdis aussitôt, là trop petit quoi qu'ailleurs trop grand, j'éprouvai vite une gêne immense et mon écriture devint impossible. Il me fallut donc retourner au CP et même reprendre le crayon. De cet incident qui peut paraître sans gravité aucune, j'ai gardé un souvenir net et vif, et depuis j'ai souvent éprouvé l'impression très désagréable de n'être nulle part à ma place, de n'être pas tout à fait adapté à mon entourage.

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5 La fête de l'école

C'est raisonner en adulte, car l'enfant ne retient que ce qui lui plait et reste ainsi en accord constant avec son propre fond. Nous avions répété dans un parc, derrière l'école une ronde pour la fête de fin d'année. Je viens d'en retrouver quelques pauvres paroles : Au jardin, sous la charmille, Les enfants y sont ; Plus frais que lilas, jonquilles, Plus gais que pinson, Ils rient au soleil qui brille, Ils ont bien raison … J'avais cinq ans. Je ne retins qu'un mot ; comme un objet de famille dont le contour connu se fait plus émouvant avec les années, aussitôt qu'il se présente, le mot charmille m'enchante. C'est une matinée de printemps toute fraîche et fondue dans les vapeurs de sa rosée. C'est mille petites touches de couleurs vert-tendre qui remuent, doucement éventées.

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'ai-je pas trop entendu dire qu'il faut éviter d'apprendre aux enfants d'idiotes poésies pour ne point charger leur mémoire au lieu de l'enrichir.

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C’est une farandole ingénue et souriante, qui plonge sous des arceaux de feuillage et qui en émerge, une chanson aux lèvres et les cheveux flottants. C’est le froissement soyeux de jupons de papier rose rencontrant des culottes de papier bleu. C’est des petites mains qui se donnent et des petits pieds qui frôlent l'herbe d'une pelouse fleurie. C’est un élan très doux qui soulève et qui emporte dans les ramures, au milieu des chants d'oiseaux. C’est l'enfantine ivresse d'avoir bu l'azur et les rayons de soleil. Mais c'est aussi la mélancolique certitude d'être sans cesse repris par la terre, d'être sans cesse éloigné de ses origines par une force aveugle et sourde. C’est aujourd'hui, pour moi, comme une éclosion dont il ne resterait plus que la coquille. Et d'ailleurs, sur le moment, malgré ma joie j'éprouvai une certaine gêne qu'il y a déjà longtemps, j'ai traduite ainsi, et bien sûr sans employer le mot charmille : A cinq ans j'allais à l'école Nommée indûment maternelle Où ma maîtresse à la prunelle Froide hérissait ma tête folle. En groupe exerçant ma parole, J'y ressassais la ritournelle Dite « Au printemps sous la tonnelle », Qui parlait d'un oiseau qui vole.

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Je sentais qu'il était content De s'envoler à chaque instant Pour la tranquillité des mères. Alors tant que durait le chœur Si j'avais l'œil sec en mon cœur S'amassaient des larmes amères. Nous avions dû apprendre, combien péniblement, la chanson en classe, et puis la ronde heureuse dans le parc ; si bien que j'ai, d'un seul fait de mon enfance, ces deux souvenirs incompatibles. Ainsi, j'ai su très tôt qu'en chacun de nous, en même temps, et sans qu'ils se gênent, le bien et le mal prenaient place, alimentant notre dualité.

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