Michel Audiard, une histoire sur grand écran

De
Publié par

Michel Audiard. Un nom qui incarne à lui seul les grandes heures du cinéma français. Il est synonyme de répliques cultes prononcées par les meilleurs acteurs, de Gabin à Ventura, de Blier à Belmondo, de Girardot à Serrault. En une centaine de films, Audiard s’est imposé comme le plus grand dialoguiste du septième art. Cette biographie montre comment sont nés ces grands films, des Tontons flingueurs à Un singe en hiver, des Barbouzes à Le cave se rebiffe. Et puis la vie d’Audiard, de son enfance malheureuse et pauvre à ses succès populaires, c’est toute une époque. Une France d'après-guerre dans laquelle Audiard cultivait l’irrévérence, le politiquement incorrect et la provocation. Pour notre plus grand bonheur ! La vie et l’œuvre de Michel Audiard, surdoué du cinéma français.
Publié le : mercredi 15 juillet 2015
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782824642215
Nombre de pages : 240
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Michel Audiard
UNE HISTOIRE SUR GRAND ÉCRAN
SANDRO CASSATI
City Biographie
© City Editions 2015 Photo de couverture : © collection Christophel ISBN : 9782824642215 Code Hachette : 10 4443 7 Rayon : Cinéma / Biographie Catalogues et manuscrits : www.city-editions.com Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur. Dépôt légal : juin 2015 Imprimé en France
LE PARFUM D'UNEÉPOQUE
Imaginerait-on Paris, la Ville lumière, sans son I ? Sans cette tour Eiffel qui domine la ville et lui donne son éclat, sa réputation ? Non, évidemment pas. Alors, pourrait-on imaginer le cinéma français des années 1950 aux années 1980 sans Michel Audiard ? La réponse est la même. Exactement. Une seule syllabe, pas une de plus : non. Et personne ne peut dire le contraire, pas même les tenants de la nouvelle vague et du cinéma intellectuel, pas même les salisseurs de mémoire, sous peine de passer pour des malhonnêtes. Michel Audiard a façonné le cinéma de ces années-là. On aime, on n’aime pas, la question ne se pose pas ainsi. Audiard s’impose à tous. Et tant pis pour les pisse-froid et les esprits chagrins. Ses mots d’auteur, ses dialogues à la fois acerbes et hilarants sont dans toutes les oreilles, dans tous les esprits. Mais, au-delà du cinéma, c’est une époque que nous a racontée Audiard. Ou plutôt des époques, tant l’homme a traversé le temps en sachant s’y adapter. S’y adapter, mais sans perdre son âme, sans perdre sa verve, faite de critiques un peu réactionnaires et de coups de gueule totalement libertaires. Mais il n’a pas fait que raconter, Michel, il nous a construit une mémoire, une mémoire commune. Un socle. Une langue. Une langue qu’on aime, que l’on tourne dans la bouche comme un bonbon au miel qui aurait un arrière-goût acide. Michel Audiard, c’est tout ça. C’est bien plus. Pour chacun d’entre nous. Et que les pisse-froid, les peigne-zizis et autres esprits forts referment donc immédiatement cet ouvrage et aillent se faire cuire un œuf.
I Une enfance dans le quatorzième
Il faut se figurer un Paris de carte postale, pas de celles qui font florès sur les bords de Seine ou près de Notre-Dame, non, un autre type de cartes postales. Celles que, des dizaines d’années après qu’ils ont été pris, on a tirées des clichés merveilleux et inoubliables de Doisneau, Brassaï ou Cartier-Bresson. Il faut se figurer des rues aux pavés inégaux, où des enfants en blouse, morve au nez, cheveux en bataille et mains crasseuses, jouent à la balle avec un tas de chiffons mis en boule. Un Paris en noir et blanc, qui appelle la nostalgie. C’est dans ce Paris-là, le Paris de la gouaille, de l’accent titi, des bistrots populaires que naît Michel Audiard, un jour de mai 1920. La France se remet à peine de la Grande Guerre, la première, qui a décimé les hommes et mis les femmes au travail, la guerre qui a accouché de ce vingtième siècle. Un accouchement dans la douleur. C’est rue Brézin que commence le film, à quelques jets de pierre de la place Denfert-Rochereau et de la porte d’Orléans. Dans ces images en noir et blanc, Michel Audiard voit donc le jour. On ne sait si le bébé est joufflu. On pariera que non. Un chat écorché, plus probablement, au vu de la silhouette mince que l’homme va arborer toute son existence. Pas de père : le vieux s’est taillé sans que l’on sache trop pourquoi. Il devait avoir mieux à faire que de s’enfermer entre quatre murs avec une femme et un mouflet qui braille. En tout cas, il n’est pas là pour s’occuper du bambin. Comme un malheur n’arrive jamais seul, le petit va aussi voir sa mère le laisser tomber. Très vite. Fille mère, ça ne se fait pas. Alors, autant lâcher le marmot et refaire sa vie ailleurs, loin de ce morveux qui la ramène à une faute qu’elle n’aurait pas dû commettre. Au moins de son point de vue de petite-bourgeoise. Michel, plus tard, expliquera, le plus simplement du monde : — Je suis né de père inconnu. C’est pour ça que ma mère m’a largué. C’était une petite-bourgeoise, issue de petits-bourgeois. À l’époque, les enfants naturels, c’était mal vu… Surtout au Puy. Elle était du Puy. Bref, j’étais pas à la mode. Pas à la mode, Michel ; alors, on le relègue, on le cache, on le refile comme une patate chaude. Pas un début de vie de princesse pour le moutard hurlant dans ses langes en coton. La mère du petit le confie à un parrain, un certain Léopold, un type bien. Suffisamment bien pour s’occuper du petit Michel comme s’il s’agissait de son propre fils. Le gamin se sent bien, là. Les parents, on cherche toujours à s’en débarrasser ; alors, là, au moins, le boulot est déjà fait. Et puis, finalement, les parents, ce sont les gens qui nous élèvent, pas ceux qui nous jettent dans ce monde de bruit et de fureur. Les parents, ce sont ceux qui protègent. Michel va pousser gentiment sous la tutelle de Léopold, un gars qui a de la religion, la catholique, et qui va la lui enseigner, sans trop forcer, mais sans mollir non plus. Le petit ira faire le guignol à l’église, aube blanche sur les épaules, chanter les cantiques devant les fidèles rassemblés à Saint-Pierre-de-Montrouge. Ça aurait pu démarrer comme un roman de Zola, avec la dose de drame nécessaire à l’exercice. Pourtant, Michel Audiard ne va pas vraiment vivre les choses comme ça. Zola, c’est pour les chialeuses. Michel ne mange pas de ce pain-là. En plus, il n’a vraiment aucune raison objective de se plaindre. Il l’aime bien, son Léopold, et il s’en fout qu’il lui fasse ingurgiter de l’eau bénite et des prières de temps en temps. Son parrain est un homme aimant et attentif ; c’est vraiment tout ce qui compte. Du coup, pas de traumatisme du côté du môme. C’est étrange, mais c’est comme ça. Bon, le petit deviendra quand même un individualiste de compétition, mais rien ne dit que ça vienne de là. Donc, pas de père, pas de mère ? Il s’en fout un peu, à vrai dire. Il vit une enfance tranquille, plutôt heureuse, sans complications majeures, une enfance de poulbot d’entre les
deux guerres. Deux ans avant sa mort, revenant sur cette enfance que d’aucuns auraient pu juger cabossée, Michel, devenu le grand Audiard, dira avec toute la simplicité et la franchise qui le caractérisaient : — Je ne peux pas dire que j’ai été un gosse abandonné. Ma mère m’avait confié à un parrain, un mec très gentil. J’étais heureux comme tout… Il racontera sa relation ou plutôt sa non-relation avec sa génitrice, bien des années plus tard, avec ses mots à lui : — En réalité, mon enfance, je ne sais pas trop où elle commence. Avant 8, 10 ans, j’ai comme un trou… Le noir… Rien ou presque rien. […] Ma mère ? J’ai cessé tout commerce avec elle vers l’âge de 16 ans. Avant, nous nous étions peu vus… Des visites, de temps en temps. Ça veut dire qu’elle ne m’a pas élevé. […] Je suis resté 25 ans sans avoir de ses nouvelles. Un jour, elle m’a écrit…, trois lignes…, pour me dire qu’elle m’avait vu à la télé, que je n’avais pas de cravate et que ça me donnait mauvais genre. Je n’ai pas répondu… […] Elle m’inspire une immense indifférence. Si j’avais été malheureux, si elle m’avait, par exemple, foutu à l’assistance publique, je verrais peut-être les choses différemment. Ce n’est pas le cas. Les gens qui m’ont élevé étaient adorables…, plus tolérants même que de vrais parents. Dans ce quatorzième arrondissement, ce Paris si bien dépeint par Henri Calet et bien d’autres, le gamin va donc pousser, comme un Parisien des années 1920-1930, plutôt sourd au monde qui gronde au-delà de la petite couronne. Le gamin, avec ses culottes courtes et ses genoux écorchés, s’intéresse plus au Tour de France qu’à la façon dont l’Italie se jette dans le fascisme ou celle dont l’Allemagne tend ses bras grands ouverts au petit moustachu à mèche vomissant sa haine des Juifs à chacun de ses discours fiévreux et déments. Ça, le gamin, sans aller jusqu’à dire qu’il s’en contrefout, ça ne le réveille pas la nuit. Non, le petit Michel, lui, va, comme tout le monde, à la communale de son quartier. Il use les bancs de l’école de la rue du Moulin-Vert et ne s’y sent pas forcément toujours à son aise. Ce n’est pas tant que les bancs de bois soient inconfortables, c’est surtout que le gamin ne s’y sent pas trop à sa place. L’école ne le passionne pas, c’est le moins qu’on puisse dire. Les affluents de la Seine ou le carré de l’hypoténuse, il laisse ça aux têtes molles qui ont les oreilles ouvertes à tout vent. — À dix ans, j’étais le ricaneur imbécile, sournoisement tapi dans le fond de la classe, entre le poêle et la porte, l’idiot qui se curait les narines en gloussant, qui lisaitLes pieds nickelés, qui apprivoisait des hannetons dans son plumier. Tout à fait fermé au savoir. Je n’écoutais pas les leçons du maître. L’expérience de Lavoisier, le théorème de Pythagore, le principe d’Archimède et la poésie d’Albert Samain me faisaient abominablement chier. Tout est dit. Mais cela ne va pas empêcher Michel, pour faire plaisir à son parrain et à sa marraine, de pousser un tout petit peu. Il s’emmerdera à l’école jusqu’au certif. Il ne va pas briller là non plus. Mais il va faire le minimum, histoire d’amadouer la famille. «Avec huit sur vingt en rédaction au certif, j’avais coté au-dessus de mes moyens, écrira-t-il. Du temps de l’école, c’était pas mon fort. J’avais des grâces de bœuf pour raconter la forêt en automne, la moindre rivière me coinçait le bulbe, je restais des heures frappé de stupeur mentale à la seule idée de décrire un champ de blé.» Imaginer que Michel Audiard ait pu avoir des difficultés à écrire, l’image ne manque pas de saveur… L’école, cependant, va offrir une ouverture réelle sur une fenêtre que le jeune Michel n’avait pas aperçue jusque-là. Une fenêtre fabuleuse et qui ouvre sur l’infini : la littérature. Très tôt, un enseignant va donner le goût de la lecture à Michel Audiard. Plus que le goût, c’est une faim impossible à rassasier, une soif inextinguible. Lire, lire comme on est alcoolique, à l’excès, avec une envie infinie, un désir brûlant. Très tôt, Michel s’attaque àLa comédie humaine. Les bibliothèques municipales sont des lieux sacrés et indispensables pour des mômes comme lui, qui n’ont pas un sou en poche, mais qui ont soif. Soif de cette littérature qui coule dans la gorge comme un miel bienfaisant. En quelques mois à peine, le gamin a avalé les peintures sociales du grand Balzac, mais cela ne suffit pas. Il en faut plus, il en faut d’autres.
— Je lisais beaucoup, déclare-t-il auMondejuillet 1980. En retard partout, j’avais au en moins 25 ans d’avance en littérature ! Je dévorais Balzac, Leroux, Leblanc, Stendhal même, à un âge où on n’y comprend rien. La lecture était une sorte d’aventure, la seule. Et puis il y a la découverte du génie des génies, du poète de cristal, du merveilleux gamin aux cheveux en bataille, de l’enfant au cœur de flanelle : l’immense Rimbaud. Les vers du fabuleux poète de vingt ans bouleversent le gamin des faubourgs. Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs : Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. Comment ne pas se sentir transporté à la lecture de ces vers ? D’un coup de plume, Rimbaud vous emporte dans des contrées inexplorées, de la géographie et de l’âme. Rimbaud, pour Michel Audiard, sera une incroyable révélation. Quelque chose de fabuleux et d’inégalable. À tel point que, devenu adulte, l’homme de cinéma aura cette formule lapidaire : — Si je rencontre un type qui n’aime pas Rimbaud, c’est terminé ! Cet amour de la littérature va, bien entendu, conditionner quantité de choses dans la vie de Michel Audiard. Cependant, les lettres ne vont pas lui donner le goût de l’étude, mais plutôt celui de l’évasion. Aussi, dès le certificat passé, à 15 ans à peine, le gamin arrête de râper ses culottes au bois des bancs de l’école et se lance dans le bain de la vie active. Les livres sont des compagnons de vie qui lui murmurent à l’oreille et qui provoquent des élans fabuleux faisant gonfler sa poitrine. Cependant, la vie n’est pas que dans les livres, et Michel a bien l’intention de la vivre pleinement. La vie, c’est dans la rue qu’on la trouve, pas dans les mots tracés à la craie sur un tableau noir devant des têtes rouges aux blouses noires. Michel, ce qui lui plaît, c’est son quatorzième arrondissement, la vie qui y grouille, les petites échoppes et les mots lancés à la volée à la sortie du bistrot. Les prolos accoudés au comptoir qui se racontent la vie à l’usine, la famille, avec de l’argot plein la bouche et des expressions inventées sorties tout droit d’entre leurs deux étagères à mégot. C’est cette école-là qu’il aime, Michel. Une récréation permanente pour ses esgourdes. Il profite de ce quartier, s’en délecte, le chérit. Il aime les mots qui rebondissent de bouche en bouche. Le populo et son parler, sa façon de se mouvoir, d’exister, ça lui plaît, ça l’intéresse. Il passe donc de longues heures à se balader dans le quartier, dans les petites rues, à l’affût de cette vie qui ne s’arrête jamais, qui s’invente chaque instant, qui sans cesse se renouvelle. Il expliquera : — Ça m’a permis de vivre la jeunesse la plus heureuse du monde, dans la rue. J’étais pas obligé de rentrer à la maison en sortant de l’école à 16 h 30 comme les copains qui disaient : « Mon père va être rentré, je vais me prendre une danse. » Moi, je rentrais quand je voulais. C’est merveilleux. J’en ai tiré de longues récréations. Il aime tellement son quartier, qu’il ne se donne même pas la peine de partir explorer le reste de la capitale. Ça ne l’intéresse pas. Il vit dans son quatorzième comme dans un village, un coin de Paris isolé, une île merveilleuse qui chaque jour renouvelle ses surprises. Paris se résume à quelques rues pour le jeune Michel. Il avouera lui-même : — À 16 ans, je n’étais pas encore passé sur la rive droite. Je savais qu’il existait une rue qui s’appelait les Champs-Élysées, mais qu’on n’y rencontrait que des gens chics ; donc, ce n’était pas pour nous. Aucun attrait pour les lumières de la ville. Ce qui lui plaît, ce sont les coins sombres, un peu crasseux, les hommes au cambouis sous les ongles et les femmes qui parlent trop fort et engueulent leur ivrogne dans la rue. Le bourgeois, Michel, ça ne l’intéresse pas. Ces gens doivent avoir une vie bien morne et ennuyeuse ; c’est en tout cas ce qu’on lit dans les livres. Si on lit Balzac ou Proust, on le comprend bien, cet ennui. Ça manque d’existence, chez les bourgeois, Michel en est convaincu. Ses seules escapades hors du village, il les fait du côté de la Bastille. Là, le populo est
pratiquement le même que dans son quatorzième natal. Bastoche, la Roquette, c’est là que le prolo va guincher. Et Michel aime bien ça, danser. La musette, les flonflons, l’accordéon, tout ça, ça le fait vibrer. Alors, avec son copain Bébert, il va traîner ses guêtres dans les baloches, faire tourner les filles et boire un pot de rouge. — Bébert, les autres et moi, on n’enjambait les ponts qu’en quête d’émotions chorégraphiques. La rive élyséenne de la Seine n’avait de réalité pour nous qu’en fonction de certains lieux, disparus pour la plupart […], les musettes du samedi soir. Michel grandit, il a donc quitté l’école, a décidé de commencer à vivre. Le territoire de l’enfance, il l’aimait bien pourtant, mais ça ne peut pas durer toujours. Laisser place à l’adolescent, ça n’empêche pas de se marrer, de toute façon. On ne fait juste pas les mêmes conneries... Quitter l’école, ça veut dire pour le gamin aller au chagrin. Pas le temps de glander, il faut gagner sa croûte. On n’est pas chez les rupins. Le gamin prend donc le premier boulot qui lui tombe sous la main. Soudeur. C’est chiant, mais pas compliqué. Il suit une petite formation et est prêt à se lancer dans le grand bain de la vie active. Très vite, il trouve du travail. C’est mal payé, c’est salissant, un peu fatigant, mais c’est la vie qui veut ça. Et puis il n’appartient à son patron que huit heures par jour. Le reste du temps, il peut le consacrer à ses flâneries, à coller son nez au vent et à ouvrir grand ses oreilles. Alors, soudeur ou autre chose, le gamin s’en fout. La vie n’est pas là. Pourtant, il ne restera pas longtemps derrière son fer à souder. Le copain Bébert, Robert Matalon, un gamin du quartier avec qui Michel est cul et chemise, le met sur une autre voie. Bébert, malin, s’est fait pour sa part embaucher dans une fabrique d’optique. Bien moins crevant que la soudure. Pas mieux payé, certes, mais au moins on n’en ressort pas fourbu et les ongles sales. Et puis, pas de risque de se luxer le cerveau… Michel se présente chez Muzard Frères, sur les conseils de Matalon, et il y est immédiatement pris en apprentissage. La fabrique se trouve à Arcueil, pas très loin de chez lui, finalement. Nouveau turbin pour le gamin, pas le dernier. À propos de son passage chez Muzard, Michel Audiard dira, avec sa gouaille et son bon sens habituels : — Pour moi, la rédemption consistait à frotter des bouts de quartz sur un polissoir actionné par un tour à pédales. Ça donnait pas la méningite. D’ailleurs, on nous demandait pas d’être intelligents, mais d’êtres propres. Pas de méningite, donc, et pas mal de temps libre. Et ça, ça plaît à Michel. D’autant qu’il continue à lire comme un forcené. Il découvre la prose magnifique, folle et virtuose de Marcel Proust. Ça l’enchante. Et puis tout ces bourgeois montrés comme s’il s’agissait d’un zoo humain, ça a un côté plutôt marrant. Un peu dégueulasse, dans le fond, mais marrant. Il dévoreÀ la recherche du temps perdu, jouissant de cette avalanche de mots, de sensations, d’odeurs. Michel se plonge dans un monde inconnu et qui le ravit. La méchanceté, l’acidité de Marcel Proust doivent beaucoup parler au jeune homme qui n’est pas le dernier pour la vanne. L’écriture de Marcel Proust est un régal pour le jeune Michel, qui passe des heures plongé derrière les jupes d’Albertine ou d’Odette. Cependant, et cela apparaît, avec le recul, comme une évidence, ce n’est pas Proust qui va bouleverser sa vie. C’est le prix Renaudot 1932, un chef-d’œuvre absolu qui a probablement changé à tout jamais la littérature française :Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline… L eVoyageaccompagner Michel Audiard durant toute sa vie, va le hanter, le travailler, va l’influencer sans doute plus qu’aucun autre livre. Parce que Louis-Ferdinand Céline fait entrer le peuple dans la littérature. Il fait entrer la souffrance du peuple avec les mots du peuple. C’est vraiment une claque que reçoit Audiard en pleine face lorsqu’il lit ce fabuleux roman. La gouaille, l’argot, les mots qu’il entend chaque jour au bistrot, dans les boutiques, à l’usine, dans la rue, tout cela peut entrer dans la littérature, tout cela peut « faire littérature ». D’une certaine façon, pour Michel Audiard, Céline dit le monde tel qu’il est, plein de grandiose bassesse. On imagine l’émerveillement du jeune homme devant des phrases aussi puissantes et simples que, par exemple :L’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches. Voilà une phrase qui aurait très bien pu avoir sa place dans un film dialogué par… Michel
Audiard. Mais il n’y a pas que la littérature dans la vie. Michel aime aussi le vélo. Il adore la petite reine, en réalité. Il faut dire qu’à l’époque, le vélo, c’est comme le foot de nos jours. Les Zidane des années 1930 s’appellent Bartali ou Bobet et avalent des kilomètres avec l’aisance des grands oiseaux de proie. Depuis qu’il est petit, Michel rêve de ça, de monter sur un vélo, faire tourner la pédale avec force. Aussi, dès que les quelques sous gagnés avec son travail d’apprenti le lui permettent, il s’achète une bicyclette. Michel est un vrai fondu de bicyclette. Ce qu’il aime par-dessus tout, c’est le cyclisme sur piste qui fait fureur à cette époque. À Paris, on trouve La Mecque de ce sport si populaire, et il s’appelle le Vélodrome d’Hiver, mais tout le monde le désigne par son diminutif : le Vél’d’Hiv. Le jeune homme se rend régulièrement sur place pour y encourager ses sportifs favoris et s’enthousiasme devant ces hommes qui parcourent la piste à des vitesses vertigineuses. Les hurlements de la foule, l’odeur de transpiration, le grincement des parquets, les chutes, parfois, tout cela fait partie d’un folklore qui transporte littéralement le garçon. Au point que, lorsqu’il en aura la possibilité, quand les pistes du Vél’d’Hiv seront ouvertes aux amateurs, il n’hésitera pas à enfourcher sa selle et se frotter au parquet. Un véritable bonheur. D’autant plus grand qu’il va rencontrer des gens du métier. Parmi eux, il se fait un ami, indéfectible, avec qui il traversera les années et aura de beaux projets, très éloignés de la petite reine. Une belle amitié qui naît au cœur de l’hiver 1938. Michel est encore un gamin et ne s’occupe pas du monde qui gronde et qui vacille. Cette année est celle des accords de Munich. L’Europe vient de s’offrir un sursis, à moins qu’on ne considère que les démocraties ont fui devant l’obstacle. Le monde est au bord d’une apocalypse, une de plus. Peut-être la plus grande de l’histoire de l’humanité. Mais le monde ne le sait pas encore. Des signes avant-coureurs, certes, mais comment imaginer les millions de morts sur les champs de bataille et dans les camps de concentration ? Quoi qu’il en soit, encore une fois, Michel n’est pas spécialement passionné par ce qui se passe à l’extérieur. À présent, il est livreur de journaux, conjuguant ainsi le plaisir du vélo avec un travail rémunérateur. En effet, le gamin quitte l’optique, qui ne faisait pas mal au cerveau, pour le métier de livreur, qui muscle les mollets. L’insouciance d’un gamin de 18 ans, nez au vent dans les rues d’un Paris qu’il adore. Il raconte : — Je suis devenu colporteur de journaux. Je faisais la tournée gare Saint-Lazare, boulevard Saint-Michel. À l’époque, la bicyclette, c’était pas mon « violon d’Audiard », c’était mon gagne-pain. Malheureusement, Michel, comme tous les autres, ne pourra rester sourd au séisme qui va bientôt secouer l’Europe. L’Allemagne nazie se met en marche et s’apprête à avaler le continent tout entier, à l’engloutir tel un Léviathan furieux. Les armées du III e Reich s’en prennent à la Bohême et la Moravie, puis à la Pologne. Les démocraties européennes n’ont plus d’autre choix que de réagir et d’entrer en guerre contre cet empire qui semble avoir perdu toute raison, ce régime gorgé de haine qui va précipiter le monde dans la guerre la plus meurtrière de l’histoire, faisant de ce vingtième siècle celui de la mort industrialisée. Mais, si la France déclare la guerre à Adolf Hitler et à son régime de destruction, elle ne projette pas ses troupes. Elle attend, fichée derrière son infranchissable ligne Maginot, que les troupes de la Wehrmacht viennent se frotter à sa puissance de feu, à sa forteresse imprenable. Pourtant, très vite, cela tourne court. Les Allemands contournent l’obstacle, prennent la Belgique et s’introduisent en France via les Ardennes, prenant l’armée de la République à revers. En quelques semaines, les forces françaises sont balayées. À la mi-juin 1940, le maréchal Pétain, qui dirige désormais la France, signe un armistice avec les autorités allemandes. Les troupes d’Adolf Hitler entrent dans Paris, s’emparent de la ville et de la moitié nord du pays. Les Français, terrorisés, partent sur les routes pour gagner la zone non occupée par la botte noire du Reich allemand.
Dès le début du conflit, Michel fait partie de ceux-là. Avec son copain Bébert et avec Gédéon, un autre ami, il enfourche sa bicyclette et quitte son quatorzième arrondissement chéri. Direction le sud. Les copains vont se presser sur les routes engorgées, se faufiler entre les files de voitures au-dessus desquelles sont entassés des matelas, les quelques affaires que l’on a voulu sauver, le strict minimum vite empaqueté avant de quitter précipitamment la maison. Une France malheureuse et affolée se déverse sur les routes. C’est un quart de la population du pays qui décide de prendre la route. La désorganisation est totale, la débâcle est complète. Le pays n’a plus vraiment de direction. Les Français sont en train de perdre la guerre. L’armée allemande avance et c’est un rouleau compresseur. Les troupes françaises n’ont pas la capacité de résister. Michel et ses copains ne vivent pas les choses de la même manière. Ils sont jeunes, et cette fuite a d’une certaine façon le goût de l’aventure. Michel Audiard expliquera, 35 ans plus tard : — On a foutu le camp. On s’est taillés. Ce n’était pas reluisant. Conserver 20 kilomètres d’avance sur les Allemands, c’était tout notre problème. Ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’on allait se poiler pendant un mois. Ce n’était pas de l’insouciance, c’était de l’inconscience. Les gamins vivent sur la route, une vie de bohème, une parenthèse passionnante. Ils fuient la guerre et en profitent au passage. Audiard dira : — Cette guerre, on voulait bien la gagner, à la rigueur la perdre, ce qu’on voulait pas, c’était la faire. Ça, à aucun prix. Le lecteur de Louis-Ferdinand Céline qu’il est a sans aucun doute en tête l’horreur et la déshumanisation provoquée par la guerre. Sans doute, dans sa tête, comme un leitmotiv, les mots de Bardamu, le héros duVoyage:«Je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans… Je ne la déplore pas moi… Je ne me résigne pas moi… Je ne pleurniche pas dessus moi… Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort, Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir.» Au bout d’un temps, l’échappée finit par lasser le copain Bébert qui décide de rentrer. Et puis, c’est au tour de Gédéon de lâcher la folle équipée. Il tombe amoureux. Drôle d’époque pour trouver l’amour. Michel se retrouve un peu seul. Le mal du quatorzième le tiraille bientôt. Et puis, une fois l’armistice signé, les combats terminés, ce n’est plus vraiment la peine de rester en province. Le jeune homme prend sa bicyclette dans le sens inverse et rentre au bercail. On ne peut pas dire que quelqu’un l’attende. Ou alors, si, Paris, peut-être. Michel revient donc à Paris. Mais ce n’est plus vraiment la même ville. Paris est occupé. Les SS sillonnent la capitale, prennent leurs aises. Ils s’installent. Le Reich doit durer mille ans, selon la mythologie insufflée par ce fou d’Adolf Hitler. Alors, ils ont le sentiment d’être là pour longtemps.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.