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Michel Baroin, mon frère...

De
204 pages
Ce livre constitue une double biographie, celle de l'auteur et celle de son frère, Michel Baroin. A la fois intimiste et descriptif des écrits et propos de et sur Michel Baroin, l'ouvrage retrace des tranches de vie commune. Il souligne le fort attachement de l'auteur à son frère, dont il partage certains engagements, notamment son message humaniste.
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Michel Baroin, mon frère. ..

Du même auteur

Le Jean de l'Abeille (roman) Éditions de l'Armançon, 2006

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-05140-9 EAN : 9782296051409

Alain Baroin

Michel Barain, mon frère. ..

L'Harmattan

Remerciements

à

Roland BAROIN
qui a prêté son sens artistique à la conception de la couverture

et à Eve BOURDON
qui a réalisé la photographie de Michel BAROIN

Aux petits-enfants

et arrière-petits-enfants de nos parents

MICHEL BARDIN, MON FRERE

SOMMAIRE

I L'adieu

Il

II Le grand frère

35

lIT Le franc-maçon

71

IV L'homme citoyen

111

V Le Morvandiau

de Paris

175

I L'ADIEU
«

Il Y a une fraternité

qui ne se trouve que de l'autre côté de la mort»

André MALRAUX

Mercredi 4 février 1987
Il neige sur Paris, j'ai froid; le temps est triste et sombre, lugubre même. Depuis trois jours j'ai quitté Nevers pour rejoindre cette banlieue parisienne et participer à un groupe de travail. C'est à Poigny-la-Forêt aux fins fonds

des Yvelines que nous sommes exilés; loin de tout, « au
vert» comme on dit, il paraît qu'on est plus concentré, détendu, ouvert aux idées. S'ils le disent c'est que ce doit être vrai! Je participe à un groupe de travail sur un projet informatique,.. .et je n'y connais strictement rien en informatique!! Mais, il a été décidé en haut lieu que dorénavant devaient être associés à tout projet des gens, des «responsables» de terrain. Alors j'ai proposé d'y participer. A presque quarante ans on aime se montrer, on a encore l'espoir de l'ambition, on a les « dents» encore un peu trop longues et puis quitter quelques jours sa province fait aussi respirer et voir du pays...mais à Poigny-Ia-Forêt, on aurait espéré mieux! ! Le projet était beau, informatique certes, mais lié aux «ressources humaines» (ces ressources qui en fait sont les richesses de l'entreprise.. .mais on l'ignore encore I). Les « ressources humaines» ont toujours résonné positivement à mes

Il

oreilles; donc essayer de contribuer à les moderniser, à les faire mieux reconnaître, peut-être, ne me déplaît pas. Le projet sur lequel on doit travailler porte un nom sublime: « HERMES» (qui signifiait: « des Hommes Et des Ressources dans un MEme Système »). Il n'y a que des informaticiens pour s'offrir le droit à la fantaisie, à la poésie, à l'humour aussi (n'avait-on pas dénommé autrefois « PACTOLE» un logiciel de paie I). HERMES. Je voyage dans le temps, dans l'antiquité, plus que dans les quartiers chics de la capitale. Je vais donc côtoyer les dieux pendant ces trois jours, me dis-je malicieusement en me rendant à Poigny-la-Forêt. Le dieu grec Hermès, ou Mercure chez les romains, était un "conducteur d'âmes" ; le messager des autres dieux, chargé de guider les esprits des mortels récemment décédés jusqu'aux Enfers, qui ont bien meilleure réputation que dans les religions monothéistes. Il est également le dieu des bergers, des voyageurs et des voleurs. Je n'avais, bien sûr, pas fait ces rapprochements curieux. Je devais travailler sur un projet, dénommé « HERMES», dieu des voyageurs, et accompagnateur des morts !! Curieux présage! Ce mercredi soir, après un dîner modeste mais convivial, je monte dans cette petite chambre, au premier étage de l'ancienne auberge, devenue centre de séminaires. Les murs sont blancs, comme la neige qui tombe lentement depuis deux jours; le lit en bois de pin blanc est étroit, comme celui de mon enfance, large des 90cm « réglementaires». Le lavabo, dans le coin, permet une légère toilette.. .mais le climat n'en exige pas plus. Il est 22h et je suis déjà couché, sous une couverture qui ne me

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réchauffe pas. Je dois lire un livre, mais je ne m'en souviens plus. Vivement demain soir que je sois à nouveau à Nevers auprès des miens! Je m'endors tout de même malgré ce froid qui glace mes membres. Tout à coup, en pleine nuit la chaleur me surprend et me réveille. J'ai la tête et le front mouillés, trempés de sueur comme en pleine canicule... et nous sommes le 5 février! Des frissons les accompagnent, comme si j'avais une fièvre subite. Je me lève; une angoisse indéfinissable hante mon esprit. Que se passe-t-il? J'ai comme l'impression d'être malade, alors qu'en fait, et au fond de moi, je sens que je ne le suis pas. Et puis cette angoisse qui me coince le cœur, qui m'étreint au point de hurler...mais à quoi bon, que dire, que faire sinon attendre le point du jour.. .et en février il ne vient pas vite. Je regarde machinalement ma montre posée délicatement sur la petite table de nuit en bois de pin blanc: il est 2 heures! Seulement 2 heures dans cette nuit froide; noire et triste...et je chancelle de sueur, je suis sous le soleil de Satan, ce soleil qui luit dans la nuit; je divague; je cherche le livre de chevet, le regarde, l'ouvre, le lis sans comprendre. Que se passe-til? Je m'interroge, ne comprends plus, qu'y a-t-il qui puisse me mettre dans cet état, moi qui ne suis jamais malade? Et la sueur coule, transformant mon lit en une flaque humide sur laquelle je ne peux me coucher; il est 2h30, je prends ma montre et égrène les minutes, la trotteuse est lente, lente, lente; la nuit est noire, noire, noire; le temps est long, long, long. Que se passe-t-il ? Je passe le reste de la nuit assis sur la chaise en bois de pin blanc, devant cette table en bois de pin blanc, à regarder par la fenêtre, dont j'ai ouvert les rideaux, cette nuit noire

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où je devine les bois de pins noirs qui entourent la chaumière. Que se passe-t-il ? Pourquoi cette pression sur mon cœur? Pourquoi cette sueur qui ne cesse de couler sur mon front, sur mes joues, sur le sol? Pourquoi ces frissons, ces tremblements, annonciateurs d'une grippe qui ne viendra pas? Que se passe-t-il ? Je le saurai plus tard, ou plutôt le devinerai plus tard à la fin de cette journée funeste du 5 février 1987. Les lueurs du matin arrivent enfin à poindre; je ne les espérais plus. Il est maintenant 7 heures; je retrouve mes collègues; curieusement la sueur s'en est allée avec la nuit; je ne dis mot de cette terrible nuit d'angoisse que je viens de vivre. Il est 16 heures, le moment où chacun

quitte ce lieu de « méditation ». Au volant de ma voiture
je parcours la nationale 7 pour rejoindre l'autoradio branché sur Europe I, station Nevers, que j'ai
«

l'habitude d'écouter depuis mon adolescence... et

Salut

les Copains» ! Je contourne Cosne-sur-Loire, traverse La Charité, entre dans Pougues-les-Eaux et aborde les virages qui annoncent la descente sur le chef-lieu nivernais. Je m'arrête au feu rouge, à l'entrée de la ville; il est 19 heures, le carillon légendaire de la station résonne. Machinalement je regarde la ville, elle commence à devenir déserte, comme ces villes de Province qui s'éteignent après 19 heures. Le dernier coup de l'horloge tinte; le journaliste annonce d'une voix grave:

On est sans nouvelles de l'avion de Michel BAROIN, disparu en Afrique! »
«

Je ne vois plus rien, je n'entends plus rien, le journaliste a dû retracer en long et en large la vie de Michel, comme s'il était déjà mort! En quelques instants, comme dans un

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rêve qui se termine, et dont on voudrait qu'il ne reste qu'un rêve, défile dans ma tête le kaléidoscope de la vie de mon frère. L'écolier, le lycéen, l'étudiant toujours premier de la classe; le sous-lieutenant de l'armée de l'air dont l'uniforme bleu fascina mon regard d'enfant; le commissaire de police passionné par ce métier qui fit la fierté de notre père; le sous-préfet de Nogent-sur-Seine soucieux du rôle de l'Etat garant du service public; le chef de cabinet des présidents de l'Assemblée Nationale Achille Peretti et Edgar Faure, qui resteront ses références; le franc-maçon qui accéda à la charge de Grand maître du Grand Orient de France dont il voulu qu'il fut à la pointe d'un nouvel humanisme pour bâtir une éthique de société pour le nouveau siècle; le président de la GMF, société d'assurance pas comme les autres fer de lance de l'économie sociale, troisième voie idéale entre capitalisme et étatisme; le président de la FNAC dont il aurait voulu qu'elle fut véritablement différente et être au premier rang des diffuseurs de culture pour tous; le maire de Nogent-sur-Seine toujours à l'écoute et plein de projets pour ses administrés; le président de la Fondation de l'Homme Citoyen qui visait à rendre l'être humain responsable de sa destinée; le président de la Mission de Commémoration du Bicentenaire de la Révolution française dont il ne put que tracer une trajectoire ambitieuse, humaniste et universelle. Et dans ma tête tout se bouleverse; comment admettre, comment comprendre ce drame qui se transmet au travers des ondes? Et ce feu interminable qui ne bouge pas...Enfin il verdit; en trombe je regagne le Ibis rue Hoche; je gare rapidement la voiture au sous-sol; je cours

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dans la rue; je grimpe quatre à quatre les marches pour atteindre la porte de l'appartement de fonction, dans les locaux de la direction départementale de la Poste. Je jette mon manteau sur une chaise, et demande à Joële : « Tu as

entendu?

Pour Michel? ». Elle ne savait pas. Sans plus
je me précipite sur le téléphone. J'arrive

d'explications

enfin à entendre François, son fils, qui me confirme: « On
est sans nouvelles de l'avion de papa, on attend des informations plus précises; on ne sait rien de plus. Peux tu prévenir mamie pour qu'elle ne l'apprenne pas à la télévision? ». Ah oui, prévenir mamie, sa grand-mère, notre mère à Michel et à moi. Une nouvelle fois, il m'échoit, la redoutable mission de lui téléphoner et lui annoncer cette nouvelle, qui n'est pas encore un drame, mais qui va le devenir. Déjà le matin du 26 avril 1986, au moment où le monde apprend l'explosion de Tchernobyl, je lui apprends le décès de Véronique, sa petite-fille, sa seule petite-fille. Et voilà que le film recommence, que le film d'horreur nous poursuit tel un cauchemar sans fin dont on ne se réveille pas. Que vais je dire à mamie? Comment vais je lui dire? J'ai dû trouver les quelques mots qui à la fois informent et, non pas rassurent, mais laissent une lueur d'espoir, tant que l'irrémédiable n'est pas sûr. Il est 19 heures 55 lorsque je raccroche. 20 heures, Patrick Poivre d'Arvor annonce:

Dn est sans nouvelles de l'avion de Michel BARDIN, disparu en Afrique! »
«

Heureusement, mamie avait été prévenue. Je veux rappeler Michèle, sa femme, ma belle-sœur. Je n'en ai pas le temps que déjà la sonnerie du téléphone carillonne

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dans l'appartement. Premier appel; premières réponses, premiers mots difficiles à prononcer. C'est Robert Dessay, chef d'établissement (on disait « receveur») du bureau de Poste de Larmes. Il me fait part de son émotion, de son soutien, de son amitié, de l'admiration qu'il portait (qu'il porte) à Michel malgré ses opinions différentes: Robert Dessay était délégué national de la CGT; j'appris que quelques années plus tard, il disparut d'une longue maladie; je n'oublierai pas Robert Dessay; ce soir là, toute l'humanité de ses sentiments a rejailli dans mon cœur. Le temps se précipite, il n'existe plus; il faut se préparer à l'irréparable, prendre les dispositions pour partir, pour rejoindre Michèle, rejoindre François, rejoindre ma mère, essayer d'être utile.. .utile à quoi? A pleurer ensemble? A se lamenter sur un sort inqualifiable? Non être utile en étant simplement présent, en unissant d'une même force notre amour, en se montrant plus solide que le destin. Vingt deux heures, à nouveau le téléphone. C'est Guy, un ami d'enfance, qui me fait part de son chagrin, de sa douleur qu'il partage avec nous. Sans lui demander quoi que ce soit, il me dit: « Tu n'es pas en état de conduire, demain midi je descends à Nevers par le train et je vous remonte à Paris avec ta voiture ». J'accepte volontiers son aide; en ces moments on a besoin d'être entouré, d'être avec quelqu'un, puisque celui à qui on tenait tant n'est plus et ne sera plus.

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Vendredi 6 février
Déjà le temps commence inexorablement à faire son œuvre; la pendule ne reste pas immobile, elle avance. . .moi qui voudrais tant qu'elle reculât et effaçât de la destinée cette funeste nuit! Mais non le temps poursuit son chemin; les heures s'égrainent qui nous précipitent tous vers notre sort inéluctable: la mort. Elle est là, en ce vendredi, la mort, qui nous accompagne sur cette remontée vers Paris. La radio, encore elle, ne parle que de Michel. On a retrouvé son avion, ou ce qu'il en reste, écrasé, brûlé, à Jakiri à proximité du mont Cameroun; Michel a fini dans ce pays éponyme, sur ce continent dont il appréciait la chaleur, la spontanéité, l'affection de ses habitants, de ces peuples différents, mais ô combien semblables, puisqu'ils sont des hommes. Et la radio continue; elle distille la vie de Michel. Pourquoi m'en parle-t-elle, à moi qui la connais si bien; cette vie, ce parcours qui guident à chaque instant mon horizon? Mais la radio ne parle pas que du passé. Elle se veut informatrice du présent, et prospective du futur. Je sursaute, et suis effaré en apprenant, que déjà on a trouvé un successeur à Michel! Vingt quatre heures après sa disparition, les amis s'éloignent; tels des vautours ils commencent à accomplir leur œuvre; le passé s'efface, le présent n'existe plus, seule la crainte du futur les fait agir, faisant fi de la plus petite parcelle de soi-disant fraternité, d'humanité et de décence. Heureusement Guy est au volant; qu'aurai je fait en entendant cela? Ma pensée vole vers Michèle, vers François. Avaient-ils besoin de cette humiliation? Ne pouvaient-ils pas attendre, les prétendus

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amis, que Michel et ses cendres reposassent définitivement? Il est encore en Afrique; il n'est pas encore officiellement identifié et.. .sa place est prise! Je commence à percevoir la perfidie des hommes; je commence à percevoir que, dans notre société, les intérêts financiers, les appétits de pouvoir, les conflits de personnes, ne laissent plus de place à l'humain, ne permettent plus la moindre compassion, le moindre respect des douleurs. Pauvre société décadente!

Samedi 7 février
Comment comprendre la douleur de ma mère? Elle ne s'extériorise pas, elle ne dit rien, comme si elle aurait voulu être ailleurs, comme si elle aurait voulu prendre sa place! Cela aurait été si naturel! Mais non, l'an dernier, Véronique, aujourd'hui Michel.. .et pourquoi pas elle? Dans son silence, je compris toute la souffrance qu'elle a intériorisée; elle qui fut orpheline à l'âge de sept ans, en 1917, lorsque son père, Nazaire Couturier, fut tué le 29 mai à 33 ans, «mort pour la France» (quelle belle épitaphe lorsqu'on laisse une famille éplorée et deux orphelines qui ne comprennent pas encore la folie des hommes I), elle qui vit disparaître son époux, sa petitefille, son fils; pourquoi pas elle à leur place? Pourquoi le sort, pourquoi le destin, pourquoi la fatalité... pourquoi... « Dieu» ont-ils accompli ces drames? Ah « Dieu».. .on en reparlera! Mais plutôt «Satan» que « Dieu» en ces circonstances!

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Dimanche 8 février
Trois jours déjà, Michel est toujours sur cet autre continent berceau de notre humanité et réceptacle de notre malheur. Depuis deux jours nous sommes dans l'attente; quand, comment, où reviendra-t-il accompagné de ses huit compagnons de malheur, Jean-Jacques Maréchal, son fidèle chauffeur, Erik Villers, son assistant plein d'avenir qu'il avait récemment promu chef de cabinet, ses amis et collaborateurs Georges Gavary, Robert Weinstein, Rémi Désirest, Jacques Célérier ainsi que les deux pilotes Pierre Lerebours et Frédéric Joffre. Enfin il est annoncé, par les services officiels de l'Etat, qu'ils arriveront par avion spécial à l'aéroport de Villacoublay dans la soirée. Un étrange cortège se dirige vers cette localité de banlieue connue pour son aéroport officiel, réservé à l'élite de notre République. Un vent glacial nous accueille. De longues heures s'écoulent. Je passe successivement de l'intérieur à l'extérieur; je bois café sur café. Personne ne dit mot; la tristesse, l'angoisse, non pas l'angoisse. De quoi pouvions nous désormais être angoissé; on est angoissé lorsqu'on ignore la suite, lorsqu'on la redoute. Il n'y avait plus rien à redouter, hélas, l'inexorable était accompli; seule une résignation sourde face à la cruauté du destin imprégnait l'esprit de chacun, de Michèle, de François, dont la douleur se lisait sur leur visage. Deux heures du matin; on nous annonce l'arrivée du Transall C 160 en provenance de Yaoundé. Nous sommes tous alignés le long du hall d'arrivée, transis de froid, grelottant de douleur. Un bruit assourdissant se met tout à coup à envahir l'espace; un

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avion gris, triste, sans couleurs comme le sont les avions de l'armée, atterrit. Personne ne bouge, personne ne parle, personne ne semble respirer; chacun regarde sans le voir vraiment cet étrange manège d'hommes en uniforme qui vont et viennent autour de l'aéronef. Un militaire galonné s'approche (un capitaine, un commandant? je n'ai pas compté ses galons bien sûr !) ; il se dirige vers Michèle, vers les épouses des autres défunts. Elles s'avancent et se dirigent vers l'avion. Nous restons immobiles, dans l'attente, dans un recueillement spasmodique. Enfin ils sortent.. .des cercueils sortent, plutôt des boîtes que des cercueils, des boîtes plombées.. .comme si on allait les subtiliser! Jerne suis mis à songer... «Mais qu'est ce qu'on a bien pu ramener? Ce ne sont pas leurs cadavres puisqu'ils ont brûlé là-bas sur cette terre africaine qu'il aimait tant? ». Mais c'est bien que cet accueil familial ait eu lieu; un premier hommage leur est rendu; un premier
« travail de deuil» peut s'effectuer, mais le mot n'est pas

encore à la mode médiatique d'aujourd'hui. La nuit froide succède à leur nuit d'enfer; unis dans la mort, ils reviennent unis sur leur sol natal. Ce soir rien ne les sépare; demain ils se quitteront.

Lundi 9 février
Jamais je ne m'étais rendu quai de la Râpée, à «la morgue ». Au 16ème siècle, la morgue était l'endroit où étaient identifiés les prisonniers. Ils y étaient morgués, c'est-à-dire identifiés à vue. Ainsi, les « morgueurs » pouvaient avoir en tête le visage des criminels. Plus tard,

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la morgue fut le lieu où étaient entreposés les cadavres pour que l'on puisse les reconnaître. A Paris, avant 1926 et la construction de l'actuel Institut médico-légal quai de la Râpée, la morgue se situait place de l'Archevêché et était publique. Aujourd'hui, le terme morgue n'existe plus. Sous le pont d'Austerlitz, encaissé entre deux voies de circulation, se dresse, ou plutôt se terre ce lieu de tristesse et de détresse; ce lieu où les familles viennent identifier de visu leurs morts! Quelle épreuve leur fait-on soumettre; comme si elles avaient besoin d'accroître leur souffrance par une cérémonie macabre abominable. J'ai tenu à accompagner Michèle, à accompagner un de ses

amis médecin, Jean, qui devait « reconnaître le défunt ».
Mais qu'a-t-il pu reconnaître? Je n'ose l'imaginer. Néanmoins, en fin de journée,les restes des neufs martyrs ont été séparés et répartis dans leurs cénotaphes définitifs. Un véritable hommage, un véritable recueillement, pouvaient être rendus à Michel.

Mardi 10 février
Le matin nous nous rendîmes rue de Lasteyrie, au siège de ce qui devait être « la Mission de Commémoration du Bicentenaire de la Révolution Française », dont Michel avait été chargé un mois avant par le président de la République, et par le Premier ministre, traduisant un symbole fort d'unité retrouvée en ces temps de cohabitation politique difficile. Dans ce hall de marbre, qui fleurait bon le XVIllème siècle, j'aperçus un attroupement Quelques personnalités connues arrivent,

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