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Michel Servet (1511-1553)

De
182 pages
Le but de cet ouvrage est de faire connaître cet humaniste, médecin et théologien, qui fut brûlé vif comme hérétique, à Genève, en 1553, et d'essayer de comprendre pourquoi cet homme courageux et fantasque a été condamné à ce supplice atroce, à quarante-deux ans. Qu'avait-il dit, écrit ? Comment en pleine renaissance humaniste, au coeur de la Réforme, une effroyable machine théologique et policière a broyé cet homme ?
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Au risque de se perdre

Michel Servet (1511-1553)

Du même auteur

:

Le western, ouvrage collectif, 10/18, 1966. Réédition Tel, Gallimard, 1993. Dictionnaire du cinéma, ouvrage collectif, Editions

Universitaires, 1967. Dossiers du cinéma, ouvrage collectif, Casterman, 1971. Jeux et enjeux pour la lecture. (co-auteur avec Gilbert Trinquier), CRDP Evreux, 1991. Un collège de province, Armine-Ediculture, 1997. Cent ans de rugby à Vienne, Armine-Ediculture, 1998. L'Inscription, l.P Huguet, Carnet des 7 collines, 2003. Jonas à /ivre ouvert, l.P Huguet, 2007.

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05942-9 EAN : 9782296059429

@ L'Harmattan,

Pierre DOMEYNE

Au risque de se perdre

Michel Servet (1511-1553)

L'Harmattan

Avertissement

Il n'existe pas de traduction intégrale, en &ançais, des œuvres de Servet. On trouve, çà et là, des extraits traduits, dans les ouvrages de Bainton, Cavard ou Haldas, entre autres. Une traduction du De Trinitate est en cours, à paraître chez H. Champion; seule la traduction récente, par Jean Dupèbe, du traité d'astrologie est disponible. En revanche, les lecteurs familiers de l'espagnol pourront avoir accès à la monumentale édition, des Obras completas de Miguel Servet par Angel Alcala (7 volumes). Lire Servet dans le texte n'est pas chose aisée. Connaître le latin est indispensable, (en particulier le latin des pères de l'Eglise) et L'accès aux bibliothèques qui possèdent les originaux n'est pas toujours facile. Ceux-ci se trouvent à la BNF, à Edimbourg et à Vienne (voir bibliographie) On peut aujourd'hui se procurer la réédition de la Christianismi Restitutio par Minerva, à Francfort (1965) à partir d'une copie quasi à l'identique par Gott&ied Von Murr, à Nurenberg, en 1790. En ce qui concerne la période viennoise, les meilleures sources restent Gachet d' Artigny et Cavard. Pour le procès de Genève, on se reportera aux Archives d'Etat, aux Registres de la Cie des Pasteurs et aux Opera omnia de Calvin, principalement le tome VIII. (cf Bibliographie) Pour faciliter la lecture et les renvois aux œuvres essentielles, on suivra, dans les notes de bas de page, les abréviations suivantes: DT: De Trinitate de 1535. CR : Christianismi Restitutio. AM: Apologie contre Melanchton (appendice de la CR). CO: Calvini opera (Œuvres de Calvin) OC: Obras Completas de Miguel Servet par Angel Alcala.

Introduction

On ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle Sébastien Castellion

Pourquoi consacrer un ouvrage à celui qui est devenu, au fil des siècles, un emblème des victimes du fanatisme et de l'intolérance? Cette question appelle trois réponses: En premier lieu, le personnage de Michel Servet, bien connu des spécialistes, reste encore largement méconnu du grand public. S'il a été instrumentalisé par divers courants de pensée, au début du XXe au moment de la commémoration du quatre centième anniversaire de sa naissance, il n'est la plupart du temps qu'un nom de rue, d'école ou de place, parfois ornée d'un monument. En second lieu, aucune monographie sérieuse n'a été publiée depuis celle de Georges Raldas, en 1975. Les ouvrages les plus importants, depuis trente ans, en anglais et en espagnol, n'ont pas été traduits. Enfin, l'examen de ce qu'on a parfois appelé l'Affaire Servet pose, encore aujourd'hui, les questions essentielles de la foi, de la vérité et de la tolérance. Elles sont toujours d'actualité. Pourquoi cet homme du xvr, qui avait osé dire non à la pensée dominante de son époque, qui avait osé penser et écrire autrement, qui était allé jusqu'au bout de sa foi, a-t-il été condamné et exécuté froidement, sauvagement, pour le seul délit d'opinion? Comment des hommes ont-ils pu broyer un innocent dans l'épouvantable machine infernale de la théologie exterminatrice, pour reprendre l'expression de Georges Raldas. Châtiment sans commune mesure avec la faute commise, si faute il y a. Comment ces hommes n'ont-ils pas été touchés par la grâce du pardon? Celle qu'évoquait

François Mauriac à propos de la torture pendant la guerre d'Algérie: ... je dis qu'après neuf siècles de christianisme, le Christ n'apparaît jamais dans les suppliciés aux yeux des bourreaux, dans la figure de cet Autre sur laquelle le commissaire abat son poing... Comment cette grâce n'est-elle jamais donnée à aucun bourreau baptisé? Comment les soldats de la cohorte ne lâchent-ils pas lefouet de laflagellation pour tomber à genoux aux pieds de celui qu'ils ont flagellé? Qui était donc cet homme, cet Espagnol fantasque et courageux, ce médecin philosophe qui avait osé mettre en doute certains dogmes de la Chrétienté et proposer une autre lecture des Ecritures? Qui avait eu la folle ambition de restaurer l'Eglise primitive. Qui avait choisi une autre voie (n'est-ce pas le sens originel du mot grec qui a donné hérésie ?)... Cette monographie ne prétend nullement rivaliser avec les ouvrages de référence ni apporter de révélations; elle se veut l'écho, le plus fidèle possible, de la façon dont se pose, depuis quelques décennies, la Question Servet. Pour cela, une synthèse sur la vie et l'œuvre de Michel Servet était nécessaire ainsi qu'une approche, si modeste fût-elle, de sa pensée théologique: recherche de la cohérence d'une pensée jugée jadis hérétique, et plus proche, pour nos esprits modernes, de nos conceptions de la vérité et de la tolérance. Depuis ce XVIe, si loin et si proche de nous à la fois, depuis que la pensée philosophique a mis la théologie à distance, la réflexion critique permet de resituer Servet dans les turbulences politiques et religieuses de son temps et d'essayer de mieux comprendre les contradictions d'un homme qui s'obstina dans la quête de sa propre vérité. Au risque de ne pas être compris. Au risque de se perdre. Cet ouvrage retrace l'itinéraire de cet homme souffrant qui a beaucoup marché sur les routes de l'Europe de la première moitié du XVIe, sur les routes d'Espagne, d'Italie, d'Allemagne et de France, jusqu'à cette fatale incursjon en Suisse, dans la Cité de Dieu calviniste. Il a suivi sa route. Rien n'a ébranlé sa foi en ce Jésus qui était pour lui, un véritable homme, fait de chair et de sang. Il a été brûlé pour ses idées, comme des centaines d'autres, avant ou après. Un homme de son temps, possédé par la passion de la connaissance, en véritable humaniste de la Renaissance. Un homme qui a fui toute 6

sa vie, qui s'est caché, qui a dissimulé son nom et ses écrits, mais aussi un homme possédé par ce qu'il nomme lui-même le zèle de la vérité. La postérité ne pourra pas comprendre que nous ayons dû retomber dans de pareilles ténèbres après avoir connu la lumière, écrivait Sébastien Castellion, peu après la mort de Michel Servet. Plus de quatre siècles et demi après son exécution, en ces temps d'anathèmes et de fatwas en tous genres, qu'avons-nous compris?

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A travers le temps
Genève,1553.

27 octobre, au début de l'après-midi. Il fait froid. Un bûcher a été dressé sur la colline de Champel. Le corps d'un homme de quarante-deux ans, condamné pour hérésie par le Tribunal civil de Genève, est en train de brûler lentement. Le bois est vert et humide des pluies de la veille. A son flanc droit est attaché un livre que les flammes ont presque entièrement consumé. Le livre maudit d'un martyr de la vérité... Qui connaît vraiment, parmi les badauds qui assistent, transis et terrifiés, à cette cruelle exécution, l'identité de cet homme? Qui est-il? Un siècle plus tard... Londres, 1665. Ville cosmopolite, grouillante de populace. Ville de cafés et de tavernes où coulent à flots la bière et le gin. Ville humide et boueuse de marchands de cochons et d'écailleurs d'huîtres. C'est dans ce cloaque puant et bigarré que s'ouvre, après l'austère Cromwell, le règne de Charles II; une période contrastée de libération sexuelle et de vie intellectuelle foisonnante: Locke, Newton, Milton, Pepys... Dans les bas-fonds embrumés de Westminster-Hall, s'organise tout un trafic d'argent, de bijoux, d'objets d'art et de livres. Après la Guerre de Trente ans, des caisses de livres ont été expédiées en Angleterre depuis l'Allemagne et l'Europe de l'Est. Des milliers d'ouvrages de toutes sortes se retrouvent chez les book-sellers, avides d'en tirer le maximum. C'est dans l'une de ces boutiques que débarque un jour un hongrois, le Comte Daniel Markos Szent-Ivanyi, aristocrate humaniste en quête d'une pièce rare. Il tombe par hasard sur un in-octavo vieux d'un siècle, sans nom d'auteur ni marque d'imprimeur. Son état semble indiquer que le livre a beaucoup voyagé, qu'il a changé de mains à plusieurs

reprises. Szent-Ivanyi le feuillette et le reconnaît immédiatement: il s'agit de la Christianismi Restitutio (Restitution du Christianisme) imprimé en 1553, en France, par un certain Michael Servetus... Comment le sait-il ? Szent-Ivanyi est originaire de Cluj, capitale de la Transylvanie, alors sous domination hongroise. Dès la seconde moitié du XVlème siècle, s'était en effet constituée une Eglise unitarienne dont la Bible, si l'on peut dire, n'était autre que cet ouvrage maudit qui valut à son auteur d'être brûlé vif à Genève, en 1553, à cause de ses idées considérées comme hérétiques. La mémoire de ce livre était tellement forte que plusieurs générations de communautés unitariennes s'y référaient sans l'avoir jamais lu. Et pour cause! Tous les exemplaires de la Christianismi Restitutio avaient été, en principe, détruits ou brûlés... Le Comte rentre chez lui avec le précieux ouvrage acquis pour un prix dérisoire. Il a l'intime conviction qu'il s'agit peut-être d'un exemplaire sauvé des flammes. Mais il n'est pas question de la garder pour lui. Il le donne à son Eglise, à la Congrégation unitarienne de Cluj, celle qui a forgé la foi de son enfance. Le livre est mis en lieu sûr puis oublié1...

L 'histoire de cet homme et de son livre maudit commence en 1511, dans le royaume d'Aragon.

1

D'après

Out oftheflames

de L. et N. Goldstone.

cf Bibliographie.

10

1

Chemins initiatiques 1511- 1534
Uneenfancearagona~e
Au-delà des Pyrénées françaises, passé le col du Somport, le voyageur suit l'antique route des pélerins, des chevaliers qui participèrent à la Reconquista espagnole, desfrancos qui vinrent s'installer comme marchands ou artisans. Il pénètre en Aragon, la tierra nueva de la Haute Vallée de l'Ebre. La route le conduit, après l'aride sierra de Guara, dans la plaine de Huesca, ville construite sur l'emplacement de l'ancienne Osca des Romains, sur les rives de l'Isuela, avec sa belle cathédrale à la tour mudejare octogonale en brique fauve, semblable à un minaret. Plus au sud, après Huesca, le voyageur prendra la route de Lerida, vers le val del Sangre. Avant d'arriver à Lerida, voici le petit bourg de Villanueva de Sijena, sur les bords de l'Alcanadre. La terre est aride, le soleil implacable. C'est là, au centre du village, dans la rue principale, après l'église, que naquit le jeune Miguel Servet. Au procès de Vienne, en 1553, Servet répondra que son nom est Michel de Villeneuve, docteur en médecine, âgé de quarante deux ans, ou environ, natif de Tudelle, au royaume de Navarre. La date de naissance serait donc 1511, mais à Genève, la même année, il déclare qu'il est natif de Villeneuve, au royaume d'Aragon, du diocèse Illerdinois (Lerida) . De son nom, il s'appelle Michel et son surnom Servet, alias Reves, et il est de l'âge de 44ans. Ce qui le ferait naître en 1509... D'autre part, le plus souvent, en France Servet se faisait passer pour Navarrais. Que signifient ces affirmations contradictoires? Les détails de l'affaire permettront

de répondre, mais, sachant qu'il a vécu une partie de sa vie sous un pseudonyme, risquons une hypothèse: Servet avait tout intérêt à jeter le doute sur sa propre identité, d'où cette confusion sur la date et le lieu de naissance. Il faudra attendre les recherches des historiens espagnols2. pour affIrmer avec certitude que la vérité participe des deux assertions de Servet: il est bien né en 1511, peut-être le 29 septembre, jour de la Saint Michel, mais à Villanueva (Villeneuve) de Sijena. Son père Anton est notaire, il ne compte sûrement pas parmi les ricos hombres de la province, mais la famille vit dans l'aisance. Sa mère, Catalina Conesa, est d'origine française. De nombreuses archives font état d'une fratrie importante au nom de Servet alias Reves, qui est peut-être le nom de Catalina. Quant à son frère Jean, prêtre dans les localités proche de Villeneuve, on sait qu'il voyagea offIciellement en Allemagne, vers 1532, peutêtre envoyé par l'Inquisition pour convaincre son frère de revenir au bercail. On sait peu de choses sur l'enfance et l'adolescence de Servet. Son père fut certainement son premier mentor, probablement jusqu'en 1520. On a forgé de nombreuses hypothèses sur les premières années de l'apprentissage du jeune Miguel. Certains ont cru longtemps qu'il avait étudié à l'Université de Saragosse, plus exactement au viejo estudio, peut-être à la demande d'un parent médecin, Ramon Servet. D'autres ont parlé de Huesca, Lerida ou même Barcelone. Pour Arribas Salaberri et Angel Alcalâ3, il est probable qu'il a commencé chez les religieuses du monastère de Sijena, près de chez lui. Il étudia ensuite au vieux monastère castillan de Montearagon, près de Huesca, qui servait de séminaire, comme ses frères Juan et Pedro. C'est probablement là qu'il apprit les rudiments du grec et du latin et peut-être de l'hébreu pour devenir plus tard un éminent trilinguis homo, autrement dit versé dans les trois langues des humanités. C'est peut-être là également qu'il connut un certain Juan de Quintana qui y exerçait les fonctions de prieur et qui fut le promoteur d'une très riche bibliothèque. Miguel y resta jusqu'en 1525, date à laquelle il entra comme page au service du père Quintana qu'il accompagna un peu partout jusqu'en 1529. Un personnage important qui participa à la
2

cf

Ge par A. Alcala, Vol I, p XXIII

12

controverse de Valladolid, en 1527, celle où il fut débattu des écrits d' Erasme. Le jeune Servet était né dans une famille catholique. Son prénom n'avait certainement pas été choisi au hasard, le culte de San Miguel étant très répandu en Espagne. Il fut aussi considérablement influencé par le mouvement mystique des alumbrados, les illuminés. Connaître Dieu, pour eux, c'était connaître l'amour intense de l'âme purifiée par les vertus morales, illuminée par les vertus théologales, perfectionnée par les dons de l'Esprit et les Béatitudes de l'Evangile. Ils rêvaient, eux aussi, comme les Cathares, les Vaudois4, et, au même moment, les Anabaptistes5, d'une chrétienté rénovée, capable de rayonner jusqu'aux confins de la terre. Toute la vie de Servet sera marquée par cette haute exigence philosophique et morale. Servet, comme beaucoup d'étudiants de cette époque, avait une dette énorme envers le Cardinal Ximenes de Cisneros, un austère franciscain qui laissait dépasser son cilice à la hauteur du cou et parcourait l'Espagne pieds nus. C'est lui qui ouvrit une chaire de théologie à l'Université d'Alcala et qui publia une des premières éditions de la Bible en hébreu, en même temps qu'il menait la croisade contre l'Islam. Contradictions d'un esprit élevé qui eut une profonde influence intellectuelle à son époque en instaurant un esprit de libre discussion semblable à celui qui prenait forme, à la même époque, en Italie et en France et qui allait constituer la base de 1'Humanisme. D'autre part, le climat qui régnait à ce moment-là à propos des nouveaux chrétiens d'origine juive a beaucoup influencé Servet. Pour bien comprendre ce contexte, il est nécessaire de remonter le cours du temps. Au début du XIIIèmesiècle, l'Espagne connaît une situation particulière du point de vue religieux: c'est le seul pays d'Europe où, depuis huit siècles, cohabitent les trois grandes communautés religieuses, juive, chrétienne et musulmane; F erdinand III, roi de Castille, n'avait-il pas été surnommé le roi des
3

Cf Ge vol I, p 45. Cf Arribas Salaberri : Miguel Servet concejal. Lerida, 1974. 4 Disciples de Pierre Valdo ou Vaudes (1140-1206), fondateur des Pauvres de Lyon. Ils furent persécutés et massacrés comme hérétiques jusqu'à la fm du 16ème . Notamment dans le Luberon. 5 Cf Répertoire.

13

trois religions? Mais après les Croisades, entre la Chrétienté et l'Islam, l'Espagne avait choisi la Chrétienté. Il ne restait plus des conquêtes de l'Islam, en 1482, que Grenade, et les Maures, étaient systématiquement baptisés (sur ordre de Ximenes de Cisneros). En 1478, le roi Ferdinand d'Aragon cherche à donner à la religion chrétienne une structure de défense et d'attaque sans égale en Europe: il reçoit du pape Sixte IV la permission de réactiver une institution tombée en désuétude depuis cent ans. A savoir celle qui deviendra, six ans plus tard, le Conseil général de la Suprême Inquisition sous la direction du redoutable Thomas de Torquemada. Ce sera le début d'une période trouble de l'histoire espagnole: par crainte, par opportunisme aussi, une foule de Juifs, peu à peu devenus des étrangers jalousés par leurs richesses et leurs influences politiques, et de nombreux Maures se convertissent au catholicisme (on les appelle d'ailleurs conversos). Ils ont le choix entre le baptême ou la mort. Ils répondent par la fuite ou par une acceptation superficielle du christianisme, dissimulant la poursuite secrète de leur religion. De toute façon, ils ne pouvaient accepter ni le dogme de la Trinité ni celui de la divinité du Christ. On les appelait Marranos, Marranes, qui veut dire porcs, et on les méprisait au point que l'injure finit par désigner, en Europe, les Espagnols eux-mêmes. Se répandait alors un peu partout l'idée que les Espagnols ne croyaient pas véritablement au Christ. Luther ne déclara-t-il pas un jour qu'il préférait avoir un Turc pour ennemi qu'un Espagnol pour protecteur ? Entre 1520 et 1530, en pleine période de formation intellectuelle, au moment où l'Inquisition entreprend une féroce chasse aux luthériens considérés comme hérétiques, le jeune Servet a dû être profondément marqué par ce climat d'intolérance et de répression. Sans doute aussi a-t-il, au cours de ces années d'étude et de voyages, découvert d'autres horizons intellectuels: il a, en particulier, lu Erasme grâce à Juan de Quintana qui, comme Ximenes de Cisneros, faisait partie des esprits éclairés de son temps. L'influence d'Erasme en Espagne, à cette époque, était considérable6. Ses commentaires bibliques, son Enchiridion,
6

Cf L'influence d'Erasme sur les œuvres de Michel Servet (bilingue espagnol et anglais)
de Marcos, Institut des études servétiennes, Villanueva de Sijena, 2007.

par Jaume

14

manuel du soldat chrétien, étaient largement diffusés dans les cercles ouverts aux idées nouvelles. Toulouse En 1529 s'ouvre un épisode extrêmement important: le jeune Miguel quitte momentanément le service de Quintana et son père l'envoie étudier le droit à l'Université de Toulouse, la plus réputée d'Europe, lajurisperitorum mater, la mère des experts en droit. A peine quelques jours de marche à dos d'âne pour franchir les Pyrénées au Somport et remonter la vallée de la Garonne jusqu'aux clochers de Saint-Sernin et des Jacobins. Certains pensent que son père l'y a envoyé pour le protéger d'éventuels ennuis avec l'Inquisition qui tissait sa toile un peu partout dans le royaume et devait avoir à l' oeil les réseaux estudiantins où pénétraient sous le manteau les écrits érasmiens et luthériens. Il y a d'autre part le mythe des origines juives de Servet qui revient régulièrement, et devient un des non-dits récurrents des procès de 1553 ; son père, qui n'était pas juif, connaissant l'esprit critique et les lectures de son fils, l'a peut-être envoyé à Toulouse pour lui éviter une assimilation avec les Conversas. Ce n'est pas pour rien, d'ailleurs, qu'au procès de Genève on demandera à Servet s 'il a eu communication, en Aragon, touchant la religion avec les juifs et si son père ou quelque autre de ses prédécesseurs n'a point été juif, et d'autre religion que chrétienne... A quoi Servet répondit par la négative, précisant qu'ils sont chrétiens d'ancienne race, vivant noblement. Quand on sait, par ailleurs, que les mêmes Conversas refusaient le dogme de la Trinité, on mesure la sage précaution du père, d'autant qu'à cette époque, un juriste accompli ne pouvait pas ne pas être aussi un bon catholique, ayant étudié dans la très sainte cité toulousaine. Si Servet était probablement inscrit à la Faculté de Droit, les questions théologiques le passionnaient davantage. La découverte des Saintes Ecritures dans leur pureté et intégralité sera même pour lui une révélation: ... je vous en supplie, relisez mille fois la Bible. Si vous n'avez pas de goût pour cela, vous avez perdu la clé de la connaissance, dira-t-il plus tard. Les livres de Luther, la traduction de la Bible d'Erasme et les Loci Communes de Melanchton circulaient entre les étudiants de l'Université, mais le danger 15

existait aussi en deçà des Pyrénées et le Parlement de Toulouse avait entrepris une féroce répression contre 1'hérésie. Servet, qui découvrait aussi, à ce moment-là, les écrits rabbiniques du Moyenâge, de Maimonide7notamment, devait jouer un rôle important dans cette contestation de l'orthodoxie et faisait partie des suspects. En juin 1532, un décret de l'Inquisition requiert l'arrestation de quarante jitgitift et Miguel de Serveto (il est ainsi cité) figure parmi les premiers nommés. A cette date, il n'était plus à Toulouse, mais ce décret était sans doute rétroactif et visait l'activité des personnes sur les quatre ou cinq dernières années. Sur cette période toulousaine, Servet ne s'est guère étendu au cours de ses procès, disant simplement à Genève qu'il a peu demeuré à Toulouse, y étant envoyé par son père pour étudier aux lois, et que là il prit connaissance avec quelques écoliers de lire à la Sainte-Ecriture et Evangile, ce qu'il n'avait jamais fait auparavant.

Un voyage éducatif
C'est en 1530, en effet, que Servet entre pour la deuxième fois au service de Juan de Quintana. Qui mieux que ce clerc séculier de Huesca, membre des Cortes d'Espagne, pouvait lui assurer sécurité et protection à tous égards? Quintana venait d'être nommé confesseur de Charles-Quint et il devait accompagner celui qui allait être couronné une deuxième fois empereur par Clément VII, à Bologne, le 22 février 1530. Cette réconciliation officielle avec un pape qui vient de passer six mois en prison, au Château SaintAnge, se produit à un tournant de I'histoire européenne: Charles V a compris qu'il fallait sauver la Chrétienté du Turc et de l'Hérétique et il décide de se consacrer à l'Europe. Il ira en personne en Allemagne pour trouver une solution au problème luthérien. C'est à la même époque que le cardinal de Carafa envoie ses espions un peu partout, principalement contre les partisans de Thomas Münzer, les anabaptistes, et que le cardinal Girolamo Aleandro est chargé d'une mission de conciliation avec Erasme, son ancien condisciple de l'atelier d'Aldo Manuzzio, à Venise.
7

Maïmonide (1135-1204): Philosophe et médecin juif né à Cordoue. Chef de la

communauté juive du Caire, il se spécialisa dans l'étude de la Loi. Son Guide des égarés, tentative de conciliation entre foi et raison, influença considérablement l'occident chrétien. Servet le citera une fois dans la Christianismi Restitutio.

16

Depuis longtemps Luther a attiré l'attention sur les excès en tous genres de la papauté et, en particulier, sur le scandaleux trafic des indulgences qui fut à l'origine des 95 thèses, sur ce que Stefan Zweig appellera les exemptions de purgatoire. Luther veut exciser le mal avec l'épée et chasser le véritable Antéchrist qui règne sur Rome. En 1530, Rome est la cible de tous ceux qui n'acceptent pas de dissocier morale et religion. Le temple de Dieu est une Babylone revêtue de pourpre et la Curie est la synagogue de Satan. Rien ne peut justifier la condamnation du pape, comme le dit Erasme dans son dialogue satirique Julius exc/usus a coe/is (Julius interdit à la porte du ciel) : aux questions de Saint Pierre, Jules II répond que le pape ne peut être déposé ni pour meurtre, ni pour fornication ou sodomie, ni pour inceste, ni pour simonie, empoisonnement ou sacrilège... Une plaisanterie connue de l'époque disait en italien: la mattina una messetta, la sera una donnetta ( Le matin une petite messe, le soir une petite femme). . . C'est dans l'Eloge de la Folie qu'Erasme a dressé le tableau le plus féroce de la papauté de cette époque: ... de quelle foule d'agréments et de commodités ne se priveraient pas tout à coup les papes, s'ils allaient s'aviser un jour d'avoir de la sagesse, s'ils avaient seulement un grain de ce sel dont parle Jésus-Christ? A tant de richesses, d'honneurs, de puissance, de victoires, de charges, de dignités, de grâces, d'indulgences, de chevaux, de mulets, de gardes et de voluptés de toute espèce, on verrait succéder tristement les veilles, les jeûnes, les larmes, les prières, les sermons, les études, les soupirs et mille autres misères semblables. Mais que deviendraient tant de scribes, de copistes, de notaires, d'avocats, de promoteurs, de secrétaires, de muletiers, de palefreniers? Toute cette multitude de gens, qui est si onéreuse... si honorable, voulais-je dire, pour la cour de Rome, serait réduite à mourir de faim. Ce serait un grand mal... mais ce qui serait encore bien plus horrible, bien plus abominable, ce serait de vouloir réduire les princes de l'Eglise eux-mêmes, ces véritables lumières du monde, au bâton et à la besace8. Servet entre donc dans une Bologne tout entière alléchée par la perspective de voir un Empereur baiser l'orteil pontifical. Les rues et les places de la cité émilienne sont richement décorées et
8

Cf Eloge de lafoUe in Erasme, Bouquins,

p.80.

17

pavoisées, des arcs de triomphe sont installés avec des inscriptions en lettres d'or, le vin coule à flots des gueules béantes de lions de marbre. Le cortège s'avance, quatre cardinaux portant le pape, protégé par un baldaquin d'or, sous les yeux indignés d'un jeune homme d'à peine vingt ans, tout imbu d'esprit évangélique. Ce spectacle le marquera à tout jamais, à tel point qu' ill' évoquera, des années plus tard, dans un texte célèbre de la Christianismi Restitutio, notamment par sa conclusion: ... de nos propres yeux nous l'avons vu, porté dans la pompe, sur les épaules des princes, faisant avec ses mains le signe de la croix, se faisant adorer le long des rues par le peuple à genoux, si bien que tous ceux qui avaient réussi à baiser ses pieds ou ses pantoufles s'estimaient plus fortunés que le reste et proclamaient qu'ils avaient obtenu nombre d'indulgences grâce auxquelles des années de souffrances infernales leur seraient remises. 0 la plus vile des bêtes, la plus
effrontée des catins9 !

Au cours de ce voyage, Servet a-t-il eu des contacts avec des représentants du courant humaniste ? Avec ceux qui s'opposaient au dogme trinitaire, avec les sociniens, disciples de Lelio Sozzini, comme l'a suggéré Gachet d' Artigny (arguant du fait que, quelques années plus tard, Servet envoya son livre De Trinitatis erroribus en Italie), les précurseurs de l'Unitarisme, les franciscains spirituels, qui prophétisaient la chute de la papauté comme préambule à la restauration du Christianisme et à une nouvelle ère de l'Esprit? At-il seulement eu connaissance de leurs écrits? On n'a malheureusement aucun document qui l'atteste, mais les idées supposées subversives qui allaient lui valoir tant d'ennuis ne sont pas venues par hasard ou par l'opération du Saint-Esprit, c'est le cas de le dire. Il avait déjà, depuis son séjour toulousain, une bonne connaissance des écrits patristiques sur la Trinité, des différentes hérésies condamnées au cours des siècles précédents et il devait certainement être au courant des idées qui circulaient dans l'Italie du Cinquecento, entre palais ecclésiaux, cures romaines et universités padouanes. C'est en Italie que s'achèvent véritablement les années d'initiation de Servet. Par un véritable traumatisme dont il ne se remettra jamais. Commencent alors les années d'errance...
9 CR, p. 462.

18