Michelin Michel, Marius, Marie et les autres...

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De la naissance jusqu'aux formalités d'un décès, Raymond Morge, petit-fils et fils de salariés Michelin, lui même entré dans l'entreprise avant sa vingtième année, nous montre les rouages d'un univers où travailler s'écrivait en lettres capitales.

Publié le : samedi 1 décembre 2007
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EAN13 : 9782336276564
Nombre de pages : 242
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« Allons, mon âme, commence l’entreprise que tu médites depuis si longtemps »
Sénèque

A la mémoire de mes aïeux, Natifs de cette terre d'Auvergne. A mes enfants, à leur descendance, En gage de foi en l’avenir. A mes maîtres, Au sens moral égal à leur savoir

« L'évolution de ma famille fut ainsi sur trois générations : une vie quotidienne de lutte et d’obligation à faire face. Parallèlement à l’entreprise industrielle MICHELIN où s’exerça leur activité professionnelle, chacune d’elles connut épreuves et mutations. Cette longue marche d'un siècle se fit dans la totale transformation des mondes économiques, politiques, socioculturels de notre XXe siècle. Il y a les faits inaltérables dont je porte témoignage. Il y a la mémoire qui parle des sentiments ressurgis des temps passés. Tout ce vécu est gravé à même corps, esprit et cœur »

L'auteur

I L'ADIEU A LA TERRE

De par les monts d'Auvergne, soufflent des vents accourus de tous les horizons. Ils apportent, avec la force des saisons, de multiples senteurs envahissantes: celles qui imprègnent les corps, affinent les caractères, enchantent les âmes et, tourmentent, parfois, les esprits faibles. En raison de l'orientation diverse des vallées, les vents contraires se rejoignent au sommet des cols. Et là, se mélangent les parfums légers venus des prés humides, des sous-bois de sapins, des champs de genêts et des vastes landes de fougères. A la fin de l'automne, les vents se font plus ardents. En cette saison, il faut être au sommet d'une crête pour jouir du fabuleux spectacle qu'offrent les masses de nuages, formées de la brume des torrents fougueux. Il faut les voir avaler les dernières hauteurs de vallées opposées, pour venir se heurter de plein front, folles d'espace et de conquête. Mais, quand souffle l'Écir, en un gigantesque ballet sur fond d'azur infini, se forment d'amples arabesques dont les lignes se croisent, s'entrelacent et s'étreignent, à en mourir d'excès. Quand ces combats font rage dans les hauteurs et que les chênes gémissent sous la contrainte, les fermes des alentours se ramassent sous leur toit de lauze. Elles se mettent, ainsi, dans l'attente du beau jour où ces luttes de démesure s'achèveront, par l'abandon de leurs acteurs, enfin lassés de leurs passions saisonnières. Très tôt ce matin là, Marien, bien campé sur ses jambes, aux muscles noueux comme un cep de gamay, observait, du seuil de sa ferme, le ciel bas de saison. Les nuages gris et noirs filaient vers le puy Chopine, en une course désordonnée dont nul ne savait quand passerait la dernière bourrasque. Une saute de vent frais d'aval lui frappa le visage, glissa le long des rides du cou et s'engouffra dans le col de chemise entrouvert. Il frissonna légèrement. "Encore une journée de froid et de pluie. Diou,

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l'hiver sera rigoureux" se dit-il. Et, secouant ses sabots ferrés d'où quelques brins de paille s'échappèrent, il entra dans la tiédeur de la cuisine. Quelques instants plus tard, il sortit de nouveau serrant de la main droite une lampe à pétrole et tenant à la main gauche, un grand seau de bois à odeur de lait caillé. Il se dirigea tout droit vers l'étable d'où lui parvenait le bruit des chaînes, frottant le bord des mangeoires. A l'intérieur, une fois la porte bien fermée, il distingua, à la lueur du falot, les croupes blanches, tachetées de brun, des trois vaches ferrandaises qui l'attendaient, paisibles comme à l'accoutumée. Là, au chaud, il s'assit sur le tabouret à trois pieds et plaça le cuveau sous le pis de Blanchette, la plus généreuse laitière qui lui restait. Alors, appuyant la tête sur le flanc de l'animal, tandis que les jets de liquide blanc frappaient en cadence le fond du récipient, il se mit à lui parler. C'était un monologue presque inaudible, débité lentement, entrecoupé de longs silences, une sorte de chant monocorde, une complainte venue du fond des âges que la bête semblait comprendre en balançant sa tête de droite et de gauche. Ainsi, à l'aube du jour naissant, s'éternisaient les liens de confiance et de respect que les gens de la terre savent tisser avec leurs bêtes. La traite fut longue, vraiment longue, Marien ayant tant de choses à confier ce matin là, à celle qui allait rester seule à l'étable. A cet instant, pour lui, le temps ne penchait plus vers rien... Quand il revint à la cuisine où flottait une chaude odeur de choux, les quatre enfants finissaient de s'habiller près de la vaste cheminée de pierres de lave. Michèle, la fille aînée, entrant bientôt dans son adolescence, aidait son jeune frère, prénommé également Michel, âgé de juste six ans. Ce dernier, avait encore du mal à fixer son pantalon de velours côtelé, dont les bretelles, par malice, s'entortillaient en tirebouchon. Les deux autres enfants, Marie et Annet, se débrouillaient très bien tout seuls, dans l’exécution de leur toilette, près de l’évier de la souillarde. Sûr que le seau d’eau pouvait être un peu lourd, mais, en y mettant quatre mains, on arrivait, facilement, à le soulever à la bonne hauteur. Avec leurs dix et huit années d'éducation faites à la ferme, ils savaient

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appliquer à la lettre la maxime populaire " Aide-toi, le ciel t'aidera ". Et puis les circonstances dernières leur avaient appris que chaque membre de la famille se devait de prendre en charge sa propre personne. Marien leur fit un large sourire, mais ses yeux exprimaient une peine retenue. « Allez, il est temps de se mettre à table » dit le père de sa voix naturellement forte dont chaque mot était imprégné d'une intonation aux saveurs paysannes ». Alors, tous prirent place autour de la table familiale sur les deux longs bancs, au bois lustré par tant de pantalons de velours et de robes au tissu inusable. Chacun eut droit dans son assiette creuse à deux louchées de soupe, mélange de pommes de terre et de choux. Trois parts de pain brun les accompagnèrent, tranchées par le couteau du père qui n'avait omis de tracer le signe de croix sur la tourte de seigle. La distribution du pain était la fonction sacrée du chef de famille, le privilège incontesté du maître des lieux. Et nul ne se serait avisé de commencer à manger, avant que chacun n'eût reçu son dû : telle était la règle dans nos montagnes. Ce petit déjeuner-là fut pris sans que la moindre parole fût échangée. Une grande tristesse emplissait le regard des enfants, et le père, quant à lui, n'avait à leur offrir que son calme, par des gestes doux et posés. Taïo, le fidèle bleu d'Auvergne, tant de fois emmené à la chasse au lapin de garenne, n'arrêtait pas de tourner autour de ses maîtres. Levant sans cesse le museau, il implorait, du fond de ses yeux foncés, une réponse au pourquoi de ce silence pesant, si inhabituel dans cette maison emplie d'enfants turbulents à l'imagination fertile. Marien, en remettant dans la poche droite de ses braies son inséparable laguiole, signifia, par ce simple geste, que le repas était terminé. Il revint sur le pas de la porte et vit qu'à l'est le ciel s'était bien éclairci : il se dit alors que le meilleur de la journée était déjà pris... Résolument, il retourna à l'étable, détacha Marquise et Pomponette et leur fixa le joug, tenu par les lanières de cuir. Tapant du plat de la main sur leur flanc soyeux, il poussa un « Vo, vo... » que les bêtes refusèrent d'entendre : pour elles c'était l'heure habituelle d'aller au pré et non de porter le joug, annonciateur d'un travail certain.

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Devant leur obstination, il prit l'aiguillon de frêne et leur piquant le haut des cuisses, obligea les deux réfractaires à se diriger vers la grange. Là, le tombereau, chargé d'un bahut pesant mais finement ouvragé et d'une armoire à linge, partie de la dot de la prétendante, fut rapidement attelé. Puis, il y déposa tous les instruments aratoires, sans exception, car tout bon travailleur digne de ce qualificatif, se doit de ne jamais oublier le moindre outil. C'est une question de conscience qui ne souffre pas de dérogation. Dans la cour, les enfants, au visage rosi par l'air vif des Combrailles, attendaient calmement, attentifs aux gestes du père. Ils avaient appris, rien qu'en voyant vivre les gens autour d'eux, que dans les circonstances graves, on devait avoir de la tenue. Ils se tenaient debout, simplement serrés les uns contre les autres pour donner moins de prise au froid matinal. Marie pressait sur sa poitrine une poupée aux couleurs passées, dont les coudes et genoux étaient élimés jusqu'à la paille. Michel, le benjamin, bougeait discrètement la main droite, à la recherche des billes qui, par la poche percée, avaient filé dans la doublure de sa veste. Revenu auprès d'eux, le père déposa avec soin les derniers baluchons de linge sur le lit de paille recouvrant le plancher du tombereau. « Allez, vous pouvez monter » leur dit-il. Alors, les quatre petits grimpèrent à bord, en s'aidant du billot de chêne marqué de fentes profondes. Marien entra une dernière fois dans la cuisine chichement éclairée par l'étroite fenêtre carrée. Son regard parcourut lentement la grande pièce et se posa sur chaque chose : la longue table aux bords polis par les coudes de tant de convives ; le lit des amours dans l'alcôve aux rideaux de mousseline brodée ; la grande cheminée où plusieurs générations s'étaient réchauffé les os, au soir de leurs vieux jours. Par acquis de conscience, il vérifia la bonne fermeture de la fenêtre de la souillarde et de la porte de la cave, d'où montait une odeur acide de pommes vertes. Au droit du seuil de la pièce principale, il se retourna. Tout était rangé, tout était propre : les choses étaient en ordre, il pouvait partir tranquille. Il sortit, tira le verrou de la porte massive faite de ses mains et, se plaçant devant les vaches attelées, il lança un vigoureux « Vo, vo... ». Taïo, agile

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de ses quatre pattes, partit le premier comme à son habitude. L'équipage s'ébranla alors, au pas lent et assuré des deux solides bestiaux. Cette allure lui convenait, car elle était l’évidence même des lois de la nature: devant un long chemin à parcourir, à vouloir forcer le train, la fatigue arrive, toujours trop tôt, par les jambes et le dos. Quand la cour se fut vidée de ses occupants, le coq roux, perché sur le stère de bois de saule, se mit à entonner un chant aux notes aiguës. Tous le ressentirent comme le chant de l'adieu, tant sa force d'expression inhabituelle tenait de l'émotion. Au même instant Mioumiou, le matou au pelage rayé de gris, revenait de sa chasse champêtre et filait vers l'étable. « Ces deux-là ne seront pas du voyage, ils sont plus attachés à la ferme qu'à ses gens, se dit Marien, mais les nouveaux fermiers sauront bien s'occuper d'eux, tout comme ils le feront pour Blanchette ». Le long du chemin empierré, à l'entrée de leur ferme, les proches voisins leur adressèrent le salut de l'amitié et de l'au revoir, en des paroles courtes mais sincères. « Tiens, dit Toinou, un petit en-cas pour la route... et surtout, ménage-toi ». Joignant le geste à la parole, il lui donna un panier d'osier, contenant deux saucissons secs, des tranches de jambon fumé, six œufs et une bouteille de vin rouge. Jeanne vint faire trois “poutous” retentissant à chacun des enfants et leur glissa à l'oreille : « J'y ai également mis des pommes canada, des noix et une crêpe de froment pour chacun de vous ». C'est ainsi que les paysans montrèrent leur solidarité dans l'épreuve que traversait Marien. Ils ne pouvaient guère faire plus, tant ils avaient, euxmêmes, de peine à assurer leur quotidien. Les cailles ne tombaient pas toutes rôties sur ces terres où poussait plus facilement le caillou que le blé de printemps. Aussi en ces lieux nul ne songeait à devenir riche, chacun s'employant, par obligation, à de pas devenir plus pauvre. Le regarder partir seul, en ce matin de froidure, leur faisait naître un sentiment d'échec et de fatalité. Mais que pouvaient-ils faire de plus, tout n'avait-il pas été vécu et dit au cours des derniers mois écoulés? Marien ayant repris sa route d'un pas sûr et résolu, une brusque saute de vent lui enleva son chapeau de feutre noir. Pour le récupérer, il dut revenir quelques pas en arrière. Alors, il regarda une dernière fois les fermes, aux volutes de fumée fuyant au vent mauvais. " Les Richards "

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qu'il s'appelait son hameau : quelques bâtisses, quelques champs, quelques terres d'où chaque fermier tirait juste sa subsistance, en travaillant du lever au coucher du soleil ! Nul ne connaissait les circonstances qui lui avaient valu le choix de ce nom si singulier en ces lieux. Certains prétendaient qu'il révélait simplement l'esprit de dérision que ses habitants savaient manifester à l'occasion. A quelque distance de là, en bordure du bois de sapins qui exhale toujours une forte odeur de résine et de mousse, la route fait un coude: c'est la limite du lieudit, marqué par la borne d'un pré exposé à l'arvers. De là, on peut encore voir la dernière maison des "Richards", en partie cachée par un tilleul qui embaume les soirs d'été. Continuant sa marche sur Saint Georges de Mons dont les premières fermes étaient déjà visibles, Marien ne se retourna pas sur le passé : il allait résolument vers son destin. Seuls les enfants posèrent un regard de regret sur l'étendue du pré d'en bas, les haies de saules aux troncs boursouflés et le petit bois sombre aux sapins élancés. Ils mémorisaient ainsi, dans tout leur jeune être, les dernières images de ce qui avait été leur domaine de jeux, leur enfance insouciante, leur liberté de galopins des collines. Après avoir traversé le bourg et échangé quelques saluts, l'attelage s'arrêta sur le côté gauche de la route, devant le portail du cimetière. Marien entra seul dans le jardin du silence, et se dirigea vers une tombe de terre noire, bien désherbée. Sur la croix en fer forgée, aux multiples et fines ramures, était fixée une petite plaque émaillée, de forme ovale et de couleur blanche, sur laquelle se lisait : " Marie Morge 1857/1887 ". Ici, reposait sa femme, décédée deux ans plus tôt. Marie qu’elle s’était appelée son épouse. Oh, ce prénom n’avait rien d’original dans ces montagnes du massif central. Mais, le culte marial y rythmant l'année liturgique, au son des cloches des églises romanes, il était le plus répandu, car le plus vénéré. Marien avait fait connaissance de Marie Sérange, un soir de Quinze Août, à la fête des Ancizes. Ils s'étaient plu, tout de suite, ayant trouvé l'harmonie dans d'agiles polkas et bourrées ensorcelantes. Et leurs noces avaient été célébrées à Pâques de l'année suivante. En plus d'une bâtisse trapue, faite de granit bleu-gris, et tournée vers les onze heures, le capital apporté à cette date se résumait à quelques lopins de terre, au rendement souvent bien incertain.

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Mais aussi il lui avait donné un nom hérité des ancêtres celtes, ces forgerons des civilisations des champs d’urnes, de Hallstatt et de la Tène, émigrés depuis des millénaires des portes de l’orient aux limites des eaux atlantiques. Par ce nom de “morge” les Celtes farouches (un roi Morge, établi en Calabre, n’avait-il pas envahit la Sicile avec l’aide des Sicules, mille ans avant notre ère ?) puis leurs descendants moustachus et cueilleurs de gui, désignaient la limite, la frontière d'un territoire bordé par un cours d’eau. Et depuis ces temps lointains, ce mot situait, également, les "Marches" régions intermédiaires longeant bien des contrées. Mais, surtout, au plus proche de sa maison, coulait la Morge, rivière à truites fario, se jetant dans l’Allier, à bien des lieues de là au sortir de Maringues. Avec Marie, femme belle, dévouée et travailleuse, il avait passé douze belles années de vie commune ; elle lui avait donné quatre enfants, non seulement agiles et vigoureux, mais pas bêtes pour deux sous. Par la conséquence néfaste d'une maladie brutale, elle avait quitté sa maisonnée et le monde, par une nuit tout étoilée d'un printemps pourtant plein de promesses. De l'autre côté du mur de cette terre de repos, lui parvinrent les quelques paroles calmes et douces qu'échangeaient les enfants : c'était une musique de voix paisibles et familières. Au pied de la tombe, sa pensée voyageait dans les souvenirs de son proche passé, mais ces voix-là lui parlaient de son avenir. Alors, il murmura son dernier vœu :«Que le Bon Dieu lui repose sa pauvre âme ». Il se signa, revint sur ses pas, et ferma la grille qui rendit un son métallique. Il s'arrêta quelques secondes devant les bestiaux dont les nasaux soufflaient de légères vapeurs blanches. De la manche droite de sa veste de toile, il s'essuya machinalement les yeux. Il ne pleurait pas, non certes pas. L'homme des montagnes ne peut pas manifester le moindre signe de chagrin trop lourd à supporter : il serre les mâchoires et va son chemin! C'est ainsi que faisaient les aïeux. Ses yeux avaient eu simplement un moment de faiblesse, comme tout un chacun en a parfois. Estimant qu'il ne pouvait reprendre sa marche sans un petit réconfort, il tira d'une poche de sa veste de toile noire une blague à tabac, au cuir plissé et brillant. Roulant l'herbe à Nicot entre ses doigts rugueux et

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craquelés, dans un papier fin à la couleur blanc jauni, il jeta un coup d’œil sur le mur du cimetière et, toujours prompt à juger un travail, l'estima bien maçonné. Allumant la cigarette de gris avec son briquet gravé de fleurs sauvages, il aspira une longue bouffée. Rejetant lentement la fumée, il ressentit un grand bien, un très grand bien. Il se pencha alors vers Taïo et lui glissa lentement la main entre les oreilles. Puis, avec un regard complice et amical posé sur les enfants, il dit : « Maintenant, il faut y aller ». Et Taïo qui comprenait tout, se dressa, posa ses pattes antérieures sur le pantalon et lui lécha la main. Appuyé par un coup d'aiguillon, un nouvel et déterminé « Vo, vo... », donna l'ordre du départ définitif. A une lieue de là, il dépassa deux scieurs de long qui s'activaient à l'ouvrage. Bien placé sur le billot et à l'aise dans sa posture, le chevrier poussait une lame de scie qui brillait au frottement. Son compagnon du dessous, le renard, lui répondait du mieux, en une cadence régulière. Ce dernier, un peu trop grand de taille pour passer droit sous le tronc, recevait moult sciure sur le visage, malgré la protection de son feutre au large bord. Ils se saluèrent cordialement, mais aucun n'arrêta sa tâche : le jour n'était pas arrivé à l'heure du parler. Quelques kilomètres plus hauts, la route franchissait la chaîne des monts Dômes. A cet endroit, la bise, en cette saison, tourmentait arbres et gens. Au passage du col, devait ainsi s'ajouter la souffrance des corps à la peine des cœurs. Pour eux, il était écrit que la brisure des liens du passé n'aurait lieu que dans l'affliction. C'est ainsi que Marien, "rude homme faisant son chemin droit" comme on le dit en ces lieux, quitta à la force de l'âge ses champs, sa ferme et son village. Cela se fit dans un déchirement total de son être, si profondément attaché au culte de la terre. Cependant, une forte espérance en une vie meilleure l'habitait. Après la disparition de Marie, durant des mois, il avait fait face à sa double charge d'exploitant agricole et de chef de famille, aidé à l'occasion par quelques personnes de bonne volonté. Il avait répondu au mieux aux exigences de la ferme, œuvrant dès l'heure des matines à celle des complies. Mais le temps lui avait manqué pour éduquer et choyer à souhait les galopins. Il s'en était bien rendu compte au travers de quelques

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négligences... Surtout, il avait senti que leur affection réciproque s'altérait, au fil des jours chargés de travail. Un homme seul ne peut tout faire quand trop c'est trop. Sa conscience le travaillait souvent à ce sujet : que faire quand on veut vivre dignement de ses bras et garder la responsabilité de l'éducation de ses enfants ? Depuis plusieurs mois, il avait bien une solution qui voyageait dans sa tête. Mais sa mise en pratique demandait mûre réflexion, conscient qu'il était des bouleversements qu'elle engendrait. Sa décision fut prise à la fin des travaux d'automne. En ce jour de frimas elle se concrétisait, par un attelage avançant à bon train sur la route menant à Châtel Guyon. Arrivé à Loubeyrat, il quitta la route et s'arrêta devant une grande bâtisse, située juste à côté de l'église. C'était la maison des Sœurs Infirmières des Campagnes. Il tira la cloche. « Alors, père Marien, vous vous êtes enfin décidé à venir rejoindre notre communauté ! ... » lui dit la Mère Supérieure. - Ma Mère, il fallait que je mette un peu d'ordre dans mon esprit, et que les enfants soient prêts à comprendre le pourquoi des choses... » répondit Marien. - Enfin, vous êtes là... Mais, tout ce petit monde doit avoir faim ! Allons au réfectoire, et nous parlerons de l'avenir demain matin. Rien ne presse pour l'instant ! » Sur ces dernières paroles si bien venues, toute la troupe se dirigea, sans hésitation, vers les cuisines, Taïo n'étant pas en reste. Dans le long couloir qui y menait, la Mère Supérieure s'approcha de Marien et lui dit presque en confidence: « Nous sommes bien contentes de vous accueillir ! Dieu sait que nous avons du travail à vous donner, tant il y a à faire au jardin, dans les bâtiments, à l'écurie. Et puis, l'hiver vous accompagnerez souvent les Sœurs Infirmières dans leurs tournées pour soigner les malades, car, aux jours de forte neige, il faudra bien être deux pour franchir les congères! »

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C'est ainsi qu'à l'automne 1889, mon arrière-grand-père paternel entra au service des Sœurs de Loubeyrat. C'était l'année où Gustave Eiffel construisait sa tour sur le Champs de Mars, monument qu'Emile Zola et ses amis contestaient dans le journal " Le Temps ". C’était, aussi, l’année où Henri Bergson, enseignant de philosophie au Lycée Blaise Pascal de Clermont Ferrand, pendant cinq ans, publiait son " Essai sur les Données immédiates de la Conscience ". Au même moment, Camille Pissarro posait son regard sur la société industrielle de l’époque, en peignant les " Turpitudes sociales ". Par ce tableau, l’artiste révélait la fragilité des êtres et de leurs acquis, dans un monde en pleine révolution technique, et dans un bouleversement total des mentalités. Mais, de son côté, le monde ouvrier lucide quant à sa fragilité dans l’isolement, prenait conscience de sa force dans l’union. C’est ainsi que cette même année, se fondait la IxIème Internationale. Elle prônait la solidarité, par la fraternité entre les travailleurs de tous les pays. Malheureusement, malgré son appel à briser les frontières par le rassemblement, elle ne parviendrait pas à neutraliser les tendances nationalistes exaltées, enracinées au sein des états européens. Marien n’avait qu’une vague idée de tous ces événements qui arrivaient, bien atténués, en ces lieux. Pour lui, le primordial, était d’avoir trouvé le salut de ses enfants et la paix de l’esprit. Mais, en prenant cette décision capitale, il coupait les liens ancestraux de la famille avec la terre. Sans le savoir, il ouvrait une nouvelle voie à sa descendance: une destiné liée à la pratique des techniques et à leur évolution Son fils Michel, mon futur grand-père paternel, sera, par nécessité des temps, la première génération à oeuvrer à la marche de la société industrielle. En la circonstance, elle se déroulera au sein de l’Entreprise Michelin. En se chargeant des travaux de la collectivité, Marien devint l'homme de confiance du couvent, s’activant dans tous les domaines. Certes, toutes ces Sœurs réunies, en plus de leurs connaissances médicales, assemblaient bien d’autres qualifications, mais les travaux du bois, du

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fer, et de la pierre, ne pouvaient être entrepris que par la main experte d’un homme. Comme ses enfants bénéficiaient de la sollicitude de chaque personne du couvent, et que l’école de la Communauté assurait leur instruction jusqu’au Certificat d’Etudes Primaires, l’homme originaire des Richards comprit, très vite, que sa décision avait été judicieuse. Aussi, avec vaillance, voua-t-il tout son temps à leur Congrégation. C'est pourquoi les paysans de la région le baptisèrent pour le reste de ses jours " Marien la Sœur ‘’. Aucun d’entre eux ne manquait de lui dire, avec un clin d’œil qui se voulait complice, lorsqu'ils le croisaient sur leur chemin: « Alors Marien, on s'en occupe toujours bien des Petites Sœurs? Sacré veinard, va! » Lui ne répondait pas à l'allusion coquine. Simplement, il riait, tout comme eux. C'était un sous-entendu facile, mais il fallait bien laisser les plaisanteries égayer les journées de labeur! Et Dieu sait que les histoires drôles se rencontraient à chaque coin de ferme ou de champ, l’imagination paysanne étant sans limite pour la cocasserie et la saveur. Aussi, à la simple jouissance de tous ces biens venus du ciel, des Sœurs et des paysans, eut-il une vie sereine, bien que la présence d’une compagne lui ait manqué fortement. Dans les dernières années de sa vie, peu à peu, Marien perdit la vue. Et la médecine ne put apporter de solution à sa cécité. Alors, dans le jardin du couvent et à ses abords, ses journées se passèrent à humer les odeurs des saisons, à écouter les cris des oiseaux de passage, et à sentir, sur la peau, le souffle des brises de saison. Puis vinrent les interminables heures de souvenirs, de réflexion, de recueillement, propres à l’esprit de l’âge, et à l’inactivité subie. Ses moments là, venant de jour comme de nuit, il les accueillait avec sérénité, assis sur le banc de pierre de lave ou couché dans la chambre blanche, au meublé sobre et suffisant. Ses ultimes joies, en son monde d’alors, étaient des plus simples. Les plus profondément goûtées, furent les promenades dans les hameaux d’alentours, à bord de l’attelage, mené par l’une des Sœurs. Cela faisait

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partie d’un rituel: aux jours où le soleil se faisait doux, lorsqu’elles sentaient Marien à peu près d’aplomb, elles n’hésitaient pas à l’emmener dans leurs tournées de visites aux malades. Ses yeux étaient éteints, mais son esprit qui sentait tout, lui décrivait, par les mouvements de la carriole, chaque lieu où passait l’équipage. S’il ne voyait plus les visages vieillissant de ces paysans, côtoyés pendant des décennies, il reconnaissait, sans erreur aucune, leur voix qui gardaient toute leur fraîcheur. Sur ces rencontres, aux aspects parfois surprenants, voire comiques, il se complaisait, sur le chemin du retour, à faire quelques remarques pertinentes, ou commentaires appropriés. Et, ses réflexions idoines, prononcées dans la langue imagée du patois du lieu, faisaient éclater de rire la Sœur de service. Aussi, cette dernière ne manquait-elle pas de les répéter, dans leur version originale, aux autres membres du couvent. Comme chacun était avide de nouvelles fraîches, ses histoires faisaient le tour de toutes les pièces et chambrées, depuis les cellules des novices jusqu’aux salles des malades hospitalisés, en passant par les dortoirs des anciens, à la retraite paisible. Ces sorties, au pas tranquille de la jument, étaient, donc, une bouffée d’air frais et d’optimisme, non seulement pour Marien, mais pour tout le monde, vacant au sein de la collectivité. Ces ballades d’assistance, il les considérait, surtout, comme un cadeau, une sorte de récompense que l’Ordre des Religieuses Infirmières lui offrait, en remerciement de ses années de service. Du moins, le ressentait-il comme cela, bien que nul ne le lui eût laissé supposer. Et cette marque de reconnaissance, fut, au terme de sa vie terrestre, la grande allégresse de son cœur. Au cimetière de Loubeyrat, il y a une tombe avec une plaque de marbre noir sur laquelle est écrit: " Marien Morge 1853 - 1935 " Elle touche le carré des Sœurs: il leur reste attaché à jamais. Aux jours du début du nouveau siècle, les quatre enfants, ayant grandi en tailles et en connaissances, trouvèrent leurs voies, choisies ou conseillées qui les menèrent, plus tard, à leurs responsabilités d’adultes. Vinrent, donc, les temps de la séparation. Michèle, la fille aînée, se fit religieuse sous le nom de Sœur Marie Augustine. Elle consacra toute sa vie aux souffrants, dirigeant pendant

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quarante ans la communauté de Randan, dans une maison équipée pour soigner et opérer les malades de la région. Son corps repose à Loubeyrat, à quelques mètres de celui de son père. Marie et Annet se marièrent, tour à tour, et fondèrent une famille dont les descendants s'établirent en Auvergne, sous les noms de Faye, Montagnier et Michon. Lorsque Michel, le benjamin de la famille, approcha de ses années d’adolescence, son avenir immédiat devint la préoccupation de la Mère Supérieure. Elle s’entretint, alors, de son souci, avec Marien. Lui expliquant que la Communauté estimait la présence d’un seul homme suffisante, en ces lieux, le temps était venu d’agir avant qu’un nouvel Adam n’émerge, en son sein. L’argument ayant son poids, il fut donc décidé de lui trouver un point de chute, sans trop tarder. Comme Michel était habile aux travaux de jardinage, on trouva à le placer chez un exploitant agricole de bonne réputation, bien connu de Marien et de la Congrégation. Ainsi, mon grand-père quitta, très jeune, le calme bourg de Loubeyrat, pour s’ouvrir au monde du travail, au village de Ménétrol, près de Riom. Le changement de milieu et de mode de vie fut extrêmement dur pour sa jeune personne. Les belles années passées chez les Sœurs s’étaient déroulées au sein d’un cocon où tout était fourni, dans une protection totale. D’un jour à l’autre, il dut gagner son pain et son hébergement sous la coupe d’un patron, ferme et exigeant. Par ce comportement, le fermier du lieu ne sortait pas des usages du monde rural. Il en était même typique. La vie étant difficile pour tout le monde, nul n’admettait de nourrir ce qui était alors considéré comme un parasite : la bouche inutile. Aussi, dès qu’un enfant pouvait être productif, on exigeait de lui qu’il justifia le pain reçu. Ce pourquoi Michel dut se soumettre à la loi de son nouveau milieu. Mais, il faut dire que, dans l’esprit de l’époque, les très jeunes commis de ferme, en plus d’être corvéables en toute occasion, étaient, fréquemment, l’objet de railleries, voire parfois de vexations stupides, de la part du personnel de tout domaine, grand ou petit. Ces gens n’étaient ni plus

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méchants ni meilleurs que les hommes d’aujourd’hui, mais les mœurs du temps voulaient que l’on profite et se moque de l’inexpérience du dernier arrivant. De plus, comme il avait été élevé par les Sœurs, on portait attention à sa situation d’enfant « recueilli », c’est-à-dire porteur d’une sorte d’imperfection atavique. Durement, alors, étaient traités les pupilles placés par l’Assistance chez les paysans: l’enfant orphelin, sans défense aucune, était rangé d’office dans une sous classe, car marqué d’une tache manifeste, indélébile, avant l’atteinte de l’âge adulte. Heureusement, pour Michel, son cas était différent : il avait, pour lui, la proximité de son père et des religieuses. Mais, surtout, dès son arrivée à la ferme, il eut un atout primordial pour l’époque : il savait lire, écrire et compter ! Quand le fermier rapportait un journal ou un magasine quelconque, à son retour du marché de Riom, Michel ne manquait pas d’être sollicité par les uns et les autres, friands qu’ils étaient de nouvelles, indéchiffrables par leurs yeux d’ignorants. De plus, comme il prouva, au reçu des factures, qu’il pouvait compter vite et bien, son patron décida de l’emmener, systématiquement, avec lui, aux marchés et aux foires de la région. Et, c'est ainsi qu'il découvrit la grande sous-préfecture du Puy de Dôme : Riom, la Belle Endormie, ville située à la frontière des patois issus des langues d’Oc et d’Oïl, là où se rejoignaient la justice des Baillis du Nord et celle des Sénéchaux du Sud. La ville de Riom, connue à l'époque gallo-romaine sous le nom de Vicus Ricomagensi, était devenue, au Moyen Age, la capitale administrative des terres du Duché d'Auvergne. Elle avait atteint sa notoriété, lorsque Jean de Berry, fils du roi Jean le Bon, en fit sa résidence préférée. A la Renaissance, établie comme siège des juridictions royales, elle s'était embellie de belles demeures et hôtels particuliers qui lui avaient valu une autre appellation plus conforme à son image : " Riom le Beau ". Malgré les vicissitudes des temps, la ville conservait toujours, en ce début de siècle, sa fonction judiciaire, et gardait son attrait pour les gens de la Limagne et des Combrailles.

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