Missions humanitaires au Kurdistan et en Afrique Noire

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Après sa retraite professionnelle, le Docteur Paul Fourrier a effectué 13 missions humanitaires dont il nous rapporte le journal de bord de chirurgien. Dans la première partie de ses récits, l'auteur évoque ses 9 missions au Kurdistan irakien, auprès d'une faction de Kurdes iraniens irrédentistes en pleine guérilla contre le régime, et l'organisation rationnelle et efficace des équipes chirurgicales. Contraste avec la 2° partie, les missions en Afrique Noire, où sévissent de sanglantes guerres ethniques qui rendent toute tentative d'organisation vaine.
Publié le : mardi 1 février 2005
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EAN13 : 9782296385047
Nombre de pages : 205
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Missions humanitaires au Kurdistan et en Mrique noire

Docteur Paul Fourrier

Missions

humanitaires

au Kurdistan et en Afrique noire ~d'un~

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

cgL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7705-8 EAN : 9782747577052

À Claire, À la mémoire du professeur André Sicard dont les précieux conseils et l'amitié m'ont conduit à rédiger ces mémoires. À toutes celles et ceux qui, avec le même enthousiasme, ont vécu comme moi ce temps des missions.

La chirurgie bien comprise n'est pas qu'un acte. Elle invite à cette pointe de philosophie sans laquelle, comme toute technique, elle resterait sans âme. (Extrait d'une paraphrase de Gilbert Mathieu)

Dans les pages qui suivent, j'ai rapporté ce qui ressortait directement des notes prises au cours des jours ainsi passés. Elles ne traduisent peut-être pas complètement comment une telle expérience modifie dans l'esprit et le cœur la façon de comprendre le monde, aussi bien celui qui est proche que celui qui est loin de nous. Que le lecteur veuille bien me le pardonner!. ..

Première partie:

le Kurdistan

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a nuit était tombée depuis plusieurs heures. Les phares de la voiture où nous avions pris place, Yves et moi, éclairaient la neige dont les flocons serrés tombaient de plus en plus. Le chauffeur, dans un anglais incertain, nous avait fait comprendre que nous devions bientôt nous arrêter pour passer la nuit. Où et comment? Nous n'en avions aucune idée. Mais bientôt des maisons de plus en plus nombreuses le long de la route nous montraient que nous arrivions dans une ville plutôt que dans un village, sentiment renforcé à la vue de grands panneaux à la gloire de Saddam Hussein.Après un trajet par des rues et des chemins de terre où tout était nouveau pour nous, curieux de connaître un pays si loin du nôtre, avec un côté à la fois surprenant et un peu angoissant dans la nuit, la voiture s'était arrêtée devant une maison basse visiblement gardée par trois ou quatre hommes en uniforme et porteurs chacun d'une kalachnikov. À l'évidence le chauffeur leur était familier et nous étions attendus, car on nous avait fait aussitôt entrer avec nos bagages dans une salle relativement petite occupée par une douzaine d'hommes, quelques-uns uns assis, les autres couchés. Au fond de la salle, debout devant un bureau, un homme un peu corpulent, également en uniforme, était sans doute leur chef; posés devant lui un téléphone et, ce qui nous avait impressionnés, un gros revolver.

L

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Il était 23 heures, il n'était plus question de manger. Un des hommes, qui s'exprimait correctement en français, nous avait expliqué qu'en raison de la neige la suite de notre voyage se ferait le lendemain. Comme nous étions fatigués, nous ne demandions qu'à dormir. TIne nous restait qu'à nous coucher comme ceux qui dormaient déjà plus ou moins. Il n'y avait ni lits, ni couchettes. Les hommes étaient allongés sur le parquet de la salle, enveloppés dans une couverture de grosse laine. Couché dans le sac de couchage que j'avais emmené, je me trouvais serré entre Yves à ma droite et sur ma gauche un homme qui dormait dans ce même uniforme que j'avais aperçu sur les gardes dehors. Nous étions tellement serrés dans cette salle que je devais de temps en temps disputer mon territoire à coups de genou à ce voisin. Heureusement la salle était bien chauffée car il gelait dehors. Parfois dans la nuit le téléphone sonnait et l'homme au revolver répondait dans sa langue d'une voix assourdie... Nous étions le 15 janvier 1988. Cet endroit inconnu de

moi, où j'allais passer ma première nuit « d'expatrié» c'était
Suleynianiah, importante ville du Kurdistan irakien, située au nord-ouest de l'Irak. Non loin de là se trouvait l'hôpital pour

lequel comme chirurgien, je venais de partir en « mission»
pour une période de deux mois, sans rien savoir d'autre que son nom :AZADI! Ainsi avait commencé la première de mes missions humanitaires. .. C'était en 1938, dès le début de mes études médicales à Strasbourg que j'avais ressenti cette vocation: aller auprès de populations déshéritées, privées d'aide, de moyens et de soins. Vocation qui m'avait été révélée à la lecture du livre

du déjà célèbre Docteur Schweitzer

«

À l'orée de la forêt

vierge ». Mais du fait de la guerre 39-45, mon début de carrière fut un peu compliqué. Après les trois premières années d'études à la faculté de médecine de Strasbourg où j'habitais alors, j'avais été comme toute ma famille, expulsé de cette ville en juin 1940, (j'avais été médecin auxiliaire pendant la courte guerre en France). Cette expulsion s'était accompagnée de la perte de tous les documents de travail accumulés au cours de ces études, en particulier dans 8

l'optique de la préparation au concours d'internat alors que, particulièrement travailleur, j'avais été reçu très aisément au concours d'externat. C'est d'ailleurs ce qui m'avait permis de choisir ma voie en prenant un poste d'externe dans le service du célèbre Professeur Leriche. La découverte de la chirurgie auprès d'un maître qui brillait par son intelligence, ses idées novatrices dans divers domaines de la chirurgie (ce qui attirait autour de lui des chirurgiens du monde entier désireux de se familiariser avec ce qui, à l'époque, était nouveau), ainsi que la présence de son agrégé, le Professeur Fontaine, bourreau de travail dans un service de quelque trois cents lits, m'avaient enthousiasmé. Non seulement j'effectuais le travail normal correspondant à mes fonctions mais la journée terminée, il n'était pas rare que je retourne le soir dans le service pour assister aux consultations du Professeur Fontaine qui commençant vers 20 heures, se poursuivaient régulièrement au-delà de minuit! Impensable actuellement... Après l'armistice, il m'avait donc fallu trouver où poursuivre mes études. La proximité de ma famille qui s'était « repliée» à Vichy et surtout la réputation de la faculté de médecine de Lyon, où existait d'ailleurs une équivalence de l'externat avec celui de Strasbourg, m'avaient fait choisir d'aller me fIXer entre Rhône et Saône. C'est donc là que j'allais devenir interne des Hôpitaux puis chef de clinique chirurgicale. Dans la perspective ensuite d'une carrière intéressante à Clermont-Ferrand dans ma spécialité de traumatologie orthopédie, j'avais (toujours par concours) obtenu un poste d'assistant, puis peu après de chirurgien des Hôpitaux, chef de service; enfm plus tard, celui d'agrégé de traumatologie orthopédie pour être finalement nommé professeur titulaire à la faculté de médecine. L'intérêt essentiel n'étant pas le titre mais les fonctions d'enseignant et de formateur pour les générations montantes... Ce qui était pour moi comme une seconde nature. Parallèlement, marié, j'avais eu quatre enfants. Le décès brutal de mon épouse alors que mes deux dernières filles étaient encore jeunes, m'avait amené à me remarier en 1967 avec Claire, jolie et jeune femme dont les multiples qualités 9

de rigueur et d'équilibre, de fmesse d'analyse et de jugement, alliées à un caractère ouvert et souriant m'ont comblé. Ce fut ainsi, grâce à sa compréhension, acceptant l'idée d'une séparation temporaire (mes quatre filles avaient leur situation bien en main), que j'avais pu prendre la décision de partir en mission. Au surplus, j'étais d'une génération où la formation chirurgicale avait été polyvalente avec un apprentissage des techniques essentielles nécessaires au traitement de la plupart des affections relevant des disciplines les plus variées: chirurgie abdominale viscérale; traumatologie et orthopédie de l'enfant et de l'adulte; gynécologie et obstétrique; un peu d'anesthésie et réanimation. Ma carrière hospitalière m'avait en outre amené à me spécialiser dans le domaine de la chirurgie plastique et réparatrice; de la chirurgie des nerfs périphériques ; de la chirurgie de la main et même d'un peu de la chirurgie vasculaire des membres. C'est dire qu'en dehors de quelques spécialités qui restaient mes points faibles mais où, en cas de nécessité je pouvais faire face aux urgences, on pouvait me considérer comme polyvalent. Ce qui correspondait bien au profil recherché pour le type de mission pour laquelle j'avais été engagé: être en mesure de traiter et opérer, sans aucune possibilité de relais proche, aussi bien d'éventuels blessés que les affections diverses de toute une population environnante. J'avais à l'époque 69 ans, mais assez sportif, je me sentais en parfaite forme et la perspective de reprendre très temporairement - du moins je le croyais - une activité chirurgicale que ma mise à la retraite venait d'interrompre et que j'adorais, me réjouissait même si elle devait s'exercer dans des conditions autrement différentes... Un détail encore, non sans importance: si je n'avais rien dû débourser pour mon voyage et mon séjour, j'étais pour toute cette période de deux mois totalement bénévole, sans aucune rétribution. Cela ne me posait pas de problème. Il en allait sans doute autrement pour tous ceux qui interrompaient leur travail salarié ou rémunéré pendant une période plus ou moins longue pendant laquelle ils devaient prendre un congé. Certains profitaient d'une période de 10

vacances: c'était justement le cas d'Yves qui, inflfmier en activité à Digne-les-Bains, partait pendant une période de congé annuel. D'autres avaient parfois la chance de travailler en temps normal avec un associé qui assurait pendant leur absence la permanence d'une activité rémunératrice. Il était néanmoins arrivé que certains expatriés sacrifient délibérément une période de gain mensuel pour remplir, toujours dans l'enthousiasme, leur activité humanitaire. C'est pourquoi, dans les années qui allaient suivre, une certaine rémunération sous forme de per diem allouée aux expatriés dès leur deuxième période de mission, devait compenser en partie au moins, mais légitimement, le manque à gagner pour la durée de l'engagement humanitaire. Petite fissure, sans doute légitime, dans le bénévolat pur des débuts! J'étais donc ce jour-là à Suleymaniah. Quelques mois auparavant, par l'intermédiaire d'un confrère et ami, chirurgien à Annecy, le Dr Herlemont qui avait lui-même été en mission à Azadi, j'avais pris contact avec l'AMI (Aide médicale internationale), ONG discrète mais très active, qui envoyait des expatriés un peu partout à travers le monde en particulier en Extrême-Orient, en Mghanistan, mais aussi au Kurdistan irakien où se trouvait Azadi. Ce lieu et son hôpital avaient toute une histoire qui mérite d'être rappelée: chacun sait que les Kurdes représentant environ trente millions d'habitants ayant une culture commune, peuplent le Kurdistan, région géographique partagée entre Iran, Irak, Turquie et Syrie. Après la guerre 14-18,

bafouant leur propre

«

Traité de Sèvres» qui accordait aux

Kurdes une autonomie territoriale, les Alliés revenant sur leur engagement avaient maintenu la situation antérieure qui faisait des Kurdes des citoyens ordinaires de la nation respective où ils se trouvaient. Seuls les Kurdes irakiens avaient obtenu néanmoins une certaine reconnaissance de leur particularisme culturel et linguistique. Les Kurdes iraniens au contraire, surtout après la très éphémère République de Mahabad, après 1918, s'étaient très vite heurtés à l'intransigeance de leur gouvernement et s'étaient trouvés en butte à de brutales mesures de répression.Au point que certains, autour d'un chef charismatique, Il

Abdul Rahman Ghassemlou s'étaient regroupés dans la région montagneuse proche de la frontière d'avec l'Irak, pour y mener une véritable lutte armée pour la reconnaissance d'une certaine indépendance culturelle et politique. Avec des hommes qui étaient de véritables combattants - les «pesbmergas» - toute une population civile s'était réfugiée dans une sorte de camp, démuni en particulier de toute aide médicale. C'était Kouchner qui le premier, avec quelques amis, s'était porté au secours de ces Kurdes, organisant des centres de soins et d'interventions sous des tentes, en pleine montagne, soignant malades et blessés... Pour bien comprendre l'évolution de cette situation, il convient de rappeler quelle fût l'évolution politique entre Irak et Iran après 1978 :en Iran ce fut la révolution qui vit la chute de l'empereur avec la prise du pouvoir de Khomeny

et le régime islamique « dur ».Époque marquée par une mise
à la porte humiliante des Américains présents et jusqu'alors influents dans le pays, ainsi que par l'élimination au moins étendue de tout ce qui composait l'état-major de l'armée fidèle à l'ancien régime. En Irak, Saddam Hussein s'étant emparé du pouvoir en éliminant tout ce qui pouvait lui porter ombrage, se voyait chef de ftie du monde arabe... En même temps, de nombreux pays dont en premier lieu les États-Unis, désireux de prendre une revanche sur le nouveau régime iranien, mais aussi des pays d'Europe dont la France d'ailleurs, confortaient l'armement de l'Irak afm d'équilibrer (!) un Iran inquiétant... Dès lors, convaincu de sa supériorité militaire et sous un prétexte mineur, Saddam Hussein déclara la guerre en 1980 à l'Iran, escomptant une victoire rapide. Se produisit alors l'effort inattendu de tout le peuple iranien, galvanisé par sa révolution qui réussit au prix de combats désespérés et sanglants à résister à l'envahisseur. En sorte qu'après huit années de combats, et probablement un million de morts, Saddam Hussein demanda la fm de cette guerre au résultat toujours incertain, obtenant une cessation tout juste honorable des hostilités. Ce qui lui permit de sauver les apparences et son pouvoir. Non sans avoir révélé à cette occasion qu'il détenait bien,

à l'époque, des armes « de destruction massive ».En effet, au
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moment où sa situation militaire semblait parfois difficile lors des combats entre les deux armées, certaines populations kurdes irakiennes proches de la frontière, s'étaient probablement montrées un peu trop volontiers prêtes à accueillir une armée iranienne qu'elles croyaient sans doute bientôt victorieuse. Pour se venger de ce qu'il considérait comme une trahison, Saddam Hussein avait alors ordonné le bombardement de ces populations par des armes chimiques qui allaient provoquer dans cette région du Kurdistan la mort d'environ huit mille civils et en particulier à Halabja, ville désormais tristement célèbre, où périrent en quelques heures cinq mille hommes, femmes et enfants... Par ailleurs, les hostilités ayant pris fm entre Iran et Irak, et sous la pression de plus en plus forte de l'armée et de la police iranienne, toute la population kurde iranienne « irrédentiste» qui s'était regroupée près de la frontière avec les peshmergas avait dû se réfugier en Irak, à côté de la frontière iranienne, avec l'accord bienveillant de Saddam Hussein tout heureux de jouer un tour à ses ennemis de la veille. C'était finalement tout près de cette frontière, sur une sorte de petit plateau à flanc de montagne, que tous ces réfugiés étaient venus se frxer, débordant parfois sur des villages voisins et des terres plus ou moins cultivées et qu'un véritable camp militaire s'était organisé, construisant et équipant l'hôpital d'Azadi :mot qui veut dire « liberté» en kurde. Après Kouchner, au fll des années, des équipes de médecins, chirurgiens, inftrmiers s'étaient succédées presque régulièrement pour donner des soins aux Kurdes d'Azadi. Rien de tout cela n'aurait pu avoir lieu sans l'immense aura de Ghassemlou, fondateur du PDKI (parti démocratique kurde iranien) dont il était le secrétaire général, en pratique le chef incontesté, secondé par toute une organisation bien structurée et qui, grâce à ses qualités morales, intellectuelles et sa fmesse politique, avait réussi à obtenir de nombreux appuis dans les cercles internationaux. Il disposait aussi de moyens fmanciers non négligeables et par-là, de l'armement pour ses combattants. Il avait su de même obtenir pour son hôpital bâti en dur, un matériel tout à fait suffisant pour un fonctionnement courant, comme nous 13

le verrons plus loin. Il avait également fait faire des stages de formation ou de perfectionnement à certains de ses compatriotes dans des hôpitaux en France, tels par exemple, un anesthésiste très compétent et une sage-femme, parfaitement formés à la stérilisation moderne du matériel chirurgical, ainsi qu'un manipulateur de radiologie. Tout cela avec le matériel performant nécessaire. Grâce à quoi, j'allais arriver dans un hôpital dont le personnel était rodé par la rotation successive des équipes d'expatriés et où tous les participants étaient disciplinés, enthousiastes et pleins d'affectueuse sollicitude pour les équipes qui venaient les aider! État d'esprit combien précieux que je pourrai plus tard comparer à des conditions autrement difficiles... Donc, comme mes prédécesseurs, j'avais pris l'avion de Paris à Bagdad avec Yves pour compagnon. Impressionnés par la magnificence de l'aéroport international, de style mauresque, avec ses voûtes à retombées multiples brillamment éclairées, nous étions heureusement attendus par un membre du PDKL Il nous aurait été bien difficile d'expliquer aux policiers soupçonneux l'objet de notre voyage et le lieu prévu de notre hébergement. Un homme nous avait vite repérés dans la foule qui se pressait devant les guichets de contrôle et nous avait fait passer, comme par magie, sans autre explication que par quelques mots échangés à chaque point de contrôle. Nous avions aussitôt été embarqués avec nos bagages dans une voiture qui, par un assez long trajet, nous avait amenés dans une modeste maison d'un quartier apparemment écarté du centre de Bagdad et où nous avions été reçus pour un dîner fait d'un peu de viande et de riz, arrosé de Coca-cola, puis d'un thé pour fmir. Le tout avec force démonstrations amicales assorties de quelques mots de français; fmalement nous avions pu aller nous coucher dans une petite pièce contenant quatre lits tout simples, communiquant avec un petit appentis avec douche etW-C. Soit l'essentiel pour nous deux. Le décalage horaire était de deux heures avec Paris et de deux heures.et demie avec Azadi où avait été gardée l'heure de l'Iran. Dès le lendemain matin, après une brève toilette et le thé de réveil, nous devions partir pour Azadi. Route de Takrit 14

d'abord, très droite, encombrée de camions et de voitures particulières, pendant cent cinquante kilomètres environ, dans une plaine qui nous semblait très rocailleuse. À Takrit, le chauffeur nous avait proposé de prendre quelque chose; l'étape suivante pour le déjeuner étant trop loin. Nous avions donc mangé dans une auberge ne payant pas de mine : poulet frit et riz avec des tomates, et pour fmir du thé chaud. Route de Kirkouk ensuite, à quelque cent kilomètres, marquée par un long arrêt à un poste de police où notre chauffeur avait dû remplir moult formalités. Kirkouk était une importante ville kurde du fait de la richesse de son sous-sol en pétrole. Pour cette raison d'ailleurs, le gouvernement irakien considérait Kirkouk comme une ville « irakienne ». Là nous avions changé de chauffeur et de voiture (pour une Toyota 4x4), puis nous avions été encore amenés dans un restaurant (sans doute un des plus fréquentés de la ville), avec un quelque chose d'un peu « rétro» dans son style, pour faire un nouveau repas. Nous avions décidément un bon appétit: brochettes de viande, tomates et radis et du thé pour fmir! Nouveau départ vers 15h30 pour ce nous pensions être la direction d'Azadi. Mais c'était en raison de la neige qui s'était mise à tomber de plus en plus que nous avions pris la direction de Suleymaniah. Tout au long du trajet, nous avions été frappés par le grand nombre de postes militaires irakiens sur des pitons d'où dépassaient des mitrailleuses contre-avion. Grand nombre également tout au long de la route de postes de contrôle, avec une police toujours soupçonneuse, mais que notre chauffeur, un habitué du trajet sans doute, avait vite fait de rassurer. Le trajet s'était poursuivi à travers des collines doucement ondulantes dont les flancs ravinés par les eaux étaient soulignés par un fm liseré de neige d'abord, puis par des plaques discontinues jusqu'à se trouver entièrement blanches. Chemin faisant, nous avions traversé quelques vallées dont les villages témoignaient d'une très probable importante activité agricole. Tout cela jusque, la nuit venue, nous soyons arrivés à Suleymaniah La nuit passée là, dans la maison du PDKI, avait été pénible entre la télévision que certains hommes avaient regardée 15

tard, les ronflements de ceux qui dormaient profondément et ceux qui se levaient par moments. Néanmoins, j'avais pu dormir un peu jusque vers 7 heures du matin. Était venu alors le problème de la toilette: pas de douche mais seulement de l'eau au robinet dehors, qu'il avait fallu d'abord dégeler. Je m'étais néanmoins bien lavé, torse nu... Mais pas plus! Quant auxW-C., ils étaient heureusement à la turque. Il y a des circonstances où cela rend service; l'eau qui gouttait du toit incitait à ne pas s'y attarder! Petit-déjeuner rapide ensuite, après lequel Yves et moi avions fait quelques pas dehors en attendant un départ longtemps retardé. Il faisait d'ailleurs un temps magnifique et froid. Départ enfm en direction de la frontière iranienne en passant près d'une ville qui nous avait paru assez importante :Raniyah. Tout le long du trajet, notre chauffeur avait agrémenté celui-ci par des cassettes de musique et chants kurdes; musique qui nous paraissait un peu étrange au début mais que plus tard, nous aurons appris à aimer. Peu après Raniyah, nous avions contourné une imposante construction quadrangulaire, flanquée à chaque angle d'une demi-tour: c'était, nous avait-on dit, une des casernes de l'armée irakienne... Par la suite, de plus en plus de contrôles de notre voiture et de nous-mêmes. Il fallait en effet un permis spécial pour circuler dans cette zone, sans nul doute sensible, et chaque fois le chauffeur devait montrer patte blanche. La route était devenue de plus en plus sinueuse, les montées succédant aux descentes, encadrée d'un magnifique paysage de montagnes hivernales où les lointains sommets iraniens étaient étincelants de neige. Route difficile, verglacée et enneigée, avec des camions en difficulté nous obligeant à nous arrêter sur de fortes pentes. En particulier, nous avions abordé une montée à forte déclivité vers un col où la route étroite enchaînait des lacets très serrés qui permettaient difficilement au chauffeur d'éviter de s'y reprendre à deux fois pour négocier chaque virage, alors que de chaque côté, un vertigineux précipice bordait la route. J'ai la certitude de n'avoir jamais emprunté une route aussi dangereuse par de telles conditions de temps. Au col même, encore un poste militaire irakien émergeant à peine de la neige, avant que nous n'entamions une prudente descente vers une étroite 16

vallée. Encore un bref arrêt dans un petit village pour boire un thé bien chaud servi très fort et très sucré et comme toujours, dans un petit verre légèrement resserré à sa partie inférieure reposant sur une soucoupe un peu creuse où selon leur tradition, les Kurdes transvasent volontiers leur thé avant de le boire. Finalement vers 17 heures, abandonnant la route, notre voiture empruntait un chemin un peu montant pour arriver à une barrière à côté de laquelle une baraque correspondait à un poste de garde et d'où étaient sortis quelques hommes en armes, revêtus du même uniforme que nous avions vu la veille: c'était des peshmergas avec lesquels notre chauffeur avait bavardé comme s'il était là chez lui; et puis, la barrière relevée, nous étions repartis pour ce qui était le terme de notre voyage: cette barrière, c'était la limite du camp du

PDKI.. .
À travers quelques arbres, alors que la nuit tombait, dans un isolement extraordinaire, en pleine montagne, entouré de ce qui nous paraissait petites maisons et baraquements, le chauffeur nous avait montré dans la pénombre un bâtiment long et bas: l'hôpital pour lequel j'étais venu! Arrêt et accueil devant une petite maison où ceux qui nous avaient précédés depuis plus ou moins longtemps nous attendaient avec d'autant plus d'impatience que nous leur apportions courrier, journaux et nouvelles fraîches. Nous avions aussitôt déposé nos bagages dans une petite pièce à quatre lits que nous allions en fait être trois seulement à occuper. Dîner rapide avec galettes de pain, œufs durs et yaourt et thé, suivi d'une bonne douche chaude attendue avec impatience; tout cela dans ce qui était le pavillon du personnel médical, en fait composé de deux pièces dont l'une servait à la fois de chambre à coucher et de salle à manger ; plus une petite pièce cabinet de toilette, W-C. et douche. Après tout cela et une très brève prise de contact avec le personnel de l'hôpital, j'avais pu enfm passer ma première nuit dans mon sac de couchage, dans mon lit à Azadi ! Pour nous, les expatriés - nom que l'on donnait à ceux qui partaient en mission à l'étranger - Azadi, c'était l'hôpital. Mais c'était aussi l'ensemble du camp des peshmergas soit 17

plusieurs kilomètres carrés sans doute, ainsi que tout l'ensemble de hameaux où étaient venus se réfugier tous ceux qui avaient suivi le PDKI dans son exil, avec l'espoir d'un retour dans un Kurdistan iranien devenu plus ou moins autonome.. . L'ensemble du camp était dominé par un massif montagneux: le Kandi! (environ trois mille mètres). Etagées le long de la pente qui allait en s'adoucissant vers le bas et selon plusieurs niveaux, se trouvaient des petites maisons pour les peshmergas et leur famille et celle de l'Imam; plus haut les maisons des membres du Conseil travaillant autour du secré-

taire général du PDKI et constituant le

«

daftar ». Là se

trouvait aussi l'adjoint de Ghassemlou, Saïd Sharafkandi; et toute proche la maison du secrétaire général avec salle de réunion et salle de réception. À noter en passant que tous ces Iraniens étaient sunnites et sans prosélytisme. Alors que l'hôpital avait été construit sur une zone pratiquement plane, se trouvaient plus bas des bâtiments destinés aux convalescents et à ceux dont l'état nécessitait de la rééducation. Entre les deux, un petit poste militaire avec un canon jumelé contre-avions. En poursuivant le chemin par lequel nous étions arrivés se trouvaient encore des maisons de peshmergas formant deux petits hameaux. Deux kilomètres plus loin environ, un vrai camp militaire où étaient formés ceux qui allaient devenir des peshmergas, des « combattants de la liberté ». Enfm en prenant au-delà, en faisant une sorte de demi-cercle sous le Kandi!, on rejoignait les maisons du daftar, après être passé près du poste émetteurrécepteur de radio qui permettait à la fois de communiquer avec l'étranger et d'arroser de propagande le Kurdistan iranien voisin. L'ensemble du camp représentait ainsi un espace assez grand où nous pouvions circuler très librement mais d'où nous ne pouvions pas sortir seuls... Nous verrons plus loin ce qui pouvait arriver aux indisciplinés. Pratiquement toutes les maisons construites par les Kurdes à cet endroit étaient construites de la même façon: en dur, c'est-à-dire en parpaings, avec habituellement un revêtement cimenté extérieur et intérieur, plus rarement simple18

ment recouvert de torchis. Une couche de peinture intérieure s'ajoutait quelques fois. Il n'y avait jamais d'étage. Le plafond était fait de troncs d'arbres de taille moyenne, recouverts par-dessus d'une couche de paille ou de roseaux tissés, et puis par-dessus encore, selon le mode habituel des maisons au Kurdistan, une couche de terre de vingt à vingt-cinq centimètres, fortement tassée au rouleau, formant terrasse, théoriquement imperméable à l'eau et à la neige. À ceci près qu'à Azadi, la terre n'était pas argileuse et qu'il fallait, en particulier après les chutes de neige, que des hommes montent sur ces terrasses pour déblayer celles-ci puis passer longuement le rouleau! Faute de quoi et même malgré cela, l'eau s'infùtrait à travers les plafonds... au point que plus d'une fois, l'un ou l'autre des expatriés avait dû déménager son lit en pleine nuit d'un endroit à l'autre de la chambre pour rester au sec. De la même façon, cela était arrivé un jour au bloc opératoire, le rendant temporairement inutilisable, l'hôpital étant construit sur le même modèle que les maisons. La contrepartie de ces terrasses traditionnelles était qu'en été, à la période de forte chaleur, les gens y mettaient leur matelas pour bénéficier de nuits plus fraîches. Il arrivait aussi que des peshmergas logent sous de simples tentes dont seul le soubassement était fait d'un muret de parpaings. Partout le chauffage était assuré par de petits poêles alimentés en fuel, exceptionnellement par des poêles à bois: chauffage qui, à la période de mon arrivée, marchait jour et nuit dans chaque pièce, ce qui obligeait par précaution à laisser entrer un filet d'air pendant la nuit. Le sol de nos chambres était recouvert d'un tapis moquette, ce qui ne l'empêchait pas d'être toujours froid. Il fallait donc être bien couvert et mon sac de couchage était très bienvenu. La température extérieure à cette période de l'année était de l'ordre de dix à vingt degrés au-dessous de zéro, et la couche de neige qui craquait sous nos pas le matin atteignait facilement vingt à vingt-cinq centimètres. Lorsque certains jours les cristaux de la neige étincelaient de partout sous un ciel parfaitement pur, c'était

le temps du « grand beau» cher aux alpinistes!
TI est temps pour moi de décrire l'hôpital en lui-même. Construit sans étage, avec sa terrasse bien tassée sur laquelle lorsqu'il n'y avait pas de neige les peshmergas venaient prendre l'air 19

en bavardant, il avait une forme de quadrilatère dont trois côtés abritaient les services généraux: laboratoire, salle de consultation médicale, salle de radiologie (qui fonctionnait de façon tout à fait correcte), salle de pansements également salle septique et si nécessaire d'accouchement, salle de consultation de chirurgie et de rééducation, petite salle de préparation préopératoire du personnel médical et réserve de matériel, salle d'opérations « aseptique »,puis salle de stérilisation et de réserve de linge et
enfin salle de nettoyage des instruments et du linge. À l'intérieur du quadrilatère, séparé par une sorte de petite cour, se trouvaient les salles d' hospitalisation. Théoriquement au nombre de quatre, mais en temps nonnal avec deux salles actives: une pour les hommes et une pour les femmes et les enfants. Le reste « en

réserve» permettait au personnel de service de se reposer la nuit. À l'entrée de l'hôpital, un garde avec sa kalachnikov. Devant l'entrée, une sorte d'esplanade où lors de mes premières missions, les consultants attendaient en plein air... Plus tard, un abri sera mis à leur disposition. Derrière l'hôpital se trouvaient les cuisines pour les hospitalisés et pour nousmêmes; et là, plus tard en été, il ne me sera pas rare d'entendre chanter un coq pendant que j'étais en train d'opérer... drôle d'impression lorsque l'on arrive de nos hôpitaux! Quel était le travail des expatriés à Azadi? Les inflfmiers ou inflfmières, outre un travail sans cesse repris et complété de remise à niveau des Kurdes travaillant à l'hôpital des notions d'hygiène en général et des soins aux malades et aux convalescents, effectuaient un important travail de formation de secouristes; extrêmement important car ceux-ci, après un véritable examen validant qu'ils passaient au camp, allaient devoir accompagner les peshmergas partant pour des missions de combat souvent dangereuses, le plus souvent loin de toute possibilité de soins médicaux et surtout chirurgicaux. Ils pouvaient alors leur prodiguer les premiers gestes nécessaires en urgence, en attendant autant que soit possible leur transport jusqu'à Azadi; autant de gestes préparant éventuellement le travail futur du chirurgien et surtout pouvant parfois sauver leur vie par des manœuvres essentielles. 20

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