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Modibo Keïta Un destin

De
176 pages
En restituant le milieu social où il naquit et vécut, l'atmosphère familiale, les années d'enfance et de formation, ce livre rend intelligible le cheminement de carrière de Modibo Keïta, premier Président du Mali après l'indépendance. Cet ouvrage éclaire davantage le personnage puisqu'il va des racines jusqu'au plein épanouissement à la tête de l'Etat.
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Modibo

Keïta
un destin

À Elisbeth Scherrer Diagouraba, avec amour et reconnaissance. À Victor Mpoyo, un patriote africain.

1ère édition,

LivreSud/Modibo

Diagouraga,

1992

@

L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-8614-6 EAN:9782747586146

MODIBO

DIAGOURAGA

Modibo ..
un destin

el a
L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest Kossuth L. u. 14-16 L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino IT ALlE

L'Harmattan 5~7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

HONGRIE

SOMMAIRE

8

PRÉ FACE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

5

8 INTRODUCTION

. .. 7

8 LE MILIEU FAMILIAL . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 9

8 LA FORMATIONINTELLECTUELLE.. . . . . . . . . . . . . . . . . .. 12 8 LIINSTITUTEUR LA POLITIQUE. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 16 ET
8 LE MILITANT. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
8 LIÉLU
22

35

8 LE SECRÉT AIRE DIÉT AT.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
. . . . . . . . ..

45

8 LE PRÉSIDENT DE LA FÉDÉRATION DU MALI. 8 LE CHEF DIÉTAT DU MALI.

58

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 75
94

8 LES ÉPREUVESDU RÉGIME. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
8 LES RELATIONS FRANCO-MALIENNES. . . . . . . . . . . . . ..

103 119 126
132 145

8 LES HOMMES DU RÉGIME. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 8 LE BILAN DU RÉG1M E

8 LE COUP DIÉT AT. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 8 LA PENSÉEPOLITIQUE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 8 CONCLUSION. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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PRÉFACE

D'autres seraient plus qualifiés que moi pour préfacer un livre consacré au combat politique de Modibo Keïta. Personne, cependant, ne l'aurait fait avec davantage de plaisir et, je l'avoue, d'émotion. J'ai connu Modibo Keïta à une époque de notre jeunesse dont les souvenirs ne s'effacent pas. C'était à Gorée, à cette École fédérale William Ponty, qui ne se doutait pas alors qu'elle était une véritable pépinière de futurs dirigeants politiques et que, d'en avoir nourri en son sein, devait largement faciliter les premières années et les relations entre États nouvellement indépendants. Le jeune homme qu'était alors Modibo Keïta en imposait par sa grande taille et le port, naturellement altier sans aucune ostentation, qui était le si en. S'iI n'avait été que grand et bel homme, cela aurait déjà été remarqué. Or, il était plus et mieux: intelligent, travailleur, sérieux et brillant. Modibo, comme on l'appellera toute sa vie, major de sa promotion d'instituteur, inspirait estime, admiration, respect chez tous les élèves de l'École et était apprécié des professeurs. J'ai dit que les souvenirs de cette époque demeuraient gravés dans nos esprits, dans le mien en particulier. Le lecteur sien convaincra quand il aura lu, dans l'ouvrage que voici, le récit d'un événement personnel qui montre que fai, en ce temps-là, contracté à l'endroit de Modibo Keita une dette de reconnaissance que sa disparition n'a pas effacée. Le travail fouillé de Modibo Diagouraga, en nous restituant le milieu social où il naquit et vécut, l'atmosphère familiale, les années d'enfance et de formation, nous rend intelligible le cheminement de la carrière de Modibo Keïta. Chaque homme est un tout. Nous sommes prédestinés autant que nous agissons. De même que «Napoléon perçait déjà sous Bonaparte», de même nous voyons se former, se modeler au fil des ans et des circonstances, se forger le Modibo Keïta des rudes combats et des responsabilités politiques. L'instituteur, le directeur d'école, le militant était déjà un meneur d'hommes et préfigurait l'homme d'État.

5

PRÉFACE

Ce dernier est connu de beaucoup. Le travail de Modibo Diagouraga éclaire davantage le personnage puisqu'il va des racines jusqu'au plein épanouissement à la tête de l'État. La somme considérable que représente ce livre mérite d'être soulignée. Les innombrables documents qui ont été méthodiquement répertoriés, lus, annotés; les très nombreuses interviews de témoins couvrant un vaste échiquier, donnent à ce travail une dimension, une importance qui font que toute étude qui sera désormais consacrée à Modibo Keïta, ou aux problèmes politiques du Mali de cette époque, ne pourra ignorer l'ouvrage de Modibo Diagouraga. Plus encore, la tâche des chercheurs se trouvera très largement facilitée par tous les repères qui leur sont fournis et qui représentent à eux seuls un effort méritoire. Tous ceux qui se souviennent et tous ceux qui veulent savoir doivent être reconnaissants à Modibo Diagouraga pour son travail. Je suis sûr, quant à moi, qu'un juste succès le récompensera. 8

Émille-Derlin Zinsou Ancien Président de la République du Dahomey (actuel Bénin.)

6

INTRODUCTION

Exprimant

tour à tour le prestige,

la probité

et l'autorité

du

président malien, la détresse du chef d'État déchu, le mystère de son exil à Kidal, son influence politique ou ses sentiments humanistes, la presse africaine et occidentale a tracé, au cours des années 1960-1977, maints visages de Modibo Keïta. L'opinion publique a, de son côté, contribué à diversifier, jusqu'à la contradiction, une image, produite à la fois par l'admiration de ses partisans, par les changements des mentalités, par l'évolution de la situation au Mali et en Afrique et par les reflets mouvants de ses biographies. De ce constat est né cet ouvrage. Il ne s'agit ni d'une compilation des écrits sur Modibo Keita et l'US RDA, ni d'un bilan sur les échecs ou les réussites de l'homme et du mouvement, ni d'une analyse des tendances ou des déviances qui les ont animés. La situation est encore trop fluctuante pour qu'il soit utile et possible de réaliser, dès maintenant, un travail globalisant qui fermerait prématurément les ouvertures aux recherches et aux analyses. Il n'est pas non plus question d'imposer une méthodologie, comme s'il y avait une seule manière d'entrer dans la vie de Modibo Keita et un seul langage pour en traiter. La biographie de Modibo Keita est, aujourd'hui, une tâche à entreprendre et cet ouvrage a pour unique ambition d'apporter sa contribution à cette construction, ouvrir une porte, jalonner une route, ébaucher un plan, rassembler quelques matériaux. Ce livre s'adresse à tous les amis de Modibo Keita, y compris ceux qui ne le sont pas, mais qui pourraient l'être et devraient l'être. Il est aussi destiné à ses ennemis qui en sont encore à refuser de connaÎtre celui qu'on leur a appris à hair. Un grand nombre de données, susceptibles d'éclairer la recherche sur le combat politique de Modibo Keïta, se trouve dans ses discours. Ils sont donc au centre de cet ouvrage. Les témoignages des partisans et des ennemis de Modibo Keïta, qui éclairent les antécédents et les circonstances des idées exprimées

7

INTRODUCTION

dans les grands moments de sa vie, ont été accessoirement utilisés. La démarche consiste donc à libérer autant que possible la tribune et à laisser le devant de la scène à Modibo Keita et aux autres acteurs. L'auteur se borne à veiller à ce que l'ordonnancement des données projettent et fassent transparaÎtre tour à tour les diverses phases du combat et de la pensée politiques de Modibo Keita. 8

Modibo

Diagouraga

lE MiliEU FAMiliAL

Mamadou Keïta, dit Modibo, vient au monde dans le nouveau quartier de Bamako-Coura, le 4 juin 1915, plus précisément dans la maison d'un ami de son père, M. Cissé, près de la Maison Blanche. Sa famille est Ilune de ces familles de fonctionnaires où cohabitent les principes de Ilinstruction française et les traditions des anciens. Llarbre généalogique de la famille révèle peu de racines kassonké. Il comporte davantage de racines malinké et marka (saracollé). Les Keïta viennent de Samabougou où le patriarche Makancouba s'était installé après la décadence de Ilempire mandingue. Devenus nombreux et puissants, les Keïta fondent Guiré et y exercent, jusqu'à l'époque du grand-père de Modibo, les activités de chasseurs, de cultivateurs et de guerriers. Les deux frères Mallet et Massira Keïta mettent sur pied une solide et puissante armée. À la mort de Mallet, Massira prend la succession et les épouses de son frère. Le grand-père, Massira Keïta, est un homme de grande taille, avare de paroles, prisant la simplicité. Son autorité est certaine et dlun prestige incontestable. La loi de l'hérédité joue énormément entre Massira et son petit-fils Modibo. Llautre grand-père, Camara, est originaire du village de Niaré, dans la région de Baraoueli. Conseiller spirituel et notable écouté, il est un homme de grand savoir. Cette double lignée donne à Modibo la sûreté de jugement et une forte personnalité qui ne s'acquièrent pas en une seule génération. Modibo grandit dans une famille qui ne considère pas que les éléments essentiels de l'éducation se puisent à l'école. Ses ancêtres sont les gardiens et les continuateurs d'un vaste héritage historique. Les enfants Keïta évoluent dans une vaste maison du quartier de Oualofobougou. Un grand vestibule permet aux adultes, aux amis ou aux parents de Daba Keïta, d'évoquer les souvenirs de la famille et de discuter des événements du quartier, de la ville, du pays et du monde. Daba Keïta naÎt en 1885 à Guiré. Vers 1897, l'administration procède à un recrutement d'élèves pour l'École des otages de Kayes, capitale du Haut-Sénégal-Niger. Cette école, fondée en 1855 par
9

MODISO KEiTA

Faidherbe, devint plus tard l'École des fils de chefs. Après le certificat d1études primaires, Daba Keïta est affecté au cabinet du gouverneur. À part quelques brefs passages aux finances, il est, pendant trente-huit ans de service, et jusqu1à sa retraite, commis expéditionnaire principal. Daba Keita est décoré de la Légion d'honneur. Sa situation matérielle de est celle d'un fonctionnaire africain colonial gagnant assez largement sa vie. Entre la richesse et la misère, il y a place pour l'honnête aisance, celle qui suffit aux besoins du foyer. Daba jouit d'un double privilège. D'une part, il est fonctionnaire, ce qui lui confère un prestige indiscutable auprès des habitants de la grande cité. D'autre part, il est le secrétaire du gouverneur. Les membres africains du cabinet, collaborateurs directs du gouverneur, constituent une sorte de caste protégée par l'immunité. Ils bénéficient de multiples faveurs, d1autant plus appréciées qu'elles sont le monopole d'un très petit nombre. Le prestige de Daba, en milieu africain, résulte également de son orthodoxie musulmane. Homme pieux, il inculque à ses enfants une éducation de base conforme aux principes du plus pur Islam. Cette éducation influencera plus tard Modibo. La famille Keïta de Oualofobougou est dominée par la forte personnalité de Daba. C'est dans cette famille, baignée et pénétrée de Ilesprit soudanais le plus authentique, que Modibo s'ouvre à la vie. La famille Keita offre un mélange de courtoisie recherchée (cêtre en bons termes avec tout le monde»), de dignité orgueilleuse (Cne jamais perdre la face», plutôt la mort que la honte») et de délicatesse africaine. La situation matrimoniale de Daba ressemble à celle de la plupart des hommes de sa tranche d1âge. Il est l'heureux, le fier et le digne époux de quatre femmes. Il divorcera, par la suite, des deux dernières. Hatouma Camara, la mère de Modibo, est une dynamique soninké. Elle dirige une bonne partie des activités de la maison, de telle sorte que les étrangers sont en droit de supposer qu'elle est la seule tête de la maison. Mais, à y regarder de plus près, on constate une harmonieuse complémentarité des capacités entre toutes les épouses de Daba. Yagaré Soukho, extraordinairement bonne et douce, s'occupe beaucoup des enfants des amis de la famille. Elle aime s'entretenir avec eux, les écouter et leur prodiguer des conseils. Elle ne se distingue cependant ni par son énergie, ni par sa personnalité. Noumoudio Traoré, originaire de Banamba, n'a pas d'enfant. Elle 10

LE MiliEU FAMiliAL

assume l'éducation de Kassé, Ilun des fils de Hatouma Camara. Très joviale et dotée de nombreuses qualités, cette belle-mère de Modibo a un sens aigu de la décision à prendre et de l'action à entreprendre. Mama Diakité a une prédilection pour les chants du terroir qu'elle exécute avec nostalgie et imagination. La famille Keïta est un milieu accueillant et sympathique, mais un peu étroit et désuet. Modibo Keïta est plus sensible à ses qualités qulà ses défauts, notamment à une certaine mesquinerie. Daba a de nombreux enfants: sept garçons et quatre filles. Hawa, l'aÎnée, est brillante comme son père. Elle a son sens de l'honneur et sa sagesse. Elle déborde d'énergie et d'autorité. Elle exerce un certain ascendant sur Modibo qui éprouve, pour cette soeur, une profonde affection. Mallet, le second, est médecin africain. Son comportement dénote un grand sérieux et une haute moralité. Macira, le troisième, est postier. Il déteste les subtilités de la politique. Clest un solide Keïta, de tempérament bien réglé, simple, lucide, franc, sans brutalité, ni flatterie. Modibo, le quatrième enfant de Daba, est doté d'une robuste constitution et ne donne, pendant sa jeunesse, aucun souci de santé à ses parents. Ibrahim, le cinquième, meurt à sept ans et Kassé, le sixième, à trente ans. Issa, le septième enfant, est énergique, généreux, humain, mais aussi prudent et avisé. Moussa, dit Tati, le huitième enfant, est professeur. Ses convictions sont celles d'un homme de gauche, épris de raison et nullement mystique. Cela ne Ilempêche pas de prodiguer à son père une affection admirative. Moussa sera, par la suite, responsable de la jeunesse au sein de l'USRDA. Enfin, les trois petites soeurs sont la joyeuse, mais fort sérieuse, Hatouma, l'impulsive Wandé et Mabintou, rayonnante, délicate et choyée. Les enfants pratiquent entre eux les principes d'une bonne fraternité, sans notion de demi-frères ou de demi-soeurs. Cependant, les malentendus et les brimades affectueuses ne manquent pas. Aucune des filles ne fréquente Ilécole française. Jusqu'à l'âge scolarisable, les enfants, garçons et filles, suivent les cours de l'école coranique tous les jeudis. Pendant les vacances scolaires, le cercle familial s'élargit. Des nombreux enfants de l'extérieur, amis de ceux de la maison, y déferlent. Cet environnement familial et social a façonné la personnalité de Modibo Keïta. 8

11

LA FORMATION

INTEllECTUEllE

La formation scolaire de Modibo Keita se décompose en trois phases. De 1925 à 1931, il fréquente Ilécole primaire urbaine de Bamako. Il y apprend les rudiments du calcul, le chant, la poésie, l'histoire et la géographie. Contrairement aux autres établissements primaires, les élèves de cette école se livrent rarement à des travaux agricoles. Ici, les méthodes employées sont traditionnelles, clest-à-dire fondées sur la mémoire et nlexcluant pas un usage fréquent des coups. Bien loin d'être ce petit monstre que permet d'imaginer sa carrure, Modibo Keïta est un garçon tout à fait normal. Non point Ilun de ces enfants modèles qui nlexistent que dans les livres, mais un petit bonhomme vivant et décidé. Excellent élève, il étudie toutes les matières avec la même application. Très observateur, il s'aperçoit très vite que la raison du plus fort l'emporte souvent sur tout autre considération. Cette remarque désabusée laisse percer un futur engagement politique: «ravais, bien sûr, un tempérament qui ne supportait pas l'injustice. Je me sentais toujours disposé à aider les victimes de brimades». En entrant, en 1931, à IIÉcole primaire supérieure Terrasson de Fougères, Modibo Keïta est un jeune homme à la nature passionnée et généreuse. Les impulsions reçues dans cet établissement, de 1931 à 1934, sont importantes. Comme toutes les écoles primaires, elle est installée au chef-lieu de la colonie. Sa fonction est de préparer des candidats aux écoles du gouvernement général et de former directement les agents autochtones des divers cadres locaux. On y enseigne les disciplines fondamentales: la grammaire, la géométrie, l'algèbre, les sciences physiques, les sciences naturelles. Les proches de Modibo Keïta soulignent la richesse des contacts humains qu'il noue à Terrasson de Fougères. Les amitiés et les liens étroits avec certains enseignants, comme Mamadou Konaté, et le directeur, M. Leze, ne seront pas rompus par la suite. Modibo Keïta est immédiatement attiré vers Mamadou Konaté, l'un de ces Soudanais qu'une vaste érudition n'empêche pas d'aimer les enfants et de sien faire aimer. Il profite de la surveillance générale et de ses cours pour initier les élèves aux questions d'histoire et de phiosophie

12

LA FORMATION

INTEllECTUELLE

africaines. Mamadou Konaté est, au-delà de son érudition une âme élevée et un coeur droit. En revanche, à la même époque et dans le même établissement, un autre maÎtre, M. Ardouin, produit sur Modibo Keita une très mauvaise impression. Les élèves conservent un sombre souvenir de cet instituteur glacial, antipathique et surtout fort sévère. En 1934, Modibo Keita entre cinquième à l'École normale William ponty de Gorée, près de Dakar. Il y étudie la géométrie, l'algèbre, la musique, le français. Il suit également des cours de pédagogie et de psychologie. Par contre, il n'y a pas d'enseignement systématique d'autres langues vivantes. Durant ces années, Modibo Keita se familiarise avec la politique internationale et la littérature française. Grâce à une équipe d'enseignants compétents, Modibo Keita et ses camarades acquièrent une solide culture générale qu'ils enrichissent par la pratique des relations humaines. Les élèves sont reconnaissants à M. Dirand, le directeur de l'École, qui défend toujours les droits et intérêts de son petit monde. M. Olçomendy, professeur de sciences naturelles, est également très aimé de ces futurs instituteurs. Il dispense ses cours avec originalité et enthousiasme. Il n'hésite pas à s'aventurer systématiquement hors des programmes. Il faut reconnaÎtre, qu'en cette première moitié du vingtième siècle, pour un esprit curieux et résolument ouvert comme M. Olçomendy, le développement des sciences, et en particulier en biologie, est fascinant. D'autres professeurs ont l'estime et l'affection de leurs étudiants. M. Sorgues, professeur de mathématiques, «connaissait tous ses cours par coeur», ainsi que l'affirme un camarade de promotion de Modibo Keita. L'homme est communicatif et évite de procéder par accumulation. Ses cours dénotent un fort caractère, une certaine gravité avec cependant une touche de familiarité. Par la force de son talent, son sens de l'effort et l'éclat du succès, M. Batailley, professeur des sciences physiques, est l'une des gloires de William Ponty. Les élèves l'admirent. L'intendant de l'École, moins important pédagogiquement, est un supérieur respecté et écouté des élèves. Tout en étant Français, il fait preuve envers les élèves africains d'un dévouement sincère et désintéressé. Cela n'est guère fréquent à l'époque. Cet homme se préoccupe du bien-être des jeunes en formation, notamment en leur assurant une alimentation saine. 13

MODIBO

KEiTA

Modibo Keïta sort, en 1936, de William Ponty major des 33 instituteurs de l'AOF. Ses professeurs jugent son passage à l'École en ces termes: «instituteur d'élite, très intelligent». Ses camarades ne tarisssent pas d'éloges à son égard. Modibo Keïta se distingue, dit Émile Zinsou, «par son allure physique, par sa façon d'être et de parler. C'était une perle de l'École: un gros travailleur, pas du tout jouisseur». Hubert Maga rapporte: c<Modibo était un garçon sympathique avec qui on pouvait composer facilement. Dans les classements scolaires, [il était] souvent en tête avec Coulibaly». Modibo Keïta acquiert, à William Ponty, une excellente réputation d'élève travailleur et sérieux, mais passionné. Il s'intéresse aux sujets les plus divers. Son besoin dlexpression se manifeste dans quelques revendications qui incitent ses professeurs à le traiter d'antifrançais, d'agitateur de haute classe et d'élément à surveiller de près. Pour les uns, William Panty est le cours normal le plus efficace d'Afrique noire francophone. D'autres considèrent l'École comme un instrument privilégié d'aliénation culturelle. On rapporte cette boutade d'un intellectuel africain des années 1930 : ((William Panty, c'est la grande coupable, c'est le fer de lance colonial pour la conquête des intelligences». Il n'en est pas moins vrai que IIÉcole forme bon nombre des futurs dirigeants de l'AOF. Sans Ilavoir cherché, et peut-être sans en avoir eu conscience, elle fournit à ses élèves des éléments qui permettront à l'idée de décolonisation de germer et de se développer dans Ilintelligentsia africaine de Ilépoque. William ponty joue un rôle capital dans la vie de Modibo Keïta, notamment en contribuant à enraciner le besoin d'unité africaine dans la tête du jeune instituteur. Trois autres éléments de l'esprit de William Panty l'influencent. Il observe que l'École ne retient pas le verbiage et la spéculation intellectuelle dans le cadre de la formation pédagogique, mais met en évidence, de manière constante, l'aspect pratique. Cela renforce les tendances antispéculatives de Modibo Keïta. Plus tard, dans sa vie politique, nous retrouverons fréquemment cette attitude sur le terrain. William Panty lui inculque l'aversion pour toute forme de discrimination. Ses camarades nlacceptent pas d'être des Français de seconde zone. LIÉcole apprend encore Modibo Keïta à prendre au sérieux l'homme du peuple. Le respect, le dévouement et la considération pour 14

LA FORMATION

INTEllECTUELLE

l'élève et leurs parents sont les qualités primordiales de l'enseignant. Modibo Keita en fera les caractères dominants de tous ses contacts professionnels, sociaux et politiques. L'acte de bravoure de Modibo Keita, lors d'un accident dont son camarade Émile Zinsou a failli être victime, mérite d'être relevé. Le 1er avril 1936, à 6 h 30, à Gorée, Zinsou se baigne dans la mer. Quelques élèves discutent sur le parapet de la plage. Soudain, une vague happe le nageur qui pousse des cris. Personne ne bouge à cause de la réputation de farceur de l'intéressé et de la date du 1er avril. Ces appels au secours sont pris pour une mystification. Zinsou persiste. Alors Modibo Keita et deux autres élèves sénégalais se jettent à l'eau pour le sauver. Le sauvetage est difficile. Zinsou est retrouvé 150 mètres plus loin. Malgré tous les efforts, il ne reprend connaissance que vers 15 heures. Plus tard, Modibo Keita reçoit du père de d'Émile Zinsou un télégramme de remerciements. On sait peu de choses sur les contacts de Modibo Keita avec ses condisciples à Dakar ou sur sa vie privée. Ses succès scolaires laissent supposer qu'il se concentre, en priorité, sur ses études. Plus tarq, ses adversaires ne pourront pas lui reprocher d'avoir participé à certains dérèglements de la vie étudiante. Le temps des études goréennes se termine par une brillante réussite aux examens. De retour au Soudan, Modibo est nommé instituteur en septembre 1936. 8

15

L'INSTITUTEUR

ET LA POLITIQUE

Modlbo Keita est nommé, en septembre 1936, à l'école rurale de Bamako-Coura. On a rarement vu un tout jeune instituteur appelé à un poste aussi envié. Cette école primaire, ouverte en 1934 par Mamadou Konaté, est en général réservée à des instituteurs chevronnés. Modibo Keita se présente à son directeur, Mamadou Konaté qu'il connaÎt depuis longtemps pour avoir été son élève à l'école primaire supérieure Terrasson de Fougères. Grand, majestueux, imposant, Mamadou Konaté a, au plus haut point, le sens de l'autorité et de l'administration. Sa bonne humeur souriante corrige la rigidité de son caractère. Il est heureux de recevoir son nouvel adjoint dont il a entendu dire le plus grand bien par l'École William Ponty. Il lui donne carte blanche pour son enseignement. À cette époque, en dehors des contacts avec son chef d'établissement, l'amitié et l'étude ne manquent pas à Modibo Keïta. Ses journées sont divisées en séquences consacrées à diverses activités. Le matin et l'après-midi sont consacrés au cours et à ses collègues. Le soir, il lit, reçoit des visites, se plonge dans la préparation de ses leçons et dans la correction des cahiers de ses élèves. En plus de ses travaux réguliers, Modibo Keita s'impose des tâches exceptionnelles comme la défense des inculpés devant le tribunal criminel. En 1937, Modibo Keïta s'engage dans diverses associations soudanaises. Mamby Sidibé, instituteur à Niafunké, de passage à Bamako, se préoccupe d'organiser un contact régulier entre les intellectuels. Dès avril 1937, les contours de l'association se dessinent. L'Association des Lettrés du Soudan est créée. Mamby Sidibé assume la présidence jusqu'au mois d'août, date à laquelle il est l'objet d'une mutation administrative et politique à Bandiagara. Ousmane El Mandane lui succède. L'Association des Lettrés, dont Mamadou Konaté et Modibo Keita sont membres, change de nom et devient le Foyer du Soudan. L'association s'affiche apolitique à cause de l'allergie de l'administration française à tout débat politique parmi les Africains. Mais les membres les plus jeunes, sans violer ouvertement le règlement, tentent d'en atténuer certains principes incompatibles avec leurs aspira16

L'INSTITUTEUR

ET LA POLITIQUE

tions. Ils organisent des discussions politiques. Les plus âgés s'en aperçoivent, mais escomptent que l'expérience corrigera peu à peu les excès de langage et l'imprudence des jeunes. L'administration est moins indulgente. Les traditions coloniales lui sont trop précieuses pour permettre à quiconque de les bouleverser. Elle rappelle les trublions à l'ordre alors que Mamadou Konaté et Modibo Keïta espéraient plus de compréhension et de patience. Mamadou Konaté et Modibo Keïta ont alors l'idée de créer un syndicat d'enseignants au moment où un décret du Front populaire accorde aux Africains des droits syndicaux. Après avoir rallié Ouezzin Coulibaly de Haute-Volta à leur cause, ils mettent en place le syndicat des enseignants. Le groupe s'élargit et le syndicat se renforce. Le régime de l'indigénat, dont l'affaiblissement progressif avait commencé en 1936, est en voie de disparition. Le redressement économique de l'AOF s'accentue et les conditions d'admission à la citoyenneté française sont révi sées. Modibo Keïta suit ces événements avec un mélange d'inquiétude et de joie. Les réactions coloniales aiguisent son regard sur sa propre patrie. C'est le prélude aux années d'expression ardemment nationales. Cependant, il ne semble pas, à cette époque, envisager de s'engager politiquement, même si, au sein du syndicat, il soutient, par ses interventions et avec tout son prestige, la cause des enseignants. Ce travail de syndicaliste ne l'absorbe pas entièrement. Il réserve toujours aux jeunes une bonne partie de ses préoccupations et de son temps. L'année 1937 est aussi marquée par l'intérêt des Africains pour leur histoire. Ils tentent d'en faire revivre les grands épisodes à travers des représentations théâtrales. Mamby Sidibé meuble son exil de Bandiagara en rédigeant et en faisant exécuter par des jeunes quelques pièces. L'administration, qui y est brocardée, feint d'ignorer le maître et son équipe. Il en ira tout autrement à Bamako. Modibo Keïta devient le principal animateur du groupe Art et Travail. Pour lui, c'est une opportunité de rapprochement avec la jeunesse qu'il a toujours aimée. C'est aussi une occasion d'essayer ses forces sur son propre terrain, mais en dehors du cadre de l'école. Il attache une grande importance à ce groupe dont le succès s'explique à la fois par les brillantes qualités, mélangées d'ombres et de défauts, de la troupe et surtout par un fonds d'études des pièces produites. 17