Moi, Roger S...

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Automne 1915, Roger S. est fait prisonnier par les Allemands. Printemps 1936, après la victoire du Front Populaire, Roger S. est nommé ministre de l'Intérieur dans le gouvernement de Léon Blum. Il doit intervenir sur tous les fronts, frapper les groupes extrémistes, négocier avec le patronat et les ouvriers. Automne 1936, la presse d'extrême droite accuse Roger S. de trahison ; les communistes sont restés silencieux... La calomnie le conduit au suicide. Sa vie défile dans les pages de ce livre : son père protecteur, ses collaborateurs, les paysages, son amour pour Léonie, cette expression "Il faut que j'aille... ", qui traduit "une façon d'aller de l'avant, mais aussi de conclure lâchement".
Publié le : vendredi 1 juin 2007
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EAN13 : 9782296171275
Nombre de pages : 167
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Maurice et Jean-Marie RAINAUD

Moi, Roger S...

L'Harmattan

<9 L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo. fr

ISBN: 978-2-296-03126-5 EAN : 9782296031265

"IL FAUT QUE J'AILLE"

Il faut que j'aille. L'expression est ridicule. Plus grave, incorrecte. Comment puis-je l'utiliser alors que j'ai fréquenté, peu de temps il est vrai, la Faculté des Lettres. Pour ma défense, je vous invite à constater que le Y (il faut que j'y aille) est souvent escamoté, même chez les puristes. Sans doute à cause des circonstances dans lesquelles la formule est utilisée. Elle apparaît toujours comme une obligation impérieuse qui pousse à l'accélération de la voix, ou bien elle est une sorte d'excuse qui permet d'échapper à une explication. Il faut. La morale. Il faut que j'y aille. L'anonymat du ~ une sorte de croisée des chemins que symbolise la lettre Y et qui autorise l'absence de justification. Il est à la fois l'expression de la lâcheté (je n'ai pas le courage de dire où je vais) ou de la bravoure (je dois y aller malgré la peur qui me serre le ventre. Il faut que j'aille au Bois des Corbeaux). "Bon, je vais y aller maintenant". précision, avec Albert, à l'hippodrome. Double

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Le champ de courses s'ouvre sur l'horizon, à perte de vue, avec pour seul bornage les haies de peupliers semblables à des soldats figés. Plus loin, les prés prolongent le terrain et se noient dans les forêts et les lacs, dans une teinte verdâtre, uniforme. Les chevaux tournent comme dans le manège de mon enfance, rompant de temps à autre le rythme au gré du jockey qui les pousse à la vitesse. Seules les casaques illuminent l'horizon de taches multicolores à peine atténuées par la boue projetée par les roues des attelages. Il pleut. La pelouse bouillonne de vagues plombées. Le ciel déverse une pluie qu'un rayon de soleil transforme en arc-en-ciel. Les flaques fument. Ce 5 mars 1910, les chevaux et les élégantes sont remplacés par les Royalistes. La journée des nostalgies, des gloires passées. Avec Albert nous avons décidé de ne pas manquer le spectacle. L'accès est aisé: les partisans, les fidèles sont si rares, l'assistance si clairsemée que le service d'ordre se montre peu circonspect et ne veut pas décourager les quelques bonnes volontés égarées et les rares curieux fourvoyés. Nous pourrons porter la contradiction au grand orateur annoncé. Nous sommes coutumiers du fait et des bagarres. Mais ce jour-là, je me sens mal à l'aise et j'ai l'impression que mon camarade Albert est tout intimidé. On croise, chose inusitée, quelques jeunes filles traînant leurs robes sur les pelouses du champ de courses. Elles semblent, elles sont, si douces. Depuis toujours la gentillesse des jeunes filles me paralyse. Je dois chercher ailleurs les raisons de ma haine. Les mères alors! Les femmes les plus riches, les plus respectées de la ville. Discrètes comme une promesse

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d'adultère, elles respirent l'insatisfaction de soi. Je ne peux décidément concentrer ma colère. Je vois en transparence leur détresse cachée, l'alibi dérisoire de la politique, le vide. Il faut nous tourner vers les hommes. Dans ce milieu, les groupes se constituent sur la base des sexes avec quelques égarés dans le clan des femmes, poètes en quête de salon, faux princes russes à la recherche d'un gîte. Quel contraste entre les aristocrates et les hommes de main! A l'ennui omniprésent des uns s'oppose la sensibilité musclée des autres. Quelques bandes de jeunes gens rêvant de bronze, de gymnastique et de péril, s'exprimant moins par la parole que par le bâton, donnant de la fouace aux prolétaires. Tels de petits bourgeois s'ennoblissant dans de sombres besognes. Vraiment, aujourd'hui, je suis en état de pitié. Brouhaha! D'une voiture décapotable descend la marquise de Mac Mahon. Je connais sa démarche pesante. Elle a encore grossi et souffle comme un phoque pour escalader l'estrade. Au-delà de ses forces. Heureusement, elle est soutenue par l'orateur, hilare, énorme, mais se mouvant avec légèreté malgré son poids. De longs cheveux bouclés lui donnent un air d'enfant. Le célèbre Léon Daudetl s'est déplacé. L'hippodrome est bien choisi: cheval de race, spectacle de qualité.

Il s'est installé à la tribune. Les femmes les plus âgées se sont rapprochées, constituent un cercle compact autour de l'homme, une garde personnelle, un cénacle de ferveur que l'on devine ne pas avoir intérêt à franchir. Les
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Léon Daudet (1867-1942) est le fils de l'écrivain Alphonse Daudet

(Les lettres de mon moulin, Les contes du lundi...). Député, il est l'un des orateurs les plus ardents de l'extrême droite. Journaliste, il débute à la "Libre Parole" de Drumont qui lui inspirera un antisémitisme violent. Il lance ensuite, avec Maurras, l'Action Française.

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places ont été acquises de haute lutte. On a joué des mains fragiles et des pieds richement chaussés. Malgré les idées développées par l'orateur, l'appel à la tradition, la haine de la République, nous sommes sous le charme. L'homme manie l'humour comme les aristocrates devaient manier l'épée. Nous nous surprenons même avec Albert, à faire taire notre voisine. Elle aime tellement les contes de M. Daudet! Il est si bon pour les enfants! Elle confond tout. Léon s'est lancé dans une période hautement balancée. Je crie à mon insu, admiratif: Vive Léon... Effet de contagion, la foule reprend: Léon, Léon, Léon. L'ordre est rompu, comme décontenancé. Il me faut un instant pour comprendre. L'hippodrome paraît envahi de paons. Léon, Léon, Léon. On devine un moment de flottement et de surprise. La grand messe a connu un raté. L'office est incongru. Les regards se sont tournés vers nous. On nous suspecte d'être les auteurs du déraillement. L'orateur s'est magnifiquement repris et repris l'auditoire en main. Le ton monte, la critique devient plus persiflante, les images macabres: il se propose de souffleter le cadavre de Gambettal. Notre réaction est immédiate, le charme est rompu, nous crions, Albert et moi: Vive Léon, Vive Léon. Perplexité dans la foule.

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Gambetta (1838-1882). Dans sa jeunesse, Daudet avait rencontré

Gambetta, et sans doute appréciait-il sa volonté de reconquête des provinces perdues, son patriotisme, son désir de revanche. Hors ce thème, tout séparait les deux hommes. La violence des propos s'explique sans doute par le lieu (Lille) et la présence de la marquise de Mac Mahon. En effet, le 15 août 1877 Gambetta avait lancé le célèbre avertissement à Mac Mahon "Lorsque la France aura fait connaître sa voix souveraine, il faudra se soumettre ou se démettre".

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Qui acclamons-nous? Un homme du service d'ordre nous désigne du doigt. Les "socialos" déparent dans l'assemblée. On nous tombe dessus. Une vingtaine. Nous nous regroupons - un groupe de deux - Albert dont l'allonge est supérieure à la mienne s'installe derrière moi. Je le suspecte de m'utiliser comme défense. Je lui prédis une brillante carrière politiquel. Plus petit mais rablé, je résiste mieux aux coups. Du moins je le croyais à l'époque. Les brutes nous frappent à coups de canne. Nous sommes couverts de sang. Nous méritons bien notre nom de rouges. Nous réussissons à enfourcher nos bicyclettes et à nous mettre à l'abri. Il faut dire qu'Albert et moi-même étions des passionnés du vélo. D'antiques machines avec lesquelles, malgré un cadre féminin et un guidon plat, nous prenions des airs de champion cycliste. Le vélo était pour nous la liberté et la poésie. S'il nous arrivait, fatigués, de poser la tête sur la potence du guidon, nous avions pourtant plus souvent l'air de conquérants que de condamnés. Nous avons sillonné toutes les routes de la douce France, nous avons parcouru les longues lignes droites bordées de peupliers, admiré le pelage rouge des labours et les cornes des bois s'enfonçant dans les champs de blé. Nous avons souffert sur les pavés qui nous transportaient dans les laves de Pompéi, nous étions barbouillés de poussière et de pluie comme les combattants romains, le visage mangé de barbe pour sembler plus guerriers. Les corons pressés autour des hauts fourneaux paraissaient des châteaux, les baraques à casser des demeures de fée, les tas d'ordures des montagnes d'argent. Nos bicyclettes rustiques ressemblaient à des charrues qui labouraient le macadam
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Albert Inghels, ouvrier textile, l'un des soixante-huit socialistes élus
de Tourcoing

en 1919, il sera député-maire

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et dont nous prenions un soin jaloux. Des charrues étincelantes. Les roues étaient nettoyées au papier abrasif et produisaient dans le soleil des reflets dorés. Les pédaliers étaient précautionneusement démontés, les roulements à billes lustrés et, le vélo posé sur la selle et le guidon, nous faisions des concours de durée: nous recherchions le mouvement perpétuel. D'un geste enroulé, nous faisions tourner les roues comme s'il s'agissait d'une loterie dont le résultat se ferait attendre pour mieux déclencher les passions. Nous entourions le guidon d'un ruban de chatterton rouge qui faisait contraste avec la couleur bleu du cadre. Le vélo était notre cheval de conquête. J'aurais pu me contenter de pédaler jusqu'au sommet embrumé du Tourmalet. J'allais me consumer dans la politique. Mes origines familiales ont-elles marqué mes choix et mes comportements? La mode veut que les lieux géographiques et les liens de parenté soient déterminants. Né à Fives-Lille avais-je hérité des habitants de cette ville le goût du verbe et le discours querelleur? Tenais-je de ma jeunesse passée à Dunkerque l'audace et le sens tactique de Jean Bart, le héros de la ville. J'avais vu le jour rue Mirabeau... Nous sommes ici par la volonté du peuple! Mes Parents? Avais-je acquis de ma mère la ténacité et de mon père le sens du compromis? Ma mère, institutrice, voulait une école sans prêtre mais pas sans Dieu. Dans le prolongement de cette honnêteté fondamentale qui la caractérisait, elle avait construit une maison sans propagande. Ma sœur eut toute liberté dans les choix religieux. Mon frère et moi préférions à l'église les longues promenades à bicyclette ou les balles de tennis qui faisaient office de ballon de football dans la rue, les portes de garage claquant bruyamment à chaque but

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inscrit. Depuis, il m'arrive, lorsque je peux me libérer de mes obligations politiques, d'assister à un match, l'équipe de la ville est championne de France, et d'entendre le bruit métallique des filets de corde frappés par la sphère de cuir qui semble vouloir grimper jusqu'au soleil. Mon père, fabriquant de bonneterie, était plutôt du genre silencieux. A notre égard, il était la patience même, se contentant de nous morigéner lorsque le plafond de nos chambres était encombré de bonhommes collés par du papier mâché chaque fois que je récitais, au cours de mes études, la ballade des pendus, je revoyais ces figurines qui, au bout d'un certain temps, tombaient comme ces pendus que l'on décroche après expiation - ou lorsque la voisine du dessous grimpait jusqu'à notre appartement - ce qui était une sorte d'exploit compte tenu de son poids affolée par le tremblement de terre qui menaçait son lustre d'effondrement à chaque coup de pied que nous donnions dans le couloir qui nous servait de stade. Une enfance protégée, heureuse, avec une certaine aisance qui ne me déterminait pas à m'engager dans le socialisme. C'est à la mine, près des femmes du peuple que j'ai, sans doute inconsciemment, à mon plus jeune âge, appris le socialisme et l'égalité, les drames, les luttes, la solidarité, le brassage des nationalités qui ne peut se faire que par le travail. Il m'avait suffit d'un espace réduit, celui où les femmes travaillaient au triage du charbon. La tâche était pénible mais cela constituait pour elles l'unique bouffée de liberté liée à la jeunesse car elles abandonnaient le travail dès le mariage pour mener une vie, si l'on peut dire, de femme au foyer. Elles s'amusaient, chantaient, dansaient même en travaillant, égaillant leur

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office par quelques propos égrillards sur la pseudo virilité des hommes. C'est là qu'elles faisaient leur éducation sentimentale, les plus anciennes enseignant aux plus jeunes les règles élémentaires pour sauvegarder et prolonger leur espace de liberté même sous le joug de l'homme. Là, le ton était simple et clair, contrairement aux pudeurs et sous-entendus du foyer, où la nuit, dans la promiscuité, se devinaient des soupirs d'une extrême souffrance ou d'un plaisir sans limite dont elles connaissaient l'intensité sans en savoir la raison. Les hommes aussi ne parlaient que camaraderie mais elle était entretenue par les alcools qui tuaient ces aventuriers du quotidien plongeant dans la nuit des profondeurs. Ils écrivaient avec leur sueur et leur sang, l'histoire industrielle de la France, de ses luttes ouvrières et syndicales. Au-delà de la France. Les veines de charbon et d'ardoise ne connaissent pas de frontière. Elles allaient jusqu'en Belgique et même en Angleterre. L'extraction, la basse extraction, le mot est parfaitement clair, a créé entre les trois pays des siècles de souffrances. Les mineurs se rendent au fond de la mine ou de l'ardoisière ne voyant que du noir, descendant le plus souvent à pied le long d'une galerie qui épousait la pente de la veine. Vous parlez d'une veine! On crabotait, on ne marchait pas. Restent encore les verdaux, les terrils où s'amoncellent les chutes que les burins et le marteau des fendeurs ont exceptionnellement gâchées. J'avais à l'époque, les illusions de l'enfance, une image flatteuse de la mine, les chevaliers de la table ronde dans les entrailles de la terre. Des amitiés sans faille entre les gueules noires, forgées dans les épreuves des accidents mortels et des grèves inutiles. Depuis j'ai appris que l'on

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n'échangeait pas de paroles avec les autres tribus. Comment aurait-on pu y accéder dans cette Babel des langues! Les Polonais étaient les plus violents. Ils abattaient facilement le poing sur les Italiens jugés trop bavards. Dans la mine on réglait les haines souvent liées à des affaires de femme. Dès la pose les rescapés s'abandonnaient à la folie des bistrots. Ils étaient condamnés, peut-être par erreur judiciaire, mais définitivement. Ils étaient plus que pauvres, miséreux. Le pauvre conserve l'espoir de se libérer de sa condition par une volonté tendue à chaque instant. Le miséreux, écrasé par la fatalité, souffre une damnation éternelle. S'il ne l'a jamais eu, il a perdu jusqu'au goût d'être libre. Ils ne se lavaient même pas les mains pour les femmes qu'ils barbouillaient de noir, comme pour entraîner dans leur propre déchéance l'ensemble du genre humain. Les chambres vers lesquelles ils fuyaient étaient semblables à leur demeure familiale. Il y avait un lit, une chaise, des mégots dans des soucoupes grasses, le linoléum brûlé par les cigarettes à peine éteintes et écrasées dans la précipitation, un rai de lumière sous la porte et les gouttes de pluie heurtaient les vitres comme les perles d'un rosaire égrainé nerveusement. Avec cette différence que la guirlande de roses était remplacée par une ampoule pendue à même le fil électrique à demi dégarni, dégageant des éclairs jaunes, qu'il n'y avait pas les cris des gosses et le reproche muet de l'épouse. Pourtant l'odeur de soupe était plus agréable que celle du parfum vulgaire que la tenancière faisait brûler pour dissiper les miasmes des clients de la sordide retraite. La passe était mauvaise. Ils étaient là comme dans les puits. Ils croyaient avoir atteint le fond mais ils trouvaient toujours plus profond, plus noir. Ils rencontraient toujours un nouvel abîme, un plus grand vide comme un plus grand désespoir.

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La seule lueur était celle des réverbères dont les globes se reflétaient dans les flaques d'eau, toujours à la même place dans le creux du trottoir. Le seul espoir, une péniche glissant sans bruit sur le canal et déclenchant hors de propos un coup de sirène comme pour annoncer le départ d'une croisière. Du vermillon sur du grisâtre. Rouge! Nous l'étions déjà idéologiquement. En même temps que nous prenions notre carte d'étudiant à la Faculté des Lettres de Lille nous adhérions à la section du parti socialiste et militions dans l'enceinte universitaire en créant des groupes d'étudiants collectivistes dont la collectivité ne dépassa jamais les sept membres mais dont nous étions fiers car constituée d'étudiants boursiers qui s'opposaient aux nantis, aux héritiers qui, bien évidemment, constituaient la majorité des usagers du service public. Socialiste! De quel schisme, de quelle chapelle, de quel courant, de quelle secte? Le refus du caporalisme donnait alors un socialisme éclaté. Les révolutionnaires s'opposaient aux réformistes, ceux qui voulaient des têtes à ceux qui louchaient vers des portefeuilles. Les premiers se divisaient eux-mêmes en anarchistes, gauchistes, blanquistes. Les seconds se scindaient en possibilistes, alémanistes, et s'efforçaient d'attirer les socialistes indépendants qui formaient un ensemble hétéroclite, rétif à tout sectarisme. Les tentatives d'unification ne faisaient qu'attiser les querelles entre Guesdel et Jaurès2 dont le génie symphonique s'efforçait de cacher les contradictions.
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Guesde (1845-1922). Journaliste. Favorable à la Commune.

Condamné. Exilé en Suisse. Découvre la lutte des classes, le matérialisme, le collectivisme. Marxiste à une époque où l'influence de Marx en France est inexistante. Il sait magnétiser les auditoires. 2 Jaurès (1859-1914). Député républicain, il s'oriente vers le socialisme à la suite de la célèbre grève de Carmaux en 1892. Le

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Décidément, le parti socialiste serait toujours celui de la marge entre l'intransigeance verbale et la conquête opportuniste. Mais si nous nous étions déchirés sur l'affaire Dreyfus, sur la question coloniale, nous nous retrouvions dans tous les meetings, manifestations, le socialisme du coude à coude, nous signions les mêmes pétitions pour la défense des humbles. Nous avions le même musée avec une galerie de portraits singuliers mais tirés de la même substance. Blanqui 1, consumé dans les prisons métropolitaines, Louise Michel2 rongée par la misère, Guesde prophète ascétique, Eudes3, Vaillant4, ClémentS, Valles6, Adler7 et le député de Carmaux, le Mozart des idées politiques, le champion des motions de synthèse, l'humaniste. Tous ces hommes étaient des découvreurs de liberté. Comment peut-on être socialiste comme l'on peut être Persan? Il suffit pour répondre de traverser la cité ouvrière. L'odeur
socialisme est pour lui l'approfondissement de la démocratie et de la république. Réformiste. Adoré par les humbles. Assassiné en 1914. Jaurès était convaincu de l'innocence de Dreyfus, accusé d'espionnage. Mais lorsque Zola lance son "J'accuse" pour sauvegarder l'unité socialiste Jaurès signe un texte qui invitait les prolétaires à ne s'enrôler dans aucun des clans de cette guerre entre bourgeois. 1 Blanqui. Inspirateur du syndicalisme révolutionnaire, il passa 36 années en prison. Elu quoiqu'enfermé. Niçois, on disait de lui qu'il avait de lui "pan bagnat carcéral". 2 Louise Michel. Anarchiste. Exalte l'action directe. Participe à la Commune. Déportée. Une grâce amnistiante avait permis son retour. 3 Eudes. Ancien général de la Commune. Chef des Blanquistes. 4 Vaillant Edouard. Responsable de l'instruction publique sous la Commune. Personnage de légende mais médiocre orateur 5 Clément. Membre de la Fédération des Travailleurs Socialistes. Joue un rôle important dans les Ardennes. Auteur du "Temps des Cerises" 6 Vallès. Membre de la Commune. Fit paraître un journal "Le cri du peuple". Ecrivain populaire (L'insurgé). 7 Adler. Membre du Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire. Il prône une attitude "ouvriériste" faite de méfiance à l'égard des politiciens.

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de l'usine à gaz, les docks poisseux de poussière, les odeurs de vaisselle, les repères de nuit, la soupe populaire, les orphelinats, les bistrots où les bruits de verres se mêlent aux jurons, les œuvres patronales, les terrains vagues où pourrissent les émigrés, les enfants qui ont déjà des mains de vieil homme usées de peine, les bonnes qui blanchissent les saletés des riches et qui volent les suppositoires en croyant donner à leurs rejetons quelques rares bonbons, ceux qui meurent de faim, les apprentis qui tendent la main en guise de salaire sur le pas de la porte à la fin d'une journée épuisante. Et nous, nous étions des gêneurs, nous perturbions une société bien policée où la police maintenait l'ordre public. Les bourgeois, quand on dit peuple, ils imaginent du linge souillé, des ongles noirs, les repas sans nappe, le moucher du doigt, les amours incestueuses, les concierges, les bonnes, les garçons de course. Socialistes, nous préférons un désordre à une injustice. Voilà ce qui oppose la gauche à la droite et c'est pourquoi le balancier revient toujours à droite, vers l'ordre. La société a toujours opté pour le plus sûr et le plus ambigu. Il est pourtant des ordres injustes, destabilisateurs, des vaches sacrées qu'il faut désacraliser. Pour cela, le journalisme de combat. Une carrière interrompue prématurément par les obligations militaires. Nous avons débattu sur l'attitude à adopter face à la guerre et nous entendons y répondre par tous les moyens depuis l'agitation publique jusqu'à la grève générale, voire l'insurrection. Si bien que, incorporé au 33° RI à la fin de l'année 1912, à l'occasion d'une permission, le deuxième classe que je suis prend place, en uniforme, dans un cortège de manifestants protestant contre la loi des trois ans, ce qui me vaut d'être poursuivi pour incitation de militaires à la désobéissance et d'être inscrit au carnet B comme suspect à surveiller en cas de mobilisation.

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J'étais en révolte, l'indocile, le désobéissant. Le pouvoir me déclarait insoumis, factieux, révolutionnaire. Je perturbais l'ordre social, je devenais cause d'effervescence, d'agitation, de trouble, de mutinerie. On m'assimilait à Spartacus alors que j'étais simplement Gavroche, on me qualifiait de communard alors que je jouais l'Etienne Lantier de Germinal. En août 1914, le gouvernement décida de ne pas faire arrêter les quelques mille cinq cents personnes concernées par ce document infâme. Le Ministre de l'Intérieur Malvyl connaissait parfaitement l'état d'esprit des socialistes. En complet accord avec mes maîtres guesdistes je cédais aux accents de la patrie en danger. Les générations d'instituteurs qui avaient entretenu le patriotisme jacobin gagnaient sur l'antimilitarisme de surface. L'Union Sacrée2 balayait nos hésitations. Nous allons défendre notre pays contre l'agression de l'Allemagne impériale. Jules Guesdes lui-même entre dans le gouvernement en compagnie de Marcel Sembat. Replié sur Cognac avec mon régiment, j'ai hâte d'en découdre. Je suis enfin envoyé sur le front mais malade je suis évacué au printemps 1915. Je remue ciel et terre pour sortir de l'hôpital... enfin je vais participer aux batailles d'Artois et de Champagne.

1 Malvy (1875-1949). Radical. Réussit à traverser toutes les crises. Léon Daudet l'accusait de ne pas avoir réprimé assez sévèrement les grèves et d'avoir renseigné l'ennemi. Condamné pour forfaiture à cinq ans de bannissement, à son retour en France fut à nouveau Ministre de 2 Le 26 août la SFIO permet à deux socialistes d'entrer dans le gouvernement Viviani. Convaincus que la France républicaine était agressée, les socialistes retrouvent les accents de la patrie en danger.
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