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Mon ciel déchiré

De
169 pages
L'auteur, ancien prêtre, tout en écrivant ses mémoires de fils de paysans, veut raconter son itinéraire spirituel, de la foi de son enfance à l'incroyance, en passant par le récit de sa vocation, puis de son ministère sacerdotal, de sa découverte du monde ouvrier, de sa vie de prêtre au travail, de sa contestation de l'autorité et de la doctrine de l'Eglise catholique, enfin de son rejet de l'institution et de toute forme de religion et de croyance.
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Mon ciel déchiré

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08400-1 EAN: 9782296084001

Pierre VERNEY

Mon ciel déchiré
Mémoires d'un ancien prêtre ouvrier

L'Harmattan

Graveurs de mémoire
Dernières parutions Francine CHRISTOPHE, Mes derniers récits, 2009.

Charles JOYON, Le jeune Français de Vienne. 1943 - 1945,
2009. Bernard LETONDU, Fonctionnaire moyen, 2009. Claude-Alain SARRE, Un manager dans la France des Trente Glorieuses. Le plaisir d'être utile, 2009. Robert WEINSTEIN et Stéphanie KRUG, Vent printanier. 3945, la vérité qui dérange, 2009. Alexandre TIKHOMIROFF, Une caserne au soleil. SP 88469, 2009 Henri BARTOLI, La vie, dévoilement de la personne, foi profane, foi en Dieu personne, 2009. Véronique KLAUSNER-AZOULA Y, Le manuscrit de Rose, 2009. Madeleine TOURIA GODARD, Mémoire de l'ombre. Une famille française en Algérie (1868-1944), 2009. Jean-Baptiste ROSSI, Aventures vécues. Vie d'un itinérant en Afrique 1949-1987, 2008. Michèle MALDONADO, Les Beaux jours de l'Ecole Normale, 2008. Claude CHAMINAS, Un Nîmois en banlieue rouge (Val-deMarne 1987-1996) suivi de Retour à Nîmes (1996-1999), 2008. Judith HEMMENDINGER, La vie d'unejuive errante, 2008. Édouard BAILBY, Samambaia. Aventures latino-américaines, 2008. Renée DAVID, Traces indélébiles. Mémoires incertaines, 2008. Jocelyne I. STRAUZ, Les Enfants de Lublin, 2008. Jacques ARRIGNON, Des volcans malgaches aux oueds algériens,2008. André BROT, Des étoiles dans les yeux, 2008. Joël DINE, Chroniques tchadiennes. Journal d'un coopérant (1974-1978),2008. Noël LE COUTOUR, Le Trouville de la mère Ozerais, 2008.

Avertissement
En rédigeant ces mémoires, mon propos est de relater ce qui a marqué, orienté, guidé ma vie que je ne crois pas exceptionnelle, tant s'en faut, mais peut-être originale à certains égards, ma vie de fils de paysan devenu curé de paroisse ouvrière, puis travailleur en usine, militant syndicaliste, prêtre contestataire, élu municipal communisant, simple disciple d'un certain Jésus et de son évangile, homme à part entière face à un système ecclésiastique mutilant, et, pour finir, devenu pratiquement athée. Jusqu'à mon entrée au grand séminaire en 1943, j'ai suivi ce qu'on peut appeler le «droit chemin », conforme à ce qu'attendaient de moi ceux qui s'occupaient de mon éducation, le chemin d'une vie d'études sérieuses, d'une vie chrétienne solide, sinon pieuse. Puis ce furent mes années de théologie à la Tronche, extrêmement riches en découvertes (existentialisme, marxisme, athéisme, nouvelle théologie, Résistance, politique) et le point de départ d'un esprit de contestation qui, depuis, n'a jamais cessé de m'animer, m'entraînant sur ce que j'appelle volontiers les « chemins de traverse» et aboutissant à ce que je nomme « mon ciel déchiré »... Pourquoi le ciel? Parce que j'ai cru un certain temps au ciel tel que me l'a donné à croire l'Eglise catholique, et que les réalités de ma trajectoire personnelle n'ont cessé de contredire, de démentir et de déchirer pour ma plus grande libération. « D'une rive à l'autre» pourrait être aussi l'autre titre de ces pages indiquant la rive de départ, le petit monde fermé et sclérosé de l'Eglise, et celle d'arrivée, le monde des hommes, immense et passionnant. Si ces mémoires venaient à être publiées ou seulement tombaient sous les yeux de gens qui m'ont bien connu, côtoyé et aimé comme prêtre et qu'ils en soient peinés, choqués et même perturbés en raison de leur foi chrétienne, 5

qu'ils veuillent bien non seulement me pardonner, mais encore tenter de comprendre ce qui a pu motiver mon évolution, mes attitudes, mes décisions et mes engagements. Le plus important pour un être humain n'est-il pas de suivre ce que lui suggère sa conscience? C'est ce que j'ai essayé de faire tout au long de ma vie, quelles qu'en fussent les conséquences... Et je ne regrette rien!

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Chapitre 1. Mes origines et mon enfance
De son prénom Pierre-Augustin, mon père était grand, mince, les cheveux blonds, la moustache fine, le mégot aux lèvres (il roulait ses cigarettes). Chasseur passionné comme beaucoup de paysans de ce temps, vigneron compétent, indifférent en matière de religion, plutôt anticlérical mais sans sectarisme, il votait rouge, c'est-à-dire radicalsocialiste; toutefois, il faisait «ses pâques» pour éviter des scènes avec ma mère très pratiquante. Mobilisé à trente neuf ans, il fit la guerre de 14-18 dans un régiment d'artillerie alpine, sur le front de la Marne, comme convoyeur de train en armes et nourriture. Par miracle, il échappa au massacre lors de la brutale offensive allemande de juin 1918. De retour à la ferme, secondé par un domestique, plus tard par ses fils devenus grands, à l'aide d'un cheval et d'une paire de bœufs, il fit valoir en polyculture une propriété morcelée de dix hectares. En plus, durant de nombreuses années, il allait labourer les terres de sa mère, depuis Saint-Jean jusqu'à Réaumont, au pas lent des bœufs charriant la charrue sur le tombereau, en passant « par travers », ce qui faisait au moins une dizaine de kilomètres par des chemins de terre souvent malaisés. Atteint de diabète, il fut emporté par un cancer du pancréas en septembre 1942, laissant l'exploitation agricole à Joseph. Il n'avait que soixante-six ans. En fouillant les archives, j'appris qu'il descendait d'une longue lignée de paysans dauphinois dont j'ai trouvé les ancêtres jusqu'en 1570. Parmi eux, plusieurs méritent d'être cités dans mes mémoires. C'est le cas d'une vénérable aïeule, Dimanche Barnier, épouse d'un hôtelier de la Buisse. En 1630, dans toute la région sévit une grave épidémie de peste qui emporta son mari. Avec ses deux enfants, enceinte d'un troisième, elle fut reléguée comme contagieuse possible dans une des 7

cabanes construites hors du village, destinées à accueillir les survivants. La mise en quarantaine passée, elle rentra à la maison, se remaria avec un autre hôtelier dont elle eut encore douze descendants. Après avoir élevé ses quinze enfants, dont douze vivaient encore lorsqu'elle rédigea son testament à soixante-dix ans, elle mourut âgée de quatre-vingt-dix ans, après avoir subi l'épreuve de quinze maternités et de la célèbre « maladie contagieuse », la peste! Parmi ses enfants, on compte un curé, deux religieux cordeliers dont l'un sera élu Père provincial du Sud-est, et un notaire devenu le maire perpétuel de Voiron. En 1631, un autre ancêtre, Charles Bertollon, fermier d'un sieur de petite noblesse, se permit de tirer avec son arquebuse sur les pigeons de son maître. Pour ce délit, passible d'une sanction sévère, il fut emprisonné à Grenoble. Grâce à l'intervention d'amis, il obtint son élargissement, mais le châtelain du Vivier s'y opposa. Finalement, suite à une transaction, il versa à du Vivier une somme importante, grâce à laquelle ce dernier prit à sa charge tous les frais du procès et du séjour en prison, moyennant quoi ils s'engagèrent à vivre désormais «en bonne amitié et
VOISmage ».

Dans cette ascendance, on trouve beaucoup de laboureurs, mais aussi des gros fermiers bourgeois, des notaires, des tisserands, des maîtres de forges, des charpentiers, des meuniers, des tanneurs, des marchands, des aubergistes, des consuls (les maires de l'Ancien Régime). Dans cette parentèle, j'ai recensé plus de dix prêtres ou religieux, et quelques religieuses. En devenant prêtre moimême, n'aurais-je pas hérité d'un certain atavisme? En 1912, âgé de trente-six ans, mon père épousa Hélène Rajon, une jeune fille de petite taille, potelée, au visage fin et agréable, coiffée d'un beau chignon. Fille et petite-fille de boulanger, elle reçut une formation semibourgeoise chez des sœurs à Voiron. Dessin, couture, broderie, cuisine n'avaient pas de secrets pour elle. Elle 8

aimait nous préparer de délicieux gratins en tout genre. Très pieuse, elle souffrait de l'indifférence religieuse de son mari. Elle s'était assignée comme buts de mariage la fondation d'une famille et la conversion de son époux. Excessivement prude, elle ne plaisantait pas sur la morale, gouvernait bien son ménage, ne travaillait pas dans les champs, mais s'occupait surtout de la basse-cour et du jardin. Mère tendre, aimante, habituellement gaie, elle veillait dans le détail à notre éducation, se tourmentait facilement à notre sujet, surtout quand nous n'étions pas rentrés à l'heure prévue. Tout petit, je lui étais très attaché; aussi, quand je faisais un caprice, elle me disait: «Puisque c'est comme ça, je m'en vais! » La voyant disparaître de la maison, terrorisé à l'idée d'être abandonné par celle que j'aimais le plus au monde, je hurlais de désespoir. Comme tous les enfants de cet âge, j'aimais la questionner. Avant de savoir lire l'heure à l'horloge de la cuisine, je lui demandais: «Maman, quelle heure est-il? » Elle me répondait invariablement: «C'est telle heure, mon petit, le temps passe et l'éternité approche ». De santé assez fragile, atteinte de diabète traité à l'insuline,

elle passera les deux dernières années de sa vie avec moi à
Bouvesse. C'est par un gros temps de neige qu'elle a été inhumée à Saint-Jean le 17 décembre 1952. Elle avait soixante-cinq ans. Mon père, j'aimais l'accompagner à la chasse dans la plaine, pour traquer un lièvre ou un râle rouge, ou au village, une fois par semaine chez le boucher, avec qui il plaisantait volontiers. Puis nous passions en face, chez notre cousine la mère Alphonse, tenancière d'un café et de la recette buraliste, distributrice des titres de régie indispensables pour le transport du vin. J'avais droit à un verre de limonade, tandis que mon père buvait un « canon» de rouge, tout en blaguant avec la cafetière. C'est aussi avec lui que j'ai vu pour la première fois de ma vie un mort: son frère. Ma mère ne voulut pas qu'il m'emmène le voir, sous prétexte que j'étais trop jeune, 9

j'avais dix ans. Devant la dépouille de l'oncle Jules, allongé sur son lit, je voulus lui caresser les mains et le visage, puis l'embrasser comme je le faisais quand il était vivant. Je n'éprouvai aucun trouble. A la même époque, l'un de nos voisins, neurasthénique, avait disparu. Avec les hommes du voisinage, je pris part aux recherches dans les granges, les écuries et autres dépendances. L'un d'entre nous, un homme de haute taille, ouvrit la porte d'une cave, se baissa pour entrer, et, sans le vouloir, heurta de la tête le ventre d'un pendu qui émit un énorme rot. C'était ma deuxième rencontre avec la mort, j'avoue avoir été quelque peu remué par ce spectacle inattendu et tragique! Mes frères Avec neuf ans de plus que moi, Augustin n'a jamais été pour moi un compagnon de jeu, mais plutôt le grand frère admiré. Sa passion, c'était le travail de la terre, l'élevage des animaux, comme les cochons d'Inde, les lapins «géants des Flandres », les faisans pour lesquels il allait chercher dans les champs des sacs d'œufs de fourmis. Appelé au service militaire en 1935, il fut incorporé dans les chasseurs alpins, à Barcelonnette. Bientôt nommé caporal-chef, il stationna au col de Larche comme éclaireur skieur. C'était la période préliminaire à la guerre: annexion de l'Autriche en 1936, démembrement de la Tchécoslovaquie en 1938, début de la guerre en 1939. Augustin était sans cesse rappelé sous les drapeaux, si bien qu'il n'a pas été très présent à la maison ces années-là. En juin 40, envoyé sur le front de l'Aisne, il fut blessé au coude et ramené à Biarritz où les Allemands le rattraperont pour le constituer prisonnier à l'hôpital où il était soigné. Plutôt que d'aller moisir dans un stalag allemand, il s'évada avec la complicité d'un garde champêtre et arriva à l'improviste à la maison le 8 septembre. Jour de joie, ce jourlà ! Deux ans après, il épousa Yvonne Sorrel, et s'en alla « gendre» dans sa belle famille, au Petit-Champfrey où il 10

passa son existence jusqu'à sa mort en 1999. Quatre enfants viendront peupler leur foyer: Anne-Marie, Pierre, emporté par un cancer à cinquante-six ans, Jean-François et Monique. Quant à Joseph, de cinq ans mon aîné, il représentait pour moi le grand frère protecteur et l'initiateur dans le domaine intellectuel. Passionné par les études, mis en pension dans le collège privé du Rondeau-Montfleury, en tête de sa classe trois années durant, il dût interrompre le cycle secondaire, faute d'argent familial. Conseillée par le curé du village, ma mère refusa de le mettre dans un lycée d'Etat gratuit, mais laïque, car c'était pour elle l'école des « sans Dieu », où son fils aurait pu perdre la foi, et donc son âme. De cette rupture d'études, Joseph ne se remit jamais; il en voulut beaucoup à notre mère, aux curés et au monde entier. Contraint de faire le métier de paysan à contrecœur, il devint violent et aigri. Plus tard, il abandonna la terre, trouva une situation de comptable, épousa Claudine Curtet, une «pied noir» et vécut plus de dix ans en Algérie, au service d'un grand domaine colonial, avant de revenir près de Montpellier, où il mourut en 1976, laissant deux fils: Marc, emporté lui aussi par un cancer en 2003, et Pierre-Jean. Ma maison natale Achetée par mes parents en 1919 à la famille Frette, cette grande bâtisse a une histoire. Possédée par MarieThérèse et Marie-Madeleine Verney, qui l'avaient reçue en héritage de leurs parents Claude et Marguerite Berthollon, ces deux sœurs célibataires y avaient ouvert une école de filles. En 1840, elles cédèrent cette maison aux religieuses de Notre-Dame de la Croix, qui en firent un pensionnat, et entrèrent en religion dans cette congrégation. Plus tard, les locaux étant trop restreints, ils furent revendus, et le pensionnat du Sacré-Cœur s'installa en face, dans le domaine de la famille Vallet. C'était une vaste habitation. Haute de plus de dix mètres, elle comprenait trois niveaux habitables, et un 11

galetas. Au rez-de-chaussée, la cuisine, la «dépense », pièce fraîche où se conservaient les aliments (huile, saloir, gardemanger). Au sud, la grande et la petite salle à manger. Au premier, la chambre des parents où je dormais, flanquée d'une alcôve à toilette, celle de mes frères au nord; au sud une grande chambre doublée d'une belle alcôve et sur le palier, un water élémentaire. Au second, deux chambres louées, l'une à la lingère Antoinette Charles, l'autre au professeur de piano madame Rambaud, toutes deux employées au pensionnat. Une autre grande pièce, jadis dortoir des pensionnaires, servait de chambre à grains; dans le couloir trônaient les lavabos en zinc destinés à la toilette des filles. Chose rare à cette époque, grâce à une pompe manuelle, l'eau coulait sur l'évier, au rez-de-chaussée. Ma pièce préférée, en été seulement, c'était la grande salle à manger dotée d'une bibliothèque qui faisait mes délices. Seule la cuisine était chauffée par un grand fourneau, ainsi que la chambre des parents, au plus fort de l'hiver, par un poêle à feu continu. Souvent, nos deux locataires, de retour du travail, nous saluaient au passage. C'était l'occasion pour mon père de leur raconter des blagues qui les mettaient en joie. Un soir, au moment du souper, une bêtise particulièrement drôle fit éclater de rire mademoiselle Charles, si fort qu'elle projeta son dentier dans la soupe de mon père! Après avoir récupéré sa prothèse, elle partit toute confuse, et l'assiette de soupe fit le régal du chien...

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Mes jeunes années J'entrai dans ce monde le 7 octobre 1924, au moment des vendanges familiales. Souvent, les gens du village me plaisantaient à propos de ma naissance, disant qu'on m'avait trouvé dans la cuve à raisin. Pour autant, je ne suis pas devenu alcoolique... En remontant loin dans le passé, je fais surgir une brassée de souvenirs, depuis ma petite enfance jusqu'à mon entrée au séminaire, souvenirs liés à la vie à la campagne, aux travaux des champs, aux temps forts de notre vie paysanne, à la chasse, à la vie religieuse, aux fêtes, aux personnages marquants. Tout bébé, j'avais pris la bonne habitude de me bercer moi-même, ce qui épargnait des fatigues à ma mère. J'étais dans la chambre, tout près de mon père occupé à faire la sieste. Emporté par mon élan, le berceau se retourna et me voilà à la renverse sur le plancher. Mon père continuait à ronfler, mais ma mère, elle, avait entendu un grand bruit. Elle monta, me ramassa et passa un savon à mon père. . . J'avais trois ans, je déambulais au milieu de la bassecour, quand je fus attaqué par notre chèvre; elle s'élança, et d'un coup de tête me jeta à terre; à peine m'étais-je relevé qu'elle recommença. Attiré par mes hurlements, Augustin arriva en courant, m'enleva sur son dos et me ramena à la cuisine. J'avais eu très peur, et j'eus droit au remède habituel dans ce cas: un verre d'eau sucré. Une autre fois, Charmante et Parpaille, nos vaches, ruminaient paisiblement quand j'entrepris d'explorer le fenil au-dessus de l'étable. Une ouverture, appelée «donure », par laquelle on faisait tomber la nourriture des bestiaux dans le râtelier, était toujours recouverte de foin pour éviter les courants d'air. Ignorant son emplacement précis, je marchais précautionneusement, quand tout à coup, je disparus dans le vide pour tomber à cheval, (si l'on peut dire), sur le dos de 13

Channante, qui se cabra et me jeta au sol; j'en fus quitte une fois de plus pour la peur. Avec nos deux vaches, nous avions du lait à revendre. Tous les soirs, une voisine, la Mathilde, une petite femme disgracieuse, au visage poilu, se dandinant comme un canard, venait chercher son lait à la maison. Elle adorait me prendre sur ses genoux pour m'embrasser; c'était l'horreur, tellement elle puait; chaque fois que je la voyais venir, je tâchais de me cacher sous l'évier. A cette époque, il n'y avait pas de ramassage d'ordures, et derrière le mur de l'écurie, se trouvait un endroit où l'on jetait les boîtes de conserves vides, et autres détritus solides, les déchets alimentaires étant recyclés par les animaux de la ferme. J'aimais farfouiller dans cette petite décharge, à la recherche d'objets qui me servaient ensuite de jouets. Ce jour-là, tombé en contemplation devant une boîte de sardines dans laquelle frétillaient cinq ou six vipéreaux, je me mis à les caresser doucement, quand Joseph, de passage, me demanda ce que j'avais trouvé. «Viens voir comme ils sont mignons », lui dis-je. A peine eut-il découvert le contenu de la boîte qu'il me cria: «Jette ça tout de suite, tu vas te faire piquer, ce sont des petites vipères venimeuses! » Devant la maison s'étendaient les champs et la grande plaine, terrains d'aventure et de jeux infiniment variés. Par une belle après-midi d'été, je me vois encore marchant dans le grand pré, quand j'aperçus un nid de guêpes enfoui dans l'herbe. Sans trop réfléchir, je décidai de châtier ces insectes malfaisants en bouchant leur accès avec mon pied. Mal m'en prit, car il fallut bien me retirer: je partis en courant, bien vite rattrapé et piqué par une dizaine de guêpes en furie. Résultat: une tête et un cou enflés, puis parfumés abondamment au vinaigre par ma mère. Durant les grandes vacances, une de nos distractions nous conduisait à fréquenter les nombreux fossés de la plaine. Bordés d'arbres et de buissons, ces ruisseaux foisonnaient d'habitants intéressants: des écrevisses, des grenouilles, des 14

petits poissons Pour pêcher les premiers, champions de la marche à reculons, nous fabriquions des balances, faites d'un cerceau en fil de fer muni d'une toile de jute concave, et rattaché par trois cordelettes à un bâton. Un morceau de viande imprégné d'essence térébenthine y était fixé comme appâts. Immergé dans l'eau du fossé, ce piège attirait les crustacés friands de cette viande odorante. Avec moult précautions, nous revenions plus tard pour soulever prestement la balance hors d'eau, il ne restait plus qu'à les ramasser et les jeter dans un bidon, promesse d'un repas original pour le soir. Une autre technique consistait à barrer le cours aval du fossé avec un grand panier, puis à bourrer les rives avec un gourdin pour débusquer les écrevisses et les faire se précipiter dans le piège. Dans les nombreux étangs creusés pour en extraire la glaise utilisée par les tuileries, nous trouvions un autre terrain de pêche. Y grouillaient surtout les grenouilles, appâtées par un bout de tissu rouge accroché à un gros hameçon, au bout d'une ligne en bois de noisetier. C'était une fois encore la perspective d'un délicieux repas de cuisses de grenouilles sautées au beurre et à l'ail. Deux sortes de poissons avaient notre faveur: les carpes « soleil» aux écailles multicolores et brillantes, et les «dormilles» consommées comme petite friture. Et parfois, nous avions la chance de sortir un brochet accroché à une carpe sa proie, mais c'était rare! En automne, nous nous trouvions trois ou quatre garçons dans un champ de maïs pour fumer, loin des regards adultes, des cigarettes gratuites, faites de barbe de maïs roulée dans du papier journal. Leur fumée âcre nous arrachait la gorge et nous faisait tousser et cracher comme des tuberculeux, mais nous avions l'impression de nous comporter comme les grands! Garçons et filles du hameau du Morel, nous partagions les mêmes distractions de plein air. Mais par les chaudes après-midi d'été, pendant que les adultes faisaient la sieste, j'appréciais la fraîcheur de la grande salle à manger où 15

se trouvait la bibliothèque familiale. Elle contenait nombre de volumes anciens, hérités d'aïeuls instruits, telle la série des Contes des mille et une nuits, reliée en cuir, éditée sous Louis XV en 1747. J'en faisais mes délices quand notre cousine, institutrice au pensionnat, vint à l'apprendre. Aussitôt, elle expliqua à ma mère ce qu'avait de nocif pour moi cette lecture: « C'est en vieux français, dit-elle, ça va lui déformer l'orthographe et la grammaire ». La vraie raison, c'était à cause de leur contenu libertin. Mais j'ai continué à lire en cachette ces merveilleux contes arabes. Qu'aurait dit ma cousine si elle avait su que je dévorais aussi les contes de La Fontaine, bien plus égrillards, ceux-là! Cette cousine était particulièrement bigote, et dans notre village rural, la vie religieuse tenait une place importante. A cinq ans, comme la plupart des gamins, en mai et en octobre, je devais aller à la prière du soir, au cours de laquelle se récitaient en latin les litanies de la Vierge. Avec l'assistance, je répondais de bon cœur à chaque invocation par un «roi polobis » sonore. Mais qui pouvait bien être ce roi ? Je questionnai Joseph, qui éclata de rire en me disant: « Ce n'est pas le « roi polobis », mais « ora pro nobis» en latin, ce qui veut dire« priez pour nous ». Au cours de la grand' messe dominicale, installé dans les stalles du chœur à côté de mon frère, je devais lire dans mon paroissial une paraphrase de la messe en français, pendant que le curé la célébrait en latin. Cette lecture vite terminée, je me tournais vers Joseph en lui disant à voix basse: «J'ai fini» - «Eh bien, recommence! » En 1936, ce fut l'année de ma communion solennelle. Quelques jours auparavant, je croisai dans la rue le cordonnier du village, mécréant notoire. «Alors, Pierrot, c'est vrai que tu vas faire ta première commission dimanche? » me ditil en ricanant. Vexé, je lui décochai cette réplique: « Et vous, alors, vous allez bientôt faire votre dernière commission! ». Cette communion solennelle, évènement important dans la vie d'un enfant, se déroulait dans une ambiance de foi et de 16