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Mon dîner chez Saddam...

De
292 pages
L'auteur est journaliste et a choisi le Proche-Orient comme champ d'observation et d'étude. Pendant 25 ans elle a voyagé dans des régions totalement délaissées alors - toujours pour essayer de mieux comprendre. Elle a vécu avec les bédouins, vu les marais du Sud irakien avant leur destruction, parcouru le Soudan en camion de brousse, et dîné avec Saddam Hussein au palais présidentiel. Beaucoup d'histoires sont restées enfouies dans ses carnets de notes, trop personnelles ou trop dangereuses. Ce livre, à la fois carnet de voyage et mémoires, raconte quelques-unes de ces histoires.
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Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Ephraïm DOWEK, Vingt ans de relations égypto-israéliennes, 2005. Elise GANEM, L'axe Israël-Turquie, vers une nouvelle dynamique proche-orientale? 2005. Michel GUELDRY, Les États-Unis et l'Europeface à la guerre d'Irak,2005. Khalil AL-JAMMAL, Les liens de la bureaucratie libanaise avec le monde communautaire, 2005. Véronique BESNARD, Mise en images du conflit afghan, Rôles et utilisations de la photographie dans la presse internationale, 2005. Moafaq Mohamed YOUSSEF et Marie Joseph CHALVIN, Un Irakien raconte 1994-2005. De l'exil aux élections, 2005. François LANTZ, Chemins de fer et perception de l'espace dans les provinces arabes de l'Empire ottoman, 1890- 1914, 2005. Hichem KAROUI, L'après-Saddam en Irak, 2005. Alireza MANAFZADEH, Ahmad Kasravi. La preière victime de l'islamisme radical, 2004. Assia MOHT AR KAÏS, Les Palestiniens au Koweït: histoire d'une réussite inachevée (1948-1990), 2004. Mustapha CHELBI, L'Islam en procès, 2004. Noureddine SÉOUDI, La formation de l'Orient arabe contemporain 1916-1939 au miroir de la Revue des Deux Modes, 2004. Kamal BA YRAMZADEH, Les enjeux principaux des relations entre l'Iran et l'Europe de 1979 à 2003, 2004. Fabienne LE HOUEROU, Migrants forcés éthiopiens et érythréens en Egypte et au Soudan, 2004. Jean-Paul CHAGNOLLAUD, Sid-Ahmed SOUIAH, Les frontières au Moyen-Orient, 2004. Raymond LE COZ, Les médecins nestoriens au Moyen Age, 2004. Jean-Jacques LUTHI, Egypte et Egyptiens au temps des vicerois, 1801-1863,2003. Pierre DARLE, Saddam Hussein, maître des mots, 2003. Bruno GUIGUE, Proche-Orient: la guerre des mots, 2003.

Mon dîner chez Saddam

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 2-7475-9327-4 EAN : 9782747593274

Lies! Graz

Mon dîner chez Saddam

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace F,cudes L'Harmattan Kinsha.a

75005 Paris

Konyvesboll Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapesl HONGRIE

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L'Harmattan llaIia ] Via Degli Artisti, 5 10]24 Torioo ITALIE

Université

de Kinshasa

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L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12 BURKlNAFASO

1. Le Génie qui s'est échappé de sa bouteille
Il fait nuit noire lorsque nous arrivons au campement de ces bédouins étranges au bord de l'océan Indien; maintenant je suis là, seule, à des journées entières de nulle part. Je ne peux pas parler avec mes hôtes et, pour la première fois ou presque de ma vie de nomade, je me sens indésirable. Pas en danger, car je connais assez les règles d'hospitalité en vigueur dans le désert d'Arabie pour ne pas vraiment avoir peur, mais je ne peux m'empêcher de ressentir une certaine sourde hostilité. Ce n'est pas très confortable. Sa' id Hilal, mon guide bédouin, a dû monter deux fois sur le toit de notre Land Rover avant de voir le feu. Ensuite, péniblement, dans la lumière des phares, il cherche un chemin dans la pierraille qui nous fera descendre de l'escarpement jusqu'aux cailloux de la grève, jusqu'au feu qui signale un campement. La nuit est complètement tombée et après quelques mots de bienvenue tout juste polis, notre hôte me désigne une place dans un coin de l'enclos en branches d'acacia hérissées d'épines. Après avoir avalé une seule tasse de café particulièrement amer, Sa'id Hilal me dit qu'il doit s'absenter, rendre visite à des parents qu'il pense trouver campés pas trop loin. C'est l'unique fois de tous les voyages que nous avons faits ensemble qu'il me laisse seule sans excuse et sans vraie explication. Et il est parti avec notre Land Rover. Dans les ombres, je devine des préparatifs de repas. Ils sont curieux, ces bédouins, pêcheurs et chameliers à la fois. Nous sommes bien dans la péninsule arabique, quelque part au sud de Ras al-Hadd, là où le Rub al-Khali, le «Quartier vide », touche à la mer. Le sultanat d'Oman est entré dans ce que les publications du ministère de l'Information appellent l'ère moderne, mais pour les rares habitants de l'Oman central, cette modernité n'a pas apporté beaucoup de changement. Mes hôtes sont des Harsussi, membres d'une des grandes tribus de la région et pratiquent leur propre langue plutôt que l'arabe. Mon

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arabe n'est peut-être pas très élégant mais il me permet d'entretenir une conversation de base. En revanche, pas deux mots de harsussi. Donc me voilà, assise dans mon coin sur une natte posée à même les cailloux. Je regarde les flammes du maigre feu de cuisson dans un silence forcé et, au-dessus, l'immense ciel de velours. Il n'y a que les étoiles pour nous prêter un peu de leur lumière, et je me demande, pour la première, et presque la seule fois de ma vie de voyageuse au Proche-Orient: Qu'est-ce que je fais ici ? Évidemment, il n'y a pas de réponse simple à cette question. Pourtant je sais qu'à ce moment précis, je n'ai envie d'être nulle part ailleurs.

Ce que je vais vous raconter dans ce livre, ce sont surtout des histoires qui n'ont pas pu trouver leur place dans les centaines d'articles très sérieux que j'ai écrits sur le Proche- et Moyen-Orient. Et pourtant ce sont des histoires qui rapportent la partie la plus intéressante et la plus profonde de ces décennies de voyage dans un monde que je n'ai jamais cessé de découvrir. Je suis journaliste, mais je ne me suis guère occupée de l'événementiel. Contre toute attente et probablement contre toute raison, j'ai choisi le Proche-Orient comme champ d'observation et d'étude. Je n'ai pas craint de multiplier les obstacles: très vite je trouve mon terrain de prédilection tout autour du Golfe persique. Aux débuts de mes voyages, c'est-àdire au milieu des années 1970, cette partie du Proche-Orient n'intéresse que très peu les rédacteurs en chef et responsables de rubriques qui la connaissent uniquement comme source de pétrole et d'ennuis, et encore. Que ces terres puissent être peuplées d'êtres humains intéressants pour eux-mêmes était une idée insolite. Dans l'imagination populaire, «Proche-Orient» évoquait rarement autre chose que les terres du Levant, fertiles

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en événements, du conflit israélo-palestinien et ses prolongements au Liban. l'ai aussi visité les pays du Levant, mais j'ai relativement peu écrit à leur sujet. En dehors de quelques moments ponctuels de guerre ici et là, je ne pense pas qu'il y ait eu ailleurs, et pendant des décennies, autant de journalistes au kilomètre carré que sur ce bout de terre entre la Méditerranée et la vallée du Jourdain; on n'avait nullement besoin d'une de plus. Quand j'y

suis allée - un peu contrainte et forcée - je me suis concentrée
sur les territoires palestiniens, Cisjordanie et Gaza, avant qu'ils ne se trouvent à la mode journalistique. Je me suis aussi intéressée aux citoyens arabes israéliens et ai fait quelques séjours, trop courts, dans un village de Galilée. Ceci a donné naissance à des articles, bien sûr, mais pas plus. l'étais beaucoup plus préoccupée par des régions encore délaissées en ces temps qui semblent, aujourd'hui, presque préhistoriques: les pays de la péninsule arabique et du Golfe persique, particulièrement Oman; le Soudan plus que l'Égypte; l'Iran postrévolutionnaire; l'Irak. Ma passion pour le Proche-Orient est venue de façon presque fortuite et sans que rien ne m'y prédisposât. Je me suis parfois demandé: Si le hasard m'avait conduite de la même façon à Montevideo ou à Beijing serais-je devenue une enragée de l'Amérique latine ou de la Chine? Question qui restera à jamais sans réponsel. Bizarrement, je suis arrivée au Proche-Orient par le biais des problèmes liés à l'alcool. Oui, vous avez bien lu, l'alcool et, pour faire bonne mesure, les toxicomanies. Non, je n'y suis pas allée en pays d'abstinence pour me guérir d'une dépendance
~--

I Peut-être pas entièrement. Il se trouve que mon travail pour le CIPAT, décrit dans le paragraphe suivant, m'a amenée, presque en même temps et dans des circonstances analogues, à Lomé, et ensuite à Bangkok. Je n'ai absolument pas eu de coup de cœur pour l'Afrique noire, et si je trouvais la Thaïlande et le Sud-Est asiatique intéressants, je n'y ai jamais éprouvé la passion que j'ai ressentie dès le premier jour pour le monde proche-oriental.

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quelconque. Au contraire, osé-je dire. Quand mes enfants étaient très jeunes, l'exercice de mon métier de journaliste était assez difficile et j'ai accepté avec plaisir une proposition de prendre la responsabilité de l'information dans une toute petite organisation non gouvernementale basée en Suisse, le Conseil international pour les problèmes de l'alcool et des toxicomanies (CIPAT). L'activité principale du CIPAT était d'assurer la liaison pour les organisations analogues dans divers pays du monde et d'organiser des conférences. Pour moi, c'était un travail intéressant et très instructif. Le CIPAT devait constamment chercher l'équilibre entre les abolitionnistes (qui étaient contre toute consommation d'alcool, ne parlons même pas des stupéfiants divers), les régulationnistes et les scientifiquespurs, pour autant que ceux-ci pouvaient fonctionner dans les dédales fortement politisés d'un sujet aussi passionnel. J'avais passé trois ans au CIPAT quand, en 1976, la Ligue arabe (qui avait un certain poids sur l'échiquier politique à l'époque) nous demande d'organiser une réunion spécialement conçue pour les Arabes confrontés aux problèmes de l'alcool et des drogues dans leurs pays respectifs. Le ministère de la Santé de Bahreïn s'est proposé en tant qu'hôte. C'était une époque très particulière au Proche-Orient, très différente de ce que la région est devenue un quart de siècle plus tard. L'embargo pétrolier lié à la guerre israélo-arabe de 1973 et le boom qui a suivi avaient apporté des richesses inimaginables à bon nombre de pays, souvent pour la première fois de leur histoire. Aux dirigeants, bien sûr, mais, du moins dans un premier temps, aussi à beaucoup de simples citoyens. La période assez folle qui suivit a aussi amené des problèmes nouveaux. Les Arabes de la péninsule et du Golfe se trouvaient subitement confrontés aux interpellations nées de l'abondance et l'irruption de la modernité. Beaucoup s'y jetaient corps et âme, pour le meilleur et pour le pire, ce qui allait de la construction frénétique d'écoles et d'hôpitaux ultra-sophistiqués à la consommation tout aussi frénétique de Mercedes et de Rolex... et de substances taboues jusqu'alors. 10

En ce temps lointain, plus loin encore dans le MoyenOrient, il régnait dans les pays du Golfe un climat d'euphorie qui semblait voué à la perpétuité. La prospérité n'avait pas, bien sûr, effacé tous les problèmes sociaux ou politiques. Néanmoins, individus et gouvernements affichaient un optimisme presque unanime. Ils ne se sentaient absolument pas sur la défensive. Ils osaient parler; ils cherchaient la discussion, même quand il s'agissait d'interdits. Pour l'alcool, ils disaient bien que « de tels problèmes ne devraient pas exister dans des pays islamiques ». Et pourtant, il y eut assez d'ouverture d'esprit pour que le très officiel Bureau de défense sociale de la Ligue arabe puisse convoquer une conférence sur le sujet. Peut-on imaginer une telle réunion aujourd'hui? Avec des banderoles à travers la ville et des grands titres fiers dans les journaux? Tout cela s'est passé avant la Révolution islamique en Iran. Ici n'est pas l'endroit pour une analyse détaillée de l'importance historique, difficile à exagérer, de cet événement. Son déclenchement aura des conséquences immenses pour tout le Moyen-Orient et bien au-delà. En disant cela, je ne parle pas du spectre de 1'« exportation de la Révolution» qui a fait couler tant d'encre au début des années 1980 - avant de faire long feu. En revanche, dans les pays du Golfe plus que partout ailleurs les convulsions iraniennes ont marqué la fin de cet espace d'optimisme, et le retour, en quelques années, d'une crispation plus forte qu'avant. Après 1979, il n'y aura plus de conférences arabes sur l'alcool et les toxicomanies. Je suis arrivée à Bahreïn dans une ignorance profonde du Proche-Orient - et plus encore de la région du Golfe. De plus, avec tous mes préjugés intacts. C'était, je pense, assez typique de l'époque, même pour une Européenne relativement bien instruite et curieuse du monde. Mais dès l'instant où je me suis réveillée au lendemain de mon arrivée (ou peut-être même depuis ce moment juste avant l'aube où, pour la première fois, j'ai entendu le muezzin appeler les fidèles à la prière), j'étais comme ensorcelée. À la fin des cinq jours de la conférence, je fus ravie d'accepter l'invitation spontanée de quelques délégués 11

de faire un saut, venir voir comment c'était chez eux. J'avais à peine entendu les noms des endroits dont ils parlaient: Qatar, Émirats arabes unis, Abou Dhabi, Dubaï. En ce temps, on n'avait pas peur; il était facile de demander - et obtenir - un visa sur-Ie-champ. J'ai donc fait un petit périple triangulaire: Doha (Qatar), Abou Dhabi et Dubaï aux Émirats arabes unis et retour à Bahreïn. Cela ne dura qu'une semaine, mais il a transformé ma vie. J'étais fascinée autant que désorientée. C'était le choc culturel aigu: j'ai beaucoup vu et rien compris. Je n'ai pas écrit

un mot sur ce voyage (sauf sur l'alcool, mon alibi, en quelque
sorte...) mais je suis totalement accrochée. À mon retour en Suisse, je me suis mise à lire tout ce sur quoi je pus mettre la main, y compris le Coran; je commence à étudier l'arabe, suis les rares conférences qui se donnent en Suisse romande et audelà. Une année plus tard j'ai pu retracer mes pas, refaire le même voyage triangulaire. Cette fois, je suis un peu mieux armée pour commencer à comprendre ce que je vois. Un quart de siècle plus tard on retrouve des difficultés analogues de compréhension et d'interprétation autour des questions telles que le foulard ou le hijab. Il m'a fallu des années pour comprendre pourquoi tel ou tel détail (ou ce qui nous semble tel) peut prendre tant d'importance dans la pensée des musulmans. Je crois qu'une grande partie de nos difficultés vient de ce que les objets de discussion (par exemple: est-ce qu'une femme doit absolument se couvrir la tête? et le cou? les sourcils? les oreilles? et qu'en est-il des fillettes ?) sont, pour les Occidentaux, de l'ordre des faits, mais pour une grande partie des Arabes, ou des musulmans, ils relèvent d'une doctrine infaillible, des mots dictés par ordre divin. Les points de vue de départ sont tellement éloignés que l'incompréhension est presque inévitable. À la conférence de Bahreïn, où l'on pouvait encore parler assez librement, l'un des membres de la délégation saoudienne est un officier de gendarmerie soudanais « prêté» à l'Arabie saoudite; je l'appellerai Mohammed. Au cours des années il est 12

devenu un ami, et m'a considérablement aidée à mieux comprendre la réalité complexe de son propre pays et de la région en général. Il incarne en sa personne une très bonne leçon du danger qu'il y a à se laisser aller à penser en clichés. Non, il ne boit pas d'alcool lui-même, mais il croit plus à la persuasion qu'aux châtiments corporels, pouvant aller jusqu'à la mort, en vigueur dans son pays d'adoption. C'est une attitude assez originale chez un militaire de carrière qui était aussi, je l'ai appris par la suite, membre des Frères musulmans. Il peut parler des heures de son hOITeUf aux meurtres ritualisés des dictatures face successives qui ont régné dans l'un ou l'autre pays de la région - et surtout en Iraq bien avant l'accession à la présidence de Saddam Hussein. En 1981, mon ami capitaine, devenu entre-temps colonel, est rentré dans son pays d'origine où je le retrouve avec plaisir. Il est un des premiers à me faire une bonne analyse de la stupidité (le mot est de lui) qui a poussé Saddam à envahir l'Iran. Il plaide en faveur du dialogue et de la patience contre la force. Pourquoi donc a-t-il choisi une canière militaire? Encore un enseignement pour moi. Au Soudan, comme dans beaucoup d'autres pays du Proche-Orient et d'Afrique, l'armée offre les meilleures chances pour un jeune homme intelligent issu d'une famille sans beaucoup d'argent ni influence d'avoir accès à une instruction relativement convenable - souvent la meilleure que le pays puisse offrir, avec des stages à l'étranger en prime. (C'est aussi le cas, faut-il le rappeler, aux États-Unis.) Paradoxalement, la vie militaire comporte souvent moins de risques qu'une carrière politique. L'Irak était pour lui le contre-exemple de tous ses espoirs pour le Proche-Orient et il tenait Saddam pour rien d'autre qu'une brute inculte. Malheureusement avec les années, j'ai perdu Mohammed de vue; je pense à lui de temps en temps et me demande ce qu'il a pu devenir dans les tempêtes répétées qui ont secoué le Soudan. Mes premiers pas en Irak datent aussi de mon temps dans le monde de l'alcool et des toxicomanies. La conférence de Bahreïn a rencontré un tel succès dans les milieux concernés que 13

la Ligue arabe demanda à ma petite ONG d'en organiser une seconde, en 1977. À Bagdad cette fois. Le premier contact avec la ville des Mille et Une Nuits est encore une révélation: ici on sentait passer le souffle des siècles et même des millénaires. Ne suis-je pas, à la base, historienne? J'y ressens une vraie soif de connaître d'aussi près que possible l'avatar moderne de ce creuset de civilisation. De plus, j'ai découvert que contrairement à mes préjugés d'Occidentale, les Irakiens ne sont absolument pas des monstres... Au moment où j'écris ces mots, au printemps 2005, il est difficile de se souvenir comment, il y a vingt-sept ans, on ne connaissait pratiquement rien de l'Irak en dehors des fouilles archéologiques et des photos mal imprimées de corps de pendus qui se balancent aux lampadaires de la capitale. Il faut commencer presque à zéro pour défricher les strates de conscience et connaissances de l'Irak moderne. Entre-temps je me suis rendu compte que je sais à peu près tout ce que je souhaite savoir de l'alcool et des toxicomanies. L'envie de me concentrer, du moins pour un temps, sur le Proche-Orient devient de plus en plus pressante. Depuis lors, plus de deux décennies se sont écoulées, beaucoup d'eau a passé sous les ponts de Bagdad et au large de la pointe de Musandam; les gens, les situations ont évolué, pas toujours comme je l'aurais voulu. Les frustrations s'accumulent, et parfois j'essaie de tout oublier, d'aller à la chasse aux papillons, du moins métaphoriquement. Pourtant, la fascination est toujours là, constamment ranimée, comme une maladie dont on ne peut jamais se guérir complètement. Le génie de la passion d'Orient s'est échappé de sa bouteille, et jamais je n'ai pu l'y faire rentrer. Les histoires - car c'est de cela dont il s'agit - qui suivent ne sont pas une chronique complète de cette vie et de ces années. Je ne voulais pas écrire une autobiographie, ni vraiment des « mémoires ». Ceux qui cherchent des savantes analyses politiques peuvent trouver d'autres ouvrages, les miens et beaucoup d'autres, dont l'index de sérieux me semble en rapport inverse de la rapidité de leur rédaction. Ceux qui cherchent ici 14

des chroniques des guerres du Proche-Orient de ce quart de siècle seront aussi déçus; ce n'est pas uniquement par fibre pacifiste que je ne me suis jamais intéressée au métier de journaliste de guerre, mais aussi par tempérament. Aller voir avant une guerre, ou après, avec un minimum de recul, oui. Pendant, quand aucun recul n'est possible, non. Ces récits parlent surtout des rencontres avec des hommes et des femmes dans, disons, une demi-douzaine de pays de la région. Certaines histoires se passent dans des villes, d'autres dans des villages; quelques-unes dans des palais, d'autres sous tente ou même en plein désert, là où les bédouins vivent, ou vivaient, avec le ciel comme unique toit. De temps en temps, on trouvera un fond de scène splendide comme celui du ziggourat d'Ur en Chaldée. Est-ce que ceci est un livre de voyage? Oui, peut-être. Mais de voyages dans le temps presque autant que dans l'espace. Certains endroits évoqués ont été tellement bousculés que c'est comme s'ils n'existaient plus du tout. Face à ma table de travail j'ai une belle affiche qui montre la petite ville de Khor, au Qatar. Des maisons basses construites en corail compacté, la plupart à moitié en ruines, quelques vieux samboucs à l'ancre dans la baie ou tirés sur le rivage. Pas un seul urbaniste n'a encore touché au petit port façonné uniquement par la main de Dieu. Il n'y a pas très longtemps, un visiteur qui avait été au Qatar regarde cette photo et me demande: «Mais c'est où ?» En fait, ce Khor-Ià n'existe plus; la quête du moderne a fait tout raser pour rebâtir une autre ville en béton blanc, conforme aux idées d'islamochic; le quai est en béton aussi, agrémenté d'une rangée de palmiers arrosés à l'eau de mer dessalée. Pour être juste, cette ville nouvelle est certainement plus agréable à habiter pour les ex-pêcheurs de perles qui, depuis longtemps d'ailleurs, ne pratiquent plus leur métier pénible. De même. si je retournais demain dans le lebel Qarra, la montagne derrière Salalah au sud du sultanat d'Oman, je ne retrouverais peut-être pas le mandoub, ou cheikh qui voulait absolument que je reste là, comme son épouse, très chérie, il 15

m'assurait. Ceci est une autre histoire, que vous découvrirez plus loin... car tout ceci s'est passé, dans un autre monde, mais il n'y a pas si longtemps que ça. Notes: - Sur le « monde arabe» : On ne peut échapper au problème de définition: qui ou quoi est «arabe»? L'arabe est une langue, ce n'est pas un groupe ethnique ni, à plus forte raison, une religion. Le terme « arabo-islamique » n'a aucun sens, car si la majorité des Arabes, ceux dont l'arabe est la langue maternelle, sont des musulmans, il y a aussi des Arabes chrétiens, yezidi, sabéens, druzes, samaritains et, oui, juifs. Après beaucoup de réflexion et de lectures, je suis convaincue que la seule définition valable est la suivante: «Est Arabe celui dont la langue est l'arabe, qui participe à la culture arabe et se considère lui-même comme Arabe. » Ceci exclut, on le voit, toute confusion entre arabité et islam. Il y a des habitants des pays dits arabes dont la langue maternelle n'est pas l'arabe: les plus nombreux sont les Kurdes, en Irak et en Syrie. Il y a aussi des habitants du Dhofar, au sud d'Oman, et leurs voisins yémenis qui parlent une langue voisine de l'amharique d'Éthiopie, quelques villages syriens où la langue usuelle est l'araméen... Plus bien sûr les populations périphériques, surtout du sud et de l'ouest du Soudan. Je laisse de côté des cas marginaux de pays membres de la Ligue arabe comme les Comores et la Somalie qui ne sont en aucun cas arabes. - Sur l'utilisation de « Proche-» ou de « Moyen-Orient» : La terminologie est à la fois vague et fluctuante. Pendant longtemps, en français, on a dit Proche-Orient pour toute la région comprise entre le Nil et l'Euphrate, en gros, l'Égypte plus l'Empire ottoman. L'Iran, ou la Perse se trouvait déjà en « Orient» tout court. Le terme Moyen-Orient, traduction de l'anglais «Middle East », passait pour barbare. Actuellement, la terminologie officielle a incorporé cet anglicisme, car au Quai d'Orsay on parle de la Direction pour l'Afrique du Nord et le 16

Moyen-Orient. Je préfère encore Proche-Orient, mais dans le flou ne suis pas sûre d'avoir entièrement raison. - Sur les noms de personnes: Les noms des bédouins (de tout le monde dans la péninsule arabique en fait) obéissent à des règles assez simples, qui ont uniquement le tort d'être totalement différentes de celles des bureaucrates dont la formation suivit les critères occidentaux. Prenons un dénommé Ahmed Mubarak Mohsen al-Mahra. Son nom propre est Ahmed, il est fils de Mubarak, petit-fils de Mohsen de la tribu des Mahra ; son père est Mubarak Mohsen Juma et son fils pourrait être Sa' id Ahmed Mubarak. Al-Mahra, en fait le nom de la tribu, est utilisé comme équivalent de nom de famille lorsqu'il faut traduire ce système ancestral en termes modernes, pour délivrer des papiers d'identité ou tenir des registres de santé, par exemple. Avec des variations, ce système se retrouve dans tout le Proche-Orient arabe, quoique dans les pays du Levant des véritables noms de famille sont apparus, ou ont été imposés; ils sont presque toujours issus des noms de tribus ou cIans ou de sobriquets. Rechercher un individu dans l'annuaire téléphonique d'une grande ville arabe est quasiment impossible en face des pages et des pages d'« Ahmed» ou de «Mohammed ». - Sur la transcription de l'arabe: Par souci de simplification, je n'ai adopté aucun système scientifique de translittération de sons, de mots ou de noms, mais essayé simplement de rester aussi près que possible d'une orthographe composée d'un mélange de phonétique et de bon sens. Ainsi j'ai préféré «j» au «dj» dans un mot comme «jebel », en pensant aussi à ceux qui chercheraient un endroit précis sur une carte. J'espère que les arabisants me pardonneront mes incartades au purisme.

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2. Mon dîner chez Saddam
Bagdad, la ville des Mille et Une Nuits... et si peu d'entre elles heureuses. Dans cette première année qui suit le triomphe de la Révolution islamique en Iran, le poison de la haine contre le voisin bouillonne, monte, devient aussi palpable que la poussière du vent hivernal. Pourtant l'Irak vit ce qui devrait être un moment brillant de sa longue histoire. Nous sommes en hiver 1980, huit mois avant que Saddam Hussein ne lâche ses troupes à l'assaut de l'Iran pour ce qu'il prévoit comme une simple promenade militaire. Dix ans plus tard, il répétera la même erreur en envahissant le Koweït, avec des conséquences désastreuses. Des injures fusent de part et d'autre de la frontière, répercutées et amplifiées par la presse, la radio et la télévision à Bagdad comme à Téhéran. Des notes diplomatiques perdent leur ton feutré pour devenir de plus en plus menaçantes. Les violations de frontières se multiplient; par qui ? quand? comment? - on ne sait toujours pas. Les sabres claquent et les marchands d'armes exultent. À Téhéran, comme à Isfahan, à Tabriz et à Qom, les secousses de la révolution islamique retentissent encore; les attentats contre les dignitaires du nouveau régime se multiplient. À Téhéran les Gardiens de la révolution retiennent toujours en otage une cinquantaine d'Américains prisonniers dans leur propre ambassade très officiellement rebaptisée le «Nid d'espions », fait qui ne manquera pas de peser très lourd sur les décennies à venir. Mais je suis à Bagdad. Il fait froid au petit matin lorsque je descends dans le hall de l'Hôtel Dar as-Salaam, prête au départ. Je suis sur le point de régler ma note - on paie comptant à Bagdad où les cartes de crédit n'ont pas encore fait leur

apparition - quand arrive un fonctionnaire du ministère de
l'Information, un guide, comme il est de bon ton de les appeler. Je le connais un peu; il s'appelle Hassan, et il est tout essoufflé. Il a dû monter deux par deux les marches extérieures dont le marbre poli devient meurtrier lors des rares pluies hivernales.

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Les salutations d'usage sont raccourcies; oubliées presque toutes les politesses de la longue litanie de salutation où des marhaba de bienvenue, des keifech? (comment ça va ?), et leurs variations se succédant pendant au moins deux minutes avant qu'on passe aux affaires même les plus pressantes. «Lisa », halète-t-il, «tu ne peux pas partir! » - et il saisit le stylo avec lequel je m'apprête à signer la facture. « Tu es invitée à dîner par le Président! Ce soir! Au Palais! » « Merci, lui réponds-je, j'y suis très sensible. Néanmoins, je pense que je peux partir tout à l'heure, et je le ferai comme prévu, à moins que je ne puisse avertir mon mari. » Délit grave de lèse-majesté. On ne refuse ni ne discute une invitation au Palais présidentiel. Pourtant je suis sérieuse et il n'y a pas trace d'ironie dans ma réponse. Il n'a pas toujours été facile de concilier une double vie de journaliste itinérante au Proche-Orient, passionnée de son métier, avec celle d'une mère de famille à peu près « normale ». Dans cet exercice il est une règle que je m'impose de façon stricte: en partant de chez moi je dis toujours: je serai de retour au plus tard tel jour. Il est plus difficile qu'il n'apparaît de se tenir à cette règle dans une partie du monde - ma partie du monde - où planifier l'agenda de son voyage est une véritable gageure. Je n'ai jamais eu l'ambition d'être une correspondante de guerre, ni de courir avec la meute à la recherche du dernier scoop. L'événementiel, l'immédiat m'intéressent beaucoup moins que le reportage fouillé sur le terrain avant ou après, voire entre les séismes. Par conséquent, je peux relativement bien planifier les grandes lignes de mes déplacements, mais jamais dans le détail. Au retour du Proche-Orient, j'appelle la maison de là où mon avion me pose, l'aéroport de Genève, de Zurich, de Paris, Rome ou Frankfurt... « Coucou: me voilà, de nouveau en Europe! Je n'avais jamais failli à cette règle et je n'ai nullement l'intention de le faire ce jour-là, même pour une invitation présidentielle. Le brave Hassan regarde autour de lui d'un air consterné, 20

comme si sa dernière heure de liberté pouvait se jouer dans ce hall sinistre. Le Dar as-Salaam fut le premier hôtel moderne construit en Irak après que les révolutions successives des années 1960 ont fait place au début du boom pétrolier. Son nom - «Dar asSalaam» veut dire la « Demeure de la Paix» - est emprunté au village originel d'où est sortie la ville moderne de Bagdad. À l'époque il incarnait le summum du luxe, version irakienne de l'architecture hôtelière comme elle s'enseignait partout en Europe de l'Est. Mais au cours de la décennie où j'y venais régulièrement, j'ai pu suivre son déclin. À chaque visite, les doubles-rideaux de beige bulgare se détachent un peu plus de leurs amarres; les lambris, beige bulgare eux aussi, se lézardent et quelques ampoules de plus manquent à l'appel aux lustres. Les grandes vitres - signes de modernisme mais si mal adaptées au climat - ne sont que très rarement lavées et la poussière de sable s'incruste toujours plus profondément dans les millions de petits sillons creusés par les tempêtes du désert. Rien ne fut jamais réparé ou rafraîchi. Cet hiver-là, le Dar as-Salaam vit une de ses dernières saisons de grand hôtel. Des gratte-ciel clinquants sortent du sable pour accueillir les hôtes du « Glorieux sommet des non-alignés ». Ce sommet n'aura jamais lieu, une victime de plus de la longue guerre entre l'Iran et

l'Irak. 2
2 Le sommet des pays non alignés devait avoir lieu à Bagdad en 1983. Même après le début, en septembre 1980, de la guerre contre l'Iran, les Irakiens croyaient toujours que le sommet aurait lieu comme prévu. Ils ont construit des hôtels de luxe, des palais pour hôtes de marque et un grand centre de conférences sur la rive droite du Tigre. Dans un lointain avenir, les historiens qui auront appris dans les livres qu'une conférence de substitution s'est finalement tenue à La Nouvelle-Delhi seront peut-être perplexes de retrouver enfoui sur le site un monolithe gravé, commémorant en plusieurs langues et écritures (y compris le cunéiforme babylonien) une conférence « qui eut lieu ici sous la présidence du grand chef Saddam Hussein ». Et le tout, bien sûr, brisé au printemps 2003, après l'entrée des troupes américaines à Bagdad.

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Dans le hall beige bulgare, il y a une petite rangée de téléphones ouverts, côte à côte. Hassan le guide m'invite à en disposer librement. «N'importe lequel », ajoute-t-il. En 1980, en Irak, on ne peut pas se servir de n'importe quel appareil pour téléphoner à l'étranger. Ce n'est pas par manque de connaissances techniques ni, bien sûr, par manque d'argent. Seulement, le gouvernement en a décidé autrement. Il va de soi que l'utilisation du téléphone est surveillée - et pas uniquement les conversations internationales. On le sait et on agit en conséquence. Il aurait été intéressant de savoir comment fonctionne le service d'écoutes. Je sais seulement qu'il emploie de vraies oreilles et pas uniquement des machines. Les témoignages sont là. Pendant les années de grande prospérité, des milliers d'étrangers sont venus travailler en Irak; en plus des paysans et des manœuvres surtout égyptiens, la grande majorité - toutes nationalités confondues - étaient des techniciens dont l'intérêt pour des questions politiques était minime.3 Parmi eux j'ai rencontré un brave horloger suisse venu enseigner aux apprentis locaux l'art d'entretenir les belles montres que tous les
3

Il y eut aussi de grands naïfs. Comme ces deux Américainsmembres d'une

secte évangélique qui passaient leur temps libre à distribuer des tracts religieux, traduits en arabe, dans les rues de Bagdad. À l'époque - c'était avant la Révolution islamique en Iran - le gouvernement irakien se voulait laïc et aurait peut-être pardonné le contenu religieux. Leur appel aux lecteurs de « reconnaître la grande gloire d'Israël» fut de trop. Les missionnaires ont assez chèrement payé leur ignorance - ou l'ignorance de ceux qui leur ont fourni les tracts - par quelques mois de prison suivis d'expulsion. Ils ont eu beau jeu de tenter d'expliquer que la «grande gloire d'Israël» était une citation biblique; les juges n'ont pas voulu l'entendre de cette oreille. Parmi les premiers civils à entrer en Irak dans la foulée de l'armée américaine au printemps 2003, on trouvait quelques centaines de missionnaires de différentes Eglises plus ou moins évangéliques américaines. Il n'y avait plus, évidemment, de loi interdisant le prosélytisme - mais je n'ai pas pu lire leur matériel pour voir si quelqu'un leur avait expliqué quel genre d'affirmation était susceptible de heurter les sensibilités de ceux qu'ils espéraient toucher.

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Irakiens espèrent pouvoir bientôt s'acheter. Chaque semaine M. Moser appelle sa femme restée à Soleure en passant par la ligne tout sauf automatique; bien sûr ils se parlent en dialecte suisse-alémanique, leur langue maternelle. Quelle ne fut la surprise de M. Moser lors d'une de ces conversations d'entendre une voix mâle s'interposer et dire très poliment, en anglais: « Veuillez avoir l'obligeance de continuer votre conversation dans une langue que nous pouvons comprendre.» Des Norvégiens m'ont raconté des expériences analogues. On s'habitue à parler quasiment en public, à surveiller son langage, et ce matin d'hiver j'ai pu remarquablement vite atteindre mon mari, pour lui exposer rapidement la situation. C'est bon, je rentrerai avec l'avion du lendemain, après le dîner présidentiel. Me voilà sincèrement ravie. Peu importe ce que je pense de Saddam - et même alors, en ce temps où l'Irak semblait avoir rompu avec les pires violences de son histoire récente, je n'ai aucune estime pour ce dur entre les durs. Je connais son passé peu reluisant de conspirateur et, presque certainement, de tueur; je suis néanmoins curieuse de le connaître. Le brave guide du ministère de l'Information ne comprend évidemment pas que je puisse avoir eu un seul moment d'hésitation, et se montre visiblement soulagé lorsque je lui dis que je reste. Est-il imaginable que lui, le messager, eût pu être puni si j'avais quitté le pays? Je ne le pense pas, mais en Irak les ordres, ni même les désirs du président ne sont à prendre à la légère. À ce moment-là, Saddam est président depuis moins d'une année et l'atmosphère se fait un peu plus pesante chaque jour: la République de la Peur, du titre de l'excellent portrait du pays que Samir aI-Khalil publiera quelques années plus tard, commence à se faire sentir.4 Je n'en avais pas encore pris
4 Samir aI-Khalil, Republic of Fear, University of California 1989 ; trad : Irak, la machine infernale, Paris, J.-C. Lattès, 1991. Press,

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pleinement conSCience, maIS les prémisses deviennent perceptibles. J'ouvre ici une parenthèse pour expliquer ma position en Irak à ce moment-là. Depuis 1976, je viens régulièrement en reportage dans ce pays qui n'intéresse pas encore beaucoup de monde. Le grand engouement pour l'Irak ne viendra qu'au cours des années 1980, lorsque le pays est devenu, souvenez-vous-en, «notre rempart contre les mollahs fous ». Avant d'y aller pour la première fois, tous mes préjugés sont intacts: comme pour la plupart des Européens l'Irak moderne évoque surtout les coups d'État à répétition, chacun plus sanglant que le précédent, tous émaillés de pendaisons publiques aux lampadaires sur la place Tahrir à Bagdad. Lors de mon premier voyage j'ai bien vu les lampadaires de triste mémoire, mais j'ai aussi découvert d'autres facettes d'un pays passionnant qui émergeait lentement d'une longue nuit de violence et de terreur qui avait commencé bien avant la première révolution de 1958. L'intervalle entre les époques de violence sera courte, mais personne ne le pressent à ce moment où l'optimisme et le soulagement dominaient les esprits. Au cours des années suivantes, j'ai pu retourner en Irak trois ou quatre fois par an ; en plus d'articles multiples publiés dans une variété de journaux et revues, j'entrepris un livre, un des premiers par un écrivain indépendant depuis le coup d'État ba'athiste de 1968.5 Si j'avais consenti à me soumettre à une lecture préalable au ministère de l'Information (avec la prise en considération de quelques remarques, bien sûr), ce travail aurait pu être grassement subventionné, avec publication rapide dans plusieurs langues et distribution à très grande échelle. J'ai connu des confrères qui ont pris ce chemin et je ne leur jette pas la pIerre. N'ayant pas voulu les suivre, j'ai dû me débrouiller seule. Finalement, j'ai pu intéresser une petite maison d'édition à
5 Liesl Graz, L'Irak au présent, Lausanne, Les Trois Continents, 1979.

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Lausanne, disparue depuis lors, les Éditions des Trois-Continents.6 Les droits d'auteur étaient maigres; j'ai gagné surtout l'expérience d'écrire un livre, tout un livre - ce qui est très différent de l'écriture d'articles - et une première reconnaissance dans le monde des spécialistes du Proche-Orient. Ce livre, aussi marginale qu'a pu être sa diffusion, m'a ouvert beaucoup de portes. En Irak même il a suscité des réactions ambiguës.? L'ambassadeur représentant de l'Irak auprès des Nations Unies à Genève, Munther al-Mutlaq, m'avait beaucoup encouragée tout au long du travail de recherche et rédaction. Il tient à ce que je présente personnellement - comme il est de coutume aux Proche-Orient - un exemplaire au Ministre de l'Information. Nous fixons une date en juin 1979. Je peux m'imaginer qu'une traduction en arabe, non autorisée, ni par moi ni par mon éditeur, cela va sans dire, sera faite très rapidement: au ministère de l'Information, il n'y a pas beaucoup de monde qui lise le français en dehors de quelques traducteurs libanais - et ce n'est pas à leurs avis que les censeurs feront confiance. Ma prémonition se révèle être juste. Lorsque j'en ai la confirmation,

je propose que peut-être cette traduction

(<<Si

utile, n'est-ce

pas? », dis-je, toute miellée) pourrait être publiée. Une fois l'édition originale disponible, peu m'importe qu'une version arabe apparaisse chez un éditeur quasi officiel. Des maisons d'édition réellement indépendantes sont pratiquement inconnues dans le monde arabe, à l'exception, et encore, de l'Égypte.8
6 Mes relations avec cette maison allaient s'avérer difficiles... Je n'ai jamais pu en avoir la preuve, mais il est assez étonnant qu'une fois la petite première édition épuisée, j'ai vu, en librairie, des exemplaires avec une couverture modifiée. Le directeur de la maison n'a jamais voulu admettre une quelconque irrégularité. Mes livres suivants furent publiés ailleurs. ? Je parle évidemment de réactions des milieux officiels. Dans un pays aussi contrôlé, il n'y a pas de réactions critiques indépendantes. 8 Les beaux jours du Liban comme espace de liberté au Proche-Orient appartiennent déjà au passé. Les relations entre l'Irak et l'Égypte aont en pleine déconfiture à ce moment suite à la signature par le président Anouar

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Personne n'est dupe: une traduction en langue arabe d'un livre occidental est presque à coup sûr une édition pirate9 et il serait illusoire de penser qu'on puisse percevoir des droits quelconques. Et encore moins pouvoir contrôler l'édition. Il est assez déconcertant de tomber sur un de ses propres ouvrages piraté, au détour d'un salon du livre quelque part entre

Marrakech et Mascate. Pourtant, cela m'est arrivé.10
J'aurais beaucoup aimé voir mon livre disponible en Irak, du moins dans les rares librairies où l'on trouvait des ouvrages en langues étrangères. Autrement dit, admis par la censure. Il n'en sera rien, ni en français, ni en arabe ni en anglais. Je pensais avoir trouvé un éditeur intéressé en Angleterre et me préparais à réviser la traduction anglaise quand subitement tout fut arrêté. Je soupçonne que des pressions furent exercées, probablement du côté de la Mission culturelle irakienne à Londres, très influente alors.lI Entre-temps mon propre enthousiasme pour l'Irak commence à fléchir. Le livre est sorti en librairie (en Europe) à la fin juin 1979. Moins d'un mois plus tard, Saddam Hussein devient président, succédant à son oncle Ahmed Hassan alu

el-Sadate des Accords de Camp David. Je ne sais pas si, à l'époque, un éditeur égyptien aurait voulu d'un livre en arabe, traduit du français, présentant une analyse descriptive, aussi neutre que possible, de l'Irak. Je sais que même si cela avait pu se faire, dans le climat ambiant un tel livre n'aurait pas été admis en Irak - et c'était justement cela que je recherchais. 9 Avec une exception partielle pour des livres scolaires ou purement techniques. 10Il n'est que juste de dire que depuis les années 1980, le droit d'auteur a quelque peu avancé dans les pays arabes, grâce largement au travail d'éducation et de persuasion accompli par l'OMPI, l'Organisation mondial de la propriété intellectuelle. Il Même aux époques d'ouverture relative, la censure en Irak était draconienne. Ceci se remarquait aussi par l'absence quasi totale de livres récents étrangers jusque dans les bibliothèques universitaires. La pénurie de livres récents date de bien avant l'embargo des années 1990.

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Bakr.12 Deux semaines à peine s'écoulent avant que n'advienne la première vague de meurtres politiques: vingt-deux ministres et autres cadres du parti Ba' ath sont exécutés par ordre du nouveau président. La charge: collaboration avec la Syrie... pays avec lequel le président Al-Bakr a signé un traité de coopération huit mois auparavant. J'ai écrit des articles où je tentais d'expliquer les motivations derrière les exécutions. Pas de les justifier. Même à ce moment-là, à l'apogée de ma fascination pour l'Irak, je n'ai pu ni les approuver, et encore moins les pardonner. Dès ce moment, L'Irak au présent (le titre de mon livre) est devenu, hélas, l'Irak au passé. On n'en est pas encore là lorsque, au cours de la visite de présentation, je demande au Ministre de l'Information de bien vouloir autoriser la vente de mon livre dans l'unique librairie de Bagdad où l'on trouve quelques livres en français. Il me remercie chaleureusement, mais ne promet rien. En revanche, il me dit : - Je sais que vous avez toujours refusé d'accepter une récompense - lire: je n'ai pas donné suite aux propositions alléchantes que m'avaient faites ses subordonnés - mais je veux néanmoins vous témoigner notre appréciation pour tout ce que vous avez fait. » Et il me tend un paquet qui contient une magnifique tenue traditionnelle bagdadie, longue robe de mousseline de soie brodée. Et il ajoute: - Même si vous avez fini votre travail, nous espérons vous voir encore. Vous êtes venue si souvent seule; maintenant je vous invite à revenir avec votre mari, qui vous a si souvent prêtée, pour un voyage d'agrément. À vous de choisir le moment
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12 Malgré ce qui fut écrit par d'aucuns sur le moment et plus tard, la succession s'est faite paisiblement. Ahmed Hassan al-Bakr était vieux et visiblement affaibli. Il est effectivement un fait rare dans l'histoire de l'Irak qu'un chef d'État puisse vraiment prendre sa retraite et mourir, comme ce sera le cas quelques années plus tard pour al-Bakr, dans son lit.

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et préparer le "programme" pour autant de temps que vous et votre mari pourront y consacrer. » C'est joliment dit dans le meilleur esprit arabe, et une belle invitation dans un pays où il n'y a pas de tourisme et où préparer son propre « programme» implique presque inévitablement une lutte acharnée avec les fonctionnaires chargés de veiller sur les étrangers. Je reste reconnaissante de ce beau geste; mon mari et moi avons profité de l'invitation en octobre de cette même année, 1979. Heureusement, car ce fut littéralement la dernière occasion d'une telle visite - peut-être pour toujours. Mon mari, faute de m'accompagner lors de mes voyages de reportage, m'a beaucoup entendue parler de l'Irak. Spécialiste de la Grèce ancienne, il avait surtout envie de voir les marais et les sites archéologiques sumériens du sud de l'Irak, et particulièrement Ur. Dès le début de la guerre contre l'Iran, en 1980, les marais sont rapidement devenus champ de bataille. Par la suite, beaucoup furent asséchés pour des « raisons stratégiques », ce qui permettait aussi un contrôle accru de la population. Un mode de vie préservé pendant des millénaires fut anéanti. Nous avons pu visiter Ur, mais même à ce moment ce n'était pas facile. Tout le site, y compris les tombes royales et le ziggourat est enclavé dans un périmètre militaire et devient inaccessible dès le début de la guerre contre l'Iran en 1980. Il semble que le grand ziggourat et les tombes aient été presque miraculeusement préservés à travers les trois guerres qui ont suivi. J'espère que c'est vrai. Pour revenir à mon livre: il n'a jamais reçu le visa de la censure irakienne... En 1980, quand je revois le Ministre de l'Information, je lui demande pourquoi; il ne me répond pas. Je n'insiste pas. Entre-temps, l'Irak n'est déjà plus le même. Néanmoins, je comprends mal, car mon livre est très favorable dans ses analyses du pays, trop même. Quand je le regarde avec du recul, je n'en ai pas honte. J'ai écrit ce que je pensais sincèrement à l'époque sans le moindre blanchiment, même si, sur beaucoup de points, mon analyse était erronée. Ce livre fut écrit pendant le bref moment d'ouverture que le pays a connu 28

après 1975 ; la fenêtre s'est brutalement fermée en été 1979,
avec l'accession à la présidence de SaddamHussein.

Une année plus tard j'essaie encore de comprendre pourquoi mon livre reste banni tandis que je suis toujours si cordialement reçue. l'en parle à un collègue. Youssef, appelonsle ainsi, est un Libanais habile qui s'est construit une belle carrière en jouant à fond la carte de sa «libanité ». Être Libanais, du moins à ce moment-là, est perçu en Irak, comme dans les pays de la péninsule arabique, comme conférant un don de passeur quasi magique entre Occident et Orient. À une époque où les pays autour du Golfe persique commencent juste à se faire courtiser par les étrangers de tout acabit, les Youssef y sont nombreux, jouant habilement de leurs liens privilégiés avec un prince par-ci, un ministre par-là, des véritables condottiere de la Renaissance pétrolière. Ces journalistes - ils s'intitulent souvent journalistes et peut-être le sont-ils vraiment - sillonnent la région à longueur d'année, tous frais payés, toujours logés dans les meilleurs hôtels, récoltant des cadeaux en même temps que des informations qu'ils exploitent ensuite en virtuoses. Des montres serties de diamants sont moins prisées que des enveloppes plus ou moins discrètes, mais pas dédaignées pour autant. Youssef, qui passe pour être «un ami de l'Irak », me dit qu'il a lu et même apprécié mon bouquin. Il se propose de poser quelques questions aux échelons supérieurs du ministère de l'Information, là où aucun non-Arabe n'aura jamais le même accès que lui. Deux jours plus tard, nous nous revoyons. Il m'assure qu'il a essayé tout pour convaincre « son ami le directeur-général» d'autoriser la vente de mon livre à Bagdad. Peine perdue. - Faut comprendre, Lise. Ils ne pigent pas. Tu as refusé tous les cadeaux qu'ils t'ont proposés, toutes les ouvertures - même l'offre d'écrire pour leur revue culturelle, ce que tu aurais pu faire les doigts dans le nez, et ils t'auraient très bien payée. Mais non. Tu refuses tout. Donc, ils ont conclu que tu as dû avoir un arrangement avec «l'autre côté ». Quel autre côté? Je n'en sais rien - et eux non plus. Ils n'ont pas encore trouvé où il y a du
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