Mon histoire aux sapeurs-pompiers de Paris

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Le courage consiste à dominer sa peur. C'est ce qu'a appris l'auteur au cours de ses vingt-six années comme pompier de Paris. Jeune provincial du midi de la France, il n'avait alors qu’une idée en tête : le sport, n’importe lequel, de quelque façon que ce soit. Le seul diplôme obtenu à l’issue de ses jeunes années est celui de moniteur de culture physique et sportive. Après son service militaire, il saisit la possibilité de servir au régiment des sapeurs-pompiers, ce qui fut pour lui une consécration. Au cours de sa carrière, il a de maintes fois eu l’occasion de constater qu’une bonne condition physique était indispensable pour dominer sa peur.


Publié le : jeudi 21 avril 2016
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EAN13 : 9782334074414
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ISBN numérique : 978-2-334-07439-1

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

À mes enfants,
et mes collègues du métier.

Mon histoire aux sapeurs-pompiers de Paris

 

 

Pompiers de Paris. Bigre ! Le nom sonne fort bien aux oreilles françaises, voire mondiales… et plus encore aux franciliens. Qu’en est-il réellement ?

Ce sont des hommes, comme vous et moi, partis de leur province natale, un brin sportifs et stoïques, embrassant d’un coup une carrière, ou plutôt un idéal fait d’embûches, de surprises, de doutes, de contraintes physiques et morales, devenant plus une vocation qu’un métier. Le pompier, le terme à mon sens suranné, est incomplet. Il n’est plus un simple manœuvre mais au service de la population humaine et animale, ne faisant cas ni de philosophie, ni de religion, ni de tendance politique, que l’on soit jeune ou vieux, riche ou pauvre, français ou étranger, il n’a qu’un but : secourir, car sa devise est sauver ou périr.

Je suis né à Marguerittes le 10 novembre 1931 dans le Gard, sportif dans l’âme, pratiquant le football, le judo, l’athlétisme et le culturisme avant l’heure. J’obtiens en 1952 à Bordeaux le monitorat national d’éducation physique. Ce brevet me permet d’enseigner le sport lors de mon service militaire en Tunisie, dans l’infanterie de marine au cours des années 1952-1953. De retour au pays avec le grade de sergent, je me marie en octobre 1953. Une information radiophonique me motive très vite : les pompiers de Paris recherchent des volontaires, anciens militaires ou non.

À la suite de ma demande écrite, un premier test de culture générale me mobilise une journée entière à la gendarmerie de mon village. Huit jours plus tard, par un matin pluvieux du 9 décembre 1953, me voilà à la sortie de la gare de Lyon à Paris, planté avec ma valise à la main devant un plan du métro pas très compréhensible pour moi. Alors que je suis plongé dans mon incertitude, quelqu’un me frappe sur l’épaule. Je me retourne, une jeune femme se tient devant moi.

– Que cherchez-vous monsieur ?

Interloqué, je lui indique mon point terminal : le boulevard de Port-Royal. Elle comprend très vite, avec mon accent, la nécessité de son intervention.

– Qu’à cela ne tienne monsieur ! Voilà, vous prenez…

Et elle me démontre, gestes à l’appui, le méandre des directions, des changements de lignes, des correspondances. Puis, très sérieuse :

– Avez-vous compris ?

– Oui madame, je crois !

Après mes remerciements, elle m’adresse un charmant sourire et, du même coup, ma première leçon de courtoisie :

– Pas madame, mais mademoiselle.

En partant de son petit pas pressé vers son destin, elle me fait un petit geste de la main.

Ce sourire est mon premier contact avec la vie parisienne.

Vers 7 h 30, en émergeant de la station Port Royal, ma première vision est, à la lueur falote des réverbères, quelques ombres furtives vêtues de grandes capes sombres se hâtant sur le trottoir mouillé. Je crois d’abord à des moines. Mais non, ce ne sont pas des moines, car tous s’engouffrent par une petite porte à l’adresse indiquée sur ma convocation. J’emboîte le pas de ces silhouettes noires pour me retrouver parmi eux dans la cour de la 5e Compagnie. Ce ne sont pas des religieux, mais des pompiers de Paris ! Plus tard, je me rends compte d’une certaine similitude entre ces deux corporations.

Donc dans cette cour, où règne déjà l’agitation d’un rassemblement imminent, je demande l’infirmerie régimentaire. Elle se trouve en bout de cour dans des établissements proches. Sur la présentation de ma convocation, on me fait entrer dans une salle d’attente. Nous sommes dix, tous anciens militaires, venant des quatre coins de France. Je suis le seul méridional. À huit heures, la visite médicale nous sépare pour toute la matinée, et vers midi le médecin-chef, un homme corpulent, sympathique, d’un franc-parler qui roule les « r », nous réunit et nous annonce :

– Jeunes gens ! Revenez ici demain à 9 h. Les résultats seront là. Pour le moment vous êtes libres.

Parmi les dix, nous sommes deux mariés, moi et un gars de Lyon. Les autres célibataires sont allés dieu sait où dans la grande capitale. Sagement, le lyonnais et moi avons pris une chambre à l’hôtel du coin.

Le lendemain, le verdict tombe. Un jurassien, pour des problèmes articulaires, et mon copain, pour une trop importante transpiration des pieds, sont refusés. Vers dix heures nous sommes huit à franchir, à l’arrière d’un camion, la voûte d’entrée de la caserne Chaligny, près de la gare de Lyon, et du même coup dans la 1ère Compagnie. Ce lieu me paraît austère, voire monacal : une grande cour rectangulaire, cernée de constructions à trois étages d’aspect sévère. À priori l’ordre y règne en maître.

À notre descente de camion, un caporal nous accueille au centre de la cour.

– Je m’appelle Norin1. Bienvenue à la 1ère Compagnie. Je vais vous conduire à votre chambre. Demain réveil à 6 h. Le réfectoire est là, sur votre droite. Repas à midi et à 19 heures.

C’est une grande chambre collective au premier étage, plus longue que large. Une double rangée de fenêtres éclairent les lieux. D’un côté elles dominent la rue de Chaligny, de l’autre elles offrent une vue sur la cour de la caserne. Une trentaine de lits en fer en occupent les côtés. Chaque lit est pourvu d’un placard métallique. Une dizaine de sapeurs, tout juste sortis de leur instruction, y cohabitent avec quelques anciens, dont certains ont la distinction de sapeur de 1ère classe.

Lits attribués, affaires déballées, vignettes à notre nom apposées sur les placards individuels, le caporal nous fait ensuite pénétrer dans le réfectoire déjà bien occupé. Un quasi-silence y règne : pas de chahut, d’éclats de voix. Non, les quelques vingt jeunes hommes mangent pratiquement en silence. Il est vrai, chose nouvelle pour moi, qu’un poste de télévision, bien en évidence, diffuse en direct le couronnement de la reine Elizabeth d’Angleterre.

Passionnés par les images défilant sur le petit écran, nous mangeons un bifteck aux pommes (mets que je ne connaissais pas) lorsque soudain une sonnerie stridente, venant du plafond, nous fait sursauter. Tantôt brève, tantôt plus longue, elle semble formuler un message. Les sapeurs aux tables voisines s’arrêtent immédiatement de manger. Attentifs, ils écoutent. À la fin du dernier son, le plus long, tous crient : « C’est la grosse ! » Certains, déjà debout, se rassoient de nouveau, d’autres partent en courant, mastiquant leur dernière bouchée.

Giraudeau, un de mes huit copains qui avait acquis ses galons de caporal-chef dans les rizières d’Indochine en tant qu’engagé dans la Coloniale, s’adresse à notre guide :

– Hé, Norin ! C’est quoi ça ?

Norin le foudroie du regard :

– Caporal Norin s’il vous plaît.

Puis, se tournant vers nous.

– C’est rien. Ça décale.

Devant la froideur de son regard, le ton de sa voix, la discussion s’arrête là. Pourtant, à la fin du repas, je m’adresse à lui :

– Décaler et la grosse veulent dire quoi ?

Avec un flegme tout germanique, car il venait de l’Est, il me répond froidement :

– Décaler vient du temps où les engins hippomobiles étaient munis de cales pour immobiliser les roues. La grosse est composée de deux véhicules fortement munie en moyens hydrauliques. Vous apprendrez cela plus tard.

À quatorze heures, dans la salle d’enseignement, l’adjudant de compagnie Menez nous présente le sergent Bondin.

– Il sera votre instructeur pour les trois mois à venir avec le caporal Norin. Maintenant vous allez passer un petit test d’instruction générale.

Sur ces mots, il répond aux saluts de nos instructeurs et se retire.

Bondin, originaire des Ardennes, de taille moyenne, dégage à priori une énergie musculaire évidente : sa largeur d’épaule est mise en évidence par un ceinturon de cuir, sur sa veste de tissu jaune clair, accentuant la sveltesse de son tour de hanches. Son regard bleu est incisif mais sans rudesse.

Il nous fait asseoir devant nos pupitres, nous dit quelques mots de bienvenue et nous invite à nous présenter individuellement. Chose faite, l’examen commence : problèmes, dictée, composition française sur le thème « le sport dans la vie », histoire, et surtout la moralité citoyenne. L’après-midi se déroule entièrement dans l’ambiance studieuse d’une classe d’école secondaire.

Le soir venu, dans la chambrée, enfin en compagnie de nos aînés, dont certains reviennent d’un service de sécurité dans un théâtre parisien renommé, l’ambiance est tout de suite sympathique : Tu viens d’où toi ! Quel est ton nom ! Bienvenue à la 1ère ! etc, etc.

L’un deux m’adresse la parole :

– À ton accent, tu viens du midi !

– Oui, de Nîmes.

– C’est pas courant ça un méridional ! Pourquoi t’es venu ?

– Ben, j’aime le sport. Je n’ai pas de métier. Je suis marié et…

– Tu es marié ! Tu sais il n’y a pas de mariés ici. Les gradés, et encore. Jusqu’en 52 le mariage pour les sapeurs était interdit. Alors tu vois, t’es passé juste ! Quel sport fais-tu ?

– Je suis moniteur d’éducation physique.

– Ah bon, et la gym ça te va ?

– Oui un peu.

– Et bien ici c’est la gym qui compte ! Regarde ce que l’on fait à Paris !

Et cet olibrius du nom de Delamarne ouvre une des fenêtres donnant sur la rue, pique un équilibre en force impeccable sur le rebord extérieur du mur, pieds pointés dans le vide pendant qu’un de ses collègues referme la fenêtre sur lui. Sur un claquement de talon la fenêtre est ouverte et mon Delamarne réapparaît sur un saut de mains dans la salle pour se réceptionner pieds joints, en saluant bras tendus à la verticale, devant mon étonnement, moi qui n’ait jamais su tenir un équilibre sur les mains. Bouleau, un ancien, me dit :

– T’inquiète pas, il fait partie de la spéciale !

Delamarne s’approche de moi et me frappe sur l’épaule :

– Guilot, tu verras, ça viendra !

Comme beaucoup d’autres, il a mangé le « h » de Guilhot.

Le couvre-feu sonné au clairon met un terme à cette première journée au sein des pompiers de Paris.

 

 

Le lendemain, les épreuves physiques débutent à six heures trente : d’abord cinquante mètres nage libre, départ plongé dans une piscine des environs, près de la Seine ; petit déjeuner pour ensuite, sur un stade jouxtant le bois de Vincennes, affronter le cent mètres, le mille mètres et les sauts hauteur et longueur ; de plus, en rentrant à la caserne, monter à la corde lisse de huit mètres et, naturellement, la sacro-sainte épreuve de la planche. Notre sergent a été très clair sur ce plan : Celui qui ne montera pas la planche en tenue de feu à l’issue de l’instruction sera déclaré inapte. En outre pour accéder à un grade, le 50 mètres départ plongé est exigé.

Pour moi, bien que pas très fort en gymnastique, ce jour-là, c’est-à-dire la première fois où je me trouve sous une planche, je la monte sans difficulté. La natation ne me fait pas peur, je suis d’ailleurs le seul de la bande à pratiquer le crawl, sans pour cela avouer mon apprentissage nautique dans un trou d’obus. Par contre, Lerenard, pourtant breton, faillit se noyer dans la piscine.

L’après-midi, tests scolaires et physiques connus.

Le sergent-major Marnier de l’unité nous reçoit dans son bureau pour nous détailler les modalités de nos futurs engagements de trois ans. Lui aussi est clair et net :

1. Notre grade dans l’armée ne compte absolument pas. Donc, nous devons repartir de la base : sapeur de 2e classe.

2. La solde d’un sapeur est de 36 200 francs2 par mois.

3. Une prime d’engagement nous sera allouée, payable en trois fois.

4. Ces conditions sont à prendre ou à laisser.

C’est ainsi que je signe, comme mes sept camarades, mon premier engagement en pensant aux modestes revenus de mon père, qui eux n’atteignent que la moitié de cette somme après vingt ans de travail aux chantiers Armand.

Le jour suivant, le 12 décembre, nous nous retrouvons à six heures trente dans un camion en direction de Saint-Ouen, en banlieue nord, où se trouve le dépôt d’équipement du régiment, pour y être habillés. La différence avec les méthodes de l’infanterie m’a tout de suite sauté aux yeux : maître tailleur, maître bottier, tout est mis en œuvre pour rendre acceptable l’esthétique de nos tenues.

Un véritable barda nous est attribué : casque (que j’ai toujours d’ailleurs) ; veston de peau ; cravate de feu ; cape ; tenues de sortie et d’intérieur ; bottes ; chaussures de sport ; maillots ; slips ; caleçons ; chemises ; tricots de corps, etc.

Et pour le petit matériel : tricoise3 ; quart ; gamelle avec les couverts (en cas de déplacement prolongé à l’extérieur) ; vignette ; patience (petite planchette trouée destinée à astiquer nos boutons de vareuse) ; bidon de Miror.

En ce qui concerne la vignette, nous avons passé l’après-midi entière à la caserne pour en comprendre l’utilité. Effectivement, ce fourniment s’accompagne d’un numéro matricule octroyé à chacun de nous. En évidence sur la plaquette de tôle, appelée vignette, se trouvent en creux les quatre chiffres de notre numéro. Le mien est 3912. Ce chiffre doit figurer sur tout mon équipement. Les objets métalliques tels que le casque sont poinçonnés. Sur l’intérieur des vêtements ce numéro est rendu indélébile par un liquide appelé Céruse ; un vrai travail d’artiste, orchestré par le caporal de façon méthodique.

Habillés de neuf, vêtements civils rangés dans le placard, notre vie de pompier commence officiellement le même soir à dix-sept heures par la distribution des corvées, pompeusement appelées « travaux de propretés » ! W.-C. d’étage, couloirs, escaliers, où les huit futurs pompiers sont mobilisés.

Demaison, un nordiste de l’Artois, et moi sommes de chambrée. Munis de balais, la chambre doit être nette, surtout sous les lits. Après l’aspersion du sol pour limiter la poussière, nous voilà au travail. Certains anciens possèdent sous leurs lits des caissettes en bois pour y ranger divers objets. Naturellement il faut les déplacer pour le nettoyage. Sur le point d’en bouger une, j’en attrape la poignée et tire ! Rien ne bouge. Je me mets à quatre pattes pour mieux la saisir. Peine perdue, je la bouge à peine. Intrigué, je demande de l’aide :

– Eh ! Demaison, viens m’aider !

À deux, nous y parvenons difficilement.

– Fen de chichourle. Dé quès aco ?

– Que dis-tu ? s’exclame Demaison.

Subitement, je me rend compte de mon réflexe exprimé en Provençal.

– Oh rien, je voulais dire simplement : que contient cette caisse ?

– Ah bon, me répondit-il. (Ce ah bon, terme inemployé chez nous, m’a tout de suite plu).

Après le coup de balai d’enlèvement des moutons familiers sous les lits, nous remettons, toujours à deux, en place la charge.

Par curiosité, je regarde le nom inscrit sur la porte du placard. Je lis : sapeur de 1èreclasse Blanche. Ce patronyme me paraît bizarre.

– Tiens, il a un nom de fille ! Qu’en penses-tu Demaison ?

– Rien. On verra bien !

À 20 h 50, les anciens montent plutôt bruyamment dans la chambre pour l’appel de vingt-et-une heures. C’est là que je vois Blanche pour la première fois. Ce n’est pas une fille, bien au contraire ! Massif, 1 m 85, des épaules de débardeur, avec ça d’apparence timide, presque bougonne. Il traverse la pièce d’un pas pesant, sans dire un mot et se plante au pied de son lit, l’air absent, en attendant le sergent de semaine pour l’appel.

Par contre à six heures le lendemain, levé avant les autres, je vois Blanche tirer facilement sa cassette, l’ouvrir, en sortir des haltères et commencer un réveil musculaire corsé. Sa caisse contient un assortiment complet de fonte qu’il manœuvre à tout moment de la journée. C’est son passe-temps favori.

Un peu plus tard nous l’avons su, ce débonnaire ancien bûcheron, totalisant dix ans de service aux pompiers de Paris, est d’un caractère doux, pacifique, exemplaire de discipline dans l’unité ; mais, il se méfie de sa force musculaire, d’où sa timidité, sauf toutefois dans certaines circonstances : au feu ou lorsque quelqu’un se moque de lui, car il louche quelque peu.

Une fois, nous raconte l’un de ses copains 1ère classe à vie comme lui, lors d’une fête foraine où l’on avait un peu bu après nos trois jours de garde  effectivement c’était le lot : trois jours et trois nuits de garde pour un jour de repos  j’ai eu la bêtise de lui dire pour rire : « Hé, Blanche ! Ce type se fout de toi. Il dit que tu louches ! » Le type en question, soulevé par les pans de sa veste, fut catapulté dans un stand de tir à la carabine. S’en suivit une bagarre générale et l’appel d’un car de police. Pauvres agents ! Les deux premiers descendus remontèrent illico, le képi enfoncé jusqu’aux oreilles. Le chef de car n’avait pas insisté vu la tournure prise par les événements. En faisant marche arrière, il avait appelé des renforts. Bien évidemment, lorsque le deuxième car de police arriva, nous étions à la caserne.

Une autre personnalité figure dans la 1ère Compagnie : un bourguignon du nom d’Imbert. Il couche dans la chambre du deuxième étage, au dessus de la nôtre. Également 1ère classe, il a une réputation de bagarreur. Tous les agents de police du XXIIe arrondissement le connaissent semble-t-il.

Au contraire de Blanche, son physique est longiligne et il a un caractère impossible. Pratiquant tous les sports avec succès, sa spécialité est le volley-ball, qu’il pratique dans l’équipe du régiment. Son smash est redoutable. Plusieurs de ses adversaires se sont retrouvés KO par un de ses bolides qu’ils n’ont pas su contrer à temps. En résumé, dirons-nous, un d’Artagnan moderne dont les points remplacent la rapière. Son divertissement favori s’exerce à la foire du trône. Lorsqu’il entend un bonimenteur sur le podium d’une baraque foraine, proposant à qui le veut de prendre les gants pour affronter l’un de ces spécialistes jouant des muscles dans des poses provocantes, Imbert avec joie relève le défi et met à mal les pensionnaires de l’établissement quels que soient leurs poids corporels.

Un jour, un directeur de baraque, le reconnaissant sans doute, n’a pas voulu pas qu’il relève le gant, et a été interdit de pénétrer dans son établissement. L’affront en public infligé au belluaire a eu des conséquences désastreuses pour le propriétaire forain : Imbert pénétra dans la baraque en cassant tout, y compris les montreurs de muscles, devant un public ravi du spectacle pour une fois sans artifice. Le car de police, venu en renfort, subit le même traitement : deux agents furent envoyés à l’hôpital. Cette fois-là, Imbert écopa d’un arrêt de rigueur.

Delamarne, Blanche et Imbert sont trois exemples parmi d’autres. Ils sont des copains de chambres qui m’ont, à mon arrivée, le plus marqué. Des sapeurs d’une époque révolue que j’ai la chance de connaître. D’un esprit pompier à toute épreuve, héroïque au feu mais de caractère versatile, moqueur, flambeur dans la vie de tous les jours, nous sommes à côté de ces hommes des minus. Cela est mon premier sentiment. Pourtant la discipline est très ferme.

Le lendemain de notre habillement, et pour le commencement de notre instruction, nous sommes accueillis par le rassemblement quotidien de 7 h 45. J’en ai encore la chair de poule. Cinq minutes avant l’heure, un carré prend forme au centre de la cour. Trois rangs d’hommes dont deux en tenue de feu impeccable, bottes et vestons de peau cirés, casques reluisant, ferment le côté gauche et le centre. Le côté droit est formé de sapeurs en tenues de sortie. Il s’agit des hommes en repos pour les vingt-quatre heures à venir. Nous les jeunots, en tenue de sports, sommes alignés à leur suite. À l’heure pétante prend place au centre du dispositif le sergent de semaine muni de la liste de service, à un pas derrière lui, l’adjudant Menez et le sergent-major Marnier. Encore en retrait, le capitaine Brougnet, commandant la compagnie et ses deux lieutenants Gérard et Long. Derrière eux, Vansallendecken, le commandant du bataillon Est, sanglé dans son manteau sombre, ferme le carré. Le cérémonial commence. L’adjudant lit à haute voix les diverses notes de service émanant de l’état-major, suit l’énumération du piquet d’incendie pour les vingt-quatre heures à venir par le sergent de semaine sous cette forme :

– Premier secours (PS) chef d’agrès sergent X.

Celui-ci se met au garde à vous et crie :

– Présent.

– Conducteur sapeur Y ; chef d’équipe… ; caporal X ; sous-chef… ; sapeur Z ; servant… ; sapeur… ; téléphoniste… ; sapeur…

Tous, à l’énoncé de leurs noms, claquent des talons dans un garde-à-vous rigide en criant « Présent ! ». Je dis bien en criant et pas en murmurant.

Même procédé pour les autres voitures : fourgon pompe, grande échelle, fourgon de protection, ensemble grande puissance et voiture à feu de cheminée.

Le capitaine commande alors un énergique garde-à-vous et annonce :

– Appel des morts au feu !

Dans un silence lourd planant sur la garde figée, l’appel est prononcé par l’adjudant :

– Sapeur Moret.

Le plus jeune sapeur de garde présent répond alors :

– Mort au feu.

– Caporal Guillot.

– Mort au feu.

– Lieutenant-colonel Devaux.

– Mort au feu.

– Sapeur Carnet.

– Mort au feu.

– Sergent Bauchet.

– Mort au feu.

– Caporal Ballet.

– Mort au feu.

– Sapeur Carpentier.

Etc, etc…

L’ancien et le tout jeune se répondent ainsi tout le temps de la litanie, qui est longue, alors que tous regardent droit devant eux, dans une immobilité parfaite.

Ce jour-là, j’ai un premier frisson d’émotion devant ce mémorial simple mais poignant. Ce frisson m’a toujours accompagné à l’énoncé de ces morts au feu, surtout pour le caporal Guillot que j’imagine faisant partie de ma famille. Je ne peux m’empêcher de m’écarter de cette idée : Pourvu qu’un autre Guilhot ne vienne pas un jour faire partie de cette cérémonie.

Peu de temps après, le 1er août 1954, le sergent-chef Morand et le caporal Brasset, morts dans une explosion due au gaz de chauffage, viennent augmenter cette liste sans fin.

Ce rassemblement matinal se termine, comme toutes les prises de garde au régiment je commence à l’apprendre, par la montée de la planche en tenue de feu. Chaque gradé ou sapeur de la garde montante, sur un rang, par voiture PS (premier secours), FP (fourgon pompe), etc… se présente devant elle et la monte, sans appui de jambes à leur convenance, pour les plus forts sur les poignées, pour d’autres sur les coudes, sous la haute surveillance du commandant d’une froideur extrême, qui sans dire un mot, analyse tous les individus sous ses ordres. Après la planche, le personnel se rend à la remise, où sont garés les véhicules, afin de contrôler les matériels et les équipements mis à leur disposition et sous leur responsabilité pour vingt-quatre heures. La manœuvre de la garde, c’est-à-dire la mise en œuvre des moyens hydrauliques ou autres, suit aussitôt.

Notre instruction véritable commence à ce moment-là par une séance d’éducation physique dans le gymnase de Chaligny, sous la conduite du caporal Moreau, alors que dans la cour voisine résonne le bruit des moteurs et les commandements de À vos rangs !, À vos fonctions !, suivis de termes que nous allons apprendre d’ici peu, tels que : Avec la lance du dévidoir tournant, en reconnaissance.

La journée est programmée d’une façon méthodique par des pauses. Ce mot m’a tout de suite interloqué car ce ne sont pas des moments de repos, mais le contraire ! Des pauses donc d’une heure, rarement de deux.

De huit à neuf heures : sport, puis théorie en salle, étude du petit matériel, rôle du sapeur dans l’équipe une équipe est composée de trois hommes : chef, sous-chef et servant ; elle constitue la base de toute manœuvre quel que soit le véhicule manœuvres diverses et, pour clôturer la journée, sport. Tout cela au galop rythmé de coups de sifflet. Par exemple, entre deux exercices, nous avons cinq minutes pour changer de tenue, monter à l’étage, se déshabiller, se rhabiller dans un fracas de portes métalliques brutalement manœuvrées, et redescendre quatre par quatre les marches d’escalier pour se retrouver dans la cour, colonne par deux, au garde-à-vous au coup de sifflet. À vrai dire, ce n’est pas la galère tunisienne de Tataouine que j’ai connu pour quelques jours alors que, sergent, j’escortais un détenu dans ce désert. Mais tout de même, une certaine similitude dans la sérénité de la discipline m’a tout de suite sauté aux yeux.

 

 

Au cours de ce premier apprentissage, ce qui me marque le plus c’est l’utilisation du petit matériel soigneusement décrit, au geste près, dans nos manuels théoriques et mis en œuvre dans nos séances pratiques. La sécurité est étroitement liée à l’efficacité. Par exemple, la montée d’une échelle.

Jusqu’alors, manœuvre maçon occasionnel, je montais sur une échelle à coulisse comme je le voulais. Là, non. Je cite de mémoire, car bien entendu la théorie est apprise par cœur : au commandement de Montez !, le sapeur, regardant le haut de l’échelle, monte le corps d’aplomb, les bras tendus à l’écartement des épaules, les mains saisissant les échelons, les pieds peu engagés, le pied gauche et la main droite s’élèvent en même temps, le pied droit et la main gauche continuent alternativement ce mouvement, sans saccade, à l’allure du pas cadencé. Pour descendre, l’instructeur commande : Descendez !, le sapeur descend d’après les mêmes principes que pour monter. L’efficacité est évidente : deux points d’appui opposés assurent la stabilité et évitent les glissades. À l’arrêt sur l’échelle, deux pieds sur le même échelon est prohibé, toujours avec le même souci de stabilité.

Rouler ou dérouler un cordage est soumis à des règles strictes. Lancer un agrès est toujours précédé de l’avertissement : Attention ! et n’est envoyé qu’après l’ordre de celui qui doit le recevoir : Envoyez !

Porter un agrès quelconque, tuyau, gaffe, fourche, hache, grappin, chèvre, etc… est soumis à des précisions formelles. Transporter une échelle à coulisse par exemple : la placer de champ sur l’épaule, les sabots à l’avant, les parachutes en dedans, la main saisissant un échelon. L’allure est le pas et non la course. L’échelle doit toujours être posée à terre les parachutes au dessus. Moi qui ai si souvent utilisé des échelles : maçon, paysan, ou apprenti électricien, je n’ai jamais entendu parler de sabots, de coulisse ou de parachutes. Là vraiment, je touche du doigt les petits détails d’une nomenclature matérielle inconnue. Car toute utilisation commence par une nomenclature. La hache par exemple, et dieu sait si j’ai manipulé des haches dans ma vie de paysan, je croyais la connaître, mais bien au contraire je ne la connaissais pas. Pour moi la hache sert à fendre du bois pour le chauffage. Mais pour les pompiers de Paris, le manuel est formel à ce sujet : la hache fait partie intégrante du matériel d’exploration (premier étonnement pour moi). Elle sert à forcer une porte, une fenêtre ou une serrure, à faire des trouées dans des murs, à soulever des lames de parquet et des enduits de plâtre.

Nomenclature : « Elle se compose d’un fer avec pic et tranchant et d’un manche en bois de hêtre fixé dans l’œil du fer. »

Cette précision absolue me laisse toujours perplexe, car il ne faut jamais oublier un mot lors de nos interrogations.

Mais, la vedette incontestée de ce matériel est l’échelle à crochets. Vedette capricieuse toutefois, en bien ou en mal. En bien pour moi, car j’ai tout de suite su la maîtriser. En mal pour d’autres, sa manipulation n’est pas très aisée...

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