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Mon itinéraire

De
236 pages
Cet ouvrage autobiographique est l'expérience mitigée d'un Guinéen qui, au moment de s'embarquer pour la première fois pour la France, ne rêvait qu'à ce pays et à sa capitale mondialement célèbre : Paris. Un Guinéen qui, malgré sa scolarité secondaire, précisément à cause d'elle, nourrissait une insatiable envie de fouler le sol de France. La colonisation avait bien fait son oeuvre. Un parcours dont l'aboutissement demeure positif malgré tout. L'expérience mérite d'être connue des Guinéens et Africains.
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Djibril Kassomba Camara

Mon itinéraire

L'Harmattan

i£JL'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharrnattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04227-8 EAN : 9782296042278

« Une Blonde, un fruit piégé, un Nègre, et... la Patrie est sauve»

Avant-propos

*
Les pages qui s'ouvrent ici aux lecteurs, contiennent l'expression de faits et de propos authentiques, vécus dans leur réalité crue. C'est l'expérience mitigée d'un Guinéen qui, au moment de s'embarquer pour la première fois pour la France, ne rêvait qu'à ce pays et à sa capitale mondialement célèbre, Paris. Un jeune Guinéen qui, malgré sa scolarité secondaire, plutôt à cause d'elle, avait hâte de fouler le sol de France. La colonisation avait laissé des traces culturelles indélébiles. Mais ce récit autobiographique se devait aussi d'évoquer, même sobrement, tout ce qu'il a fallu quitter et qui constituait une solide attache au terroir de naissance. Le village de Kassomba, les travaux captivants des champs et leurs contingents de brimades, les premiers pas à l'école, les séquelles d'une coupure d'avec la famille, l'instituteur exceptionnel, élément déterminant de l'ouvrage, la place et le rôle considérables dévolus au sport et aux activités culturelles, etc., marquèrent fortement ce long parcours fait de hauts et de bas. Un parcours qui, au fil du temps, prit l'allure d'un véritable et impitoyable calvaire. Un parcours dont l'aboutissement demeure en fin de compte positif malgré tout. Dans cette relation de faits et d'actes contradictoires, l'auteur a délibérément choisi de positiver. Pour ce faire, il a retenu le principe de citer nommément les acteurs de ce qu'il considère comme de bonnes actions, passant sous silence les autres ou peu s'en faut. Mais à cette première distinction s'ajoute d'autres considérations. Effectivement, en Afrique, malgré les bouleversements subis, on reste encore, fort heureusement, très respectueux de la mémoire des morts. C'est une raison suffisante pour taire ici les noms de tous ceux qui ne sont plus parmi nous. L'auteur a également omis les noms de ceux qui n'ont pas souhaiter voir leur nom cité pour des raisons diverses. Sur un autre plan encore, il lui a paru intéressant de soumettre les

acteurs du calvaire évoqué au dur jugement de leur propre conscience, en leur laissant le loisir de se reconnaître eux-mêmes dans les propos. Enfin, il était important de privilégier la réalité des épreuves subies pour en informer largement l'opinion, à commencer par les jeunes Guinéens qui n'ont pas connu les périodes évoquées. Mais le leitmotiv du livre demeure l'éveil de conscience de des frères Africains sur l'existence, dans les pays dits développés, de méthodes insoupçonnées, visant à les distraire, à les freiner, voire à les soustraire purement et simplement du véritable chemin d'édification de leur continent. La réalisation de cet ambitieux projet exige donc à la fois une conviction et une vigilance de tous les instants. Car, être patriote implique aussi que l'on accepte de se heurter à beaucoup d'obstacles. Ceux-ci deviennent simplement mortels quand les intérêts en jeu sont importants. L'on n'invente rien à cet égard. Pour l'heure, le monde semble être à cette enseigne. Et tout pousse à croire que l'on s'avance progressivement vers ce qu'on pourrait appeler par euphémisme « coopération forcée ». Face à cette évolution, les Africains doivent savoir qu'un patriotisme bien compris comporte inévitablement un volet important de sacrifice à consentir pour les siens. Sous réserve d'accepter cette condition, nul ne pourra arracher la patrie africaine de leurs cœurs de véritables patriotes. C'est un des enseignements clefs qu'inspirent le long séjour et le calvaire de l'auteur en France.

12

1 : Le Départ
*

Kassomba, était à l'origine, le nom d'un village situé à la fois à la croisée des chemins et à la rencontre des eaux. J'ignore à quand remonte la fondation du village. Selon les informations reçues, le fondateur du village serait un certain Pram Camara. Il serait issu d'une grande famille composée, elle-même, de trois branches: la branche des Kayok1, celle des Kamamy et la branche des Kaoquipe. Cette distinction reposait essentiellement sur la fonction dominante de chaque groupe considéré. Ainsi le groupe Kaoquipe était chargé de la surveillance du lieu de résidence. C'était le protecteur de la communauté d'appartenance toute entière. La branche Kayok, de son côté, regroupait tous les dissidents des deux groupes. Ceux qui, pour des raisons diverses, avaient décidé de se séparer de la grande famille pour vivre en groupe restreint, sans pour autant rompre les liens de parenté. Enfin, les Kamamy étaient à la fois les chefs guerriers et les guides de la Communauté. Au sein de la grande famille, la chefferie était exercée pendant longtemps, par la branche Kayok. Leur chef s'appelait alors Sabonka Camara. Il eut un fils nommé Togho Kibi Camara, couramment appelé Tonkibi, parce qu'il avait, dit-on, la faculté de créer un rideau de nuage pour aveugler les ennemis Yola. De ce fait, le nom Tonkibi était traduit par Togho le «brouillard». Tonkibi eut à son tour un fils nommé Amara Kiko Camara, grand-père paternel de Djibril Camara, auteur de cet ouvrage.
Certains éléments de la branche Kayok, les KaknafI, se détachèrent du groupe pour fonder un village qui prit leur nom Kaknaff et qui, par déformation, devint Kanoff. 13
I

Fondateur de Kassomba, Pram Camara planta donc un premier fromager qui borde aujourd'hui encore le fleuve Kassomba et qui abrite Mamaya, le génie protecteur du village de Kassomba. Il planta un autre fromager en aval du fleuve, à Kafarintin, près du village de Kalabo. Ce second fromager servait d'abri à Souleymane, le génie mâle. Pram Camara était l'unique interlocuteur des deux génies. Au moment de choisir le site le mieux indiqué pour l'établissement du village, il consulta les deux génies qui lui indiquèrent un endroit précis. Il convoqua alors toute la communauté pour lui faire part de la proposition. Au terme de son propos, il déclara à la foule, en baga: « ka songmi in ban ». Littéralement cela voulait dire, je vous informe que j'ai accepté ce qu'on m'a proposé. Cette expression devint, au fil du temps et par contraction, Kassomban, puis Kassomba2. Le village était ainsi fondé et baptisé. Au départ, le village de Kassomba était situé assez loin du fleuve. On peut encore facilement identifier ce premier emplacement à Tafoif; car si les hommes se sont déplacés ou ont disparu, les arbres centenaires, eux, sont restés fidèles à l'endroit. Il est donc tout à fait possible aujourd'hui encore d'observer ces manguiers, kolatiers et orangers géants dont certains continuent à produire pour les singes et autres animaux qui les fréquentent épisodiquement. Au fil du temps, le village s'était progressivement déplacé pour se trouver aujourd'hui au bord du fleuve. La présence naguère de la maison commerciale constitua sans doute une explication de ce déplacement. Mais ce ne fut certainement pas la seule raison; car il y eut un autre déplacement du village bien après la fermeture de la boutique. Tout se passa donc comme si ce changement de lieu avait quelque corrélation avec les préoccupations dominantes des générations successives. Les arrière-grands-parents de l'auteur, probables fondateurs du village, s'installèrent assez loin du fleuve. Environ à cinq kilomètres des rives. Ses grands-parents s'établirent à environ un kilomètre du fleuve. Ses parents observèrent le statu quo. La génération actuelle, la sienne, est installée à quelque cinq cents mètres de l'emplacement précédent Pourquoi ce mouvement? Jusqu'où se poursuivra-t-il? Je ne saurai y répondre avec assurance. La seule certitude réside dans ma volonté de ramener le village à l'emplacement des grands-parents et des parents pour diverses raisons. La première est que la tradition me commande de réhabiliter la maison paternelle. J'en fais un devoir sacré si Dieu le
2 3 Beaucoup de personnes disent encore « Kassomban ». En Soussou, ce mot signifie ancien village.

14

Tout Puissant m'accorde longue vie et m'en donne les moyens. Car cet emplacement est celui de mon enfance. Celui qui m'a vu naître, que je connais et qui est le témoignage privilégié de ma jeunesse. Je ne puis le laisser sombrer dans l'oubli. La troisième raison est que depuis avril 1999, nous, ressortissants de la sous-préfecture de Kanfarandé, avons mis sur pied une Organisation non gouvernementale 4 qui se bat pour le désenclavement et l'essor de la contrée. Une des voies de circulation prévues à cet effet passera par Kassomba. Elle devra inéluctablement faire déguerpir les populations de leur installation actuelle. La quatrième et dernière raison est que le village de mes grands-parents et parents traduisait, par sa configuration, un pan intéressant de I'histoire du village. En effet, les habitants de Kassomba, les Baga Mandouri, étaient originellement animistes. Ils appartenaient donc à cette catégorie d'hommes et de femmes qui, faute de pouvoir communiquer directement
avec Dieu, s'étaient

fabriqué des statuettes qui leur servaient

d'intermédiaires entre eux et Dieu5. On vénérait donc des statuettes et autres fétiches qui permettaient d'implorer la grâce du Dieu unique mais invisible et inaccessible ici-bas. Or, mon père, je ne sais trop par quel cheminement, avait été à l'école coranique et s'était converti à l'islam. A son retour au village, ses :&ères, cousins et autres parents ne virent pas cela d'un bon œil. Curieusement, ce désaccord apparaissait à travers la configuration du village. A ce moment-là, la forme du village avait, en effet, quelque chose d'étrange. Les cases étaient construites en cercle, autour d'une place centrale plantée de quelques arbres6. La maison de mon père était restée pendant très longtemps en dehors de ce cercle. Elle ne fut intégrée dans le cercle que lorsque la religion musulmane devint celle pratiquée par la majorité des habitants du village. Je pense que l'on se doit de préserver ces aspects de I'histoire du village. On pourrait même approfondir utilement les recherches dans ce sens, notamment en ce qui concerne l'origine et l'appellation du village. Que signifie exactement le mot Kassomba? Pourquoi le fleuve porte-t-il le même nom? Qui a été le premier à porter le nom? Ce terme n'a-t-il pas une autre signification particulière, comme cela se fait souvent en Arnque ?
Dénommée Union pour le développement économique et social de Kanfarandé (UDESKA). 5 On trouvera les manifestations de ce culte plus loin dans les préparatifs de mon départ ~ar ma tante paternelle. Il y avait précisément un kolatier, trois manguiers et un oranger. 15 4

Autant de questions pertinentes auxquelles il conviendrait d'apporter des réponses fiables. Quoi qu'il en soit, ce nom devint par la suite celui d'un natif du village que les circonstances conduisirent à le porter tout seul. Kassomba connut naguère une longue période de grande prospérité qui fut malheureusement interrompue par le départ précipité de Hassan Salim, le Syrien qui y tenait un magasin commercial. Les habitants du village avaient l'habitude de l'appeler Hassan Foté (Hassan le Blanc), par référence à la couleur de sa peau. Il était le seul Blanc sédentarisé du coin. Il avait eu le génie et le mérite d'implanter une maison commerciale à ce carrefour particulièrement intéressant pour l'exercice de cette activité. De nombreux habitants de Kassomba étaient nostalgiques de cette période de splendeur. Ils n'ont guère cessé de la raconter. Les femmes, elles, ont cru devoir pérenniser leur amertume dans une chanson qui connut un grand succès, perpétuant de ce fait le nom de celui que tout le monde tenait pour responsable du déclin du village de Kassomba. De rares connaisseurs de l'époque fredonnent souvent aujourd'hui encore cette chanson. Ses paroles, en langue soussou, peuvent en gros, se résumer comme suit: Guinéye nakha moussé (les femmes lui disent Monsieur) Khèméye nakha Hassana (les hommes l'appellent Hassana) Eh ! Hassana Foté ( Eh ! Hassana le Blanc I tanan Kassomba Yénsén ... (C'est toi qui as provoqué le déclin de Kassomba, etc.) En effet, le départ définitif de Hassan et la fermeture de son magasin commercial interrompirent brutalement l'essor du village de Kassomba, au grand dam de tous les villages des environs immédiats. Fort heureusement, cela ne mit pas fin aux travaux champêtres. Bien au contraire! Tous les villageois concentrèrent leur énergie dans les travaux des champs, comme pour compenser un manque à gagner. Bien plus, on peut dire que le départ de Hassan stimula la solidarité villageoise, notamment dans les travaux champêtres. La pratique du kilé7 connut un vif regain d'intérêt en leur sein. Elle consistait en une tontine de labour. On établissait très tôt un calendrier rigoureux et inscrit dans la durée du cycle agricole. Les forêts étaient encore abondantes. Elles étaient près du village. C'est donc pour les mettre en valeur que les habitants de Kassomba, de Kiriboui et d'autres villages voisins
7 Terme soussou qui signifie entraide. 16

décidèrent de cultiver à tour de rôle, les champs des uns et des autres. Il en résultait une plus grande efficacité du travail accompli. Sur cette base, tout le monde se retrouvait sur le champ de celui dont c'était le tour. Jeunes, femmes, hommes, vieux, etc., toutes les personnes relativement valides se donnaient rendez-vous, très tôt le matin, avec leurs dabas à manches longues bien adaptées au terrain et à la méthode culturale. Les jeunes filles renforcées par quelques femmes mariées s'alignaient alors derrière les braves joueurs de hoté, sorte de calebasse en bois recouverte de peau tendue qui produisait un son agréable. Les femmes tapaient dans les mains et chantaient des chansons laudatives, souvent personnalisées à l'attention des cultivateurs qui rivalisaient d'ardeur. La parcelle à labourer était préalablement divisée en lots égaux pour la compétition. Au coup d'envoi donné, les compétiteurs rivalisaient en énergie et en rapidité, poussés par les propos incitateurs de leurs épouses ou fiancées. Gare à celui qui restait derrière! Il courait le risque de faire honte à son épouse ou de perdre sa fiancée. Inventives, ces femmes créaient pour la circonstance, une succession de chants spontanés qui vantaient les mérites des uns, encourageaient les autres sans jamais frustrer personne. Dans un tel climat soutenu et égayé par la musique, les cultivateurs jeunes et moins jeunes se dépensaient sans ménagement du lever au coucher du soleil. Leur seul moment de répit

était réservé au repas. Car avec une telle dépense d'énergie, il importait
de reprendre les forces pour relever dignement le défi. Ce repas généralement gargantuesque était à la charge de la personne qui recevait. Les résultats de cette façon de faire étaient toujours édifiants. De vastes champs pouvaient être cultivés d'un bout à l'autre dans la même journée. Cette pratique solidaire ne se limitait pas aux seuls travaux agricoles. Elle se manifestait dans bien d'autres activités villageoises. Il en était ainsi pour la réfection des maisons, le tracé des pistes rurales, la pêche, le mariage, l'initiation, etc. Les villageois avaient du reste bien d'autres raisons d'agir ainsi. Il leur fallait absolument trouver de quoi payer l'inévitable impôt per capita, la norme obligatoire de riz ainsi que la quote-part obligatoire de caoutchouc. J'ai encore en mémoire la torture que les gardes cercles, ces hommes de main du pouvoir colonial, faisaient souvent subir aux populations qui n'avaient pas satisfait à ces exigences. On leur ligotait les pieds avant de les exposer longtemps au soleil, à quarante degrés. L'obligation pour eux de fournir le caoutchouc était telle qu'à des moments donnés, on ne trouvait dans le village que les femmes, les enfants, les personnes âgées, les malades. Tous les hommes 17

adultes passaient des journées dans la forêt à la recherche de la sève de latex. Cette pratique se retrouvait dans toute l'Afrique colonisée. C'est ainsi, par exemple, qu'au Congo Brazzaville on observa ceci: «Plutôt que de saigner les arbres et de replanter, ils coupaient, massacraient. La forêt était saccagée, défigurée. Les hommes étaient expropriés et contraints aux travaux forcés. Ceux qui refusaient étaient battus, torturés. Ceux qui se rebellaient, on les tuait. Pour éviter qu'ils se sauvent, on ouvrait des camps où s'entassaient femmes et enfants affamés, pendant que les pères et les maris crevaient à la tâche pour payer leur tribut: «l'impôt indigène». On voyait de nouveau les fouets, les jougs, les chaînes. Le servage qu'avait si férocement combattu Brazza était de retour. Sous le drapeau tricolore avançaient à présent les esclavagistes. «.. .sous couvert de légitime défense, les agents étaient libres de torturer, de battre, de massacrer à la mitraillette. On apprit qu'à Bangui, soixantesix femmes et enfants otages avaient été enfermés dans une case sans ouverture, pour contraindre les pères au travail. Une seule avait survécu ainsi qu'un bébé qu'elle avait recueilli, le sien étant mort asphyxié. «L'horreur et la honte submergèrent le pays lorsque furent connues les monstruosités commises par deux fonctionnaires de Fort-Crampel, au nord de Bangui, à près de deux mille kilomètres de la côte. L'un était administrateur, il s'appelait Georges Toqué. L'autre était commis aux Affaires indigènes et se nommait Fernand Gaud. Ce dernier, le jour du quatorze Juillet, avait réduit en miettes un Noir, après avoir fait exploser la cartouche de dynamite qu'il lui avait introduite dans l'anus. A Toqué, qui s'étonnait du procédé, il répondit: « ça a l'air idiot, mais ça médusera les indigènes; si après ça, ils ne se tiennent pas tranquilles! Le feu du ciel est tombé sur le Noir qui n'avait pas voulu faire amitié avec les Blancs8». Malgré tout cela, les festivités consécutives aux récoltes avaient toujours au moins autant de succès qu'autrefois. On organisait souvent dans le village de Kassomba des fêtes de réjouissance auxquelles participaient les jeunes habitants de Kiriboui, Katonguila et Thiangban. L'inverse n'était pas rare. Mieux encore. Le top des réjouissances festives revenait indiscutablement à la fameuse fête annuelle du quatorze Juillet qu'aucun villageois ne souhaitait manquer. Le village de Kassomba vivait donc, comme à l'accoutumée, une de ces indescriptibles ambiances de veille de fête. Déjà le soleil levant dardait
8 SICH (Marc), Pierre Savorgnan de Brazza, Ed. Jean-Claude Lattès, 1992 P.166 et 167. 18

ses rayons, en réponse aux appels réitérés des coqs, traditionnels réveillematin. Djibril Camara et ses camarades d'âge étaient sur pied depuis longtemps pour mieux profiter du beau temps qu'il faisait. Ils jouaient à se pourchasser, se faufilant entre les manguiers et autres orangers qui leur servaient aussi d'abri pendant les heures chaudes de lajournée. Soudain, tous s'arrêtèrent. Ils avaient vu arriver un Blanc portant une longue barbe comparable à celle des sages du village. Il était vêtu d'une longue soutane blanche qu'il ceinturait au niveau des reins à l'aide d'un long cordon noir. Il descendit de son vélo et prononça quelques mots que personne ne comprenait. Joignant le geste à la parole, il parvint à attirer l'attention d'un adulte qui se balançait en hamac, une pipe à la bouche, dans la véranda d'une des cinq habitations qui encerclaient une grande cour couverte de graviers propres. Les jeunes filles du village balayaient cette cour tous les jours, au premier chant du coq. Les enfants qui n'avaient pas l'habitude de voir un tel personnage, s'étaient regroupés, craintifs, derrière le tronc du plus grand manguier de la place et regardaient furtivement ce qui allait se passer. En fait, l'arrivant était un Foté mory9. Un prêtre chrétien, se rendant en inspection à la Mission catholique de Koukouba. A marrée basse, il aurait pu traverser à gué sans déranger personne. Ce n'était pas le cas. La marrée haute lui avait donc imposé une escale forcée. Mettant ce temps d'arrêt à profit et avec l'appui d'« interlocuteurs» de plus en plus nombreux, il parvint à se faire rapprocher les enfants craintifs qui avaient interrompu leur jeu. Après quelques moments d'hésitation et fortement blottis les uns contre les autres, ceux-ci se laissèrent enfin approcher par le nouveau venu. C'est alors qu'en souriant, le prêtre testa à sa manière, les aptitudes de tous les enfants du groupe en se faisant décliner leur identité. Mouvement de bras, toise, examen de la bouche, tour de tête, toutes choses qui leur paraissaient drôles et étranges. A la fm de cette curieuse gymnastique improvisée, le prêtre voulut communiquer le résultat. Impossible. Personne parmi les participants ne comprenait un mot français. On supposa par la même occasion que ce Foté mory lui-même venait fraîchement d'arriver en Guinée. Car la plupart de ses rares prédécesseurs qui étaient passés ici étaient plutôt calés en langues du pays. Pour sortir de cette impasse, on fit venir l'oncle de Djibril, un ancien combattant mutilé de guerre, aussi fier de son jargon de français que de son
9 On notera ici que la langue soussou applique le titre religieux mory à un prêtre comme s'il s'agissait d'un musulman. 19

médaillon. Son arrivée débloqua néanmoins la situation grâce à son français approximatif que le prêtre finit par comprendre. Ce dernier voulait demander aux parents des enfants qu'il venait de tester, de bien vouloir lui confier quelques-uns pour les inscrire à la Mission catholique de Koukouba. L'interprète a tôt fait d'informer l'assistance qu'il avait déjà répondu négativement à cette requête. Il était hors de question d'envoyer l'un quelconque de ces enfants à un endroit où il changerait et de nom et de religion. La réponse était catégoriquement négative. Bien loin de se décourager, le prêtre revint à la charge; il expliqua longuement à son interlocuteur la possibilité d'un compromis. En effet, il était possible d'inscrire les enfants à l'école sans le moindre changement. Sceptique, l'ancien combattant demanda au prêtre de poursuivre sa route et de lui laisser le temps de réfléchir. On en parlerait au retour de mission. Il ne pouvait pas en être autrement. Car ce que le prêtre ignorait, sans doute, c'est qu'une décision de cette importance ne pouvait pas se prendre à la légère ni individuellement. Une fois l'accord de principe conclu et comme pour s'en débarrasser, l'ancien combattant demanda à un piroguier du village de faire traverser le prêtre. Sitôt dit, sitôt fait. Les voilà donc partis et le village retrouva son ambiance joviale. Mais le prêtre avait déjà discrètement fait son choix sans rien dire à personne. Deux jours plus tard, le voilà de retour. Et rebelotte. Chose promise, chose due. Sur le chemin du retour à Victoria, le prêtre s'arrêta cette foisci directement devant la case de son interlocuteur privilégié. Après les salutations d'usage, il rappela le problème de la scolarisation des enfants et indiqua les noms qu'il avait retenus au terme du test. Il s'agissait de Alsény Camara, de Younoussa Camara et de Djibril Camara. L'ancien combattant était surpris par cette précision. D'autant plus surpris, qu'il n'y avait eu aucun autre contact entre les enfants et le prêtre. Il oubliait que celui-ci avait déjà fait son choix avant de traverser pour Koukouba. Devant le sérieux et l'insistance du prêtre, l'ancien combattant décida de jouer le jeu à fond. Tous les deux se rendirent chez Kandet Boukhary Camara, le patriarche du village qui se trouvait être à la fois chef de village et père de Djibril. Un conseil de famille se réunit aussitôt pour prendre une décision. Après une longue explication que « Foté Mory » ne comprenait pas, l'on en vint à informer le prêtre de la décision finale: Conformément à son souhait réitéré, Alsény, Djibril et Younoussa étaient finalement retenus pour aller à l'école. Celle-ci se trouvait au chef lieu du canton, à Victoria, à une demi-journée de marche à pied. Le principe d'inscription à l'école laïque était ainsi acquis. Mais pour quel candidat en définitive? 20

2 : Kanfarandé alias Victoria *
Kanfarandé était le nom originel dudit village. Ce terme nalou désignait une sorte de plante à fibre que les habitants exploitaient pour fabriquer des ficelles et autres cordages. On la trouvait en abondance à cet endroit et c'est pour cette raison que le village a hérité de son nom pour perpétuer l'histoire. Le site était splendide. «En 1447, écrit Mylène Rémy, une caravelle portugaise avait débarqué à l'entrée de ce que, en 1453, un autre Portugais, Nuno Tristao, baptisera de son nom: le rio Nunez. Et quinze ans après, c'est la totalité des côtes de la Guinée actuelle, y compris la presqu'île où s'élèvera Conakry, qui aura été explorée par les PortugaislO». Victoria était précisément situé à l'embouchure du rio Nunez. C'est pour cette raison que le site était convoité par les puissances rivales qui s'y succédèrent. Il s'agissait notamment des Portugais, des Français et des Anglais. Les seconds nommés, pour asseoir leur influence, baptisèrent le village du nom d'Eugénie, impératrice de Napoléon III. Les Anglais, de leur côté et pour des raisons identiques, remplacèrent cette appellation par le nom Victoria, en souvenir de la reine Victoria 1èrequi fit beaucoup pour l'expansion du royaume britannique. Ce nom Victoria, à l'instar de la langue anglaise elle-mêmell, connut un grand succès inscrit dans une influence anglaise qui perdure aujourd'hui encore dans le parler local.

10Mylène Rémy, La Guinée aujourd'hui, Les Editions du Jaguar, février 1999, P.32. 11Beaucoup de mots anglais furent ainsi intégrés dans le soussou parlé de la contrée. Blankiti, copy, woundéry, kitili, bitirè, etc. sont des mots anglais prononcés différemment. 21

A cet égard, voici un témoignage historique qui présente le village nalou de façon plus significative. « Kanfarandé est un village nalou qui se situe pratiquement à la limite occidentale du royaume, à la frontière avec le pays Baga. Il a connu une fortune plus ou moins heureuse suivant les périodes. Appelé Eugénie ou Victoria par les colonisateurs, il semble qu'il entra très tôt en contact avec l'Europe. Il n'est pas impossible que les hommes de Diego Gomes aient remonté le rio jusqu'à son niveau, car il est d'un accès facile et s'ouvre directement sur l'Atlantique. Mais les successeurs portugais de cet explorateur ne semblent pas y avoir fait souche; car aujourd'hui, rien ne dénote dans le village une quelconque influence ibérique. Par contre, les Anglais et plus tard les Français, y ont laissé bon nombre de traces matérielles qui expliquent éloquemment l'importance de la localité dans la lutte d'influence entre ces deux puissances coloniales. Pendant une longue période, il était, en effet, l'un des principaux centres vitaux des rivières. Comme la Grande Bretagne avait, dans le mouvement colonialiste, pris la relève du Portugal et de la Hollande, ce sont les Anglais et les Sierra-léonais qui s'y installèrent les premiers, donnant à la localité le nom de Victoria. Mais à la seconde moitié du XIXè siècle, en 186612, les Français y vinrent en force. Ils lui donnèrent le nom d'Eugénie. En cette année, en effet, la France occupait la première place des puissances coloniales établies au rio Nunez grâce aux différentes maisons commerciales et grâce surtout à la fortification créée sur le haut Nunez, à Deboké13.Comme elle tenait à évincer définitivement sa rivale d'outre Manche et à affirmer sa prépondérance, elle avait jugé utile de franciser tous les noms des localitésl4. C'est de cette période que dateraient les appellations de Bel Air, de Guémè Sansan et aussi d'Eugénie. Mais en 1870, l'élan français fut brisé dans les colonies à la suite de la guerre malheureuse contre la Prusse. Les Anglais en profitèrent pour se réinstaller à Kanfarandé et lui redonner le nom de Victoria qu'il conservera pendant toute le période coloniale, pour la bonne raison que l'influence anglaise s'y ressentira très longtemps.
12

J'ai dû modifier la date initiale de 1886 qui ne cadrait pas avec la chronologiedes

faits. 1866 n'est peut-être pas la date exacte mais elle est plus cohérente. 13 Ancienne appellation de ce qui deviendra Boké 14 C'est là un fait important. Car comme on le constate, la plupart des noms africains ont une signification précise. Les déformer, c'est falsifier l'histoire de la localité considérée, voire du pays en question. C'est donc effacer des séquences importantes pour la connaissance de l'Afrique. 22

En effet, la majorité des grandes maisons commerciales qui s'y établirent durant le XIXème siècle étaient anglaises; et les Bicaise, les Bott, demeurèrent pendant longtemps des personnages les plus influents de la rivière et posèrent plus d'un problème aux commandants établis à Boké. Mais comme nous avons eu à le remarquer, l'influence française revint, se renforça après 1870 et en 1895. Madrolle nous apprend que les deux maisons anglaises, qui étaient les principales factoreries de Kanfarandé avaient fermé leurs portes. En fait, bien avant cette date, le village avait perdu de l'intérêt par suite du déplacement du centre d'intérêt de la rivière vers l'intérieur, à Katouguma et à Boké. Mais avant d'examiner les raisons de cette déchéance, ne faudrait-il pas voir d'abord pourquoi le village de Kanfarandé était resté pendant si longtemps, la principale agglomération commerciale du Nunez et pourquoi elle ne perdit jamais tout à fait de l'intérêt? Nous croyons que cet intérêt, cette valeur, a tenu aux caractéristiques du site, mais aussi aux particularités de sa situation géographique. L'observation de ces particularités est instructive à plus d'un titre. Tout d'abord il est aisé de constater que Kanfarandé se situe à un point de transition géographique et humain. D'un côté, il yale Bagataye, pays du potopoto, des sols poldérizés, du riz et du sel. De l'autre, il yale Nalotaye et, d'une façon générale, ce qu'on pourrait appeler la terre ferme, aux productions diversifiées et aux possibilités d'aménagement plus grandes, quant à l'établissement des factoreries. Entre les deux, Kanfarandé fait fonction de point de transition. Le commerce y a donc de grandes chances de se développer. Mais encore ces chances sont accrues par sa position de carrefour entre deux cours d'eau importants. Aujourd'hui les villes de carrefour routier et ferroviaire ont de fortes chances de se développer. Au XIXème siècle, c'était surtout les villes de carrefour fluvial qui avaient cet avantage. Or, de ce point de vue, Kanfarandé était admirablement bien placé. D'un côté, il y a la rivière Kanof, en quelque sorte un bras de mer qui le relie au Componi et de l'autre le rio Nunez dont nous avons vu l'importance. Ces deux cours d'eau se rencontrent juste à la hauteur du village et l'embarcadère de celui-ci devint le point par lequel passaient les produits importés d'Europe, les produits venus de la région du Componi, de la région de Boké, mais aussi des produits venant du Coba et du Nord foutanien par la voie caravanière. En ce qui concerne cette dernière voie, l'on sait que Victoria était, avec Katougouma, le principal point d'aboutissement du commerce caravanier le plus important de la rive droite. 23

Passant par Kountabani et Bokana, les dioulas venant de la Guinée portugaise et de la région foulakounda drainaient les produits de la rive droite vers les factoreries et le port de Kanfarandé. On voit donc que, du point de vue géographique, ce village offrait sans doute plusieurs caractéristiques propres à asseoir un commerce et à développer une immense agglomération. M~is ces caractéristiques ne doivent pas nous faire perdre de vue les particularités du site qui ne sont pas négligeables. En effet, le choix de l'emplacement est dû en grande partie à la possibilité de surveillance qu'il permet. Ceci se comprend mieux lorsqu'on observe la configuration du delta nunezien. Tandis que dans la plupart des autres rios, le fleuve se perd dans une multitude de bras de mer compliqués, le Nunez touche l'Atlantique par une seule voie (le bras de mer de Kaniop est le seul bras important qui aboutisse sur son cours). Surveiller cette voie revient à contrôler tout le trafic fluvial. Par ailleurs la configuration de cette voie présente des avantages certains: non seulement elle est bien dégagée (il y a à peine un seul petit îlot sur tout son cours), mais elle vient en droite ligne de l'Atlantique et le premier coude du rio se situe en amont de Kanfarandé. Cette configuration permet d'avoir directement une vue sur l'Océan. Ainsi donc, situation de carrefour mais aussi site privilégié d'observation, deux caractéristiques importantes qui vont très sensiblement orienter, influencer et déterminer le type d'implantation coloniale à Kanfarandé. Tandis que la première favorise le commerce portant les factoreries, la seconde attire l'implantation administrative et militaire matérialisée par l'importance de la douane. Ce sont toujours ces particularités qui vont circonscrire très précieusement la zone du village, le quartier sur lequel s'établissent ces différents bâtiments coloniaux.

a. Les vestiges coloniaux de Kanfarandé
L'essentiel des différents bâtiments coloniaux se localise aux environs de l'embarcadère et se repartit suivant deux axes. Le premier axe qui longe les eaux regroupe les factoreries comprises entre la Paterson Zokonis (PZ) et l'ancienne succursale de la Compagnie française de l'Afrique occidentale. Sur cet axe se retrouvent non seulement des factoreries, mais aussi le cimetière des Blancs et la douane. D'une façon générale, les vestiges. Ceux-ci se caractérisent par leur ancienneté et leur autonomie relative.

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b. La configuration

du village

Le second axe comprend les maisons établies le long de la route qui conduit à l'embarcadère. A part la Paterson et Zokonis (PZ) et la Société commerciale ouest africaine (SCOA), il y a, à gauche, un terrain concédé à la Compagnie française de l'Afrique occidentale (CFAO) qui ne semble pas avoir comporté des bâtiments importants; car il n'y a que la trace d'une fondation de dimensions assez réduites. Au niveau du carrefour du marché se trouvent les deux maisons de la famille Salim qui sont occupées aujourd'hui encorel5. Sur le côté droit, il y a principalement la SCOA qui abrite actuellement les bureaux de l'arrondissement et trois boutiques d'intermédiaires. La première appartient à la famille syrienne Klett, la seconde à un Grec du nom de Basile Papa Postelo et la troisième à la famille libanaise des Salim et Klett. Plus loin, commence le village proprement dit. La disposition des différentes maisons est assez intéressante à examiner. Au bord du fleuve dominent les premiers venus, les Anglais. En effet, la Société commerciale de l'Afrique occidentale (SCOA), qui est relativement récente est la seule maison française en bordure immédiate de l'embarcadère. Celui-ci est encadré pour ainsi dire par la Paterson Zokonis ( PZ ) et la Walkden and Cie. Après cette série de maisons anglaises, viennent les maisons françaises, puis celles des intermédiaires libano-syriens. Ces dernières se placent admirablement entre le quartier commercial et celui des Amcains. Les vestiges de Kanfarandé sont donc nombreux et variés. Mais ils n'offrent (malheureusement) pas toujours un grand intérêt archéologique: En effet, non seulement certaines maisons sont encore occupées, mais d'autres ont été construites bien après la période d'implantation proprement dite. Ainsi en est-il par exemple de la Compagnie française de l'Afrique occidentale (CFAO) qui date du XXème siècle et dont le style architectural rompt nettement avec la plupart des anciennes factoreries. Pour cela il est peu évocateur pour ce qui concerne la phase d'intrusion européenne au rio Nunez. En fait, seuls deux ou trois bâtiments méritent un examen approfondi. Il y a d'abord la Paterson et Zokonis (PZ) qui par sa taille et son emplacement laisse supposer un rôle commercial important à Kanfarandé. Il y a ensuite la factorerie de Walkden, qui, pour
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C'était vers les années 1968. 25

sauvegarder ses intérêts dans les colonies françaises, s'était convertie en Compagnie du Niger français. En troisième lieu, nous pouvons faire mention de la douane qui, malgré son état actuel de service, a joué un rôle important tout au long de I'histoire coloniale nunézienne. La PZ de Kanfarandé comprend deux magasins: un embarcadère complètement détruit et servant aujourd'hui de point d'accostage de petites pirogues des pêcheurs, une poudrière et le bâtiment principal. Au premier coup d'œil, la factorerie se remarque par la grande dispersion des maisons. Afin d'occuper, semble t-il, un maximum de place, celles-ci ont été disposées aux limites de la concession. La création de cette factorerie remonte au XIXème siècle. Selon les informations reçues, ce sont deux groupes appartenant au départ à la maison de Walkden qui ont déserté celle-ci pour s'associer et s'installer à leur propre compte. Petit à petit, ils prirent de l'importance et dans les années 1890, ils étaient devenus les commerçants les plus prospères du village. Cette prospérité se traduit bien dans les vestiges abandonnés sur les lieux. Tout d'abord il y a l'existence d'un embarcadère personnel. -Des dimensions relativement grandes: s'il ne fait que douze mètres de large, sa longueur atteint trente-huit mètres. Ce qui est élevé, comparativement au bâtiment principal. -Un agencement des matériaux judicieusement faits pour assurer le minimum de stabilité et de garantie nécessaires à la construction et en même temps pour permettre de faire une économie. Ainsi la base est faite de pierres pour amoindrir la capillarité et assurer la solidité de la fondation. Ensuite le mur proprement dit comprend un mélange de briques et de tôles. (Les élévations de briques faisant fonction de soutenir le système de toiture par le mur et les tôles moins coûteuses permettant de faire une certaine économie en comblant les vides laissés par les élévations de briques. Nous allons rencontrer souvent ce mode de construction. Pour cela donc, nous ne voudrons pas trop nous étendre sur cet édifice, car nous aurons souvent à rencontrer de pareilles constructions ailleurs. Mais si ces magasins sont à l'image de tant d'autres, le bâtiment principal offre bien des particularités. Il reste certes vrai qu'il répond à un certain type de factoreries qui consiste à regrouper, au sein d'un même bâtiment, l'essentiel des différentes parties. Ainsi s'y retrouve-t-illa boutique, le magasin des produits manufacturés, les bureaux et le logement du gérant à l'étage. Ce type de construction trouvera sa perfection dans la factorerie de la CFAO de Katougouma que nous avons l'intention d'étudier en détail. Mais au-delà de ces lignes 26

générales, ce bâtiment offre dans certains détails des particularités que nous ne faisons que citer. Le matériau de base est la pierre taillée tandis qu'ailleurs ce sont des briques ou bien des blocs bruts de roches à la texture parfaite telles quel6 ...»

c. « Alea jacta est 17»
C'est donc dans ce village chargé d'une histoire si riche mais si méconnue, que se détermina mon sort. En effet, au moment où l'on m'inscrivait à l'école, le village de Victoria avait tout pour m'attirer, me séduire et me capter durablement. Port secondaire d'importance croissante, Kanfarandé était un gros village prospère. C'était le chef lieu du canton nalou. Il devait compter environ entre mille et mille cinq cents habitants. Il abritait alors une dizaine de boutiques tenues par des commerçants d'origines diverses. C'était un creuset culturel harmonieux. Les compagnies telles que la SCOA, la CFAO, PZ et les boutiques libano-syriennes, grecques animaient intensément la contrée. Victoria était relié à Conakry par environ cinq bateaux à vapeur qui se relayaient régulièrement. Camayenne, Nunez, Fatala, Tanah, Massina. Le port moyennement aménagé et faiblement équipé permettait néanmoins un trafic suffisamment dense. Les bateaux pouvaient à tout moment accoster, débarquer et embarquer des quantités impressionnantes de marchandises variées. Le débarcadère n'était pas en reste. Il était réservé de fait aux nombreuses pirogues qui assuraient la liaison entre Victoria et l'arrière-pays. Tous les matins, les habitants du village, vêtus de leurs plus beaux habits, affluaient vers le port et le débarcadère. Ce mouvement matinal vers le wharf était devenu presque un rituel. On y trouvait du tout. A tous les prix. Et l'animation rituelle était toujours plus dense quand sonnait la sirène des bateaux venant de Conakry. Une belle artère bien droite partageait le village en deux quartiers: Bantara Sathô18 et Bonia, à proximité du port, puis, comme pour respecter l'équilibre entre ces deux quartiers, elle partageait le troisième quartier, Lémouné, en deux parties situées de part et d'autre de l'artère principale. Victoria disposait par ailleurs d'un dispensaire performant, d'un marché couvert sobrement aménagé, d'un bureau de poste, d'une école créée en 1941. Un important poste de douane y était établi et assurait la surveillance de la
16Extrait d'un texte dactylographie non signé. Tiré des Archives de Guinée. P.64 17 Le sort en est jeté. 18 Littéralement, le quartier du manioc en Diakanké
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