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Mon obsession magnifique. Ecrits, souvenirs, interventions (1962-2010)

De
270 pages

Pour la première fois réunis, les textes critiques et autobiographiques du cinéaste Bernardo Bertolucci. L'auteur du Dernier Tango à Paris et du Dernier Empereur s'attarde sur certains tournages, raconte ses passions au jour le jour, évoque sa vie et ses admirations. Ses très jeunes débuts le propulsent au-devant de la scène. Et les films, tous très personnels, que leur sujet soit politique ( Le Conformiste, La Stratégie de l'araignée ou '900 ) ou intimiste ( Prima della rivoluzione, Un thé au Sahara ) s'enchaînent pour ce réalisateur tourmenté, angoissé. Le plus littéraire des cinéastes italiens, le plus raffiné et peut-être aussi le plus dérangeant, livre un autoportrait qui est presque une auto-analyse.



Textes choisis et édités par Fabio Francione et Piero Spila, traduits de l'italien et préfacés par René Marx.


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Mon obsession magnifi queBERNARDO BERTOLUCCI
Mon obsession magnifi que
Écrits, souvenirs, interventions
1962- 2010
TEXTES CHOISIS ET ÉDITÉS PAR
FABIO FRANCIONE ET PIERO SPILA
TRADUITS ET PRÉFACÉS PAR RENÉ MARX
ÉDITIONS DU SEUIL
e25, bd Romain- Rolland, Paris XIVTitre original : La mia magnifi ca ossessione
Éditeur original : Garzanti
ISBN original : 978- 88- 11- 60105- 0
© original : Garzanti Libri s.p.a., Milan, 2010
ISBN 978- 2- 02- 113886- 3
© Éditions du Seuil, octobre 2014, pour la traduction française,
la préface du traducteur, l’avant- propos des éditeurs italiens,
la fi lmographie, la bibliographie, la mise à jour des index
et la composition du volume.
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
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que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une
contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335- 2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
www.seuil.com

Fils du siècle
Trois éléments partageaient donc la vie qui s’offrait
alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais
détruit, s’agitant encore sur ses ruines, avec tous les
fossiles des siècles de l’absolutisme ; devant eux
l’aurore d’un immense horizon, les premières clartés
de l’avenir ; et entre ces deux mondes… quelque
chose de semblable à l’Océan qui sépare le vieux
continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de
vague et de fl ottant, une mer houleuse et pleine de
naufrages, traversée de temps en temps par quelque
blanche voile lointaine ou par quelque navire
souffl ant une lourde vapeur ; le siècle présent, en un mot,
qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni
l’autre, et qui ressemble à tous deux à la fois, et où
l’on ne sait, à chaque pas qu’on fait, si l’on marche
sur une semence ou sur un débris.
Alfred de Musset.
Fils du siècle, fi glio del secolo. Peu de cinéastes auront été autant
fi ls que Bernardo Bertolucci. Peu de cinéastes auront été aussi
contemporains. En relisant ces textes qui courent sur cinquante
années, en revoyant les fi lms qu’il a imaginés depuis 1962, on voit
apparaître une unité. Celle de la fi liation, du temps présent, d’une
fragilité combattue et préservée. Et celle d’un style.
Être un fi ls
En 1993, à une question du journaliste Giovanni Minoli,
Bertolucci répond qu’il regrette de ne pas avoir eu d’enfants : « Mais, vous
savez, quand on est si profondément fi ls, il est diffi cile d’être père. »
7MON OBSESSION MAGNIFIQUE
Son père, Attilio Bertolucci (1911- 2000), poète célèbre, critique de
cinéma et de jazz, mourut assez tard pour que Bernardo prétende ici
être allé de l’enfance et de l’adolescence à la vieillesse sans passer
par l’âge adulte. Père imposant mais aussi grand anxieux, qui lui
légua peut- être la dépression et la fragilité. De là, le souci de la
psychanalyse, très lié aux années soixante, le goût des « petites pilules
aux couleurs variées » et le thème de la drogue, qui traverse toute
l’œuvre, jusqu’à l’admirable Moi et toi, présenté à Cannes en 2012
et resté étrangement ignoré. Être fi ls n’est pourtant pas une entrave.
Cinéaste à quinze ans, prix Viareggio à vingt et un ans pour un
premier (et dernier) livre de poésie, présent à Cannes à vingt- trois ans :
ce fi ls maintient une partie de l’œuvre dans l’adolescence éternelle,
en dépit des années. Pour les adolescents de Bertolucci, le père est
inconnu ou lointain. C’est vrai pour les garçons : le héros du roman
d’apprentissage qu’est Prima della rivoluzione (Avant la révolution) ;
le jeune adulte borgésien doutant de tout récit de La Stratégie de
l’araignée ; le garçon révolté, fuyant, drogué de La luna ; le petit
empereur chinois bafoué ; et, dans Moi et toi, l’adolescent qui fi nit
par sortir de la caverne. C’est vrai pour les fi lles : Maria Schneider,
cherchant sa vérité dans Le Dernier Tango malgré sa famille,
malgré Brando et, sans doute, malgré Bertolucci lui- même ; Liv Tyler,
nouvelle Suzanne parmi les vieillards dans Beauté volée ; Shanduraï
exilée près de la piazza di Spagna ; Isabelle, la vierge folle de
Innocents. Olivia, enfi n, la photographe de Moi et toi, peut- être sauvée
malgré les risques qu’elle prend. Bertolucci se range toujours du côté
des adolescents, ses héros. Si un artiste ne trahit jamais l’enfant qu’il
a été, alors Bertolucci a mérité ce nom.
On trouve encore des pères dominants et anxieux dans Le
Dernier Tango à Paris et Un thé au Sahara : Brando (mais comment
lui résister, l’empêcher d’être l’autre metteur en scène du fi lm ?)
et Paul Bowles, inventeur incarné du couple perdu formé par les
Moresby. Dans La Tragédie d’un homme ridicule, Tognazzi est un
père problématique, dont le fi ls, indéchiffrable, est presque absent de
l’écran. Dans 1900, le bon oncle cocaïnomane est un mentor assez
dangereux. Dans ces fi lms, Bertolucci affronte le couple, le deuil,
le sexe adulte, le rêve adulte, avec les doutes, les dérives, la mort
8FILS DU SIÈCLE
même de ses personnages. Il semble s’y éloigner des questions
adolescentes. Mais le sexe, l’intimité, la recherche du plaisir, la vitalité
sont toujours en contradiction avec les contraintes et les pressions
de la réalité de la société, de la lutte des classes, de la marche de
l’Histoire.
Sentir le siècle
Les contemporains de Bertolucci sont d’après le 1789 français,
le 1917 russe, le 1945 italien ou le 1949 chinois. Sectateurs de
Stendhal, de Marx ou de Rimbaud, ils ont fi ni par reconnaître avec
gêne ou dégoût que le siècle réel n’a rien à voir avec leur rêve.
Bertolucci est né à Parme, la « petite capitale d’autrefois », une ville où
aucune chartreuse n’a jamais été bâtie. Il raconte dans Prima della
rivoluzione l’histoire d’un jeune homme qui se prend pour Fabrice
del Dongo en 1962. « L’année de la mort de Marylin Monroe », dit le
cinéaste. Victime de son romantisme, incestueusement érotisé par sa
tante (Adriana Asti, que Bertolucci aima), le personnage se prépare,
déjà nostalgique, à la révolution qui doit venir plus tard, comme le
dit le titre du fi lm. Pour ses contemporains, la révolution est
toujours devant eux, celles qui sont déjà venues ont trahi. Ils doutent
du futur auquel croyaient leurs pères. Leur temps est celui d’avant
une révolution qui ne viendra jamais, ils ont fi ni par le comprendre,
même si 1968 a eu lieu, en passant. Ils vivent entre deux eaux. Leur
malheur et leurs doutes sont ceux des romantiques de 1830. Mais la
sensation de gâchis est beaucoup plus profonde. Le temps présent,
chez Bertolucci, sur ce fond d’amertume, est donc un temps long, qui
commence en 1900, à la naissance des protagonistes de Novecento.
Un titre qui signifi e « vingtième siècle » et non « 1900 ». Olmo et
Alfredo traversent les vingt ans du fascisme, comme Le Conformiste
ou le père du héros de La Stratégie de l’araignée. La catastrophe
franchit les continents, s’échoue sur les murs de la Cité interdite,
avec le destin du Dernier Empereur, mélange de carton- pâte et de
sang versé. Une dernière tentative de regarder l’Italie, sans plus rien
y comprendre : c’est La Tragédie d’un homme ridicule, au moment
des années de plomb, un fi lm sans explication. Puis Bertolucci quitte
sa patrie, qu’il n’aime plus, pour longtemps (sa détestation de la
9MON OBSESSION MAGNIFIQUE
commedia all’italiana est injuste et passionnante). Avec Innocents,
en 2003, il poursuit la chronique du siècle, confondant les pavés de
1968 avec Les Enfants terribles de Cocteau. En 2012, avec Moi et
toi, fi lmant deux adolescents prisonniers volontaires dans un sous-
sol, il se réconcilie avec le présent. À soixante et onze ans, tel le
psychanalyste en fauteuil roulant du début du fi lm (Pippo Delbono),
il est enfi n en harmonie avec son temps, qu’il souffre ou qu’il espère.
L’enfermement de ses personnages rejoint son propre enfermement
dans la maladie, leur libération est la sienne. Il fait là l’un des
portraits les plus sûrs et les plus véritablement contemporains des jeunes
gens de ce nouveau temps.
Combattant et fragile
Bertolucci fait concurrence à Hollywood, finançant un film
communiste « avec l’argent du Capital » (1900), remportant neuf
Oscars sans les dollars de l’Amérique (Le Dernier Empereur). Il
séduit Brando, De Niro, Depardieu, Lancaster, Hayden, Malkovich
et revient à la modestie des moyens, au huis clos, à la discrétion
(Beauté volée, Shanduraï, Moi et toi). Il a tout connu du cinéma, du
plaisir de fi lmer, et le geste de l’artiste, sur cinquante ans, est d’une
puissance incontestable. Pourtant, dans cette ampleur créatrice, il y
a les moments de doute de la seconde moitié des années soixante ;
l’abandon d’une Italie devenue insupportable de 1981 à 1996 ; le
silence de dix ans entre Innocents et Moi et toi, pendant lesquels
son combat contre la maladie l’empêche de s’exprimer. La douleur,
l’impuissance sont bien connues de ce robuste lutteur. Combattant
et fragile à la fois, il a des moments de faiblesse, d’incertitude
expressive (Partner, La Tragédie d’un homme ridicule) qui brouillent
l’unité de « l’auteur » dont rêvaient les Cahiers du cinéma qu’il lisait,
adolescent, en français dans le texte.
Être baroque
Comme Leone, Visconti, Cimino, Malick, comme Verdi même,
Bertolucci ne veut pas faire court. Si sa tête est romantique, sa main
est baroque. Le baroque, par défi nition, refuse la proportion, le
format, la mesure. Plaisir du geste grandiose, joie du panoramique à
10FILS DU SIÈCLE
360 degrés, bonheur d’épuiser les possibilités de l’outil cinéma pour
lui- même. Son enthousiasme lui fait prendre des risques, mais lui
permet d’explorer des voies inconnues, les chemins de traverse que
seuls prennent les audacieux. S’il aime Renoir par- dessus tout, si
Pasolini et Godard appartiennent à son destin, son plaisir de la forme,
de la volute, de l’amplitude le rapproche d’Ophuls. On le verra dans
ce livre, il ne le connaissait pas à ses débuts : il ne s’agit donc pas
d’une infl uence mais d’une convergence. Artiste baroque, il choisit
comme lui le grand spectacle pour écrire son traité du vide.
Bertolucci aime aussi le mélodrame, comme Douglas Sirk dont le fi lm de
1954, Magnifi cent Obsession, inspire le titre de ce livre. La sensualité
et le malaise, Sergio Leone et Brecht, Berlinguer et le Dalaï- Lama,
rien de contradictoire pour ce cinéphile communiste attiré par le
bouddhisme : tout tient dans sa main. Fragile, toujours adolescent,
anxieux, de son temps : magnifi que, obsédé, grand cinéaste.
René Marx.L’infi ni du cinéma et de la poésie :
invitation au lecteur français
La langue du cinéma. Pour Bernardo Bertolucci, voir traduire en
français ses écrits cinématographiques, c’est rentrer à la maison.
D’abord parce que c’est une langue avec laquelle il se sent
particulièrement à l’aise : ses provocations juvéniles pour contraindre les
journalistes à l’interviewer dans « la langue des Lumières et de la
Nouvelle Vague » sont célèbres. Ensuite parce qu’il a toujours cru
y trouver le meilleur code d’accès au cinéma d’hier ou de demain,
à un imaginaire audiovisuel infi ni, inépuisable, auquel il fait sans
cesse référence, non seulement dans ses fi lms, mais aussi quand il lui
arrive, parfois, d’écrire. Il y a alors dans ses pages une abondance de
personnages, de lieux, de sentiments, qu’on peut toujours rattacher à
l’idée unifi ée, partagée, de qui aime échanger le cinéma avec la vie
et la vie avec le cinéma.
Les « enfants terribles » sont ses interlocuteurs privilégiés : ceux
qui aiment la fuite, le voyage et l’aventure, mais qui, avec le cinéma,
dans les salles obscures, réussissent à trouver une forme de
réparation, de protection : le plus possible de fantaisie et les règles d’une
habitude rassurante. Voyageurs par jeu, rêveurs aux yeux ouverts,
comme peuvent précisément l’être les Dreamers.
Quand nous avons proposé il y a quelques années à Bernardo de
rassembler et de publier ses textes sur le cinéma, il a d’abord été
incrédule et réticent. Il disait que nous n’arriverions jamais à
trouver une quantité de textes signifi cative pour arriver à un livre. Nous
savions qu’il se trompait et nous le lui avons prouvé. Nous étions
ravis et lui très étonné. Probablement craignait- il, sans le dire, que
ces textes de circonstance, écrits avec légèreté, révèlent de façon
13MON OBSESSION MAGNIFIQUE
1impudique, « incontrôlée », l’essence secrète de sa cinéphilie* ,
c’est- à- dire ce rapport mystérieux, presque ésotérique, qui le lie au
cinéma et en même temps à la réfl exion sur le cinéma et son langage.
Il n’avait peut- être pas tort. En effet ses textes cinématographiques
paraissent souvent le contre- chant de quelque chose qui préférerait
rester encore dans la pénombre. Des pages qui incorporent et
prolongent des évocations visuelles fortes et pressantes, et pourtant
presque retenues, un peu en retrait. Un fl ux de paroles qui, de toute
manière, renvoie toujours à l’irremplaçable suggestion des images.
Tout cela, à travers un découpage fait de rapprochements et de
ruptures, où la silhouette du palais de Chaillot au début de Innocents
(« Seuls les Français pouvaient avoir l’idée de mettre le cinéma dans
un tel bâtiment ») s’enchaîne sur un panorama entrevu à travers les
verrières du Polo Lounge du Beverly Hills Hotel, et où sourire de
Renoir à quatre- vingts ans, cadré dans la verdure de sa villa de Bel
Air, se fond dans le vertige juvénile provoqué par un mouvement
d’appareil d’Ophuls. En somme, entre les fi lms et les écrits, il y a un
échange constant, fécond et souvent surprenant, entre l’œuvre et le
moi, l’écran et la salle, les enthousiasmes du plateau et les fantômes
de la projection.
D’autre part, l’aventure artistique de Bernardo Bertolucci est née
certainement sous le signe de l’inconscient. Fils d’un poète, Attilio,
lui- même critique et « dévoreur de fi lms », il débute en composant des
poésies, avec un succès important. En 1962, il reçoit le prix Viareggio
de la première œuvre de poésie, soutenu par Pier Paolo Pasolini dont
il sera le formidable assistant sur Accattone. Mais, très jeune encore,
il passe tout de suite au cinéma, conçu, comme il l’avoue, comme une
forme extraordinaire d’écriture poétique, d’images, de mouvement,
de lumière. Ensuite, comme le dit encore Bertolucci, n’est- ce pas
le destin des fi ls de poètes de tenter de visualiser ce que les pères
ont écrit avec des mots ? Voici donc le langage cinématographique
dans sa plus haute expression : découvert, exploré, mis à l’épreuve
avec la ferveur et l’élan du néophyte et le goût du défi , même du défi
1. En français dans le texte. Tous les mots en italique et suivis d’un
astérisque sont en français dans le texte.
14L’INFINI DU CINÉMA ET DE LA POÉSIE
extrême. La poésie et le cinéma, un équilibre parfait incarné pour
s’exprimer et raconter des tranches de vie* et les intermittences du
cœur, une symbiose miraculeusement naturelle comme la respiration
ou la marche, capable d’offrir l’inspiration et l’opportunité créatrice.
Il ne faut rien d’autre à Bertolucci pour vivre, il est même
tellement à son aise avec le cinéma qu’il semble n’avoir jamais rien
fait d’autre depuis. Ce fut donc une souffrance insupportable pour
lui, quand, au début de sa carrière, certaines diffi cultés de
production l’éloignèrent pendant quelque temps des plateaux, à ruminer
des projets et à développer et redéfi nir avec obsession son idée du
cinéma. Puis viendront le succès et les triomphes, les productions
hollywoodiennes, la fréquentation du star- system international, les
voyages à travers le monde (Chine et Tibet, Inde et Afrique du Nord),
les Oscars, en somme une carrière cinématographique extraordinaire.
De temps en temps, pendant les pauses, il arrive à Bertolucci
d’écrire et de publier pour des journaux et des revues, mais
seulement si on le lui demande, et quand c’est vraiment nécessaire. Dans
ces cas- là, surtout dans sa jeunesse, il a écrit en tant que critique de
cinéma, avec des analyses et des intuitions toujours remarquables.
Mais c’est avant tout afi n d’éclaircir pour lui- même les émotions
que lui donne toujours le cinéma qu’il préfère (Godard, Mizoguchi,
Renoir et Antonioni). Ou bien pour accompagner, comme cinéaste,
la sortie de ses fi lms, en cherchant toujours cependant non pas à
expliquer avec des mots le sens et les motivations, mais plutôt le
sentiment et les émotions qui les ont fait naître, les stimulations
émotionnelles qui, à un certain point, les ont rendus urgents et
inévitables. Ou encore, plus récemment, il écrit pour célébrer et rappeler
des maîtres et des compagnons de voyage bien- aimés, hélas
disparus, ou pour raconter des rencontres occasionnelles et mémorables,
longtemps désirées (Renoir, Bergman et Bresson) ou encore des
expériences impromptues, avec des effets bouleversants et positifs
(le Dalaï- Lama, le bouddhisme).
Écriture délicate, mots et phrases riches d’échos et de suggestions,
évocateurs et essentiels comme ceux des poètes, incontrôlables et fl
orissants comme les images de ses fi lms, mais toujours avec le goût de
raconter des dépaysements soudains et des vertiges, des souvenirs et
15MON OBSESSION MAGNIFIQUE
des émotions existentielles, en pensant toujours à ses fi lms ou à ceux
des auteurs qu’il aime le plus. Godard disait que le cinéma, c’est la
lumière dans le noir. Pour Bertolucci, infi niment moins minimaliste,
le cinéma c’est l’eau et le feu en même temps, et il nous le rappelle
chaque fois qu’il fi lme, mais aussi quand il écrit dessus ou qu’il en
parle dans des interviews ou des déclarations. C’est le fl euve- univers
de L’Atalante de Jean Vigo, le miroir de mercure que traversent les
fantômes de l’Orphée de Cocteau, la stupeur enfantine des Lumière
et l’antique sagesse de Ford ; c’est ce plan- séquence qui suit en
tremblant la danse d’Anna Karina dans Vivre sa vie de Jean- Luc Godard
ou le plan fi xe, immobile comme le viseur d’un fusil pointé, d’un fi lm
d’Ozu. Entre anecdotes et citations, métaphores inédites (le radeau
de la Méduse comme le fi l du funambule tendu dans le ciel de la Cité
interdite) et mises au point nécessaires (les polémiques politiques,
les persécutions de la censure, la stupidité des bureaucrates),
Bertolucci ne fait que tracer la géographie d’un continent éphémère et
passionnant marqué par des lieux ciselés dans la mémoire et les sens
(cette lumière de La Règle du jeu, l’atroce réplique fi nale d’un fi lm
d’Ophuls, ce moment suspendu d’Antonioni, ce geste retenu et ce
regard). « Les fi lms avancent comme des trains dans la nuit », disait
Truffaut. C’est ainsi que nous voulons imaginer les interlocuteurs
de Bertolucci, spectateurs et lecteurs, comme des voyageurs
privilégiés et insomniaques, complices d’un rêve : rêvé tous ensemble (le
cinéma) qui emporte loin ou tout près, « festival des affects » comme
disait Roland Barthes, ou des « catastrophes », un terrain vague* où
tout peut arriver, un amour fou* capable de marquer un destin. Ici on
parle de rêves et de fuites en avant, mais en tenant toujours compte
de la réalité ordinaire et souvent insatisfaisante où les hommes
se cachent, deviennent adultes, travaillent, aiment, s’exaltent ou
se replient, vaincus. C’est le vertige de l’imaginaire mais aussi le
faux calcul, le cul- de- sac et la stagnation, le manque et le vide avec
lesquels il faut régler ses comptes, exactement ce que Jorge Luis
Borges ne se lassait jamais de poursuivre, ce que Hegel appelait le
« mauvais infi ni », c’est- à- dire ce mal nécessaire que le cinéma et les
cinéphiles* ne cessent de fréquenter et de fl atter. Donc, Bertolucci
parle souvent d’utopie et de révolution et, en même temps, évoque la
16L’INFINI DU CINÉMA ET DE LA POÉSIE
douceur de vivre « avant la révolution », la « nostalgie d’une antique
provocation qui n’est jamais passée à l’acte ». Comme l’affi rme Puck
sur les bords du Pô dans Prima della rivoluzione : « Ici fi nit la vie et
commence la survie. » Ainsi, quand il écrit, Bertolucci ne cesse de
parler de cette survie, pleine de ferments et d’occasions vitales, et de
cette obsession magnifi que, pour lui et pour nous, qu’est le cinéma,
partagée et vivifi ée avec la mémoire et la passion. C’est le miracle
du cinéma raconté avec ses protagonistes, ses lieux de mémoire et
de fantaisie créatrice : le printemps 1945 dans une cour de ferme
pavoisée de drapeaux rouges, mai 1968 à Paris et le boulevard
Saint- Michel couvert de barricades, quand les jeunes gens « allaient
se coucher avec l’idée qu’ils se réveilleraient non pas le lendemain,
mais dans le futur », mais aussi l’Asie et la Cité interdite, le désert
africain et ses vieilles cités dépressives, et les nuages couleur
turquoise des mosquées, les galeries d’argile et les ruelles étroites et
misérables d’un tiers- monde pasolinien, mais aussi marcher bras
dessus bras dessous avec Rimbaud et Freud, la froideur géométrique
de Fritz Lang, les émotions furieuses de Samuel Fuller, Le Bateau
ivre et Le Voyage à travers l’impossible…
Pour conclure, et pour saluer l’édition française initiée et traduite
par René Marx, nous espérons que Mon obsession magnifi que pourra,
encore une fois, être le viatique contemporain de cette vocation, de
cet apprentissage poétique et civil que Bertolucci a su s’approprier
et faire rayonner dans le monde du cinéma et des images.
Fabio Francione et Piero Spila.J’ai écrit ce livre et je ne le savais pas
Élégant et mystérieux. Ainsi m’est apparu Piero Spila, quand
il est venu l’an dernier me proposer de rassembler mes « écrits
cinématographiques ». Je me souviens de mon attitude sarcastique.
Je l’ai traité de cinéphile dreamer, d’irréaliste. Je n’ai pas été très
sympathique. Tu trouveras seulement treize ou quatorze textes…
Puis j’ai oublié tout cela.
Des mois plus tard, je me retrouve face au résultat de son pari et
je suis presque soupçonneux. J’ai dans les mains Le livre que
j’ignorais avoir écrit. C’est un titre que je voudrais proposer à Spila pour
remplacer Mon obsession magnifi que, qui lui appartient plus qu’à
moi. Et qui restera donc, pour cette raison. C’est son empreinte, le
témoignage de son obsession à lui, je pourrais dire que c’est sa trace.
Quand je lirai ce livre, j’y découvrirai l’absence de l’article que
j’ai écrit pour secourir Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino.
Projeté à Berlin, il avait scandalisé la gauche la plus sectaire, comme
s’il s’était agi d’un fi lm de propagande pro- américain. Jane Fonda,
au jury du festival, était sortie du cinéma en signe de protestation. Il
me semblait au contraire qu’avec ce fi lm le cinéma américain avait
retrouvé le sens épique, perdu avec la mort de Ford et de Hawks.
Mon texte était la célébration d’un fi lm qui décrivait cruellement la
cruauté des Viêt- congs. Peut- être est- ce pour cela qu’il a été
impossible de le retrouver dans les entrailles sans mémoire du quotidien
Paese Sera. Dans mon souvenir, c’était un de mes meilleurs textes.
Revoilà l’armée américaine, revoilà le cinéma. À la fi n d’Avatar,
vu en 3D à Trivandrum, dans le sud du Kerala, où les gens vont
beaucoup au cinéma, je me suis retrouvé en train d’applaudir avec
19MON OBSESSION MAGNIFIQUE
le public, et donc avec passion et amusement, à chaque défaite des
méchants, jusqu’à leur anéantissement. Les méchants rappellent
clairement l’armée américaine envahissant l’Irak. Ou l’Afghanistan.
Ou le Vietnam de Cimino.
Pourtant l’académie des Oscars a préféré Démineurs, le cinéma
pauvre de Kathryn Bigelow au cinéma très riche de Cameron. Mais
c’est parce que Démineurs est dédié à l’armée américaine.
En essayant d’offrir un nouveau texte à Piero Spila et à Fabio
Francione, je me rends compte que les titres des fi lms, les années
de leur production, le nom des réalisateurs, l’essence même des
Oscars sont fugitifs et condamnés à une impermanence absolue, à
l’oubli, au fondu au noir. Dans ce livre, j’espère qu’on parle des fi lms
et des réalisateurs tournés vers le futur, comme dans un travelling
qu’Ophuls m’a raconté en rêve.
Mais, cher Spila, cher Francione, le cinéma est seulement l’une
de mes obsessions magnifi ques.
Bernardo Bertolucci.A v ant- scèneCOMPOSITION: IGS-CP À L’ISLE-D’ESPAGNAC
IMPRESSION : NORMANDIE ROTO IMPRESSION S.A.S À LONRAI
ODÉPÔT LÉGAL : OCTOBRE 2014. N 113886 (00000)
Imprimé en France

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