Mon séjour en Arabie

De
Publié par

Ce livre raconte le quotidien d’une femme universitaire en Arabie Saoudite. En septembre 2004, l'auteure s'est expatriée dans ce pays malgré sa très mauvaise réputation pour les femmes. Elle quitte la région parisienne où elle vit depuis plus d’une décennie et rejoint son lieu de travail à Riyad, plus précisément à l’université IMAM. C’est la vie à l’intérieur et à l’extérieur de cette institution qu'elle décrit ici. Elle y restera une année en dépit de la rudesse du lieu.

Malgré les difficultés de cette première expérience, elle tente un second séjour l’année suivante. Après maintes embûches, elle finit par rejoindre son poste à Effat College à Djedda. Elle découvre alors que Riyad n’a rien à voir avec l’Arabie. À Djedda, la vie est moins dure. Mais c'est sans compter sur la vie à Khadams...


Publié le : mercredi 4 février 2015
Lecture(s) : 23
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782332856449
Nombre de pages : 304
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-85642-5

 

© Edilivre, 2015

Remerciements

à

Ahmed, mon taxieur de Riyad sans qui le démarrage aurait été quasi impossible,

Moulay, mon collègue d’Alger, pour son aide précieuse malgré la distance,

Khaled de Riyad pour son soutien moral,

Karima et Latifa pour notre amitié joyeuse,

Tout le staff féminin de l’université IMAM,

Toutes mes étudiantes de Riyad pour le plaisir retrouvé de la transmission,

Samira de Djedda et la confiance absolue,

Ahmed de Djedda pour tout,

Nadine, Rakhma, Farah, Sandy pour notre complice amitié.

Partie I

Riyad

 

« Situation d’impasse où il lui est désormais impossible de partir, et impossible de rester »

Yasmine Kassari, réalisatrice.

« Oh gens ! Où est l’échappatoire ? La mer est derrière vous et l’ennemi est devant vous »

Tarek Ibn Ziad

Parfum d’Arabie

Tout avait commencé par un jeu. Je ne me rendais pas compte que ma souris venait de m’introduire dans l’univers du mensonge, de la désinformation, de l’incertitude totale à un point inimaginable. Peut-être diriez-vous ce sont des valeurs banales, généreusement et universellement réparties. Le président de la première puissance mondiale ment effrontément, grossièrement depuis une décennie aujourd’hui sans que cela n’affecte sa présidence. Il continue de diriger le monde, de semer la mort, d’alimenter les violences. Il fait régner la terreur, installe le désordre, transforme des bouts du globe en zones de turbulence. Qui à l’échelle planétaire va-t-il, un jour, lui demander des comptes et le juger ?

Je me souviendrai toujours de ce clic de souris qui transformera, un temps, complètement ma vie. C’était vers le mois d’octobre 2003. Je naviguais sur Internet ; petite visite au site ABG, l’association Bernard Grégory. Je parcourais les offres académiques à l’International. Cela faisait quelques années que je cherchais à m’établir dans ces petits pays du Golfe, Koweït exclu. Je suis allergique à ce pays que je hais. Un état-alibi que j’associe très fortement à la destruction de l’Irak.

J’oublie complètement mon clic. Et pour cause. Je l’avais fait par jeu et par pragmatisme. Voilà un autre pays où je ne pense jamais aller. De notoriété publique, il n’a bonne réputation pour personne, et encore moins pour les femmes. Mais ma devise a toujours été de candidater et de réfléchir ensuite. Une semaine après, mon clic me rattrape. C’était un samedi matin. Le premier jour de la semaine là-bas. Il était environ 9h30. J’aime les réveils tranquilles, zen, le week-end. Je me prélassais dans mon lit en rêvassant. La sonnerie du téléphone s’invite dans mes rêves. Imperturbable, je ne réponds pas. J’ai horreur de tchatcher les matins si tôt et de surcroît un jour de repos. J’écoute la tête en partie dans les brumes mon interlocuteur. Il parle parfaitement français. Cela confirme mes pressentiments. Son nom m’avait suggéré qu’il devait être algérien.

– Doktora Amina, vous avez postulé pour un poste de professeur associé dans notre université. L’avez-vous fait sérieusement ?

Peut-être l’aventure avait-elle commencé à cet instant. A ce moment précis, je ne devais pas me rendre compte à quel point ma réponse diplomatique allait m’enchaîner à un processus qui ne pouvait qu’aller à son terme. Non parce que je m’étais engagée vis-à-vis de mon interlocuteur ; mais à cause de mes aspirations profondes qui allaient me pousser à casser le confort d’une routine lisse, ronronnante, stérile et non créative. Je me devais d’oxygéner une trajectoire professionnelle qui était loin d’exprimer mes compétences, ne satisfaisant pas mes désirs d’inventivité, ni mes souhaits promotionnels. J’étais prête à tout quitter pour tenter de mieux me réaliser. J’étais très consciente de l’importance du temps qui passe sur nos choix, tous les moments de notre vie ne sont pas propices aux grands changements, aux bouleversements. Il faut se décider tant que j’ai encore la force de supporter les sauts vers l’inconnue, de voyager avec ma « maison » sur mes épaules. Dans quelques années, j’aimerais pouvoir me regarder dans la glace et me dire « j’ai tenté de changer le cours de ma vie ; j’ai tenté de l’emporter sur une certaine médiocrité ». Je ne veux surtout pas regretter de ne pas avoir saisi des occasions de mieux m’épanouir.

Pouvais-je lui dire que je l’avais fait par jeu ? Par simple curiosité ? Je ne trouvais pas cela très convenable.

Je répondis alors :

– Non, je l’ai fait sérieusement.

La discussion s’engagea alors ; plutôt agréable. L’homme que nous désignerons par « mon correspondant » me décrit alors le poste, les possibilités d’évolution, la rémunération et me demande :

– Parlez-vous anglais ? Parlez-vous arabe ? Les cours doivent être dispensés en anglais. Mais comme les étudiants sont plutôt très moyens dans cette langue, on s’aide de l’arabe.

– Je suis en mesure de donner des cours de mathématiques en anglais et je parle très bien l’arabe écrit.

Dans ce premier contact téléphonique, nous ne parlons pas beaucoup du pays d’accueil. Mon correspondant a vécu cinq années en France pour y préparer un Doctorat d’informatique. Cela avait eu pour effet d’apaiser un tant soit peu mes craintes. Voilà une personne qui a passé une partie de sa vie en France et qui semble bien s’adapter à sa nouvelle terre de prédilection. De plus, le fait qu’on lui confie une mission de recrutement, lui qui vient d’ailleurs, augure plutôt d’une certaine dose de souplesse et d’ouverture sur le plan professionnel. Mais il est vrai que mon correspondant est un homme et ce pays est peut-être le paradis des hommes. Un homme y devient deux et sa « rajla »1 s’y trouve confortée.

Avant de raccrocher, mon correspondant insiste :

– J’attends votre décision dans les plus brefs délais.

Aussitôt l’appel terminé, ma mémoire zappe complètement l’entretien. C’est d’évidence le dernier pays où je pense m’expatrier. Je prends tranquillement mon petit déjeuner et j’oublie.

Mais les méandres de la vie en décident autrement. Mon correspondant est tenace. Il tient le bon bout ; il ne lâchera pas aisément. Il y va de sa fonction, de son avenir. Il doit dénicher des femmes pour son université. Il va fonctionner à la manière d’un rabatteur. C’est ce que je réaliserai plus tard, une fois sur place. De mon côté, le désir de changement est très grand. J’ai une sainte horreur des situations de médiocrité, ou ressenties et vécues en tant que telles. Je me donne du temps pour réfléchir. J’adopte une stratégie. Je vais gagner du temps et continuer à chercher un pays qui me convienne davantage. Je mets un mois avant de transmettre ma réponse définitive. Mon correspondant ne perd pas de temps. Il me relance par e-mail. Entre temps, des attentats à Riyad freinent cette perspective.

Le samedi 8 novembre 2003, un attentat-suicide à la voiture piégée a lieu dans un complexe résidentiel, situé dans la banlieue ouest de Riyad. Il fait au moins dix-sept morts, dont cinq enfants, et cent-vingt-deux blessés2. Le complexe est essentiellement habité par des expatriés arabes, mais aussi par des Saoudiens et des Occidentaux.

J’exprime mon inquiétude face à ces attentats à mon correspondant et je lui confirme ma candidature pour le poste de professeur associée à l’université IMAM, dont l’intitulé exact est Imam Mohamed Ibn Saoud University. Je ne fais absolument pas attention à la dénomination de l’institution. Mon interlocuteur me répond « Vous savez, les attentats, il y’en a partout. Je me rappelle même à Paris en 95-96. Ces attentats sont dirigés contre les Américains et les Américains travaillent toujours ici ».

Ce qui signifie qu’il y aura toujours des attentats puisqu’il y aura toujours des Américains. Traumatisée par la décennie noire en Algérie, je ne me voyais pas aller vivre dans un pays, qui outre son peu d’attrait pour une femme, est en proie à la violence. Mais mon interlocuteur a raison de relativiser. Les attentats touchaient de nombreux pays, et d’autres allaient suivre3. Donc si on se base sur ce point pour décider de ses projets, on risque le sur-place. C’est tellement plus facile de ne rien entreprendre.

J’entame ensuite, par mail, une série de questions. J’en oublie une qui va s’avérer par la suite fondamentale. En vérité, je n’y avais pas prêté attention victime de mes propres clichés et de mes idées figées sur le pays. De toutes les façons, mon correspondant qui pratique l’art d’enjoliver « les choses » ne m’aurait pas été d’un grand secours. En fait, c’est ma première étape d’insertion dans cette bulle de mensonges dont je n’échapperai qu’en quittant l’Arabie. Il termine son e-mail par un « mabrouk el aïd ». On était dans cette période de grâce qui vient en parachèvement du mois de jeûne. Pendant toute cette année universitaire, il n’oubliera pas les occasions de vœux. Cela donne chaud au cœur ; La carte ponctuant le nouvel an est remarquable mais prémonitoire. Je ne me lassais pas de l’écouter. Je me laissais bercer par son air de musique triste et rempli de l’espérance des retrouvailles futures. « Ce n’est qu’un Au revoir ». Ma sœur à qui j’avais fait écouter éclate de rire en me disant « Vous ne vous êtes pas rencontrés que vous vous quittez déjà ». C’était incroyable, mais vrai. La musique avait le même effet sur moi. Tel un oiseau avide de liberté et de dignité, je n’allais pas pouvoir rester longtemps à Riyad. A peine posée, je repartais vers d’autres horizons.

Le processus de visa de travail allait prendre un temps particulièrement long. Une première rencontre a lieu avec l’attaché culturel auprès de l’ambassade d’Arabie. Son assistante me sert un bon verre de thé. L’homme est exquis, l’accueil est chaleureux. Il me parle d’ouverture du pays, de réformes. Il ne relève pas d’inconvénients pour une femme qui y va sans être accompagnée par un homme, il m’encourage vivement à y aller. Il m’explique le système universitaire et les grilles de salaires par grades.

– Les femmes doivent porter l’abaya à l’extérieur mais elles sont totalement libres à l’intérieur.

– Vraiment ?

– Oui, vous pouvez même porter la mini-jupe sous votre abaya et être maquillée comme bon vous semble dans l’enceinte universitaire.

Je réaliserai plus tard que l’homme en question ne connaît absolument pas ce qui se passe à l’intérieur des universités et il ignore tout de celle d’IMAM. Seule son estimation de mon salaire allait s’avérer bonne.

– Et quoi de neuf pour les femmes en matière de conduite de voitures ?

– Elles n’ont toujours pas le droit de conduire.

Je me permets alors une plaisanterie.

– Cette règle vaut pour les Saoudiennes. Qu’en est-il des Etrangères ? Sont-elles soumises à cette restriction ?

– Tout à fait. Aucune femme n’y déroge. Un vaste réseau de taxis existe. Sinon, vous pouvez acheter votre propre véhicule et salarier un chauffeur.

A ce moment je ne me doutais pas jusqu’à quel point ce facteur polluait la vie des femmes et plus précisément celles à revenus modestes. Il empoisonnait notre quotidien transformant le moindre de nos déplacements en détestable expédition. Sur qui allions-nous tomber ? Comprendra-t-il l’arabe ou l’anglais ? Connaîtra-t-il son chemin ou se trompera-t-il sans arrêt ? Nous fera-t-il payer le fruit de sa méconnaissance du trajet ? Sera-t-il silencieux ou bavard ? Posera-t-il des questions indiscrètes dépassant les limites de la décence ? Osera-t-il demander l’indicible ? Pour chaque déplacement que j’ai eu à entreprendre à Riyad, le geste d’arrêter un taxi m’était extrêmement pénible, comptable, lourd. Les chauffeurs de taxis allaient occuper une place de choix dans mes préoccupations et saturer mon répertoire mobile.

En quittant le bureau de l’attaché culturel, il me tardait d’appeler mon correspondant. Il est hors question que je me déplace pour un bas salaire. Les montants avancés par l’un et l’autre ne correspondent pas. D’autre part, la situation décrite pas l’attaché culturel est idyllique. Correspond-t-elle à une quelconque réalité ? Un vent d’ouverture souffle-t-il véritablement sur l’Arabie ? Et lequel ?

Je me munis d’une carte téléphonique spécial Moyen-Orient et quelques jours après, j’appelle en soirée mon correspondant pour clarifier certains points restés obscurs. Il était temps qu’on se parle directement. Je ne comprenais pas qui fixait le salaire. Est-ce l’université ou le bureau culturel à Paris ? J’exprime mon refus de m’expatrier si c’est pour avoir le même salaire que celui que j’avais en France. En vérité, à même niveau, il sera moindre puisque les Etrangers doivent cotiser par eux-mêmes à leurs caisses de retraite. Mon correspondant est catégorique :

– Ce n’est absolument pas l’affaire de l’attaché culturel. Ne vous inquiétez pas. C’est l’université qui fixera votre salaire et ce n’est pas celui dont il vous a parlé.

– Est-ce qu’une femme peut y vivre normalement ?

– Serez-vous accompagnée par un mahram ? Votre mari, votre père ou votre frère ?

– Non, dans un premier temps, je viendrai seule.

– Il n’y a pas de problèmes. Il y a des collègues femmes qui vivent ici sans mahram. Vous savez qu’il vous faudra porter une abaya et vous couvrir les cheveux ?

– Oui, je suis au courant. Pas de soucis, je m’y ferai. La vie y est-elle plus facile ?

– Très facile et pas chère du tout. Les quinze premiers jours sont très difficiles. La culture et la mentalité sont totalement différentes de ce qu’il en est au Maghreb. Il faudra s’y adapter.

« Très facile », cela me laisse rêveuse. Elle est facile !! Au-delà des différences d’appréciation, elle l’est pour qui ?

Un peu plus de trois mois après, je rencontre de nouveau l’attaché culturel avec toute la paperasse demandée. Mais changement radical d’attitude.

– Une femme sans mahram là-bas, c’est extrêmement difficile. Si vous n’êtes pas logée dans l’enceinte universitaire, vous n’avez pas intérêt à partir.

Je ne comprends plus rien. Est-ce le même homme qui m’a reçue il n’y a pas si longtemps ? Pourquoi une telle volte-face ? Pourquoi un tel revirement à la dernière minute ? Nous étions fin juin et j’avais déjà informé de mon indisponibilité pour la rentrée prochaine dans mon travail. Me voilà bien piégée, je ne peux plus reculer ; je ne peux qu’aller de l’avant. Il essaie d’appeler l’université, puis mon correspondant. Pas âme qui vive. Il s’énerve ; il est à peine 13h en Arabie et déjà plus personne à son lieu de travail.

– Vous ne pouvez pas conduire et vous serez amenée à faire vos courses à proximité de votre logement. Tout vous coûtera plus cher si vous n’habitez pas à côté de grandes surfaces. Et votre quotidien sera très pénible sans mahram.

Malgré cette nouvelle vision, plutôt catastrophique de la vie en Arabie pour une femme, je lui confie mes papiers certifiés conformes pour traduction.

Dieu ce qu’il avait raison !! Il faut une bonne dose de cynisme et de mauvaise foi pour affirmer le contraire, ou un excès d’optimisme et une vision angélique du quotidien. Nous sommes en plein dans le verre à moitié vide ou à moitié plein ; l’histoire de l’éléphant et des aveugles. Qui croire ? Mon correspondant persiste et signe. Perplexe, désorientée, désaxée, j’envoie un e-mail à ce dernier pour l’interroger.

– L’attaché culturel m’a demandé de vous écrire pour savoir si l’université a son propre quota de logements. J’avoue que j’ai un peu de mal à comprendre sa démarche. Autant il m’a facilité la vie à la première rencontre, autant il m’a présenté les choses de la façon la plus noire possible la dernière fois.

– Je ne crois absolument pas que la résidence au sein de l’université soit obligatoire. Tout le monde a trouvé des problèmes de ce genre avec l’attaché à Paris. D’ailleurs, le semestre dernier, j’ai ramené une fille d’Algérie, avec un Magister, qui est venue toute seule, je dis bien toute seule. Faites votre possible pour avoir le visa et on fera tout pour vous aider une fois sur place.

Après moult aller-retours, je finis par avoir le dit visa. Je me souviens d’un formulaire pas très clair concernant les formalités sanitaires à accomplir. Certaines sont exclusivement réservées aux pèlerins ; mais impossible d’en savoir plus. Donc je décide par moi-même de ne pas faire les vaccins.

Parlons-en de ces réformes. Le régime s’est engagé dans des réformes politiques, économiques et sociales à la fin des années 1990. Suite à la première guerre du Golfe de 1990 contre l’Irak, l’Arabie s’est trouvée confrontée à de grandes contestations internes dues à l’allégeance de ses dirigeants à la politique américaine. Des demandes de réformes émanant de milieux islamistes et libéraux se font jour. Elles proposent notamment la création d’une assemblée consultative (Majlis al-Chûra) indépendante, la constitution d’un gouvernement de technocrates, l’égalité des droits devant la loi, la responsabilisation de l’exécutif devant la nation, l’autonomie des appareils religieux et judiciaires, la répartition équitable des ressources pétrolières. Le pouvoir répond positivement à la création de l’assemblée consultative. Elle est instituée en 1992 et soixante membres y sont nommés en 1993 par le roi Fahd. La suite ne viendra pas à ce moment ; le gouvernement choisira l’option sécuritaire pour gérer l’opposition.

Il faudra attendre l’arrivée du prince Abdallah en 1996, suite à l’embolie du roi Fahd, pour relancer les réformes et entamer une timide politique d’ouverture. Cette dernière se concrétisera notamment par la création du quotidien Al-Watan, la libéralisation de l’accès à Internet, et la programmation des réformes économiques en 1998. Les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Strate Center et les graves accusations portées contre l’Arabie mettent celle-ci dans une position inconfortable. De très fortes pressions américaines s’exercent sur cette dernière pour enclencher sérieusement des réformes. Elles vont jusqu’à se mêler des programmes d’enseignement jugés faisant une trop grande part à l’enseignement religieux et diffusant la haine des valeurs de l’Occident. Parallèlement, des demandes internes de changement se font pressantes.

Des sessions de dialogue national sont initiées en 2002 sous forme de débats publics sur différents thèmes. La première session porte sur la religion, la seconde sur l’extrémisme, la troisième est consacrée aux droits et devoirs de la femme, et la quatrième est dédiée aux attentes des jeunes. Début 2003, cent quatre intellectuels, islamistes et libéraux, publient un manifeste dans lequel ils demandent la mise en place de réformes globales dans la société : élections nationales et locales au suffrage universel, contrôle des exécutifs aussi bien au plan national que régional, l’indépendance de la justice, la liberté d’expression et d’association, l’instauration d’une monarchie constitutionnelle, la lutte contre la corruption. Le prince héritier Abdallah rencontre une partie des pétitionnaires. En juin 2003, les réformes proposées dans le manifeste sont transformées en programme gouvernemental.

Dans la même année, au printemps 2003, quatre cent cinquante personnalités chiites publient une pétition intitulée « Partenaires de la nation » dans laquelle ils demandent la fin des discriminations à leur encontre et la liberté de culte. En juin de la même année, le prince héritier Abdallah agrée les conclusions des premières Rencontres nationales pour le dialogue intellectuel reconnaissant ainsi formellement la diversité religieuse dans le cadre de l’Islam. A compter de novembre 2003, le rôle du Majliss al Chûra, qui est un organe d’ordre seulement consultatif, s’élargit un peu. Il peut suggérer des projets de loi au Roi et au gouvernement. En particulier, il a proposé l’élection d’une partie de ses membres. Le prince héritier Abdallah a estimé que le recours à l’élection conduirait à des choix selon l’appartenance tribale ou selon l’influence religieuse alors que la nomination de ses membres se fait sous des critères de compétences et d’expertises4.

Mais tous ces désirs de changement ont-ils un impact quelconque sur la vie de tous les jours ? Quels effets induisent-ils sur la société de façon générale, et en particulier sur le quotidien du sexe dit faible ? Une femme arrivant dans ce pays non accompagnée par un mahram, pourra-t-elle y survivre ? C’est ce que l’avenir nous dira.

J’aurais encore prolongé mon séjour à Constantine cet été 2004. Mais un appel téléphonique m’oblige à hâter mon retour sur Paris. Nous dînions lorsque le téléphone sonna. Ma sœur me dit qu’on demande « Doktora Amina ». Ma mère est toute fière qu’on m’appelle ainsi. En Algérie, comme en France, personne n’est habitué à cette appellation réservée aux médecins. Et c’est quoi un Docteur en mathématiques ? Cela n’ajoute-t-il pas de l’abstraction à l’abstraction ?

J’ai compris ; c’est mon collègue de Riyad qui veut me parler.

– Le doyen de la faculté est très inquiet. Quand allez-vous arriver ? Il veut être sûr que vous viendriez.

– Je suis encore en Algérie pour quelques jours ; j’ai quelques démarches personnelles urgentes à accomplir. Je passe ensuite en France prendre mes affaires et j’arrive.

– S’il vous plaît, ne tardez pas et n’oubliez pas d’appeler le doyen pour le rassurer. J’insiste ; c’est très important, il faut appeler le doyen.

Le lendemain, je m’envole à Alger avec ma nièce pour trois nuitées. Le temps est magnifique et nous profitions pour faire de belles balades. Je n’oublie surtout pas d’appeler d’un taxiphone le doyen de la faculté. Une voix chaleureuse et affable m’accueille. Je dissipe son anxiété en lui confirmant mon arrivée imminente. Il me répond plein de reconnaissance « Choukran, Choukran, Choukran »5. Ce choukran, qui semble venir du fond du cœur, résonnera longtemps dans mon oreille. Et pourtant, je pourrais par la suite, me convaincre qu’il avait été juste un produit de mon imagination tant l’accueil sur place est hautain et méprisant. A l’entendre parler, l’université s’arrêterait de tourner si je n’arrivais pas. Si je n’étais mesurée, je me serais crue indispensable, mon égo gonflé à bloc. De loin, nos interlocuteurs saoudiens nous font croire que sans nous l’université ne fonctionnerait pas. On s’attend à être si bien reçus, chaleureusement accueillis, et qu’on prendrait bien soin de nous. Mais que nenni ! Leur attitude et le regard porté sur celui qui vient travailler chez eux change dès qu’on foule le sol saoudien. Du moins, c’est le cas concernant les expatriés arabes.

Une surprise m’attend à mon retour à Paris. Le bureau culturel n’a rien fait des papiers que je lui avais confiés avant mon départ en vacances en Algérie. Aucune traduction n’a été réalisée et pas d’authentification de mes diplômes et de mon expérience professionnelle. Je suis dubitative ; je ne sais pas quoi faire. C’est la rentrée universitaire et je tiens à démarrer mes cours à temps. Les étudiantes n’ont pas à payer pour les incompétences des autres. Mais en même temps, je ne veux pas partir sans mes papiers. C’est un avant-goût de ce à quoi j’allais être confrontée sans cesse. L’employé à qui j’avais remis en mains propres mes papiers me promet de me les envoyer à l’université, mais déjà je n’ai plus confiance, à juste titre, en leur parole. J’envoie un mail en urgence à mon correspondant à Riyad pour l’informer de la situation et de l’obligation de changer de jour d’arrivée.

Le départ, le jour J. J’ai repoussé jusqu’aux derniers moments cet achat ; très probablement pour ne pas être découragée. A quelques jours du départ, je suis coincée et je ne sais pas où trouver des vêtements adéquats, et plus particulièrement une abaya. Un employé de la Saudi Arabian Lines me conseille d’aller à la rue J.P. Timbaud dans le 11ième arrondissement de Paris. Je la trouve bien sinistre cette rue. Une oppressante angoisse me saisit. Je fais tous les magasins de vêtements sans trouver quelque chose qui me sied. Les tenues pour femmes sont d’une laideur repoussante. On flotte dedans. Panique ! Comment faire ? Il reste quelques petits jours. Je me détourne de cet endroit. Je cherche dans mes vêtements ce qui pourrait convenir, sachant que je porte par-dessus une abaya et que nous serons entre femmes à l’intérieur de l’université. Je suis relativement sauvée. Je réserve deux belles jupes de couleur bleue foncée, longues et bien amples. Je suis sûre, à tort finalement, qu’elles feront l’affaire. Et par chance, je déniche une longue jupe noire qui tombe aux chevilles de chez Cache-Cache. Pour l’abaya, c’est trop tard, je l’achèterai sur place.

Le jour J est arrivé. Inconsciemment, je me suis arrangée pour ne pas laisser de place aux vagues de l’âme. J’ai été trop occupée pour avoir le temps pour les regrets ou la nostalgie. Je prends l’avion Paris-Riyad ce mardi 14 septembre 2004. Le voyage est très long ; il dure douze heures. Je crains la durée, et la suspension de mon être entre ciel et terre, tout ce temps. Je suis habituée à des vols plutôt courts ; le voyage Paris-Constantine dure deux heures en moyenne. Je prends soin d’emmener ma nourriture spirituelle, mais très parcimonieusement. Je me limite à seulement deux livres à lire, l’un pour l’avion et l’autre pour ne pas rester en panne les premiers jours de mon arrivée. Je n’ai aucune envie de revivre les valises trop lourdes, pour cause de livres, comme la première fois que j’étais venue de Constantine pour étudier en France. Certainement, je vais pouvoir m’alimenter en lecture une fois sur place ; je sais qu’il existe à Riyad la Maison des Français. De même, je ne prends que très peu d’ouvrages de mathématiques. D’une part, je ne sais toujours pas ce que je vais enseigner. Et d’autre part, je préfère me servir des livres usités sur place.

L’avion décollera de Roissy. Une relation m’y accompagne. A peine les bagages enregistrés, de violentes douleurs au ventre se déclenchent. Elles sont foudroyantes. Probablement, c’est l’expression de mon intérieur refoulé, l’angoisse de l’inconnu et peut-être la peur d’un pays qui n’est tout de même pas banal pour une femme. Kh. me demande :

– Es-tu sûre de partir ? Ne vaut-il pas mieux différer ton voyage et consulter un médecin ?

La tentation est grande ; mais ce n’est pas le moment de reculer. Il faut y aller en espérant que ces douleurs soudaines et fulgurantes ne sont que passagères et qu’elles sont l’expression de la violence d’un départ, quel qu’il soit. On se dit « merde » sans se regarder et je m’engage pour accomplir les formalités de douane et de police. Je suis très curieuse de découvrir quelle allure ont les stewards et les hôtesses de l’air. On s’engouffre dans l’avion. On est bien à l’aise ; l’avion est vaste et de bonne facture. Je suis assise sur la rangée côté couloir. J’aperçois de jeunes et ravissantes hôtesses de l’air, élégamment vêtues. Leur coquetterie me rassure ; j’ai donc imaginé une certaine tolérance vestimentaire vis à vis des femmes étrangères. Elles semblent être indonésiennes ou philippines. Mais je ne les reverrai qu’à l’atterrissage à Riyad. Tout le long du voyage, le service est assuré par des stewards. A l’approche du décollage, une magnifique voix masculine, caverneuse, bien claire, lit le douaâ6 du voyage, « Gloire à celui qui nous prodigue ce bienfait que nous n’aurions pu acquérir de nous-mêmes ! C’est à notre seigneur que nous retournerons ».

Dans l’avion, le service est remarquable. Et finalement, je n’ai pas le temps de me languir entre lecture, discussions, films, et repas qui se succèdent. Quand l’avion atteint son altitude de croisière, une boisson chaude verte amère nous est servie accompagnée de dattes. De goût et de forme, ces dernières sont différentes de celles d’Algérie. L’Arabie a un répertoire très riche de variétés de dattes et certains magasins de ce fruit ressemblent à s’y méprendre à des chocolatiers.

Celles-ci vont adoucir le goût fort amer de la potion verte. J’ai bien apprécié et longtemps, j’ai cru que j’avais bu du thé vert à la manière saoudienne. J’apprendrai plus tard que c’était du café vert. Mon voisin sur le siège devant moi est algérien vivant en France. Son entreprise, implantée dans l’hexagone dans le secteur du bâtiment, pourvoie les chantiers de construction en Arabie en ouvriers pour de courts séjours. Ils sont logés à part, nourris, blanchis et très correctement payés. En fait, il ne connaît pas vraiment la vraie vie en Arabie puisqu’il est totalement pris en charge par son entreprise. Il ne semble pas mécontent de son sort. Mais c’est un homme. Nous discutons longtemps et cela a permis d’agrémenter le voyage. Le temps passe plus vite.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant