Monsieur Antoine

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Monsieur Antoine, Polonais arrivé en France fin 1901, fut le premier à couper les cheveux des dames, à sculpter leur chevelure pour permettre de sortir sans chapeau. Il fut l'un des premiers à utiliser la laque, les rinçages colorés... Il fut le créateur de la Haute Coiffure dans le monde. En 1971, il retourne en Pologne. Pourquoi cet homme a-t-il soudain choisi de passer derrière le rideau de fer, lui qui avait ouvert 121 salons Antoine aux États-Unis ? Pourquoi sa main droite repose-t-elle dans le cimetière de Passy ?
Publié le : dimanche 1 octobre 2006
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EAN13 : 9782296157705
Nombre de pages : 248
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MONSIEUR ANTOINE
GRAND MAÎTRE DE LA HAUTE COIFFURE FRANÇAISE
, \www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
«) L'Harmattan, 2006
ISBN: 2-296-01549-2
EAN : 9782296015494HUBERT DEMORY
MONSIEUR ANTOINE
GRAND MAÎTRE DE LA HAUTE COIFFURE FRANCAISE
Préface de M. Alain Villiers
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE
Espace L'Harmattan KinshasaL'Bannallan Hongrie L'Harmattan Italia L'HarmaUan Burkina Faso
Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Via Degli Artisti, 15Konyvesbolt 1200 logements villa 96
;Adm. BP243, KIN XI 10124 Torino 12B2260Kossuth L. u. 14-16
Université de Kinshasa - RDC ITALIE Ouagadougou J21053 BudapestDu MÊME AUTEUR
Auteuil et Passy: de la Révolution à l'Annexion
(L'Harmattan - 2005)PRÉFACE
C'est un bonheur pour moi que d'écrire quelques
lignes sur cette période charnière des années 1920 - 1930,
vécue par les pionniers de la coiffure contemporaine, dont
maître Antoine était la figure de proue.
Ils étaient une poignée d'hommes qui, libérés par
l'extravagance de Monsieur Antoine, surent développer
l'instinct créatif qui les caractérisait, et surtout une envie
de tout changer. Sans eux nous n'en serions pas au point
d'évolution technique et artistique que connaît notre
profession.
Fernand Aubry, Albert Pourrière, René Rambaud,
les sœurs Carita, Alexandre, Maurice Franck, Alex Tonio,
Guillaume, et tant d'autres, ont suivi ce vent de liberté,
initié par Antoine, et ont, chacun, apporté leur sensibilité
personnelle, créant ainsi la Haute Coiffure Française qui,
aujourd'hui encore, rayonne dans le monde.
Nous nous devons d'être la mémoire de ces
hommes d'exception et surtout de retransmettre ce
savoirfaire aux jeunes qui nous font cortège afin que notre grand
métier soit accrédité par tous.
La Haute Coiffure Française est un cas unique dans
les métiers de création: les lignes ne sont pas créées parun directeur artistique mais par des coiffeurs, des artistes,
indépendants dont les générations successives portent haut
le drapeau de la création française, source d'inspiration
majeure de la coiffure internationale. De Buenos Aires à
Tokyo, de Milan à Moscou, depuis 1945 la Haute Coiffure
Française, tout comme la Haute Couture, rayonne pour le
plus grand bonheur des clientes, qui savent où retrouver la
« french touch », chic et moderne à la fois.
Avec l'esprit qui anima Monsieur Antoine, notre
ambition est encore d'offrir une vision avant-gardiste des
tendances créées par les plus grands indépendants et aussi
de proposer le meilleur de la mode, de la coiffure et de la
technique. Monsieur Antoine mit au point de nombreuses
techniques mais, à la différence du célèbre fer à friser
Marcel, ne voulut jamais y attacher son nom ou en tirer
quelques profits; il en faisait don à la beauté de la femme.
L'objectif de la Haute Coiffure Française est de
transmettre nos valeurs techniques et artistiques, et,
audelà, le savoir-être d'un métier de passion.
Aujourd'hui, il m'est donné de préfacer la vie du
principal pionnier de cet art international si prisé par les
femmes et si admiré par les hommes. Hubert Demory a pu,
après deux ans d'enquête, retrouver les éléments oubliés
ou inconnus qui permettent de raconter la vraie vie de
Monsieur Antoine. Certes, cela est parfois différent des
Mémoires du maître, mais l'auteur justifie par des actes
authentiques ces nombreuses déviations.
6Pour la première fois, I'histoire de l'un de nos
fondateurs est contée dans le détail. Puissent d'autres
historiens se pencher sur la vie de nos autres maîtres car
l'histoire de leur vie est interdépendante de l'histoire de
leur art, et, d'autre part, la connaissance de ces existences
extraordinaires peut être source de vocation parmi les
jeunes artistes qui n'imaginent pas que, comme Monsieur
Antoine, on puisse sculpter avec des cheveux.
Alain VILLIERS
Président mondial de la
Haute Coiffure Française
7INTRODUCTION
Dans le cimetière de Passy, place du Trocadéro,
une sépulture renferme la main droite de Monsieur
Antoine. Cette particularité, presque incongrue, avait de
quoi attiser, un jour, un passionné de l'histoire du XVIéme
arrondissement de Paris.
De recherches en rendez-vous, ce qui n'était
qu'une simple curiosité s'est transformé en enquête
passionnante, révélant un personnage extraordinaire que
l'on pourrait qualifier de « Salvador Dali de la coiffure ».
Son excentricité fut sa publicité, à une époque où le
marketing n'existait pas encore, et son génie artistique la
source de ce qu'on appellera la Haute Coiffure.
Ses œuvres furent éphémères, les coiffures durant
moins longtemps que les roses ou les lys, ce qui explique
peut-être pourquoi Monsieur Antoine est, aujourd'hui,
totalement oublié.
Dans son livre Guillaume raconte... la coiffure et
ses métamorphoses, publié en 1982, Monsieur Guillaume
rapporte quelques maximes que le maître lui avait
confiées:
- La femme française est avant tout et devrait rester:
harmonie, élégance, proportion.
- Il faut avoir le courage et l'audace de déblayer les ruines
et de construire sur de nouvelles bases, dont la première
doit être un souci d'honnêteté. Honnêteté vis-à-vis des
8conceptions et des buts de l'art. Pas de prostitution, qui
fait de l'argent, certes, mais ne récolte que mépris.
- Ne jamais être satisfait et, une fois l'œuvre sortie des
mains, en entrevoir une nouvelle et rejeter l'ancienne.
- Songer que rien n'est perdu, que tout est réparable.
- Ne rien garder pour soi-même dans l'art de son métier.
Au contraire faciliter les voies qui s'offrent à ceux qui
veulent continuer.
- Avoir toujours le sentiment de vivre dans l'éternel et non
dans le présent. Sentiment de l'éternité afin de ne pas
avoir à rougir de ses actes, de sa conscience, si, de l'autre
côté de la mort, nos yeux peuvent encore voir ce que nous
avons été.
- Domination exclusive du corps et de la matière par
l' esprit.
- Savoir se restreindre. Eviter tous les excès. Ne pas frayer
avec la politique.
Toutes ces maximes résument ce que Monsieur
Antoine a voulu faire de sa vie, même s'il n'a pas toujours
limité ses excès.
Puisse ce livre vous distraire en racontant comment
un petit Polonais est devenu le grand maître de la Haute
Coiffure dans le monde.
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Acte de naissance d'Antoine
Collection: Szablowska
10CHAPITRE I
LES ORIGINES EN POLOGNE
1884.. 1901
En 1815, le congrès de Vienne a confirmé le
partage de la Pologne, alliée de la France. La Russie
occupe alors la plus grande partie de la Pologne actuelle.
Le 30 décembre 1884, selon le calendrier julien
obligatoire sur les territoires russes, ou le Il janvier 1885,
selon le calendrier grégorien en usage en Pologne, Antoni
Cierplikowski se rend à cinq heures de l'après-midi à la
mairie de Sieradz pour présenter et déclarer la naissance
de son quatrième enfant, né à son domicile le 13, ou 24,
décembre 1884, à dix heures du matin. Il est accompagné
de deux agriculteurs de Sieradz comme témoins. L'acte de
naissance, rédigé manuellement en russe, précise que
l'enfant portera le même prénom que son père: Antoni;
par contre la mère, née Joanna Majchrzak, n'est pas
mentionnée dans l'acte.
Le père, catholique, âgé de quarante ans, est
artisan-cordonnier à Sieradz. La ville de Sieradz, fondée
au XIe siècle à une cinquantaine de kilomètres de L6di,
compte alors environ sept mille habitants, essentiellement
des agriculteurs. Il y fabrique des chaussures sur mesure
pour l'aristocratie locale. Monsieur Antoine décrira, dans
ses Mémoires, sa mère: Jeanne Cierplikowska, car en
polonais les noms propres s'accordent en genre. «Ma
mère était une femme énergique et ressemblait à la
Madone, c'était un ange mais avec une volonté defer. SesRue Dominikanska, à Sieradz en 2005, où est né Antoine.
Collection de l'auteur
12cheveux étaient foncés avec une ondulation naturelle. Plus
tard les cheveux de la duchesse de Windsor me
rappelleront ceux de ma mère. Elle était plutôt grande et
bien sûr magnifique comme le sont toutes les paysannes
polonaises. Sa voix de soprano était l'une des plus belles
de la chorale de la paroisse. Elle était très pieuse et avait
des yeux bleus étincelants» comme tous les enfants
Cierplikowski y compris le petit Antoni. Jeanne s'occupe
de ses trois enfants Rafael, Wladyslaw, Henri et du
nouveau-né. En 1886 elle aura enfin une fille, après quatre
garçons: Salomé.
La famille Cierplikowski habite une maison de
plain-pied, construite en bois comme toutes les maisons du
peuple polonais, dans ce qui correspond aujourd'hui à la
rue Dominikanska ; cette maison a bien sûr été détruite
depuis. Comme les Polonais ont l'habitude d'utiliser des
surnoms ou des diminutifs, le jeune Antoni est
couramment appelé: Antek.
Vers trois ou quatre ans, le petit Antek court
comme tous les enfants de son âge; il aime
particulièrement poursuivre les poules de Barbarie de la
basse-cour voisine et fut plus d'une fois sauvé d'un
face-àface avec le coq local grâce à l'intervention opportune de
sa mère. Un jour il trouve un oisillon tombé de son nid, le
ramasse et, le serrant à l'étouffer, court le porter à sa mère
malgré les tentatives de ses frères pour lui ravir son trésor.
Monsieur Antoine s'en souviendra plus tard: «Jamais je
n'avais touché quelque chose d'aussi doux. J'y pense
parfois encore quand je passe mes paumes sur certaines
chevelures d'enfant ou de jeune femme.» Enfin il joue
avec son chien Kiki.
13Extérieur de l'église de Sieradz en 2005
Collection de l'auteur
14Un jour, alors qu'il a huit ans et sa sœur Salomé
six, Antek décide de la coiffer; il l'installe devant la
maison et entreprend de la boucler. Cela amuse beaucoup
Salomé qui, sautillant de joie, défait tout le travail. Afin de
fixer ces boucles blondes, Antek utilise un pot de miel que
sa mère conservait dans un buffet, créant ainsi le premier
fixateur; hélas, peu de temps après, la pauvre Salomé est
assaillie par des abeilles et est sauvée par l'arrivée de sa
mère alertée par les cris.
De huit à quatorze ans, Antek doit aller à l'unique
école de Sieradz. Comme la Pologne est annexée par la
Russie, les cours y sont dispensés en russe avec toutefois
un cours en polonais chaque vendredi; quant au
catéchisme il est enseigné en polonais. Mais l'école ne
passionne pas le jeune garçon qui préfère jouer avec ses
frères et ses camarades, chasser les corneilles avec sa
fronde (<< corneilles qui mangeaient les cerises et
n'avaient même pas peur des épouvantails»), pêcher la
truite ou se baigner nu dans les cours d'eau du voisinage,
les filles se baignant avec un short un peu plus loin, et
enfin jouer avec son chien Kiki, sorte de fox-terrier beige
clair probablement bâtard. Il a également une passion:
fabriquer des fleurs en tissu avec des chutes destinées au
feu. Il s'y prend si bien qu'un jour sa mère décide d'en
déposer quelques-unes à l'église, au pied de la statue de la
Sainte-Vierge. Ce geste est très important pour Antek ; en
effet, malgré l'occupation russe, le peuple polonais reste
très catholique et la messe du dimanche matin rassemble
toute la ville. Antek suit sa mère à la chorale où elle est
soprano et ce dimanche-là se dévisse la tête pour voir ses
lys en tissu au pied de la statue. A partir de ce moment-là
sa mère découvre les talents artistiques d' Antek et
annonce au voisinage qu'il ne sera pas agriculteur, comme
ses fortes mains pouvaient le laisser présager, mais artiste.
15Intérieur de l'église de Sieradz en 2005
Collection de l'auteur
16A quatorze ans, Antek quitte l'école et entre en
apprentissage chez le chirurgien-barbier voisin. C'était un
ancien chirurgien militaire qui arrachait les dents, enlevait
les épines et les échardes, faisait bandages et pansements,
et généralement apportait les premiers secours. Sa
principale activité était de pratiquer des saignées et de
percer des ampoules. Enfin il était réputé, jusqu'à
Varsovie, pour ses opérations de la cataracte. Antek aide à
la préparation des instruments, apprend à arracher des
dents, mais seulement des dents de lait, et s'occupe surtout
de couper les cheveux de la clientèle locale, ce qu'il fait
avec une certaine habileté.
Quelque temps plus tard, Antek est envoyé en
apprentissage chez son oncle Pawel Lewandowski. C'était
le meilleur coiffeur de L6di (prononcer Loutch), ville
industrielle qui comptait déjà cinq cent mille habitants.
Antek apprend à raser, à couper les cheveux des hommes
importants de la ville, et à coiffer les dames. Sa tante,
couturière, fabriquait des robes du meilleur goût. Les
Lewandowski n'avaient pas d'enfant; bourgeois stricts,
leurs seules distractions étaient l'église, le cimetière et des
promenades dans les bois et champs environnants. Ils
habitaient une petite maison dont le rez-de-chaussée était
réservé au salon de coiffure qui, suprême luxe, abritait un
séchoir à gaz.
Un matin d'octobre 1901, alors qu'Antek va avoir
dix-sept ans, une occasion exceptionnelle trace le destin
du jeune homme. Chaque matin l'oncle Pawel se rendait
deux fois dans la maison de I'honorable Stanislawowa
Ginsberg, une fois pour raser I Stanislaw et une
autre pour coiffer madame. Ce matin-là, l'oncle est
tellement occupé avec une bouteille d'alcool de grain qu'il
17ne peut se rendre au deuxième rendez-vous. La tante
décide d'envoyer Antek à sa place. Un laquais le fait
entrer dans le boudoir de madame Ginsberg. Elle est là,
assise devant sa coiffeuse, lisant le journal, ne prêtant
nulle attention à ce qu'elle pense être son coiffeur
habituel. Antek déballe ses fers à friser et entreprend de la
coiffer à son idée. C'est seulement à la fin qu'elle lève les
yeux et découvre et sa nouvelle coiffure et Antek qui
explique que son oncle est malade.
- Vous êtes vraiment un grand artiste, jeune homme, lui
dit-elle. Je n'ai jamais été si bien coiffée de toute ma vie.
Vous ne devriez pas rester à Lodi mais aller à Paris.
Ditesle à votre oncle.
Le lendemain il y avait un grand bal en ville. En fin
d'après-midi une cliente importante se précipite au salon
de coiffure, mais l'oncle Pawel est parti se relaxer dans
quelques cafés. Antek se met à l' œuvre, enlève les
épingles à cheveux et crée une nouvelle coiffure.
- C'est merveilleux, s'exclame la cliente, où avez-vous
trouvé cette coiffure?
- Je ne l'ai pas copiée, madame, répond Antek, j'ai
seulement pensé que vous seriez plus belle coiffée ainsi.
A partir de ce moment les clientes demandent à
être coiffée par Antek, reléguant l'oncle Pawel au rôle de
caissier. C'est Antek maintenant qui va chaque matin
coiffer madame Ginsberg laquelle lui répète qu'il doit aller
à Paris, capitale mondiale de la mode et de l'élégance.
Antek se met à rêver. Un jour il entre dans une librairie,
achète le livre Parlez-vous Français? et chaque soir
apprend des phrases une à une. Il rêve: «Un jour je
gagnerai des millions! Toutes les plus belles femmes du
monde viendront me voir et je les rendrai plus belles
encore! », et il achète une pleine brassée de roses
18blanches et en offre une à chaque jeune fille qu'il croise
dans la rue.
19CHAPITRE II
PREMIERS PAS EN FRANCE
1902.. 1906
Fin décembre 1901, Antek vient d'avoir dix-sept
ans. A cet âge on ne peut plus quitter légalement les
territoires russes et ainsi éviter le service militaire, mais
les Polonais sont gens rusés. Antek, avec l'aide de sa
mère, se rend à Kalisz, où il n'est connu de personne, et
demande un passeport pour rendre visite à sa famille en
Allemagne. Bien sûr on lui refuse le passeport mais on lui
donne un laisser-passer valable huit jours. Aussitôt Antek
fait ses adieux à son père, à sa mère, à Salomé, à ses amis
et même à L6di puis monte dans un train avec l'espoir
d'atteindre Paris, n'ayant pas de famille en Allemagne.
Qu'arriverait-il si le train était stoppé, si à la frontière on
ne croyait pas à sa visite familiale?
- Ainsi tu prends le train pour seulement huit jours, dit le
garde-frontière, ce doit être pour une réception
importante?
- Oh oui monsieur, répond Antek en lui glissant un billet
de dix roubles comme le lui avait expliqué son père.
La frontière allemande est franchie et Antek fête
l'événement avec une bouteille de thé froid que lui avait
préparé sa mère. Il est tellement heureux qu'il accepte un
cigare, que lui propose un Allemand assis en face de lui, et
l'allume en confiance. C'est le premier de sa vie, mais très
vite il doit se précipiter dans les toilettes, heureusement
libres!Antoine, vers 1910
Collection: Musée du Textile de Lodi
22Le lendemain il arrive à Berlin et découvre une
vraie grande ville, si différente de Lodi, tout en pensant
que Paris serait plus magnifique encore. Un jour et une
nuit plus tard le train s'arrête à l'aube à une petite station.
- Nous sommes en France, dit l'homme aux cigares.
A onze heures du soir le train arrive enfin à Paris, gare du
Nord.
Sa première impression, c'est cette langue
française qui le submerge. Cela fait autant de bruit que des
piaillements d'oiseaux, sans en être, mais, le pire, c'est
qu'il constate qu'en dépit de toutes ses études il ne
comprend pas un seul mot. Sa petite valise d'une main, sa
couverture de l'autre et sa chapka d'astrakan sur la tête, il
quitte la gare et s'arrête, stupéfait, devant l'incroyable
trafic et le bruit des sabots des chevaux. Reprenant ses
esprits, il montre à un employé de la gare un papier sur
lequel un ami de Lodi avait inscrit l'adresse de son frère à
Paris; mais comme c'est trop loin, il décide de passer la
nuit à la gare, sur un banc. Au petit matin il se met en
route, certain d'être chaleureusement accueilli par le frère
de cet ami qui était, disait-on à LodZ, un important
entrepreneur. Arrivé à l'adresse, sur la Rive Gauche, le
concierge lui explique qu'il a déménagé et habite
maintenant à Montmartre, c'est~à-dire non loin de la gare
du Nord, mais de l'autre côté! Antek arrive enfin et ne
trouve qu'un homme, frissonnant de fièvre, et, sur le lit,
seul meuble de la pièce, sa femme prête à accoucher.
Devant tant de malheur il leur donne sa couverture et s'en
va.
Se souvenant qu'un coiffeur de passage à Lodi
l'avait invité à venir le voir s'il venait à Paris, Antek s'y
rend; hélas ce coiffeur ne peut l'héberger ni lui donner du
travail. Il lui conseille cependant d'aller voir un de ses
23amis, P. Decoux, qui tient une petite boutique au 35 de la
rue Lafayette. C'était un coiffeur qui fabriquait également
des postiches. Decoux embauche Antek qui se retrouve au
sous-sol, avec deux ou trois autres compagnons, à
fabriquer ces postiches avec de vrais cheveux. Il gagne
deux francs par jour et travaille six jours par semaine, ce
qui ne lui permet pas de vivre. Heureusement que sa mère,
prévoyante, avait cousu une centaine de francs-or dans les
poches de son manteau.
Antek habite dans une petite chambre d'un hôtel
polonais, rue Mazarine, mais son salaire ne lui permet pas
de manger tous les jours à sa faim. Une fois sa logeuse
l'avait invité à partager son pot-au-feu; depuis, l'odeur de
ce bœuf bouilli et de ces légumes, qui bouillonnent
régulièrement sur le fourneau, lui cause un véritable
supplice en chatouillant ses narines. Pour fuir ce
cauchemar et oublier sa faim il ne lui reste qu'à flâner seul
dans les rues du Quartier latin.
Un jour, Antek fait la connaissance d'un homme
qu'il apercevait souvent, par la fenêtre, dans un des beaux
appartements de l'hôtel, de l'autre côté de la cour. Antek
était frappé par son élégance et sa tristesse. Leurs solitudes
les rapprochent et cet inconnu partage ses promenades. Un
dimanche il emmène Antek visiter le musée du Louvre.
Antek est ébloui par tous ces tableaux mais est surtout
impressionné par les sculptures grecques, présentées dans
la pénombre des salles, dont il suit les courbes de la main
comme un aveugle. Le soir même il écrit à sa mère:
« Maintenant je sais que je serai sculpteur unjour. Tout le
reste n'existe que pour m y préparer. Ah Chère Maman, si
tu pouvais seulement voir ces statues grecques, tu saurais
ce qu'est la perfection et combien ces têtes et ces corps
sont achevés, sereins, reposants.» C'est à partir de cette
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