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Montalembert

De
420 pages
Le comte Charles de Montalembert (1810-1870) fut un homme passionné, engagé à fond dans les luttes politiques et religieuses de son temps. Ce romantique avide d'affection et de reconnaissance sociale, ce voyageur infatigable, polyglotte, accumula amitiés et amours dans toute l'Europe. Pair de France, député, journaliste, polémiste, orateur, académicien, Montalembert, "soldat du Christ", fut l'un des phares du XIXe siècle.
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MONTALEMBERT
Dieu, l'amour et la liberté

Madeleine Lassère

MONTALEMBERT
Dieu, l'amour et la liberté

L'HARMATTAN

Du même auteur

Aux Éditions L'Harmattan
Villes et cimetières en France de l'Ancien Régime à nos jours. Victorine Monniot ou l'éducation des jeunes filles au x/x siècle. Moreau ou la gloire perdue. Le portrait double, Julie Candeille et Girodet.

Aux Éditions Perrin
Moi, Eugénie de Couey, maréchale Oudinot. Delphine de Girardin, journaliste et femme de lettres au temps du romantisme. Louise reine des Belges.

~ L'HARMATTAN, 2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fi harmattan I@wanadoo.fr 75005 Paris

ISBN: 978-2-296-07745-4 EAN : 9782296077454

A la mémoire d'André Latreille, (1901-1984)

Avant-Propos

Montalembert? Montalembert? Qu'évoque donc ce nom. Une rue des beaux quartiers parisiens? Un hôtel chic? Un lycée? Un personnage mal défini: un homme politique? un écrivain? un académicien? un prélat peut-être?.. mal situé dans une époque: le XVIr siècle? le XVIIIe siècle? le XIXe siècle? A l'évidence, et le « noble comte »1 doit dans sa tombe en ressentir de l'amertume, le grand nom de Montalembert n'a plus de notoriété. Sa gloire est en partie éteinte. Né en 1810, Charles de Montalembert fut le jeune homme le plus doué, le plus pressé, le plus passionné, le plus engagé dans les luttes de son temps... Un romantique avide de pureté et de liberté, soucieux de militer pour régénérer le catholicisme, pour défendre la liberté de l'école, la liberté des peuples, la sauvegarde du patrimoine médiéval, pour tenter de fédérer les catholiques dans une première mouture de démocratie chrétienne... Un pionnier, un entraîneur d'hommes, Pair de France, puis député, orateur enflammé, journaliste, polémiste, académicien, Montalembert fut l'un des phares du XIXe siècle. L'auteur de cet ouvrage n'a pas voulu produire une biographie exhaustive - il faudrait à un tel sujet une somme - mais a souhaité, en s'appuyant pour l'essentiel sur les propres pensées et sentiments de Montalembert (son Journal intime, sa correspondance), rendre vie et force à une personnalité hors du commun.
1 - Ainsi l'appelait, contemporain. plus par ironie que par respect, 7 Louis Veuillot, son

Dans le souci de faire « respirer» son texte, l'auteur a placé après chaque chapitre un encart thématique apportant un éclairage supplémentaire sur un épisode de la vie de Montalembert, ses habitudes ou un aspect particulier du contexte historique. Le lecteur curieux pourra se reporter aux notes que l'auteur a volontairement réduites mais qui restent nécessaires à la compréhension de l'époque évoquée et des prises de position de Montalembert. Sauf mentions particulières, les citations non référencées sont extraites du Journal ou de la correspondance de Montalembert. Enfin, les citations mises en exergue des chapitres sont, pour la plupart, relevées par Montalembert lui-même dans son Journal.

8

Montalembert et son Journal intime inédit ---------Montalembert a tenu son journal intime pendant près de 50 ans, de 1822 (sa Première communion) à la veille de sa mort (mars 1870). Il a utilisé une soixantaine de carnets (numérotés) représentant au total environ 10 000 pages remplies d'une petite écriture serrée. Ce Journal a été publié, d'abord par le CNRS, puis par les Editions Slatkine à Genève (Librairie Champion à Paris). Le texte de l'ensemble a été établi et commenté avec une grande richesse par Louis Le Guillou et Nicole Roger-Taillade. Peu de lacunes (sauf pour les années 1842-1843) mais nombre de coupures, de phrases biffées, de passages censurés, soit par Montalembert lui-même, soit après sa mort,. Montalembert relisait ses carnets, en tirait des «Extraits» et prit l'habitude dans les années 1840 de les compléter par des « Notes et Documents », des «Chronologies» (événements heureux, marquants, malheureux), des « Listes» de toutes sortes (listes de livres lus ou relus, listes des invitations reçues ou envoyées, nécrologies, etc.). En relisant son journal, Montalembert y ajouta souvent des commentaires (parfois datés, souvent non), ce qui permet de suivre l'évolution de sa pensée ou de ses jugements. A titre d'exemple, en marge d'un jugement condescendant porté sur O'Connell le Il octobre

1830 (<< Ce n'est pas un homme de génie, un grand homme »),
Montalembert fit son mea culpa: « 0, imbécile! ». Le Journal réclame donc une lecture minutieuse, le moindre détail, la moindre notation pouvant éclairer un autre passage. Montalembert s'épanche (c'est le propre du journal intime), se lamente beaucoup (romantisme oblige dans la jeunesse, puis amertume ressassée à la maturité), ratiocine, revient sans cesse sur la fuite du temps et les anniversaires (Ie sien, celui de la mort de sa sœur, de son père, etc.). Il se montre impatient, insatisfait, vulnérable, égotiste, en proie à ses passions et à son ambition, d'une sensibilité extrême. Le Journal intime a, par ailleurs, des annexes signalées par Montalembert : - «Le Cahier rouge ou Chronique catholique de mon temps» (voir Journal intime, tome VI, page 223, note 1. - «Le Camet ou Cahier du voyage en Orient» (perdu). - «Le Livre d'amour à serrure» (Le sien ou commun avec sa femme? Voir l'encart: Les Trésors de Montalembert).

Chapitre I

Mélancolies

« Quel fardeau te pèse, ô mon âme! » Lamartine

Chevelure en bataille, yeux fiévreux et redingote déboutonnée, le jeune Charles-René de Montalembert arpentait sa chambre en soliloquant: «Voilà donc encore un de ces lugubres anniversaires que la sottise du monde transforme en jour de fête, un de ces misérables jours de naissance qui rappellent tant de longues souffrances, une vie si mal remplie, un passé si nul et un avenir si sombre. [...] J'ai 20 ans et je me dis que je suis un homme fini! »1... Pour être sincère, reconnaissait Charles, la journée n'avait pas été aussi éprouvante qu'il l'avait craint: il avait travaillé avec profit, lu les journaux, fait des visites agréables et apprécié le dîner-surprise que

sa mère lui avait réservé en invitant « l'ami de son cœur », Léon
Cornudet, et son confesseur, le bon, l'excellent abbé Busson. Une soirée charmante, tout compte fait, un moment de répit dans un océan de tourments et d'amertumes. Charles, dont l'imagination était plus prompte à s'appesantir sur ses malheurs passés ou entrevus qu'à s'enchanter de sa jeunesse, se laissa aller une fois de plus à un ressassement mélancolique: «Je m'ennuie, je suis triste, je ne sais
1 - Journal intime inédit, 15 avril 1830. 11

que faire de la vie, de ma pensée, de mes espérances, que n'y a-t-il quelque bonne guerre civile ou autre où je puisse aller me faire un

nom ou mourir? ou bien, que ne suis-je éperdument amoureux?

»2

La

gloire, la mort ou l'amour, tout un programme de passions pour un jeune homme qui, comme nombre de ses contemporains, dévorait Chateaubriand et Walter Scott, se révoltait contre le vide de son

époque

(<< tout

avait été tenté, tout avait été vécu») et réclamait des

orages initiatiques. En cette soirée du 15 avril 1830, Charles se complaisait à voir tout en noir: son cœur se desséchait, son esprit s'annulait, c'était la déchéance assurée d'autant que son maître et ami, son grand recours, Alexis-François Rio, était parti pour de longs mois en Italie dans l'intimité de la famille de l'ambassadeur Ferronnays et que Thérèse, la seule encore à avoir su émouvoir son cœur, était restée en Suède. Charles détestait les séparations qu'il vivait comme autant d'abandons, voire de trahisons. Il se voyait sans présent, sans avenir, sans appui et s'apitoyait sur lui-même. * * * Comment pouvait-on être aussi désenchanté quand on portait un grand nom, que l'on était assuré, à terme, d'un titre comtal et d'une position de pair de France, que l'on avait l'esprit le mieux formé et que l'on était, de surcroît, fort joli garçon! Charles, histoire familiale et histoire collective confondues, n'en finissait pas de ressentir l'onde de choc des bouleversements révolutionnaires. Il appartenait à cette génération désemparée qui ne savait comment hériter d'un passé plein de troubles et de retournements, comment construire un monde où l'on pourrait encore imaginer l'aventure et développer des rêves. Il venait trop tard, désespérément trop tard... son père, Marc-René de Montalembert avait émigré à 15 ans pour fuir la Terreur et avait trouvé refuge en Angleterre avec ses parents. Les Montalembert? Un nom martial, un nom de gloire. Vieille noblesse d'épée ancrée dans l'Angoumois et l'Agenais, lignée de soldats valeureux, galerie d'ancêtres prestigieux: il y avait eu Guillaume qui avait guerroyé en Palestine aux côtés de Saint Louis, il y avait eu le compagnon de Du Guesclin, il y avait eu surtout André, le maréchal de France, mort au
2 - Journal intime inédit, 13 décembre 1829. 12

combat, tous hommes d'honneur... Fidèle aux traditions familiales, Marc- René était entré dans l'armée royaliste de Condé, puis dans l'armée anglaise, pour contrer les ambitions de Bonaparte et œuvrer au rétablissement de la monarchie des Bourbons. En 1809, au plus fort de la puissance de Napoléon, cet objectif semblait si irréaliste que Marc-René, la trentaine venue, se laissa séduire par une fraîche Anglaise de 20 ans, Elise Rose Forbes. Cette dernière appartenait à une vieille famille de souche écossaise établie en Irlande au XVIIe siècle. Les Forbes possédaient aux environs de Londres le domaine de Stanmore où le père d'Elise, James Forbes, soignait sa bibliothèque, ses collections et ses arbres. James Forbes était un protestant austère doté d'un esprit curieux et d'un réel talent de dessinateur. Il avait parcouru le monde, en avait rapporté croquis et descriptions qu'il classait, complétait, publiait, se forgeant une réputation de savant et d'artiste. Le mariage de sa fille avec un aristocrate français, même bien en cour auprès du prince-régent d'Angleterre, même estimé du « Prétendant» 3, l'avait, de prime abord, heurté dans ses attentes et ses sympathies. Damned France qui avait osé l'emprisonner, lui, le très respectable Forbes! En voyage sur le continent, il s'y était fait piéger en 1803 par la rupture de la paix d'Amiens, cette paix francobritannique si surprenante et... si éphémère! Enfermé sur le continent sans autre forme de procès pendant de longs mois, il n'avait dû sa libération qu'à l'intervention de savants français mobilisés pour le défendre. Il avait gardé de cette mésaventure une rancune tenace contre la France... Mais, comment aurait-il pu s'opposer aux désirs d'Elise, aussi déterminée qu'obstinée? Et ce Marc-René de Montalembert, sans patrie et sans biens, était, tout bien pesé, une victime de la France et des événements, plus digne de respect que de méfiance. James Forbes passait pour un homme éclairé, un libéral: il accepta l'alliance avec l'aristocrate français déraciné et désargenté, un catholique par-dessus le marché!... Trois enfants étaient nés de ce mariage doublement mixte: Charles, en avril 1810, Arthur en 1812, Elise enfin en 1814. Cette même année 1814, ses convictions royalistes valurent à Marc-René de Montalembert une mission de confiance. Après la première abdication de Napoléon, le gouvernement anglais l'envoya annoncer au Prétendant que le trône français attendait son roi, le roi
3 - Le frère de Louis XVI, le futur roi Louis XVIII, alors réfugié en Angleterre. 13

Louis XVIII. Tout naturellement, Marc-René se mit au service du nouveau monarque et regagna Paris avec lui, emmenant dans ses bagages sa femme et ses deux plus jeunes enfants, Charles étant laissé à la garde de son grand-père, au prétexte d'adoucir la séparation pour le vieil homme. Une fille de 26 ans, éclatante et capricieuse, troquée contre un bambin de quatre ans, un enfant-objet de consolation, enjeu d'un arrangement qui ne tenait aucun compte de ses pensées et de ses sentiments. S'inquiéta-t-on du désarroi du garçonnet arraché ainsi à son cercle familial, abandonné comme on laisse derrière soi une malle encombrante ou un chiot dérangeant? Charles, enfant sensible et précoce, eut tout loisir de souffrir et de s'interroger: pourquoi ne m'ont-ils pas emmené avec eux? Pourquoi les deux autres et pas moi? qu'ai-je fait de mal? Comment sa mère avait-elle pu ? Pourquoi son père avait-il laissé faire? Pourquoi n'avait-il pas défendu sa cause? Son grand-père était fascinant avec ses histoires extraordinaires qui faisaient lever des horizons lointains, mais il était vieux, rigide et son attachement pudique ne pouvait satisfaire l'enfant foudroyé par le désespoir à l'âge le plus tendre: sa mère l'avait exclu, privé de ses caresses et de ses baisers. Il se sentait maudit, misérable, pire qu'un orphelin et, dans son cœur meurtri, germa un ressentiment tenace qui le remplissait de honte: une mère n'était-elle pas destinée à aimer et à être aimée? La sienne était une méchante, il ne lui pardonnerait jamais et, en le pensant, il se voyait mauvais lui-même. * * * James Forbes prit à cœur l'éducation de Charles. L'enfant était vif, avide de découvertes et de connaissances, si solitaire hélas! Le vieil homme, plein de bonne volonté et de pitié, l'accepta dans sa bibliothèque quand il travaillait, le laissant jouer avec ses globes ou ses livres en mal de rangement. L'enfant les caressait, les empilait, regardait les vignettes. Parfois, il les ouvrait, scrutant les signes noirs incompréhensibles, les lignes en italique qui se détachaient ou les titres bien dessinés. James Forbes se fit pédagogue; il lui apprit à lire en anglais, lui enseigna des rudiments de grec et de latin, l'initia à la géographie et à la botanique, puis lui ouvrit les portes merveilleuses de la poésie, sans négliger le plus solide bagage qui fût en religion. Le grand-père répétait volontiers à son petit-fils que le bonheur sur la 14

terre était ni d'être riche ni d'être savant mais d'être chrétien et que la foi, plus que la raison, était la colonne de la vérité. Seule la religion chrétienne, il l'affirmait et il en avait connu beaucoup d'autres en Asie, en Afrique ou en Amérique, était sainte et parfaite. Charles n'avait pas de plus grand devoir que d'aimer Dieu et de le servir de toute son âme. Il y trouverait sa force et sa joie, la justification de sa vie... L'enfant écoutait, apprenait vite et bien sous la direction d'un James Forbes convaincu que la science n'était que stérilité sans transmission. Charles faisait preuve d'une application et d'une capacité de réflexion qui émerveillaient son grand-père. Pour le récompenser de ses efforts, pour le distraire aussi, le vieil homme lui offrit une escapade en France: - You are a good boy. Que dirais-tu d'un voyage à Paris? - A Paris? Pour voir papa et maman? James Forbes éluda:
-

Nous nous promènerions sur les grands boulevards. Je

t'emmènerai au jardin des Plantes. Nous irions au Louvre, à Notre-Dame même, si tu le désires, et je t'emmènerai avec moi rendre visite au roi Louis XVIII. Entre déception et excitation, Charles écarquilla les yeux en septembre 1816 lorsqu'il se trouva sur le sol français: ce beau pays, ces beaux monuments, c'étaient les siens! Et ce gros monsieur, c'était son roi! Et ses parents? Où étaient ses parents? Pourquoi ne retrouvait-il pas ses parents? Bénéficiant de la faveur royale, Marc-René de Montalembert avait été nommé colonel de cavalerie et chevalier de Saint Louis; il avait entamé une carrière diplomatique à Stuttgart et il n'était pas question, pour I'heure, de faire venir Charles dans le Bade-Wurtemberg. La parenthèse parisienne refermée, l'enfant regagna Stanmore, plus solitaire que jamais. James Forbes eut vite quelques scrupules: Charles grandissait, la compagnie d'un vieillard n'était plus celle qui lui convenait; sans doute avait-il besoin d'autres maîtres, d'une discipline plus ferme, d'une éducation plus suivie... Charles fut confié au collège anglais de Fulham où il souffrit d'une vie rude, d'une contrainte surtout qu'il n'avait jamais connues.

15

* * * En janvier 1819, Marc-René de Montalembert réalisa que son fils grandissait sur une terre et dans une culture étrangères et qu'il y avait dans le cosmopolitisme de cette situation un danger pour l'enfant: il ne serait chez lui nulle part; en France on lui dirait: allez en Angleterre, vous en avez la langue et l'éducation; en Angleterre, on se méfierait de lui: que venez-vous faire chez nous? Charles, il voulait s'en convaincre, devait être francisé au plus vite, sinon il ne le serait jamais! Que son beau-père, remercié pour tous ses soins, veuille bien remettre l'enfant à ses parents.. . James Forbes s'inclina devant cette volonté paternelle, décision sage à en juger par la fatigue qu'il ressentait lui-même. Il se mit à préparer Charles à sa nouvelle vie, à leur séparation: - You can take away some books, mines... to remember me...4 Aux beaux jours, le vieil homme et le petit-fils quittèrent Londres pour le continent, destination: Stuttgart. En cours de route, alors qu'ils faisaient étape à Aix-la-Chapelle, James Forbes, miné par l'âge et l'émotion, fut terrassé en pleine nuit par une attaque, sous les yeux de l'enfant épouvanté et impuissant. A 9 ans, Charles découvrait brutalement la réalité de la mort. Le traumatisme fut si profond que lorsque Marc-René de Montalembert retrouva son fils, le petit avait perdu à tout jamais l'insouciance de l'enfance. Déception et ennui attendaient Charles à Stuttgart: son père, absorbé par ses tâches de diplomate était absent; sa mère, tout aussi occupée par ses mondanités et ses sorties, se désintéressait de ses enfants; Arthur et Elise, pour être attendrissants, étaient bien jeunes encore... Les trois enfants restaient abandonnés au bon ou au mauvais vouloir des gouvernantes. Charles regrettait les trésors de la bibliothèque de Stanmore et les préceptes de son grand-père. De ce séjour allemand, il retirait cependant un bénéfice: de presque bilingue (son français était encore limité ou peu assuré), il devint vite trilingue et, avec cela, réfléchi, observateur, critique... En 1820, le diplomate Montalembert fut rappelé à Paris où il avait été nommé pair de France par le roi Louis XVIII. La Charte octroyée 4 - « Tu peux prendre quelques uns de mes livres... en souvenir de moi... »
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par le roi à son retour établissait deux chambres législatives, une chambre haute formée de pairs héréditaires et une chambre des députés élue au suffrage restreint. Montalembert, légitimiste dans l'âme et catholique fervent, fut bouleversé par l'assassinat du duc de Berry, il fit sien le jugement de Chateaubriand - le poignard qui a tué

le duc de Berry est une idée libérale - et se conforta dans ses idées
réactionnaires. Résolument favorable à une alliance du trône et de l'autel, le pouvoir royal étant d'origine sacrée, il défendait volontiers des thèses contre-révolutionnaires. Les discussions politiques se prolongeaient en privé. Le jeune Charles écoutait et se forgeait des opinions bien arrêtées à la grande stupéfaction de ses parents: par le développement de son intelligence, leur aîné avait au moins cinq ans d'avance sur les enfants de son âge! la cause était dès lors entendue: grâce à sa précocité et à ses dons, Charles comprenait, retenait tout; on ferait quelque chose de lui sans peine, ce qui autorisait une certaine négligence. Charles eut des précepteurs, un confesseur attitré, mais ses études ne furent en rien une priorité. On avait tout le temps d'aviser... En mai 1822, Charles fit sa première communion, de son propre aveu, « le plus beau jour de sa vie », et commença un journal intime, miroir de ses occupations quotidiennes et de ses états d'âme. A 12 et 13 ans, il contait ses souvenirs de vacances en Normandie: bains de mer, tourisme et promenades à cheval et égrenait ses sorties parisiennes avec sa mère: promenades aux Tuileries, aux ChampsElysées, au jardin concert de Tivoli5, au bois de Boulogne, courses dans les boutiques, visites aux duchesses de Damas et de Narbonne ou à la comtesse du Cayla6, séances théâtrales au Français, sans oublier les offices religieux qui avaient pris une grande place dans la vie de Madame de Montalembert depuis mars 1822: par convenance sociale et politique autant que par conviction, la mère de Charles avait abandonné l'anglicanisme pour le catholicisme, affichant une piété de convertie du plus bel effee. Madame de Montalembert, fière de la joliesse et du sérieux de son aîné, en faisait son compagnon attitré, une sorte de page docile et décoratif. Charles, coincé entre le désir de la satisfaire et l'ennui de sorties et de conversations qui ne le concernaient pas, subissait...
5 - Tivoli était une sorte de « Luna Park» situé au bas de l'actuelle rue de Clichy. 6 - Zoé Talon, comtesse du Cayla, était alors la favorite de Louis XVIII. 7 - Madame de Montalembert, à la fin de sa vie, revint au protestantisme. 17

En 1824, la famille Montalembert déménagea, quittant un vilain logement rue Saint-Lazare pour une « charmante maison» au Il rue de l'Université. Cette année-là, les Montalembert fréquentèrent beaucoup Madame Davidoff et ses deux filles, Adèle et Catherine dite Kitty, s'installant même à Saint-Germain pour l'été auprès de leur maison de campagne. Charles reconnut que l'air à Saint-Germain était « très sain », qu'il y passait des moments « très agréables », surtout du fait de la joyeuse Kitty, tout en faisant la fine bouche: « après la mer, cela paraît bien pauvre»... Madame Davidoff avait présenté Charles à un jeune professeur d'histoire et de latin, Alexis-François Rio, qui tomba immédiatement sous le charme de celui qui devint son élève, émerveillé par ses dispositions et par son enthousiasmé. L'attachement se révéla réciproque mais, en novembre, Rio le quitta pour assurer des conférences à la Société royale des Bonnes-Lettres. Charles le regretta, amer de constater avec quelle légèreté ses parents considéraient ses études. Il reprit espoir toutefois le 23 novembre lorsqu'un nouveau précepteur, Monsieur Gobert, lui fut affecté: « Aujourd'hui enfin, après cinq années passées pour la plus grande partie dans l'ennui et l'oisiveté, excepté les six mois que j'ai été sous la direction de Monsieur Rio, aujourd'hui enfin j'ai commencé un plan d'éducation un peu plus fixe, [...] aujourd'hui on a commencé à

faire de mes études un objet important. »
Le pauvre Charles se faisait des illusions! Sa mère n'avait nulle envie de relâcher le rythme de ses mondanités profanes ou religieuses et de se priver de sa compagnie: le physique agréable du jeune homme, sa réputation de perspicacité et de sagacité la flattaient. Elle se sentait plus jeune, Charles au bras, regardée, enviée... Moitié damoiseau, moitié portefaix, Charles accompagnait sa mère au théâtre, au bal, aux expositions, dans les boutiques, dans les dîners, dans les processions et autres manifestations religieuses... Il l'aidait à recevoir,

notant par exemple dans son Journal le 11 mai 1826: « Nous avons
donné une soirée très distinguée. Mademoiselle Delphine Gay y a récité quatre pièces de vers. » Frustré de ne pas avoir assez de temps pour l'étude, Charles prit l'habitude de veiller, de rogner sur son temps de sommeil et de s'adonner en cachette à la lecture au risque de s'abîmer la vue. Lorsqu'il fut découvert, il fut privé de chandelles. Sa
8 - Rio, qui avait 12 ans de plus que Montalembert, devint plus qu'un maître pour lui, un véritable ami. 18

plainte fut laconique, à la date du 29 mars 1826 : «Cette nuit, on a découvert mon habitude de passer quelque temps à la lecture avant de me coucher et on a pris soin d'y mettre fin. »... Par ce «on» anonyme, Charles visait sa mère, une mère captatrice, une mère-tyran, une mère aussi vaine qu'égoïste contre laquelle il accumulait des motifs de ressentiment: sa mère faisait de lui sa chose, un bel animal de compagnie, de bonne présentation et bien dressé... Son sang bouillonnait: il avait 16 ans et ne pouvait se satisfaire de danses, de compliments et de courbettes. Et ELLE, elle qui avait incarné toutes ses attentes, n'avait pas plus de consistance que l'air balayé par son éventail! Tout pour la façade, tout pour la parade! Il n'y avait en elle rien de bon, rien de sincère. Elle imposait ses volontés sans se soucier de celles de son entourage. Charles la jugeait avec la sévérité d'un cœur affamé de tendresse, perpétuellement déçu depuis l'enfance. * * * Autant Charles souffrait de la sécheresse et de la vanité de sa mère, autant il vouait à son père affection et admiration. Par ses discours et interventions à la Chambre des Pairs, par ses relations et ses activités, Marc-René communiqua très tôt à son fils la passion de la politique. Charles lisait les journaux les plus sérieux, suivait et commentait les débats de politique intérieure et les évolutions de la politique internationale. Viscéralement attaché à un régime constitutionnel rendu possible par la Charte, attaché tout autant aux options libérales, il jugeait avec sévérité la dérive réactionnaire de Charles X et de ses ministres, faisant son miel des envolées de Chateaubriand, un des phares de l'opposition. Il exécrait particulièrement le ministre Villèle, coupable à ses yeux de vouloir imposer une loi sur la presse « détestable» par la censure qu'elle aurait justifiée9. Il pointait les maladresses des uns et des autres et déplorait les compromissions de la hiérarchie catholique avec le pouvoir en place. Charles X était dévot à l'extrème et, l'année 1826 ayant été désignée comme année jubilaire ou année sainte, il y eut pour le carême des processions et des manifestations grandioses auxquelles le roi, sa famille, des
9 - Le ministre Villèle se heurta à une telle opposition qu'i! dut retirer son projet de loi le 17 avril 1827, «jour heureux pour la France ». 19

représentants des corps civils et militaires, la plupart des pairs et des députés participèrent au grand ébahissement de la population parisienne qui en avait perdu le spectacle depuis la Révolution. Charles dut y suivre sa mère, allant d'église en église, parfois mort de fatigue et dubitatif: tout ce déballage religieux n'était-il pas farfetchedlO et à double tranchant: la religion catholique n'allait-elle pas pâtir d'être ainsi assimilée au camp des nostalgiques d'un AncienRégime périmé sinon honni? Charles s'intéressait à la politique extérieure en y mettant la même fougue. Il suivait avec le plus grand sérieux l'évolution du Portugal et du Brésil, les changements de majorité en Angleterre et, bien entendu, les affaires grecques. Il s'enthousiasma pour le peuple grec « qui luttait pour secouer le joug des Turcs et arracher son indépendance»

et il stigmatisa les atermoiements « des peuples chrétiens» à venir
soutenir un combat aussi héroïque. Charles ignorait la modération dans ses prises de position: question d'âge, question de caractère aussI. . . * * * Dans l'été, plusieurs événements de nature très différente pesèrent sur la vie de Charles. Le 31 juillet, alors qu'il était en villégiature à

Saint-Germain avec sa famille près de « la campagne» des Davidoff,
il rencontra la duchesse de Rauzan, qui lui fit la plus forte impressionll. D'une dizaine d'années plus âgée que lui, Clara de Rauzan, à la beauté épanouie, lui parut « fort distinguée », distinction qui tenait tout autant à son titre qu'à son maintien. Charles, non exempt de vanité, avait un a priori positif en faveur des duchesses et des princesses... Il revit la belle duchesse en 1827, à deux reprises, toujours avec la même fascination, lors d'un bal aux Tuileries et d'un déjeuner dansant à l'Ambassade d'Autriche. Apparitions agréables qui firent rêver le jeune homme: les femmes n'étaient pas toutes aussi
10 - Tl. : outré. Montalembert parlait et pensait souvent en anglais, sa langue maternelle. 11 - Cette Clara (Claire Henriette, 1799-1863) était la fille cadette de la duchesse de Duras qui eut sous la Restauration, par son salon et son œuvre de romancière (Ourika, 1823), une position mondaine de premier plan. Son mari, le duc de Rauzan, avait été nommé en 1825 ministre plénipotentiaire au Portugal. 20

froides, aussi coupantes que sa mère!... On pouvait prendre plaisir à les contempler, à les écouter, à les côtoyer... La FEMME n'était pas un continent maudit!. .. En août 1826, Marc-René fut nommé Ministre du Roi en Suède. Cette nomination était de la plus haute importance pour les intérêts de la famille: Marc-René renouait avec la carrière diplomatique et pouvait en espérer une situation financière confortable. La Suède, ce pays lointain, mal connu et qui supportait sur son trône Bernadotte, un sergent français12 né au pied des Pyrénées! Etrange... Charles fut troublé, priant le Ciel qu'il n'eût pas, lui, à quitter Paris; il y serait solitaire, sans amis de son âge. Mais il pourrait compter sur la sollicitude de l'abbé Busson, sur quelques autres personnes dévouées et sur l'extraordinaire effervescence intellectuelle de la capitale. On dut l'entendre en haut lieu puisque le comte de Montalembert, bravant sa femme, se résolut à l'inscrire à l'Institution Sainte-Barbe où Arthur était pensionnaire depuis le début de l'année. Pour Charles, c'était l'assurance de rester à Paris et la fin de « l'esclavage» maternel. Le 8 octobre 1826, il laissa éclater sa joie: «Enfin, il est arrivé ce grand jour qui doit décider de mon avenir; enfin, après six années d'ennui, de contrariétés, de tourments et de dissimulation, je suis libre, c'est-àdire enfermé dans une cellule à Sainte-Barbe. Je vais donc me livrer maintenant sans bornes à l'étude, ma passion dominante puisqu'elle mène à la gloire. Puisse la Providence accomplir mes souhaits en me conservant toujours dans le sentier de la vertu... » Jamais jeune garçon ne fut plus soulagé d'être bouclé en pension! La soif d'apprendre de Charles était immense et d'autant plus ardente qu'elle avait été jusque-là constamment contrariée. Il passa à SainteBarbe deux années inoubliables, celle de sa rhétorique et celle de sa philosophie, couronnées par un baccalauréat obtenu en août 1828. Le 31 décembre 1827, il confia à son Journal: «L'année 1827 a été certainement la plus belle de ma vie: liberté, amitié, étude, succès, j'ai tout possédé... » Il s'était astreint pendant deux ans à une discipline de fer, à un travail acharné comme pour rattraper le temps perdu, s'attachant tout particulièrement à l'exercice littéraire du discours en

public, exercice dans lequel il excellait. Il s'y jetait avec fougue,
12 - Bernadotte, maréchal d'Empire en 1804, fut choisi en 1810 prince héritier par les Etats de Suède. Il régna sur la Suède et la Norvège réunies, de 1818 à 1844, sous le nom de Charles XIV. 21

véhémence parfois, non sans courage lorsqu'il proclamait sa foi devant ses camarades. Ces derniers, formés par des professeurs en majorité voltairiens, se voulaient athées par réaction contre un catholicisme jugé obscurantiste, par approbation d'une opposition politique «furieusement libérale ». Le jeune Montalembert, tranquillement, sans tenir compte des railleries, soutenait que l'on pouvait, que l'on devait même servir à la fois Dieu et la liberté... Un élève de Sainte-Barbe, un grand qui n'était pas dans la même classe, s'intéressa à l'adolescent blond et mince qui n'hésitait pas à défendre ainsi des idées à contre-courant. Léon Cornudet13 avait deux ans de plus que Montalembert et partageait la même foi et le même attachement à la liberté.. Les jeunes gens se rapprochèrent, s'apprécièrent et, lorsque Cornudet dut quitter Sainte-Barbe, ses études achevées, se lièrent « à la vie et à la mort» par un « pacte sacré et patriotique» scellé devant Dieu. Montalembert en avait rédigé le texte qu'ils signèrent tous les deux. Au-delà de son romantisme juvénile, ce texte est primordial pour saisir la spiritualité et la vision du monde d'une âme ardente à l'excès. « Tu es trop passionné, soupirait Cornudet, tu seras malheureux. » Peut-être, sans doute... Pour I'heure, le jeune homme de 17 ans se mettait à nu avec confiance: « Dieu nous a comblés de bienfaits: il nous a fait naître dans un pays libre; il nous a mis en état de profiter des lumières de notre siècle; il a sanctifié notre vie par la religion; il l'a embellie par l'amitié. Notre reconnaissance ne pourra jamais égaler sa miséricorde; mais, du moins, pourrons-nous lui en donner témoignage en consacrant notre vie à sa gloire et à sa volonté. [...] La religion, la liberté, tels sont les fondements éternels de la vertu. Servir Dieu, être libres, voilà nos devoirs. C'est à les remplir que nous emploierons toutes les ressources, tous les moyens que la Providence

mettra entre nos mains. »
En juin 1827, Montalembert fit ses adieux à son père, à sa mère et à sa sœur avant leur départ pour Stockholm. Pour Madame de Montalembert, quitter Paris et ses nombreuses relations, son mode de vie frivole et brillant était un réel sacrifice... Et Charles de s'attendrir sur la petite Elise de 13 ans: «Ma pauvre sœur va me remplacer

13 - Léon Cornudet (1808-1876) fut l'ami de prédilection de Montalembert, l'ami avec lequel il échangea une correspondance cœur à cœur et qu'il garda toute savie. 22

auprès d'elle;

puisse-t-elle

être plus heureuse;

sinon, que je la

plains! »
* * * Pour Charles au début de 1828, la voie était tracée: il passerait son baccalauréat puis irait à l'Université. Il hésitait encore sur son orientation: le droit comme son ami Léon? L'histoire dont son professeur Michelet lui avait donné le goût? La philosophie qui lui paraissait essentielle et qu'il approfondissait avec Victor Cousin? Parallèlement, il deviendrait un journaliste d'influence, un grand écrivain, un orateur, il se jetterait dans la mêlée politique avec l'ambition de concilier ce que l'on pensait alors antinomiques: le catholicisme et le libéralisme. Dieu avait besoin de lui; la France avait besoin de lui; il en piaffait d'impatience. En mai, une lettre de son père brisa net ses élans et ses projets: Charles était prié de rejoindre la Suède de suite après l'année scolaire, son diplôme obtenu. Charles, désespéré, se sentit à nouveau «condamné au malheur, à l'oisiveté, à l'isolement» et cela pour un temps indéfini. Qu'allait-il trouver dans ce désert glacé sinon une « nullité de cœur et d'esprit» ? Que la Scandinavie n'était-elle encore au pouvoir des Barbares! Cela lui aurait évité d'aller y perdre sa jeunesse ! La mort dans l'âme mais résigné à retomber dans une dépendance qui lui faisait horreur, Charles fit ses adieux à Madame Davidoff (elle lui avait servi de mère pendant deux ans), à l'abbé Busson (ce dernier, sensible à la détresse du jeune homme, avait fait une démarche auprès du comte de Montalembert pour que le séjour de Charles en Suède fût le plus bref possible), enfin à son frère Arthur qui se formait chez les Pages à Versailles. Il quitta Paris pour Stockholm le 26 août en compagnie de Monsieur de Tallenay, secrétaire de son père. Par diligences et par bateaux, les voyageurs mirent un mois à gagner leur destination avec, comme étapes principales, Bruxelles, Amsterdam, Hambourg, Lubeck, Kiel, Copenhague, Goteborg, rencontrant au passage chargés d'affaires, consuls et ministres de France, accumulant remarques et observations sur les pays traversés et les villes visitées. Charles s'extasia notamment sur l'aisance et la propreté, bref sur les « perfections» du pays entrevu entre Mons et Bruxelles, «pays français de langue, de religion et de cœur et qui cependant ne nous 23

appartient pas. Quel dommage et quelle honte!

»14

Le 29 septembre,

Charles retrouva sa famille et, heureuse surprise, ses parents semblaient disposés à le laisser étudier. Après quinze mois de séparation, Elise lui parut charmante mais « entièrement changée », amaigrie, le visage comme transfiguré déjà par quelque mal mystérieux. Il se découvrit pour elle l'affection la plus sincère... Explications, concessions: contre le plus de temps libre possible, il se plierait aux promenades et aux visites requises par sa mère... Charles réussit, tant bien que mal, à faire respecter un modus vivendi acceptable: le matin, il faisait des sciences, s'occupait de philosophie, étudiant notamment Kant. Après le déjeuner, il avait encore une heure ou deux à consacrer à la statistique et à la politique ou à faire son courrier; puis venaient les inévitables sorties en calèche avec sa mère, la contrariété et l'ennui d'être un compagnon-potiche. Peu de temps après son arrivée en Suède, Charles fut introduit chez la comtesse d'V gglas15,une amie des Montalembert. Deux jours plus tard, la jeune femme vint avec son mari, conseiller d'Etat, dîner à l'Ambassade de France. Charles, placé à côté d'elle, lui fit l'effet d'être pédant et altier. Pour sa part, Charles, dans son Journal, nota: «première impression nulle»... La comtesse d'V gglas faisant toutefois partie du premier cercle des relations de ses parents en Suède, Charles la revit souvent et apprit à l'apprécier. Dès décembre, il dut reconnaître « ses qualités aimables ». En janvier 1829, il Y eut bal chez les d'Vgglas, puis en février chez les Montalembert: Charles dansa avec la jolie comtesse, y prenant un plaisir de plus en plus vif. Il s'enhardit à lui rendre visite seul, à lui lire des vers de Lamartine, de Sainte-Beuve, à lui ouvrir son cœur. La jeune femme touchée, troublée peut-être, accepta le principe d'une correspondance si Charles réussissait à réaliser un projet de voyage en Irlande16; elle lui envoya des vers de sa façon, se promena en sa compagnie; ils confrontèrent leurs sentiments sur la jeunesse, la diplomatie, la mort,
14 - Depuis 1815, les provinces belges libérées de l'occupation française avaient été unies à la Hollande dans le royaume des Pays-bas. 15 - Thérèse, comtesse d'Ugglas, née baronne de Stedingk (1793-1836). 16 - Charles de Montalembert avait conçu en octobre 1828 le plan d'une Histoire d'Irlande et son père, soucieux de lui éviter l'ennui, l'encourageait à écrire l'ouvrage qu'il avait en tête. Montalembert, quelques mois plus tard, dut abandonner ce projet, le poète Thomas Moore l'ayant devancé. Thomas Moore publia effectivement une histoire d'Irlande en quatre volumes de 1835 à 1846. 24

la tristesse des souvenirs... Pour se rapprocher d'elle, Charles se mit à l'étude du Suédois, il lui fit connaître Thomas Moore, le poète national de l'Irlande, lui lut des pages enflammées de Madame de Staël et, transporté de joie, conclut de leur tête-à-tête: «Enfin, je compte sur un cœur de plus et ce cœur est celui d'une femme! J'ai une amie!» Naïveté juvénile, exaltation romanesque, toute platonique, et Charles de noter avec orgueil qu'il pouvait aimer « de cœur et d'âme» sans faillir à la pureté et qu'il pouvait susciter une affection sincère. Enfin, une femme, une vraie (Thérèse avait le double de son age) s'intéressait à lui. Il avait déjà Léon pour le comprendre, maintenant Thérèse... Il pouvait donc plaire! rassuré, satisfait, en vrai petit coq, Charles pensa, écrivit, confia qu'il avait une « liaison », une « liaison sans présent ni avenir », mais une liaison tout de même. * * * Depuis longtemps, Charles s'intéressait à l'Irlande, pays de ses ancêtres maternels, ou, plus exactement à la situation des catholiques dans cette île rattachée malgré elle à l'Angleterre. Du fait de leur religion, les catholiques, quoique majoritaires, étaient privés du droit de vote, exclusion qu'ils dénonçaient de plus en plus ouvertement sous la conduite de Daniel O'Connell17. Aux yeux de Charles «rien de plus énergique et de plus poétique» que le combat du « noble parti» catholique et il avait applaudi à «l'admirable élection» d'O'Connell au Parlement anglais. Ah ! se rendre sur place! vibrer avec les Irlandais! soutenir leur cause! Sans compter qu'un voyage aurait l'immense avantage de l'éloigner de sa mère et de l'arracher à cette Suède où il se morfondait malgré la douceur et le charme de la comtesse d'U gglas. Charles dut renoncer à son projet de voyage en raison de la santé d'Elise. En février 1829, au grand bal des Montalembert, Elise avait brillé, « quoique pâle, triste et fatiguée» et de ce jour avait commencé le dépérissement visible de la jeune fille: Elise toussait, avait de la
17 - Daniel O'Connell, homme politique irlandais, fondateur en 1823 de l'Association catholique, avait été élu député en 1828, quoique inéligible. En 1829, l'émancipation politique des catholiques fut arrachée au Parlement anglais. 25

fièvre, des maux de tête et de gorge, traînait une langueur dont elle ne sortait plus. Six mois plus tard, le médecin qui la suivait déclara clairement qu'elle était en danger et qu'un hiver de plus en Suède lui serait fatal. Il fallait à la malade de la chaleur et du soleil. Le ciel clément de l'Italie apparaissant comme un ultime remède, Charles se prépara à accompagner sa mère et sa sœur jusqu'à Pise; l'Irlande attendrait... Le départ fut fixé au 24 août. Dans son Journal, Charles referma la parenthèse suédoise: «Adieu, Suède, tu m'as fait bien souffrir, mais j'ai trop aimé sous ton ciel de fer pour ne pas t'aimer un peu aussi pour toi-même toute stérile et glaciale que tu sois! » Charles ne regretterait ni les longues nuits déprimantes, ni les courses en traîneau dont il rentrait gelé, ni la rareté des échanges intellectuels propres à le stimuler, mais Thérèse, son sourire, l'éclat de ses yeux, l'abandon de ses confidences... Le voyage à travers l'Allemagne fut pour Charles une longue épreuve: les plaintes d'Elise, les soins à lui donner, les bavardages de sa mère lui étaient insupportables. Son Journal en porte témoignage

presque chaquejour: « douleur oppressive, tracasseries et inquiétudes
sans relâche, esclavage, ennui mortel...» Fin septembre, les voyageurs arrivèrent à Strasbourg, mais Charles ne put s'en réjouir:
« En rentrant dans ma patrie, nul sentiment de joie, nulle vive émotion

n'a saisi mon cœur. J'y rentre sous les plus tristes auspices pour l'abandonner bientôt de nouveau. » Charles était au supplice: il était forcé de traîner Elise mourante à travers l'Europe, « dévoré par le spectacle de ses souffrances inouïes et livré aux plus amères, aux plus cruelles humiliations ». Il devait tout faire, tout régler, trouver les voitures, les aubergistes, supporter les récriminations de sa mère sans un moment pour souffler et faire une petite promenade solitaire. A Besançon où ils arrivèrent le 30 septembre, Charles dut même partager la chambre de sa mère, ce qui lui arracha ce cri de révolte: «Me voilà redescendu plus loin que je n'étais tombé pendant ma première enfance! » L'image de Thérèse d'Ugglas était son ultime

refuge, « son seul trésor ». Nuits sans sommeil, état désespéré de la
malade: Elise entra en agonie le 2 octobre pour s'éteindre le lendemain sous les yeux de Charles, épouvanté qu'on pût mourir avant même d'avoir vécu, «d'avoir connu le bonheur sur cette terre» : « We bloom to-day, to morrow die »18. En avril 1828, il avait
18 - « Nous sommes à la fleur de l'âge aujourd'hui, demain nous mourons ». 26

déjà été bouleversé par la mort de Mélanie Lemarcis, la sœur d'un de ses amis, emportée par la phtisie. Il n'avait fait qu'entrevoir la jeune fille, mais il se disait « inconsolable» de cette disparition: comme les jeunes filles étaient fragiles! comme leur charme était précaire! comme leur pureté les protégeait mal! Après Mélanie, Elise... Des destins fauchés, des êtres condamnés à devenir des ombres, des ombres envahissantes par les regrets qu'elles faisaient naître. * * *

Charles se braqua un peu plus contre sa mère qui, « les cendres
d'Elise à peine refroidies» reprit à Paris sa vie de promenades, des vites et d'emplettes, clouant son fils à ses côtés, lui imposant même chez eux de fastidieuses séances de traduction. Charles réalisa qu'elle le poursuivait sans relâche depuis sept ans avec les œuvres de James Forbes! Sept ans de volonté inflexible, de tyrannie impérieuse! Il

éprouvait pour sa mère des « sentiments dénaturés et horribles»
contre lesquels il luttait en vain et qui le laissaient bourrelé de remords... pour expier ce qu'il appelait son « crime », il était prêt à tout abandonner, à renoncer au monde, à gagner sa vie à la sueur de son front, à se condamner à la jeunesse la plus pauvre! Il s'en ouvrait à Rio qu'il avait retrouvé avec joie, allant pleurer et lire du Byron chez

lui. Des « cœur à cœur» confiants avec Léon le consolaient aussi et Thérèse, dans des lettres « délicieuses, enivrantes », se déclarait « sa
sœur»... Les soirées avec sa mère, hélas, n'étaient que silences pesants et affrontements violents. Pour échapper aux reproches et aux scènes, Charles n'avait que le loisir de simuler la soumission et de se réfugier aussi vite qu'il le pouvait dans le sommeil. Triste vie pour un jeune homme de 19 ans! Le retour de son père, dès le 1erdécembre, lui fut un soulagement: son esclavage serait partagé! Enfin, il pourrait faire du droit et de l'économie politique avec Léon, de l'histoire avec Rio, peut-être même collaborer avec ce baron d'Eckstein19 auquel il s'était présenté et qui lui proposait de travailler
19 - D'origine danoise, le « baron» d'Eckstein avait fondé en France Le Catholique (1826). Il répandit en France la pensée romantique allemande d'inspiration chrétienne et, avant Lamennais, réclama l'alliance du catholicisme et de la liberté politique. 27

à un nouveau journal catholique! Ses moments d'espoir étaient pourtant de courte durée: il se sentait sans énergie et sans ambition, notant dans son Journal le 9 décembre: «Une mélancolie insurmontable me domine et m'abat sans cesse ». Et dix jours plus tard: « Que serais-je sans mes amis? » Pendant l'office religieux de Noël, Charles fit un bilan amer et une prière fervente. Il avait été en 1829 « condamné à faire le laquais, le garçon de compagnie de sa mère, aux églises et en promenade, comme en 1826 : il en serait de même en 1830, 1831, etc et ainsi de suite

jusqu'à la mort. » Que Dieu lui donnât la grâce d'accepter cette croix
en vrai chrétien, s'Il ne lui procurait pas une porte de sortie! * * * Le 12 mai 1830, Charles reçut une lettre de Thérèse d'Ugglas

contenant une boucle de ses cheveux. Il mêla alors « les cheveux de sa
sœur vivante à ceux de sa sœur morte» dans le médaillon qu'il portait toujours sur lui, bénissant la constance de son amie suédoise. Bonne et douce Thérèse dont il rêvait si souvent! Mais un jeune homme de 20 ans ne saurait vivre de souvenirs... Il lui faut la vue, le parfum, le sourire d'une femme, sa peau peut-être... Charles, ce printemps-là était tout remué d'une nouvelle attirance: il avait été présenté à la duchesse de Liancourfû et avouait pour elle «un faible extraordinaire ». Pour la première fois depuis huit mois, il oubliait la triste image d'Elise, plaisantait et se sentait revivre. A quelque temps de là, il eut une longue conversation avec son père sur ses relations avec sa mère et sur le choix de sa carrière. MarcRené jugeait probable son retour à Stockholm et s'inquiétait de l'avenir des siens: - Ta mère ne voudra jamais revenir en Suède sans Elise. Que faire? Quelles sont tes intentions si elle reste à Paris? L'embarras de Charles était grand, mais sa réponse fut d'une franchise brutale:

20 - Zénaïde Chapt de Rastignac, duchesse de Liancourt. Née en 1798, elle s'était mariée en 1817 avec François de La Rochefoucauld, duc de Liancourt. Dans son Journal, Montalembert la désigne parfois de sa seule initiale Z. 28

-

Je ne peux envisager de vivre plus longtemps « en collision
avec elle ». Depuis un an, je barbote en eau tiède, je me sens un être manqué et médiocre tant au physique qu'au moral et à l'intellectuel. Plutôt m'exiler en province! me condamner aux privations, faire n'importe quoi, « voleur de grand chemin ou agent de change, ce qui revient à peu près au même» !

-

Charles!
Je le sais, je déraisonne, mais je suis, père, dans un trouble extrême. Ma carrière, quelle carrière? Je serai le premier des Montalembert à ne pas porter les armes pour servir ma patrie. Mes armes à moi pourraient être la plume et la voix, mais je ne veux plus m'occuper de politique; «je n'ai plus assez d'élasticité dans l'âme ni de confiance en l'avenir, ni même de certitude dans mes opinions ». La monarchie, je le crois, est indispensable au bonheur et à la prospérité de la France, mais Charles X a trouvé le moyen avec le gouvernement Polignac de donner sa confiance aux hommes les plus tarés et les plus haïs de France. Le régime court à sa perte et, avec lui, l'Eglise, de plus en plus coupée du peuple. Quand je ne suis pas accablé de tristesse, c'est le courroux qui m'étouffe... Et puis, je veux

-

aussi travailler sur moi, sérieusement « pour déraciner de mon
âme ces funestes démences de gloire et d'amour qui font mon tourment. Je ne suis pas fait pour être aimé et je sens que je n'ai en moi rien de grand. [...] Je rougis de moi. » Je voudrais, tiens « aller comme simple soldat à Alger ». Mon pauvre enfant! Dans quel état es-tu! A 20 ans, on ne peut tenir un tel langage! Il faut te ressaisir, te changer les idées aussi. Pourquoi ne pas reprendre ton projet de voyage en Angleterre et en Irlande? La vie t'attend, crois-moi, tu as en toi les plus grandes possibilités... Laisse les germer, s'épanouir... * * * Le 25 juillet au soir, Charles, ragaillardi par la perspective de découvertes, monta dans la malle-poste de Calais pour se rendre outreManche.

-

29

La grâce pure et rare de l'amitié ---------«Dieu m'a accordé au suprême degré la grâce pure et rare de l'amitié. » (Journal, 1erjanvier 1830). Montalembert a eu beaucoup d'amis. Parmi les proches, on peut retenir: Les amis de sa jeunesse: Gustave Lemarcis, (mort à Nice de phtisie en 1831 à 26 ans), une amitié brève, vive, qui a laissé à Montalembert beaucoup de regrets: «Avec quelle tendresse, il me guidait et m'éclairait. » Léon Comudet, le« bon Léon », une amitié durable et fidèle. Alexis-François Rio, le mentor, le « cicérone» qui l'a initié aux trésors artistiques de l'Italie. Albert de La Ferronnays, une amitié exaltée, romantique, interrompue par la mort. César Plater, le compagnon de logis et de voyages. L'ami intime: Henri Lacordaire, une amitié ardente, orageuse (4 années de brouille). «Longue et tendre promenade avec Henri aux Tuileries» (10 août 1831). En juillet 1832 à Venise, Lacordaire offrit à Montalembert un volume de Byron sur lequel il traça ces lignes définissant leur amitié: «Ce n'est pas cet instinct qui attire deux êtres l'un vers l'autre, lien puissant mais quelque fois fatal comme un amour où I'homme est enchaîné et rougit souvent de sa chaîne. » Trente ans plus tard, le 28 février 1860, en essayant de convaincre Lacordaire de poser sa candidature à l'Académie française, Montalembert fit cet aveu: «Quand nous étions jeunes et ardents tous les deux tu m'aimais plus que je ne t'aimais. Aujourd'hui les rôles sont renversés. » Les amis trouvés dans la famille: Son beau-père, Félix de Mérode, avec lequel il avait beaucoup d'affinités malgré ce qu'il appelait ses « bizarreries ». Ses beaux-frères, Werner de Mérode, Alof de Vignacourt (une grande aide pour l'aménagement du château de la Roche) et Xavier de Mérode. Les frères d'armes: Félix Dupanloup, « l'évêque» : admiration et confiance réciproques. Alfred, comte de Falloux, le correspondant des 20 dernières années de Montalembert, l'ami des derniers temps, malgré leurs divergences au départ de leur amitié: Falloux, le conciliateur et le légitimiste, « Montalembert, le pessimiste et l'Orléaniste ».

Chapitre II

La foi en « l'avenir»

« Les cœurs qui ont le plus aimé sont ceux qui ont été peu et mal aimés» Charles Nodier (Revue de Paris)

A peine débarqué sur le sol anglais, Charles apprit qu'une révolution avait secoué Paris et chassé Charles X de son trône au profit du duc d'Orléans promu Lieutenant Général du Royaumel. Excité par la nouvelle, vexé d'avoir manqué l'événement - il aurait pu tirer l'épée, peut-être même mourir en héros de la liberté -, Charles refit immédiatement le voyage en sens inverse. Impossible de rester à l'étranger quand l'histoire s'écrivait à Paris... et quelle histoire! Charles jugeait cette révolution « admirable» et ses trois journées « glorieuses» à jamais! En arrivant à Paris le 3 août 1830, il nota avec jubilation que le drapeau tricolore flottait partout, que les rues étaient dépavées et certains murs marqués par les balles. L'effervescence du jeune homme fut calmée net par l'accueil de son père. Marc-René de Montalembert reçut « horriblement mal» son fils aîné, lui ordonnant de repartir sur-le-champ; Charles n'était qu'une tête chaude à avoir suivi son premier mouvement! En Angleterre, au moins, il était à l'abri et pouvait suivre l'évolution de la
1 - Le duc d'Orléans devint, le 9 août 1830, Louis-Philippe 1er, roi des Français. 31

situation sans risques, car risques il y avait ou plutôt dommages pour leur famille! Charles, dégrisé, réalisa la nouvelle donne: son père, connu pour son attachement aux Bourbons, serait, à coup sûr, privé de sa mission diplomatique; Arthur qui s'était échappé de Versailles ne serait plus page et lui-même était menacé dans ses perspectives de carrière. Il y avait fort à craindre de la suppression de l'hérédité de la pairie... Si la pairie devenait élective, Charles pouvait faire une croix sur ses ambitions politiques: «je ne serai rien en France, gémissait-il, si je ne suis pas pair »2. Il s'empêtrait dans des états d'âme contradictoires: oui il était partisan de la liberté, oui il avait fustigé l'orgueil et la « criminelle folie» des Bourbons, mais il respectait le principe de légitimité et se méfiait d'un roi bourgeois, de notoriété

publique sans religion. Le duc d'Orléans, à n'en pas douter, ferait « un
chef pitoyable» pour la France... Quant aux Bourbons, puisqu'ils étaient chassés, leur cause redevenait sacrée. Belle générosité et inconséquence de la jeunesse! Tout le monde se déclarant libéral, il n'y avait plus aucun mérite à l'être et il était plus chevaleresque de se vouer à la défense des opprimés. Le rêve aurait été un Charles X dévot mais converti au libéralisme, respectueux de la Charte... ce rêve ayant été désavoué par les faits, l'avenir étant à l'inconnu, il était peut-être sage et prudent de suivre l'injonction de son père et de repartir en Angleterre aussi vite que possible. Le 6 août, Charles regagna Brighton depuis Dieppe, muni de nombreuses lettres de recommandation. * * * Au plus fort de l'été les sésames paternels ne lui servirent à rien. Ceux qui étaient susceptibles d'accueillir Charles à Londres avaient fui à la campagne. Charles traîna pendant trois semaines dans « les rues ténébreuses et enfumées» de Londres en proie à la paresse la plus honteuse: «je n'ouvre jamais un livre, je n'écris rien, je me promène, je vais dans un club lire les journaux et prendre le thé... voilà des vacances bien employées» ; vacances que Charles savourait
2 - L'hérédité de la pairie fut effectivement supprimée en décembre 1831, mais Marc-René était mort six mois plus tôt, ce qui permit à Charles de profiter de l'héritage politique de son père... in extremis. 32

doublement avant l'arrivée annoncée de sa mère et de son frère Arthur. Le 26 août, lorsque ces derniers arrivèrent, flâneries et liberté prirent fin et le cauchemar recommença: les courses inutiles et fastidieuses, les visites, les déplacements à organiser, les comptes à tenir et « l'infâme tyrannie» d'une mère, même si Charles souffrait moins qu'Arthur, plus jeune, plus vulnérable. Charles supportait mal les cris, les récriminations, les gémissements de sa mère. Il y eut, le 2 septembre, une scène particulièrement atroce, madame de Montalembert se déchaînant: « Believe me, I shall always be able to make you unhappy! », Croyez-moi, j'aurai toujours la possibilité de vous rendre malheureux! Quelle mère cruelle, instable! Quelle famille bizarre, pensait Charles! Ah ! lui échapper! Passer au plus vite en Irlande, respirer un autre air sur cette terre bénie où la cause de la foi catholique et celle de la nation se confondaient! * * * de Manchester, Après les monstrueuses villes manufacturières

Bolton ou Preston, « toutes plus tristes, plus sales et plus dégoûtantes
les unes que les autres », l'Irlande lui fit l'effet d'un paradis originel: des paysages verdoyants, grandioses et préservés, d'innombrables châteaux et églises, une foi omniprésente et bien vivante, un peuple uni autour de ses prêtres... Fin septembre, Charles, le cœur battant, se rendit chez O'Connell, «le libérateur des catholiques irlandais ». O'Connell habitait un coin perdu de l'île, logeant dans une vieille abbaye au milieu d'une tribu d'enfants et de neveux. Charles se trouva en présence d'un fermier débonnaire, dépourvu de toute prestance et tenant des propos de simple bon sens... Rien d'un prophète ou d'un meneur d'hommes! Ravalant sa déception, Charles reprit le route, vagabonda, enquêta, prit des notes, savourant d'avoir la bride sur le cou, faisant fi de la pluie, de la boue des chemins et de la saleté des auberges. De là à Y passer l'hiver! D'autant que les nouvelles de France agissaient une fois de plus comme un aimant. Une lettre de Cornudet lui apprit que le flamboyant abbé Lamennais lançait à Paris un nouveau quotidien catholique et Lemarcis lui en envoya le prospectus 33

de présentation; L'Avenir, tout un programme dès le titre, s'annonçait

résolument libéral, avec en exergue: « Dieu et la liberté ».
L'Avenir réclamait la liberté de conscience, moins pour les individus que pour l'Eglise catholique, ce qui impliquait la fin du budget des Cultes3, voire la séparation de l'Eglise et de l'Etat. L'Avenir réclamait la liberté de l'enseignement contre le monopole étatique d'une Université4 soumise aux Voltairiens, aux Libéraux rétifs au pouvoir religieux. L'Avenir réclamait la liberté de la presse pleine et entière, la liberté d'association pour la défense des intérêts particuliers et la liberté de vote pour élargir le corps électoral et faire émerger une vox populi pesant sur les gouvernements. Charles s'enthousiasma: enfin les choses bougeaient en France! L'Eglise séparée du politique, plus proche du peuple, allait se régénérer. Le catholicisme, en même temps que sa liberté, allait retrouver sa force, son énergie primitive! Charles qui avait fait ses premières armes dans le journalisme, en juin 1830, avec deux articles, l'un consacré à la Suède, l'autre à l'Irlande, comprit qu'il tenait là le moyen de se dévouer à son pays et au catholicisme: «Si l'on veut de moi à L'Avenir, j'abandonne tout. » Tout, à commencer par l'Irlande; rentrer devenait impératif pour se jeter dans les bras de Lamennais. Il allait donner corps au serment de ses 17 ans de se consacrer à la gloire de Dieu. Il y mettrait sa fougue, son ardeur, sa verve, sans réserve et sans ménagement. Il avait trouvé sa voie! L'heure n'était plus ni à la dépression, ni à la distraction... * * * Dès son retour à Paris, au tout début de novembre, Montalembert se précipita chez Lamennais, un petit homme malingre, bossu, sanglé

dans une redingote étroite, mais dont la figure était « expressive au
dernier degré ». Lamennais le reçut à bras ouverts, lui exposa longuement ses vues politiques et religieuses et lui proposa d'entrer dans l'équipe de L'Avenir, aux côtés de l'abbé Gerbet, de l'abbé
3 - La religion catholique n'était plus religion d'Etat, mais prêtres et évêques restaient payés par l'Etat. 4 - « L'Université », structure créée par Napoléon, était seule habilitée à autoriser écoles et enseignants et à délivrer des diplômes. 34

Lacordaire5 et de l'économiste Charles de Coux. Montalembert fut subjugué par « l'admirable abbé Lacordaire », au regard pénétrant, et fit lui-même forte impression sur Henri Lacordaire ébloui par ce jeune homme à peine sorti de l'enfance, si beau, si pur, pétri d'aristocratie, orgueilleux et tendre à la fois. Lacordaire se prit pour Montalembert

d'une affection ardente, totale, voire possessive, « au-delà même de
l'amour »... Le prêtre qu'il était, voué à la solitude, s'autorisait à chérir « le cœur tout vierge» de Charles, et cela en toute bonne conscience. Cet attachement remplaçait les affections humaines qu'il ne connaîtrait pas... deux mois plus tard, Charles et Henri usaient du tutoiement pour en venir assez vite aux formules exaltées propres au romantisme: « mon bien aimé », « mon cher et tendre ami », « mon chéri». .. Familiarité ambiguë, attirance amoureuse entre les deux hommes? Lacordaire en connut peut-être inconsciemment le vertige; Montalembert, plus jeune, n'avait d'yeux et de désir que pour l'autre sexe.

Cet automne-là, d'ailleurs, Charles se sentait dans le cœur « une
élasticité, une légèreté» nouvelles qui le ravissaient. Enfin, sa vie se dessinait, se fixait: il allait être utile à l'affranchissement et à la régénération du catholicisme! SERVIR! Il hésitait encore, lui qui collaborait au Correspondant, à devenir un rédacteur à part entière de L'Avenir car il ne partageait pas l'option républicaine et démocratique de Lamennais, mais il était prêt à entrer dans la nouvelle association catholique que ce dernier créait: l'Agence générale. Charles, le benjamin de l'équipe, était le porte-flambeau d'une jeunesse profondément attachée aux valeurs du catholicisme, mais bien décidée à secouer les vieux cadres, le formalisme et les entraves... avec ses cheveux blonds, ses grands yeux clairs, sa mise élégante, son verbe passionné et son aisance mondaine, il apportait charme et dynamisme au groupe des Mennaisiens6. A 20 ans, Charles de Montalembert était la séduction même, séduction qu'il traînait dans les bureaux des journaux et dans les salons parisiens où il s'était rendu avec allégresse, sa mère étant restée en Angleterre. Il sortait quand il voulait, il voyait qui il voulait et on
5 - Henri Lacordaire (1802-1864), avocat de formation, prêtre en 1827, prit l'habit des Dominicains en 1840. Orateur d'une grande éloquence, il se rendit célèbre en faisant en 1835 des conférences à Notre-Dame de Paris. 6 - On nomme ainsi les amis de Lamennais. 35

lui faisait bonne figure tant sa personne était bien tournée, sa conversation agréable et son nom respecté. De son propre aveu, il peinait à se remettre au travail, savourant les distractions de la vie parisienne en dehors de toute contrainte. Pour avoir décidé d'être un nouveau croisé, Charles n'en avait pas moins en lui sève juvénile et appétits profanes. Le 8 novembre, par exemple, il fit « une visite attachante» à la marquise de Saint-Simon et à sa fille Blanche, puis finit la soirée chez Madame Davidoff. Le 9 novembre, il était au théâtre et le Il novembre lui parvenait une invitation fort tentante: la comtesse de Narbonne le priait d'aller passer dix jours avec elle et la duchesse de Liancourt dans son château de Ribécourt, près de Compiègne. Charles hésita pour la forme, on avait besoin de lui à Paris, puis s'empressa de se rendre à Ribécourt du 22 au 28 novembre. Le jeune homme brilla auprès de ces dames, leur raconta son voyage en Irlande, leur lut des articles de L'A venir et des poèmes. Il se fit disert, courtois, charmant, se reprochant d'être aussi frivole et d'y trouver agrément. Charles était ébloui par la belle duchesse de Liancourt, par ses yeux, par son esprit, même s'il lui trouvait « trop d'enfantillage et d'affectation dans les manières ». Il était gonflé d'orgueil d'avoir été ainsi invité, reconnu... La vie de château était, à tout prendre, délectable et le commerce des femmes du monde d'un agrément nouveau et. .. certain! * * * Pendant que Charles faisait le joli cœur à la campagne, L'Avenir avait été saisi, deux jours de suite, pour des articles, l'un de Lamennais, l'autre de Lacordaire, jugés subversifs par le pouvoir en place. Ces articles dénonçaient un gallicanisme? périmé, voire nocif, et adjuraient les nouveaux évêques de ne plus accepter du roi leur titre d'évêque8. La saisie de L'Avenir contrevenait à la liberté de la presse réaffirmée dans la Charte révisée par Louis-Philippe. A son retour, Charles, pour effacer le remords de son absence, rédigea en toute hâte
7 - On appelait gallicanisme une doctrine défendant les particularités de l'Eglise de France (gallicane) et ses franchises à l'égard du Saint-Siège. 8 - Ainsi, par exemple, les évêques français à cette époque étaient nommés par le roi, mais recevaient leur investiture spirituelle du pape. 36

une protestation de sympathie qu'il fit paraître avec un beau succès dans les colonnes du Correspondant. Le jeune homme, plein de fièvre, se disait à l'aise «dans le bruit, les luttes, les agitations de l'humanité ». Son cœur n'était pas moins agité que ses prises de position! Quand il ne rêvait pas de combattre pour sa foi, il rêvait de la duchesse de Liancourt. Il lui portait des vers de Sainte-Beuve et de Victor Hugo et, quand il avait la bonne fortune de la trouver seule, l'entretenait de romans, de religion, de politique, d'art... Il imaginait qu'il lui ferait un jour visiter Notre-Dame... Il imaginait surtout qu'il obtiendrait quelque privauté, allant, faute de mieux, jusqu'à baiser chaque matin Le journal des Débats puisque c'était le quotidien qu'elle recevait... La duchesse de Liancourt entretenait cette flamme, lui faisant porter des billets, des lettres, un jour même un cachet avec cette devise que Charles pouvait comprendre de bien des façons: «Il fidar nel' avenire », la foi en l'avenir. Charles était flatté, plein d'une espérance qu'il ne s'avouait pas: Madame de Liancourt finirait bien par céder, par lui tomber dans les bras, peut-être... Puis ilIa retrouvait chez elle ou chez Madame de Narbonne, ou chez Madame de Bellisen, ou chez Madame Swetchine9, ou... Charles allait partout! Souvent distante, froide, voire persiflante, toujours trop entourée: quand ce n'était pas le mari, c'était le père qui couvait ZlO d'un œil jaloux! Charles s'exaspérait: était-il aimé ou le jouet d'une coquette? Tout l'hiver 1830-1831, Montalembert mena une double vie, le jour à multiplier les combats politiques et religieux, le soir à courir les salons, guettant les apparitions de sa chère duchesse, cherchant à recueillir ses confidences et à lui ouvrir son cœur... «Ma vie est un vrai tourbillon », confia-t-il à son Journal. Et, de surcroît, on cherchait à le marier! Madame de Saint-Simon ayant deux filles en âge de prendre époux, Blanche et Marie, Charles subodorait qu'on lui réservait Blanche et il regimbait: Blanche n'était pas assez jolie et il ne se voyait pas marié, pas si vite, pas si tôt! Il était fils de pair certes, mais il avait une position sociale à conquérir, un nom à illustrer, des engagements publics à honorer, des combats à mener... Il s'enflamma à la fin de 1830 pour la libération des peuples: il avait raté le
9 - Madame Swetchine était une Russe catholique mystique dont le salon parisien eut une grande influence et qui assura aide et protection à Montalembert. 10 - Zénaïde de Liancourt. 37

soulèvement de la Belgiquell en regagnant l'Angleterre, il ne ferait pas défaut à la Pologne catholique soulevée contre le joug russe,
« grande et glorieuse nouvelle» que Charles salua par un article

vibrant dans L'Avenir du 12 décembre: Enfin elle a jeté son cri de réveil, enfin elle a secoué ses chaînes, et en a menacé la tête de ses barbares oppresseurs, cette fière et généreuse Pologne, tant calomniée, tant opprimée, tant chérie de tous les cœurs libres et catholiques. Puisse-t-elle reprendre sa place parmi les nations du monde, cette nation qui a si longtemps lutté pour sa liberté et qui a gardé pure et sans tache l'antique foi de ses pères! ['..J les peuples asservis et les croyances outragées reconquièrent leurs droits. On ne verra plus l'impitoyable diplomatie distribuer les hommes comme de vils bestiaux et vendre la foi des nations au plus offrant. Dieu a laissé dormir quinze ans sa colère: elle est debout maintenant. Rois de l'Europe, Rois sans foi, sans amour, Rois qui avez oublié Dieu, tous vous serez atteints, tous vous connaîtrez la faiblesse de ces trônes où vous avez cru vous asseoir sans lui. Libre et catholique Pologne, patrie de Sobieski et de Kosciusko, toi qui Jus au dix-septième comme au dixneuvième siècle l'héroïne du catholicisme défaillant, nous saluons ta nouvelle aurore, nous te convions à la sublime alliance de Dieu et de la liberté. L'article fit grand bruit et créa polémique. Charles récidiva, prenant inlassablement la défense de la chère et glorieuse Pologne, ce qui lui valut notoriété et popularité dans le camp des exilés polonais vivant à Paris. En février 1831, Charles brandit sa plume à nouveau comme un glaive. Depuis la Révolution de Juillet, des mouvements d'hostilité à l'Eglise, accusée d'avoir été trop inféodée à l'ex-roi Charles X, avaient été signalés en divers endroits: des bris de croix, des agressions de religieux, etc.. Paris étant, de loin, le lieu le plus sensible. Le 14 février, les légitimistes célébrèrent à Saint-Germain l'Auxerrois un service pour l'anniversaire de la mort du duc de Berry, ce qui fut perçu comme une provocation. La foule ameutée saccagea
11 - Les provinces belges s'érigèrent en Belgique indépendante aux dépens du royaume des Pays-Bas. 38

l'église et, le lendemain, pilla et dévasta l'Archevêché de Paris. Charles clama« sa douleur et sa honte» dans L'Avenir du 21 février: Hommes de foi et d'honneur, pourquoi souffrez-vous qu'un air de mollesse et de lâcheté se répande sur vos habitudes et votre vie? Pourquoi souffrez-vous que Paris se constitue maître de la France? Pourquoi ne protestez-vous d'une voix unanime et terrible contre la honte dont le noble nom de la patrie est couvert? Frères de Bretagne, de Franche-Comté, du Midi, ne souffrez pas que les catholiques de Belgique et d'friande rougissent de vous avoir pour frères. Vous dormez comme si un Charlemagne ou un Napoléon veillait à vos destinées. Réveillez-vous, associez-vous, unissez-vous au pied des croix qui vous restent encore et formez autour d'elles une alliance qui puisse imprimer au moins le respect pour le symbole de la liberté et du salut du monde. Naguère, au seul bruit des profanations que cette croix divine subissait dans une lointaine contrée, l'Europe s'ébranla et neuf fois un débordement d'héroïsme et de dévouement alla inonder l'Orient et proclamer le règne du Christ. Aujourd'hui c'est à peine si on lui accorde quelques pleurs, c'est à peine si deux ou trois journalistes la défendent. Est-ce à dire qu'elle va disparaître à jamais? La religion dont elle est le symbole va-t-elle s'abîmer dans la ruine commune des empires et des lois? Chrétiens, non, il n'en sera point ainsi. Du sein de la nouvelle lutte que Dieu lui prépare, elle sortira, non pas vivante, mais victorieuse. Un jeune homme aussi brillant, aussi fougueux, devint vite la coqueluche des salons parisiens... et des milieux catholiques. Charles aurait pu en tirer vanité s'il n'avait été la proie d'une « force au-dessus de ses forces », d'une passion « sans avenir ni prestige ». La duchesse de Liancourt ne répondait pas ou mal à ses soupirs et il n'y avait nul prestige à être pieds et poings liés aux humeurs d'une femme changeante... après six mois d'éducation sentimentale en dents de scie, Charles se secoua et s'avoua «fatigué d'avoir tant dépensé d'affection, de tendresse et d'adoration en pure perte ». Ses amis se moquaient de lui; Rio « rougissait» de sa conduite... Charles tenta de se persuader qu'il valait mieux que cela, qu'il avait mieux à faire qu'à se bercer de chimères stériles. 39

* * * La« légèreté» que Charles avait savourée à l'automne de 1830 ne dura guère. Dès le printemps suivant, les idées noires revinrent en force avec le retour de sa mère et le départ d'Arthur qui plombaient la vie familiale. Arthur décidant d'entrer à l'Ecole de cavalerie de Saumur, Charles l'accompagna au mois de mars, heureux de cette escapade dans une province qu'il ne connaissait pas. La vallée de la Loire lui parut admirable par I'harmonie de ses paysages et la multiplicité de ses châteaux., dont Ussé, propriété du duc de Duras. D'émerveillement en émerveillement, Charles faisait des péchés d'envie. Ah ! posséder une de ces maisons seigneuriales! Dépouillés par la Révolution et l'exil, les Montalembert n'avaient plus de racines

terriennes, plus de « campagne ». Charles souffrait de cet abaissement
de situation. Comment tenir un rang sans propriété, sans terres et comment en acquérir sans réelle fortune? A 21 ans, Charles de Montalembert fantasmait sur les demeures comme sur les femmes, les unes et les autres restant hors de portée. Le 2 janvier 1831, Montalembert « renoua» avec la duchesse de Rauzan rencontrée en 1826. Elle fut avec lui d'une «amabilité étonnante ». La belle Clara, séduite par le jeune homme, souffla, elle

aussi, le chaud et le froid... Tantôt, elle « ne le voyait pas» dans un
salon et Charles se sentait alors transparent, de peu d'importance, et tantôt elle l'attirait dans une conversation pleine d'abandon, prompte aux confidences, laissant entendre qu'il était en terrain conquis - à moins que ce ne fût l'inverse - ce qui l'autorisait aux compliments et aux reproches... sans compter que son salon était influent et que sa protection pouvait être utile à un jeune homme ambitieux12. Charles, coincé entre ses deux duchesses, Clara et Zénaïde, n'avait pas assez d'expériences pour ne pas être déboussolé et perplexe: c'était là, encore, un des « mauvais jeux de sa destinée»... alors que
12 - Selon la comtesse d'Agoult (Mémoires, Souvenirs et Journaux, Tl), la duchesse de Rauzan attirait chez elle la fine fleur du romantisme: «Forte de sa bonne renommée de mère de famille, de sa régularité dans la pratique de ses devoirs grands et petits, elle autorisait les empressements, la cour d'une foule d'adorateurs... Elle mettait à la mode la fiction de l'amour platonique qui accommodait agréablement les plaisirs de la coquetterie avec les avantages de la vertu. » 40

son ami Gustave Lemarcis13 se mourait au loin à Nice sans le secours de son amitié et qu'à l'Agence générale on avait besoin de son énergie et de ses talents. * * * Au sein de L'Avenir et de l'Agence pour la régénération du catholicisme, les discussions étaient parfois houleuses, tant
« Monsieur Féli »14 avait volontiers des positions tranchées. Il y avait

toutefois un domaine où le consensus s'imposait: la nécessaire conquête de la liberté de l'enseignement. L'Avenir du 18 janvier 1831 en donnait la justification suivante: Un gouvernement maître de l'éducation de la jeunesse pourrait façonner à son gré la foi, les opinions, les mœurs des générations! Lui donner ce pouvoir, c'est installer le despotisme dans le fond des âmes même. Tout homme pour qui la liberté n'est pas un vain mot doit repousser, comme le joug le plus révoltant, ce monopole de l'intelligence. Le 9 avril, l'Agence délibéra sur les moyens d'ouvrir une école catholique sans autorisation. Un mois plus tard, contacts pris et propagande faite, s'ouvrait dans un local loué une école gratuite, sans autorisation de l'Université avec pour maîtres annoncés De Coux, Lacordaire et Montalembert. Le 9 mai, trente adultes sympathisants se présentèrent, pour un seul enfant. Curieuse école! Le lendemain 10 mai, Lacordaire fit classe devant 14 enfants. Le mouvement était lancé... et les autorités prévenues! Fort de ce résultat encourageant, Charles s'éclipsa pour se rendre au déjeuner dansant de la comtesse Apponyi dans l'espoir d'y apercevoir Madame de Liancourt ou Madame de Rauzan. Le militant zélé qu'était Charles n'avait rien d'un clerc! Il s'enflammait pour un jupon autant que pour une cause, fûtelle à ses yeux d'importance. Or, en son absence, le commissaire de police dressa procès-verbal et somma de fermer cette école illégale. Il
13 - Gustave Lemarcis mourut de phtisie à 26 ans en 1831. Charles de Montalembert se reprocha amèrement de ne pas avoir fait le voyage de Nice. 14 - « Monsieur Féli » pour Félicité de Lamennais.
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y avait eu des protestations, une résistance farouche de Lacordaire et Charles avait manqué la scène. Il avait fait faux bond à ses amis pour « un absurde caprice mondain », pour des passions sans consistance. Charles se fustigea: il était un misérable! Le lendemain, fidèle au poste, il fit classe d'histoire sainte devant 20 enfants... La provocation donna les mêmes résultats que la veille: intervention de la police, chahut, résistance, convocation des fautifs chez le juge d'instruction devant lequel Montalembert fit le bravache. Les contrevenants se virent menacés d'un procès en correctionnelle à subir en juin. Le scandale était créé et la cause portée sur la place publique. Le décès du comte de Montalembert, le 21 juin, modifia du tout au tout la situation des prévenus. Souffrant depuis quelques semaines, Marc-René de Montalembert mourut rapidement à 53 ans, laissant

Charles effondré et bourrelé de remords: « Je renonce, écrivit-il dans
son Journal, pour TOUJOURS à ces folles et frivoles préoccupations

qui n'ont dévoré que trop de mes affections et de mon temps. »
Charles ne voulait plus rêver ni de nuit ni de jour à Madame de Liancourt responsable sinon coupable de la moindre attention qu'il avait apportée à son père. Deux nuits de suite, Lacordaire, le « cher Henri », était resté à ses côtés pour veiller et prier et l'entourer de son affection. Lamennais, plus froid, plus calculateur, comprit, lui, tout le parti que l'Agence catholique pouvait tirer de ce décès: Charles héritait, ipso facto, de la place de son père à la Chambre hautel5. Sans pouvoir y siéger encore du fait de son jeune âge, il pouvait arguer de sa nouvelle dignité dûment acquise pour prétendre échapper à un tribunal ordinaire. Montalembert hésita à jouer de son privilège, les pairs se firent prier avant d'accepter de se constituer en tribunal, furieux pour la plupart d'être dérangés pour une peccadille. Ce jeune Montalembert avait une outrecuidance peu ordinaire! Le 19 septembre 1831, Charles se présenta ainsi, pour être jugé, devant la Chambre haute: « Charles de Montalembert, maître d'école et pair de France », puis il enchaîna: «J'ai pour me soutenir devant vous... le nom que je porte, ce nom qui est grand comme le monde, le nom de catholique ». Suivit un discours vibrant, d'une éloquence et d'une audace folles... Stupéfaction de l'auditoire. Certains pairs, hérissés,
15 - Charles de Montalembert n'ayant pas l'âge requis pour être pair (25 ans) hérita de la dignité dès 1831 mais ne fut installé effectivement à la Chambre des pairs qu'en 1835.

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