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Directeur d’ouvrage : Gilles Bouley-Franchitti Suivi éditorial : Iris Granet-Cornée Conception graphique : Farida Jeannet ©Nouveau Monde éditions, 2016 bis 170 , rue du Faubourg-Saint-Antoine – 75012 Paris ISBN : 978-2-36942-451-2
Gilles Bouley
MONTAND PAR MONTAND
ConFidençes et entRetiens présentés par Carole Amiel
nouveaumonde éditions
PréfacE
Si Montand nous a quittés il y a vingt-cinq ans déjà, il reste encore bien vivant dans la mémoire collective de notre pays et dans celle de bon nombre d’entre nous. Car Montand, c’était avant tout une présence inoubliable et hors du commun, une haute silhouette élégante, un regard envoûtant, toujours sincère et tendre, parfois sombre et orageux, un sourire enjôleur et communicatif, une voix pleine, chaude et profonde, une belle conscience, celle d’un homme de cœur, d’un homme engagé, d’un artiste de bonne foi et de bonne volonté. En lui-même, Montand représente d’abord un formidable modèle d’intégration. Son père, Giovanni, militant communiste de la première heure, fuit d’abord l’Italie fasciste de Mussolini et la persécution des Chemises noires, en 1924. Quelques mois plus tard, le reste de la famille le rejoint à Marseille. Montand n’a que 3 ans. Il grandit au sein d’une famille italienne aimante, dans les quartiers les plus pauvres de la cité phocéenne. Il joue dans la rue avec ses petits amis arméniens, vole des bananes sur le port en regardant, émerveillé, les immenses paquebots pointer le cap vers l’Amérique. L’Amérique, quel mot magique pour la famille Livi ! C’est la destination que Giovanni veut atteindre. À ses yeux, ce pays représente la liberté et tant d’espérance ! Mais il n’y parvient pas car depuis vingt-quatre heures, les services d’immigration ne délivrent déjà plus de visas. À vingt-quatre heures près, la famille Livi aurait connu un destin différent, celui de tous ces Italiens célèbres ou moins célèbres, débarqués sur le sol américain. Environ cinquante ans plus tard, quelle émotion a donc pu ressentir le petit Ivo Livi, devenu la star Yves Montand, lorsque, après avoir chanté pendant trois mois à guichets fermés à l’Olympia en 1981, après une tournée mémorable à travers la France, il se produit pendant une semaine dans le prestigieux Metropolitan Opera de New York ? Avant lui et bien des années après lui, aucun artiste non lyrique n’y fut convié. De nos jours, les plus jeunes d’entre nous connaissent sans doute bien plus Montand l’acteur, notamment sous le nom et les traits du Papet deJean de Floretteet deManon des sourcesou sous ceux de Blaze, le valet de l’irrésistible Louis de Funès dansLa Folie des grandeurs, deux rôles emblématiques parmi tant d’autres, dans sa très longue et riche carrière cinématographique. À l’instar de ces deux personnages de composition, Montand comportait en lui à la fois une part obscure, profonde et mystérieuse, et une part très lumineuse, truculente et joyeuse, voire une gouaille taquine et affectueuse. Cette personnalité authentique et originale le rendait profondément attachant. Souvenons-nous du facétieux César dansLe Diable par la queue ou celui du rôle éponyme deCésar et Rosaliela sublime Romy Schneider. avec Comment oublier la toute aussi merveilleuse Nelly incarnée par Catherine Deneuve dansLe SauvageOu bien encore Marilyn Monroe, le mythe toujours aussi vivant aujourd’hui dont ? Montand futLe Milliardaire, en anglais,Let’s Make Love, titre qui fut, semble-t-il, prémonitoire… Outre son indéniable talent, on aimait sa simplicité, sa modestie, sa générosité et sa grande part d’humanité somme toute assez complexe. Les plus âgés d’entre nous ont pu et su apprécier aussi en lui le chanteur de charme mais aussi celui qui interpréta sur scène les poèmes de Jacques Prévert. À cette époque, chanter Prévert était inédit et original. Il lui fallut trois ans pour queLes Feuilles mortes, cette sublime chanson d’amour, devienne le succès que l’on connaît. Elle fit le tour du monde et elle symbolise sans doute encore aujourd’hui une certaine France romantique voire mélancolique… Elle n’est pas la seule. Les grands artistes que sont Yves Montand, Édith Piaf avant lui, Charles Aznavour et quelques autres ont évidemment beaucoup contribué à promouvoir l’image d’une France authentique et sensible, destination touristique de choix et de premier plan pour nombre d’amoureux de tout horizon. On aimait en Montand le chanteur qu’il incarna et qui, d’une certaine manière, imposa le one-man-show en France. Ce terme issu directement des États-Unis signifiait, pour lui, la mise en scène parfaite de chacune de ses chansons. Il adorait être le seul maître à bord, celui qui gère tout avec minutie et professionnalisme, celui qui règle à la fois le son et le tempo, la lumière, le follow spotet le décor, les effets spéciaux aussi. Il créa notamment le fameux rideau de tulle qui le séparait de ses musiciens et qui lui permit de sublimer son imposante et élégante silhouette reconnaissable entre toutes, avec sa célèbre canne et son chapeau haut de forme de gentleman
élégant des temps modernes. Montand faisait partie de ceux pour qui le moindre détail revêt toute son importance. En 1968, après un nouveau triomphe à l’Olympia avec la chanson de Pierre Barouh,La Bicyclette, il décida de se consacrer entièrement au cinéma. Comme sur scène en tant que chanteur, Montand aimait décider de tout et notamment de tout ce qui touchait à son rôle, à son personnage et à son jeu. De fait, il ne remit plus les pieds sur scène pendant treize ans à l’exception d’un unique one-man-show au profit des réfugiés chiliens en 1974. Montand s’investissait pleinement dans tous ses films et notamment dans des œuvres plus engagées commeZ,L’Aveu ouÉtat de siège de Costa-Gavras,La guerre est finie d’Alain Resnais ouI comme Icare d’Henri Verneuil. Il représentait l’artiste complet qui s’est toujours voué avec tant de générosité, d’amour et de respect à son fidèle public. Mais cet artiste engagé et authentique pouvait aussi pousser des coups de gueule mémorables aussi bien dans le cercle intime de ses amis les plus proches qu’en public ou devant les médias. La grande maison d’Autheuil, en Normandie, où Simone et Montand recevaient de temps à autre leurs amis fidèles, célébrités, artistes et intellectuels de tout genre, à l’époque, fut le foyer de nombreux débats très animés et passionnés. On y refaisait le monde et on y défendait assidûment ses convictions. C’était aussi parfois le cas à Saint-Paul-de-Vence autour d ’une belote coinchée ou lors d’une partie de boules sur la place du café. Montand et Simone Signoret formèrent un couple mythique dont on appréciait le talent d’artistes accomplis mais aussi l’engagement idéologique, empli de force et de sincérité, même si les événements les ont parfois fait changer d’avis. Radicalement. Certains d’entre nous se souviendront peut-être de ces interviews télévisées où Montand ne mâchait aucun de ses mots et, sans langue de bois, commentait l’actualité en prenant des positions iconoclastes et en prononçant à voix haute des vérités que beaucoup n’osaient exprimer. * Cet ouvrage restitue les mots de Montand à travers une large sélection d’entretiens et confidences publiés dans des quotidiens et magazines souvent disparus. En parcourant ce recueil inédit, on le redécouvre intègre et authentique tout au long de sa vie fantastique et bien remplie. Il revient un instant parmi nous et l’on se rend bien compte à quel point il n’a jamais été plus actuel. Si son souvenir s’estompe peu à peu dans les mémoires au fil des générations, il ne disparaît pas pour autant de la mémoire collective car il s’inscrit pleinement dans le patrimoine culturel de notre pays, notamment à travers les films, les chansons, les émissions de télévision des années 1980 et les nombreux propos et discours que cet homme a tenus pendant des décennies. * NDE : Ce recueil est né d’une rencontre. Celle entre Carole Amiel, la dernière compagne d’Yves Montand, et Gilles Bouley-Franchitti, éditeur fasciné par l’artiste hors du commun mais aussi par le Montand politique. Encouragées par un projet d’ouvrage réunissant ses entretiens envisagé par Montand lui-même, leurs discussions et recherches ont abouti à composer ce recueil inédit, florilège des propos du saltimbanque génial sur le music-hall, la chanson, le cinéma, la passion ou la politique transcrits tout au long de son immense carrière. Ainsi, dans la plupart des textes qui suivent, seuls les mots de Montand ont été conservés. Tous les titres, chapeaux et intertitres sont de l’éditeur. Dans une époque où la parole perd toujours un peu plus de son sens et de sa valeur, on se rend compte que certaines paroles du passé restent encore très vivaces et presque universelles. Celles de Montand comptèrent beaucoup pour son public et une majorité de ses contemporains, à tel point qu’on voulut le voir candidat à l’élection présidentielle de 1988. On lui prêtait alors plus de 30 % d’intention de votes. Ce pourcentage en ferait rêver plus d’un à l’heure actuelle… La présence et le charisme de Montand, sa force et sa sincérité, son élégance naturelle et son aura planétaire faisaient alors de lui un candidat idéal pour représenter une France en mal d’une certaine identité et en mal d’une image qui devenaient toutes les deux de plus en plus ambiguës et éloignées de la réalité des gens « normaux ». Ce recueil des paroles de Montand revêt aussi une valeur historique puisqu’il couvre une e grande partie de l’histoire duXXsiècle en France. Il nous transmet le témoignage d’un homme pleinement inscrit dans la vie et l’histoire d’un pays qui devint le sien à part entière, et dans celles d’un monde en mouvement et en mutation permanente. À la lecture de cet ouvrage, on se complaît à imaginer ce que Montand aurait pu dire de notre époque, comment il aurait commenté notre actualité et interpellé nos dirigeants et autres
représentants, comment sa voix, avec cette conviction et sa force unique, aurait touché les consciences… Alors écoutons un instant ses propos qui nous font tant défaut aujourd’hui…
I Les années 1940-1950 LEROIDUMUSIC-HALL 1944 :Arrivée à Paris en février, rencontre avec Piaf en juillet. 1945 :Premier récital à l’Étoile avecLuna Park,La Grande Cité1946 :Rencontre avec Marcel Carné et Jacques Prévert. Tournage du filmLes Portes de la nuit. 1947 :Rupture avec Piaf, tournage deL’Idoleet récitals à l’Étoile. 1948 :OpéretteLe Chevalier Bayard. 1949 :Rencontre avec Simone Signoret àLa Colombe d’Or(Saint-Paul-de-Vence). 1950 :Signataire de l’appel de Stockholm. 1951 :Mariage avec Simone Kaminker (dite Simone Signoret), le 22 décembre. 1953 :Le Salaire de la peurd’Henri-Georges Clouzot. 1954 :Au théâtre dansLes Sorcières de Salemd’Arthur Miller, adapté au cinéma en 1956. 1955 :Le disqueLes Feuilles mortesatteint le million d’exemplaires. Sortie deLes héros sont fatigués. 1956-1957: Tournée controversée dans les pays de l’Est et en URSS. 1958 :La Loide Jules Dassin. Nouveau triomphe à l’Étoile. 1959 :Tour de chant à Broadway et… Hollywood.
1946 : Aux portes de la renommée
Elle a tout juste 26 ans, Françoise d’Eaubonne. Pourtant, celle qui deviendra bientôt une grande romancière et essayiste, pionnière du féminisme, de l’écologie et des luttes homosexuelles nous offre pour ouvrir ce recueil un portrait-interview rare et visionnaire du jeune Yves. Montand n’a pas 25 ans.
«Il ahurit, il déconcerte… »
Je suis allée un jour, écouter chanter un jeune homme, un jeune homme que peu de gens connaissaient encore. Et tandis qu’il chantait des histoires sur les boxeurs, les petits bureaucrates, les gardiens de nuit et toutes sortes de gens qui habitent la grande cité en devenant, à chaque fois, boxeur, bureaucrate, gardien de nuit sous nos yeux étonnés, j’ai évoqué la prodigieuse vitalité de ces plantes qui poussent sournoisement entre les pierres de la ville pour éclater et livrer leur fleur, sans souci de notre effroi ; j’ai songé que, pour chanter de la sorte la cité et ses habitants, il fallait bien en être, mais en même temps être d’ailleurs, avoir sa force à soi et son dynamisme personnel, comme Chaplin – comme la liane sauvage à quoi ressemble Yves Montand. À quoi comparer sa voix ? S’il chuchote, on l’entend jusqu’aux derniers fauteuils d’orchestre. À quoi comparer son talent ? Il ahurit, il déconcerte. On s’est déjà écrié : Piaf ! Robeson ! Chaplin! qu’il faut en rabattre. Il les rappelle tous, ne ressemble à aucun. En vérité, ce jeune chanteur ne peut qu’évoquer des êtres imaginaires comme fraternels sosies ; chaque héros de ses chansons, d’abord, et peut-être aussiL’Audacieux Jeune Homme au trapèze volant de William Saroyan, celui dont l’âme « chante sans recours ». Désireuse de voir de près semblable phénomène de la nature, je suis montée chez Yves Montand dans son studio jaune plein d’affiches comme une gare, où d’admirables chats semblent fort reconnaissants envers notre photographe dont le choix de fils électriques offre un
merveilleux jeu de spaghetti. Yves Montand se réveille à 2 heures et demie de l’après-midi. Étonnement : c’est bien le même, interminable, avec son profil cabossé et ses dents magnifiques, et sa voix est celle du théâtre. Du même timbre qui fait sauter le pont duBoogie-Woogie et se dresser l’amour surLa Grande Cité, il réprimande les chats, et répond à mes questions classiques. « Depuis quand je chante ? Depuis 1940 seulement ! Oui, j’ai toujours aimé ça ! Oui, je suis de Marseille. Oh ! non, je ne pensais pas en faire une carrière ; j’ai été d’abord métallo, débardeur… Je chantais pour mes copains de travail, à l’usine… Et puis, j’ai été coiffeur pour dame pour plaire à ma sœur qui était coiffeuse, mais je n’aimais pas ça du tout ! Mais ça m’a pourtant été profitable : c’est fou l’expérience qu’on peut acquérir en coiffant les femmes ! On ne croirait jamais à quel point elles se confient à leur coiffeur. En sortant de là, on peut devenir romancier ou maître chanteur…
Vous avez choisi la chanson… Ça n’a pas été si facile. J’ai commencé à chanter par-ci par-là, dans les banlieues, les bistrots ; je m’appliquais à rendre, par mes chansons, mon amour des dessins animés. Après,L’Alcazarà Marseille ! Les gars de l’usine sont venus m’y faire « un malheur » comme on dit là-bas, c’est-à-dire me soutenir par un déchaînement de bravos : « dans trois semaines, c’est Hollywood ! » Oui… Quinze jours après, j’étais débardeur ! Pas d’engagement, pas d’argent. Enfin, j’ai tellement talonné l’imprésario Audiffred qu’il a fini par m’envoyer au Colisée de Marseille : je faisais du music-hall sur la plage à 100 francs par soirée. Trois mois après, l’Odéon… Toute la côte… enfin l’ABC et Paris en 1943.
Quels sont vos projets ? Dans quelques jours, leClub des Cinq. Après cela, je vais chanter du Prévert. J’adore Prévert, comme Carné, du reste…
C’est pourquoi vous avez accepté un rôle dansLes Portes de la nuit? Oui, parce que c’est vraiment un film épatant, mais je n’ai pas l’intention de me lancer définitivement dans le cinéma. À mon avis, c’est une erreur quand on est chanteur ou danseur de devenir acteur. Le premier métier est le plus difficile et il faut lutter contre la tendance de l’être humain à se laisser aller à la facilité.
Pas de projet pour l’étranger ? Si mais pas tout de suite… J’ai ma place à faire en France…
Yves Montand n’est pas seulement simple, il est modeste. Pas un milligramme de cabotinage chez cet excellent dramaturge de la chanson. Le vin de la gloire n’a pas gâté sa jeunesse. Sans cesse, tandis qu’il parle ou qu’il rit, il exprime son ardeur à atteindre ce but : chanter la vie simple et pauvre, celle des gars d’usine, ses camarades, le rythme énorme de la cité, le ravage de l’amour dans les cœurs humbles – sans cesse il lui échappe un air ou une expression d’enfance.
Commentaire et propos recueillis par Françoise d’Eaubonne,Regards, 12 juin 1946
1946 : Chanter son époque
L’échec desPortes de la nuit– et de ses « grands débuts » au cinéma ! – n’affecte pas le succès grandissant du chanteur Yves Montand.Dans les plaines du Far West,Luna Park, La Grande Cité ouBattling Joe… avec son interprétation, son personnage, sa voix, il séduit le public. Montand impose son « nouveau style ».
« La chanson doit être le reflet de l’époque »
Il y a quelques jours, on vint m’annoncer dans ma loge du music-hall de l’Étoile que Maurice
Chevalier et Michèle Morgan étaient dans la salle. Je me suis senti pâlir sous mon fond de teint. La présence de Maurice surtout me troublait. Celui qui a porté si haut l’art de chanter une chanson, de faire, des couplets les plus puérils, un chef-d’œuvre de fantaisie, d’observation, de rythme, de sensibilité et d’émotion, d’animer tant de délicieux fantoches, c’est pour moi le plus grand bonhomme de notre métier. C’est notre maître à tous. Comment ose-t-on parfois le critiquer, alors qu’il tient la tête d’affiche depuis quarante ans ? Je n’ai vu Chevalier en scène que deux fois dans ma vie. Cela me suffit. J’ai mesuré la distance qui me séparait de lui. J’ai compris qu’on ne pourrait l’approcher qu’en échappant à son influence, qu’en créant un style nouveau. Je crois fortement que la chanson doit être le reflet de l’époque. Et comme je l’ai lu quelque part : « Elle a souvent été le cri perçant de l’actualité. » C’est pourquoi j’essaie de traduire les joies et les douleurs de notre temps et d’agir sur la sensibilité du spectateur avec les moyens que la nature m’a confiés. Après sept années de guerre et d’événements extraordinaires, le public ne réagit plus de la même façon qu’en 1939, sans même s’en rendre compte. Ses facultés de réceptivité se sont émoussées sous l’avalanche des catastrophes. Il faut, pour l’amuser ou l’émouvoir, employer par instants la manière forte. D’où la brutalité de certaines de mes interprétations. Violence qui permet d’ailleurs, par contraste, de mieux faire passer certaines nuances, de donner toute leur valeur aux silences et aux scènes mimées. J’ai la chance d’avoir été merveilleusement compris par le public parisien. Quand, en février 1944, je l’abordai pour la première fois, j’avais un trac fou. En dix minutes je jouais ma carrière. Il pouvait faire de moi un malheureux raté ou le plus heureux des hommes. Son indulgent accueil m’a donné confiance. Un peu plus tard, j’ai rencontré Édith Piaf. Elle m’a fait entrevoir les merveilleuses possibilités de la chanson. Avec elle, j’ai travaillé comme un fou. Je lui dois presque tout de ce que je sais de mon art. Je crois aussi que mon autre chance est d’avoir eu une enfance difficile. Presque tous les interprètes populaires de la chanson viennent du peuple et ont connu la misère. À 8 ans, Maurice Chevalier fut recueilli à l’asile des enfants pauvres et abandonnés, pendant que sa mère entrait à l’Hôtel-Dieu, Édith Piaf chanta dans la rue. Damia, comme Fréhel et Yvonne Georges, connut la misère et les luttes sordides. Elle creva de faim dans un garni de la rue Sainte-Appoline à 20 ans. J’ai dû, moi aussi, trimer dur. J’ai manié tout jeune la masse à l’usine et j’ai été débardeur sur les quais de Marseille. Il faut avoir souffert pour émouvoir et faire partager sa joie de vivre.
Sans le public, je ne suis rien »
Chaque soir, je me retrouve devant un public nouveau, un public qui ne réagit pas de la même manière. Chaque soir, c’est un match nouveau à livrer. Sacha Guitry dit un jour en sortant de scène : « Le public a mal joué ce soir ! » Et c’est vrai que nous ne sommes rien si le public ne joue pas le jeu avec nous, si nous ne le sentons pas comme un prolongement de notre propre système nerveux… J’aime la chanson et j’adore que Léon-Paul Fargue dise d’elle : « Je la tiens pour une manifestation du sentiment, plus réelle peut-être et plus déchirante que le roman, le poème, l’opéra, la fresque ou le monument. » Quelqu’un a dit un jour de moi : « c’est un tordu de la chanson ». Il ne pouvait pas me faire plus bel éloge. Oui, j’aime être sur le plateau face au public et entouré de mes chansons, « ces chansons qui font que l’homme n’est pas seul et que le cœur avec d’autres cœurs bat ».
1947 : De l’usine à Piaf
Paris-Matin, 8 octobre 1946
Trois ans après son arrivée à Paris, alors que son talent ne fait plus aucun doute, Yves Montand accorde une interview au magazine fémininMon film. Il y « raconte sa vie
' squ’à ce jour », depuis son enfance à Marseille jusqu’à sa séparation, un an plus tôt, avec Édith Piaf.
À l’école (buissonnière) du cinéma américain
Je suis né en Italie, à Venise, en Toscane. J’avais 2 ans quand mes parents se sont fixés à Marseille et cette ville animée, colorée, mystérieuse éveilla mes premières amours. Elle me révéla la beauté avec la Méditerranée et le ciel bleu et fit, de mon imagination, la complice de ses aventures. Je ne suis allé en classe que jusqu’à 12 ans et combien de fois j’ai fait l’école buissonnière ! Un jour, mon père, qui avait eu vent de mes exploits, m’administra une raclée magistrale dont j’aurais dû, par la suite, me souvenir. Pensez-vous ! Le Vieux-Port avait bien trop d’attraits pour moi et les cinémas des quartiers populeux donnaient des films si passionnants que rien ne pouvait me retenir, même pas la crainte. Je faisais semblant de prendre le chemin de l’école et, dès que l’instant me semblait propice à une fugue, je prenais la clef des champs. Eh bien, vous me croirez si vous voulez, je vous affirme que j’ai quand même beaucoup appris, car j’ai toujours su me servir de mes yeux et de mes oreilles, qui sont de très bons professeurs, et je demeure persuadé que mon cœur sensible a trouvé, dans la misère de certains quartiers marseillais, les leçons sentimentales de bien des chansons vécues. Je suis le dernier de trois enfants. J’ai une sœur et un frère : Lydia et Julien. Lydia tenait alors un magasin de coiffure et, quand mes 12 ans furent révolus, mes parents décidèrent de me faire apprendre le métier de figaro. Ce n’était pas particulièrement dans mes goûts. L’usine m’attirait. J’y entrai et c’est là que je découvris, dans le cadre spectaculaire de la métallurgie, l’énorme appel deLa Grande Citételle que je l’ai chantée depuis.
Mes premiers pas sur scène
J’étais très friand de films américains, de dessins animés et de refrains populaires. Je commençais à ressentir le besoin de m’exprimer autrement que dans la vie courante, j’avais envie de devenir l’interprète, le mime de tous les personnages que je regardais vivre autour de moi, de tous les rythmes qui me hantaient. En marge de mon labeur quotidien, je commençai donc à chanter dans des galas d’amateurs. C’était en 1939 et, sans avoir rien appris, je poussai même l’audace jusqu’à faire des imitations de Fernandel et autres grandes vedettes. Ma famille, constatant le goût que j’avais pour les planches, s’éleva contre mes désirs. Elle lutta avec acharnement pour me faire abandonner la scène, mais, malgré ses remontrances, en 1940, je quitte l’usine, je débute au Colisée-Palace, un music-hall de plein air et, comme les engagements se font attendre, entre chacun d’eux je me fais débardeur. Enfin, l’an 1940 se termine, mes parents ne me désapprouvent plus et, pendant deux ans, je puis travailler avec tranquillité, montant d’établissement en établissement. Je remporte mes premiers succès dans le Midi et je fais des tours de chant en vedette américaine. J’ai, d’abord, de drôles de répertoires. Je fais des imitations de cow-boys, des personnages de dessins animés, auxquels le public de la zone libre se montre assez sensible. Mon nom est un peu plus grand sur les affiches. Je vais de Toulouse à Bordeaux, de Bordeaux à Nice et, en 1944, me voici à Paris avec un contrat pour l’ABC, en numéro trois, après la vedette André Dassary. Des critiques daignent m’accorder leur attention.
« Je rencontre Édith Piaf »
Nous nous sommes trouvés affichés ensemble au Moulin-Rouge, et c’est là que je devais la voir pour la première fois. Nous ne nous étions jamais entendus chanter. Elle était très méfiante et moi sans enthousiasme. Plus précisément, elle et moi, nous nous tenions sur la défensive, comme tous ceux qui ont l’intuition qu’ils vont vivre une phase exceptionnelle de leur destin. Nous n’étions pas du tout décidés à nous laisser faire l’un par l’autre. La première chanson que je lui ai entendu interpréter m’a bouleversé. Un talent pareil ! j’en rêvai toute une nuit et je fus béat d’admiration tout le temps de notre numéro. Vint la Libération. Le music-hall fut mis en veilleuse. Il fallut se décider à faire des tournées. Encore une fois réunis, Édith et moi, nous partons ensemble. Mon nom est plus près du sien sur l’affiche. Cette
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