Mouches dans les yeux

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Un réveil aussi cauchemardesque qu'irréel, l'auteure apprendra qu'elle souffre de multiples corps flottants dans les yeux, également appelés "mouches." Certains situés près de la rétine.
Vision envahie de points noirs, incapacité presque totale de lecture, intolérance à la lumière, migraines, un long calvaire commence. Un douloureux parcours du combattant, d'ophtalmologue en ophtalmologue. identique et déprimante conclusion : les corps flottants ne se soignent pas. Il faut s'habituer. Faire avec !
Impossible de se résigner à vivre, ainsi "encombrée". L'auteure, suite à des recherches personnelles, se lancera dans l'inconnu. Pour finir par trouver la plus merveilleuse des guérisons.
Les "mouches" ne sont pas forcément une fatalité.


Publié le : vendredi 5 juillet 2013
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EAN13 : 9782332564597
Nombre de pages : 232
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-56457-3

 

© Edilivre, 2013

Note de l’auteure

Ce récit est strictement autobiographique. Tous les faits mentionnés sont rigoureusement exacts, les noms ou lieux évoqués authentiques. Aucun élément n’a été rajouté ou exagéré dans un but littéraire ou pour créer l’événement.

Citation

 

 

« Il faut perdre l’essentiel pour savoir qu’il l’était. »

L’auteure

Dédicace

 

 

A tous les malheureux possesseurs de corps flottants

Mes pensées les accompagnent

Recommandation

Ne lisez pas ce témoignage comme vous liriez le compte-rendu d’un procès, mais comme un cri du cœur ! Un combat de chaque jour contre l’indifférence à l’égard des corps flottants, considérés à tort comme anodins.

Professeurs et ophtalmologues, entendez-nous ! Nous formons une population. Notre souffrance n’est pas bidon. Nos sentiments de désarroi et d’abandon, clamés parfois avec maladresse, toujours avec un réalisme à faire frémir, sur les divers forums consacrés aux mouches flottantes, bien réels et tristement similaires. Quémandant, suppliant après une solution.

Chaque pays, y compris la France, possède son lot de spécialistes, de techniques de pointe ou révolutionnaires et n’a, par conséquent, pas à rougir de compétences venues d’ailleurs. Pourquoi, dès lors, ignorer celle-ci ?

Le débat est ouvert.

Je continue par ailleurs à admirer le remarquable travail du corps médical. Son dévouement et son abnégation, même si j’ai éprouvé son pouvoir et ses limites. Notre existence, notre avenir dépend de lui. Nous sommes aussi ce qu’il fait de nous. Sa responsabilité s’en trouve accrue…

Chapitre 1

Un réveil de sinistre mémoire

Je m’étais endormie « normale. » J’ouvrais les yeux, ce 21 mars 2005, sur un univers de science-fiction envahi par de grosses mouches véloces. Salsa démoniaque sur les murs blancs de notre chambre à coucher. Remake catastrophe et hautement terrifiant, parce qu’apparemment véridique, de Rencontre du troisième type, version insectes.

Un clignement de cils, peut-être deux, comment l’aurais-je su ? La panique me bloquait l’estomac. Me donnait des palpitations. Me détraquait le cerveau. Etais-je passée dans une autre dimension avec notre maison, tous nos meubles, notre lit et mon mari à mes côtés ? Si j’abaissais vite les paupières ou au contraire, surprenais une étoile filante, tout s’effacerait, tout redeviendrait comme avant. Mais les astres ne survivent pas au matin. J’y croyais pourtant, très concentrée, muscles contractés pour replonger dans la nuit, une prière silencieuse jaillie de ma peur. L’angoisse m’incitait rapidement à la manœuvre inverse, lentement et précautionneusement. Tant que l’on ne sait pas, l’espoir demeure, même si l’envie de savoir reste la plus forte.

Las ! Les intruses n’avaient pas disparu. Bien au contraire ! Je frottais vigoureusement et consciencieusement mes globes oculaires. Loin de capituler, elles persistaient et signaient. Voletant et papillonnant, accompagnant chaque mouvement d’œil. Accélérant ou ralentissant en symbiose. Se répandant comme une traînée de poudre sur le plafond et notre couette, sur le visage paisible de mon époux qui sommeillait, dans une bienheureuse ignorance. Qui ne devinait rien. Que ma panique ne réveillait pas.

« Je t’en supplie, cesse de dormir ! J’ai besoin de toi. Besoin que tu regardes. Que tu les voies… »

Je le poussais du coude. Lui ordonnais anxieuse­ment, affirmation et désir de ne pas être démentie :

– Réveille-toi ! Y a comme une invasion de mouches ! C’est affreux. J’y comprends rien. Dis-moi que tu les vois aussi.

Brusquement passé du monde des songes à une réalité tout aussi fantastique par l’étrangeté de ma réflexion, il me scrutait. Non, je ne blaguais pas. Je n’avais d’ailleurs pas pour habitude de plaisanter, surtout de cette façon. A son tour il insistait, perplexe puis inquiet :

– Tu vois vraiment des mouches ? Dans toute la chambre ?

A moi de demeurer silencieuse. L’horrible réalité, aussi vigoureusement que désespérément repoussée, m’éclatait à la face. Les envahisseuses ne se montraient qu’à moi. J’étais bonne à enfermer !

Il m’ouvrait grand les bras :

– Viens là !

Je me blottissais dans sa chaleur. Dans ses certitudes. Mon pilier. Mon roc. Ma complémentarité. Plus de trente ans de mariage, ça cimente. Ça développe d’immenses territoires de compréhension mutuelle tacite.

Il y avait comme une fêlure dans sa voix. Il ramenait la couette sur mon épaule. Me caressait les cheveux. Yeux refermés, je crevais toujours de trouille, mais désormais on était deux. Une cassure dans ses mots. Dans ses reproches, qui se voulaient rassurants.

– C’est de ta faute, aussi. Tu as de nouveau dû lire jusqu’à point d’heure. Ne t’ai-je pas souvent dit que tu allais t’abîmer la vue ? On va se boire un bon café, puis repos ! Aujourd’hui, tu as l’interdiction de bouger. Après tout, on est à la retraite ! Et demain, tu n’y penseras plus.

Comme un doute dans sa voix. Pourtant, du fond de mon angoisse, je n’avais jamais autant souhaité, une fois n’est pas coutume, qu’il ait raison.

Avant de partir m’allonger sur le canapé du salon pour répondre à son impérative sollicitude, je me suis dirigée vers la cuisine avec l’intention de remplir la bouilloire de notre café matinal. Sans oser lui préciser que devant mes yeux, cela volait toujours ferme. Une véritable escadrille…

Le regroupement eut lieu au moment où j’approchais de l’évier. L’attaque, sur le gris acier du robinet que j’ai ouvert à tâtons et à fond, complètement submergée par ce tir groupé. De la main qui ne cramponnait pas l’ustensile, je les ai chassées d’un geste machinal. Dans le Midi, on a l’habitude de composer avec les mouches. Contrairement aux vraies, aucune ne s’est taillée.

J’ai rempli mon récipient à l’aveugle, le corps pris dans une chape glacée qui ne m’empêchait pas de gamberger. Mes neurones avaient-ils réellement déclaré forfait ? Allais-je finir chez les fous ?

Il y avait de l’eau partout, sauf dans la bouilloire. J’ai épongé de plusieurs coups de torchon rageur. Ai recommencé l’opération, en m’efforçant de viser ce maudit orifice qui se dérobait. Garantie pour l’avenir si, contre toute attente, la situation ne s’arrangeait pas.

– Tout va bien, ma chérie ? Je peux t’aider ?

J’ai ravalé mon inutile frustration pour articuler difficilement, gorge coincée :

– Ne bouge pas. J’arrive avec le café.

Au cours du petit déjeuner, le silence s’est fait si pesant que j’aurais pu le prendre et le déposer sur le plateau de la balance pour le quantifier. Y aurions-nous résisté, sans le bruit de l’éjection des toasts et celui du craquement du pain grillé sous nos dents ?

Le café m’a revigorée, le reste a eu plus de mal à passer…

Malgré toute ma bonne volonté, l’essaim tourbillonnait toujours. Il poursuivait l’encombrement de ma vision sous son grossier tissu de points sombres et mouvants, qui se chevauchaient comme sur une mauvaise trame. Empêtrant mes mouvements. Me donnant la maladresse d’un enfant en cours d’apprentissage. N’améliorant surtout rien. Quand cela s’arrêterait-il ?

J’ignorais encore que j’entamais un long calvaire qui nous mènerait dans le sud de la Floride, dans un décor planté pour la réussite, sur la piste d’un Saint-Graal médical. Croisade contre l’indifférence, la banalisation du phénomène qui me tuait à petit feu, les appels à la résignation, l’incrédulité ou l’ironie cinglante d’ophtalmologistes et professeurs qui cumuleraient ainsi incompréhension et incapacité à me soulager. Poussant l’altruisme jusqu’à me faire porter le chapeau, pour cause d’anxiété maladive.

– Pas la peine de te demander si ça va mieux.

Mon non exaspéré de la tête l’incitait à la prudence. Mon mari me connaissait trop bien. Lui aussi entamait une phase difficile. Il s’en sortirait au mieux. Patience exemplaire et ingéniosité à aménager la maison en conséquence. A me maintenir la tête hors de l’eau.

Ma fin de journée se passa sur le sofa, deux disques démaquillants imbibés de thé noir pour aspirer les indésirables. Notre balade d’hier m’était revenue, et l’espoir avec elle.

Sur la route de Perpignan, climatisation en RTT, nous avions entrouvert les vitres du véhicule pour mieux appréhender la précocité du printemps : diminution du manteau neigeux sur le Canigou, renflement des bourgeons, couleur du ciel. J’y avais certainement récolté un sévère orgelet et quelques poussières. Demain, il n’y paraîtrait plus. Il fallait qu’il n’y paraisse plus !

Musique en sourdine, motivée par cette encourageante perspective, entre deux compresses, j’évitais soigneusement d’ouvrir les paupières. Comme j’ai évité, le soir venu, de regarder la TV. Me contenter de l’écouter se révéla d’ailleurs une expérience enrichissante, cette unique perception augmentant sensiblement le pouvoir des mots.

J’aurais pu tout aussi bien me poser des rondelles de concombre sur les yeux. Elles auraient au moins pompé mes soupçons de poche !

Au moment de me mettre au lit, mouches qui dansaient sur la faïence et sur ma brosse à dent, j’ai eu la prescience de l’inanité d’une quelconque guérison. Faute de mieux, j’ai pourtant décidé de persévérer avec les disques et j’ai sagement ignoré le bouquin qui semblait me souffler lis-moi ! depuis la table de nuit.

J’avais atteint mon quota.

Les jours suivants, aucune évolution. Ni en bien, ni en mal, à part le fait que je ne renversais plus l’eau du café, du thé ou des spaghettis.

Main qui occultait un œil puis l’autre, je ne cessais de m’adonner à une manie déprimante comme pour totalement m’imprégner de mon infortune : comptabiliser le nombre d’aberrations qui naviguaient sur le bateau de la folie de chacun. 10 au mieux, plus souvent 12. 24 au total !

Une telle monstruosité justifiait à elle seule ce recomptage permanent. Ce serait pourtant au moment de lire que je franchirais mon Rubicon. Regard écarquillé, je découvrais une page bouffée aux quenottes de rat. Pas une ligne, pas une phrase, qui n’ait échappé à leur voracité. Message codé par un pervers.

Lettre, noir, noir, noir. Lettre, lettre, noir, noir. Lettre, noir, noir. Lettre, lettre, noir, noir, noir. Lettre, noir, noir. Lettre, lettre, lettre, noir, noir, noir.

La lecture dans ces conditions s’avérait aussi improbable que sauter sans élastique ou parachute, plonger sans bouteille, gravir l’Himalaya sans sherpa…

Quelle cochonnerie avais-je bien pu attraper ? Qui prenait l’eau, tel le Titanic ? Mon cerveau ou mes yeux ?

Je renonçai définitivement aux disques de thé noir. Appelai un centre ophtalmologique.

Rendez-vous me fut fixé pour le 31 mars, en urgence.

Chapitre 2

31 mars, première consultation

Jusqu’à ce matin qui signifierait condamnation ou libération, sauf pour quelques tours de jardin, je n’avais pratiquement pas mis le nez dehors. Constance de mon problème. Combat permanent de cohabitation. Exubérance d’une nature que je ressentais comme une injustice. Haine de cette neige noire qui obscurcissait l’espace, escamotait brins d’herbe et oiseaux, floutait le paysage.

Portail passé et refermé, mon mari au volant, je n’apprécie plus trop de conduire et j’en aurais été de toute façon incapable, j’ai pris une grande goulée d’air frais. Plaisir de me retrouver à l’extérieur, besoin de vérifier que l’horizon était toujours bleu. Et là, nouveau coup de poignard ! Nouveau coup de Trafalgar ! De minuscules cercles translucides, flottant comme des œufs de grenouille au fond d’un étang, s’étaient joints aux incontournables mouches.

Aveuglée telle une taupe qui émerge de ses galeries, je me suis engouffrée dans la voiture qui a immédiatement démarré. Tout ce méchant monde a pris la route avec moi. Par la fenêtre, je l’ai vu quitter Laroque des Albères, atteindre la déchetterie, passer la zone commerciale et franchir les premiers ronds-points.

De plus en plus éblouie et légèrement nauséeuse, je portais mes habituelles lunettes médicales à verres blancs, je me suis efforcée de fixer le tapis de sol. Le véhicule a fini par s’immobiliser devant le centre ophtalmologique. Le temps d’entrer, les œufs de grenouille gélatineux étaient devenus de noires têtes d’épingle vagabondes. Je gardai pour moi ce désagrément supplémentaire, tout autant incompréhensible. Inutile d’inquiéter inutilement mon mari. N’allions-nous pas consulter ?

La salle d’attente recensait son habituel lot d’éclopés visuels. Je n’en tirai aucune consolation.

Nom après nom, les divers cabinets accueillaient toutes ces misères qui réapparaissaient, parfois améliorées. Espérance, quand tu nous tiens…

Nous étions en urgence. Il faudrait nous armer de patience. Le décryptage des magazines me hérissait. L’esprit derrière ces portes, je m’attardais sur les visages. J’étudiais leurs chaussures. Une photographie qui prenait tout le mur.

– Mme Meylan !

Une petite vingtaine de minutes plus tard, nous repassions le seuil, expédiés sans pitié ni compassion. Efficacité et rapidité louables. Un nouveau rendez-vous et une ordonnance en poche. Mes nombreuses questions en suspens.

Anonyme vermisseau, comment avais-je eu l’outrecuidance de penser attendrir une faculté blasée et sûre de son fait ? Qu’avais-je escompté ? Un miracle ? Pour le moins, un bref mot d’encouragement…

En lieu et place, je ressortais, pourvue de troubles dont j’ignorais jusqu’à cet instant l’existence. Dont j’ignorais toujours les tenants et les aboutissants. Je savais seulement qu’ils comportaient d’éventuels risques. Que la guérison, spontanée, deviendrait plus qu’improbable si elle n’intervenait pas dans les quinze prochains jours. En bref, qu’il n’y avait rien à faire, à part attendre.

A part patienter et me montrer raisonnable.

Qu’aurais-je pu reprocher à l’examen ? Strictement rien !

Vérification de la pression oculaire et de l’acuité visuelle. Mesures horizontales, verticales et diagonales. Rayons de lumière et écrasement des globes oculaires. Repérage de mes squatteurs. Mes yeux demandaient encore grâce. Tout ceci effectué dans un silence clinique de spécialiste parfaitement rodé, qui entend ne pas être interrompu. Opérations terminées, le verdict était tombé. Couperet définitif et dépourvu de gants :

– Vous avez, comme 10 % des Français, ce qu’on appelle des corps flottants. Quant à ces cercles translucides qui virent au noir, ils proviennent d’un décollement du vitré, dont souffrent 80 % des individus de 50 à 70 ans. Vous vous habituerez aux deux désagréments, par ailleurs parfaitement inoffensifs. Si vos corps flottants ne disparaissent pas au cours des deux prochaines semaines, ils persisteront, pour se stabiliser d’ici un an.

Quel était donc ce jargon ? Un tel discours m’était totalement étranger. Je m’étais risquée à protester. A insister :

– Non, je ne m’habituerai pas, c’est bien trop pénible. Je n’arrive même plus à lire. En quoi consistent-ils exactement ? Il doit pourtant exister un traitement.

– Malheureusement non. Ainsi que je vous l’ai conseillé, attendez une dizaine de jours. Vous verrez, vous finirez par vous y accoutumer. En urgence, je n’ai pas de temps à consacrer à des questions. On en parlera la prochaine fois. Je vous prescris des gouttes, durant 8 jours. Du Chibro Cadron, matin, midi et soir, et du Sterdex, le soir. Vous mettrez ensuite du Levophta 2 fois par jour, pendant quatre semaines. Dernière chose : soyez attentive à un éventuel déchirement de rétine. Si vous apercevez des flashs lumineux ou comme un rideau noir qui semble se baisser, consultez immédiatement. Vous risquez, sinon, une importante perte de vision ou une possible cécité. Je vous raccompagne. Au revoir.

L’oiseau de mauvais augure s’était abstenu de me souhaiter une bonne journée. Grave omission, puisque je ne risquais rien, à part un hypothétique déchirement de rétine et que j’étais sensée m’habituer…

Le retour fut atroce. Atroce et silencieux. Atrocement silencieux.

Mes yeux jouaient à l’artificier. Je l’avais saumâtre. J’étais cernée par mon escorte habituelle.

On effectua un bref arrêt à la pharmacie pour se faire délivrer les gouttes. Plus la planche de salut est mince, plus l’on s’y raccroche !

L’avalanche se produisit au déjeuner. Tout y passa, pour empêcher encore mon déjeuner de passer. A ce rythme, je ne tarderais pas à maigrir. Je maigrirais !

Abattement, amertume et colère. Trop faible espoir et trop gros doutes. Sentiment de ne pas avoir été prise au sérieux. Révolte et refus.

Refus de ne pas guérir. De me résigner. De me crever les yeux à ne plus voir mon quotidien qu’au travers de ces pointillés mouvants qui le rendaient hostile et hideux. Grignotaient les formes et les couleurs. Me dérobaient les détails. Faisaient une épreuve de chaque pas. Un cauchemar de chaque regard. Me privaient de lecture, intolérable amputation étouffée le soir dans mes oreillers. Après dix jours de lutte incessante si, pareillement à Faust, mon irrépressible envie avait fait rappliquer le diable, je lui aurais vendu mon âme sans hésiter. Pour revenir à avant. Pour le bonheur d’un ciel uniforme. La joie d’une lecture sans cache-cache, tellement ardue et épuisante, qu’arrivée péniblement en bas de page, je n’en percevais pas le sens et préférais y renoncer.

Qu’un Français sur 10 subisse ces mêmes désagréments ne noyait pas mon infortune sous un flot de rubans. J’avais l’inconfortable sentiment d’avoir été flouée, roulée dans la farine. Que l’on avait tenté de me faire prendre des vessies pour des lanternes. Qu’une vraie volonté d’agir avait cruellement manqué.

Devoir patienter quatre semaines pour obtenir de légitimes informations ajoutait encore à mon indignation. Et pour entendre quoi ? Qu’il n’y avait rien à faire ? Que je n’avais qu’à m’habituer ? Ma lamentable visite au centre ophtalmologique ne m’incitait pas à la confiance passive. Ne vivions-nous pas au vingt et unième siècle ? A l’heure des échanges et de la chirurgie de pointe ? L’œil serait-il le parent pauvre de notre société ? Je n’attendrais pas mon prochain rendez-vous pour réagir ! Pour chercher comment réagir…

Nous n’en n’étions qu’à deux étés en Languedoc Roussillon. Nous avions acquis en 2003 une maison à Laroque des Albères, chasse au Dahu d’une existence. Rêve réalisé d’une retraite en bord de mer.

Deux étés d’incursions en pays catalan. Deux étés de sardane à l’ombre des platanes. Deux étés de cette indescriptible qualité de lumière qui conquit les Impressionnistes. Deux étés sous le mythique clocher de Collioure, dessiné par Vauban. Deux étés de joyeuses baignades le long des plages infinies. Deux étés de plein d’autres belles choses.

Mer plutôt que montagne, relation fusionnelle jamais démentie et éblouissement permanent. La natation était le seul sport qui ne m’ait jamais inspiré la moindre peur. Qui ne m’ait jamais déçue. Qui me transcende. Me mène dans un autre univers, immatérielle et l’âme comblée.

Avec tout le travail fourni au cours de notre vie et la rénovation de notre havre, je pensais que nous aurions droit à de multiples et semblables somptueux étés.

J’avais oublié que le destin ne nous doit rien. Qu’il décide pour nous.

J’aurais 55 ans le 24 juillet 2005.

Chapitre 3

Fabuleux Internet !

L’après-midi du rendez-vous, je me lançais sur l’ordinateur comme on se précipite sur le téléphone pour que l’appelant ne bascule pas sur messagerie.

L’écran brillait tel un champ de neige sous le soleil. Mes doigts ont volé sur le clavier, papillon vorace à butiner les touches. Mon esprit suivait derrière, frileux et peur de se casser le nez.

– Tu fais quoi ?

– Je mets corps flottants en moteur de recherche.

– T’aurais dû me demander. T’auras encore mal aux yeux.

– Au point où j’en suis, quelle différence ? J’ai besoin de savoir par moi-même. Quand j’en pourrai plus, je t’appellerai.

Ensuite, ça avait été comme si le vent s’était levé, soufflant hors de l’écran de blanches particules crépitantes qui mitraillaient mes pupilles. Leur faisaient apercevoir mille lucioles. Semblaient les aspirer. Puis, allant crescendo, ce fut ma tête qui s’enflamma, avec échauffement du scalp ! Cette partie précise du crâne que des Indiens emplumés, visage peinturluré de rouge et fièrement dressés sur leurs chevaux, brandissaient férocement au bout d’une pique, dans la conquête de l’Ouest de mon enfance.

Pour se protéger d’une tempête, rien ne vaut le bonnet et les lunettes de soleil. De ces dernières, je n’avais point. Quant au bonnet…

J’ai rentré le cou comme une tortue effrayée, je me suis massé le crâne et j’ai froncé pour éviter au maximum l’éblouissement. Parmi giboulées, mouches et cercles translucides devenus têtes d’épingle qui montaient et descendaient la piste enneigée, j’ai quand même pu voir, longue comme le bras, la liste des divers sites concernés. Malgré tous les désagréments précités, ils me livreraient leurs secrets. Foi de victime qui aspire à la vérité !

« Concentre-toi ! Fais abstraction de tout ça ! La réponse est à ce prix. »

J’ai d’abord sauté d’un site sur l’autre, trop impatiente pour approfondir. Trop stressée pour définir une priorité. Débroussaillage et élagage. Tous ces points noirs formaient un horrible ballet. Créaient d’éphémères trouées ondulantes, dans lesquelles mon regard s’engouffrait, plissé comme celui d’un vieux sage. Ebauche de compréhension lettre à lettre, concept par concept. Débauche d’explications scientifiques, trop longues pour mes pauvres yeux. Multiples témoignages de frères et sœurs d’infortune, qui corroboraient mes problèmes. Constats d’impuissance et exhortations à s’accoutumer, puis un site en Floride. Sorti tel un lapin d’un chapeau de magicien.

Ne venais-je pas de péniblement déchiffrer qu’à part le laser Yag ou une dangereuse vitrectomie, il n’existait aucun traitement ? Que l’efficacité de ce fameux laser dépendait du type des corps flottants, de leur nombre, de leur densité et de leur siège par rapport au cristallin ? Malheureuse ! Moi qui en comptais jusqu’à 24. Qui avais à l’instant constaté que l’ordinateur, c’était tout autant galère que les bouquins.

De toute façon, ce laser n’était pas anodin. Il pouvait entraîner une cataracte ou une atteinte de la rétine. Il valait donc mieux ne l’utiliser qu’en dernier recours. Il valait mieux surtout, s’habituer, les troubles étant davantage d’ordre psychologique…

Face à tant d’irréductible obstination, dégotter une fausse information positive relevait d’une opération à très haut risque. Mes doigts enfiévrés devenaient détective. Réinterrogeaient. Recommençaient. Reposaient l’équation. Toujours ce même site en Floride !

Là-bas, un ophtalmo se consacrait depuis des années au traitement des « eye floaters. »

Mon crâne chauffé à blanc expédiait des décharges dans chacune de mes cellules nerveuses. Mes yeux larmoyaient, voyaient psychédélique embrumé. Pour aujourd’hui, il était temps de bâcher. Je ne repartais pas bredouille. Il existait un spécialiste, à portée d’avion…

– Chéri, tu peux venir ? Je n’y vois plus rien.

– Pas étonnant ! Regarde-moi ces yeux ! Un véritable albinos. Tu crois que ça va t’aider ? As-tu au moins trouvé quelque chose d’intéressant ?

– Une piste ! En Floride. Je te montre ?

– Plus tard ! Surtout, évite de t’emballer ! Sais-tu enfin d’où proviennent ces fichues mouches ?

– Pas vraiment. Y avait trop de sites. Certains contradictoires. Alors, je me suis concentrée sur les traitements. Pour le reste, j’ai pensé que tu lirais et que tu m’expliquerais, si tu veux bien.

– Evidemment ! J’ai l’habitude de me coltiner le technique. Maintenant, file te reposer !

– Attends ! D’abord ils promettent, puis ils conseillent tous de s’habituer, comme mon ophtalmo. Apparemment, leurs méthodes de guérison sont trop dangereuses. Tandis que lui, il…

– Ne t’avais-pas priée de filer ? Quel nom as-tu dit, aux U.S.A. ?

Il revenait, une pile de feuilles à la main. J’étais couchée sur le canapé. Je m’allongeais passablement, ces derniers temps. Je fermais aussi beaucoup les yeux, mais ça me soulageait. Comme en ce moment.

– Tiens ! Mais garde la tête froide. Ça ne signifie peut-être rien.

– Merci ! T’avais-je déjà dit que tu es le plus fantastique des maris ? Penche-toi, que je te donne un bisou. Tu l’as bien mérité.

Sur la feuille du dessus, il y avait un soleil couchant, des palmiers et des renseignements d’ordre général : climat, avion, saisons les moins chères pour se rendre dans cet état béni des dieux.

Fort Myers possédait un aéroport. Du coup, avec le nôtre, à Perpignan, ça me paraissait moins loin. Un boulevard de facilité aérienne…

– Ne rêve pas ! Tu crois que je ne sais pas que tu souhaites revoir la Floride ? Je ne voudrais pas que tu te berces d’illusions. Etudie aussi le reste. Je t’ai imprimé tout un dossier sur les corps flottants et le décollement du vitré. Point de vue guérison, ça paraît plutôt mince ! Alors, s’il te plaît, évite de te faire tout un cinéma. On s’en sortira, d’une façon ou d’une autre ! Je te le promets. Un petit sourire à ton dévoué serviteur ?

Il avait rejoint l’ordinateur. J’empoignais les feuilles. Toutes les feuilles. Scrupuleusement et honnêtement. N’avait-il pas pris la peine de les imprimer ?

Surgi des schémas, dessins, coupes d’œil et commentaires, un visage semblait me regarder. M’encourager. Chemise blanche, cravate et veston. En première page d’un dossier qui concernait la « South FloridaEye Foundation. » Son fondateur, vraisemblablement.

Si mon anglais était insuffisant pour que j’en comprenne la totalité, il l’était assez pour que je ne doute pas une seconde du sérieux de l’ensemble. L’exposé du problème était sensiblement le même. La conclusion, diamétralement opposée : des solutions existaient ! Le cœur battant, j’ai placé le docteur américain, ses succès, son sourire, sa chemise blanche, sa cravate et son veston sur le haut de la pile. Ai mis le tout sur la TV. Avec lui dans la maison, je me sentais déjà mieux, même si j’étais encore la seule à croire en ce qu’il promettait. A croire que la renaissance passerait uniquement par son cabinet.

Qui oserait me jurer que mes mouches disparaîtraient ?

Aujourd’hui, son site a été largement actualisé, avec de nombreuses traductions et vidéos de ses travaux. Je n’ai jamais regretté de ne pas les avoir attendues pour tenter l’aventure.

Le soir, je couchais ma joue sur l’oreiller, ni sereine, ni rassurée. Ce que j’avais découvert n’avait rien de folichon ! J’éprouvais par contre l’apaisement des questions résolues. Si je ne savais toujours pas à quelle sauce je serais mangée, je n’avais plus à me triturer les méninges en d’inutiles interrogations. Source d’anxiété supplémentaire.

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