Natalia

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L'auteur raconte qu'elle est née "sous le piano". Sa mère était pianiste. Dès qu'elle commençait à jouer, Natalia se mettait à danser. Ce besoin d'épouser la musique avec son corps énervait son entourage. Mais il fallait se rendre à l'évidence : pour la "petite", la danse n'était pas un simple caprice, mais une véritable passion. Pendant vingt ans, la danseuse professionnelle a traversé la Pologne en dansant. Dans ce récit, Natalia nous entraîne dans un tourbillon époustouflant : la guerre et ses atrocités, l'après-guerre et le communisme, sa passion pour la danse.
Publié le : mardi 1 juin 2004
Lecture(s) : 267
EAN13 : 9782296361041
Nombre de pages : 168
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NATALIA

@L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-6477-0 EAN: 9782747564779

Natalia Lerska-Kowalski

NATALIA
Préface de Krystyna Mazurowna

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino ITALIE

Traduction (et compléments) de l'édition originale de Natalia Lerska- Kowalski (2001) : Souvenirs d'une danseuse, et... pas seulement de la danse (Wspomnienia Tancerki), édité par Oficyna Bibliofilow (Boleslawa 13,93-492 Lodz, Polka.

Traduction du polonais: Halina Kieszczynka de la Marque. Participation de Geneviève Bolitt.

À Sonia, ma mère. À Kuba, mon mari.

PRÉFACE Natalia Lerska-Kowalski, pour les amis, Nata Lerska, une personne pas très grande, mais au grand tempérament, est une passionnée. Tout ce qu'elle fait dans la vie, elle le fait à fond, à cent pour cent, en y mettant tout le mordant dû à sa personnalité. Elle danse depuis son enfance. La danse, elle s'y voue entièrement. Pendant la guerre, pour se préserver des atrocités, la danse devient alors une abstraction à la réalité qui lui permet de survivre. Pendant les années amères d'après-guerre, elle danse comme personne en Pologne les danses espagnoles (zapateado, jota, flamenco). Elle exprime alors son fier tempérament, sa forte personnalité et son immense talent. Une fois à Paris, elle ouvre son école de danse qu'elle mène pendant vingt ans avec autant d'énergie, de dévouement, de sentiment et d'ardeur qu'elle avait déployés jadis dans l'exercice de sa vie de danseuse. L'accumulation de riches impressions, multiples épreuves vécues au long de sa vie, ont provoqué chez cette infatigable artiste le besoin d'écrire, d'enregistrer certaines situations, émotions ou détails qui ont marqué son passé. C'est cela qui a donné la naissance du recueil: Les souvenirs d'une danseuse... et pas seulement de la danse, écrit en polonais, et aujourd'hui en version française complétée. Natalia Lerska écrit exactement comme elle danse. Ses relations sont tristes, gaies, tragiques ou désarmantes par leur naïveté, mais toujours authentiques. Un manque de précision apparent, une certaine insouciance quant à la rigueur du style n'enlèvent rien à ses récits. Au contraire, grâce à sa franchise, l'écriture sans prétention aucune, et son authenticité, les situations

ressortent bien en relief compte tenu de l'atmosphère de l'époque. C'est la simplicité de ses narrations qui nous séduit, où, comme dans la vie, le tragique et le comique se côtoient et s'entremêlent. Nata Lerska prouve une fois encore en utilisant des moyens très personnels, que le réel sans ornements touche au plus fort, et que même en décrivant des horreurs, il est possible de ne pas perdre le sens de l'humour. C'est avec un souffle retenu que nous nous lançons sur les traces de sa vie. Les brins de ses souvenirs, tantôt amusants, tantôt émouvants, nous touchent profondément. Ses textes légers et courts, pleins de digressions, de situations absurdes, de commentaires pertinents et spirituels, hissent ce recueil au rang d'un document de l'époque. Comment ne pas rire d'une course effrénée après un col de renard? Comment ne pas être ému par le sort de Zenka avec qui l'auteur partage sa soupe? Comment ne pas respecter l'autorité de sa Mère (toujours avec un M

majuscule) qui conseille « il faut que tu danses de façon à
ce que les autres pleurent ». De courtes remarques comme ... Pendant qu'en Pologne régnait interdit, en France il était interdit d'interdire,... prouvent l'acuité de son regard. Nata Lerska écrit: je ne voulais être ni Juive ni Polonaise. Je voulais être tout simplement un être humain. C'est sûrement ce tout simplement humain ordinaire qui nous émeut et suscite une sincère résonance. Nous rions et pleurons avec l'auteur, nous buvons ses souvenirs d'un trait. Krystyna Mazurowna.

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NOTE DE L'AUTEUR Jusqu'à présent, je ne me suis jamais nourrie de souvenirs. J'ai volé au-devant de la vie. Il n'y avait plus de place dans mon esprit pour l'évocation du passé. Je l'ai rejeté d'emblée, et surtout les années de guerre où je suis passée par de rudes épreuves. Je ne voulais être ni Juive, ni Polonaise, je voulais tout simplement être un être humain. Quelqu'un qui n'a plus à entendre derrière son dos des bribes de phrases chuchotées, est-ce qu'elle est...? ou, elle ne l'est pas? Quelqu'un qui ne se pose plus de questions à propos de la personne qui a prononcé ces phrases. Était-elle antisémite ou non? Elle l'était sûrement, alors pourquoi? Sinon, c'était parce qu'elle avait eu une grand-mère juive, etc. C'étaient les problèmes de la vie qui m'occupaient, et non ceux de la mort. Je voulais vivre, m'amuser, flirter, travailler au théâtre, être heureuse, et dans un certain sens, je l'étais, quelquefois même plus encore. C'est seulement maintenant, en arrivant au terminus que je me retourne et je regarde en arrière. Le blocage installé dans ma tête a cédé. Il a fallu cinquante ans pour que jaillisse du plus profond de moi tout ce qui avait été enfoui. Tout d'un coup, j'ai vu mon passé comme un film mis en scène par la vie. l'ai regardé tous ces menus souvenirs, si familiers, si miens, qui ont d'autant plus de valeur qu'ils se sont déroulés dans un temps qui ne reviendra plus jamais, et qui ne peut être contenu que dans la légèreté des mots et aussi dans leur solidité. C'est pourquoi j'ai décidé d'écrire mes mémoires. Mais, quand je relis encore une fois mes récits, je vois clairement qu'ils ne répondent en rien aux exigences des mémoires classiques, dont les événements sont rassemblés dans un ordre chronologique comme dans un album photos, qui nous montre la vie d'un homme depuis sa

naissance, bébé tout nu, jusqu'à l'image de la grand-mère rayonnante entourée de ses petits-enfants! Ce que je vois, ce ne sont que des fragments, des lambeaux de ma vie. Ce ne sont que des images, comme des flashs qui n'étincellent qu'une seconde. Ma démarche est-elle cohérente? Ça n'a plus d'importance, car l'ensemble est si déchiqueté qu'il est plus difficile de se souvenir du début surtout quand on touche déjà la fin. Natalia Lerska.

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DE 1939 À 1945

DANSE DE LA PARTISANE

Au moment où je m'apprête à écrire ce que j'ai vécu pendant l'occupation, les faits et les événements tourbillonnent dans ma tête, des dizaines de pensées traversent mon esprit sans que je puisse les saisir ni les ordonner. J'aimerais voir plus clair, rendre à l'évidence mes pensées et sentiments d'alors. C'est la peur qui dominait. Une peur monstrueuse, tenace, dans des situations réellement vécues et celles imaginaires, plus atroces encore. Quand vont-ils nous tuer, par qui commencerontils ? Par ma mère, mon père, ou par moi? Comment vontils nous aligner? De face, de dos, à genoux, ou debout? Vont-ils nous battre? Assez! Pas un mot de plus! Cet état terrifiant a duré toute la guerre. Pendant quatre ans, je ne suis pas sortie dans la rue, ni entrée dans une boutique, j'avais peur des gens connus et inconnus, je ne voulais pas qu'on me regarde, ni de près ni de loin. Je voulais ne plus exister. C'est ma passion pour la danse qui m'a sauvée. Je dansais depuis mon enfance. Toute petite, j'apprenais la danse. Avant la guerre, j'ai étudié la danse d'expression selon la méthode de Mary Wigman, qui, à l'époque, était considérée comme très moderne, même d'avant-garde. En mai 1939, lors du concours des Jeunes talents, j'ai obtenu ma première médaille d'or. Serge Lifar, qui faisait partie du jury, m'a convoquée et m'a dit: «Tu es très expressive, talentueuse et intéressante, mais il faut encore beaucoup travailler la technique ». Alors, j'ai

travaillé...
Cette même année, la guerre éclate. En septembre 1939, la Pologne est sous l'occupation allemande. La première année, nous habitions à Varsovie, ensuite, à la

campagne, à Otrebusy, dans une chambre située au premier étage. Au rez-de-chaussée, il y avait une autre pièce occupée à elle seule par un piano à queue. C'était là que ma mère jouait des journées entières, et moi, je dansais en improvisant sur la musique de Chopin, Bach, Poulenc, Albenitz. Bien souvent, je me précipitais vers la fenêtre pour voir si jamais les Allemands venaient nous chercher. Soulagée, je retournais à mes exercices de barre. Un jour, une de mes initiatives a déclenché chez les deux familles juives qui se cachaient avec nous, une colère extrêmement violente, une hystérie quasi collective: j'avais écrit à une danseuse très connue en Pologne et l'invitais à venir me voir pour qu'elle me donne son avis sur mon travail. J'étais sûre de ne pas survivre à la guerre et mon rêve était d'avoir l'opinion d'une professionnelle. Il est difficile d'imaginer quelle rage ce courrier a provoquée! - Comment as-tu pu donner notre adresse, mettre noir sur blanc l'endroit où nous habitons? Y a-t-il encore des idiotes de ton espèce sur la terre? Pourtant, je n'ai pas cédé. L'envie de partager mon art, mon travail, mon ego avec quelqu'un était si fort que j'ai même écrit une autre lettre, cette fois-ci à ma meilleure amie, la merveilleuse Karyna, qui avait fréquenté la même école de danse que moi avant la guerre. Bien sûr, la grande danseuse n'a jamais répondu. Par contre, Karyna est venue. Sa présence m'a fait beaucoup de bien. J'avais tellement besoin d'être réconfortée! Elle m'a donné de nouvelles forces, du courage pour les jours sombres à venir, elle m'a permis ainsi de croire que les gens justes et bons existaient encore. Nous sommes allées dans la forêt, là où j'avais l'habitude de me cacher quand j'apercevais les Allemands approcher. À un moment donné, Karyna a pris ma main dans la sienne et j'ai senti qu'elle y déposait 14

quelque chose, puis je l'ai vu pleurer. J'ouvre la main et je vois cinq cents zlotys. - Karusia (diminutif de Karyna), pourquoi pleurestu ? lui ai-je demandé. - Parce que tu es dans le besoin, parce que tu n'as nen. Il n'y a pas très longtemps, elle est venue me voir à Paris. Je lui ai rappelé notre promenade de ces temps déjà très anciens. Elle m'a répondu qu'elle ne se souvenait plus. - Te rends-tu compte de ce que tu as fait pour moi? Comme tu m'as remonté le moral! C'était vraiment un beau geste, une bonne action! - Une bonne action, c'est tout à fait autre chose, m'a t-elle répondu. En voilà un exemple: au sous-sol de notre immeuble, il y a un chat que je n'aime pas du tout, pourtant, je descends deux fois par jour le soigner, car il est malade, et le nourrir bien qu'il me répugne. Ça, c'est une bonne action! Pendant l'occupation, une des danses que j'ai montrée à Karina s'intitulait La Partisane. C'est l'histoire d'une fille déguisée en garçon qui lutte héroïquement. En sautant, rampant, tournoyant, je remplissais l'espace autour de moi, bien décidée d'user toutes mes forces pour libérer, exorciser ma haine, l'humiliation, la vengeance et la peur. Brusquement, je m'arrête en plein milieu de la pièce; je suis blessée, je meurs, la casquette tombe de ma tête, libère mes cheveux qui glissent lourdement sur mes épaules, mes cheveux noirs qui, pendant cinq ans d'occupation sont restés cachés sous un foulard pour dissimuler leur couleur qui signifiait: Juive. Ma mère, qui d'ailleurs avait composé cette musique, vivait intensément tous mes mouvements, gestes et regards jusqu'à ce que les larmes lui viennent aux yeux tellement son émotion était forte au moment de la mort. Chaque fois, elle disait : «aujourd'hui tu meurs encore mieux qu'hier !». Pourtant 15

cette mort dans la danse de La partisane n'a pas toujours eu le même succès.. . En 1945, les Russes sont là, nous sommes libres. C'est en suivant un pauvre cheval décharné et attelé à une charrette que nous sommes arrivés à Lodz. Pendant que les uns et les autres s'occupaient à piller la ville, moi, je cherchais frénétiquement le ministère de la Culture. Je me rappelle avoir vu un bout de papier écrit à la main, collé sur un poteau qui annonçait la naissance d'une association culturelle. Je me suis immédiatement présentée à l'adresse indiquée. Là, on m'a dit qu'il fallait venir passer une audition à la Maison du Soldat où l'on recrutait des danseurs, des musiciens et des chanteurs. Je suis donc venue le lendemain avec ma mère, mon accompagnatrice. Évidemment, j'ai dansé ma Partisane. Des chaussures trouées que j'ai essayé tant bien que mal de rafistoler avec des bouts de chiffon, un pantalon déchiré et un couvre-chef militaire emprunté m'ont servi de costume. La commission était composée de plusieurs membres plus près du parti communiste que des arts. Quand j'ai fini la danse, il y eut un grand silence. Personne ne voulait se prononcer en premier. Et puis, la voix d'une artiste (une vraie fille de la révolution) se fit entendre: - Dans notre nouveau régime, on ne meurt pas. Ou tu changes la fin, ou tu ne danses pas. - Mais, ai-je osé lui répondre, il y a des milliers de gens qui ont péri, ça c'est la vérité! - Ou tu changes, ou tu ne danses pas. La commission, bien sûr, l'a applaudie. Je suis rentrée à la maison déchirée. Puis j'ai réfléchi et j'ai trouvé la solution. J'ai caché un foulard rouge dans la ceinture de mon pantalon, et au moment de la mort - car je n'ai pu me résigner à la supprimer - j'ai déployé mon drapeau de fortune qui me permettait de ressusciter, et de clamer la grande victoire du socialisme. 16

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