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Nicolas-Jacques Conté (1755-1805) Un inventeur de génie

De
213 pages
L'auteur fait revivre ici la vie exaltante de ce génie relativement méconnu que fut Nicolas Conté. Car ce dernier ne fut pas que l'inventeur des crayons ; sa puissance créatrice a permis de sauver l'Expédition d'Egypte de Bonaparte du désastre scientifique le plus complet. Ce livre nous invite donc non seulement à redécouvrir le savant, mais également à observer un homme du XVIIIe siècle ayant vécu les turbulences de son temps.
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Nicolas-Jacques Conté (1755-1805) Un Inventeur de génie

Des crayons à l'Expédition d'Égypte en passant par l'aérostation militaire...

2004 ISBN: 2-7475-6089-9 EAN 9782747560894

@ L'Harmattan,

Alain QUERUEL

Nicolas-Jacques Conté (1755-1805) Un Inventeur de génie

Des crayons à l'Expédition d'Égypte en passant par l'aérostation militaire...

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Tonna ITALIE

Avant-propos

Qu'évoque aujourd'hui pour nos contemporains le nom de Nicolas-Jacques Conté? Probablement pas grand-chose pour l'ensemble de la population à l'exception de quelques exégètes spécialistes du XVIIIe siècle... Et pourtant n'importe lequel d'entre nous a eu l'opportunité de croiser cette sommité de la science: en effet, qui n'a pas tenu, dès son plus jeune âge, un crayon entre ses mains? Un peu de curiosité eût alors suffi pour s'apercevoir qu'en général la marque Conté était apposée dans sa partie supérieure. En réalité, si cette inscription rappelle le grand savant que fut Conté, elle ne doit surtout pas faire oublier que ce grand scientifique était aussi un honnête homme tel que le sens en était perçu autrefois, à savoir un être humain préoccupé en priorité par l'intérêt général. En cela, Conté était assez représentatif de L'Esprit des Lumières, bien qu'il ne jouât aucun rôle politique à la différence de bien d'autres de ses collègues et qu'il ne lui fût attribué apparemment aucun lien avec la franc-maçonnerie, alors en plein essor, qui recruta un nombre conséquent de chimistes ou d'astronomes...

Paradoxalement, quoique cette invention des crayons dût être associée à son génial créateur pour l'éternité, elle

ne constitua pour lui qu'une simple péripétie (malgré un environnement suspect dans tous les aspects du terme...) dans sa vie à un moment où il était occupé à des activités beaucoup plus nobles à ses yeux et pour lesquelles la postérité ne lui rendit malheureusement pas hommage. Aussi, par le biais de cette biographie, nous souhaiterions aller bien au-delà de l'homme ayant renforcé les moyens de l'écriture, non seulement en énumérant toutes les inventions qui touchèrent les divers secteurs de la science et qui peuvent le faire ranger parmi les bienfaiteurs de l'humanité, mais encore en approchant sa personnalité qui se manifesta souvent dans les moments graves. Pour toutes ces raisons, Nicolas-Jacques Conté ne peut laisser indifférent. Cependant, même s'il fit preuve de talents précoces dès son adolescence, il ne s'imposa pas de façon immédiate au sein de la communauté scientifique et ses débuts dans le domaine technique furent l'aboutissement d'un long cheminement. Par contre, il est clair que ce fut par des rencontres fortuites avec les gloires de l'époque qu'il finit par s'engouffrer dans leur sillage; mais cela n'alla pas tout seul et ce fut à force de travail et de persévérance que Nicolas-Jacques parvint à gravir les sommets. Atteignant l'âge d'homme lorsque survint la Révolution française, son destin croisa celui de la France qui, en cette fin de XVIIIe siècle, brillait de tous ses feux: elle était alors le phare de l'Europe sur les plans littéraire, scientifique, idéologique... se dressant contre les monarchies du Vieux continent. Si les mots d'ordre révolutionnaires permirent de galvaniser toutes les énergies pour faire marcher les soldats à la bataille, un armement de
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qualité, en clair supérieur à celui de ses adversaires, se révéla être un argument aussi redoutable. Les savants apportèrent leur pierre à l'édifice en fournissant aux militaires la meilleure poudre du moment et cette contribution ne fut nullement le fruit du hasard comme nous l'expliquerons plus loin (dès à présent, il est bon de noter que l'action de Lavoisier dans les dernières années d'Ancien régime y fut pour beaucoup). Paris était alors un des foyers intellectuels les plus dynamiques en Europe et Conté, tel un aimant, se trouva attiré par cette ville où sévissaient non seulement Lavoisier cité plus haut, mais également Berthollet, Fourcroy, Monge... et les autres! En effet, après les premiers voyages en ballon dans les années 1770 dus aux pionniers que furent Pilâtre de Rozier, les frères Montgolfier, le marquis d'Arlandes... ou encore le physicien Charles qui enseigna les premiers rudiments de son art à Nicolas-J acques, l'hégémonie française en matière scientifique fut définitivement assurée à la veille de la Révolution. Cette dernière, après avoir vaincu les armées ennemies de l'extérieur comme de l'intérieur et avoir été un intense bouillon de culture au niveau scientifique, tomba bientôt en déliquescence après Thermidor à la chute de Robespierre et le Directoire ne fit que confirmer cet état de fait en portant au pouvoir des responsables corrompus, vite déconsidérés auprès de la population. Pour des causes politiques diverses nécessitant de longues explications..., l'Expédition d'Égypte fut mise sur pied avec Bonaparte à sa tête (1798) et Nicolas-Jacques fut embrigadé (car c'est vraiment le terme qui sied à son engagement dans cette affaire) dans ce voyage d'où il revint profondément marqué, comme tous les civils, physiquement et psychologiquement. Sans entrer maintenant dans les détails de cette campagne, disons que Conté y fut
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prodigieux et que son génie fut unanimement reconnu. A son retour, les années lui restant à vivre lui étaient comptées et la maladie commença à le miner; néanmoins, il s'occupa avec autant d'ardeur qu'auparavant (un mois avant sa mort, il suivait encore certaines de ses recherches) et fit profiter les autres de son expérience jusqu'à ses derniers jours. C'est donc un homme profondément altruiste que nous suivrons tout au long de son existence qui nous mènera de sa Normandie natale à Paris en faisant un long détour par l'Égypte. Pourtant, comme nous le verrons immédiatement après cet avant-propos, en cette seconde partie du XVIIIe siècle, les conditions de vie étaient particulièrement rudes dans la région de Sées d'où il était originaire et ne favorisaient guère l'éclosion d'un futur inventeur. En outre, sa production scientifique, du fait d'une existence brève, s'étala seulement sur une vingtaine d'années. C'est dire par conséquent l'intensité et la profondeur de la pensée de Conté qui furent d'une exceptionnelle fécondité durant ce laps de temps. Dans ces conditions, qu'il demeurât aussi méconnu environ deux siècles après sa fin relevait de la stupéfaction la plus totale. Nous espérons que ces quelques lignes puissent y remédier un peu...

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1. Les Années de jeunesse... Et la célébrité au seuil de la quarantaine

Chapitre I Des débuts difficiles... malS prometteurs

Ce fut le 4 août 1755 que naquit Nicolas-Jacques Conté dans le hameau de Saint-Cénery, dans la commune d'Aunou sur Orne près de la ville de Sées située actuellement dans le département de l'Orne. Ses parents, des propriétaires terriens implantés depuis plusieurs générations, y étaient honorablement connus. Malheureusement, le décès du père, survenu très tôt l , ruina la famille qui était fort nombreuse puisque le garçonnet avait deux frères (il était le second fils) et trois sœurs. La mère, se trouvant totalement démunie, fut obligée de placer Nicolas-Jacques chez une de ses tantes à l'âge de neuf ans (où il apprit les rudiments de la lecture, de l'orthographe et du calcul) et deux de ses filles aînées rentrèrent dans les ordres à l'Hôtel-Dieu de Sées, ce qui ne fut pas sans conséquence pour le futur de Conté... Nicolas-Jacques allait souvent leur rendre visite et, dès lors, tout le personnel de l'Hôtel-Dieu s'habitua à sa présence. Il eut bientôt malgré lui des relations encore plus étroites avec l'établissement administré par l'ordre de
Selon ses biographes, les avis divergent: pour Jomard, compagnon de l'Expédition d'Égypte, qui publia le récit de sa vie, imprimerie Thénot, Paris, 1849 (une édition fut remaniée en 1852), le père décède très tôt; quant à Comu- Thénard qui récidiva beaucoup plus tard (imprimerie Jobard, Dijon, 1955), il y a opposition entre les parents de Conté pour son éducation et le père s'éloigne rapidement. ]

Saint-Augustin puisqu'il eut une fièvre assez sérieuse alors qu'il n'avait que onze ans et qu'il dut être hospitalisé. Ce séjour forcé fut à l'origine d'un bouleversement heureux qui devait modifier son existence: la Supérieure, Madame de Presmélé, ne fut pas sans remarquer l'intelligence précoce de l'enfant et se prit d'affection pour lui; elle l'emmena même en convalescence dans sa propriété d'Aunou (juste à côté de Sées). Il devint un familier des lieux et tout naturellement resta à l'Hôtel-Dieu; il reçut un peu plus tard une tâche d'aide-jardinier: il n'avait alors que quatorze ans et s'occupait de tout et de rien... L'abbé Desfossés s'intéressa à lui et l'initia au latin ainsi qu'aux mathématiques. Sa curiosité, au meilleur sens du mot, s'éveillait dans des domaines bien différents s'il faut en croire un vieillard habitant le même hameau que NicolasJacques: celui-ci aurait dit qu'il apercevait souvent le jeune homme occupé à tracer sur le sable ce qui lui venait à la pensée et que le dimanche, quand il venait du couvent chez ses parents, il accrochait au rouet de sa mère de petites pièces qui tournaient toutes seules et lançaient une pluie de feu, et nous avions grand peur qu'il ne mît lefeu à
la maison2.

Si l'intuition de Madame de Presmélé se révélait exacte, elle avait cependant bien d'autres occupations. En particulier, elle avait décidé de refaire des peintures qui nécessitaient de sérieux travaux; elle chargea un peintre dénommé Couin de mener à bien cette opération... sous l'observation du jeune Conté qui lui fut adjoint pour broyer les couleurs et nettoyer ses pinceaux. Malheureusement pas pour très longtemps puisque, après deux ou trois panneaux, le peintre fut contraint de s'interrompre en raison d'une grave maladie et ne put mener à terme
2 Ce témoignage est issu du livre de Jomard, op. cil.

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l'œuvre entreprise. Cela ne se présentait donc pas sous les meilleurs auspices, c'était le moins qu'on pût dire, puisqu'il était impossible de lui trouver immédiatement un remplaçant. C'est alors que Nicolas-Jacques, avec tout l'aplomb de ses quatorze ans, affirma à la Supérieure qu'il serait tout à fait capable d'en faire autant. Celle-ci fut interloquée et mit cette audace sur le compte de la jeunesse; bien évidemment elle ne prit cette réponse aucunement au sérieux et lui imposa une fin de non-recevoir. Mais le jeune homme ne se tint pas pour battu et revint à la charge: « J'ai vu travailler le peintre, j'ai bien observé comment il sy prenait et j'en ferai bien autant. Permettez que je m'essaye sur un panneau,. si je ne réussis pas, on en sera quitte pour tout effacer.» L'essai fut si concluant qu'il réalisa vingt panneaux l'un derrière l'autre. Ce succès fut vite connu dans toute la région et tous les notables affluèrent pour contempler l'œuvre... et le phénomène! Parmi d'autres, il faut noter la présence un peu plus assidue d'une jeune veuve de dix sept ans, Mademoiselle de Brossard, issue d'une des plus nobles familles de Normandie. Cet épisode est probablement un des plus importants de l'existence de Conté: d'une part parce qu'il lui fait rencontrer la femme de sa vie et que, de l'autre, il va approfondir ses connaissances dans l'art pictural et en vivre pendant pas mal d'années jusqu'à ce qu'il puisse assurer sa reconversion dans les sciences si l'on utilise le vocabulaire d'aujourd'hui. Les tourtereaux durent pourtant patienter quelques années... Jeune et n'ayant pas reçu d'éducation particulière, il semblait logique qu'il approfondît ses compétences dans la peinture; et c'est ce qu'il advînt. Il passa trois ans à se
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perfectionner dans sa ville de Sées, toujours sous le regard enamouré de Mademoiselle de Brossard et ils commencèrent à parler mariage, ce qui ne fut pas tout à fait du goût de la belle-famille apparemment: si les parents de sa future femme ne disposaient d'aucune fortune, en revanche ils étaient de noble lignée, possédant leurs armoiries depuis le Moyen Âge et voyaient une union avec Nicolas-Jacques d'un fort mauvais œil. Heureusement, la Supérieure s'interposa entre les deux parties et exigea une condition préalable: que NicolasJacques allât étudier à Paris pendant environ dix-huit mois: on était en 1775 et Conté marchait allègrement vers ses vingt ans. Bien que cette option ne l'enchantât guère, il fut bien obligé d'en passer par là et quitta momentanément sa Normandie natale. Dès 1776, il rejoignait la capitale et fut recommandé à Greuze3 dont il devint l'élève. Ensuite il s'initia à l'art de la miniature au contact de Ha114,réputé comme étant un des meilleurs de son temps. Nicolas-Jacques, après trois années passées à côté de ces sommités de la peinture et une formation solide, revint alors à Sées où il put exercer son art, obtenant de nombreuses commandes de portraits5 : entre autres, il faut citer tout particulièrement celui de l'abbé Desfossés, son ancien précepteur. Les promesses furent tenues de part et d'autre, non sans mal d'ailleurs,
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Jean-Baptiste Greuze (1725-1805), né à Tournus sur la Saône dans un milieu

ouvrier, se caractérisa par des oeuvres qualifiées par certains comme un peu mièvres et surtout très moralistes (beaucoup d'entre elles montrent des scènes de la vie familiale et rustique de l'époque). Malgré un nombre impressionnant de toiles, son style assez particulier fait qu'il est tombé aujourd'hui quelque peu en désuétude. 4 Pierre Adolphe Hall (1739-1793), miniaturiste suédois, peintre du roi et des Enfants de France. Il fut qualifié par Diderot de Van Dyck de la miniature. 5 L'ouvrage de Cornu- Thénard, op. cil., contient beaucoup de miniatures réalisées par Conté.

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mais finalement tout rentra dans l'ordre et Conté se maria avec celle qu'il aimait depuis des années. Etant un homme en vue, heureux en ménage, on pouvait penser que le bonhomme n'eut rien de plus à désirer et que toute son existence était déjà tracée dans sa Normandie natale; mais c'était mal le connaître et surtout oublier un peu vite ses passions pour la mécanique en général qu'il avait toujours en tête. Dans le droit fil de son travail, il entreprit d'étudier les couleurs et s'intéressa à ce qui fut bientôt dénommé la chimie des peintures. Mais en cette seconde partie du XVIIIe siècle où se profilaient des bouleversements de toutes sortes, à la fois dans les secteurs politique, économique, scientifique..., NicolasJacques allait se trouver propulsé au centre de ce bouillon de culture et il apparaît nécessaire, dès maintenant, d'en faire rapidement l'historique afin de comprendre l'évolution future de notre personnage. En effet, pendant que Conté passait sa jeunesse en province, la France vivait alors sous le règne de Louis XV (jusqu'en 1774) et son sobriquet de Louis le Bien-Aimé commençait à être quelque peu inadapté pour la majorité du peuple ayant de plus en plus de mal à survivre sous le poids des impôts alors que la Cour résidant à Versailles semblait se complaire dans la plus parfaite insouciance. Après l'absolutisme de son prédécesseur... et dans l'attente de la Révolution prochaine, tous les contre-pouvoirs redressaient la tête que ce fussent aussi bien les notables, les parlements ou encore les francs-maçons qui s'enhardissaient après des débuts pénibles; il est vrai que le bilan de l'arrière-petit-fils de Louis XIV n'avait rien d'un soleil à sa mort. Une politique extérieure assez désastreuse avait conduit notre pays à abandonner une grande partie de ses colonies avec en premier lieu la perte du Canada et la renonciation à toute prétention sur l'Inde; en outre la
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fameuse guerre de Sept ans avait déconsidéré notre pays vis à vis des grandes puissances du moment. Après une hégémonie européenne quelques décennies plus tôt, la France était devenue une nation amoindrie par ses revers militaires successifs.

Sur le plan intérieur, il est facilement compréhensible que, dans un tel climat, les clans affaiblis durant le régime précédent aient cherché à reprendre une partie de leurs privilèges passés: l'occasion leur en fut essentiellement donnée par les troubles financiers (il fallait bien payer les conflits), mais également par les questions religieuses puisque le Parlement de Paris réussit à supprimer l'Ordre des Jésuites. Bien évidemment, ce succès ne fut qu'un feu de paille car la répression s'abattit durant les dernières années de la vie du monarque. Celle-ci ne freina pourtant pas l'intense mouvement des idées qui secoua notre pays dans cette période pré-révolutionnaire. L'apparition des salons, sous la houlette de femmes cultivées et dans lesquels brillèrent tous les philosophes de l'époque (ainsi comment ne pas évoquer Voltaire6, le plus illustre d'entre eux...) ainsi que celle de nouvelles théories économiques originales émises par les Physiocrates et leur chef de file Quesnay7, médecin
6 Beaucoup ont l'habitude d'assimiler Voltaire (1694-1778) et les francs-maçons brièvement évoqués ci-dessus; il n'est donc pas inutile de rappeler que d'une part, si le célèbre philosophe fut bien initié, ce fut dans les tous derniers moments de sa vie et que, de l'autre, cela ne le gêna nullement pour critiquer et même éreinter les frères tout au long de son existence. Il semble qu'en revanche l'activité maçonnique de Montesquieu (1689-1755), dont on parle assez peu bizarrement en tant que telle, ait été beaucoup plus prolifique; par ailleurs, mentionnons pour terminer à son endroit que l'auteur des Lettres Persanes devint président du Parlement de Bordeaux. 7 Après des théories mercantilistes ayant sévi sous Louis XIV pouvant se résumer à un encadrement strict de l'économie du temps, les Physiocrates vont prôner des thèses nettement plus libérales iIlustrées par la célèbre maxime de

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de la favorite du moment la marquise de Pompadour, tout comme la parution de l'Encyclopédie, contribuèrent à faire de ce siècle celui des Lumières. Si la qualité des philosophes leur a pennis de passer à la postérité (et comment en eût-il été autrement dans un pays qui put réunir simultanément, en plus de ceux dénommés plus haut, Diderot, d'Alembert ou encore Rousseau...), il ne faut pas oublier le renouveau scientifique qui survint après l'obscurantisme provoqué par les idées du savant Stahl concernant la carbonatation et que l'histoire a retenu sous l'appellation de phlogistique. Consacrant un ouvrage à un scientifique, le lecteur ne sera pas surpris que nous nous arrêtions de manière soutenue sur ce point. En cette fin de XVIIIe siècle, la chimie faisait sa mue en vue de se transfonner en une science moderne après les débats passionnés entre partisans et adversaires du phlogistique pourtant, sans remonter aux temps immémoriaux, il est nécessaire d'effectuer un saut important dans l'Histoire. Avec les émissions télévisées de toutes sortes relatives à l'alchimie et le mystère entourant la transmutation des métaux ayant cours au Moyen Âge... et même au-delà, beaucoup de nos contemporains sont actuellement friands de tout ce qui touche au paranonnal et cette doctrine resurgit de façon sporadique dans les divers médias. S'il n'est pas question ici de développer toute la mystique du sujet, rappelons cependant que
Quesnay: Laissez faire, laissez passer, abolissant les taxes comme par exemple celle régissant alors le commerce des grains... Au nombre des disciples les plus connus de Quesnay figurent le ministre Turgot ou Pierre-Samuel Du Pont de Nemours, le père d'Éleuthère-Irénée Du Pont de Nemours qui créa la multinationale américaine de la chimie. Ce libéralisme économique s'accompagnait aussi, ce qui était nettement plus dangereux pour le pouvoir royal, de réformes de la société qui n'étaient pas forcément du goût de tout le monde... Finalement l'entourage du souverain parvint à saboter ces projets économiques novateurs.

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l'alchimie, si elle ne présenta pas que des avantages, eut l'immense intérêt de mettre en avant les bienfaits de la manipulation et des expériences pratiques qui n'étaient que peu usitées jusque là. Lui succéda l'iatrochimie au XVIe siècle sous l'influence de Paracelse8, médecin suisse, qui opéra une rupture profonde avec les préconisations données alors aux malades, à savoir des thérapies à base de plantes. Au contraire, Paracelse recommandait des composés chimiques comme médicaments, en particulier les sels de métaux, et surtout il fut le premier à opérer une ébauche de classification en séparant les corps purs des autres en insistant sur le phénomène de quintessence. Puis vint ce fameux phlogistique qui détrôna les thèses de Paracelse et qui entoura la chimie d'une chape de plomb jusqu'à ce que Lavoisier, après ses expériences fameuses,
8 Paracelse, de son vrai nom Theophrast Bombast von Hohenheim, était né à Einsiedeln en Suisse en 1493 dans une vieille famille souabe: son père était médecin et professeur à l'École des mines de Villach. C'est par admiration du célèbre médecin romain (Celse) qu'il adopta le surnom de Paracelse. Après des études de chimie auprès de son père, il intégra l'université de Bâle et suivit ensuite des cours d'alchimie. En ces temps anciens il est difficile de classer Paracelse: s'il est sûr qu'il fut lui aussi médecin, il ne fut pas que cela et n'en a pas moins laissé une oeuvre philosophique et théologique importante développant des idées originales sur l'harmonie universelle, le principe trinitaire divin ou sur les rapports entre le spirituel et le corporel. Érudit incontestable à son époque, il demeura parfois proche du charlatanisme comme le montrent les propos relevés par M. Serge Hutin (L'alchinzie, PUF, Que sais-je, n0506, p. 94) et qui sont repris par M. B. Wotjkowiak (dans son Histoire de la chimie, Techniques et documentations Lavoisier, Petite collection d'histoire des sciences, 1984) à son endroit: « Renfermez pendant quarante jours, dans un alanlbic, de la liqueur spermatique d'homme ,. qu'elle s y purifie jusqu'à ce qu'elle commence à vivre et à se mouvoir. Après ce temps il apparaîtra une forme semblable à celle d'un homnle, n1ais transparente et presque sans substance. Si après cela on nourrit tous lesjours cejeune produit, prudemment et soigneusenlent avec du sang humain et qu'on le conserve pendant quarante semaines à une chaleur constamment égale à celle du ventre d'un cheval, ce produit devient un vrai et vivant enfant conllne celui qUi est né de la fen1me mais seulenlent beaucoup plus petit» Paracelse décéda à Salzbourg en I54 I.

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réussît enfin à lui tordre le cou. Le phlogistique marqua tellement les esprits que, vers 1830, c'est-à-dire plus de quarante ans après les succès du Fennier général, le chimiste suédois Retzius enseignait encore à ses étudiants tout l'intérêt de cette doctrine! Avant de l'évoquer, il est nécessaire de se remettre dans le contexte du temps et de dire en premier lieu qu'il fut mis au point vers 1718 par le chimiste allemand Stahl (1660-1734). Les mécanismes de la combustion restaient alors inexpliqués et le feu s'échappant de la matière pendant le processus gardait tout son mystère... C'est là où Stahl se proposait d'intervenir car il avait remarqué que, lorsqu'un métal brûlait à l'air (aujourd'hui, nous disons qu'il s'oxyde mais l'oxygène n'avait pas encore été isolé et c'était bien là le cœur du problème !), il perdait quelque chose qui était constatée de visu mais pour laquelle personne ne pouvait fournir d'explication; c'est ce quelque chose qui fut baptisé du vocable de phlogistique, le résidu de la réaction étant une terre dénommée chaux. Par voie de conséquence, il était possible de synthétiser ces explications par l'écriture suivante9 :
Métal (en brûlant) --> chaux + phlogistique(oufeu). Jusque là, l'ensemble semblait présenter une certaine cohérence; par contre, la suite était plus contestable. En effet, Stahl ne manquait pas d'affinner que la réaction inverse, c'est-à-dire le passage de la chaux au métal ne posait aucune difficulté si l'on rajoutait un corps riche en phlogistique, comme par exemple le carbone. C'était aller un peu vite en besogne car c'était justement à ce niveau que tout était remis en question: si on partait du résidu (ou de 1a chaux), à savoir la partie droite de la réaction notée
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Cf., sur ce point, Chimie et chinÛstes, R. Massain, Magnard, avril 1982.

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plus haut et qu'on intégra du phlogistique, on devait alors logiquement former un métal dont le poids était supérieur à celui de la chaux. Or, précisément, il n'en était rien; quelque temps plus tard comme on le verra, Lavoisier apporta les justifications nécessaires.

Stahl n'était pas stupide pour autant et s'aperçut que ses conceptions avaient quelques faiblesses. Dès lors, il retravailla ce point et revint avec des éclaircissements complémentaires; ceux-ci étaient parfois si nébuleux qu'ils contribuèrent peu à faire avancer ses idées: ainsi il parvint à établir une distinction entre le feu combiné qu'il assimilait au phlogistique stricto sensu et le feu libre (?). Si cette subtilité put échapper au commun des mortels, il crut pourtant avoir définitivement résolu le problème dans sa globalité et se cantonna, par 1a suite, sur les différents éléments de la réaction pris individuellement; c'est ainsi qu'il concentra ses études sur les chaux et travailla sur l'affinité de ces composés avec les alcalis 10. Ce devint le thème à la mode et beaucoup de scientifiques dressèrent alors des tables d'affinité. Avant de poursuivre plus loin ce périple de l'histoire de la chimie, il paraît intéressant de s'arrêter quelques instants sur les raisons ayant permis à un concept erroné de se maintenir en tant que tel durant plus d'un demi-siècle. Si les interprétations plus ou moins véraces de Stahl reçurent un accueil relativement favorable de la part de ses contemporains, c'est qu'elles mettaient l'accent, pour la première fois, sur un aspect rationnel manquant cruellement à la chimie qui pouvait, en ce milieu du

10 On désigne, sous cette appellation ou la potasse. . .

générale,

des produits

comme la soude

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XVIIIe siècle, davantage se réclamer de la cuisine que de . . . Il 1a sCIence en partlcu 1 1er. La contestation provint d'abord d'outre-Manche avec les premiers résultats obtenus par les savants britanniquesI2 dans le domaine des gaz. En premier lieu, il convient de citer CavendishI3, un aristocrate fortuné de haute lignée et passionné de chimie qui réussit à découvrir l'hydrogène en 1766 encore que beaucoup de spécialistes doutent aujourd'hui qu'influencé par le phlogistique il ait réellement saisi toute l'importance de son invention. L'oxygène fut bientôt isolé: s'il est d'usage d'en attribuer la paternité à l'Anglais Priestley14 (1733-1804) dés 1774, cela reste toujours hypothétique et les noms du suédois Scheele15 (1742-1786) ainsi que du Français Bayen16

Il

Cf. supra, concernant la nomenclature mise au point par Lavoisier

principalement, les exemples de noms de corps chimiques qui n'incitaient pas les grands esprits à se rapprocher de cette science. 12 Avec Cavendish, Priestley et Black, la Grande-Bretagne disposait simultanément de trois personnalités exceptionnelles dans le monde des sciences. 13 Il se dit que Cavendish (1731-1810) était d'une extrême timidité avec les femmes au point qu'il n'aurait conversé avec sa servante que par écrit... L'hydrogène est souvent désigné par le terme d'air inflammable. 14Sur Priestley, on peut se reporter au bulletin for the history of chemistry.5 (1989) où M. J.Edmund White, professeur à la Southern lI1inois University à Edwardsville, établit un parallèle fort intéressant entre les vies de Priestley et de Lavoisier, bien que ce dernier n'eût pas de sympathie particulière pour le pasteur anglais. Il est vrai que celui-ci croyait au phlogistique, ce qui ne rendait pas forcément les relations très aisées entre les deux hommes... Si le Britannique fut à l'origine de nombreuses nouveautés dans les gaz (bioxyde et protoxyde d'azote), il semble néanmoins qu'il eut toutes les difficultés à concevoir une théorie générale comme put le faire le Fermier général quelques années plus tard. 15 Dans son ouvrage sur l'Histoire de la chimie, Masson, 1988, M. Frédéric Aftalion écrit que Scheele avait isolé l'oxygène peu de temps avant Priestley, mais que ses travaux conduisant à cette découverte n'avaient été publiés qu'en 1777. 16Sur Pierre Bayen, savant injustement méconnu qui pourtant émit très tôt des doutes sérieux sur la justesse du phlogistique, cf. Petit dictionnaire des

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