Nocturne iranien

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Les aventures de la famille Bidgoli Rad, obligée de fuir l'Iran après la révolution, sont racontées en contrepoint des mémoires du colonel, un pilote de chasse, emprisonné et torturé par les islamistes. Le groupe part un soir de janvier 1983, sans valise ni visa, longe à dos de cheval les précipices du Kurdistan, court le risque d'être emprisonné en Turquie, avant d'arriver en France et de tout recommencer.
Publié le : vendredi 1 décembre 2006
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EAN13 : 9782336269566
Nombre de pages : 241
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En exergue : “La mort en face” Non, ne pas vomir, ne pas pisser ni chier dans son froc. Mourir debout. Rester droit. Fermer la bouche. Retenir ses larmes. Etre un homme jusqu’au dernier instant. Ne pas crier, ni supplier, ni les insulter. Plus important que tout, maintenant : mourir en homme. Ne pas leur donner cette ultime satisfaction de manquer de dignité. « C’est tout ce qu’il me reste, se dit-il. On m’a tout pris, on m’a tout volé. Je suis séparé des miens. Ma seule richesse encore, le dernier domaine sur lequel je puis exercer ma volonté, c’est mon comportement devant la mort. » Ce matin-là, comme tous les matins, la prison commençait à s’éveiller au son des puissantes rafales d’armes automatiques, suivies des brefs coups de revolver pour achever les blessés. Le bruit des détonations et des impacts de balles dans les murs était amplifié par l’étroitesse de la cour intérieure, multiplié par les hurlements des gardiens de la révolution1 et l’angoisse des prisonniers de couloir en couloir, d’étage en étage, de cellule en cellule. Les yeux bandés, Amir tenait entre ses mains menottées l’extrémité d’une baguette le reliant au gardien qui le précédait dans le couloir. Un canon de Kalachnikov s’enfonçait entre ses omoplates pour le faire avancer plus vite. Les pieds nus et endoloris par les tortures, il marchait maladroitement. Cinq Pasdaran suivaient. L’un d’eux était reconnaissable à son odeur fétide qui avait si souvent imprégné la chambre de torture. Il dormait si bien quand les barbus étaient entrés dans la cellule ! De quoi rêvait-il ? Il était désolé de ne pas parvenir à se le rappeler. Tout ce dont il se souvenait, c’est que c’était un très beau rêve où il lui semblait avoir entrevu la clef de sa liberté. « Foutaises, se dit-il, il n’y a plus rien pour me tirer de ce guêpier ! » Quelques minutes plus tôt, alors qu’il faisait encore nuit noire, le choc de la clef dans la serrure, la lumière jaillissant au plafond, l’irruption des Pasdaran armés et cagoulés qui se frayaient un chemin à coups de pied, avaient réveillé en sursaut les dix-huit détenus, aussi bien ceux qui dormaient dans les lits superposés que ceux qui étaient étendus par terre, faute de place. - Bidgoli Rad, avait hurlé un gardien. - Oui, c’est moi, avait répondu Amir. Un instant, je suis prêt. À peine avait-il eu le temps de glisser la photo de sa femme et de ses enfants dans la poche de sa chemise, contre son cœur. Avec Vartan, un jeune homme de vingt-trois ans d’origine arménienne, Amir avait échangé
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Pâsdârân : gardiens. Les “gardiens de la révolution” (Sepah-e pâsdârân-e enqelâb-e eslâmi) formaient alors un corps parallèle aux structures policières et militaires ; ce corps est aujourd’hui intégré à l’armée régulière iranienne.

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un regard plus long qu’avec les autres. Vartan avait eu un mouvement de la tête, comme pour dire « oui », et il avait fait un signe de croix en direction d’Amir. - On vous attend pour le petit déjeuner, mon colonel…, avait murmuré un compagnon de cellule, comme si le prisonnier partait pour sa séance quotidienne de torture. Dans la confusion du réveil brutal et de l’émotion, mais aussi à cause du désordre des vêtements et des couvertures éparpillés sur le sol, Amir n’avait pas réussi à retrouver ses sandales et il était sorti pieds nus. - Dieu vous bénisse, mon colonel ! Dieu vous bénisse ! avaient murmuré les détenus. On lui avait mis un bandeau sur les yeux et des menottes aux poignets, et la porte s’était refermée sur eux. - Avance plus vite, salopard, dit un Pasdaran en lui envoyant son pied à l’intérieur de la pliure du genou. Amir tomba en arrière. Dans sa chute, la baguette lui avait échappé. Coup de tatane en pleine tête pour lui apprendre l’équilibre. Il se releva en prenant appui sur ses deux poings. À peine debout, une douleur fulgurante à la main droite, comme deux coups de couteau : on venait de lui enfoncer la baguette de bois dans la chair pour qu’il s’en saisît plus vite. La marche reprit. Voilà, c’est mon tour, se disait-il. On a beau savoir qu’il y a chaque matin des compagnons d’infortune partant pour le peloton d’exécution, on a beau s’y être intellectuellement préparé et préférer certains jours la mort à la vie, il vous reste chevillé au cœur un espoir insensé. Et c’est la stupéfaction, plus que la révolte, quand le moment arrive. La veille au soir, lorsqu’on lui avait signifié son exécution pour le lendemain à l’aube, Amir s’était isolé dans un coin de la cellule ; autant qu’on peut s’isoler dans une cellule construite pour quatre détenus mais où bien plus s’entassent. En regardant la photo de sa famille, il avait eu des pensées fort mélancoliques. Les autres prisonniers, respectueux de sa peine, l’avaient laissé méditer en paix. Seul, le jeune Vartan s’était approché de lui. - À quoi pensez-vous, mon colonel ? - À mes enfants que je ne verrai pas grandir, à ma femme qui est beaucoup trop jeune pour devenir veuve… et puis j’aurais voulu pouvoir leur dire de ne pas porter de vêtements noirs pendant quarante jours, comme

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c’est la tradition, parce que je ne suis pas un traître mais un martyr pour le pays de Cyrus et Darius2. - N’ayez aucune crainte à ce sujet, vous savez bien que votre famille est fière de vous et de votre patriotisme. - Sans doute, mais ils ne vont pas être très heureux de recevoir mon corps avec plein de trous dedans. S’ils le reçoivent... Qui leur dira ce qui m’est arrivé ? - Je vous promets d’aller voir votre famille, mon colonel, dès que je pourrai sortir, et de tout leur raconter. Je leur dirai que vous vous êtes conduit en homme jusqu’au bout, que votre pensée ne les a jamais quittés, que vous n’êtes qu’une victime de ce régime, comme des milliers d’autres. - Tu ferais cela pour moi, Vartan ? - Bien sûr, mon colonel, donnez-moi votre adresse. Amir avait pensé que Vartan était parti chercher de quoi écrire. Il avait été très surpris de le voir revenir avec un tee-shirt blanc. Le jeune homme avait retourné le vêtement. Sur l’envers transformé en écritoire, il y avait une trentaine de messages d’adieu rédigés par des condamnés à mort. Amir avait reconnu plusieurs signatures. L’émotion l’avait saisi et il avait été bouleversé à la lecture de tous ces adieux dramatiques. - Je ne sais pas quoi dire, Vartan. Est-ce que je peux moi aussi écrire quelque chose ? - C’est fait exprès, mon colonel. Je me mettrai ce tee-shirt sur le dos en sortant, et ni vu ni connu. Comme il l’avait fait pour tous les signataires du tee-shirt, Vartan avait appris par cœur l’adresse de colonel Bidgoli Rad, tandis que celui-ci s’était concentré avant d’écrire son message. Il avait tant à dire et il restait si peu de place sur le morceau de tissu ! Il fallait penser aux condamnés suivants, leur laisser un peu d’espace… Après mûres réflexions, Amir avait écrit : « Je vous ai aimés, je vous aime, j’aime mon pays. Ils m’ont tué au nom de l’Iran mais l’Iran ne mourra jamais. Amir. » Vartan, qui était chrétien, avait été condamné à deux ans de prison parce qu’il détenait un cave à vin ; il avait été dénoncé aux ayatollahs par des voisins bien intentionnés. Mais puisqu’on n’avait rien d’autre à lui reprocher, il allait bientôt recouvrer sa liberté. Avoir pu écrire ces derniers mots avait été un soulagement indicible pour Amir, parce qu’il était certain que son message réconforterait les siens, tôt ou tard.

Cyrus et Darius, rois de la première dynastie des Achéménides. Cette dynastie fondée par Cyrus en 559 avant J.C. s’acheva sous Darius III, en 330 avant J.C., avec les victoires d’Alexandre le Grand sur la Perse.

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Tous les sens en éveil, le condamné éprouvait, telle une éternité de vie, chaque mètre parcouru dans ce couloir qui allait bientôt déboucher sur la cour. À chaque pas, c’était une explosion d’images, d’idées et de sensations ! Comme s’il avait été jusque-là endormi, comme si ce dernier matin était devenu le plus intense de toute son existence, comme si de nouveaux neurones étaient pour la première fois entrés en action dans son cerveau, comme si tous ses organes fonctionnaient désormais à la vitesse de la lumière, comme s’il avait encore un travail à faire, un dernier travail de concentration, comme si tout ce qu’il allait pouvoir rassembler dans son bagage de mémoire était important, de la plus haute importance même, pour son passage vers l’au-delà. Il eut la vision du beau visage de Féri souriante, amoureuse. En même temps, il pensait qu’il n’avait jamais failli à son devoir de militaire et que c’était une grande satisfaction. Il fit une brève prière pour recommander son fils et sa fille à Dieu. Puis sa pensée revint à sa jeune femme : il faudrait bien qu’elle se remarie, parce qu’elle avait besoin d’un protecteur et les enfants d’un père. Que Dieu lui inspire un bon choix ; ce qu’il souhaitait, c’était le meilleur pour tous ceux qu’ils aimaient. De façon incongrue, l’image du mess des officiers, jadis, sur la base de Hamedan, s’imposa à lui. Etait-ce bien le moment d’y penser ? Chaque mercredi avait lieu la soirée de détente de la semaine, pleine de gaieté et de joie de vivre en contrepoint du stress quotidien et des fréquents décès des aviateurs inexpérimentés. Les officiers dansaient le rock and roll avec leurs épouses en robes légères, buvaient du whisky, fumaient, riaient, jouaient à toutes sortes de jeux. Estce que cela avait jamais existé ? C’était si loin. Un autre monde. La tristesse l’envahit quand il se remémora l’expression qu’avait eue sa femme au dernier parloir, comme si elle n’en croyait pas ses yeux ! Oui, le jeune coq fringant s’était transformé en quelques mois en un vieil homme épuisé : maigre, les vêtements en loques, la tête rouge et gonflée, la barbe en désordre, les cheveux blanchis, la démarche rendue hésitante... Féri devinait-elle les séances de coups et de mauvais traitements en tous genres qu’il subissait ? Bien sûr qu’elle s’en rendait compte ! Amir ne s’apitoyait pas sur lui-même mais souffrait de l’image qu’il avait donnée à sa famille et de leur souffrance à cause de lui. D’une certaine façon, il était presque soulagé que sa dernière heure fût arrivée, car il n’en pouvait plus de ses tortures tant physiques que morales, tout son corps lui faisait mal et il se sentait à bout. Très croyant, il était persuadé que son père, décédé depuis des années, allait l’accueillir dans quelques instants de l’autre côté de la porte, le prendre dans ses bras, le consoler. Cette idée lui fut d’un grand secours. Puis, un sentiment de colère le submergea : il avait faim. Il aurait voulu, là, maintenant, avaler quelque chose, se mettre en bouche de la nourriture et du 10

thé. Oui, il aurait tant aimé que ses bourreaux eussent un geste humain à son égard, qu’ils lui offrissent un bon thé chaud très sucré. Il se dit que, dans les films étrangers, on voit les exécuteurs proposer un déjeuner et une dernière cigarette aux condamnés et que c’était un scandale supplémentaire de ne pas bénéficier de cet ultime droit, de ce dernier viatique. Putains de Pasdaran ! Telle une brève étincelle dans un tableau électrique, sa colère s’éteignit subitement, faisant place à des pensées tristes, des regrets. Sa vie avait-elle eu un sens ? À quoi bon tant d’efforts pour apprendre, se perfectionner, obtenir des diplômes, faire son travail le mieux possible, monter en grade ? En quoi avait-il failli, lui qui s’était toujours efforcé au respect d’autrui et de la religion ? Alors, il pensa à l’Iran, se demandant si sa patrie redeviendrait ce qu’elle était avant la révolution. Il n’osait plus y croire. C’était trop tard. Ils étaient allés trop loin. Fugitivement, l’idée que le prince Reza Pahlavi était en sécurité à l’étranger le rasséréna. Il lui avait donné en personne des leçons de pilotage. Que le fils du Shah fût vivant, hors de portée des islamistes, c’était comme si une partie essentielle de l’Iran se trouvait sauvée. Le jeune prince incarnait l’espoir. Si seulement ses propres enfants avaient pu se trouver eux aussi à l’étranger ! La proximité de sa mort ne faisait pas véritablement peur au prisonnier. Il savait que tout se passerait très vite. Il espérait seulement que ces incapables, ces ânes sauraient lui tirer des balles en plein cœur. Et il se dit que c’était bien dommage de mourir si jeune, de la main de ses compatriotes, au lieu de mourir au combat, en lutte contre l’ennemi. En même temps que son cerveau fonctionnait à plein régime, son corps avait acquis une présence et une densité incroyables. Au contact du sol glacé et rugueux, une sorte de fluide le pénétrait entièrement, dessinant dans sa conscience l’image de ses nerfs, de ses muscles, de ses os, comme révélés aux rayons X. Il ressentait sur sa peau le souffle des prisonniers entassés dans les cellules devant lesquelles il passait. Il entendait leurs prières et leurs encouragements à peine murmurés, ou peut-être seulement pensés. - Que Dieu te bénisse ! - Tu es un martyr du pays… - Je m’occuperai de tes enfants ! - Courage, mon frère, notre pensée t’accompagne. À travers le bandeau et les murs, il voyait leur regard tourné vers lui, leurs larmes. Il se sentait enveloppé d’une grande vague de fraternité. Mais, tel un nuage montant d’un dépôt d’ordures, l’odeur aigre du fétide se répandait en tous sens, précédait leur groupe, s’épaississait, se matérialisait en couche de crasse, faisait suinter les murs, dégoulinait en toile d’araignée, collait les immondices sous la plante de ses pieds. Amir 11

avait véritablement hâte d’arriver dans la cour pour que le grand air dissipât cette puanteur, et hâte qu’on en finisse, pour ne pas risquer de perdre sa dignité en chemin. Il se savait épuisé et n’avait guère confiance dans sa capacité à tenir encore longtemps. Avant de connaître la torture physique répétée, le manque de nourriture, le chagrin d’assister à la souffrance et à la mort des autres, les injures, les coups, les menaces, il avait eu des idées toutes faites sur les capacités d’un homme à résister aux mauvais traitements. Il avait pensé par exemple que c’était une affaire d’entraînement et de volonté, ainsi qu’on le lui avait enseigné durant ces stages de survie où l’on apprend à résister au froid comme à la chaleur extrême, à boire sa propre urine et à manger cru n’importe quel animal, insecte ou serpent. Si bien qu’autrefois il s’était permis de juger lâches ceux qui avouaient, qui dénonçaient des amis ou des parents, qui reniaient leur idéal. Plusieurs mois d’expérience en la matière l’avaient complètement retourné. Désormais il savait que personne ne peut connaître à l’avance ses limites, que la résistance à la douleur est une donnée strictement individuelle, qu’il n’y aura rien pour vous aider quand la frontière de l’insupportable sera franchie. Rien, sinon la folie. Au fur et à mesure que l’on approchait de la cour, le couloir se remplissait d’hommes – les condamnés à mort et leurs gardiens – et la marche se ralentissait, malgré les coups de crosse et les injures pour faire avancer le troupeau. Les sandales traînaient sur le sol. Un bruit bizarre attira l’attention d’Amir : on aurait dit un minuscule marteau battant furieusement le métal. Il finit par comprendre que c’était l’un des prisonniers qui claquait des dents de manière incoercible. Les Pasdaran se saluaient du nom de frère et commentaient la présence de l’un ou l’autre des prisonniers. Amir sut que l’on parlait de lui. - Tu l’emmènes, dit une voix proche, c’est donc fini? - Que Dieu le bénisse !, répondit l’autre d’un ton ironique. - Il n’a pas encore parlé ?, reprit la première voix. - Qu’il aille rôtir en enfer !, dit un troisième. Ses pieds habitués au chemin qui le conduisait vers l’escalier descendant à la salle de torture firent amorcer au prisonnier un mouvement vers la droite. Un grand coup de crosse dans les côtes le remit, à gauche, sur la route de la cour. Amir avait failli lâcher la baguette. Ses gardiens riaient. - Il en redemande, ce con ! s’esclaffa un Pasdaran. - Aujourd’hui, c’est ton grand jour, espèce de traître ! Brusquement, Amir eut un nouveau problème pour le tourmenter. La photo ! N’aurait-il pas dû laisser la photo des siens dans la cellule, au lieu de la mettre dans sa poche poitrine ? Quand les balles l’atteindraient, elles perceraient une fraction de seconde plus tôt le visage de ses bien-aimés. Ce 12

serait comme les faire mourir avec lui. Il imaginait la photo pulvérisée, pleine de sang. L’idée lui en était odieuse. Il ouvrit la bouche, pour demander à l’un de ses gardiens d’enlever la photo, mais il se tut. Que le fétide, ou un autre, put poser ses sales mains sur le cliché chéri était insupportable. Il savait de quoi les barbus étaient capables. Il y en avait déjà eu un, depuis qu’il était en prison, pour s’être présenté chez lui en exigeant sa combinaison de vol, des objets précieux et des armes. Il imagina le fétide venant rendre visite à sa femme, lui extorquant de l’argent, obtenant d’elle des faveurs par des promesses fallacieuses. Quelle horreur ! Un vent glacial le fit frissonner. Les prochaines fournées des condamnés stationnaient dans une pièce d’attente. Amir se trouvait tout proche de la porte ouverte sur la cour. Loin de l’atmosphère sale des cellules transformées en cages à fauves, l’air qui venait du dehors était d’une qualité de fraîcheur à défaillir, il avait oublié que c’était si bon. Amir sursauta violemment quand une voix gueula « Allah Akbar », aussitôt suivie de plusieurs rafales qui crépitèrent, assourdissantes, accompagnées par un chœur de voix braillant toutes ensemble. Des cris d’agonie et des gémissements insupportables de bêtes blessées à mort emplissaient l’espace. Une voix se cassa sur une vie d’homme qui s’éteignait. Un revolver mit fin aux cris, en plusieurs coups. Le silence soudain fut terrible. On poussa Amir dans la cour. - Parle, parle, ce n’est pas encore trop tard, lui dit son gardien à l’oreille. - Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai déjà dit, répondit Amir. Allait-il demander qu’on lui enlevât le bandeau des yeux ? Oui, comme tout soldat qui va mourir en a le droit. Pourtant, il ne put s’empêcher de frissonner en se rappelant ce qui était arrivé, l’an dernier, au général Jahanbani quand il en avait fait la demande : on lui avait coupé les mains avant de procéder à son exécution. - Quelle est ta dernière volonté ? - Enlevez-moi le bandeau et les menottes. - Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à demander ça ?, dit la voix fluette d’un jeune Pasdaran. Qu’est-ce que ça peut bien leur faire à ces cons de crever les yeux bandés ou pas ? Crever pour crever… - Ta gueule, lui rétorqua un autre. Quel plaisir, se dit Amir, de ne plus avoir de menottes, et il se frotta les mains. Mais la scène qu’il découvrit en tournant la tête était affreuse. Devant le mur de gauche, il y avait le peloton d’exécution constitué d’une vingtaine d’hommes encagoulés et armés ; contre le mur d’en face se tenait 13

un religieux (lui, sans cagoule) qui ordonnait les exécutions ; à droite, devant dix pieux de bois se trouvait le dernier groupe des condamnés. Cinq des suppliciés gisaient à terre, ensanglantés, recroquevillés, ou tombés de-ci de-là en des poses grotesques comme des pantins désarticulés qu’un méchant enfant aurait jetés violemment au sol. Quatre autres, qui n’avaient pas demandé à mourir les mains libres et sans bandeau, étaient restés retenus au poteau par les menottes attachées dans leur dos ; ils étaient, tête en avant, plus ou moins écroulés. Un seul homme demeurait vivant. Accroché au poteau par les menottes, les genoux pliés dans l’attitude étrange d’un nageur n’en finissant pas de prendre son élan avant de plonger, la peau grisâtre, un œil, sous le bandeau de travers, rond et énorme – quasi celui sans paupière d’un poisson à la bouche grande ouverte – il hoquetait et vomissait de la bille dans sa barbe. Certains prisonniers, plusieurs fois amenés devant le peloton pour un simulacre d’exécution, en étaient restés idiots. Celui-là cherchait tout au fond de son estomac à se débarrasser de son destin indigeste. À l’écart, dans la cour, deux camionnettes-ambulances portes arrière ouvertes étaient déjà à moitié remplies de corps enchevêtrés. Une fois les exécutions du jour achevées, elles iraient dégorger leur chargement dans une fosse commune du cimetière de Téhéran. Les corps des suppliciés retenus par les menottes furent détachés et traînés sur le sol en direction des ambulances. On aurait dit les dépouilles de chevreuils ou de sangliers, après une chasse fructueuse. Il flottait d’ailleurs dans l’air, avec le goût du sang et celui de la poudre, une curieuse odeur de sous-bois faite de relents d’humus, de champignons, d’herbes froissées, de fleurs parfumées. Le printemps annonçait son proche retour. Dérision. Amir ressentit une peine profonde à l’idée de ne jamais plus revoir le visage de ses jeunes enfants ni les arbres de son jardin. Mais son attention fut attirée par les traits d’une des victimes que l’on emportait. Il reconnut Rohani, l’un des meilleurs journalistes politiques du pays, qui venait de payer de sa vie son intégrité, son intelligence, son refus de toute idéologie. Restait le condamné non exécuté. Un gardien le détacha. L’homme tomba tête en avant, bras en croix ; il fut relevé et emporté par un deuxième gardien venu à la rescousse. Son visage était souillé de terre ensanglantée. Dans le lot des prochains condamnés à mort se trouvait un très beau vieillard aux cheveux blancs, mais au corps totalement paralysé ; ses gardiens le portèrent et le calèrent, assis, devant son poteau. Amir fut poussé sans ménagement devant le sien ; la terre glacée, gorgée de pisse, de vomi et de sang, lui englua les pieds jusqu’aux chevilles. Trois prisonniers avaient gardé un bandeau sur les yeux. Chacun fut attaché à son pieu respectif par des menottes, mains dans le dos. Les hommes du premier rang chargés de l’exécution mirent un genou en terre, ceux du deuxième rang restèrent debout ; tous armèrent en même 14

temps leurs fusils. Les prisonniers sans bandeau se redressèrent dans un dernier effort d’homme libre, affrontant la mort avec courage, vrillant leur regard dans celui de l’assassin d’en face qui se cachait derrière une cagoule. « Pardonne-moi, Chérie, murmura en pensée Amir, de vous avoir entraînés, tous, dans ce cauchemar. Que Dieu te protège ! » Son joli rêve de la nuit dernière lui revint alors en mémoire. Ils habitaient en France, heureux, libres, les enfants étaient devenus de magnifiques adultes. Le manteau bleu de la nuit où brillaient encore quelques étoiles se retroussait sur une doublure de satin rose. Un oiseau piaillant cingla l’espace d’une courbe parfaite. Le religieux leva la main et hurla “ Allah Akbar ! ” Eclata le vacarme des tirs automatiques.

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Chapitre 1
Jeudi 6 janvier 1983. 19 h 30.

Je commence à m’inquiéter sérieusement. L’argent a été versé depuis plusieurs mois au passeur, et l’annonce d’un départ imminent nous a été donnée une semaine avant le solstice d’hiver, mais les jours s’enchaînent aux jours, sans plus de nouvelles. Par-dessus le marché, l’hiver s’en mêle. Après une forte tempête de neige, le ciel est redevenu ce soir très pur et la température ne cesse de descendre. Pourrait-on imaginer de fuir par un temps pareil ? Quel beau paysage ! Le squelette des arbres défeuillés et la campagne toute blanche apparaissent fantasmagoriques sous l’éclat vif des étoiles et de la lune. De la main, je vérifie que le chauffage fonctionne, puis coup d’œil circulaire aux fenêtres. Sous ma veste d’aviateur matelassée, j’ai de plus en plus froid. Pourtant je dois éviter de me déconcentrer pour rester attentif à la chaussée, aux plaques de verglas luisant sous le pinceau des phares, aux manœuvres maladroites des autres conducteurs. C’est incroyable comme les automobiles et les camions se traînent sur l’asphalte ! N’osant pas se dépasser, ils se suivent avec une prudence excessive. À la radio, les discours fleuves des islamistes, émaillés de prières et de versets du Coran, et les nouvelles de la guerre Iran-Irak – essentiellement la triste litanie des “martyrs” du jour – sont plus fréquemment qu’à l’habitude interrompus par des bulletins météo. Le présentateur annonce que la température descendra cette nuit à - 25 ou - 26 ° C. Presque un record. Mirage nocturne et blanc, le bitume de la route prend des allures de piste d’envol. Ah, tirer des deux mains sur ce maudit volant pour le transformer en manche à balai ! Mon Dieu, me rouler encore dans les nuages, inverser l’ordre du visible, cul par-dessus tête, soleil et étoiles sous les pieds, un ciel végétal au-dessus de l’horizon… Quand ferai-je de nouveau cabrer mon appareil pour le lancer dans le ciel ? Aujourd’hui, comme chaque jour, j’ai espéré l’appel téléphonique de mon épouse qui m’aurait demandé, en langage codé, de revenir immédiatement à la maison, mais Féri n’a pas appelé. Quand allons-nous partir ? Plutôt, partirons-nous jamais ? Mon Dieu, ai-je eu raison de faire confiance à ce passeur et de lui donner la somme proprement astronomique qu’il a exigée ? Auprès de qui nous plaindre si nous sommes tombés sur un escroc ? Le syndicat des candidats à l’exil volés par des passeurs ne risque pas d’être créé de sitôt, alors qu’il doit y avoir beaucoup de personnes concernées. Allons, gardons-nous de tomber dans le défaitisme. Que fait-il ce camion ? Il va glisser dans le fossé si le chauffeur ne redresse pas en douceur. 17

C’est en septembre de l’an passé, après mon troisième séjour en prison, que je me suis résolu à l’exil. Après chaque emprisonnement, nous étions de plus en plus inquiets ; d’autant que je n’étais jamais mis au courant des accusations qui pesaient sur moi. À cause de la politique catastrophique des ayatollahs, à l’intérieur comme à l’extérieur, et de la guerre qui s’enlise, leur machine à tuer s’emballe. Bien qu’ils aient fait de moi un héros de la guerre Iran/Irak, je ne m’illusionne pas sur mon sort ; si je suis arrêté une fois de plus, mon compte sera bon. Quand Monsieur M. nous a fait savoir que le départ était imminent, j’ai souhaité revoir une dernière fois toute ma famille. La proximité de la fête de Shab-é Yalda3 était un bon prétexte. À ma demande, ma mère a bien voulu organiser chez elle une réception à laquelle tous mes frères et sœurs, demi-sœurs, demi-frères (mon père a eu plusieurs épouses) sont venus, avec femme, mari et enfants. En tout, quelque soixante personnes étaient présentes. Cette nuit-là, la grande maison de Mme Bidgoli Rad mère apparaissait sombre, vue de l’extérieur, avec toutes ses fenêtres tendues de rideaux noirs à cause du couvre-feu, alors qu’elle brillait de tous ses lustres et candélabres dès qu’on en avait franchi le seuil. Comme toujours, pour ces personnes qu’unissait un tendre lien, les retrouvailles avaient été joyeuses et homériques. À ce spectacle, Amir, résolu secrètement à l’exil, s’était senti envahi par des sentiments mêlés de joie et de tristesse. Plus que jamais, il avait apprécié la chaleur irremplaçable de sa famille. Chacun fêtait et embrassait tout nouvel arrivant avec force manifestations. Les enfants criaient de joie et sautaient au cou les uns des autres, comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis longtemps. Dans la grande salle à manger ornée de vastes tapis persans aux couleurs pastels, où sièges, fauteuils et canapés abondaient, un délicieux festin les attendait. On avait laissé aux femmes et aux personnes les plus âgées les meilleures places assises, tandis que les enfants et quelques hommes s’étaient installés, à la mode orientale, sur les tapis. Sur les tables et les dessertes aux nappes brodées, des coupes débordaient de tous les fruits du monde, ce qui était un véritable luxe par ces temps de restriction. La famille au grand complet avait beaucoup ri et chanté. Avec l’un de ses frères possédant une très belle voix, Amir avait entonné plusieurs duos d’amour. Ce qui avait déchaîné les applaudissements et les rires. Pendant des heures, Amir avait considéré les visages aimés de toutes ces personnes qu’il allait bientôt quitter sans

3 La fête du solstice d’hiver, résurgence des fêtes zoroastriennes d’avant l’islam, coïncide avec le Noël chrétien.

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qu’elles ne le sachent, et il les avait gravés dans sa mémoire. À chacun, il avait voulu laisser le souvenir de ses sourires et de ses accolades. Peut-être quelques-uns ont dû mettre au compte du bon vin mes témoignages d’affection débordante. Mais je suis très heureux d’avoir pu les réunir tous pour leur adresser mes adieux muets. Quand nous reverronsnous ? Aujourd’hui, à l’âge de trente-sept ans, je pense que j’ai bien servi mon pays, avec honneur et de toutes mes forces, et cela, pendant dix-huit années. Mais je ne peux m’empêcher de penser avec tristesse qu’à cause de la révolution islamique ma carrière militaire a été interrompue en plein élan. Je n’aurais jamais pensé, moi, un militaire, un homme d’honneur, que j’en viendrais à abandonner ma patrie ! On m’aurait prédit cela, il y a dix ans, cinq ans, six mois, je l’aurais engueulé celui qui aurait osé le prétendre. Bien sûr, dès les premiers soubresauts de la révolution, tout le monde m’avait conseillé de partir. Un ami juif m’a proposé de venir en Israël où l’on me faisait un pont d’or pour que j’y poursuive ma carrière de pilote de chasse… (où est-il maintenant ce pauvre ami ? à cause de la proposition qu’il m’a faite au téléphone, il a été jeté en prison…) ; des officiers américains m’ont invité aux Etats-Unis ; les frères et la sœur aînée de ma femme, installés à Paris, nous ont suppliés de les rejoindre en France. Pendant longtemps, j’ai tout refusé. Catégoriquement. Par patriotisme ? ou par aveuglement ? Oui, il a vraiment fallu que la situation devînt insupportable pour que je me résolve à la fuite. Voilà, c’est ici. Le 2 septembre 1980, le soir de l’attaque irakienne, je me trouvais comme ce soir en voiture sur cette même portion de route, en train de rentrer chez moi. À chaque fois que je passe à cet endroit, je ne peux m’empêcher d’y repenser. Une fin d’après-midi d’été. La lumière est éblouissante, le paysage grillé par des mois de soleil. Sur la route, l’asphalte chauffée à blanc tremble comme un mirage. Soudain, Amir, crispé sur son volant, quitta la route des yeux. Il vit voler, très bas dans le ciel, des avions russes. Des Tupolev. Il était bien placé pour savoir que l’armée iranienne n’était pas équipée d’aéronefs russes. Aussitôt une angoisse s’empara de lui. Dans une sorte de malaise, d’hallucination, il eut l’impression d’assister à la mort des siens et à la destruction de sa maison, à l’entrée des tanks ennemis sur le sol de sa patrie. Quelques instants plus tard, un signal d’alerte interrompait les émissions musicales de la radio. Le présentateur annonça d’une voix 19

blanche le bombardement de Téhéran et de la base Mehrabad (qu’Amir connaissait bien pour y avoir servi dix ans), puis il recommanda aux auditeurs des régions concernées de se mettre à l’abri. À cause du soleil, de nombreux conducteurs portaient des lunettes foncées, pourtant cela ne les empêcha pas, épaules brusquement penchées en avant, bouche entrouverte, de se regarder les uns les autres avec stupeur, lorsque leurs véhicules se croisaient sur la route, pour échanger la même expression affolée, avec un regard qui disait : « non, je n’y crois pas ! Tu as entendu ça, mon frère ? » Tandis que les véhicules démunis de radio continuaient leur chemin en toute tranquillité, certains conducteurs au volant d’automobiles modernes firent demi-tour, d’autres se mirent à foncer sur la route, sans doute pour rejoindre au plus vite leur famille, d’autres encore s’arrêtèrent sur le bas-côté pour mieux écouter les informations, ou peut-être pour pleurer, tétanisés, bouleversés, stupéfiés. Amir, en homme d’action qu’il était, se sentait, lui, particulièrement frustré. Tout en continuant à rouler, il n’avait qu’une envie : foncer immédiatement à la base pour se jeter aux pieds d’un religieux afin qu’on le laisse monter dans un Phantom et qu’il puisse aller combattre les Irakiens. Mis en retraite anticipée à cause du changement de régime, je n’appartenais plus à l’armée quand la première attaque irakienne eut lieu. Mais je me suis aussitôt porté volontaire pour reprendre du service et défendre la patrie. Pourtant j’avais déjà subi une première incarcération qui m’avait marqué. N’avais-je pas été insulté, déshonoré, considéré comme un traître ? J’aurais pu avoir du ressentiment et ne plus vouloir risquer ma vie pour un pays qui maltraite ainsi ses enfants. Aussitôt, j’ai tout oublié, je n’ai plus pensé qu’à me porter au secours de l’Iran. Avec l’accord de Féri, j’ai abandonné à mes associés la direction de l’exploitation agricole que je venais de construire et je me suis présenté à la base où l’on m’a accueilli chaleureusement. Bien sûr, les religieux qui nous avaient tellement décriés – nous, les anciens de l’armée impériale – ont été ravis de nous voir revenir les aider. Nous… enfin… ceux parmi nous qu’ils n’avaient pas eu le temps de faire exécuter. J’ai organisé une unité et j’ai volé, parfois pour plusieurs missions quotidiennes. Sans solde bien sûr. Sauver la patrie de la débâcle était ma seule pensée. Je crois que j’ai bien fait mon boulot de soldat, que mes compagnons de vol et moi avons concouru à stopper l’envahisseur. Malgré cela, j’ai de nouveau été emprisonné deux fois et j’ai subi les pires sévices. Alors voilà, j’ai fini par admettre que jamais le régime islamique ne me pardonnerait d’avoir été un officier de l’armée du Shah d’Iran. Si je ne m’enfuis pas, ils trouveront une bonne raison, tôt ou tard, pour me faire la 20

peau. Maintenant, je vais devoir quitter ma patrie comme je l’ai fait pour mon père sur son lit de mort. La nouvelle mission que j’ai à remplir aujourd’hui, personne ne me l’a imposée mais c’est la plus sacrée. Je dois sauver ma famille de cette tragédie dans laquelle l’Iran s’enfonce. Je dois assurer l’avenir de mes enfants dans un pays libre où, comme deux jeunes pousses, je pourrai les replanter pour qu’ils y prennent racine et se développent en paix. Dieu m’est témoin que si j’étais seul, sans famille, je n’aurais pas envisagé de m’exiler. Non, rien ne peut plus me faire douter du bien fondé de ma décision, encore moins me faire revenir en arrière. Pourtant, je ne cesse de soupeser en moi-même, secrètement, mes motivations. Ainsi, je revendique être un homme de principes attaché à un système de valeurs. Je me répète par exemple souvent que, pour qu’un homme soit fier de son existence et qu’il atteigne tout son potentiel, il lui faut se sentir accompli dans quatre domaines essentiels : une famille heureuse, une patrie, un travail épanouissant, la foi en Dieu. Eh bien, j’ai fini par réaliser qu’il ne me restait plus grand chose, que mes quatre piliers étaient en train de s’effondrer, et moi avec. J’aime ma femme, mes enfants et beaucoup d’autres personnes de la famille, et chacun me le rend bien, mais je suis incapable de protéger ceux dont je suis responsable. Dans ma patrie défigurée, je me sens devenir un étranger et je n’accorde aucun crédit aux nouveaux dirigeants pour conduire le pays vers la paix, au contraire, la population est affamée, terrorisée, et la guerre n’en finit pas. Question métier, quel gâchis d’avoir dû abandonner ma carrière militaire et de ne pas pouvoir transmettre mon expérience aux jeunes générations ! Quant à ma nouvelle activité d’éleveur et de commerçant, que j’avais entreprise avec enthousiasme, force m’a été de constater qu’on me mettrait, là encore, toujours des bâtons dans les roues. Ma foi, elle, est demeurée vive et forte mais elle n’a rien de commun avec la religion que pratiquent ces mollahs hypocrites. À moi, on m’a appris que l’Islam est la religion de la paix, du pardon, de la fraternité. En aucun cas, je n’accepte que des hommes se haïssent ou s’entretuent sous le prétexte de la religion. En me raccrochant à l’idée que rien, dans le Coran, La Thora ou les Evangiles, n’incite à cela, je suis certain d’être dans le vrai quand je dis que ceux qui organisent des guerres de religion, pour combattre les étrangers ou – comme c’est le cas chez nous – pour faire la révolution, s’en servent pour dissimuler leurs vrais motifs, qui sont politiques ou mercantiles. C’est bien, la voiture semble connaître toute seule le chemin du retour. De fait, je fais totalement confiant à mon cerveau reptilien pour analyser la route et les obstacles à ma place. Ce trajet que je parcours chaque jour, le matin et le soir, entre Téhéran et l’exploitation, représente 21

pour moi un précieux moment de solitude pour décompresser, penser en toute tranquillité, faire le point. Mes enfants… Oh, tout ce qu’ils ont pu endurer ces dernières années, à cause de moi et de la situation en Iran ! Durant l’une de mes arrestations, Farchad se trouvait à l’école quand on est venu dire au directeur de l’établissement que le père de l’un des élèves venait d’être exécuté. Mon fils, qui avait entendu la nouvelle et cru qu’il s’agissait de moi, s’est effondré dans une crise nerveuse. Non, je ne peux plus accepter qu’il revive des moments pareils, d’autant qu’il est de constitution fragile : il vient tout juste de sortir de l’hôpital où il a été soigné pour un rhumatisme cardiaque. Farnaz, l’an passé, est brusquement devenue muette, les yeux révulsés, le cou tordu. Les médecins des urgences n’ont rien décelé de particulier chez notre petite fille. Féri et moi pensons que c’était une manifestation de l’angoisse qu’elle ressent à cause de notre situation et de mes emprisonnements. Qui sait, si les enfants devaient demeurer en Iran, s’ils ne finiraient pas par être sérieusement atteints, l’un et l’autre, dans leur santé physique et mentale ? Oui, décidément, il n’y a pas d’autre alternative que la fuite. Et puis Farchad a quatorze ans. D’ici peu, si nous restons en Iran, on lui fera faire son service militaire et, si la guerre continue avec l’Irak, il sera envoyé, qui sait ?, au front comme les autres pour devenir de la chair à canon au nom d’Allah. Certaines familles, dont on bourre le crâne, pensent que leurs petits morts sont devenus des martyrs. Cette illusion peut leur permettre de mieux supporter l’intolérable. Moi, je ne veux pas élever des enfants pour les voir disparaître prématurément. En tant qu’officier, je sais que cette guerre aurait pu être gagnée rapidement avec des hommes adultes et du bon matériel et une vraie stratégie, plutôt que par le sacrifice d’enfants de neuf ans, douze ans ou quinze ans ! À ces pauvres petits, qu’il est si facile d’abuser, les mollahs attachent une clef autour du cou avant de les envoyer se faire massacrer, en leur disant que c’est la clef de la porte du paradis d’Allah. J’en suis indigné pour mon pays et ces jeunes générations sacrifiées de façon imbécile. Pourquoi accepterais-je que mon propre fils, mon fils unique, les rejoigne ? Les ayatollahs se gardent bien, eux, d’envoyer leurs enfants au front, ils réservent cette place aux fils des autres. Il y a des centaines et des milliers de morts chaque jour. Chaque jour. Ah, mon Dieu ! Qu’allons-nous devenir si le passeur a disparu avec notre argent ? Nous n’avons plus d’appartement, plus de meubles, plus rien ! Où pourrons-nous habiter ? Il n’est pas question de vivre chez les beaux-parents trop longtemps. Mais ceci n’est pas le plus grave. Ce serait vraiment tragique d’être obligés de rester en Iran pour des années encore. Aurions-nous le temps de reconstituer des réserves financières pour organiser un autre départ avant que Farchad ne soit envoyé à la guerre ? 22

avant que l’on me jette une nouvelle fois en prison ? Mieux vaut n’y pas penser. Du calme. Du calme. Du calme. Prenons une cigarette et regardons plutôt le paysage… La lune, dans le ciel, paraît toute proche : la pureté de l’air donne l’impression d’en distinguer tous les cratères. Cet astre a existé avant le premier homme et continuera de refléter nos champs de ruine longtemps après notre départ. Mon Dieu, pourquoi les êtres humains dont la vie sur Terre est si courte et si fragile se conduisent-ils comme des insensés ? Je sais bien que mes enfants ne sont pas, loin de là, les seuls concernés par le drame de l’Iran. C’est toute la jeunesse et, à travers elle, l’avenir du pays qui se trouvent en péril. Quand les islamistes n’envoient pas à la mort les jeunes générations, ils détruisent de l’intérieur, par tous les moyens, leur âme et leur personnalité nationale. Chaque jour, quelle tristesse de voir les programmes scolaires changer à vue d’œil et toute notre culture traditionnelle s’effacer ! J’en veux particulièrement aux barbus d’oser s’attaquer à la langue persane qu’ils arabisent sans vergogne, puisqu’au final l’objectif scolaire des plus arriérés d’entre eux est de faire lire le Coran en version arabe aux enfants, à l’exclusion de tout autre apprentissage. Or, il n’y a aucune origine linguistique commune entre le persan et l’arabe, guère plus qu’entre le latin et le japonais. Si le persan s’écrit avec des caractères arabes, c’est un malheureux ersatz de l’invasion arabo-musulmane. Que le persan fût écrit en arabe n’avait d’ailleurs guère d’importance tant qu’on ne touchait pas à l’intégrité de notre langue, à ce qui fait son essence. Souvent, j’explique à mes enfants que la langue de toute nation s’est enrichie au fil des générations d’un génie unique où se retrouvent son histoire, ses grands hommes, ses lettrés, un vocabulaire adapté à son climat, sa flore, sa faune, sa géographie, ses arts et ses techniques, bref la vie immémoriale comme quotidienne de ses habitants. N’est-il pas fascinant d’observer l’infinie richesse du vocabulaire se rapportant à l’eau dans un pays scandinave (des dizaines de mots différents), alors qu’il n’y a qu’un seul mot pour dire eau, dans un pays du désert ? Les expressions fleuries de nos poètes, la douceur chantante de notre langue n’ont rien à voir avec la frigidité théoricienne des islamistes, leur peur et leurs obsessions de la femme, ni avec les sonorités gutturales de l’arabe. Nous, nous bénéficions d’infinies nuances pour dire les sentiments amoureux, pour créer de grandioses architectures, pour préciser les effets d’une mosaïque ou d’un tapis. Bientôt, sous l’aridité de leurs mœurs, nos envahisseurs vont faire disparaître et nos objets les plus chers et les mots pour désigner ces objets. Nul doute qu’ils ne s’attaquent aussi à nos miniatures persanes ainsi qu’aux artistes qui les peignent, en les empêchant de transmettre leur savoir, en brûlant leurs livres d’art, en 23

détruisant leurs pinceaux mais aussi les pigments, les fruits et les plantes d’où ils tirent leurs couleurs. « Et savez-vous, dis-je souvent aux enfants, que c’est à la colonisation arabe que nous devons, nous, les Perses, nos petits instruments de musique et nos miniatures peintes ? Ingénieux moyen, n’est-ce-pas, qu’avaient trouvé nos anciens pour pouvoir continuer à faire de la musique et de la peinture malgré les interdictions. La taille de nos instruments a été réduite pour que nous puissions les dissimuler dans nos manches, à la barbe – ah ! ah !– et aux yeux de nos envahisseurs ! » Oui, la langue et la culture sont un patrimoine à protéger et à vénérer, que nous ont légué nos ancêtres. D’une certaine façon, et c’est vraiment tragique à dire, en m’exilant, je pourrai plus facilement transmettre notre culture à mes enfants qu’en restant dans notre pays. C’est sûr, les mollahs enterrent plus sûrement qu’un séisme notre longue Histoire iranienne, en interdisant aux professeurs d’évoquer Darius et Cyrus, nos grands rois perses de jadis. Ils s’attaquent à coups de canif, de pioche et d’explosifs aux œuvres et aux monuments qui témoignent de notre passé. En revanche, on peut compter sur eux pour tirer un profit commercial de la vente de nos antiquités nationales aux étrangers. Preuve, s’il en était besoin, que les barbus ne sont pas de vrais Iraniens, qu’ils viennent d’ailleurs, qu’ils sont tombés sur le pays par hasard, telles des météorites aveugles. Sont-ils les pions d’une puissance étrangère qui a décidé l’anéantissement de l’Iran ? Sont-ils seulement des incultes, comme il y en a souvent aux postes de commande des révolutions et/ou des régimes totalitaires ? Un bouquet puant de toutes ces raisons, certainement. Quand mes enfants rentrent à la maison et me racontent leur journée à l’école, voilà quelques-uns des propos que je leur tiens. À l’école, on leur fait réciter la “prière pour que Khomeyni ne meure jamais”. À la maison, je m’énerve, je m’enflamme, j’insulte les révolutionnaires et les mollahs qui détruisent notre pays, je tiens des propos de libre-penseur, je fume du tabac et je m’enfile quelques scotchs “à la santé de Khomeyni” ! Je me suis aussi résolu à partir en constatant que cette situation était devenue schizophrénique pour les enfants. Moi, je ne pourrai jamais imiter notre voisine qui a décidé de faire vivre ses fils en harmonie avec les directives du nouveau régime, en leur tenant à la maison les mêmes propos que ceux qu’ils entendent au dehors. Je comprends que cette femme agisse pour le bien de ses enfants, pour les protéger et ne pas les troubler, mais moi, je ne peux pas, je ne veux pas. Je n’ai jamais eu peur que mes enfants rapportent mes propos à l’extérieur et nous fassent courir le moindre danger. Ils sont assez réfléchis pour ne pas commettre ce genre d’erreur, même ma petite Farnaz qui n’a que neuf ans. Peut-être parce qu’il ressemble plutôt à ma douce épouse, Farchad est d’un tempérament sage et réservé, tandis que 24

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bercisse

Nassim connaît le même sort au sud du liban. Il est né le 05 novembre 2000. Sa main droite a été brûlé à l'âge d'1 an. Son visage n'a pas brûlé.

vendredi 20 juillet 2012 - 20:10