Nonno

De
Publié par

L'auteur n'a que 3 ans lorsqu'elle quitte son Alexandrie natale, expulsée d'Egypte avec toute sa famille après la crise du canal de Suez en 1956, comme des milliers de Juifs français, anglais ou apatrides. C'est la saga de ce second Exode, dont on commémore cette année le cinquantième anniversaire, qu'elle s'est mise en devoir de raconter à la mort de son père, Nonno, disparu en 2002 à l'âge de 83 ans.
Publié le : jeudi 1 juin 2006
Lecture(s) : 260
EAN13 : 9782336268040
Nombre de pages : 263
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

NONNO Un Juif d'Égypte

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

~ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00913-1 EAN : 9782296009134

Fortunée Dwek

NONNO

Un Juif d'Égypte

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmat(.,n Hongrie

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. , BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan
1200

Burkina Faso
villa 96

logements

1053 Budapest

12B2260 Ouagadougou 12

Graveurs de mémoire
Dernières parutions

Catherine VIGOR, Tarvildo Targani, mouleur à la main dans le Doubs,2006. Carole MONTIER, Unefemme du peuple au ume siècle, 2006. Valère DECEUNINCK, Du poisson en Centrafrique, 2006. Claude CHAMINAS, Place de l 'hôtel de ville. Nîmes 1965 1984, Tome 1 et 2, 2006. Bernard JAVAULT (Sous la direction de), L 'œil et la plume. Carnets du docteur Léon Lecerf, 2006. Françoise MESQUIDA, Chroniques d'une jeune fille dérangée, 2006. Sophie Thérèse MICHAEL!, Enfant cachée. Souvenirs de la France occupée. (1940 -1945),2006. Jean-Martin TCHAPTCHET, Quand les jeunes Africains créaient I 'histoire, 2006. Véra BOCCADORO, Pointes à la ligne... Une chorégraphe
française au Bolchoi", 2006.

Gilles IKRELEF, 1939-1944 «Pourtant» ou l'épopée du lieutenant AbdelKader lkrelef, 2006. Jacques CHARPENTIER, Vagabondages à travers le Congo, la Centrafrique, et ailleurs ..., 2006. Henry LELONG, Carnets de route (1940 -1944),2006. Pierre FAUCHON, Le Vert et le Rouge, 2006. Marcel JAILLON, Lettres du béret noir (Algérie 1956-1958), 2006. William GROS SIN, J'ai connu l'école primaire supérieure. Récit de vie: Adolescence, 2006. Pierre FONTAINE, En quête... La piste interrompue, 2005. Alain DENIS, La ribote. Le repos du marin, 2005. Jeannette RUMIN-THOMÉ, J'avais huit ans en 1940,2005. Maurice MONNOYER, Les grands-parents sont éternels, 2005. Jean SECCHI, Les yeux de l'innocence, 2005. Allaoua OULEBSIR, La Maison du haut, 2005. Jacques MARKIEWICZ, « Tu vivras mon fils », 2005. Georges KHAÏAT, Un médecin à Sfax, 2005. Dany CHOUKROUN, 46669. Auschwitz - allers/retours, 2005.

A mes frères et sœur, chair de sa chair, A ses petits-enfants en devenir A ses arrières petits-enfants à venir, A ma chère mère, son amour de toujours, A ceux qui l'ont connu, A ceux qui ne l'ont pas connu, Pour que son esprit ne meure jamais.

A Jonathan et Dan, les piliers de mon cœur A Déborah, ma colombe, l'unique à sa mère Cette histoire d'amour en héritage...

7

Le Juste se pare du vêtement de l'humilité pour passer inaperçu de son vivant et mourir dans l'anonymat.

Merci à tous ceux qui ont contribué à le mettre en lumière.

PREFACE

Ma chère sœur, J'ai lu sans discontinuer ce fabuleux et émouvant récit de la vie de notre Papa, cette fresque si riche en couleurs que tu as eu la force et le courage de mettre sur papier et qui a dû te demander une énergie, une concentration, des efforts de mémoire, une volonté et surtout un amour sans bornes. Je n'oublie pas la souffrance que tu as dû surmonter mais celle aussi qui t'a poussée à "enfanter" un chef-d'œuvre tel que cet ouvrage. Quel merveilleux hommage tu as rendu à Papa, et combien il serait heureux et fier de le lire. Je le vois sourire et pleurer à la fois, attendri et ému, comme je l'ai d'ailleurs fait moi-même. Mais, je sais qu'il l'a lu et qu'il t'a insufflé encore de là-haut son soutien et son amour infini pour arriver à bout de ce récit. Je suis admirative devant l'ampleur de cette écriture, en particulier devant la foule de détails que tu as pu retrouver et décrire avec tant de justesse et de richesse. Du début à la fin, sans m'arrêter une seconde, j'ai avalé les mots, les phrases, les émotions, et des souvenirs enfouis très profondément se sont extorqués de moi. Mes larmes ont coulé à flots pendant toute ma lecture et ce n'est qu'à la fin que je me suis retrouvée inondée des yeux jusqu'au cou sans même avoir pensé à ce que cela était en 9

train de provoquer en moi. J'ai soudainement pris conscience que depuis le décès de Papa, j'ai involontairement refusé de me souvenir, je me suis presque interdit de me remémorer les bons moments mais aussi les mauvais. Je ne sais pas pourquoi. Je ne suis peut-être pas prête... encore. Des milliers de pensées, de réflexions et de sensations m'ont traversée à chaque instant, des émerveillements, des découvertes aussi sur ce qu'ont pu être tes liens avec Papa, tes peines et tes joies à travers Votre histoire, dont je me suis sentie exclue parfois et même un peu étrangère, et cela est normal, mais nous aurons l'occasion d'en parler plus longuement. Tu as raison, chacun de nous a son propre vécu de son histoire familiale, et nos souvenirs sont sensiblement différents, mais une chose est sûre c'est que le personnage de Papa tel que tu l'as décrit est d'une justesse et d'une fidélité incontestables. Cet ouvrage est une œuvre d'art et je le reçois comme un cadeau précieux, unique, et d'une valeur inestimable. J'espère que nous pourrons le relire ensemble mais s'agissant d'une description personnelle je ne pense pas devoir y ajouter ni en retirer la moindre phrase ou pensée, car elles viennent de ton cœur et du plus profond de ton âme, et doivent rester intactes. Tout juste, pourrais-je y ajouter quelques anecdotes.

10

Je t'embrasse très fort et je te remercie encore de nous faire à tous ce présent digne de Papa, du grand homme qu'il était et qu'il restera dans nos cœurs et j'en suis sûre dans ceux de ses descendants.

Ta petite soeur, Vicky, qui t'aime tendrement.

11

CHAPITRE 1

ADIEU PAPA

Adieu Papa « Quand je serai morte, mon très cher, Ne chante point tristement pour moi; Ne plante pas de roses à ma tête, ni de cyprès ombreux. Sois l'herbe verte au-dessus de moi, humide de pluie et de rosée; Et si tu veux, souviens-toi, Et si tu veux oublie» Christina Rossetti

Mon père est mort le lundi 19 août 2002 à huit heures du matin. Un coup de téléphone sinistre de ma mère affolée m'avait tirée de mon sommeil durement gagné après des heures d'insomnie inexplicable. Je venais de rentrer de vacances la veille au soir, et j'avais discuté tard dans la nuit avec mon fils aîné et sa future femme des modalités de leur mariage qui devait avoir lieu le 4 septembre prochain. Nous cherchions ensemble des thèmes pour signaliser les tables des invités à leur soirée nuptiale. Ils avaient convenu de se séparer quelques temps avant leur mariage, pour respecter la tradition et pour mieux se retrouver le grand jour venu. Ce soir là donc mon fils dormait à la maison. Je fus prise d'une frénésie d'activité incontrôlable qui me conduisit à dégivrer le congélateur en pleine nuit, à faire un gâteau pour le petit déjeuner, à défaire mes valises et laver mon linge. Même après cela, le sommeil ne vint pas, et je rallumai pour me plonger dans la lecture d'un livre léger et futile qui me tint éveillée jusqu'à six heures du matin. Une sourde inquiétude et un mal-être quasi permanent ne me quittaient pas ces derniers mois que je 15

Nonno, un Juif d'Egypte mettais sur le compte des préparatifs du mariage de mon fils qui s'annonçait difficile. Je m'étais séparée de son père douze ans auparavant et le divorce long et conflictuel nous avait laissé un goût amer. Il allait falloir faire bonne figure l'espace de nos retrouvailles avec nos deux familles respectives et tout le monde était inquiet de la tournure que prendrait l'événement. Mille fois j'ai vécu en pensée cet instant funèbre de l'annonce du décès de mon père, par téléphone, un de ces jours funestes comme on voudrait qu'il n'en existât pas. Il faut dire que depuis six ans j'avais eu des raisons de m'y préparer. A son retour d'Israël en 1996, mon père avait eu une attaque cardiaque et n'avait dû son salut qu'à son admission en urgence au Centre cardiologique du Nord où son cœur, un instant arrêté, avait battu à nouveau sous l'effet des massages prodigués par des soignants souriants du bonheur de l'avoir ramené à la vie. Il avait repoussé de toutes ses forces la mort qui venait le chercher, l'avait chassée à grands tours de bras, aux dires mêmes de son voisin de chambre, témoin de sa résurrection. Il avait résisté pour nous éviter l'affliction, à nous et à notre mère qui en était si dépendante. Il avait vécu pour nous et avait survécu par amour pour nous. Il n'avait pas fini sa mission sur terre et avait semble-t-il signé un pacte avec l'Eternel pour qu'il lui prolongeât ses jours au-delà de la date prévue. A moins qu'il n'ait dû son sursis à sa longue pratique de la tsédaka, la charité justice, comme le prédit le Talmud? « Faire la tsédaka prolonge la vie ». Il subit un triple pontage et, à partir de sa renaissance, comme il aimait bien qualifier ce jour béni, il travailla dans l'urgence à préparer son départ, définitif cette fois, comme 16

Adieu Papa un vieil indien sentant sa mort prochaine. Chaque instant était un cadeau, du «rab» comme il disait, qu'il allait utiliser pour semer des petits cailloux blancs sur la route de ceux qui resteraient avec leurs questions face au grand vide. Et des mots, des petites phrases écrites de son écriture soignée, aux pleins et déliés impeccables malgré son grand âge, on en a retrouvé partout. La maison était encore pleine de sa présence et il continuait à nous parler, à nous délivrer ses messages de réconfort, ses adages et ses paraboles dont il nous a nourris tout au long de notre enfance et notre vie d'hommes et de femmes. Toujours avec le même humour et la même espièglerie, attendant notre réaction, comme s'il nous faisait une farce qu'on devait déjouer pour son plus grand bonheur. Il répétait inlassablement les mêmes histoires sans jamais nous en donner l'explication, et nous en découvrions l'énigme avec ravissement à l'âge venu, lisant la fierté sur son visage, celle d'avoir assisté à l'épanouissement de notre maturité. Mais ce matin-là, sans mot dire, il avait préparé son thé et les tartines beurrées pour ma mère, griffonné quelques courses à faire qui devaient lui servir de prétexte pour entreprendre les longues marches coutumières qu'il affectionnait tant. Non, ce jour-là il n'irait pas en courses. Il n'irait plus à pied à l'autre bout du monde pour acheter les dattes dénoyautées pour les mamoules, le fromage blanc pour les sambouseks, les kilos de farine et de sucre pour ces gâteaux de fête égyptiens que ma mère se préparait à faire pour les fêtes de Rosh Hashana et 17

Nonno, un Juif d' Egypte Kippour. Ni pour dénicher le parfum Sublime que ma mère découvrirait incidemment dans l'armoire de toilette, comme témoignage d'un amour plus fort que la mort. Elle ne trouverait plus, au détour d'un rangement, le dernier produit tant vanté par la publicité, et qu'il achetait spontanément sans rien en dire, impatient de voir l'effet de surprise et de contentement sur le visage de ma mère. Non ce jour-là n'est pas un jour comme un autre. C'est le jour où mon père tomba brutalement par terre, foudroyé par je ne sais quel mal. Lui qui refusait de s'asseoir jamais, il est mort debout. Parti sur la pointe des pieds, comme il a vécu, discrètement, sans faire de bruit, sans déranger personne, étalé de tout son long dans sa petite cuisine où il aimait tant écouter les actualités télévisées. Il s'est éteint dans les bras de sa femme qui le rappelait à la vie à cor et à cri par ses larmes impuissantes mêlées des paroles du Shema Israël. Cette fois il n'a pas lutté, il s'est laissé emporter en un instant, sans même prendre le temps de nous dire au revoir, il nous avait fait ses adieux depuis déjà longtemps. Les cris de ma mère au téléphone de bon matin résonnent encore dans ma tête. «Touna, ton père se meurt» hurlait-elle en arabe, et je perdis mes moyens. Alors ça y est, pensai-je, mais je ne voulais pas encore croire que ce moment tant redouté fût venu. Je raccrochai rapidement en lançant un «j'arrive» désespéré, et je tentai encore une fois, retardée par la panique qui s'était emparée de moi, d'appeler le Centre cardiologique qui l'avait déjà sauvé une fois. En vain, il fallait s'adresser au SAMU, ce que ma mère avait déjà fait. Inutile, il ne les avait même pas 18

Adieu Papa attendus, il était parti si vite cette fois-ci, il avait déjoué tous nos plans pour le garder encore. J'étais littéralement tétanisée. Alors c'est ça. . . J'observai furtivement le corps étendu sans vie de mon père et me vint à l'esprit la phrase de La Rochefoucault «Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement ». Je considérai que telle une chrysalide son âme avait quitté ce qui n'était plus qu'une enveloppe charnelle. Je n'eus même pas le courage de lui fermer les yeux ni de lui prendre la main. Je me précipitai au dehors et sous les bras de l'immense saule pleureur qui trône devant la maison, je fondis en larmes. J'étais pour la première fois confrontée à ma finitude car celui qui m'avait insufflé la vie n'était plus. Mais je lui promis dans une litanie sans fin qu'il était désormais en moi, qu'il vivrait à travers moi, qu'il sentirait à travers moi, qu'il verrait à travers moi, qu'il écouterait à travers moi. J'étais persuadée qu'il m'entendait encore et j'éprouvai le besoin de le rassurer, car je savais qu'il était parti contre son gré. «L 'homme vient au monde malgré lui et le quitte malgré lui ». Il avait encore tant à faire. Donne-moi ta sagesse, ta curiosité, ton humour, ton amour des autres lui dis-je et j'en ferai quelque chose de bien. Papa tu n'es pas mort, tu es en moi. Après seulement je pus me tourner vers les autres. «C'est fini Maman» m'entendis-je dire la serrant dans mes bras. « Ne prends pas le train Vicky, Papa est parti... il nous a quittés» annonçai-je dans un sanglot réprimé à ma sœur devenue hystérique sur le quai d'une gare. Puis seule dans ma voiture, j'ai poussé un hurlement vers le ciel,

19

Nonno, un Juif d' Egypte comme un loup hurle à la mort, et ma voix se confondit avec les cris de la nature. J'étais redevenue poussière.

Puis ce fut la valse des préparatifs pour l'enterrement que mes frères et moi menions comme des automates. Mon père avait pris soin de rassembler dans un dossier intitulé « en cas de décès », l'ensemble des renseignements nécessaires à nos démarches. Il avait vu tant de proches embarrassés dans ces moments-là. Pas une question qui ne trouvât sa réponse immédiate. Nous l'interrogions et il nous répondait encore. La nouvelle de sa mort se répandit comme le sable du désert par temps de vent. Comme les quatre coins de la tente d'Abraham, la maison était ouverte, elle dont les volets étaient trop souvent fermés comme pour se protéger de l'hostilité du monde extérieur. En une journée elle s'emplit de tous les êtres qui ont aimé mon père et qu'il réussit à rassembler encore une fois. Ses petits-enfants, en vacances aux quatre coins du monde, avaient réussi à trouver un vol et arrivèrent tous dans la journée. «Je vous ramènerai sur les ailes de mes oiseaux », la prophétie de Jérémie qu'il citait si souvent s'accomplissait pour lui. Toute sa descendance était présente. Comme Moïse sur le Mont Sinaï, mon père pouvait contempler de loin la terre promise, sans y entrer.

Et puis ce fut la lecture des psaumes de David pieusement récités par ses petits-enfants devant la dépouille de leur grand-père recouvert à présent d'un drap 20

Adieu Papa blanc, éclairé d'une bougie à la tête et aux pieds. Il n'était rien de plus grandiose que ces derniers honneurs rendus par ces jeunes gens et jeunes filles au grand Cohen qui les avait si souvent bénis les doigts écartés au-dessus de leur tête, à la synagogue les jours de fête. Il n'avait jamais été aussi présent car la shekhina, la présence divine, siégeait aussi dans la maison. De l'autre côté du salon des conversations à voix basse rappelaient les mérites du grand homme et égrenaient les derniers instants vécus avec lui. Parfois, des propos plus futiles fusaient. Je les entendais à travers le filtre de la douleur comme dans un halo déformant les voix. Je fus prise du vertige de les faire taire, puis me ravisai. Car rien n'avait changé. Il était là avec nous, comme à l'accoutumée, lisant en retrait sur un coin de table, sans que rien de nos conversations ne lui échappât. Je laissai faire... Mon père passa la nuit entouré des siens comme il l'aurait souhaité et j'avais la sensation que son âme, telle un électron libre, s'était élevée au-dessus de son corps et voyait tout. Au matin, le corps de mon père si pudique de son vivant, désormais livré entre les mains expertes de la Hevra Quadicha, fut l'objet d'une toilette funéraire, à l'abri du regard de ses proches. Nous devions nous contenter, incrédules, des va-et-vient de ces inconnus qui avaient fait vœu de soigner comme un être cher, celui qui n'était rien pour eux, et un sentiment de tendresse mêlé de reconnaissance me submergea, tandis qu'ils jetaient aux égouts les eaux rendues impures par l'ange de la mort. 21

Nonno, un Juif d'Egypte Une bonne odeur d'eau de Cologne parfuma l'atmosphère comme par temps de fête et embauma un instant nos cœurs meurtris. Tout de blanc vêtu et enveloppé dans son châle de prière qui nous avait si souvent servi de refuge, mon père dormait pour l'éternité. Pardon Papa pour le mal que je t'ai sûrement fait, pardon de n'avoir pu t'épargner de la peine, pardon de n'avoir pu t'offrir une vie plus facile, toute occupée que j'étais à supporter la mienne. Tu aurais mérité la vie de château toi qui étais déjà Prince de mon cœur. Je sais ce que tu me répondrais «un repas de shabbat avec mes enfants vaut bien tous les banquets à la cour des rois ». Comme je te comprends Papa. Dans mes veines coule ton sang.

22

Adieu Papa «Un vieux qui meurt c'est une bibliothèque qui brûle... » Mon père est mort un lundi matin chez lui. Mardi après-midi il était enterré dans sa dernière demeure, le plus vite possible comme le veut la Tradition. Entre-temps, le Rabbin avait pris soin de griffonner rapidement sur un petit carnet la description que nous lui avions faite de notre Nonno et en avait rempli plusieurs pages en quelques minutes. Il prononça son oraison sous une pluie bienfaisante après les quelques jours de canicule qui avaient empêché mon père de sortir de sa maison et l'avait probablement conduit à sa perte. Le ciel était fâché et les larmes des anges se mêlaient aux nôtres sans discontinuer. Je tremblais de tous mes membres, moins de froid que d'effroi devant la scène surréaliste qui se déroulait sous mes yeux. Mes deux frères étaient condamnés à se tenir à distance de la dépouille de leur père rendu impur par la mort, comme il sied aux fils du grand Cohen qu'il avait été, pur parmi les vivants. Discours du rabbin « Qui était Edmond Dwek ? Pour moi cet homme était un mystère. Il me faisait l'effet d'une boîte de tsédaka, vous savez celle qui ne fait pas beaucoup de bruit quand elle est pleine, contrairement à la tsédaka vide. Ainsi était cet homme, il ne parlait pas beaucoup, il était discret dans son coin, mais plus il faisait d'efforts pour passer inaperçu plus on le remarquait. 23

Nonno, un Juif d'Egypte

Il avait fêté ses cinquante ans de mariage comme on fête le Yovel, la fin d'un cycle de quarante neuf ans, quand la terre retourne à son premier propriétaire, après une mission accomplie. C'était un époux fidèle et patient, qui aimait par dessus tout contenter sa femme. Il avait le sens du don de soi, du sacrifice et de l'abnégation, c'était un homme de hessed. Pendant des années et jusqu'au bout il a aidé sa belle-mère vieillissante, mais aussi quiconque avait besoin de lui. C'était un homme qui éprouvait de la fierté pour tous les gens de qualité car il appréciait le goût de l'effort et de l'évolution, de l'accomplissement de soi. Il disait « un vieux qui meurt c'est une bibliothèque qui brûle» en écho à la Torah qui dit «un Juste qui meurt c'est un rouleau de la Torah qui brûle ». Homme de culture qui s'intéressait à tout, il voulait visiter la Grande Bibliothèque de France. Il

n'en a pas eu le temps. « On peut tout vous voler sauf le
savoir », disait-il. Il avait découvert Internet et aurait aimé explorer cette nouvelle source d'information. Il était à lui seul un centre de documentation vivant, capable de répondre à toutes les questions. Il était une référence pour son entourage. Tel un patriarche, il aimait contempler en silence et de loin toute sa descendance, un sourire de satisfaction aux lèvres, surtout à Pessah où il racontait toujours un détail en parallèle avec l'actualité. TI connaissait chacun de ses enfants et même ses petits-enfants par cœur, avec ses qualités et ses défauts. Il était fier de leur réussite. 24

Adieu Papa

Il était féru de Torah et parlait l'Hébreu et beaucoup d'autres langues. Il disait toujours «on est autant de personnes que l'on parle de langues ». Fort de son savoir, il a éduqué ses enfants à travers des midrashim et des histoires drôles qui les faisaient bien rire, mais qui étaient autant de messages voilés et d'enseignements. Il aimait les proverbes. Ceux que ses petits-enfants retiendront «L'expérience est un cumul d'erreurs» et «Nos erreurs passées sont nos chances futures» et «D. nous a mis des yeux devant pour regarder devant nous» et « L'asile le plus sûr est le cœur d'une mère» et « Le riche est celui qui est content de son sort, du pain pour manger et des habits à porter» et « Toute décision comporte un risque, mais l'indécision vous pouvez la regretter toute votre vie ». « Travaille comme si tu ne devais jamais mourir et amuse-toi comme si tu devais mourir demain ». Il avait la faculté de transmettre son savoir. Le soir en rentrant il rapportait toutes les nouveautés qu'il avait apprises dans lajoumée à sa femme et ses enfants. Un collègue lui avait même dit un jour « ce qu'il y a de bien chez vous c'est que vous parlez beaucoup avec vos enfants, vous communiquez avec eux, c'est là votre force ». Pour préparer tout le monde à son départ et atténuer la tristesse de ce moment, il disait: «La vie est un long train où chacun descend à une station et tout le monde descend
au terminus, comme ça il n

y a pas

de jaloux

».

25

Nanna, un Juif d' Egypte C'était aussi un grand marcheur: le 15 août il est encore allé à pied de Pierrefitte à Saint-Denis pour acheter des dattes pour faire les gâteaux pour le mariage de Jonathan son petit-fils et pour préparer Rosh Hashana et Kippour. Alors le grand Cohen qu'il était se préparait à bénir tout le temple en même temps que ses enfants. Les Cohanim ont toujours eu la faculté de réconcilier les ennemis en allant voir l'un pour lui dire que l'autre dit du bien de lui. Ils œuvrent pour la paix. Ils savent comment redonner le sourire aux autres. Et en effet Monsieur Dwek savait faire sourire et faire rire les petits et les grands. A la fin de sa vie, il n'avait que le mot « pardon» dans la bouche comme dans les 40 jours précédant la montée de Moïse au Sinaï juste avant Kippour. « Le pardon est une force qui libère» disait-il. Son ultime message à ses enfants a été: « Soyez toujours unis: un à un on peut vous casser, mais tous ensemble c'est impossible ». Il est mort au petit jour, au moment où D. rend visite à notre monde selon le Midrash et qu'il est le plus près de nous. Qu'il repose en paix ».

26

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.