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Nos familles au Viêtnam

De
272 pages
"Y a-t-il dans la chaîne rouillée qui nous lie à notre ascendance des maillons qui seraient d'or ? " Les personnages de ce récit ont vécu une expérience qui ne peut être rééditée dans les temps modernes : l'aventure coloniale dans un pays, le Vietnam, dont tous sont revenus envoûtés. Ils y furent militaires, médecins, professeurs, administrateurs, planteurs, commerçants ou entrepreneurs. Les descendants de milliers de coloniaux retrouveront dans ces chroniques indochinoises des similitudes avec les histoires empreintes de nostalgie que leurs contaient leurs aïeux.
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Jean Nos familles
Brilman Nos familles
au Viêtnam
au Viêtnam(1887-1954)
(1887-1954)
« Y a-t-il dans la chaîne rouillée qui nous lie à notre ascendance
des maillons qui seraient d’or ? Des vies aventureuses, fastueuses
ou passionnées dans lesquelles on pourrait se glisser au prétexte
que leurs gènes sont descendus jusqu’à nous… »
Les personnages de ce récit ont vécu une expérience qui ne
peut être rééditée dans les temps modernes : l’aventure coloniale
dans un pays, le Vietnam, dont tous sont revenus envoûtés.
Ils y furent militaires, médecins, professeurs, administrateurs,
planteurs, commerçants, ou entrepreneurs. Ils s’appelaient Guéry,
Nguyen Thi Tom, Hérisson, Lecat, Brilman, Hartlieb ou Le Goc,
liés par concubinage, mariage ou liation. Les premiers arrivèrent
en 1887 et certains sont nés là-bas. Le dernier, pilote de guerre,
n’a connu l’Indochine qu’en 1945.
Des vies de labeurs et d’aventures, dans une nature sauvage
et puissante. Un paradis pour certains, devenu un enfer pour tous
entre mars et octobre 1945 et, pour beaucoup bien au-delà dans
le contexte des guerres. Certains sont morts là-bas, d’autres sont
revenus nir leur vie en métropole.
Les descendants de milliers de coloniaux retrouveront dans
ces chroniques indochinoises des similitudes avec les histoires
empreintes de nostalgie que leurs contaient leurs aïeux.
Jean Brilman, né à Saïgon est l’arrière-petit-fi ls de
Valère Guéry arrivé en 1887 en Indochine. Il est l’auteur
de plusieurs romans et d’une dizaine d’ouvrages sur la
gestion des entreprises et de l’État. Polytechnicien, il fut
directeur international de la Cegos, organisme de conseil
et formation au management.
ISBN : 978-2-343-05126-0Illustration de couverture de l’auteur.
Prix : 28 €
Graveurs de MémoireG Série : Récits de vie / AsieGraveurs de Mémoire
Cette collection, consacrée essentiellement aux récits
de vie et textes autobiographiques, s’ouvre également
9 782343 051260
aux études historiques.
Jean Brilman
Nos familles au Viêtnam (1887-1954)







Nos familles au Vietnam

(1887-1954)
Graveurs de mémoire

Cette collection, consacrée à l’édition de récits de vie et de
textes autobiographiques, s’ouvre également aux études
historiques. Depuis 2012, elle est organisée par séries en
fonction essentiellement de critères géographiques mais
présente aussi des collections thématiques.


Déjà parus

Beïda (Nejma) en collaboration avec Hélène Dumarty, La
mariée avait treize ans, Une histoire marocaine, 2014.
Jaffrezou (Raymond), Un jeune breton dans la guerre, 2014.
Rabaraona (Rocky A. Harry), L’aventure des Surfs, Souvenirs
d’un groupe vocal malgache, 2014.
Walliser (Andrée), Grandeurs et servitudes scolaires, Itinéraires
passés et réflexions présentes d’un professeur, 2014.
Quesor (Gérard), Chez la tardive, Une amitié inachevée, 2014.
Penot (Christian), Du maquis creusois à la bataille d’Alger, Albert
Fossey dit François de la résistance à l’obéissance, 2014.
Messahel (Michel), Itinéraire d’un Harki, mon père, De l’Algérois
à l’Aquitaine, Histoire d’une famille, 2014.
Augé (François), Petites choses sur l’école, Mémoires et réflexions
d’un enseignant, 2014.
Moors (Bernard), J’ai tant aimé la publicité, Souvenirs et confidences
d’un publicitaire passionné, 2014.
Pérol (Huguette), Gilbert Pérol, Un diplomate non conformiste,
2014.
Gritchenko (Alexis), Lettres à René-Jean, 2014.
Blaise (Mario), Retour aux racines, 2014. Jeaan Brilmman











Nos famillles au Vietnam

(1887-1954)





















DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions l'Harmattan
Échec de la gouvernance bureaucratique 2014
Réconcilier Démocratie et Gestion 2012
Aux Éditions d’Organisation, groupe Eyrolles
Management : concepts et meilleures pratiques avec Jacques Hérard
collection Références 3e édition 2011
Les meilleures pratiques de management 1998 – 6e édition 2006
L’entreprise réinventée, 1996
Manuel d’évaluation des entreprises, en collaboration avec Claude
Maire, 1993,
Gagner la compétition mondiale 1991
Gestion de crise et redressement d’entreprises, 1986 Prix EDP
Modèles culturels et performances économiques, 1981 Mention
spéciale du Jury Harvard L’Expansion
Le redressement d’entreprises en difficulté, 1978 Prix IAE du
Management
Pratiques de l’évaluation et de la négociation des entreprises 1976
Aux Éditions Dunod,
Les clés de la relance, 1993
Autres Ouvrages :
Aux Éditions Scripta, romans, récits et poésie :
Adieu l'Indochine 2011,
Stèle coloniale 2009,
La maîtresse chinoise 2007
Au fil des ans, poèmes 2007
En page de garde,
Rizières à Cantho, peinture de Marthe Brilman ancienne
élève des Beaux-arts, site web marthebrilman.com








© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05126-0
EAN : 9782343051260
Sommaire
PROLOGUE ................................................................................................... 9

LE VOYAGE DE MARSEILLE À SAÏGON .............................................. 13
BRÈVE HISTOIRE DU VIETNAM. ........................................................... 39
VOCABULAIRE ET STÉRÉOTYPES COLONIAUX ............................... 67
VALÈRE GUÉRY, INSTITUTEUR ET PLANTEUR ................................ 83
JEAN-GASTON HÉRISSON,
ADMINISTRATEUR DES COLONIES .................................................... 115
JEAN GUÉRY ET JACQUELINE LY CAN,
LA FIN DU RÊVE COLONIAL ................................................................ 129
OCTAVE ET YVONNE LECAT,
LA GRANDE FAMILLE HEUREUSE ..................................................... 147
FRANS BRILMAN PÈRE, CHEF D'ENTREPRISE À CHOLON ........... 163
RÉSISTANCE ET EXÉCUTION DE FRANS BRILMAN FILS .............. 191
BERTHE HÉRISSON, HÉROÏNE DE TRAGÉDIE .................................. 207
ÉMILE HARTLIEB, L'IMPORT-EXPORT JUSQU'EN 1954 .................. 233
MICHEL LE GOC, PILOTE DE LECLERC EN INDOCHINE ................ 237
SAÏGON EN L'AN 2000, VESTIGES RETROUVÉS ET DISPARUS ..... 255

REMERCIEMENTS ................................................................................... 267



Prologue
Nous sommes parmi les derniers Européens à être nés là-bas, dans
un pays qui s'appelait encore l'Indochine, un des fleurons de l'ancien
empire colonial français. Contrée que nos parents ont quittée, avec
nous-mêmes enfants, les larmes aux yeux. Nous faisons partie d'une
génération qui va bientôt disparaître. Encore quelques années, et la
page sera tournée.
Quelle fébrilité à établir des généalogies ! Que de mois passés à
reconstituer les vies oubliées d'ancêtres voyageurs. Nous voilà taupes
fouillant dans la terre des tombeaux. Pourquoi à la fin d'une vie banale
dont l'avenir ne sera plus qu'une lente dégradation, s'acharner à
exhumer la vie aventureuse de quelques ancêtres ? Y a-t-il dans la
chaîne rouillée qui nous lie à notre ascendance des maillons qui
seraient d'or ? Des vies aventureuses, fastueuses ou passionnées dans
lesquelles on pourrait se glisser au prétexte que leurs gènes sont
descendus jusqu'à nous.
Nous voilà aujourd'hui nageant contre le courant du temps qui nous
entraîne vers le fatal delta où nous deviendrons souvenirs pour les
vivants. Revivre la vie de nos aïeux. La réinventer s'il le faut. Et la
porter sur le papier à côté des photos. Ainsi ils entreront dans
l'histoire. Et nous avec eux, comme les scribes des pharaons. Voilà
sans doute la vraie raison de cet intérêt soudain pour des aïeux
négligés tout le temps que notre propre avenir était devant nous. Tel
est le sens de ce saut en arrière et de ce labeur d'archiviste.
Ils étaient planteurs, commerçants, médecins, militaires,
fonctionnaires ou déjà rentiers. La plupart nés sur place, coloniaux de
la deuxième ou troisième génération et parfois même de la septième.
Mais parmi les fascinés de ce pays il y a aussi les volontaires que la
guerre a plongés dans ce bourbier de sang et de mort pendant les
quelques années précédant la défaite des Français et leur retour
définitif. Tous bouleversés par leur passage sur cette terre d'Asie.
Il est presque trop tard pour recueillir et ressusciter les nostalgies
de nos parents et grands-parents comme on recueille la sève de l'hévéa
blessé dans une petite coupelle pour en faire un bloc de caoutchouc
impérissable. Car ils furent des dizaines de milliers, aussi nombreux
9que les arbres de ces plantations à finir leur vie en France avec, au
cœur, le poignant regret de ce pays, perdu pour eux à tout jamais. Ce
bout de France à un mois de bateau, ce morceau de paradis sauvage où
leur vie fut une aventure et parfois un enfer. Leur âme à jamais
marquée par la chaleur moite, la mousson, la jungle, les relations
ambiguës avec ce peuple vietnamien toujours mystérieux pour
l'Occidental.
Les femmes de coloniaux ont connu une vie libérée des contraintes
domestiques par une domesticité adroite et dévouée. Pendant que boys
et boyesses, nettoyaient les demeures, gardaient leurs enfants ou
cuisinaient, les belles "bâ dam" blanches jouaient au tennis,
bronzaient au bord des piscines, caracolaient à cheval, tenaient salon,
dansaient ou se laissaient séduire.
Les hommes avaient la possibilité d'aventures amoureuses
multiples parfois avec les belles oisives de leur race, mais plus
souvent avec de jolies et gracieuses Vietnamiennes que des cadeaux
rendaient facilement amoureuses ou du moins capables de le simuler
parfaitement. Sans compter toutes celles que la conquête d'un Blanc,
véritable envolée en montgolfière dans l'échelle sociale, jetait dans les
bras du premier venu.
Il est trop tard pour les interroger. La plupart sont morts. Pour
expliquer leur envoûtement, il ne nous reste que leurs photos, leurs
écrits, des bribes de leurs récits quand on les interrogeait sur leur
jeunesse.
Certes, il suffirait de relire Somerset Maugham, merveilleux
portraitiste de la vie coloniale et son Gentleman en Asie, Claude
Farrère qui reçut le prix Goncourt pour Les Civilisés, Jean Hougron et
la fresque romanesque de la Nuit indochinoise avec Tu récolteras la
tempête, Soleil au ventre, Rage blanche, Mort en fraude, les Asiates,
la Terre du barbare, ou encore Marguerite Duras avec Un barrage
contre le Pacifique ou L'Amant. Les romans de la série Sud lointain
d’Erwan Bergot avec le Courrier de Saïgon et La Rivière des
Parfums, constituent de véritables chroniques de l'aventure coloniale.
Graham Greene dont l’Américain bien tranquille est un prélude à
l'arrivée plus massive des Américains. Les héros de ces romans sont le
produit de l'imagination des auteurs. La fiction dramatise leur vie,
gonfle leurs vertus comme leurs vices et s'attarde sur leurs états d'âme.
L'intention de cette reconstitution est d'en prendre le contre-pied et
de présenter des tranches de vie vécues par des personnages ordinaires
comme il y en eut des milliers. Des décors, des mœurs et des vies qui
10pourraient être celles des parents de milliers de nos compatriotes.
Quelques témoignages, moins notoires que les fictions, ont ouvert la
voie à cet exercice : Continental Saïgon de Philippe Franchini, La vie
quotidienne des Français en Indochine 1860-1910 de Charles Meyer
ou Notre Indochine de Madeleine et Antoine Jay qui illustre la période
1936-1947.
La colonisation ne fait plus partie des grandes réussites historiques
dont la France est fière. Son action civilisatrice est niée. La mode est
plutôt à la repentance. Mais un jour, le balancier repartira dans l'autre
sens. Nous sommes reconnaissants aux Romains de nous avoir
colonisés. Les Vietnamiens nous doivent d'avoir échappé à l'infernale
écriture idéographique chinoise et d'avoir fait, à l'époque, un bond en
avant dans la modernité technique et économique.
Le Vietnam, enfin en paix, libre et ouvert peut se visiter en toute
sérénité. La possibilité de retourner en touriste dans ce pays
superbement exotique offre aux descendants de colons l'occasion de
tisonner les cendres pour y ressusciter les ardents souvenirs de leurs
parents.
Quelques vestiges de l'ancienne Indochine ont échappé aux
millions de tonnes de bombes et de défoliants déversés par la brutale
machine de guerre américaine. Vaincus et traumatisés ses soldats ont
laissé ce sol grêlé comme un visage atteint par la petite vérole. Leurs
terribles actions et leurs propres drames ont hanté leurs consciences au
point d'avoir nourri d'admirables romans et de pathétiques films de
guerre.
Ce triste épisode ne nous concerne pas. Nos parents et leurs
souvenirs sont d'une époque antérieure. Les guerres enfin terminées, il
est redevenu possible de faire un pèlerinage dans ce pays qu'ils
aimèrent tant. C'est une forme d'hommage à leur rendre, suivant en
cela la coutume des Asiatiques qui honorent quotidiennement leurs
ancêtres au lieu de les ensevelir rapidement dans l'oubli froid d'une
tombe de pierre.
Les nombreuses stèles verdies de moisissures des cimetières
européens de l'Indochine illustraient déjà, pour nos aïeux qui
débarquaient après 1859, les périls de l'aventure coloniale. Les
assauts, les embuscades, les empoisonnements et surtout les maladies
coloniales avaient décimé des bataillons de robustes soldats et anéanti
des familles entières de civils.

11

Le voyage de Marseille à Saïgon
L'aventure coloniale commençait par un long voyage en mer.
Vacances forcées de plus d'un mois dans l'espace étroit d'une coque de
navire entre ciel et mer. Pour certains, l'unité de lieu d'une pièce de
théâtre aux multiples personnages qui, jour après jour, révélaient leurs
caractères. Trente jours de libres loisirs, toutefois réglés par un
cérémonial précis à l'intérieur d'une prison dorée. C'était assez pour
que naissent des amitiés ou des idylles. Pour d'autres, c'était le temps
de l'interrogation sur la terre inconnue qui allait devenir leur monde.
Mais tous n'abordaient pas l'Asie pour la première fois. Il y avait
déjà des coloniaux jeunes ou vieux dont c'était le deuxième ou le
dixième retour après un séjour en France pour leurs études, leurs
congés ou régler leurs affaires.
Sur le voyage et l’installation de nos aïeux partis les premiers à
Saïgon, Valère Guéry et Jean-Gaston Hérisson, les informations
manquent cruellement. Nous en sommes réduits à faire des
hypothèses. Quelle impardonnable incuriosité jusqu’à l’âge où notre
propre vie est derrière nous !
Le plus célèbre d’entre eux dont la descendance est nombreuse
s’appelle Valère Guéry, né le 4 septembre 1856. Il fut instituteur à
Ménilmontant. Un quartier difficile où il fallait parfois faire le coup de
poing pour se faire respecter.
Qu'est-ce qui l'a poussé à s'embarquer pour les colonies ? A-t-il lu
les affiches qu'on voyait dans les mairies et qui proclamaient "Jeunes
allez dans les colonies la fortune vous y attend"? Marguerite Duras
dans Un barrage contre le Pacifique raconte à propos du personnage
de la mère "Elle se maria avec un instituteur qui comme elle se
mourait d'impatience dans un village du Nord, victime comme elle des
ténébreuses lectures de Pierre Loti. Peu après ils firent leur demande
d'admission dans les cadres de l'enseignement colonial et ils furent
nommés dans cette grande colonie qu'on appelait alors l'Indochine
française".
Valère a avoué à ses enfants être parti pour pouvoir assouvir sa
funeste et incoercible passion : jouer aux courses. Son salaire
13d'instituteur n'y suffisait pas. En Indochine, il ferait fortune et pourrait
enfin jouer à sa guise.
Il partit de Marseille vers 1887. À cette époque, le protectorat
français sur toute l'Indochine est acquis, les préliminaires de la paix
avec la Chine ayant été conclus le 4 avril 1885. L'Indochine française,
plus précisément l'Union indochinoise, établie en 1887 se compose
d'une colonie la Cochinchine, de trois protectorats (royautés sous
tutelle française) l'Annam, le Laos, le Cambodge et d'un
semiprotectorat, le Tonkin.
Les départs ont lieu un dimanche sur deux sur le Djemnah, le
PeiHo, le Saghalien ou l'Iraouadhy, qui touchent Saïgon en 33 ou 34
jours. Sur les vieux clichés, on peut contempler la silhouette
caractéristique de ces clippers de fer mixtes. Des trois-mâts de 125
mètres de long sur 12 mètres de large qui peuvent atteindre quatorze
nœuds. Les uns peints en blanc ont l'élégance de yachts de croisière.
Les autres avec leurs coques noires sont moins avenants.
Les constructeurs de ces navires avaient opté pour l'énergie du
charbon transmise à l’hélice par la vapeur grâce à une machinerie
encore susceptible de caprices. Dans ce cas, on utilisait l’énergie du
vent qu’on savait capter depuis des siècles. Tous sont encore de
rapides voiliers. Toutefois, ils sont flanqués, en leur centre, d'une large
et haute cheminée toujours accompagnée d'un long et volumineux
panache de fumée. Les passagers de l'époque se plaignaient de cette
nuée irrespirable pleine d'escarbilles qui se rabattait parfois sur les
ponts et vous irritait les yeux. Les plus prévoyants achetaient à
Marseille des lunettes spéciales avec des protections latérales.
Valère, instituteur de 31 ans a probablement voyagé en première
classe aux frais de l'Administration, car l'Instruction publique payait
cette classe à ses fonctionnaires. À partir de Port-Saïd, la chaleur à
l'intérieur de la coque dépasse souvent les 35 degrés. En mer Rouge
par beau temps, il n'y a plus personne sous les tôles surchauffées.
1Dans une lettre à sa famille en 1985 , Alphonse Renkin, missionnaire
belge écrit: "Depuis deux ou trois jours, il n’y a presque personne qui
dorme dans une cabine. Nous cherchons sur le pont un endroit bien
exposé au vent puis on y place son fauteuil…pourtant il y a peu de
malades ou même d’indisposés, ce que j’attribue aux soins qu’on
prend pour donner de bons repas. On a toujours de l’eau glacée...En

1 Voyage à bord du Saghalien entre Marseille et Manille en septembre
1885 (site des messageries maritimes)
14outre, pendant les repas, un Chinois est chargé de remuer les pankas
qui se trouvent au-dessus des tables. J’admire cet homme qui tire sa
corde pendant cinq ou six quarts d’heure de suite avec une
imperturbabilité admirable. Et il faut le dire, le salon qui
ordinairement a une chaleur impossible, est frais quand ce génie tire à
sa corde."
Outre les escarbilles et la chaleur, le mal de mer est la troisième
cause majeure d'inconfort. Pendant les premières semaines quand le
temps se gâte, nombreux sont les passagers malades. Si la tempête
dure quelque temps, les passagers, n'ayant rien dans le ventre,
vomissent de la bile, deviennent verts et s'affaiblissent. Quand l'hélice
sort de l'eau sur les hautes vagues, le navire vibre horriblement. Les
avaries de machine sont encore fréquentes et les erreurs de cap
également. L'angoisse aide le mal de mer à s'installer.
Certains savent qu'entre 1644 et 1789 sur les 120 000 Français
partis sur les navires de la Compagnie des Indes 35 000 avaient péri
en mer. Certes, le transport maritime avait fait de grands progrès
depuis, mais la mésaventure du paquebot d'État l'Aveyron est encore
dans toutes les mémoires. Le 21 août 1884, il s'échoue sur les récifs
coralliens du cap Gardafui à l'extrémité de la corne de l'Afrique en
Somalie. Sur le rivage, à 200 mètres de là, un grand rassemblement de
sauvages. Ils s'apprêtent à envahir le navire et à égorger les passagers
avant de le piller. Effrayés, ces malheureux se voyaient déjà alourdir
ces terrifiantes statistiques. Par chance, deux navires le Massalia et le
Lord of Isles arriveront à temps pour sauver les 556 personnes à bord
de l'épave.
Après quelques jours, la contemplation des vagues et des couchers
de soleil, malgré leur splendide diversité, s'avère bien monotone.
Trouver des remèdes contre l'ennui devient l'obsession majeure.
L'équipage en ces temps-là n'était pas impliqué dans la distraction des
passagers. Des jeux comme les échecs ou le whist, ou plus sommaires
comme le jacquet, le bésigue ou le rams occupent ces loisirs forcés.
Certains enseignaient aux autres le poker, nouveau jeu venu des
ÉtatsUnis. Ceux qui voulaient préserver leur solitude s'adonnaient aux
réussites.
Il y avait toujours à bord des passagers dotés de talents de société.
Bien que purs amateurs ces conteurs, prestidigitateurs, mimes,
chansonniers, spécialistes des farces et attrapes, n'avaient aucun mal à
trouver des spectateurs prêts à s'agglutiner autour d'eux et à les
applaudir. Les femmes, pour ces destinations, sont peu nombreuses à
15bord et très courtisées. Certes, elles peuvent se réfugier dans le salon
des dames, strictement interdit à la gent masculine. Mais elles
n'allaient pas s'y enfermer pendant toute la traversée. Les vieux marins
habitués de la ligne assuraient que la résistance des femmes les plus
vertueuses s'effondrait après le canal de Suez.
Dans cet espace confiné, il était inévitable que surgissent des
occasions de conflits qu'il s'agisse de politique, de jeux, de préséance
ou de femmes. Les boissons fortes et la chaleur augmentaient la
pression de vapeur sous les crânes. Des passagers de première classe
s'envoyaient leurs témoins pour un duel à l'arrivée à Saïgon.
Toutefois, la proximité de cette dangereuse échéance entraînait une
réconciliation opportune avant le débarquement. Après une si longue
traversée, les protagonistes réalisaient qu'il serait absurde de se blesser
à l'arrivée.
Ceux qui partaient après 1918 quittaient une région où la grippe
espagnole avait déjà fait des millions de morts, pour une autre où ils
se savaient attendus par le choléra, la peste et une variété de
dysenteries. Inutile de rajouter des occasions de mourir !
Les passagers des autres classes échangeaient plus facilement des
coups sur le pont sans attendre. Ils étaient séparés par les officiers du
bord.
Les escales apportaient de courts moments de distractions. Un
spectacle inédit nous est décrit par le missionnaire belge à Colombo. Il
est étonné par les prouesses des gamins de douze à quinze ans. Ils
crient pour qu’on leur jette de la monnaie à la mer. Avant que la pièce
d’argent n'arrive à une profondeur de deux mètres, ils l’ont attrapée.
Ils font du tapage non seulement pour implorer la libéralité des
voyageurs, mais encore pour chasser les requins. Ces bêtes assez
nombreuses dans les parages semblent avoir peur d’un grand bruit. Un
de ceux qui demandent de l’argent, un jeune homme d’environ vingt
ans, n’a plus qu’une jambe. L’autre lui a été enlevée d’un coup de
mâchoire par un squale. Du canot où il se trouve avec ses béquilles il
saute à la mer pour attraper la monnaie. Dans ce sport, il s'avère aussi
alerte que les autres.
À l'arrivée, la rivière qui mène à Saïgon déroule ses méandres
boueux dans les palétuviers et la mangrove. Cachés dans cette
végétation impénétrable des yeux menaçants observent le passage du
navire. Ceux des crocodiles et des pirates, nombreux dans les parages.
Mais ces derniers n'osent pas s'attaquer aux grands navires. Quand
Valère Guéry arrive en Indochine, les militaires sont encore à l'œuvre
16dans le Nord pour pacifier cet immense territoire où s'agitent
opposants politiques, pavillons noirs, bandits et diverses sectes
religieuses. Le Sud est déjà pacifié, il est plus calme.
Le Vietnam qui a l'apparence d'un grand S est un pays de jungles et
de montagnes. Seuls sont cultivés au Tonkin les rives et le delta du
fleuve Rouge, en Annam le long de la mer de Chine une mince bande
de terre, et au Sud en Cochinchine le delta du Mékong. Une autre
image est utilisée pour représenter la géographie économique de ce
pays : celle d'un serpent avec deux pots de riz placés l'un dans sa
gueule et l'autre à sa queue. Les peuples Viet, Khmer et Lao y sont
majoritaires. Les minorités Moïs, Muong, Tay, Cham, Rhadé, Jaraï,
sont principalement présentes dans les zones montagneuses. Les
Chinois, bien implantés dans les villes, sont des commerçants très
actifs.
La population indigène est d'environ 12 millions d'habitants, dont
95% de ruraux. Les Européens sont environ 20 000 dont les deux tiers
militaires ou fonctionnaires. La mortalité des blancs est effrayante;
d'après les rapports officiels : "En 1885, sur un bataillon de 12.000
débarqués au Tonkin, 1/3 de l'effectif succomba à la fièvre ou dû être
rapatrié au bout du 4e ou du 5e mois de séjour". Depuis, les vaccins,
les sérums et les travaux d'assainissement exécutés sous la direction
de l'Institut Pasteur ont beaucoup amélioré la situation des centres
urbains, naguère très malsains. Toutefois le taux de morbidité, de
l'ordre de 500 pour mille vers 1885, oscille encore entre 180 et 250
pour mille entre 1905 et 1930.
Par la suite, le confort et la sécurité des voyages firent d'immenses
progrès. Pour l'illustrer, nous disposons de la traduction du récit en
hollandais du voyage de notre grand-père Frans Brilman qui le mena
en 1929 d'Amsterdam à Paris puis à Marseille avant d'embarquer pour
Saïgon sur le paquebot qui s'appelait le Cap Tourane. Le petit cahier
qui rassemble les lettres postées des escales de Port-Saïd, de
Colombo, de Singapour puis de diverses villes de l'Indochine porte sa
photo sur la couverture.
Né en 1889, il avait alors juste quarante ans. Courtier en tabac à
Amsterdam, la crise de 1929 l'avait surpris, engagé à crédit sur
plusieurs bateaux qui apportaient en Europe la précieuse marchandise.
Les prix s'effondrèrent, ce qui le ruina. Il paya toutes ses dettes. Pour
survivre il accepta le poste de directeur de la Manufacture
Indochinoise de Cigarettes la M.I.C., une usine dont une société
17financière avait entrepris la construction à Saïgon pour alimenter
l'Asie du Sud-est.
À cette époque, peu de dirigeants de valeur étaient volontaires pour
s'exiler dans des pays qui avaient mauvaise réputation. Dans son
roman Les Civilisés, Claude Farrère fait dire au gouverneur "Aux yeux
unanimes de la nation française, les colonies ont la réputation d'être la
dernière ressource et le suprême asile des déclassés de toutes les
classes et des repris de toutes les justices". En outre, il y faisait une
chaleur éprouvante et on y contractait toutes sortes de maladies.
Les envoyés des grandes entreprises métropolitaines comme Frans
Brilman, véritables missi dominici, n'appartenaient pas à cette
catégorie. C'étaient des hommes de confiance. Mais la plupart
sacrifiaient leurs perspectives de carrière. Ils se trouvaient trop
éloignés des centres de pouvoir pour avoir une chance de monter dans
la hiérarchie. Ce bout du monde était en quelque sorte un terminus.
Sur cette photo en noir et blanc, notre aïeul a l'air d'un jeune
premier. Visage mince, grand front, nez droit, regard clair, traits
réguliers. Cheveux bien lisses, soigneusement plaqués et coiffés avec
une raie sur le côté. Une vague ressemblance avec l'acteur Gérard
Philippe. Belle figure qu'il transmettra à ses enfants et à certains de ses
petits enfants. Mais cette photo est la seule où il affiche cette
physionomie. Elle a sans doute été prise quelque temps avant la
grande crise et les jours terribles qu'il a vécus. Car sur tous les autres
clichés que nous avons de lui en Indochine, à peine quelques années
plus tard, il n'est plus le même. Sa tête semble avoir gonflé. Elle est
devenue carrée. Ses cheveux ont blanchi et ondulent sur son crâne.
Les paupières sont plus lourdes et forment un net repli au-dessus de
l'œil. Le double menton a fait son apparition, quoiqu’encore léger. En
quelques années, il a pris la physionomie de l'homme d'affaires
autoritaire qui a réussi, mais qui mange, boit et fume trop.
Voici les lettres que cet homme courageux adresse à l'ensemble de
sa famille restée en Europe. La simplicité du ton renforce l'authenticité
des sentiments qu'elles expriment.







18 Cap Tourane, le 23 novembre 1929

Mes chers lecteurs, mes chères lectrices

J'étais parmi vous il y a quelques jours. Entre ce moment et celui
où j’écris, ce qui est advenu entre-temps ne m'a laissé que des images
un peu floues et de maigres souvenirs. Le départ de la gare Centrale
d'Amsterdam, le passage de la frontière à Roosendaal, le dernier
séjour à Paris, journées animées et nerveuses. Cependant, je garde
très clairement en mémoire les adieux à ma femme qui est si
courageuse, à mes trois chers enfants et à mes parents. Je n’oublierai
pas facilement la grande gare de Lyon avec ses quinze quais où je
perdis ma famille heureusement retrouvée après un quart d’heure de
recherche. Puis cette nuit dans le train secouée et troublée pendant
laquelle je pensais à tous ceux qui me sont tellement chers. Heureux
enfin lorsque l'aube apparaît. Le soleil se lève confortablement
comme s’il voulait dire « Ayez courage ! Vous avez déjà semé et la
plante a grandi, mais elle ne dépérira point. Venez maintenant chez
moi semer à nouveau et je vous donnerai la récolte désirée par vous».
Cette promesse d'un avenir favorable sous le soleil des tropiques
et le panorama calme et agréable qui se déroulait devant mes yeux a
apaisé mon âme énervée. Et lorsque nous arrivons à Marseille à
7h30, j’ai assez de courage pour faire face à la quantité de petites
difficultés qui m'assaillent, à savoir retrouver les malles, réunir les
porteurs, parlementer avec les douaniers et encore une fois diriger les
porteurs et les malles vers les cabines. Toutefois avant d’embarquer à
14h30 j'ai eu le temps de déguster la bouillabaisse, la fameuse
bouillabaisse de Marseille, un plat de toutes sortes de poissons de la
Méditerranée et d’écrire encore quelques courtes missives à la
famille.
À l'endroit où je me trouve, il y a beaucoup de remue-ménage. Les
passagers arrivent accompagnés de leurs amis et de leurs
connaissances. Les porteurs vous bousculent, en criant et jurant. Une
centaine de soldats embarquent. Je gravis lentement la longue
passerelle qui me semble peu pratique pour les talons des femmes.
Aussi me dois-je de conseiller d’urgence à toutes les dames utilisant
une telle passerelle de chausser une paire de souliers auxquels les
talons auront été fixés très solidement. C'est au milieu de ce vacarme
que je pénètre dans ma nouvelle résidence. Elle me semble vaste.
19Mais elle s’avérera bientôt très petite et j'en connaîtrai très vite
chaque petit coin et tous les secrets.
Naturellement à bord c’est le chaos, les passagers et leurs amis
vont et viennent dans le plus grand désordre tandis que quelques
commis se faufilent en agitant une sonnette pour avertir les
accompagnateurs, encore à bord, que l'heure du départ approche.
Enfin les passerelles sont vivement détachées et la corne de brume
mugit. Les chevaux sont attelés devant la charrette, ou autrement dit,
les remorqueurs. Lesquels émettent à leur tour un sifflement sonore.
Les amarres sont larguées et le paquebot s’éloigne lentement du quai
d’abord mètre par mètre puis de plus en plus rapidement. Du haut de
notre navire, les personnages à terre paraissent de petites poupées. À
cet instant, un sentiment désagréable s’empare de nous. Tout à coup
nous voilà coupés de la terre ferme, de ce monde qui nous donnait la
possibilité de communication avec nos familles ne serait-ce que par
liaison postale. Notre navire longe lentement les quais du port. On ne
distingue déjà plus les gens sur le quai. En revanche, nous dépassons
des navires de toutes nationalités. Le port de Marseille offre un
spectacle grandiose. Tous les passagers sont restés sur les ponts à
l'exception des mères avec de jeunes enfants qui se sont retirées dans
les cabines. On le sent, quand la terre ferme va disparaître chacun
veut lui faire ses derniers adieux. Tous les voyageurs restent dehors
appuyés sur le bastingage bien qu’il fasse froid et qu’il ait commencé
à pleuvoir. Encore un pont, et le dernier obstacle disparaît. Le
remorqueur est détaché et voilà le navire seul face à la Méditerranée.
Pendant une petite demie heure la côte reste visible et puis plus rien
que l’eau et l’air. Personne ne quitte le pont. Sans doute, la plupart
des gens ont une pensée pour ceux qui sont restés chez eux. Soudain,
un groupe d’îles rocheuses portant le château d’If surgit de la brume.
Puis la nuit tombe. Heureusement, le gong pour le thé sonne le retour
à la réalité.
C'est par ce salon que je commence la découverte de ma nouvelle
demeure. Elle ne me déçoit pas. Curieusement toutes les personnes se
sont assises à table, sans enlever les manteaux avec lesquels elles sont
arrivées à bord. Le restaurant est agréable. Trois grandes tables, au
milieu, avec de plus petites tables accolées, un éclairage intense, la
boiserie en buis, des fleurs, les accessoires de thé sur les tables
blanches tout cela crée une ambiance gaie. Après le thé, nous
retournons à nos cabines. Elles sont encombrées par les malles
déposées par les porteurs. Je commence à ranger ma chambre pour
20en avoir un meilleur aperçu. Eh bien ! Elle me convient. Voici une
description brève de ce sanctuaire. À droite se trouve l’armoire avec
un grand miroir, à côté une porte qui communique avec une autre
cabine puis un petit bureau avec une lampe en verre dépoli et juste à
côté, un lit en cuivre qui occupe toute la largeur de la cabine ; de
l’autre côté du lit se trouve la porte de la salle de bains et à côté
encore un petit cabinet de toilette. Ajoutez à cet inventaire, un
plafonnier, un tapis posé sur un parquet, des lambris en acajou et
devant la porte et la fenêtre un rideau en lin. À peine ai-je déballé et
rangé les affaires les plus courantes, cela sonne, semble-t-il, pour le
dîner. En réalité, ce premier coup de gong concernait les enfants. Il
nous faudra patienter encore une demi-heure. Puis nous sommes
menés à nos places par le steward. La mienne se trouve à la première
table, celle du capitaine appelé en français le commandant. Celui-ci
entre en dernier. Tout le monde fait la révérence et la fête commence.
J'aurais aimé pouvoir vous donner une idée de la liste interminable
qui compose le menu qui doit être servi. Toutefois je remarque que la
salle est loin d’être pleine, sans doute à cause du mauvais temps qui
s'installe. Personne n'a envie de manger quelque chose pour le
restituer quelques instants plus tard. Au cours de ce premier repas qui
dure environ deux heures, on fait la connaissance les uns des autres
puis on explore le bateau. Notre navigation est indiquée sur un
tableau d'informations. Nous passerons demain à une heure matinale
le détroit de Bonifacio nommé en français la Bouche de Bonifacio
situé entre la Corse et la Sardaigne.
Fatigués par toutes ces émotions, les passagers se couchent tôt. Je
suppose que pour la plupart d’entre nous le sommeil n’est pas venu
facilement, car tout grince, tout soupire, l'esprit mobilisé par ses
pensées pour la famille restée en arrière et puis on doit s’habituer
aussi aux mouvements de son lit.
Quand je me réveille le lendemain matin à 6h30, la côte de la
Corse est juste à côté, une série de montagnes avec de la neige
éternelle, c’est magnifique ! La mer est calme et on n’a vraiment pas
l’impression d’être dans un bateau. Ces masses rocheuses me font
penser au caractère sauvage de ses habitants et la grandeur d’un
homme, un des plus grands hommes de l’Europe qui a vu le jour ici,
Napoléon.
J'entends à nouveau la sonnette et le gong, il est temps d’aller
prendre le breakfast. Passant devant le tableau d'informations où ils
nous indiquent le programme de la journée je lis qu’il faut avancer
21notre montre de cinquante minutes. Nous aurons donc une journée de
23 heures au lieu de 24.
Le petit déjeuner est folklorique, on se croirait au carnaval. Un
homme est en pyjama, un autre porte une veste de costume sur un
pantalon de pyjama, un troisième une veste de pyjama sur un
pantalon de ville, un quatrième porte " un coin de feu". Et puis les
femmes, oh, les femmes ! Elles sont habillées n'importe comment : des
écharpes, des pyjamas. Certaines ont des bas, d'autres pas. Elles sont
chaussées de pantoufles, ou même de tongs. Très peu sont
correctement habillées.
À peine le petit déjeuner avalé tout le monde se rue vers le pont
supérieur pour ne pas rater la superbe vue annoncée. Car à 10h30
nous passons la Sardaigne. On ne voit que des montagnes rocheuses.
Ces pays ont sûrement une origine volcanique.
À 11h30 on nous sert le second déjeuner. Cette fois, toute la famille
est au complet et c’est normal, car la mer est comme un miroir. Celui
qui se sent malade sur une mer pareille le serait également sur le
continent. Il fait un temps d’été. Les passagers sont sur les ponts sans
manteau. Dans la soirée, nous continuons à faire connaissance les
uns des autres et après le dîner nous mettons un peu de musique et
nous dansons. Sur le chemin de ma cabine, je lis que nous avons
parcouru 222 milles nautiques en 19h40 et que notre première escale
se trouve à 1288 milles nautiques. Le dimanche à trois heures le
bateau passera devant le Stromboli et le soir à six heures il franchira
le détroit de Messine et passera devant la ville du même nom.
Après une nuit plutôt calme, le dimanche a commencé sous un
soleil magnifique et une mer d'huile. Cette nuit, j’ai très bien dormi,
beaucoup mieux que la nuit précédente. Au petit déjeuner, presque
personne. Les passagers étaient restés dans leur cabine. Mais tous
étaient présents pour le second déjeuner qui dure deux heures. Peu
après est apparu le Stromboli, une montagne majestueuse, magnifique
avec ces nombreux écoulements de laves. Malheureusement, le
sommet entouré de nuages noirs n'était pas visible. Dans la soirée,
nous avons aperçu à tribord la Sicile et à bâbord la côte du Sud de
l’Italie, mais la nuit est tombée trop vite et on n'a pu voir de Messine
et Reggio que leurs lumières. Ces deux villes détruites par des
tremblements de terre ont été reconstruites. Aujourd’hui on nous
demande d’avancer nos montres de vingt minutes et si j’ai bien
compris demain de 19 minutes. La soirée se termine avec de la
22musique et une petite danse. À onze heures du soir, tout le monde se
retrouve dans les bras de Morphée.
On nous informe que demain matin, mardi, le navire va croiser
devant l’île de Crète qui appartient à la Grèce. Mais ceci est pour
mardi. Donc, vous vous demandez ce qui se passera lundi. Rien ? Oh !
Non, pour ce lundi après-midi un grand événement est prévu. Pendant
le déjeuner, on nous a annoncé qu’à 15h30 on entendrait une sirène.
Aussitôt nous devrons mettre nos ceintures de sauvetage et nous
rendre au plus vite vers les canots de sauvetage.
J'étais affecté au canot N°1. Notre exercice de sauvetage ne fut pas
très spectaculaire. J'en éprouvais une grande déception. Après avoir
entendu les sirènes, tous les passagers sont montés sur le pont
supérieur. Tous munis d’une ceinture de sauvetage, y compris les
soldats, les serveurs, les matelots, les femmes de chambre, tout le
monde sans exception. Sur le pont supérieur, des membres de
l'équipage ont détaché un canot de sauvetage et après trente minutes
ils l'ont rattaché. À nous, ils ne nous ont rien demandé, rien du tout.
On nous a laissé attendre immobiles là où on se trouvait et après
trente minutes on a pu disposer. Voilà tout l’exercice ! Je ne vais pas
critiquer un exercice de sauvetage, mais franchement je trouve qu’on
aurait pu utiliser ces deux heures d’une façon beaucoup plus utile. Le
reste de la journée s'est déroulé sans problèmes.
Maintenant, je vais vous faire une brève description des personnes qui
se trouvent à notre table. Si elle ne vous intéresse pas, vous pouvez la
sauter ! Premièrement, nous avons le commandant, un monsieur très
charmant, petit, cheveux gris, portant un pince-nez, très intelligent. Il a
parcouru tous les océans du monde et ses propos sont très intéressants.
Sur sa gauche se trouve la femme du docteur et à ses côtés, son mari le
docteur-capitaine qui a été envoyé à Haiphong par les autorités
françaises. De l’autre côté du commandant, une autre jeune femme qui
fait le voyage avec ses deux petits enfants. Son mari est fonctionnaire du
gouvernement. À côté d’elle se trouve l’administrateur délégué d’une
grande société française qui a son siège à Saïgon. Après, nous avons une
dame d’environ quarante-cinq ans dont le mari habite déjà Haiphong.
En face du docteur, il y a un magistrat, un procureur de la République,
un homme très sympathique qui est devenu mon grand ami. À côté de lui
se trouve l’attraction de notre table, une dame flamande qui a entre 50 et
80 ans. Elle a déjà parcouru toute la planète. Elle a même traversé le
Congo belge avec trente porteurs noirs. Dans ses oreilles elle porte deux
énormes créoles de sept centimètres de diamètre et autour de son cou
23elle porte une chaîne en or à laquelle on pourrait attacher un lion ! Il
s’avère qu’elle prend plaisir à converser en flamand avec moi. C’est elle
qui parle le plus à table, mais qu’elle est drôle ! À côté se trouve un
administrateur, un monsieur très sympathique qui lui aussi a presque
parcouru le monde entier. À côté de lui un Argentin qui souffre du
spleen. Depuis quatre ans il ne fait que voyager et boire de l’alcool toute
la journée. Il me poursuit à travers le bateau pour que je le distraie de sa
mélancolie. À côté de l’Argentin, le directeur général d’une société
française à Saïgon. Tels sont les convives de la table du commandant.
Le lendemain matin, mardi, je me lève à six heures et demie. À
bâbord, l’île de Crète est en vue. Spectacle magnifique ! Une île
couverte de rochers et de montagnes qui deviennent argentées sous
les rayons du soleil. Sur le chemin de ma cabine, je lis sur le tableau
que ce soir à vingt heures il y aura cinéma. Une pièce de Faust,
l’histoire d’une femme en trois actes. Mais à côté de ce plaisant avis
se trouve le baromètre qui ne nous annonce pas une bonne surprise.
En toute logique on aura droit à de grandes vagues au cours de la
journée, d’abord des petits moutons blancs, puis des lames de plus en
plus hautes. Effectivement le baromètre avait raison. Quelques heures
plus tard, le bateau est secoué de gauche à droite et de haut en bas.
Tout le monde est malade ! Sur le tableau il est indiqué qu’à minuit
nous arriverons à Port-Saïd, port que nous quitterons à dix heures le
lendemain matin. C’est regrettable, car on n’aura pas vraiment le
temps de visiter la ville. La police montera à bord et distribuera des
visas à tous ceux qui souhaitent descendre à terre.
Pour terminer cette lettre, mon premier envoi, je voudrais vous
expliquer l'agencement du bateau. On peut distinguer trois parties :
l’avant avec les cales et le logement des soldats. Au milieu se trouvent
deux ponts promenades dont l'un entoure les cabines des officiers et
l'autre celles des passagers de première classe. À l'arrière sont logés
les passagers de deuxième classe. Entre ces deux tronçons se trouvent
des cales.
Maintenant je vais clôturer mon premier récit. Je vous prie de bien
vouloir excuser les nombreuses fautes de frappe, mais je suis assez
novice sur cette machine. Et je ne m'y suis pas encore vraiment habitué.
Je vous adresse, à tous, mes salutations les plus cordiales et je
reste pour vous tous votre mari, votre père, votre gendre, votre
beaufrère et votre ami qui vous aime. D’ici une quinzaine de jours,
j’enverrai une deuxième partie de Colombo."
Signé Frans Brilman
24J'ai sous les yeux une vieille photo du Cap Tourane, longue coque
noire effilée et superstructures blanches. Deux ponts couverts dans la
partie centrale, surmontée d'une imposante, mais unique cheminée.
Deux puissants mâts de charge à un quart de l'avant et de l'arrière. Il
ressemble à tous ces paquebots ou navires mixtes transporteurs de fret
et de passagers appelés Cap Padaran, Cap Varella, la Désirade,
Kerguelen, Louis Lumière, Lavoisier, Malte, qui desservaient l'Asie
du Sud-Est. Plus célèbres que des chanteurs d'opéra, ils étaient chéris
des coloniaux auxquels ils apportaient des nouvelles déjà vieilles d'un
mois et des machines ou objets commandés en Europe et plus
rarement les membres de leur famille qui pouvaient enfin les
rejoindre. Les Courriers de Saïgon, chaque quinzaine, étaient si
impatiemment attendus, que bien des coloniaux se bousculaient sur les
quais pour les voir arriver et se précipitaient à la Poste derrière les
fourgons postaux pour gagner quelques heures sur la distribution.
Les dessins stylisés de ces navires ornaient les belles affiches des
compagnies Messageries Maritimes, Peninsular & Oriental, Cyprien
Fabre, Nordenskjöld. Silhouettes élégantes et élancées, taillées pour la
vitesse auprès desquelles les paquebots modernes ont l'allure
d'immeubles massifs et patauds.
La génération précédente, celle de notre arrière-grand-père
JeanGaston Hérisson arrivé vers 1908 avait voyagé sur des paquebots, à
deux ou trois cheminées fumantes, réputés luxueux pour l'époque. Ils
s'appelaient Le Tonkin, l'Indus, l'Annam, le Laos. Sur leurs flancs,
étaient peints en grandes lettres les noms des compagnies, évocateurs
de destinations lointaines. Des géants familiers qui chaque jour
s'enfonçaient vers le Sud plus rouge, entre les dunes pour gagner les
mers tropicales. Ils partaient pour Aden, l'Inde, Java, la Chine,
l'Indochine, le Japon. Ils revenaient longtemps après. Quelquefois
leurs noms avaient changé entre-temps.
Voici la deuxième lettre expédiée de Colombo.









25Cap Tourane, le 29 novembre 1929

Mes chers lecteurs, mes chères lectrices
Ce soir, après le dîner, vers vingt heures, nous approcherons de la
côte d’Afrique. Le baromètre nous prédit une très mauvaise météo.
Mais le commandant n’aura pas le temps d'avoir peur. Un petit
bateau pilote nous prend en charge et nous guide vers la rade. À
11h30 nous nous trouvons dans le nouveau bassin qui s’appelle Port
Fouad, du nom d'un roi égyptien.
À peine le Cap Tourane amarré, arrive un canot avec des
médecins, des agents de police et des douaniers, toutes ces personnes
échangent des papiers et fournissent des visas à ceux qui veulent
rester en Égypte. Il est possible de prendre une voiture et de rouler en
passant par le Caire vers la ville de Suez à l'autre extrémité du canal
et d’attendre le bateau là-bas. Mais je ne suis pas volontaire. Je
crains d'y rater le bateau, car comme vous le savez, il n’attend pas.
Toutefois avec quelques amis nous avons décidé de visiter la ville
de Port-Saïd. Nous descendons du bateau pour nous y promener.
Dans le centre, toutes sortes de vendeurs viennent nous voir. L’un se
propose comme guide en anglais, un deuxième nous tend des cartes
postales en français, un troisième possède un taxi avec lequel il
voudrait nous faire visiter la ville. Je choisis de rester en compagnie
de mon ami l’Argentin et nous décidons d’aller boire un café turc
dans un petit bar. Toutes sortes de marchands se promènent devant la
terrasse pour offrir leurs objets ou leurs services. Un Turc nous
propose bien évidemment des cigarettes turques. Pour une boîte de
cent cigarettes que nous avons envie d’acheter, il demande cent
piastres soit 125 francs. C’est évidemment beaucoup trop cher. Mais
il a tellement besoin d'argent qu’il accepte de baisser le prix et nous
laisse la boîte pour 20 francs. La transaction faite il s'en va. Mais il a
dû renseigner ses amis parce que notre tranquillité sur la terrasse est
terminée. De tous côtés, des marchands arrivent pour nous proposer
d’autres affaires. Pour nous en débarrasser, nous avons dû proférer
quelques gros mots sinon on y serait encore. Après avoir réglé nos
consommations, nous rentrons à bord nous coucher.
Le lendemain, debout à six heures du matin nous prenons un taxi
pour le centre-ville. Les bazars sont déjà ouverts. Nous nous dirigeons
vers la Poste pour changer de l’argent et acheter des timbres. Le
change se fait partout dans la rue, mais nous n’avons pas une grande
confiance dans le peuple égyptien et nous préférons faire cette
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