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Nour

De
190 pages
Nour, c'est l"histoire du renoncement à un "pays étrange et désormais étranger..." Nour, l'enfance, perdue aussi. Deux exils dont on ne se remet pas. Nour, "la lumière" dans cette belle langue arabe que je ne parle pas..., la lumière surtout, les couleurs, les odeurs, les sensations. Ca sent le pétrole de la lampe, le sucre du loukoum qu'une langue gourmande lèche sur le bord des lèvres. Nour, la vie, le temps, petite madeleine algérienne qui va chercher au fond du coeur ce qu'on ne savait plus.
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NOUR

Portrait de l'auteur: Sylva Villerot Photo de couverture: Evelyne Sellés-Fischer

Evelyne Sellés-Fischer

NOUR
récit

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06958-9 EAN:9782296069589

A Alexandrine et Abel A Simone et Jacques

En mon commencement

« Je suis venu dans ton pays sur la pointe du cœur, expulsé du mien, un peu volontairement, beaucoup par besoin ».

Tabar Ben Jelloul

Je me tournai dans le sens contraire de la marche du train et le vent sécha mes larmes. Personne ne saurait que j'avais pleuré.

Des scènes familières sont consignées dans ma mémoire comme natures mortes posées sur la toile, touches délicates qui confinent à l'épure et disent l'amour qu'on porte à une terre, des images comme un envoûtement, celui d'un monde où l'homme aurait su rester dans le Jardin: le vieil Arabe ami de la famille tirant des sons aigrelets d'une flûte de roseau devant la cheminée; le pain et le fromage de chèvre qu'on déguste lentement au mitan de la table de bois brut dans le clair-obscur de la lampe à pétrole; un âne peinant sur un layon parmi les chênes-lièges et les oliviers centenaires dans les lueurs diaphanes de l'aube, quand le soleil, surgi du fond- de la mer comme des eaux primordiales, se plaque sur l'aplat du ciel; des femmes en noir dans le creux des ruelles du petit port de Stora, toujours en deuil de quelque parent; des murmures et des cris, bruits de village où le temps se mesure à l'aune des pas de la mule... ou à la vie d'un homme; un vieillard étique au rire éclatant de caries pas soignées qui mange avidement une orange dont le jus suinte le long de la fossette du menton mal rasé; jalousies, cancans, vieilles croyances qui se

confondent avec la foi; chemins qui mènent à des paysages
grandioses dignes de la terre originelle célébrant ses noces païennes avec la mer en son éblouissant premier matin. Laudes antiphonées par les zéphyrs, mêlées au bruissement du monde en un office matutinal que nul prêtre ne saurait célébrer fors Dieu. Quand la ténèbre s'apostasie pour engendrer la lumière, se reconnaissent-elles? Et la ville, proche. Ma ville. Turbulente, grouillante de vie. Ceci est une « itinerrance », un itinéraire infligé par l'Histoire, prétexte à une incursion dans un pays qui n'existe plus, suivi 9

d'une errance consacrée à la recherche du «même ». Parce que l'Algérie où j'ai vécu appartient à d'autres qui la vivent différemment. Parce que celle que j'étais alors n'existe plus. Si elle est essentielle à la constitution de notre mémoire, si elle fonde l'adulte que nous sommes, l'enfance, comme la vieillesse, est un moment à part et privilégié où nous sommes autres. L'énigme est éloquente du Sphinx, monstre ailé à tête humaine et corps de lion, qui interroge l'homme aux pieds percés: «Quel est l'animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, sur trois pattes le soir?» demande-t-il à Œdipe. Nous sommes, aux trois âges de la vie, les mêmes et cependant différents, à l'instar de cette femme dont parle le poète «ni tout à fait la même ni tout à fait une autre» . Les voyages dans des ailleurs qui me rappellent «mon» ailleurs sont prétextes à une manière d'exploration tout intérieure de la mémoire, à la recherche de mon intime « terra incognita ». Si je retourne en Algérie, je crains de lui être étrangère. Cependant, malgré les coups de pieds au derrière de l'histoire, comment ne pas me sentir un peu chez moi dans ce qui fit partie de ma vie un beau moment et qui s'est imprimé en moi comme une cicatrice indélébile Les prolégomènes les plus

raffinés ne sauraient traduire la complexité de « ma » question
algérienne toute faite d'une euphorie aiguisée aux sensations olfactives, gustatives, tactiles, visuelles, auditives, une volupté qui impressionne la mémoire comme le rayonnement photographique laisse ses traces sur la pellicule. Seul le plongeon dans les eaux du Léthé en saurait effacer les stigmates. .. Ou quelque magique népenthès. Ce livre est un « biographisme ». De «graphisme»: «manière d'écrire propre à quelqu'un », «de tracer un trait considéré sous l'angle esthétique» selon le Petit Larousse. Ce néologisme naïf accordé au dessin d'une vie, à une esthétique de vie, du grec bios, vie et graphein, écrire, convient à la mémoire des rivages et des visages qu'on aurait pu croire oubliés, et qui reviennent par bribes, dans le désordre, des images changées. On nous a changé nos images.

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Au loin résonnent des youyous stridents de femmes et des bruits de casseroles frappées: tatataa-taa, taa-tatataa-taa-taa qui scandent un «Algérie-fran-çaise » rendu utopique par la vanité des hommes. Les bruits se rapprochent jusqu'à devenir assourdissants et s'arrêtent net. 1962. Fin. Où?

_ Philippeville.

_Et après?

Algérie. Département Bruits de bombes.

de Constantine.

_ Toulon, autre rivage. Inconnu. «Les passagers sont informés qu'en raison d'uneforte tempête dans le Golfe du Lion, nous nous dirigeons vers Toulon. Des boissons chaudes seront servies à l'arrivée ». Adieu, Bonne Mère phocéenne qui veille sur Massalia, cette fois nous ne te rendrons pas visite. Devant nous, tel une page blanche, au bas de la passerelle, s'étale un quai inconnu où s'agitent quelques porteurs.

24 Mars 1960 : Lu dans la presse algérienne, le lendemain de l'assassinat de mon oncle et de ma tante:
«

Près de Philippeville:

Jean Scotti (48ans) et son épouse (née

Grevat) sont assassinés par le FLN. dans leur ferme. »

il Y eut un premier choc: la dimension tragique de ces deux morts. A deux heures du matin, bien avant que le muezzin ait lancé son appel, des coups à la porte de bois de notre immeuble, qui ne présageaient rien de bon à cette heure tardive en période de couvre-feu, nous réveillèrent pour annoncer la nouvelle. On n'a pas voulu m'emmener à l'enterrement, moins encore à la morgue. Ce qu'on ne m'a pas dit a été pire que ce qu'on aurait pu me dire. En même temps mon jeune esprit éludait ces événements avec un détachement qui pouvait passer pour de l'indifférence alors qu'il n'était que protection inconsciente. J'ai imaginé les blessures des balles pénétrées dans la chair des corps déchiquetés, la terre dans la cour, rouge d'avoir bu le sang de mon onele tombé sous quatorze balles de mitraillette. Encore vivant. Ma tante abattue au pistolet. Le trou bien rond dans la nuque. Le trou qui achève. Leurs deux corps sagement alignés à la morgue. Inertes. A qui l'on a volé l'heure de leur mort. A qui l'on n'a pas accordé l'aman malgré d'ardentes objurgations.
Il Y eut un autre choc, comme en écho, le départ. Le 21 Mai 1962, mes parents reçurent un télégramme d'amies de Blamont dans le Doubs, qui résonne aujourd'hui encore, comme en voix off: « Attendons Evelyne. Stop. Ecrivons. Stop. Baisers. Stop. » Raymonde. Le papier de la poste qui faisait foi indiquait qu'il avait été déposé à neuf heures quarante. La vie bascula.

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Tout choc est révélateur. Le temps s'est arrêté mais ces dernières heures, suspendues, n'étaient pas propices. Mes parents repartis dans une Algérie estimée trop dangereuse pour moi, je me suis retrouvée chez ces amies dans le froid de cette Franche-Comté inconnue et pluvieuse. Orpheline. Avec au cœur l'amertume de la solitude, et en bouche le goût acide de cette tarte à la rhubarbe qu'on avait oublié de sucrer. Quand les «événements» prirent fin, il me sembla que quelque chose d'unique, quelque chose qui ne se renouvellerait pas, (une manière de vivre, une qualité de vie ?) venait de finir. Depuis, ma vie est un perpétuel avis de recherche. 2765 jours: la guerre d'Algérie. Une guerre traitée pendant trente-cinq ans de tous les noms qui en occultaient la réalité (<< événements », «pacification », « maintien de l'ordre ») avant d'être, depuis quelques années seulement, appelée par son nom. La France a quelque difficulté à assimiler ce pan de son histoire, cette guerre longtemps restée en marge des manuels scolaires.

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AVANT

... ce qui, pudiquement, signifie « avant les événements ».

Il aura fallu ce choc décisif pour réveiller le dormeur que j'étais, passer de l'enfance à un âge bâtard qui n'est pas non plus l'âge adulte. Pour me désapprendre. Sauf à de rares moments privilégiés qui l'ont laissé furtivement entrevoir à nouveau, je n'ai plus retrouvé cet état béatifiant fait de lumière, de liberté, de vacuité, que m'a procuré mon enfance. J'ai gardé, aux confins de ma mémoire, le vague de ces terrains où se jouèrent les rêves de ma jeunesse. Je suis née sur les rives de la Méditerranée, dans un pays étrange et désormais étranger, qui va du désert à la mer, de cette immensité-ci à cette autre immensité, sur une terre enfantée dans le tragique bien que bénie et fréquentée par les dieux, que, tout au long de l'histoire, les hommes se sont disputée. Le regard froid et sans détours des statues restées là-bas ne me démentirait pas; il suffit pour s'en convaincre, de penser à tout ce qui s'est joué et se jouera encore sur ces terres marquées par les civilisations anciennes, où tant d'ethnies se sont croisées pour se mêler parfois, de Tipasa à Carthage en passant par... le pont romain de ma grand-mère. Je vois, quand on en parle, s'allumer dans les yeux de ceux qui n'ont pas connu ce pays, une manière d'envie. Ils soupçonnent
avec raison qu'il y eut là une vie particulière, des moments à

part arrachés aux agendas, à cette temporalité occidentale frelatée et accélérée, dont ils n'ont qu'une vague idée, dont le souvenir est incommunicable. Qu'ils soient résistants, anciens combattants ou anciens élèves, ceux qui ont fait partie d'un groupe connaissent cette impression: qui n'a pas partagé leur 19